CHAPITRE 11

Les Möller avaient pris toutes les précautions concernant Ralf. Ils ne l'avaient pas quitté des yeux depuis les disparitions des deux premiers enfants, l'emmenant partout avec eux, dormant dans la même chambre que lui, postant quelqu'un dans la chambre quand il faisait sa sieste. Mais s'ils avaient été prudents, ils n'avaient pas été inquiets. Pas réellement. Après tout, Ralf n'avait que cinq mois et pas encore une seule dent. Tout le monde savait que le roi des Goblins ne prenait que les enfants qui avaient déjà eu leurs premières dents de lait.

Et pourtant …

Quand Sarah descendit en bas le lendemain, la peau pâle et les yeux cernés de s'être tournée et retournée toute la nuit, la première chose qu'elle entendit fut les chuchotements horrifiés des serviteurs qui s'afféraient. Le roi des Goblins ne suivait plus la moindre règle et le petit Ralf en avait fait les frais. Endormi entre ses deux parents, il avait disparu sans un bruit au plus sombre de la nuit, son petit Schnuller encore humide gisant à sa place sur le matelas froid.

Sarah n'avait pas eu besoin de croiser le regard inquiet d'Oncle Drosselmeyer pour savoir que cette fois-ci, c'était différent. Les Möller étaient une vieille famille influente, aimée de tous dans le village. Ils n'allaient pas rester les bras croisés, plus maintenant. Mais ce qui changeait la donne, c'était les règles qui avaient été brisé. Même si tout le monde avait peur du roi des Goblins, ses règles avaient quelque chose de rassurant. Ces règles que même quelqu'un comme le roi des Goblins devait respecter, ces règles qui le rendaient plus réel aux yeux des mortels … Elles montraient qu'il y avait des limites à son pouvoir !

Mais s'il ne les respectait plus, alors qui pouvait dire si demain il ne déciderait pas de s'en prendre à des adultes ? A des vieillards ? A n'importe qui ? Et qui alors pourrait l'arrêter … Si seulement il pouvait être arrêté !

C'était à peu près ce discours que tint Hans quelques heures plus tard devant l'assemblée des notables, tous réunis dans la grande salle de l'hôtel de ville. Et sa prise de parole déclencha immédiatement un tonnerre d'applaudissements et de cris approbateurs de la part des hommes présents dans la salle. A l'inverse, en entendant les arguments d'Hans depuis sa cachette, Sarah ferma les yeux, la gorge nouée. Normalement, elle n'aurait pas dû se trouver là, accroupie dans le noir, l'oreille collée contre la porte entrebâillée dans l'un des passages habituellement réservés aux domestiques. Pas après sa dernière visite nocturne. Après tout, c'était toujours dans le noir que le roi des Goblins opérait.

Mais quand son père était parti peu de temps après le petit-déjeuner, expliquant que Hans avait convoqué un conseil extraordinaire à l'hôtel de ville, elle n'avait pas pu s'empêcher de le suivre. Elle avait eu un mauvais pressentiment et ce dernier s'était concrétisé quand elle avait fini par trouver un endroit discret pour écouter Hans déblatérer ses bêtises et jouer avec les peurs des habitants d'Hamelin.

Malheureusement, Hans ne s'en tint pas là.

— Nous devons faire quelque chose ! tonna-t-il d'une voix forte qui résonna dans toute la salle.

— Oui mais quoi ? s'exclama quelqu'un. On ne peut rien faire tant que le roi des Goblins a toujours nos enfants !

— On ne va pas attendre qu'un autre disparaisse ! rétorqua une autre voix.

— Vous ne diriez sûrement pas ça si c'était votre enfant qui faisait partie des disparus, s'exclama quelqu'un d'autre avec colère.

Sarah ne parvint plus à distinguer ce qu'ils disaient parmi les éclats de voix quand Hans intervint.

— Du calme mes amis, du calme ! Inutile de nous énerver, si je vous ai convoqué aujourd'hui, c'est que je pense avoir trouvé une solution à tous nos problèmes.

Le silence se fit dans la salle. Dans le noir, Sarah se figea avant de se pencher un peu plus en avant pour tendre l'oreille. Elle entendit quelqu'un marcher, ses chaussures claquant sur le sol de pierre accompagné de murmures … surpris ?

Hans reprit la parole.

— Certains d'entre vous l'auront probablement reconnu pour avoir aperçu son … tour ces derniers jours mais pour les autres, je vous présente Herr Pfeiffer. Je vous demande d'écouter ce qu'il a à nous dire avant prendre la moindre décision.

Personne ne pipa mot et Sarah se demanda qui était le mystérieux Herr Pfeiffer pour déclencher si peu d'enthousiasme.

Et s'il pouvait réellement faire quelque chose contre Jareth … Ou le Mausekönig.

