== Chapitre 2 – La Requête ==

Elias n'avait jamais cru à la chance. Pas plus qu'à la malchance, d'ailleurs.

Il était intimement convaincu que l'on se créait ses propres opportunités, pour peu que l'on prenne le temps d'examiner toutes les issues possibles de façon rationnelle avant de se lancer dans une décision. Par la même logique, les problèmes n'arrivaient pas de nulle part, et on ne pouvait pas blâmer le hasard pour tous les malheurs dont on se retrouvait victime. C'était trop facile, à ce compte-là : on se déchargeait de toute responsabilité d'un petit coup de « C'est vraiment pas de bol, mais bon c'est comme ça, on n'y peut rien » et le tour était joué.

Par exemple, Elias savait pertinemment que ce n'était pas par malchance que son laboratoire se retrouvait fréquemment envahi de visiteurs de tous horizons, tous plus indésirables les uns que les autres. Non, c'était entièrement de sa faute. Il avait permis à la routine de s'installer, à la plaie de s'infecter, bêtement, et il en subissait désormais les conséquences.

Les harassantes, abrutissantes conséquences.

« Vous vous êtes coupé les cheveux, non ? »

L'enchanteur du Nord soupira, exaspéré. Une demi-heure de calme supplémentaire, une toute petite demi-heure, et il aurait mis sa première fournée de potions de toute-puissance à reposer à temps pour le casse-croûte du midi. Mais non.

« Non, ils sont tombés tout seuls à cause du stress, répondit-il platement en se tournant pour faire face à Perceval.

- Ah merde, fit le gallois avec une mine surprise. Je savais même pas que c'était possible, ça.

- Mais non, bien sûr qu'on me les a coupés, enfin ! Vous vous doutez bien… »

La tignasse était devenue indomptable. Comme il ne pouvait y avoir qu'un seul magicien aux allures d'animal sauvage à la fois dans ce laboratoire, Elias avait collé une paire de ciseaux dans les mains de Merlin et l'avait sommé de faire disparaître les cheveux qui prenaient un malin plaisir à tomber devant ses yeux à chaque coin de table. Quantités de mèches brunes – les quelques malheureux filaments grisâtres au niveau des tempes ne comptaient pas, quoiqu'en disent certains druides irritants – étaient tombées au combat ce soir-là, redonnant à Elias un champ de vision pleinement fonctionnel.

« Ah, poursuivit Perceval, manifestement insensible au sarcasme. Bah j'aime autant. N'empêche, ça pourrait arriver, enfermé dans votre cagibi à longueur de journée… c'est pas bon, ça. Sans rire, ça vous rend pas dingue de rester dans votre canfouine tout le temps sans sortir ? Moi je pourrais pas, je suis clodophobe.

- Non, vous ne l'êtes pas, contra Elias sans chercher à corriger l'orthographe. Sinon vous n'auriez pas pu passer dix ans sous terre sans faire une crise d'apoplexie par semaine.

- Une crise de peau quoi ?

- Rien. Bon… » Elias laissa ses yeux s'attarder sur le chevalier et la petite troupe accompagnante qu'il avait cru bon de faire pénétrer dans le laboratoire. « Redites-moi un peu ce que vous venez faire ici, tous ? »

Les noms des trois jeunes derrière Perceval lui échappaient. Il avait vaguement souvenance d'une ou deux réunions où il les avait croisés, mais guère plus. A priori les bonhommes avaient fait partie de l'équipe de Bohort, dans la division continentale de la résistance, sous Lancelot. Il y avait là un grand blond tout mince aux cheveux en bataille, un brun beaucoup moins mince au visage rond comme un plat à tarte et un gamin qui ne devait pas avoir plus de quinze ans, grand maximum.

Debout derrière Perceval, emmitouflés dans plusieurs couches de vêtements chauds, les trois larrons accomplissaient le délicat exploit d'avoir l'air aussi ahuri les uns que les autres, à regarder le contenu des étagères et les grappes d'ingrédients pendues au plafond avec des bouches béantes de truites tirées de la rivière. Ils se tenaient proches, coincés à l'étroit entre la cheminée et l'angle du mur, comme des mulots intimidés. Depuis leur arrivée, aucun des nouveaux-venus n'avait décroché un mot.

