Warning : naissance compliquée.
== Chapitre 7 – La Nouvelle-Venue ==
Dans la maigre luminosité de l'aube d'automne, le miroir accroché au mur de l'autre côté de la chambre renvoyait à Elias sa tronche catastrophique.
Cernes de Dace. Gueule de chien mourant. Cheveux sales en bataille. Autant de couleurs qu'un bol de lait, exception faite du cocard violacé qui lui barrait l'œil gauche.
Il avait tout du minable, et encore beaucoup d'épithètes bien moins savoureux se bousculaient au portillon pour décrire son allure de cadavre tout juste exhumé. Mais aucun ne ramènerait miraculeusement Yoan, et aucun ne viendrait en aide à Mehben.
Merlin dormait encore, roulé en boule de son côté du lit comme une belette décoiffée au fond d'un tronc creux. Elias se figura qu'il pouvait laisser le druide profiter d'un peu de sommeil supplémentaire. Après tout, il s'était levé plusieurs fois dans la nuit pour prendre des nouvelles de ses blessés à charge. L'enchanteur se glissa donc hors des couvertures le plus discrètement possible, enfila la première tunique qui lui passa sous la main et descendit au laboratoire.
Les pâles rayons du soleil de décembre peinaient à percer l'épaisse couche de nuages gris. Illuminer le labo de façon correcte aurait été trop leur demander. Non pas que cela aurait eu beaucoup d'influence sur le moral de l'enchanteur, qui s'accordait plutôt bien avec la météo en présence, mais bon...
Elias jeta du petit bois et quelques bûches sur les braises de la cheminée encore chaudes de la nuit – il n'avait, après tout, pas quitté les lieux depuis plus de trois heures – puis alluma les lampes le long du mur. Il laissa Mogriave et les terreurs félines sortir à l'extérieur, apportant au dernier de la file la petite poussée du bout de la botte qu'il lui fallait pour l'inciter à passer le seuil. Il rangea le fruit de son travail nocturne, nettoya les établis, puis chercha sur les étagères comment il allait bien pouvoir occuper ce début de matinée. Peu importait la tâche, vraiment ; du moment que ses mains étaient occupées, il n'avait pas à examiner le reste.
Lorsque Merlin rejoignit Elias dans le laboratoire, une bonne demi-heure plus tard, l'enchanteur était installé à un établi, mortier en main, à jouer du pilon comme si le matériel l'avait personnellement offensé.
« Qu'est-ce que vous faites ? s'enquit en guise de salutation le druide dont la trogne matinale ne valait pas mieux que celle de son époux.
- Je refais le stock de poudre d'os de bouc, répondit Elias sans interrompre son broyage. Pour les philtres de force. On n'en a presque plus.
- Ah oui parce que ça pressait à la seconde, ça, c'est vrai... »
Le ton sarcastique irrita immédiatement le sorcier en manque de sommeil, incitant ses vieux réflexes à refaire surface et à le poster sur la défensive.
« Si vous avez une meilleure idée pour passer le temps en attendant que Mehgan rapplique, alors allez-y, j'écoute, siffla-t-il avec mauvaise humeur. Ce sera certainement bien plus intelligent et bien plus utile que c'que je suis en train de faire, puisque c'est môssieur Merlin qui y a pensé.
- Mais non, soyez pas con, non plus… je voulais juste dire qu'il y avait peut-être des choses plus prioritaires que les philtres de force, aujourd'hui. Je m'attendais pas forcément à vous voir faire ça, là en descendant ce matin.
- Eh ben si. Je suis au laboratoire, alors je travaille. C'est tout, c'est comme ça. Le monde ne s'arrête pas de tourner juste parce que... parce que... »
Les mots ne sortaient pas. Sa langue devint soudainement lourde, maladroite, bloquée derrière la barrière scellée de ses dents. Sa gorge se contracta et le priva de ses cordes vocales. Ses défenses, érigées à la hâte à la remarque de Merlin, se changèrent en poussière.
Il y avait une coupe d'eau abandonnée sur le coin de l'établi depuis la veille au soir ; Elias en avala une longue gorgée, sans même grimacer au goût aigre.