Mais elle désenchanta rapidement en reconnaissant la voix du joueur de flûte.

— Meine Herren, les salua Pierre d'une voix mielleuse. Je sais que vous avez peu de temps à perdre face à l'urgence de la situation donc je serais bref. Je peux vous aider. J'ai l'expérience de ce genre de situations, de prédateurs qui s'attaquent à des personnes biens, à des personnes de votre standing. Et ils comptent sur le fait que vous n'avez personne vers qui vous tourner. Mais ce n'est pas votre cas, pas aujourd'hui et …

Robert, le père de Sarah, l'interrompit.

— Veuillez m'excuser mais comme vous l'avez dit, nous n'avons pas de temps à perdre. Qu'est-ce que vous proposez ?

Sentant probablement que la situation lui échappait, c'est Hans qui lui répondit.

— Herr Pfeiffer nous propose d'identifier la menace et de trouver une solution pour nous en débarrasser définitivement.

— Nous tous d'accord pour dire que la menace a déjà été clairement identifiée, s'écria quelqu'un sur un ton railleur.

— Comment compte-t-il faire ça ? demanda quelqu'un d'autre.

— Avec ceci, répondit Pierre.

Curieuse de voir de quoi il parlait, Sarah poussa un peu plus la porte en priant pour qu'aucun grincement ne la trahisse. Sa cachette n'était pas l'emplacement idéal pour les espionner comme elle ne pouvait voir Hans et Pierre que de dos mais elle avait une vue parfaite sur la flûte que Pierre tenait avec révérence entre ses mains. Avec les lumières de la salle qui se reflétaient dessus, sa couleur dorée semblait encore plus lumineuse qu'avant, lui donnant un aspect presque surnaturel. Sans la moindre fioriture, elle semblait inoffensive mais Sarah ne se rappelait que trop bien son effet.

— Avec ce … Pipeau ? s'exclama quelqu'un avec un scepticisme plus que flagrant.

Sarah vit Pierre secouer la tête.

— Ce n'est pas n'importe quel instrument, il m'a été confié par … Une très haute autorité et entre mes mains expérimentées, il permet de révéler le mal au grand jour.

Sarah ne savait pas ce que la flûte faisait réellement mais une chose était sûre, ce n'était certainement pas le mal qu'elle révélait.

— Et vous vous proposez de faire ça par charité chrétienne ? demanda Robert l'air de rien.

Pierre haussa les épaules.

— Pour continuer de mener à bien mes missions, j'ai peur qu'il ne faille quelques contributions sonnantes et trébuchantes. Mais en comparaison de l'harmonie et la paix pour l'éternité dans votre bonne ville d'Hamelin ...

Sarah entendit les murmures des notables prendre de l'ampleur mais même si elle était incapable d'entendre ce qu'ils disaient, les quelques visages qu'elle pouvait apercevoir étaient sans équivoque : ils n'étaient clairement pas convaincus par Pierre et ses boniments.

— Mes amis, intervint Hans. Avant de prendre notre décision, que diriez-vous d'une petite démonstration ?

Il y eut quelques murmures d'assentiment et les quelques hommes encore debout se rassirent, l'air impatient.

Sous leurs yeux attentifs mais sceptiques, Pierre porta la flûte à sa bouche et commença à jouer. Au départ, la mélodie qu'il jouait était normale, un petit air entêtant sans rien d'exceptionnel mais petit à petit, quelque chose s'insinua dans l'air, de la magie entre les notes … Toxique et envoûtante.

Faisant confiance à son instinct, Sarah se boucha les oreilles mais sans quitter la scène des yeux. Elle dut se mordre la lèvre jusqu'au sang pour éviter de réagir quand elle vit quelque chose de sombre traverser la grande table suivie d'une ribambelle d'autres ombres tout aussi inquiétantes. Ce ne fut pas le cas des nombreux notables présents qui repoussèrent leurs chaises précipitamment pour s'éloigner des créatures qui avaient grimpé sur la table. Poussant la porte un peu plus, Sarah plissa les yeux avant de prendre une brusque inspiration quand elle vit que c'était des rats noirs qui s'étaient avancés sur la table jusqu'à Pierre, de gros rats noirs qui semblaient hypnotisés par Pierre et sa flûte.

Qu'est-ce que ...

Soudain, la musique se fit plus rapide, plus stridente. Sarah se rendit compte qu'elle avait cessé de se boucher les oreilles mais c'était trop tard et les rats … Les rats se mirent à couiner de plus en plus fort en une véritable cacophonie de sons stridents jusqu'à ce qu'une note aiguë ne perce l'air. Les rats se mirent alors en mouvement et en l'espace d'une seconde, ils s'étaient jetés les uns sur les autres. Prise de nausée, Sarah ferma les yeux et se boucha à nouveau les oreilles pour étouffer les couinements et les craquements mouillés.