Ah si, tout de même : le grand blond avait initialement balayé la pièce du regard avec un sifflement impressionné, avant de murmurer quelque chose qui ressemblait à : « Hé bé, c'est un brave cafoutche là-dedans » puis de se taire sous le coup de coude du gamin. Mais Elias avait peut-être mal entendu.

Perceval leva les mains devant lui. « Ah non mais moi, je venais rien faire de spécial. C'est juste que le roi Arthur a dit à ces trois-là de venir vous voir au labo, seulement comme ils connaissent pas trop l'endroit, je leur montre un peu aux jeunes. » Avant qu'Elias ne puisse préciser que la question s'adressait à l'ensemble de ses visiteurs, le chevalier gallois se retourna vers son petit groupe de continentaux. « Donc, ici, c'est le laboratoire des enchanteurs de Kaamelott. Bon là il n'y en a qu'un, mais on en a un deuxième, quelque part. Je vous la fais courte parce que si je vous explique en détail on en a pour trois plombes, mais en gros, c'est ici qu'on fabrique la magie. »

Le sorcier se mordit l'intérieur de la joue. Il ne savait pas ce qui était le plus risible : la prétention de Perceval à savoir expliquer les rouages du monde magique, sa simplification extrême ou l'auditoire transi qui buvait ses paroles et hochait docilement la tête, fasciné.

« Ça, continua Perceval en tendant le doigt, c'est Elias. On dirait pas comme ça mais il sait tout sur tout. Alors si vous avez une question, vous hésitez pas : vous venez direct le voir.

- Alors, euh... merci pour la première partie, enfin j'imagine, par contre non merci pour la seconde, marmonna l'enchanteur. Maintenant, si vous pouviez juste me dire pourquoi vous aviez besoin de me voir-

- C'est quoi que vous avez au doigt ? »

Il fallut un moment à Elias pour accuser le coup du changement de sujet et se rendre compte que la question de Perceval lui était adressée.

« Pardon ?

- L'anneau en forme d'oiseau, là, précisa le gallois. C'est nouveau, non ? En plus il est sur le doigt... je sais pas comment il s'appelle, mais c'est le doigt où on met les anneaux qui disent qu'on est marié, je crois.

- Oui, une alliance, quoi... »

Perceval afficha une moue dubitative. « Non mais une alliance, c'est pas quand on promet à un autre pays de pas lui cogner dessus ?

- Alors, si, mais pas que. Une alliance, c'est aussi un anneau qui veut dire qu'on est marié.

- Mais parce que vous êtes marié, vous ? »

Elias se vit obligé de marquer un temps de pause. C'était une blague. Une sombre blague stupide et absolument pas drôle.

« Euh... ben oui, oui je suis marié, oui, trouva-t-il la voix de répondre.

- Mais on la voit jamais, votre femme.

- Mais enfin bon s- » Elias jeta un œil aux trois bonhommes agglutinés près de la cheminée et baissa d'un ton pour grogner entre ses dents : « Bon sang, c'est Merlin, ma femme ! Enfin je veux dire, c'est avec Merlin que je suis marié ! C'était il y a même pas un mois, vous étiez témoin, enfin ! Vous avez noué un ruban, vous avez failli vous noyer dans le lac tellement vous étiez beurré, me dites pas que vous vous souvenez pas !

- Ah ben oui, c'est vrai... » Le chevalier à la tignasse argentée ouvrit alors de grands yeux ronds. « Ah mais attendez, ce jour-là vous vous êtes mariés ensemble ? J'avais pas compris ça, moi… Moi je croyais que vous vous étiez juste mariés le même jour, pour éviter qu'on se déplace deux fois. »

La migraine d'Elias était en train de revenir à toute vitesse, exacerbée par le discours absurde de Perceval. Aucune tisane à la menthe poivrée, aussi lourdement dosée soit-elle, n'était de taille pour lutter. Si le bonhomme avait eu cinq ans, on aurait dit de lui qu'il était vachement intelligent pour son âge ; seulement voilà, il en avait au moins cinquante, et c'était bien regrettable.

