Warning : sang, blessures et description de violence.
== Chapitre 6 – Le Chaos ==
Alban venait tout juste de disparaître au détour d'une colline quand un hurlement de rage explosa tout près d'Elias.
Plus animal qu'humain, le rugissement furieux déchira l'air et résonna jusque dans la moelle des os de l'enchanteur. Par pur réflexe, Elias tourna la tête en direction du cri, seulement pour voir arriver vers lui à toute allure la crosse d'une arbalète maniée par un Léodagan hors de lui.
Trop tard pour esquiver. La large crosse en bois le percuta violemment en travers du visage avant qu'il ne se rende vraiment compte de ce qui était en train de se passer, et l'envoya s'écraser sans grâce à plat ventre contre le parapet. Désorienté, Elias lâcha un hoquet de surprise quand la douleur éclata soudainement au niveau de sa tempe droite, de son nez et de ses côtes.
« Mais qu'est-ce que vous faites ?! glapit la voix de Bohort, quelque part à droite.
- Ce que je veux ! Occupez-vous de vos miches ! » rétorqua brutalement Léodagan.
Elias eut tout juste le temps de se redresser sur un coude et de passer sa langue sur ses dents, pour s'assurer qu'elles étaient bien encore toutes présentes et entières, quand une paire de mains calleuses l'attrapa par le col de son manteau et le redressa de force.
Le visage de Léodagan, à quelques pouces à peine de celui du sorcier, était tordu par la colère. Il ne lui manquait plus qu'un peu d'écume aux lèvres pour parfaire sa panoplie de chien enragé. Il avait jeté l'arbalète au sol pour pouvoir saisir celui qui allait devenir le réceptacle de toute sa fureur, et se fichait bien de savoir que sa poigne de fer était tout sauf agréable.
« Vous trempez dans la combine aussi, espèce de rat ?! vociféra Léodagan.
- Q-quelle combine ? répondit Elias sans grande éloquence, mais il mettait quiconque au défi de conserver une voix stable et une répartie décente devant l'agressivité crue du Sanguinaire.
- Ah jouez pas au con avec moi, c'est pas le jour ! »
Pour appuyer ses dires, Léodagan se libéra une main et, avec un peu d'élan, balança son poing contre la partie encore à peu près indemne du visage d'Elias. Cette fois-ci, l'enchanteur sentit immédiatement son arcade sourcilière éclater sous le choc, lui arrachant un feulement de souffrance. Quasi-instantanément, un flot de sang chaud lui coula dans l'œil gauche, l'obligeant à le fermer. Ses jambes faillirent se dérober sous son propre poids, mais la prise inflexible de Léodagan sur son manteau l'empêchait de basculer au sol.
« Ce fumier a dit que vous l'avez aidé ! tonna le roi de Carmélide.
- Il a menti !
- Tiens donc ! Faut croire que c'est lié à la profession ! Non parce que j'en connais un autre, moi, qu'est pas le dernier quand il s'agit de balancer des bobards ! »
Les mains de Léodagan resserrèrent leur étau sur le col d'Elias, au point où l'enchanteur captif commença à étouffer.
« J'ai rien fait, lâchez-moi ! s'étrangla-t-il, agrippé aux avant-bras de l'autre homme.
- Rien fait ! Ha, j'me marre ! De ce que j'ai compris, c'est pas le premier mouflet que vous envoyez ad patres, et vous avez quitté votre poste alors que vous aviez des ordres ! Vous avez certainement pas « rien fait » ! Qu'est-ce qu'ils vous ont promis ? Une part de la rançon ? J'me souviens d'une certaine époque où le pognon, ça vous intéressait pas mal, non ? Moyennant une petite trahison dans le feutré, ça va, c'est pas si cher payé ! C'est ça ?! »
Elias ouvrit grand son œil valide, estomaqué. Lui qui s'était appliqué à donner une meilleure image ces dernières années, à travailler sa sociabilité… ça valait bien le coup, pour entendre des trucs de ce genre.
« Vous êtes cintré ! siffla-t-il entre ses dents serrées.
- Oh, ça ! Vous avez encore rien vu ! » lui assura le grand-père furibond.
Sans cérémonie, Léodagan traîna Elias par le col jusqu'au parapet, côté cour. Déboussolé et à moitié aveuglé, le mage n'eut pas d'autre choix que de se laisser trimballer. Mais lorsque son agresseur le hissa par-dessus le muret pour laisser tout le haut de son corps pendre dans le vide, l'instinct de survie d'Elias prit le pas sur l'hébétement et le poussa à se débattre.
Il ne rêvait pas. La brute ivre de vengeance voulait le jeter du haut des remparts.
« Qu'est-ce que vous foutez ?! jappa-t-il, alarmé, tout en griffant frénétiquement les habits de Léodagan à la recherche d'une prise.
- Je m'occupe de la vermine de la seule manière qu'elle mérite ! tonna le Sanguinaire. Alors ! Où sont planqués les autres connards et qu'est-ce qu'ils veulent ?
- Mais j'en sais rien ! Je suis pas avec eux, merde !
- Mauvaise réponse ! »
L'emprise de Léodagan se relâcha à peine, mais suffisamment pour que le minuscule basculement en arrière fasse sonner jusqu'au dernier tocsin d'alerte dans la tête d'Elias et remonter son estomac dans sa gorge. Ce n'était pas sa maigre prise sur le manteau du roi de Carmélide ni sa jambe arrimée comme un crochet de fortune au parapet qui suffiraient à prévenir une chute mortelle.
Car c'était bien la mort qui attendait Elias, trente pieds plus bas, si jamais il venait à basculer dans le vide.
L'enchanteur de Nord se força à discipliner sa respiration erratique pour pouvoir réfléchir malgré l'urgence et explorer ses options. La transformation en corbeau, bien trop longue, était impossible. De la même manière, le voyage entre les plans n'était pas envisageable, car il nécessitait beaucoup de calme et de concentration pour visualiser la destination souhaitée – ce qui était très compliqué à dénicher au beau milieu d'un piqué dans le vide. Elias aurait toutes les chances de finir encastré dans un mur, et s'il fallait vraiment choisir, il préférait s'éclater la cervelle sur les pavés de la cour plutôt que de suffoquer comme un tocard en travers du rempart Est.
Un sortilège offensif serait un bon moyen de se dégager de la prise de Léodagan en toute sécurité. Mais le sorcier craignait qu'un tel acte ne soit pris comme une preuve de culpabilité. A éviter donc, s'il comptait laver son nom.
Elias était petit à petit en train de sombrer dans une infernale spirale d'indécision et de panique quand une myriade de mains fit son apparition. Dans un méli-mélo providentiel, certaines se saisirent des bras, des jambes et des vêtements de l'enchanteur pour l'arracher à la gravité, tandis que d'autres harponnèrent les épaules et la cape de Léodagan pour le tirer en arrière, cherchant à l'éloigner du bord du rempart.