Les mains jointes devant lui, un pouce tapotant l'autre, Merlin ne le quittait pas des yeux.
« Juste parce que ? incita calmement le druide. Allez-y. Dites-le.
- Je... je peux pas, souffla Elias.
- Juste parce que Mehben risque de mourir ? Et son bébé, et son mari aussi ? Juste parce que Yoan, le prince héritier, a été emmené on ne sait pas où ? » Loin d'être accusatrice, la voix de Merlin était triste et douce, semblable à la première pluie d'automne. « Bien sûr que le monde s'arrête de tourner pour ce genre de chose, Elias. C'est même complètement normal.
- Oui, pour les sœurs et les pères, peut-être, mais moi... c'est pas comme si on était... enfin, je suis seulement...
- Un maître. Un oncle d'adoption. Un ami. Ou tout simplement un être humain normal qui ressent de la peine en voyant souffrir les gens qu'il aime. Parce que vous pouvez rouler les yeux et faire votre grincheux autant que vous voudrez, mais ces gens-là, de près ou de loin, ils font partie de votre vie maintenant. » Le druide tendit les mains pour attraper gentiment celles d'Elias et interrompre un instant le broyage des os. « On en a déjà parlé. C'est normal d'avoir peur de perdre ceux auxquels on tient, y a aucune honte à avoir. Ecoute... tout à l'heure c'est sorti de travers, mais je voulais juste... enfin, je sais que tu as le réflexe de te planquer sous une tonne de boulot quand quelque chose ne va pas, mais aujourd'hui ne va être facile pour personne. J'ai besoin de toi, à mes côtés. En entier. »
Sous l'intensité du regard de Merlin, Elias n'eut d'autre choix que de baisser les yeux, la bouche soudainement sèche. Il laissa son pouce courir le long du pilon, le poids de la pierre rassurant au creux de sa paume. Il avait l'impression que c'était la seule chose qui le gardait ancré à la réalité ; s'il le lâchait, il s'écroulerait. Peut-être que Merlin l'autoriserait à garder l'ustensile avec lui.
« D'accord, concéda-t-il d'une voix rauque au contenu poudreux de son mortier, avant de poser le tout sur l'établi. D'accord... »
Merlin convoya ses remerciements en lui serrant les mains et en déposant un baiser reconnaissant sur ses cheveux.
« Merci. Je vais nous chercher une bricole à manger aux cuisines. Un truc chaud, si possible.
- Oh... merci, mais j'ai pas tellement faim.
- Je sais. Moi non plus, en fait, mais il va falloir qu'on se force un peu. Ce qui nous attend aujourd'hui, c'est autre chose qu'une promenade autour du lac. Autant prendre des forces. »
« Euh... je suis pas sûr d'avoir tout compris. Vous pouvez réexpliquer, encore ? »
Elias en était désormais intimement convaincu : Merlin était l'incarnation physique de la patience et de la gentillesse, descendu tout droit chez les mortels depuis les cieux divins. Si les rôles avaient été inversés, l'enchanteur aurait depuis longtemps empoigné le seigneur Karadoc par ses larges épaules pour le secouer un bon coup.
Mais le druide prévenant se contenta de reprendre ses explications. Pour la quatrième fois. Sans s'énerver.
« Mehben a été gravement blessée, répéta-t-il en articulant, avec un regard en coin désolé à Mehgan qui se tenait debout près de son père, blême et agrippée au bras de Perceval. Depuis hier, son état est stable mais il peut s'aggraver à tout moment si on ne fait rien.
- Comment ça, vous faites rien ? s'étonna le chevalier de Vannes. Depuis hier que vous l'avez récupérée, vous avez rien fait ?
- Mais si. Bien sûr que si. Sauf que c'est pas encore suffisant pour qu'elle soit tirée d'affaire.
- Ah bah si vous faites votre boulot à moitié, aussi...
- Père ! coupa sèchement Mehgan. C'est pas ce genre de remarque que tonton Merlin attend de vous ! Il est déjà bien gentil de tout vous expliquer encore une fois, alors essayez de faire un effort ! »
Merlin esquissa un geste fatigué de la main en direction de la jeune femme.