« Bon, euh, ça comment à bien faire, maugréa sèchement le mage, trop ulcéré pour maintenir le masque de politesse professionnelle habituel. Vous allez me dire ce qui vous amène, maintenant, et après vous allez vous tirer. Je bosse moi, ici, je fais pas atelier causette ! »

Si le mur ne se tenait pas directement derrière eux, les trois continentaux auraient certainement reculé d'un pas, tant leurs yeux se remplirent d'appréhension. Elias se figura avec une pointe de fierté qu'il n'avait pas encore tout à fait perdu la main question intimidation. Heureux constat.

Perceval, quant à lui, ne se laissa pas démonter le moins du monde.

« C'est un vieux qui leur a filé un truc, indiqua-t-il simplement. Ils l'ont montré au roi, mais comme il savait pas ce que c'était, il leur a dit de venir vous voir. Des fois que ce serait magique et qu'on puisse s'en servir en bataille contre les ennemis. » Le chevalier se tourna vers le reste de son groupe et esquissa un geste de la main en direction d'Elias. « Allez, montrez votre machin. »

Les ex-résistants échangèrent des regards indécis, engagés dans un débat muet pour savoir qui allait prendre la parole devant l'enchanteur manifestement mal luné devant lequel on les avait amenés. Au final, le grand blond s'avança, un pas précautionneux à la fois.

« Euh… bonjour, salua-t-il avec un accent méridional à couper au hachoir. Je m'appelle Rostan, chevalier de Provence, et ça c'est mes collègues les seigneurs Girflet et Lucan.

- Chevalier seiche, précisa vivement le plus jeune.

- Ah ouais, chevalier seiche, pardon… bah voilà, on était en route pour ici quand on s'est fait aganter par un vieux, » poursuivit le dénommé Rostan. Avant qu'Elias ne puisse demander ce qu'« aganter » signifiait, le bonhomme plongea une main dans la poche de son épais manteau et en sortit un objet pendant au bout d'une chaînette. « Il nous a refilé ça puis il s'est escapé plus vite que s'il avait la courante, sans nous dire ce que c'était. »

Le médaillon était globalement rond, et suffisamment petit pour tenir au creux de la paume. Même sans grande luminosité, Elias constata sans mal qu'il avait été taillé dans de l'os, et décoré d'inscriptions. Sa curiosité piquée, le magicien en oublia son irritation et s'empara de l'objet pour l'examiner de plus près.

Toute la surface était polie, plus douce encore que le velours. Par endroits, le médaillon était percé sur toute son épaisseur, laissant passer la lumière à travers les minces trous ainsi pratiqués. De part et d'autre d'une fente centrale qui donnait l'impression de pouvoir séparer l'objet en deux, des runes indéchiffrables mordaient dans la surface lisse, minuscules et parfaitement symétriques. Difficile de penser que la main de l'homme était capable d'un tel niveau de précision.

L'objet était enchanté, cela ne faisait aucun doute. Elias sentait la magie murmurer sous la pulpe de ses doigts à chaque fois qu'il l'effleurait. Une caresse chaude et chantante.

« L'un d'entre vous l'a mis autour du cou ? demanda-t-il sans décrocher les yeux de l'artefact.

- On n'a pas osé, intervint timidement celui qui s'appelait Girflet.

- Vous avez bien fait. Même si j'ai pas l'impression que ce machin soit dangereux, il faut toujours se méfier avec ce type d'objet.

- Le vieux a juste dit que c'était pour ceux qui étaient perdus, ajouta Lucan. Vraiment perdus. Mais nous, on n'était pas perdus du tout, on attendait juste le bateau. On a essayé de lui dire.

- Il était comment, votre vieux ? demanda Elias.

- Un pépé tout fifi, té, quatre-vingt ans et le chéchou, avec une brave bouffigue à la tronche, « expliqua » Rostan avec plus d'assurance maintenant que la conversation était lancée. Il marchait tout de biscanti, on aurait dit qu'il était complètement niasqué, mais non. Et un vrai testard encore, pas moyen de s'en dépéguer, jusqu'à ce qu'on lui prenne son machin. »

Elias avait une meilleure idée de ce que devait ressentir Merlin devant un grimoire écrit en druidique moderne.

« Ouais, compatit Perceval devant l'air ahuri de l'enchanteur. Il est gentil mais après, on comprend pas toujours ce qu'il dit… »

Girflet vola au secours des bretons insulaires. « C'était juste un très vieux monsieur, probablement un peu ivre. Il n'a pas voulu nous laisser tranquille jusqu'à ce qu'on accepte le collier, mais il n'a donné aucune indication dessus, à part pour dire que c'était pour les gens loin de leur foyer.