Soulagé, Elias se cramponna volontiers à cette aide inespérée tandis que des protestations véhémentes se mettaient à fuser de toutes parts.
« Espèce de marteau ! s'écria Bohort, scandalisé. Vous êtes devenu complètement fou ?! Lâchez-le !
- Oui enfin pas tout de suite, tout de suite ! haleta Iagu en s'arc-boutant de toutes ses forces pour ramener Elias du côté le moins périlleux du parapet. Deux secondes, quand même !
- Non mais ça va pas bien, hein ! renchérit Perceval, les bras noués autour de la jambe d'Elias. C'est dangereux votre truc, vous allez lui faire mal !
- J'y compte bien ! rugit Léodagan, tout en se démenant comme un beau diable pour se soustraire aux indésirables. J'vais vous dire, j'espère même qu'il va taper par terre assez fort pour s'exploser la caboche, histoire qu'on soit débarrassés pour de bon ! J'aurais du faire ça le premier soir où il s'est pointé à Carohaise sous la pluie comme un chien errant !
- Et qu'est-ce que ça va changer ?! tempêta Arthur, ses propres bras encerclant la taille de son beau-père pour le forcer à reculer, loin du vide. Quand il sera en miettes, là en bas, ça va miraculeusement effacer la journée ? Qu'est-ce qu'on dira à Merlin ?!
- Mais on s'en branle, de Merlin ! Celui-ci vient de vous faire perdre votre fils, et tout ce qui vous inquiète, c'est ce qu'on pourra dire à Merlin ? Vous devriez plutôt réfléchir à quel arbre vous allez pendre ce trouduc !
- Ce « trouduc » lui a sauvé la vie une fois, à mon fils ! Je vois pas pourquoi maintenant il chercherait à lui faire du mal, alors lâchez-lui la grappe c'est un ordre !
- Mais l'autre fumier a dit-
- Je sais ce qu'il a dit ! interrompit sèchement le roi de Logres. Seulement moi je pends pas les gens sur des suppositions, et je les jette encore moins des remparts ! Donc de deux choses l'une : soit vous continuez à essayer de rendre la justice tout seul dans votre coin, sans avoir tous les faits, soit vous faites quelque chose de vraiment utile pour aider votre petit-fils et vous allez me chercher les espions, les sentinelles et tous les pigeons vers toutes les tours de garde du pays. Voilà, maintenant c'est vous qui voyez ! »
La réplique de Léodagan mourut sur ses lèvres. Il ne relâcha pas sa prise, mais de là où il était, Elias pouvait lire l'hésitation dans les iris sombres du Sanguinaire. Enfin, après quelques interminables secondes d'immobilité à réfléchir aux mots de son roi, Léodagan ramena Elias sur le chemin de ronde de bien mauvaise grâce et le libéra.
A l'instant où ses pieds reprirent contact avec une surface stable, les jambes de l'enchanteur du Nord se dérobèrent, incapables de soutenir le poids de ce qui avait bien failli devenir un cadavre. Avant que Iagu ou Perceval n'ait pu le retenir, Elias se retrouva assis par terre ; appuyé dos au parapet, perclus de légers tremblements, le souffle court, écrasé à la fois par le choc du retournement de situation et le soulagement d'être encore en vie.
Léodagan lui décocha un ultime regard méprisant avant de s'éloigner, probablement pour mettre à exécution les ordres d'Arthur. Toujours aussi prévenant et prompt à éviter les conflits, Bohort attendit que le roi de Carmélide soit complètement hors de vue pour tendre une main à Elias. Ce dernier accepta l'aide avec un hochement de tête reconnaissant et se hissa tant bien que mal sur pieds, serrant les dents sous le coup de la douleur. A mesure que la menace d'une mort imminente le quittait, ses différentes blessures se rappelaient à son bon souvenir.
« Seigneur Iagu, appela Arthur sans détourner les yeux de l'escalier par lequel son beau-père venait de disparaître.
- Euh… oui, Sire ?
- Faites le tour du domaine. Dites à tout le monde que la surveillance est levée et que la circulation peut reprendre. Y a plus grand intérêt à tout garder fermé, maintenant…
- Très bien, Sire.
- Bohort, trouvez-moi Venec. Aux dernières nouvelles, il traînait pas loin de la taverne. Amenez-le moi dès que possible.
- Oui, Sire, acquiesça Bohort.
- Perceval, vous venez avec moi, on va dans la salle de réunion.
- D'accord, Sire. Mais… qu'est-ce qu'on va faire ? s'enquit le gallois.
- Je sais pas encore. Mais venez. »
Le chemin de ronde commença à se vider, un homme après l'autre. D'abord Iagu, puis Bohort, et enfin Perceval prirent la direction des escaliers. Aucun n'accorda de regard supplémentaire à Elias. Ce dernier hésita à glisser un remerciement à ceux qui s'étaient démenés pour préserver sa vie, mais ils s'esquivèrent trop vite pour lui en laisser le loisir. Au moment où Arthur se lançait à la suite de ses chevaliers, cependant, Elias trouva enfin sa voix.
Exprimer de la gratitude, l'enchanteur du Nord n'en avait jamais été réellement capable. Pas confortablement, en tout cas. Mais pour Arthur, pour celui qui venait de lui éviter une mort aussi violente que douloureuse, il pouvait faire un effort et mettre son orgueil dans sa poche le temps d'une phrase.
« Attendez Sire, coassa-t-il avec difficulté, je voudrais juste… ce que vous avez dit… merci. »
Le roi de Logres s'immobilisa mais resta dos à Elias.
« Ne vous emballez pas, répondit-il rudement. Si vous êtes encore en un seul morceau, c'est parce que j'ai une dette envers vous, depuis que vous avez sauvé Yoan à la rivière cet été. Sans ça, j'aurais sûrement laissé mon beau-père vous jeter des remparts. D'ailleurs vous pouvez considérer qu'elle est payée, cette dette. On est quittes, et vous pouvez vous estimer heureux que ça en reste là vu tout ce que vous avez fait. »
Elias se mordit l'intérieur de la joue, rongé par la frustration. A priori, Arthur ne le croyait pas non plus.
« Je n'y suis pour rien, souffla le magicien. Je le jure.