« Merci, Mehgan, mais ne vous en faites pas pour moi. C'est important, alors je répèterai dix fois, s'il le faut. Bon, Karadoc, je vais essayer de simplifier...
- C'est seulement maintenant que l'idée vous vient ? Bah c'est pas dommage. »
Elias retint un grognement agacé lorsque la remarque piquante fusa depuis la porte d'entrée, d'où leur dernier – et indésirable – invité observait la scène. Adossé au panneau de bois, les bras croisés sur son torse, Léodagan se tenait aussi raide que les tourelles qu'il s'échinait à ériger en long, en large et en travers de l'île de Bretagne. Aussi austère également ; à part un bref rictus d'autosatisfaction initial à la vue du cocard d'Elias, son visage était resté fermé, pareil à une porte de cachot. Il était arrivé en même temps que Karadoc, Perceval et Mehgan et n'avait pas décroché un mot depuis lors.
Enfin, jusqu'à ce moment-là, du moins.
« Rappelez-moi pourquoi vous êtes ici, au juste ? soupira Merlin.
- Parce que je suis responsable de la sécurité et qu'il ferait beau voir que je vais pas où je veux dans ce château, déjà. Parce que là-haut vous avez aussi un chevalier blessé et que c'est mon boulot de savoir quand il sera remis sur pieds, et de deux. Et aussi, parce que je vous emmerde. Et de trois.
- Non mais ho ! grogna Elias avant de s'en rendre pleinement compte. Vous croyez pas que vous allez un peu loin, là, non ?
- Question de point de vue, rétorqua sévèrement Léodagan. Moi, par exemple : que vous trouviez encore le moyen de l'ouvrir alors que vous tenez toujours sur vos deux guiboles et que vous êtes autorisé à rester à Kaamelott, je trouve que c'est allé beaucoup trop loin. Mais bon...
- Quoi ? fit Karadoc, perdu. De quoi il parle ?
- De rien ! trancha Merlin, sa patience légendaire enfin mise à mal. Stop ! On s'en fout, on n'a pas le temps pour ça ! Il faut qu'on prenne une décision vite ! »
Le chef des Semi-Croustillants se gratta l'arrière de la tête.
« Moi, je veux bien, mais j'ai toujours pas compris ce qu'on est censé décider. Alors pour choisir c'est pas franchement pratique. »
Merlin posa ses coudes sur l'établi devant lui et enfouit sa tête dans ses mains avec un gémissement guttural de lassitude. Le druide pluri-centenaire avait beau posséder toute la bonne volonté du monde, Elias la sentait s'effriter aussi certainement qu'un mur de sable face aux assauts de la mer. Fidèle à sa promesse, l'enchanteur fit un pas de côté pour se rapprocher du tabouret de son époux et lui poser une main sur l'épaule, en soutien silencieux.
Revigoré par le contact, le druide murmura un remerciement avant de reprendre la parole.
« On va aller droit à l'essentiel, c'est un peu plus dur à entendre mais ça fera gagner du temps à tout le monde. Notre problème principal, vous l'aurez compris, c'est le bébé. Pardon d'être direct mais à ce stade, si on veut avoir une chance de sauver la vie de Mehben, il faut absolument qu'il naisse. »
Karadoc cligna plusieurs fois des yeux, la bouche entrouverte comme une carpe étonnée de se voir tirer hors du ruisseau. Elias ne pouvait même pas lui en vouloir : le chevalier faisait manifestement tout son possible pour saisir la gravité de la situation, même s'il y parvenait avec un succès très modeste.
« Mais… je comprends pas. Moi je croyais que c'était toujours comme ça que ça se passait dans tous les cas… à la fin, le bébé nait, non ? Faut faire quelque chose de spécial, pour dire qu'on veut que le bébé arrive ?
- Non mais en temps normal, oui, ça se fait tout seul au moment venu, admit Merlin. M'enfin vous vous rendez bien compte que la situation n'a rien de normal, là. Mehben est inconsciente et très affaiblie. Quand bien même elle se réveillerait, elle ne pourrait pas supporter un accouchement dans ces conditions. Ce serait… bref, je vais pas vous faire un cours de soin, mais c'est extrêmement risqué.