- Les gens loin de leur foyer ou les gens perdus ? questionna Elias. Parce que c'est pas pareil.

- Ben… je sais plus… les deux ? »

Elias se passa une main sur le visage. Comment était-il censé savoir où chercher avec des explications aussi vagues ?

« Du coup, c'est magique ou pas ? demanda Perceval.

- Oui, c'est magique, sauf que c'est pas moi qui l'ai fabriqué, le bousin. Alors pour savoir ce qu'il y a dessus, c'est pas franchement facile. Moi, tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est bien un objet enchanté et que l'intention derrière le sortilège n'est pas néfaste, voilà. Je sens pas de malveillance. La seule manière d'en savoir plus, c'est de le tester, sauf que c'est un peu délicat quand on ne sait pas…

- Bah, si vous avez dit que c'était pas néfaste, on peut essayer non ? suggéra naïvement Lucan.

- Non mais, je dis « pas néfaste »… Faut temporiser. Un sort qui vous permettrait de voler c'est pas néfaste, techniquement parlant, seulement si vous perdez le contrôle à cent pieds d'altitude, pardon mais vous allez vous retrouver un peu con. Donc voilà, votre bibelot, a priori c'est pas dangereux en soi, mais comme je pourrais pas vous dire quel sortilège a été infusé dessus, j'vous invite à être prudents. Ou alors il faudrait que je fasse une tapée de tests pour décortiquer tout ça, mais ça prend du temps, et là c'est vraiment pas le moment.

- Mais je comprends pas, on peut l'utiliser ou pas, ce machin ? » interrogea Perceval.

De frustration, Elias serra les mâchoires jusqu'à sentir les racines de ses dents se tasser. Finalement, une virée au marché sous la neige n'aurait pas été si infernale que ça, comparée au calvaire qu'il était en train de subir.

« C'est ce que je suis en train de vous dire, grinça-t-il en articulant les syllabes du mieux qu'il pouvait à travers ses crocs intriqués. Il ne vaut mieux pas l'utiliser, tant qu'on ne sait pas ce que ça fait. Je peux plancher dessus pour essayer de trouver, mais c'est très long, pas prioritaire et en ce moment j'ai vraiment pas le temps.

- Ah… et si on repasse ce soir après votre journée de boulot, ça le fait ?

- Bon, écoutez, c'est peut-être le moment de me lâcher la chemise, non ? rouspéta-t-il ouvertement devant l'échec cuisant de ses talents – inexistants – de diplomate. Je vais pas m'occuper de tous les clampins du royaume sous prétexte qu'ils se font refiler des babioles enchantées par les vieux du bled, si ? Alors votre machin, vous le reprenez, vous l'utilisez, vous l'utilisez pas, j'en ai rien à cirer, mais vous me laissez bosser tranquille.

- Mais qu'est-ce qu'on dit au roi, nous ? fit Perceval en reprenant le collier. Il voulait savoir ce que c'était.

- Vous lui dites ce que j'ai dit. C'est tout. »

Le chevalier jeta un coup d'œil en direction de ses compères mais, ne recevant que des regards aussi peu assurés que le sien, se fendit d'une grimace penaude.

« Euh… ouais, non, mais j'ai pas tout retenu… vous voulez bien aller expliquer à Arthur ? Moi je vais oublier la moitié des trucs, et comme ça a l'air important, je voudrais éviter de prendre une chasse. La dernière fois que j'ai ramené un médaillon magique sans les instructions, on a perdu tout le contenu de la salle au trésor. J'avais oublié que quand on le laissait toute une nuit dans une pièce fermée, il changeait tous les objets en gaz.

- Le médaillon d'Ether ? hoqueta Elias, estomaqué. Vous, vous avez le médaillon d'Ether ?

- Bah si c'est ça son nom, ouais… enfin moi je l'ai juste ramené, aujourd'hui je sais plus où il est.