- Mais même si vous n'êtes pas de mèche avec l'autre connard, même si vous n'étiez pas au courant de tout concernant toutes les… les horreurs que vous avez pu commettre quand Lancelot était sur le trône… ça ne change rien à ce qui s'est passé aujourd'hui. Aujourd'hui, si mon fils a pu être enlevé, c'est parce que vous avez enfreint les ordres et abandonné votre poste. Et ça, je ne peux pas l'ignorer. »
Arthur avait rendu son jugement toujours sans se retourner, simplement en tournant légèrement la tête comme pour s'adresser aux pierres du chemin de ronde à sa droite. Les poings du souverain étaient gardés fermement serrés le long de ses flancs. Sa posture entière semblait rigide tant ses efforts pour conserver son sang-froid étaient vifs. Le roi Arthur était un exemple. Le roi Arthur ne flanchait jamais. Pas en public. Elias savait que la perte de son fils ne le briserait que plus tard, loin des regards, lorsqu'il n'y aurait plus de problème immédiat à traiter.
Plus d'enchanteur désobéissant à punir.
« Vous voulez que je quitte Kaamelott, décréta Elias sans s'embarrasser à faire de sa phrase une question tant il était sûr du châtiment qui lui pendait au nez.
- Si vous étiez militaire et que je pouvais vous faire passer en cour martiale pour insubordination, vous mangeriez au moins ça, oui. Avec en prime un petit séjour au trou. Mais vous n'êtes pas militaire, et dans tous les cas je ne veux pas faire de peine à Merlin ou à vos apprenties. Eux n'ont rien fait de mal. Vous pouvez rester. Pour le moment.
- … comme vous voudrez, Sire. Si je peux être utile à quoi que ce soit-
- Débrouillez-vous pour rester hors de ma vue. Ça me suffira. »
Ces ultimes paroles dispensées par-dessus son épaule, Arthur reprit sa marche vers les escaliers, sa cape fouettant l'air au gré de la bise hivernale.
Elias resta seul sur les remparts un long moment après le départ du roi, à regarder les flocons tomber paresseusement et s'accumuler sur les manches de son manteau. Il sentait le froid profiter de son immobilité pour s'emparer de ses extrémités. Les doigts et les orteils d'abord, puis les poignets et les chevilles, avant de remonter le long de ses bras et de ses jambes pour lui glacer directement les entrailles. Mais Elias s'en foutait pas mal. A vrai dire, il ressentait à peine la morsure du gel. Son champ de vision se réduisit et devient aussi grisâtre que l'horizon breton. Tout ce qu'il pouvait distinguer, c'était le haut des escaliers de la tour de garde.
La nouvelle n'allait pas tarder à se répandre sous sa forme la plus basique : l'héritier avait été enlevé, et Elias était fautif. Sur les remparts, le temps semblait suspendu, mais tôt ou tard, il faudrait descendre. Tôt ou tard, il faudrait affronter la réalité. L'accusation. Comment allait réagir Guenièvre ? Ou Séli ? Par tous les Dieux, comment est-ce que Merlin allait réagir ?
Elias baissa les yeux et déglutit avec difficulté. Il n'avait pas envie de découvrir tout ça. Lâchement, il parvint à se convaincre que rien ne l'y obligeait. Tant qu'il restait sur les remparts, les évènements demeuraient figés. Tant qu'il ne descendait pas, la journée ne pouvait pas reprendre son cours. Il était en sécurité.
Tandis que la foule en contrebas se remettait peu à peu de l'altercation et passait la grande porte de Kaamelott désormais béante dans un silence choqué, Elias s'assit sur une caisse près du treuil et attendit. Quoi, il n'en était pas vraiment sûr. Que le roi Arthur change d'avis et revienne le mettre à mort, possiblement. Que la nuit finisse par tomber et le geler sur place, peut-être. Tout ce que l'enchanteur savait, c'était que le passage des minutes et des heures n'avait plus aucune emprise sur lui et qu'un dragon aurait très bien pu venir le cueillir à même le chemin de ronde sans qu'il en soit chagriné, ou surpris.
Elias en était à se demander s'il ne devrait pas prendre les devants et s'exiler lui-même loin de Kaamelott quand une voix familière s'éleva de la cour, fendant l'air de ses notes désespérées.
« Tonton Elias ! scandait-elle éperdument. Tonton Elias, vous êtes où ?! S'il vous plaît, il faut que vous veniez ! Hé ! Vous auriez vu passer Elias ? Grand comme ça, barbu, cheveux bruns, long manteau noir ? Non, vous êtes sûr ?... Tonton Elias, je vous en prie ! C'est urgent ! »
Elias se mordit la lèvre inférieure. Toute la lâcheté du monde n'y changerait rien. Il ne pouvait tout simplement pas rester planqué sans savoir pourquoi une Mehgan au bord des sanglots criait son nom sur tout le domaine. Aux chiottes les conséquences.
« Je suis là ! répondit-il d'un ton bien moins assuré qu'il ne l'aurait souhaité en se levant pour dépasser le parapet et apercevoir son apprentie, en bas.
- Les Dieux soient loués, enfin je vous trouve ! J'arrive !
- Non bougez pas, c'est moi qui viens ! »
Tôt ou tard, il faudrait descendre, de toute manière. Autant que ce soit pour une bonne raison.
Le vif mouvement de recul de Mehgan au moment où il arriva près d'elle étonna Elias. Du moins jusqu'à ce qu'il se rappelle qu'il ne devait pas avoir l'air tout à fait présentable. Entre le sang à moitié coagulé qu'il sentait craqueler sur son visage et l'œil gauche qu'il arrivait à peine à ouvrir, l'enchanteur se figura qu'il y avait probablement de quoi prendre peur.
« Tonton Elias, mais... qu'est-ce qu'il vous est arrivé ? »
Elias balaya la question d'un geste nerveux, scrutant du coin de l'œil les marchands qui n'avaient toujours pas passé la grande porte et traînaient encore dans les parages.
« Rien, un accident. Vous me cherchiez, pour ? »
Mehgan sembla soudainement se rappeler le motif de sa venue. Indifférente aux éventuels témoins, la jeune femme attrapa la manche d'Elias à deux mains, les yeux bordés de larmes.
« Mon Dieu tonton Elias, c'est horrible, c'est... je sais même pas...
- Ho, hé, Mehgan, calmez-vous, » intima-t-il fermement au milieu des hoquets paniqués de son apprentie. Il détacha les mains de Mehgan de sa manche pour les tenir dans les siennes, notant au passage qu'il s'était fait quelques coupures aux doigts et brisé quelques ongles dans sa lutte désespérée pour ne pas chuter dans le vide. Il s'en occuperait plus tard. « Calmez-vous. Maintenant, respirez un bon coup et dites-moi ce qui se passe.
- C'est Mehben et Petrok ! éclata Mehgan. Ils sont introuvables ! Et… et Gareth a dit qu'il les avait vus promener sur le rempart Nord juste avant… juste avant que… »
La voix de Mehgan s'étrangla et se mua en sanglots malheureux, incapable de terminer sa phrase, mais l'implication sous-jacente gela le sang d'Elias directement dans ses veines.
