CHAPITRE 10

Il sentit le moment exact où elle céda face au sommeil. Même Sa volonté n'était pas assez forte pour résister à l'appel des rêves et pour lui qui avait attendu ce moment si longtemps, ce fut presque trop facile de franchir la porte de corne.

Et c'est ainsi que pour la première fois depuis une éternité, le roi des Goblins marchait parmi les mortels.

Vêtu d'habits couleur de lune, la créature éminemment mâle avança d'un pas fluide dans l'imposante bibliothèque, sa cape de nuit et d'étoiles flottant derrière lui. Ses longs cheveux rappelaient presque les plumes d'une chouette et ils encadraient des traits d'une beauté douloureuse. Ses yeux rappelant à la fois un ciel froid d'hiver et une immense plaine d'été se posèrent sur la jeune femme endormie. Alors qu'enfant elle promettait déjà beaucoup, sa beauté avait largement dépassé tout ce que Jareth avait pu imaginer. Sa peau de porcelaine contrastait avec sa longue chevelure sombre. Sa bouche pulpeuse dessinait une moue endormie et ses longs cils cachaient ce que Jareth savait être des yeux d'un vert où un homme pouvait facilement se noyer.

Un sourire s'étira sur ses lèvres, dévoilant une dentition blanche et bien trop pointue.

Qui aurait cru que quelque chose ayant l'air aussi vulnérable aurait pu renverser son règne avec autant de facilité ?

Mais s'il était honnête avec lui-même, il aurait dû deviner que ce n'était pas un opposant ordinaire, pas quand il avait croisé ce regard où brûlait toute cette passion …

Il se pencha au-dessus de la jeune fille, son souffle caressant sa peau. Une odeur sucrée et presque enivrante envahit ses sens, menaçant de briser sa concentration et le précieux contrôle qu'il exerçait sur lui-même. Mais alors qu'il cherchait à reprendre le contrôle de ses pulsions, les sourcils de la jeune femme se froncèrent et il vit ses cils papillonner.

Il se redressa sans pour autant s'éloigner de sa proie.

Bonsoir precious

Pendant un instant, Sarah crut rêver. Ou plutôt cauchemarder. Parce que ce n'était pas possible, ça ne pouvait pas être lui, Il ne pouvait pas être là …

— Sarah Sarah, l'entendit-elle dire d'une voix moqueuse tout près d'elle. Je t'ai connu plus courageuse …

Sarah se raidit mais il était évident qu'il savait qu'elle était réveillée. Alors, prenant son courage à deux mains, Sarah ouvrit les yeux pour croiser le regard inhumain de celui qui avait hanté tant de ses nuits. Il lui sembla qu'ils restèrent une éternité à se regarder droit dans les yeux avant que Sarah ne se reprenne.

Elle se redressa et ses yeux s'étrécirent quand elle vit qu'il ne se recula pas. Son visage était si proche ...

— Comment ? demanda Sarah pour briser le silence en s'efforçant d'ignorer les tremblements dans sa voix.

— Comment quoi Sarah ? susurra-t-il d'une voix dangereusement mélodieuse sans la quitter des yeux.

— Comment peux-tu être là ? Comment est-ce possible ?

Un lent sourire se dessina sur ses lèvres.

— Est-ce que tu avais vraiment pensé que ce serait si facile ? (Il se rapprocha encore plus d'elle et Sarah tressaillit.) Est-ce que tu as vraiment cru que tu pourrais me vaincre ?

Refusant de se laisser intimider, Sarah releva la tête.

— Tu n'as aucun … commença-t-elle furieuse.

Mais elle s'interrompit tout net quand Jareth posa un doigt sur ses lèvres. Surprise par la chaleur qui émanait de ce simple contact, Sarah en resta interdite.

— Je ne ferais pas ça à ta place, dit Jareth en penchant sa tête sur le côté.

Se reprenant, elle repoussa sa main et le fusilla du regard.

— Ah oui et pourquoi ?

Le sourire de Jareth disparut et soudain, il sembla à Sarah que la température avait chuté tout autour d'eux. Avant qu'elle ait eu le temps de faire quoi que ce soit, Jareth l'avait attrapée par le poignet pour la tirer vers lui. Elle essaya de se dégager mais sa poigne était de fer et son regard … Bien qu'il l'ait déjà terrifié par le passé, ce n'était rien à côté de l'expression qu'il avait sur le visage. A cet instant, la peur la transperça et elle sentit les battements de son cœur s'accélérer. Quelque chose dut apparaître sur son visage car le regard du roi des Goblins s'adoucit mais il ne la relâcha pas.

— Tu as bien raison d'avoir peur precious, murmura-t-il sur un sombre ton. Parce que mon petit doigt m'a dit que je n'étais pas ton seul visiteur nocturne.

Je paris qu'elle est toute douce et sucrée.

Sarah se raidit à ce souvenir mais devant le regard prédateur du roi des Goblins, elle fronça les sourcils avant de le repousser. Profitant du fait qu'il la laissait faire (car elle savait pertinemment qu'il aurait facilement pu l'en empêcher), elle se leva pour s'éloigner de lui et se mit à arpenter la bibliothèque.