- Oh non mais j'vous assure… un jour vous allez trouver le Graal, sauf que vous pisserez dedans parce que vous le prendrez pour un pot de chambre. » L'enchanteur agacé s'empara de nouveau du collier. « Allez, filez-moi ça. Y a peu de chance que ce soit une relique légendaire, mais vu vos exploits passés, je préfère pas prendre de risque. Bon… vous avez dit qu'il était où, le roi Arthur ? »


Le souverain de Logres, semblait-il, était dans ses quartiers. Ou plutôt, dans la grande alcôve attenante à ses quartiers, une ancienne chambre réaménagée en salle de jeu. L'installation avait été terminée juste à temps pour le troisième anniversaire de Yoan Pendragon, au cours de l'été, pour la plus grande joie du jeune prince héritier. Il y passait de longues heures en compagnie de ses parents, de ses grands-parents, de son parrain, ou éventuellement d'une nourrice si personne n'était disponible pour le surveiller. Il arrivait aussi à Merlin de disparaître dans la pièce circulaire ; il en ressortait le plus souvent avec les cheveux dépeignés par un combat à l'épée de bois, ou un immonde collier de feuilles de chêne autour du cou, lorsque ce n'était pas carrément un dessin tracé de la plume même du fils d'Arthur. Ceux-là, le druide insistait pour les accrocher au mur, au grand désespoir d'Elias. Non sans se fendre au préalable d'une petite explication de chaque « œuvre ».

« Alors, la forme bizarre là, c'est le château. Les deux genres de boucles, en bas, c'est Yoan et moi. On est accroupis pour donner à manger aux poules. C'est les petits points à côté. Ah, et vous êtes là, vous aussi !

- Moi ?

- Oui, regardez, le trait en biais c'est vous.

- Formidable… et j'suppose que moi aussi je donne à manger aux poules ?

- Ah non, vous c'est aux chevaux.

- Quel prestige. On a beau dire, c'est quand même autre chose que de patauger dans la fiente. »

Ce jour-là par chance, pas d'atelier dessin au programme. Après avoir toqué et entendu un Entrez ! volontaire, Elias poussa la porte de la salle de jeu pour trouver le roi Arthur assis à table avec son fils, tout un bataillon de figurines en bois éparpillé entre eux. Des hommes, des bêtes, et d'autres formes que l'on ne pouvait comparer à rien jonchaient la table et le sol en plusieurs amas disparates. Certains s'agglutinaient dans le cercle de la couronne d'Arthur, posée près de son coude, comme du bétail dans un enclos. D'autres, plus audacieux, s'agrippaient à même le manteau du souverain comme des puces au système pileux d'un clodo.

Les deux Pendragon tournèrent la tête en direction du nouveau-venu comme un seul homme.

« Ah Elias, vous tombez bien, fit remarquer Arthur avec bonne humeur. La bataille s'annonce mal pour moi, tous mes soldats sont tombés dans un trou, je n'ai pas le droit d'appeler les villageois au secours et mes sangliers sont a priori très fatigués. J'aurais bien besoin d'un coup de pouce magique pour renverser le cours du destin, si ça ne vous ennuie pas.

- Non ! C'est d'la triche ! s'indigna Yoan, figurine en main.

- C'est de la triche, effectivement, mais ça vaut bien l'ogre des collines de tout à l'heure qui a écrasé tous mes chevaux. Parce qu'entre nous, hein, un ogre des collines qui arrive sur le littoral comme ça, sorti de nulle part… je veux bien être sympa mais c'est un peu tiré par les cheveux. »

Arthur laissa son fils bougonner dans sa barbe et leva les yeux vers Elias, amusé. Il était souvent dans de bonnes dispositions ces temps-ci, le roi élu des Dieux. Quatre ans après avoir botté Lancelot hors du paysage, sa forteresse était rebâtie, et son royaume finissait de panser ses plaies. Les pistes concernant le Graal étaient toujours très maigres, certes, et la cargaison de bras cassés chargée de les dégauchir ne s'était pas subitement transformée en une meute de fin limiers. Mais avec l'âge et l'expérience, Arthur avait gagné en philosophie.

Se coltiner chaque jour un mouflet qui posait trois questions à la minute devait aider à prendre du recul, aussi.

« Bon, blague à part, vous aviez besoin de me voir, pour ? demanda le roi quand Elias hésita un instant sur le seuil.