Ce fumier d'Alban n'avait peut-être pas menti sur toute la ligne, au bout du compte.
Elias se souvenait et à la fois ne se souvenait pas de la course erratique qui le ramena au pied du rempart écroulé. Tout était désassemblé dans sa tête, les images allant et venant, mélangées comme le paquet de cartes de Merlin au milieu d'un des risibles tours de passe-passe que le druide s'acharnait à lui imposer. Le trois d'épée ! C'est bien votre carte, Elias ?
Il se rappelait des slaloms hasardeux entre les blocs de pierre. Deux blessés lourdement appuyés l'un sur l'autre, qu'il avait fallu contourner. Une glissade de côté sur une plaque de verglas. La fontaine au milieu de la cour, cette même fontaine où Mogriave s'allongeait l'été lorsqu'il faisait trop chaud, désormais réduite à l'état de miettes.
Et puis l'odeur âcre et métallique du sang, écœurante, si forte qu'elle lui fila un haut-le-cœur. Ravalant sa bile, Elias prit une grande inspiration et poussa au plus près de l'amoncellement de rocs, en dépit des avertissements de plusieurs soldats toujours en train de fouiller les lieux.
« J'ai essayé la psychokinésie, bégaya Mehgan, toujours à ses côtés. Pour aider. Mais j'arrive pas à me concentrer, je… j'ai à peine réussi à faire bouger trois cailloux…
- C'est normal, marmonna Elias. Vous êtes déstabilisée et ces pierres sont beaucoup trop grosses pour vous, vous avez bien fait d'arrêter avant d'aggraver les choses en causant un éboulement. Je m'en charge.
- Je suis désolée…
- Ben vous avez tort. Venir me chercher était de loin la meilleure décision à prendre. Maintenant, reculez, on ne sait jamais. »
En espérant ne pas causer de catastrophe supplémentaire qui ferait revenir le roi Arthur sur sa décision de le laisser en vie, Elias grappilla jusqu'à la plus petite bribe de concentration et d'énergie. La tâche était colossale. D'autant qu'il s'en souvienne, il n'avait jamais utilisé la psychokinésie sur des objets aussi gros que les blocs brisés du rempart, mais il fallait bien une première fois à tout. Même s'il n'était pas au mieux de sa forme pour tenter l'exploit.
Sous les yeux ébahis des personnes encore présentes, le premier roc de la pile s'éleva doucement. La masse à déplacer était conséquente, mais du moment qu'il se concentrait sur un bloc à la fois, Elias était assez confiant en ses capacités. Avec toutes les précautions du monde, il s'attela à défaire l'amoncellement précaire de pierres irlandaises brisées, les décrochant les unes après les autres du sommet de leur petite montagne pour les aligner le plus proprement possible dans un coin encore vacant de la cour.
A chaque niveau ainsi descendu, les forces de l'enchanteur s'amoindrissaient, en même temps que son espoir de retrouver sa seconde apprentie en vie. Si bien que lorsque le garde qui avait pris sur lui de superviser l'opération lui hurla d'arrêter, Elias connut un bref moment de soulagement. Mais au moment de s'approcher, l'horreur le frappa en pleine tronche et son cerveau cessa momentanément de fonctionner.
Une mare. Un lac. Un océan de sang. Ecarlate et poisseux, et absolument partout. Sur les blocs rocheux, sur la poussière à peine retombée. Sur les deux formes inertes tout juste découvertes et étroitement enlacées au milieu des pierres.
Mehben et Petrok. Aucune erreur possible.
Incapable de détourner ses yeux de l'affreux spectacle, Elias se sentit perdre petit à petit son ancrage à la réalité. Il n'en conserva que quelques vestiges. Ses genoux meurtris par les pierres, là où il s'était laissé tomber. Le corps de Mehgan pressé contre son flanc, le visage enfoui dans ses côtes. Les sanglots et les suppliques déchirant l'air glacé. Une main agrippée à la sienne, serrant bien trop fort. Et toujours, toujours cette odeur répugnante de sang…
Et puis, soudain, comme issue d'un songe, la voix de Merlin. Familière, rassurante, sonore. Et brisée. Oui, non mais je sais ! Je sais ! Laissez-moi juste passer, il faut que… Oui, je vous ai entendu la première fois, mais je m'en fous, d'accord ?! Il faut que je sache… s'il vous plaît, il faut que je sache.
Elias regarda la grande silhouette grise de son compagnon s'approcher sans trouver la force d'intervenir, de le prévenir. Comme une marionnette aux fils coupés, les épaules de Merlin s'affaissèrent instantanément et ses genoux heurtèrent le sol près d'Elias. A l'impact, le panier qu'il tenait dans les mains lui échappa et déversa son contenu sur le sol. Un beignet roula dans la neige ensanglantée devant le nez de l'enchanteur du Nord.
Tiens. Cette tête de mule de druide en avait finalement ramené.
Un bruissement sourd, un passage d'ombre. Merlin tenait Mehgan dans ses bras – à quel moment Elias l'avait-il lâchée ? – et posait vingt questions désemparées à la minute. Certaines inutiles, d'autres redondantes, et aucune pour laquelle Elias avait le courage de formuler une réponse.
Qu'est-ce qu'il s'est passé ? C'est arrivé quand ? Comment vous vous êtes blessé ? C'est dans l'éboulement ? Arthur est au courant ? Vous avez vérifié s'ils sont vraiment… s'ils sont vraiment morts ? Ho, vous m'entendez ? Vous avez vérifié ? Bon, restez avec la petite, je m'en occupe.
Machinalement, Elias accueillit de nouveau le corps tremblant de Mehgan contre le sien, vide et absent. Comme à travers les yeux d'un autre, il regarda Merlin se redresser maladroitement et s'éloigner en direction du couple sans vie en trébuchant sur les cailloux glissants. Qu'espérait-il trouver ? Personne ne pouvait survivre à une telle chute, surtout lorsqu'elle était suivie d'un ensevelissement sous des blocs de roche de la taille d'un cheval. Nul besoin d'être devin pour s'en convaincre. Par son optimisme constant, Merlin ne parviendrait qu'à s'infliger encore plus de souffrance.
Elias était en train d'observer le beignet déchu s'imbiber progressivement de neige et de sang quand une voix proche l'incita à relever la tête. Par un prodige inconnu et sans s'en apercevoir, il avait réussi à se hisser sur pieds, et même à rassembler assez de force pour soutenir le poids de Mehgan, lourdement appuyée contre son torse.
