CHAPITRE 9

Le petit Georg n'avait que quatre ans et c'était déjà une terreur dans le village. Plutôt petit pour son âge et avec un visage d'ange qui lui avait maintes fois permis d'échapper aux pires sanctions, il n'avait pas son pareil pour inventer et mettre à exécution les farces les plus diverses. Des vers de terre dans le haut-de-forme de M. Fromm au pauvre chat recouvert d'encre de Mme Strauss en passant par le beurre rance sur les bancs de l'église avant la messe, Georg rendait fous ses parents, ses deux grands frères, leurs voisins et toutes les malheureuses victimes qui avaient eu un jour le malheur de croiser sa route.

Mais il restait un petit garçon, leur petit garçon et quand ses parents avaient constaté sa disparition, les hurlements de sa mère avaient réveillé toute la maisonnée ainsi que les voisins qui avaient ensuite donné l'alerte. Le scénario de sa disparition ressemblait étrangement à celle d'Eugénie : un lit bien fait comme si personne n'y avait dormi, une fenêtre grande ouverte et des petites empreintes de pieds nus dans la neige sur le rebord de la fenêtre. Mais il y avait une différence notable qui ne tarda pas à faire le tour du village : comme pour toutes les familles d'Hamelin, Georg avait dormi dans la chambre avec ses parents et ses deux frères et personne n'avait rien entendu.

C'était ce dernier détail qui était sur toutes les lèvres ce matin.

Chez les Williams, la matinée s'était écoulée dans un tourbillon de visiteurs. Les notables d'Hamelin arrivèrent les uns après les autres, le visage pâle et les traits fatigués. Tous avaient été conduit dans la bibliothèque pour le conseil extraordinaire que le père de Sarah et Hans avaient décidé de tenir. Même Oncle Drosselmeyer avait été invité à y participer. D'après les domestiques qui ravitaillaient tout ce beau monde en boisson chaude et en nourriture, la peur était palpable dans la pièce. Certains notables parlaient même d'abandonner Hamelin, de partir loin de ce lieu maudit. L'atmosphère dans la maison était lourde et étouffante, emplie de chuchotements inquiets et de sursauts au moindre bruit.

En début d'après-midi, dès que l'occasion s'était présentée, Sarah s'était éclipsée sous prétexte d'aller commander diverses provisions chez l'épicier. Toby avait bien tenté de l'accompagner pour échapper à la paranoïa ambiante mais un regard d'Irene et il était reparti en grommelant dans le salon. Sarah s'était promis de lui ramener quelques sucreries pour le consoler.

Une fois dehors et après s'être éloignée un peu de la maison, Sarah prit une grande inspiration et commença à marcher d'un bon pas. L'air frais rougit son visage et son souffle se fit court mais cela lui fit du bien. Elle avait besoin de marcher, besoin d'air frais pour éclaircir ses idées et réfléchir. D'après ce que le petit goblin avait laissé échapper hier, le Labyrinthe était plus qu'un lieu. Elle avait déjà eu cette impression à l'époque où elle avait relevé le défi du roi des Goblins : le Labyrinthe n'était pas un lieu comme les autres. Il avait l'air presque … conscient et surtout puissant. Très puissant. Mais si le Labyrinthe était important et pouvait influencer son environnement, c'était seulement En-Dessous maintenant que le roi des goblins n'y était plus. Donc ni Jareth ni le Labyrinthe ne pouvaient être responsables des disparitions d'enfants et, après avoir vu Skib, Sarah ne pensait pas que les goblins en seraient capables, en tous cas pas sans leur roi.

Mais le Mausekönig … Repensant à lui, Sarah frissonna et resserra son manteau autour d'elle. Elle pouvait encore sa langue sur sa joue et ses yeux ... Il n'y avait pas le moindre doute qu'il était dangereux et Sarah espérait vraiment que ce n'était pas lui le responsable car elle ne voulait pas imaginer les deux enfants entre ses griffes. Mais ses souris et lui étaient les suspects les plus logiques … Sauf qu'elle ne voyait pas en quoi enlever des enfants pouvait l'aider à récupérer le Casse-noisette ou même à prendre le contrôle du Labyrinthe ? Et surtout, elle ne savait pas comment elle allait pouvoir l'arrêter …

Sarah était tellement plongée dans ses pensées que cela lui prit un certain temps avant de réaliser qu'en plus du bruit du vent qui soufflait et sifflait entre les maisons, elle pouvait également entendre les murmures grouillants d'une foule. Les sourcils froncés, elle ralentit le pas et changea de trajectoire pour suivre le bruit du brouhaha. Ses pas la menèrent jusqu'à la place principale devant l'église et, une fois là-bas, elle s'arrêta tout net abasourdie. Tous les habitants d'Hamelin semblaient s'être rassemblés ici. Dans le froid glacial, serrés les uns contre les autres, ils avaient tous les yeux rivés sur quelque chose qui se trouvait sur le parvis de l'église. Une musique étrange s'élevait dans les airs, comme les gazouillements d'un petit oiseau au lever du jour.