- C'est à propos de ce que vos gars ont ramené du continent, le collier du vieux… »

Arthur eut une légère grimace de commisération. « Ah, je pensais pas qu'ils iraient directement vous voir… désolé. Vous avez pu en tirer quelque chose ?

- Ben, sans vouloir vexer, ce sont pas les fourches les plus affûtées du râtelier… alors pas vraiment, non.

- Je parlais plutôt du collier. Remarquez, ça marche aussi, maintenant que vous le dites. »

A une époque, Arthur se serait renfrogné devant l'incompétence de ses chevaliers, au lieu de sourire comme il était en train de le faire.

« Pour le collier, il est bien magique, indiqua Elias en sortant ledit objet de sa poche. L'enchantement placé dessus n'est pas malveillant mais il est complexe, il me faudra du temps pour le décortiquer. Et franchement avec la campagne de la semaine prochaine…

- Oui, je me doute que c'est pas trop la priorité. Non mais gardez-le dans un coin pour plus tard, c'est pas grave, moi je vous avoue que c'était surtout pour me débarrasser des loustics que je vous les ai envoyés. Vu qu'on sait pas pour combien de temps on part avec ces foutus vikings, je voulais passer un peu de temps ici. Histoire de. »

Arthur tourna des yeux bienveillants sur Yoan. Le petit bonhomme était en train d'aligner soigneusement ses troupes, probablement pour porter l'assaut final qui mettrait définitivement hors d'état de nuire l'armée miniature de son père. Ça allait décaniller sec, à en juger par les gestes précis du prince et sa bouille déterminée qui arracha un petit rire amusé au plus vieux Pendragon.

L'amour paternel, Elias n'y connaissait pas grand-chose, en tout cas pas de ce côté-là du miroir. La notion lui échapperait probablement toute sa vie, puisqu'à l'inverse de Merlin ou d'Arthur, il n'avait jamais eu et n'aurait jamais d'enfant à lui. Mais le besoin de passer du temps avec les personnes que l'on aimait avant une séparation prolongée, il pouvait le concevoir sans peine.

Et s'il y avait bien quelqu'un dans ce monde qui aimait ouvertement son fils, c'était Arthur, roi de Bretagne.

« Bon, reprit le souverain avec un sourire en biais, c'est râpé pour le médaillon, mais pour mes sangliers à moitié canés, vous pouvez faire un geste ?

- C'est pas vraiment ma branche, répondit Elias d'un ton qu'il espérait léger, même s'il n'avait jamais été très doué pour la comédie. Mais je peux vous envoyer Merlin dès qu'il sera rentré. Honnêtement, vous y gagnez au change.

- J'ai peur qu'ils ne tiennent pas jusque-là, mais on peut tenter- »

Un grincement sourd et ronflant vint recouvrir la voix d'Arthur, le réduisant au silence. Immédiatement, avant même qu'Elias ait pu essayer d'identifier le bruit, les dalles en pierre se mirent à trembler sous leurs pieds. Du plafond, des paquets de poussière se décrochèrent pour s'écraser plus bas, recouvrant indistinctement figurines en bois, étagères de livres et êtres humains figés de surprise.

D'un geste aussi vif qu'instinctif, Arthur se leva de sa chaise pour attraper Yoan et l'attirer à lui, pliant le haut de son corps au-dessus du garçonnet apeuré comme barrière de fortune si des débris plus gros devaient se mettre à pleuvoir. Elias prit appui sur une bibliothèque, chancelant, et tenta de ne pas trop grimacer quand les bouquins lui tombèrent sur les pieds sous l'effet des secousses. Il agrippa la structure si fort que le bout de ses doigts vira au blanc et inclina la tête pour la protéger d'éventuelles projections de pierre.

Une éternité plus tard – soit deux grosses minutes – les tremblements cessèrent et le sol retrouva un semblant de stabilité. Elias relâcha la prise inflexible qu'il avait sur la bibliothèque, et Arthur celle qu'il avait sur son fils. Les deux adultes échangèrent un regard ahuri à travers l'épais rideau de poussière résiduelle flottant dans l'air.

« Bon sang, mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?! toussa Arthur, une main toujours posée sur la tête d'un Yoan terrifié. Un tremblement de terre ?