Merlin se tenait juste devant lui. Le druide avait les joues rougies par le froid, des paillettes de givre dans la barbe et des flocons accrochés à son écharpe. Sa main tâchée de sang secouait l'épaule d'Elias, assez vivement même, mais le sorcier ne s'en préoccupait pas plus que ça. Pas plus qu'il ne comprenait les mots qui lui étaient adressés. Il avait conscience que son époux lui parlait, puisque sa bouche bougeait précipitamment, mais les sons lui parvenaient brouillés, avec un décalage.
« … vous dis qu'ils sont vivants ! Vivants ! Elias, merde, réveillez-vous ! Je vous en supplie !
- Que… quoi ? émergea piteusement le plus jeune, attiré par un mot dans le discours de Merlin plus que les autres. Vous avez dit… vivants ?
- Je sais pas comment c'est possible, mais oui, ils sont vivants ! Enfin pas pour longtemps si on reste là sans rien faire comme des cèpes ! » Puis, aux gardes alentours : « Venez, il va me falloir des bras ! Amenez-moi ces deux-là au laboratoire, mais attention, pas comme des bourrins, hein ! J'vous regarde ! Allez, vite, vite ! »
Merlin s'empara de la tête des opérations avec plus de vigueur qu'Elias ne lui en avait jamais connue, balançant des instructions à droite et à gauche à la flopée de volontaires qui se précipitèrent en avant pour aider. Après la violence de son abattement, l'enchanteur n'était pas prêt pour cette soudaine effervescence et laissa la prise de décision aux bons soins de son mari. En tant que guérisseur de longue date, Merlin savait bien mieux que lui ce qu'il convenait de faire en situation d'urgence vitale.
A partir de là, les souvenirs d'Elias s'étaient obscurcis. Il se souvenait avoir cavalé jusqu'à la porte du labo pour la déverrouiller d'avance et sortir le stock entier de potion de régénération sanguine, brisant deux des fioles dans sa précipitation, et ensuite...
Non. Non, ce n'était pas ça. Dans son état, il était incapable de courir aussi vite. C'était Mehgan qui avait pris les clés, couru jusqu'au laboratoire et cassé les fioles. Lui, il n'était arrivé que dans un second temps, pour trouver son apprentie catastrophée en proie à la panique et aux pleurs, à côté d'une flaque visqueuse et de débris de verre. Elias se revoyait nettoyer le tout grossièrement, juste ce qu'il fallait pour que personne ne glisse, et juste à temps pour l'arrivée des blessés.
Ensuite, malgré son penchant naturel pour la fuite, il était resté.
Parce que dans la seconde chambre à l'étage, Merlin avait besoin qu'on lui passe « le bidule bleu dans le sac en toile, vite » et qu'on lui prépare d'avance « des bandes de tissu, j'en ai dans le tiroir sous vos bouquins d'alchimie, enfin je crois. »
Parce que dans le couloir à côté, Mehgan avait besoin que quelqu'un la prenne par les épaules et l'oblige à s'asseoir, avant que ses jambes vacillantes ne décident de la lâcher complètement.
Parce qu'en bas dans le laboratoire, il fallait bien que quelqu'un se charge de maintenir les curieux dehors et les avertisse, regard noir à l'appui, de ce qui pouvait leur arriver s'ils s'avisaient de poser leurs grosses pattes sur la moindre petite bricole.
Elias était resté parce que c'était la seule chose à faire, parce qu'il avait trop mal pour s'imaginer ailleurs, et parce qu'après tout, quel était l'intérêt de fuir quelque chose qui ne se semait pas ?
Au bout d'un certain temps, Merlin avait gentiment fait comprendre à l'enchanteur qu'il avait excédé son utilité et qu'il fallait désormais lui laisser le champ libre pour travailler. L'après-midi avait alors défilé dans un pêle-mêle d'images successives qu'Elias aurait eu le plus grand mal à remettre dans le bon ordre.
Le ramassage des débris de fioles cassées à la balayette, alors que Mehgan se répandait une énième fois en excuses inutiles.
L'arrivée chaotique d'un Perceval aussi blême qu'un champ de marguerites. Votre père arrive. Son cheval a trébuché sur une poule, j'ai pas tout compris, alors il va avoir du retard. Mais il arrive.
Le passage d'un loufiat des cuisines, envoyé par une bonne âme quelconque, les bras chargés d'une marmite de soupe et le visage marqué par la compassion. Le sourire humide de Mehgan lorsqu'elle ouvrit le couvercle pour laisser échapper l'odeur sucrée de la courge, et ses condoléances feintes à Elias en lui annonçant qu'il s'agissait de son légume ennemi. Puis la façon dont les yeux de la jeune femme s'écarquillèrent et se remplirent de larmes nouvelles, parce que la plaisanterie était trop normale. Trop précoce.
La recherche de bols et de cuillères dans les placards. Personne n'avait faim, personne ne comptait manger, mais la quête occupait l'esprit et les mains. Cela suffisait.
Un sentiment d'attente interminable, assis sur un banc, la tête de Mogriave sur les genoux, à caresser mécaniquement les oreilles du chien. Un chat, indifférent à la situation mais en recherche d'un peu de chaleur, allongé contre sa cuisse. Perceval qui s'appuyait sur l'épaule de Mehgan, qui s'appuyait sur l'épaule d'Elias, et la soudaine envie de hurler, de ne plus toucher personne sous peine de frôler la surcharge sensorielle.
Son échappatoire précautionneux mais maladroit vers le perron du laboratoire où il prit place directement par terre, dans la neige et la terre, parce que de toute façon ses vêtements étaient foutus et il avait du sang jusque sous ses semelles.
Merlin n'émergea qu'au coucher du soleil, l'air grave et la chemise bien plus rouge que grise. Si Perceval et Mehgan se précipitèrent vers le druide, les yeux emplis de questions silencieuses, Elias ne s'approcha qu'avec prudence.
« J'ai fait ce que j'ai pu pour ce soir, dit doucement Merlin. Le danger immédiat est écarté mais c'est loin d'être fini. Petrok a perdu énormément de sang. Il s'est ouvert le crâne, brisé le bassin, et j'ai un doute sur son dos. Il y a une fracture des vertèbres mais je ne sais pas à quel point c'est grave ou même s'il pourra remarcher. Enfin, avant de penser à ça, il faudra déjà qu'il se réveille, c'est là qu'on verra la vraie étendue des dégâts. Pour Mehben… fracture du poignet, plusieurs coupures et une hémorragie au niveau des poumons. Elle… elle aussi a perdu beaucoup de sang, mais ça aurait pu être pire. Je sais pas comment ils ont fait pour ne pas finir complètement broyés, les pierres ont du faire un genre de dôme au-dessus d'eux, une cavité… je sais que c'est pas évident à entendre, mais ils ont eu de la chance. »
Personne n'osait, pourtant il fallait bien poser la question qui occupait tous les esprits. Ce fut Mehgan qui trouva le courage.