Quand elle trouva le courage de les rouvrir, les rats avaient tous disparu … A l'exception d'un seul. Sarah ravala un cri en réalisant qu'il avait été déchiqueté par ses comparses, son corps n'étant plus qu'un amas informe sur le bois de la table.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? s'exclama Robert d'une voix horrifiée.

Pâle comme un linge, Hans commença à bredouiller des excuses inintelligibles tout en faisant signe à Pierre de décarpiller quand Pierre prit la parole.

— Vous vouliez la preuve, la voilà, proclama-t-il avant de s'avancer pour prendre quelque chose sur la table.

Sarah n'arrivait pas à voir ce qu'il montrait aux autres mais la réaction des notables était plus que parlante.

— Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ceci, meine Herren, est l'emblème du Mausekönig.

Sarah releva brusquement la tête.

Est-ce qu'il avait bien dit l'emblème du Mausekönig ?

Des murmures surpris s'élevèrent tout autour de la table. Personne n'avait imaginé que quelqu'un d'autre que le roi des Goblins était responsable ! Après tout, ça avait toujours été lui ! Et imaginer qu'un autre monstre rodait dans le noir ...

— Qui est-ce ? demanda Hans. Qu'est-ce qu'il nous veut ?

— C'est une dangereuse créature, répondit Pierre. Né des entrailles les plus ténébreuses de la terre, il est particulièrement friand d'enfants … Vous êtes chanceux meine Herren car il ne les tue pas … Vous êtes très chanceux en réalité car j'ai déjà eu affaire à lui et je sais comment mettre Hamelin à l'abri pour toujours ...

Il laissa sa phrase en suspens.

— Et bien, lança un notable impatient. Comment pouvons-nous faire cela ?

— Comme je vous l'ai déjà dit, répondit Pierre d'un ton faussement désolé. Mon aide a un prix.

— Combien ? demanda le père de Sarah.

— Mille écus d'or avant que je puisse faire quoi que ce soit.

Des exclamations outragées retentirent dans toute la pièce et plusieurs notables menacèrent de se lever pour quitter la pièce.

Pierre tapa deux fois du poing sur la table.

— Herren Herren, du calme. Je comprend vos hésitations et vos doutes mais … Pensez à vos enfants.

Le volume sonore baissa drastiquement et Sarah serra les poings, mourant d'envie d'entrer dans la pièce pour lui faire ravaler sa superbe. Parce qu'elle avait parfaitement entendu la satisfaction dans sa voix, son plaisir à l'idée de détenir un tel pouvoir sur eux. Parce que si Jareth et le Mausekönig étaient des monstres, lui aussi en était un. Il se cachait juste derrière une façade d'humanité.

— Peut-être pourrions-nous nous retirer en privé pour en discuter plus, suggéra Robert.

Mais une voix intervint.

— C'est entendu, le coupa Monsieur Möller. Nous allons payer.

Une chape de plomb suivit sa déclaration.

— Nous allons payer, répéta-t-il. Tout ce que nous voulons, c'est que vous nous rameniez nos enfants.

Submergé par les émotions, sa voix se brisa et Sarah vit son voisin de table lui poser doucement la main sur l'épaule tandis que les autres se détournaient de lui. L'expression sur le visage du père de Sarah montrait clairement son désaccord mais il y avait également de la pitié et de la compassion dans son regard et Sarah sut que Pierre avait gagné la partie.

— Bien, je pense que nous sommes prêts à prendre notre décision, reprit Hans. Est-ce que quelqu'un s'oppose à engager Herr Pfeiffer pour le bien de la communauté et des habitants d'Hamelin ?

Personne n'émit d'objections.

— Bien alors …

— Je propose de commencer par un paiement de cinq cents écus d'or avant, intervint Robert en regardant Pierre droit dans les yeux. Et de payer le reste uniquement une fois que les enfants auront été retrouvé sains et saufs.

Il y eut un moment de flottement avant que la majorité des notables ne donne leur assentiment.

— Bien entendu, répondit Pierre avec une voix qui dissimulait mal son mécontentement .

— Puisque l'affaire est entendue, ne perdons pas de temps. De quoi avez-vous besoin ? demanda Hans.

— Avant toute chose, répondit Pierre. J'ai besoin d'un objet très spécifique.

Il sortit un papier de son affreuse veste avant de le passer à Hans.

Ce dernier fronça les sourcils.

— Qu'est-ce que c'est ? On dirait une couronne mais je n'en ai jamais vu de semblables avec de telles arabesques.

A ses mots, le cœur de Sarah se mit à battre la chamade et elle se recula brusquement.

Ce n'était pas possible ...

Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas derrière elle la paire d'yeux qui l'observait sans ciller dans les ténèbres. Ni les dents pointues impatientes de percer sa chair tendre et sucrée.