— Comment es-tu au courant ? Et comment le connais-tu ? Qui est-il ? Qu'est-ce qu'il veut ?

Sans lui répondre, le roi des Goblins prit place dans le fauteuil qu'elle venait d'abandonner et, en le voyant installé ainsi, Sarah s'arrêta un instant et se fit la réflexion amère qu'elle pourrait plus jamais s'asseoir dans ce fauteuil sans penser à lui. Même ainsi, il avait l'air toujours aussi … Royal. Pourtant, il aurait dû paraître moins dangereux dans ce décor si familier mais Sarah n'était pas dupe une seconde : il semblait détendu comme ça mais ses yeux inhumains ne la quittaient pas et les ombres semblaient toujours plus sombres autour de lui.

Un roi mégalomane à la fois !

Recentrant ses pensées, elle croisa les bras et le toisa de toute sa hauteur.

— Alors ?

Un éclat sombre traversa son regard.

— Est-ce que tu pensais vraiment que tes actions n'auraient aucune conséquence ? dit-il d'une voix doucereuse. Que tu me priverais de mon pouvoir et que … Quoi ? Tu vivrais heureuse et aurais beaucoup d'enfants ?

En entendant son ton moqueur, Sarah se sentit rougir mais elle serra les poings.

— Et toi, qu'est-ce que tu pensais ? répliqua-t-elle. Que je te laisserais enlever tous ces enfants sans broncher et que … Quoi ? Tu vivrais heureux dans le Labyrinth avec tous ces enfants ?

A peine avait-elle prononcé ces mots qu'elle le regretta mais c'était trop tard. L'espace d'un battement de cils, Jareth était devant elle. Elle recula d'un pas mais elle butta contre la bibliothèque derrière elle et, avant d'avoir eu le temps de trouver un autre échappatoire, elle se retrouva prise au piège entre les rayonnages en bois et le corps ferme d'un roi des Goblins furieux.

— Sarah Sarah, je vois que certaines choses ne changent pas ! siffla-t-il. Pauvres pauvres habitants d'Hamelin, leurs enfants disparaissent et tout ça à cause de l'horrible roi des Goblins ! C'était tellement facile d'oublier qui a souhaité les voir disparaître ... N'est-ce pas Sarah ? Oh si seulement mon frère n'existait pas ? (Il se pencha vers elle, son souffle caressant sa nuque.) Si seulement le roi des gobelins venait et l'emportaient loin de moi …

Laissant sa phrase en suspens, il lui mordilla l'oreille. Laissant échapper un petit cri, Sarah se pressa un peu plus contre l'étagère, le cœur battant la chamade.

— Précieuse Sarah, souffla-t-il en se délectant clairement de sa réaction. Dans un autre village, en un autre temps, je n'aurais probablement même pas entendu ton souhait mais Hamelin a conclu un marché avec moi. Ils me laissaient prendre un enfant tous les ans au solstice hiver et je les laissais en paix. (Il frotta sa joue contre la sienne.) Je ne prenais même pas les enfants qu'ils jugeaient importants, seulement les plus affamés de rêves … Et quoi de plus affamés de rêves qu'un enfant qui savait qu'ils ne se réaliseraient jamais ?

Malgré elle, Sarah était fascinée par ses paroles mais blottie ainsi contre lui, elle avait disons … Des difficultés à se concentrer.

— Mais bien sûr, on ne peut pas faire confiance aux mortels n'est-ce pas precious ? Leurs promesses sont aussi creuses que le crâne d'un troll et quand ils ont cessé d'honorer leur part du marché, j'ai cessé d'honorer la mienne. Peux-tu me le reprocher ?

Jareth se redressa et Sarah croisa son regard. Un long silence sembla s'étirer entre eux alors que son regard était plongé dans le sien

— C'était mon petit frère, finit par souffler Sarah. Et je n'étais qu'une enfant.

Jareth eut un sourire railleur qui, l'espace d'une instant, le rendit terriblement … Humain ?

— Et j'ai été suffisamment puni pour ça, tu ne crois pas ?

Sarah ouvrit la bouche puis la referma avant de prendre sa décision.

— Oui, finit-elle par chuchoter.

Leurs visages étaient si proches que leur souffle se mêlait. L'expression sur le visage de Jareth changea et …

— Sarah ?

Dans un sursaut, Sarah se redressa brusquement et le livre qu'elle tenait lui glissa d'entre les doigts. Au-dessus d'elle, Oncle Drosselmeyer se tenait, l'air inquiet.

— Est-ce que ça va ?

Désorientée, Sarah se redressa et se passa la main sur le visage.

— Je … Oui, je crois que je me suis assoupie c'est tout.

Oncle Drosselmeyer lui tapota sur les épaules.

— C'est compréhensible, dit-il avec douceur. Mais tu devrais regagner ton lit, demain va être une longue journée.

Sarah acquiesça avec un sourire mais, alors qu'elle se levait pour regagner sa chambre, son sang se glaça quand elle vit une minuscule plume blanche tomber de ses vêtements.