« Et… le bébé ? souffla-t-elle, cramponnée au bras de Perceval.
- Petrok s'est débrouillé pour le protéger et prendre le plus gros du choc, c'est d'ailleurs pour ça qu'il est si amoché comparé à Mehben. Le bébé est vivant, mais en grande détresse. L'hémorragie l'a beaucoup affaibli et son rythme cardiaque ne fait que descendre. Il faudrait que le travail commence, seulement Mehben n'est pas en état et ne le sera pas pour plusieurs jours, si c'est pas plusieurs semaines. »
La voix de Merlin s'abaissa en même temps que ses yeux. Elias pouvait compter chacune des neuf cents années qui pesaient sur les épaules de son époux aussi aisément que si elles avaient pris une forme physique.
« Pour le moment, c'est à peu près stable, reprit le druide. Je vais surveiller toute la nuit pour m'assurer que ça le reste. Mais demain matin, il faudra prendre une décision.
- Une… une décision ? répéta Mehgan, effarée. Quoi comme décision ? »
Merlin s'approcha pour poser ses mains sur les épaules de la jeune femme.
« J'expliquerai tout demain matin. Pour le moment, vous avez besoin de vous reposer.
- Je vais rester ici. Je vais surveiller avec vous, et-
- Non. Vous allez retourner à votre chambre et surveiller Gareth. J'ai cru comprendre que lui aussi avait une blessure à la tête. Vous veillez sur lui, pour moi, et si jamais il se met à vomir vous me l'amenez tout de suite. En attendant, vous vous reposez, et vous revenez ici demain matin à la première heure avec votre père. Et vous aussi, Perceval, si vous voulez. »
Le gallois hocha la tête, muet. Une promesse d'être prévenus en cas d'aggravation soudaine, et le chevalier guida sa nièce – rebelle, récalcitrante, mais éreintée – vers la sortie.
La porte du laboratoire s'était à peine refermée dans leur dos que Merlin lâcha un lourd soupir.
« Bon. A nous maintenant. »
Elias le regarda collecter une bassine d'eau, une longueur de tissu et plusieurs bocaux avec un sourcil levé.
« A nous quoi ? s'enquit le sorcier, d'une voix rendue rauque par un après-midi de mutisme.
- Il faut que je vous nettoie tout ça.
- Tout ça quoi ?
- Vous le faites exprès ? Votre visage défoncé, voilà quoi. »
Oh.
Dans l'effervescence de l'après-midi, Elias en avait presque oublié son propre état déplorable. En faisant jouer les muscles de sa joue, il pouvait en effet sentir la couche de sang séché craqueler à la surface de sa peau et une pointe de douleur se réveiller dans les chairs autour de son œil gauche. Pourtant, il esquissa un geste vague de la main en direction de Merlin.
« Non mais c'est bon. Allez plutôt vous coucher, vous devez être crevé. »
Le druide déposa tout son attirail sur un établi et ancra ses mains sur ses hanches, déterminé.
« J'irai me coucher quand je vous aurai rafistolé, pas avant. Venez là.
- Mais c'est rien, je vous dis. Je vais juste aller me laver la tronche et-
- Ecoutez, j'ai ni la force ni l'envie de gueuler. Alors pour une fois, vous faites ce que je vous dis sans discuter et vous venez poser vos miches ici. Tout de suite. »
Le druide avait beau lui sortir le grand jeu question autorité, l'épuisement se devinait assez facilement sous la surface. Heureusement, Elias non plus n'avait pas le courage de se lancer dans une engueulade ouverte. Il voulait juste que cette journée sordide se termine.
L'enchanteur prit place sur le banc et laissa docilement son guérisseur attitré faire son travail. Un passage de chiffon humide après l'autre, la bassine d'eau se teintait de rouge, jusqu'à ce que le visage d'Elias se retrouve complètement débarrassé du sang séché. Merlin travaillait en douceur dans la semi-pénombre, lavant délicatement tout ce qui s'était collé à la peau et aux cils de son époux, accompagné seulement par le tintement clair des gouttes d'eau dans la bassine à chaque fois qu'il essorait son morceau de tissu et le crépitement régulier des flammes dans la cheminée.
Au compte final, de sa violente altercation avec Léodagan, Elias avait hérité d'une arcade sourcilière éclatée dans les règles de l'art, d'une plaie peu profonde en travers du nez, d'un magnifique cocard ainsi que de quelques ongles ébréchés. Le reste de la journée ne lui avait infligé qu'une poignée d'abrasions mineures sur les bras. Après avoir passé des heures à lutter pour maintenir Mehben et Petrok en vie, Merlin devait trouver ces blessures bien dérisoires.
« Voilà, déclara justement le druide après avoir appliqué un dernier trait de pâte cicatrisante sur le front d'Elias. Pour le cocard par contre, je peux rien faire, il vaut mieux attendre que l'hématome dégonfle de lui-même. J'aime mieux pas risquer de vous mettre du produit dans l'œil. D'ailleurs il va falloir le surveiller, cet œil, vous avez quelques vaisseaux qui ont pété. Vous y voyez correctement ? » Devant le petit hochement de tête d'Elias, Merlin acquiesça à son tour. « Bon. Alors ça va. »
Ces quelques paroles aseptisées dispensées, le silence retomba entre les deux hommes. Comme bien souvent, ce fut Merlin qui le brisa.
« Vous ne vous êtes pas blessé dans l'éboulement du rempart, pas vrai ? »
Il avait beau avoir murmuré la question, elle résonna aux oreilles d'Elias comme un cor de bataille. L'enchanteur trouva tout à coup les marques de couteau sur le bord de l'établi dignes de toute son attention.
« Vous voulez pas me dire ? »
Comment le pouvait-il ? Avouer qui lui avait infligé ces blessures, c'était devoir expliquer pourquoi. Autrement dit, déballer à Merlin tout ce qui s'était passé pendant sa sortie au marché, y compris le drame qui avait toutes les chances de faire faire une attaque au druide pluri-centenaire : l'enlèvement de Yoan.
La journée avait déjà eu son lot de désagréments. Y ajouter le décès de son époux par sa faute n'avait que peu d'attrait pour Elias. Cependant une vérité demeurait : tôt ou tard, par lui ou par un autre, Merlin serait mis au courant. Autant lui dispenser l'histoire de la façon la plus juste possible.
Alors Elias commença la pénible narration des évènements de la journée. Sans omettre le moindre détail. Le médaillon ramené par les continentaux. L'écroulement du rempart. Les ordres d'Arthur et sa propre négligence. La fourberie d'Alban. Son odieuse victoire. La colère de Léodagan.