Curieuse, Sarah se faufila entre les gens, marmonnant des excuses chuchotées à ceux qu'elle bousculait avant d'abandonner en réalisant qu'ils semblaient tous hypnotisés par ce qu'ils voyaient.

Sarah comprit pourquoi quand elle arriva au premier rang.

Le joueur de flûte d'hier, Pierre, se tenait accroupi sur le sol. Il portait toujours des habits ridiculement colorés mais aujourd'hui, il avait mis un manteau noir délavé avec des tâches vertes claires et ses bottes étaient d'un rose criard franchement affreux. Mais ce n'était pas ça qui retenait l'attention des gens. Entre ses mains, il avait une flûte on ne peut plus banal si l'on exceptait sa couleur dorée. C'est là dont venait le bruit que Sarah entendait. Une seconde, c'était le gazouillement d'un oiseau mais le temps qu'elle arrive au premier rang, le son était devenu comme le bruit de la pluie tombant sur les pavés.

L'expression sur le visage de Pierre alors qu'il jouait, les yeux fermés, son expression figé dans une telle béatitude … C'était comme s'il vivait une expérience extraordinaire que le reste du monde ne pouvait qu'imaginer. Sarah aurait pu être émerveillé par un tel talent s'il n'y avait pas eu les souris.

Aux pieds de Pierre, se tenaient six souris. Leurs pelages étaient blancs, leurs yeux noirs et elles semblaient tout à fait ordinaires mais Sarah ne put s'empêcher de se raidir à la vue des rongeurs. Ces derniers se tenaient sur leurs pattes arrières, se balançant de droite à gauche au son de la flûte, comme hypnotisés. Soudain, la mélodie changea pour devenir plus dansante et les souris se mirent en mouvement. Se redressant, elles se mirent à valser comme si elles étaient des princes et princesses lors d'une grande réception.

A peine une minute plus tard, la musique changea de nouveau pour imiter les tintements des grelots et immédiatement, les souris se mirent à faire des pirouettes et des cabrioles qui firent sursauter les personnes les plus proches. Des petits rires nerveux s'échappèrent de la foule. Sarah regarda autour d'elle. En temps normal, ce genre de spectacle aurait attiré une foule de curieux qui aurait pu trouver le spectacle amusant et distrayant. Mais aujourd'hui, alors que la menace d'un retour du roi des goblins flottait sur le village, la foule était moins curieuse qu'oscillant entre fascination et peur …

Alors qu'elle reportait son attention sur les souris, la mélodie changea à nouveau et soudain, les yeux de Pierre s'ouvrirent et rencontrèrent ceux de Sarah. Ses lèvres s'étirèrent en un grand sourire alors que la mélodie commença à imiter les rires perlés d'enfants. Des exclamations de stupeur secouèrent la foule. Sarah ne regarda même pas ce que faisaient maintenant les rats. Soutenant le regard de Pierre un moment, elle lui tourna volontairement le dos avant de retraverser la foule en sens inverse. Sarah pouvait sentir son regard dans son dos et elle accéléra le pas pour s'éloigner le plus vite possible du joueur de flûte dont la mélodie étrange semblait la suivre. Si elle se concentrait, elle pouvait presque reconnaître le rire de Toby …

Soudain, alors qu'elle avait presque échappé à la foule, Sarah trébucha. Elle serait tombée si quelqu'un ne l'avait pas retenue par le bras.

— Est-ce que vous allez bien mademoiselle ? demanda la jeune femme qui l'aida à se redresser.

Sarah lui offrit un sourire maladroit.

— Oui … Merci, je vais bien, bredouilla-t-elle.

La jeune femme lui rendit son sourire et l'espace d'un instant, ses dents parurent plus pointues que celles d'un être humain normal. Mais l'impression disparut presque aussitôt et la jeune femme serra brièvement le bras de Sarah avant de la lâcher.

— Vous devriez faire attention où vous mettez les pieds, fit-elle remarquer, les yeux brillant d'un éclat qui fit reculer Sarah d'un pas.

Son regard … En la regardant droit dans les yeux, Sarah fut prise de vertige et elle réalisa qu'elle aurait été bien incapable de décrire la couleur de ses …

Sarah secoua sa tête.

— Qu'est-ce que ...

Mais en relevant la tête, Sarah réalisa que la jeune femme avait disparu. Un frisson la parcourut mais, même en regardant autour d'elle, aucune trace de l'inconnue. Jetant un dernier coup d'œil derrière elle, Sarah continua de s'éloigner de la place, ne voulant pas s'attarder plus longtemps que nécessaire près de Pierre et ses souris.