- Ça ou votre beau-père a de nouveau autorisé le calibrage des balistes dans la cour principale, suggéra Elias sans trop y croire, avant d'être pris lui-même d'une violente quinte de toux.

- Si c'est ça, il va m'entendre, le salopard !

- Keuf, keuf, ark… ou alors… keuf… ou alors on nous attaque. »

Arthur s'immobilisa en plein milieu de son dépoussiérage d'épaules, soudain légèrement blême.

« Euh, ouais… ben là vous voyez, je préfèrerais le coup du calibrage de baliste, avoua-t-il à mi-voix. » Le roi s'empara de sa couronne et la posa sur sa tête. Les petites figurines en bois qui y étaient accrochées valsèrent au sol avec leurs congénères. « Bon, je vais voir.

- Je viens avec vous. Si jamais c'est une attaque-

- Ce n'est probablement pas une attaque, coupa Arthur en rajustant son col de fourrure noire. Les sentinelles sont parfois des manches, je vous l'accorde, mais il faut avoir de sacrées rondelles de saucisse incrustées dans les yeux pour louper des engins de siège jusqu'à ce qu'ils soient sous notre pif. C'est sûrement rien. Je vais voir et je reviens vite. Vous, vous restez ici, je vous confie Yoan. Vous ne le perdez de vue sous aucun prétexte, et vous attendez que je revienne, c'est compris ? »

Si Elias n'était pas déjà en train de tousser, il se serait étranglé. Lui confier le gamin ? A lui? N'importe quel grouillot lambda qui passait dans le couloir à ce moment-là serait plus qualifié que lui pour tenir compagnie à un mouflet, sang royal ou pas !

« Sire, je ne pense pas que-

- J'veux pas rester ! s'écria Yoan, lui aussi réticent à l'idée. Je viens ! Papa, j'viens avec toi !

- Non, intima fermement le roi. Tu restes ici, et tu m'attends.

- Non ! Non ! Je viens ! »

Arthur hésita un instant puis s'accroupit pour se mettre au niveau du garçonnet et passer une main dans son épaisse tignasse brune, bouclée et poussiéreuse.

« Je vais juste voir ce qu'il se passe et je reviens, dit-il plus doucement. J'en ai pas pour longtemps. Ensuite on pourra jouer encore un peu.

- Reste jouer maintenant, négocia Yoan d'une voix rauque, la promesse de larmes aux coins de ses yeux couleur noisette. Reste… j'ai peur…

- Je sais. Je sais. Tu te souviens l'histoire du petit ourson ? Celui qui avait peur de traverser la forêt tout seul ? » Arthur attendit que son fils hoche timidement la tête avant de poursuivre. « Il avait peur, il n'avait pas envie, mais il y est allé quand même parce que son papa avait besoin de lui. Comment on a dit que ça s'appelait, ça, quand on fait les choses même si on a peur ?

- Le… le cou… cou-rage… ?

- Voilà. Eh bien aujourd'hui, j'ai besoin que tu sois aussi courageux que petit ourson, sauf que toi tu vas pas traverser de forêt. Tu vas juste m'attendre ici. Tu peux faire ça ? Pour moi ?

- … oui, » bredouilla finalement l'enfant, à contrecœur.

Arthur esquissa un sourire et pressa un baiser parmi les boucles brunes avant de se hisser sur pieds. « C'est bien, mon grand. Je suis fier de toi.

- Mais j'ai peur, quand même, précisa malgré tout le petit prince en maintenant une prise obstinée sur le manteau de son père.

- Tu n'as aucune raison d'avoir peur. Tu es avec Elias, il ne laissera rien t'arriver. »

Arthur fixa sur son enchanteur un regard lourd de sens. Ce dernier comprit alors qu'on ne lui demandait pas de divertir le gamin, ou de lui tenir la main s'il se mettait à avoir peur, mais bien de le protéger si la situation l'exigeait. Le roi lui confiait ce qu'il avait de plus cher.

Avec peut-être plus de gravité que nécessaire, Elias hocha la tête pour signifier à Arthur qu'il avait bien compris la mission. Un dernier tapotis amical sur les cheveux de Yoan et le plus vieux Pendragon se lança à la recherche de la source de la perturbation.

Laissant le magicien seul à sa tâche de gardien d'enfant, pour laquelle il n'avait aucun talent et aucune velléité d'apprendre.