La fatigue et l'abattement poussaient de concert les mots hors de la bouche du plus jeune magicien. S'il parlait assez vite, de peur que la volonté ne vienne à manquer, il lui manquait en revanche le courage de lever les yeux pour affronter le regard de Merlin. Le druide, quant à lui, n'avait pas pipé mot depuis le début des explications.
Quand Elias termina son récit, les étoiles étaient bien visibles dans le ciel d'automne, et toujours son mari gardait le silence. L'enchanteur risqua enfin un coup d'œil vers le haut et son cœur sauta un battement. Le visage de Merlin était sombre, fermé et ses yeux étaient plus durs encore que les murs de pierre qui les entouraient.
La culpabilité se referma comme un étau autour de la gorge d'Elias. Oh non. Lui aussi. Lui aussi le blâmait pour la disparition de Yoan. Non. Elias pouvait encaisser la fureur de Léodagan ou la colère froide d'Arthur. Mais il ne pouvait pas supporter le silence lourd d'accusation de Merlin, la vive désapprobation qu'il sentait vibrer dans leur lien marital et le fossé que chaque seconde supplémentaire semblait creuser entre eux.
Ils avaient trop travaillé sur l'équilibre de leur relation pour en revenir là.
« Dites quelque chose, souffla l'enchanteur du Nord, trop épuisé pour maîtriser le léger tremblement dans sa voix. N'importe quoi, ce que vous voulez, je m'en tape. Mais parlez-moi. Je vous en supplie… »
Merlin prit une profonde inspiration et laissa ses yeux descendre vers le chiffon humide qu'il tenait toujours dans ses mains.
« Vous avez mal autre part ? demanda-t-il simplement, presque brusquement.
- Quoi ?
- Est-ce que vous avez d'autres blessures que je n'ai pas vues ?
- ... non.
- Bon. Dans ce cas, je monte voir Mehben et Petrok, et je vais me coucher pour une heure ou deux. J'imagine que vous ne venez pas tout de suite ? »
Le ton péremptoire n'appelait pas à une vraie réponse. Pour ne pas comprendre que Merlin voulait être seul, au moins pendant un temps, Elias aurait du être stupide et sourd. Malheureusement, il n'était ni l'un, ni l'autre.
« Non, souffla-t-il. J'ai des choses à terminer ici, avant.
- Très bien. Alors à tout à l'heure. »
D'un geste qui ne trahissait pas sa fatigue, Merlin ramassa ses affaires et les retourna studieusement à leurs places respectives, avant de prendre l'escalier vers l'étage sans un regard en arrière. Dès que les derniers bruits de pas s'évanouirent dans le colimaçon, Elias laissa son front tomber en avant sur l'établi.
Et voilà. Il s'était mis Merlin à dos. Il n'était qu'un maillon d'une longue chaîne – au rythme où circulaient les nouvelles dans ce château, tout le monde serait au courant de sa « trahison » d'ici le déjeuner du lendemain – mais c'était celui qui ferait le plus mal.
Elias se leva mollement de son banc et balaya machinalement le laboratoire du regard. Le capharnaüm étalé sur l'établi du fond attira son attention et lui tira un grognement las.
Il avait complètement oublié sa fournée de potions de toute-puissance. Les préparations qui n'étaient pas tout simplement tombées par terre dans les secousses de l'écroulement du rempart s'étaient, au choix, renversées ou parées d'une fine couche de poussière. Tout était brisé ou contaminé, donc parfaitement inutilisable.
Elias resta un long moment debout à côté du carnage, à observer d'un œil vide sa marinade de sang de taureau à moitié coagulée sur les dalles du sol. Il avait l'impression qu'une vie entière s'était déroulée depuis sa confection, et non quelques heures. Effarant, vraiment, à quel point une journée pouvait commencer de façon si banale et finir en catastrophe.
Poussé par l'habitude, l'enchanteur balança tout son travail de la matinée au rebus et attrapa de nouveaux ingrédients. Puisqu'il n'était pas le bienvenu à l'étage, autant mettre son temps à profit. Les heures défilèrent alors dans le laboratoire, rythmées par le bruit sec du couteau sur la planche à découper et le raclement du pilon au fond du mortier. Mais contrairement aux habitudes, Elias n'en tirait aucun réconfort. Aucun bien-être. Le travail acharné lui permettait la plupart du temps de se vider l'esprit et de tout oublier. Pas cette nuit-là.
Il bossa néanmoins jusqu'à ne plus pouvoir plier les doigts, et même là il continua à manier les lames et transvaser les préparations au mépris des risques encourus. Il compléta une fournée de potions de toute-puissance, puis une deuxième. Loin d'être apaisé, Elias décida de se lancer dans la préparation des élixirs de peau de pierre demandés par Arthur pour la campagne contre les vikings. Mais lorsqu'il se baissa pour saisir le lourd sac de sable noir rangé sous une étagère et le hisser dans ses bras, une vive douleur à la poitrine lui fit tout lâcher.
Elias recula jusqu'à pouvoir s'appuyer contre l'établi, une main sur la surface en bois et l'autre crispée contre ses côtes. Une toux violente le saisit aussitôt et le força à se plier en deux. Ses poumons se tordaient de façon si douloureuse et soudaine qu'il en eut le souffle momentanément coupé. Il porta une main à sa bouche pour y étouffer ses accès de toux suivants ; en l'éloignant, les quelques gouttes de liquide écarlate dans le creux de sa paume lui firent écarquiller les yeux de surprise.
Avec appréhension, Elias se rapprocha de la cheminée, déboutonna son manteau encore couvert de sang séché – le sien, celui de Mehben, celui de Petrok, et qui pouvait savoir à qui d'autre encore ? – et releva sa chemise pour examiner son abdomen à la lumière.
La marque violacée en travers de ses côtes lui arracha une grimace de dégoût. Apparemment, le coup de crosse d'arbalète en pleine tronche l'avait envoyé contre le parapet bien plus brutalement qu'il ne l'avait cru. Preuve en était du volumineux hématome qui s'étalait sur son torse et compressait ses poumons à chaque inspiration.
Elias soupira lourdement, le regretta immédiatement quand le passage d'air déclencha un nouveau pic de douleur sous son diaphragme et finit par se laisser tomber dans un des deux fauteuils près du feu, affligé, rompu. Usé jusqu'à la moelle.
Tant pis pour les élixirs de peau de pierre, et tant pis pour les foudres de Merlin. S'il ne s'écroulait pas dans son plumard dans les cinq minutes, l'enchanteur allait perdre connaissance directement sur le sol du labo, ce qui n'aiderait personne.