Après cette étrange rencontre, il lui fallut un certain temps pour se calmer et remettre de l'ordre dans ses pensées. Elle déambula un moment sans but dans les ruelles d'Hamelin, admirant les rubans de soie, les grandes couronnes de végétaux et les babioles en bois qui décoraient les différentes demeures et devantures devant lesquelles elle passa. Comme elle ne voulait pas revenir trop tôt à la maison, elle fit aussi un détour par l'épicerie du village pour acheter quelques braedeles pour Toby. Après un moment d'hésitation, elle prit également des caramels pour Skib. Si on lui avait dit il y a un an qu'elle achèterait des caramels pour des goblins … Mais s'il y avait quelque chose qui ne faisait plus aucun doute pour Sarah, c'était que son plus grand problème n'était plus les goblins.

Après avoir échangé quelques plaisanteries avec l'épicier derrière le comptoir, Sarah plongea ses mains dans ses poches pour chercher quelques pièces quand ses doigts entrèrent en contact avec une surface lisse et froide. Surprise, elle se figea avant de tâtonner avec prudence l'objet qui ressemblait beaucoup à ... Brusquement, Sarah retira sa main de sa poche comme si elle l'avait brûlé.

— Est-ce que vous allez bien mademoiselle ? demanda l'épicier M. Krämer en voyant que Sarah était devenue toute pâle.

Sarah lui tendit l'argent d'une main tremblante avant de prendre ses achats.

— Oui, ne vous inquiétez pas, répondit-elle avec un faible sourire.

M. Krämer n'eut pas l'air convaincu mais Sarah s'éclipsa avant qu'il ait eu le temps de l'interroger plus en détails. Elle avait l'impression que le sol s'était dérobé sous ses pieds. Le cœur battant, elle s'éloigna d'un pas rapide de l'épicerie jusqu'à une petite ruelle à l'écart avant de s'arrêter pour vider le contenu de ses poches.

Un mouchoir blanc, un bonbon en partie écrasé, l'un des petits soldats de plomb de Toby, une petite pièce d'argent … Mais aucune trace de ce que Sarah aurait juré être l'une de Ses maudites boules de cristal. Mais c'était impossible, elle n'en avait pas vu depuis des années, pas depuis qu'Il avait été transformé …

Appuyant son front contre les pierres froides du mur en face d'elle, Sarah prit une grande inspiration et ferma les yeux. D'abord les enfants disparus, ensuite le Mausekönig, puis ce Pierre qui semblait loin d'être inoffensif et enfin l'inconnue aux yeux étranges … Sarah ne savait plus quoi penser mais elle avait la terrible impression d'avoir atterri au milieu d'une partie d'échecs où elle n'était qu'un simple pion et dont elle ignorait les enjeux.

Sarah ne sut pas combien de temps exactement elle resta ainsi appuyée contre le mur dans le froid. Mais quand elle commença à sentir les températures chuter et l'odeur de la nuit s'insinuer dans l'air qu'elle respirait, elle se redressa et reprit le chemin du retour, faisant semblant de ne pas entendre les ombres qui chuchotaient à chacun de ses pas.

Une fois à la maison, elle apprit qu'aucun enfant n'avait été retrouvé ni aucun décision prise par les grands notables de la ville. L'idée de faire appel aux forces armées du Duc avait été soulevé mais un certain nombre de notables était réticent à cette idée. Dans des villages comme Hamelin où les forêts étaient proches et anciennes, les ombres plus sombres qu'ailleurs et les vieilles légendes bien vivantes, la présence de goblins ne faisait sourciller personne. Mais dans les grandes villes où mythes et superstitions avaient été oublié depuis bien longtemps, comment leur faire comprendre l'urgence de la situation sans passer pour des fous ?

Comme Sarah était revenue particulièrement pâle et silencieuse de l'épicerie, Irène lui donna la permission de manquer le dîner auquel son père avait convié plusieurs notables pour aller se reposer à l'étage au calme. Sauf que Sarah n'était pas rassurée à l'idée de dormir, pas après ce qui s'était passé, pas après les dernières nuits. Alors, elle partit se réfugier dans la bibliothèque pour trouver un livre qui l'aiderait à repousser le moment d'aller au lit.

Blottie dans le fauteuil préféré de son père, Sarah arriva presque à la moitié de l'Ars Amatoria avant de finir par succomber à la fatigue.

Sauf qu'elle avait à peine fermé les yeux qu'elle sentit un souffle chaud dans son cou et une voix qu'elle n'aurait jamais pensé entendre de nouveau un jour.

— Bonsoir precious.