Alors, avec une dernière caresse machinale derrière les oreilles d'un Mogriave à l'air inquiet, Elias se traîna en haut des escaliers. Le lit était défait mais Merlin n'était pas dans la chambre. Parfait. Le sorcier se délesta de son manteau ensanglanté qu'il drapa sur une chaise, en se promettant de le laver lui-même, puisqu'il était probablement devenu persona non grata à vie à la lingerie. Péniblement, il ôta sa chemise et ses braies en serrant les dents contre la douleur dans sa cage thoracique puis les déposa près de son manteau, avant d'enfiler sa tenue de nuit.
Elias venait tout juste de se glisser dans le lit quand les bruits de pas caractéristiques de Merlin s'approchèrent de la porte. L'enchanteur déglutit avec peine et fixa son regard sur un endroit neutre. Le bord abîmé de la couverture en laine, d'où s'échappaient quelques fils rebelles, était un choix convenable. Il ne vit donc pas le druide entrer dans la pièce, mais la brève hésitation dans sa démarche donna à Elias la pleine assurance que Merlin avait remarqué sa présence. Ce dernier poursuivit pourtant son chemin et l'enchanteur sentit le matelas s'affaisser légèrement quand son époux y prit place.
« Du nouveau ? marmonna malgré lui Elias.
- Pas d'amélioration, mais pas d'aggravation non plus, répondit succinctement Merlin.
- C'est bien.
- Oui. »
Après ce bref échange règlementaire, prononcé en évitant soigneusement de croiser les regards, un silence aussi épais et froid que la couche de neige sous laquelle Kaamelott était recouverte se drapa sur la chambre. Fort heureusement, il fut également de courte durée : Merlin se fendit d'un lourd soupir épuisé et appuya sa tête en arrière contre le mur avant de prendre la parole.
« Ecoutez, je me rends compte que vous avez sûrement mal interprété ma... réaction, en bas.
- Je vois pas ce qu'on peut mal interpréter, murmura en retour Elias. Vous êtes en colère, vous aussi vous me blâmez pour l'enlèvement de Yoan, voilà... je comprends, c'est bon, on n'est pas franchement obligés de revenir dessus. On n'est même pas obligés de se parler, tout court.
- Ouais, voilà, c'est ce que je disais. Mal interprété. »
Merlin lâcha un autre soupir las et porta une main à ses cheveux en bataille. Même sans le voir, Elias pouvait entendre les rouages grincer et tourner avec précaution dans la tête de sa moitié, pour aligner les mots avec le plus de justesse. Depuis leur mariage, ils s'étaient mutuellement promis de faire des efforts de communication. D'exprimer leurs ressentis, au lieu de laisser la part belle au doute et à l'imagination. Un grand nombre de leurs disputes passées avaient eu pour origine un malentendu, une mauvaise compréhension ; autant que possible, ils étaient résolus à être plus explicites l'un envers l'autre, pour s'affranchir de conflits qui n'avaient pas lieu d'être.
Fort de ses neuf siècles d'existence et de la grande connaissance de soi qu'une telle longévité procurait, Merlin partait du principe que les émotions n'étaient pas là pour les desservir. Qu'il s'agisse d'une joie renversante ou du plus aigu des courroux, toutes méritaient d'être exprimées et comprises. Réprimées, ces émotions ne faisaient que fermenter et pourrir dans un coin de l'esprit, muselées mais loin d'être oubliées. Libérées, elles les faisaient progresser, ensemble.
« Si j'ai préféré prendre un moment pour réfléchir de mon côté, c'est bien parce que je suis en colère, Elias, dit enfin Merlin. Contre ce fumier qui a enlevé Yoan. Contre Arthur qui vous met tout sur le dos. Contre Léodagan qui vous a fracassé la tronche et a voulu vous buter. Mais pas contre vous. Si je suis parti, c'est pour ne pas déverser cette colère sur vous, parce que vous ne le méritez pas. Vous n'avez commis aucune erreur. »
Elias laissa échapper un rire amer.
« Ce n'est pas l'avis de tout le monde...
- Eh ben tout le monde peut aller se faire cuire une truite. Vous ne pouviez pas deviner, c'est hypocrite de leur part d'exiger ça de vous alors qu'ils auraient probablement fait la même chose.
- Ou peut-être pas. Bon sang, Merlin, même le gamin avait remarqué que le type était bizarre, mais j'ai pas voulu l'écouter. Ils ont raison, après tout. Arthur, Léodagan... s'ils me blâment, c'est sûrement que-
- S'ils vous blâment c'est parce que c'est facile, grogna Merlin d'un ton catégorique. Quand un grand malheur arrive de nulle part, c'est toujours plus pratique d'avoir un responsable à portée de main. Pouvoir balancer toute la culpabilité sur les épaules d'un seul bonhomme, même si son implication n'a été que mineure, ça permet d'établir un genre de logique. Sauf que parfois, de la logique, ben y en a pas. Parfois, on sait pas pourquoi, y a tout simplement des connards qui ont rien trouvé de mieux à faire que de venir foutre le bordel en faisant péter un rempart on sait pas comment, et en enlevant un gosse de trois ans pour l'emmener on sait pas où, et... et lui faire on sait pas quoi... et... »
La voix de Merlin se craquela pour finalement s'éteindre. Elias délaissa alors son coin de couverture, qu'il n'avait jusqu'alors pas lâché des yeux, pour risquer un coup d'œil vers le druide. Ce qu'il vit lui noua la gorge ; adossé au mur, la mine basse, Merlin regardait tristement ses mains jointes trembloter contre les draps. Ses yeux azurés, rougis et humides, se relevèrent lentement pour croiser ceux d'Elias. Ce dernier sentit un étau se resserrer dans sa poitrine, qui n'avait rien à voir avec l'hématome asséné par Léodagan. Sans un mot – car ces derniers étaient superflus, au vu des circonstances – il ouvrit un bras en invitation, et Merlin s'y jeta avec abandon.
Au moment où les bras d'Elias se refermèrent sur lui, le demi-démon se brisa complètement, rattrapé par sa propre peine. La disparition de Yoan. Le sort encore incertain de Mehben et Petrok. Cela faisait beaucoup pour le druide au cœur tendre, qui inonda le torse d'Elias de ses pleurs affligés. La joue posée sur les cheveux blancs de Merlin, une main caressant machinalement la longueur de son dos, l'enchanteur ne pouvait rien faire de mieux qu'encaisser les sanglots de l'homme qu'il aimait et hocher bêtement la tête aux « C'est pas votre faute, c'est pas votre faute... » hoquetés sporadiquement dans le creux de sa clavicule. Incapable de pleurer lui-même, tant sa frustration face à la détresse de son époux était vive.
En plus de cent cinquante ans d'existence sur cette terre, Elias ne s'était jamais senti aussi impuissant.