- Et si on attend qu'elle aille mieux ? demanda naïvement Karadoc.
- Ce serait envisageable si le bébé n'était pas si près du terme. On pourrait attendre quelques jours que Mehben reprenne des forces, et j'ai quelque part la formule d'une potion pour amorcer le travail. Je n'aime pas l'utiliser, ce genre de chose il vaut toujours mieux que ça vienne naturellement… mais bon, ça ne sert à rien d'en parler puisque la situation ne s'y prête pas. Que sa mère soit en mesure d'accoucher ou non, ce bébé est prêt à venir au monde. Là, tout de suite. Chaque heure supplémentaire où on l'en empêche ne fait qu'aggraver sa détresse et mettre en péril non seulement sa vie, mais aussi celle de Mehben. »
Karadoc ne répondit pas tout de suite. Elias se figura qu'il devait commencer à comprendre le fond du problème, car un voile d'humidité envahissait ses yeux petit à petit. Mehgan devait l'avoir remarqué également ; la jeune femme lâcha le bras de Perceval pour s'asseoir à côté de son père et lui saisir la main, ses propres larmes prêtes à s'échapper.
Le chevalier gallois, de son côté, n'en menait pas bien large.
« C'est vraiment grave, alors ? demanda-t-il timidement, comme un gamin pris au dépourvu réalise qu'il ne pourra pas se tirer d'un mauvais pas à coups de pirouettes magiques.
- C'est très, très grave, oui, répondit doucement Merlin.
- Mais… mais qu'est-ce qu'on fait, alors ? coassa Karadoc, démuni.
- C'est justement pour en décider que je vous ai demandé de venir. Petrok est toujours inconscient, il ne peut pas prendre de décision concernant son épouse ou son enfant. Vous êtes tous les deux le père et la sœur de Mehben. La décision finale vous revient. »
Le druide anxieux se mastiqua un moment l'intérieur de la joue, puis prit une longue inspiration pour se donner du courage avant d'énoncer les options qui se présentaient à eux.
« Première solution, on ne fait rien. On va perdre le bébé à coup sûr et Mehben n'aura qu'une petite chance de s'en tirer. Si toutefois on a du bol et qu'elle s'en sort, ça voudra quand même dire qu'elle devra accoucher mais d'un enfant mort-né, ce qui est légèrement traumatisant et que je voudrais lui éviter à tout prix. Seconde solution, on fait ce qu'il faut pour la réveiller et provoquer le début du travail. Là aussi, on a de grandes chances que ça vire à la catastrophe. Elle est trop faible, elle a déjà perdu trop de sang, le bébé risque de s'asphyxier… Franchement, la liste de ce qui pourrait mal se passer est très longue. Quant à la dernière option… je sais même pas si je dois en parler. »
Mehgan haussa les sourcils à travers les larmes qui s'étaient mises à couler sur ses joues dès le début des explications.
« Quoi ? Qu'est-ce que c'est, la troisième option ? bégaya-t-elle, toujours cramponnée à la main de Karadoc pour fournir autant de réconfort qu'elle en prenait. Parce qu'on peut pas décemment choisir entre les deux premières.
- C'est trop risqué, j'aurais même pas du en parler…
- Trop tard, vous l'avez fait. S'il vous plaît, tonton Merlin… » Mehgan tendit une main en travers de l'établi pour saisir celle de son oncle d'adoption, suppliante. « On… on sait qu'on va devoir prendre une décision. Quoi qu'il arrive après ça, ce sera pas de votre faute, parce que vous aurez tout tenté. Mais dites-nous au moins tout ce qu'il est possible de tenter. Je vous en prie… »
Merlin baissa les yeux vers les doigts fins agrippés à sa paume calleuse.
L'hésitation. Le doute. La peur. Tout ceci, Elias le sentait émaner du vieux druide en vagues chaotiques et entremêlées. Et au milieu de la tempête, flammèche minuscule cernée par la pluie et le vent, l'espoir.
« En neuf cents ans je n'ai fait ça que trois fois, chuchota finalement le guérisseur dans le silence épais du laboratoire. C'est risqué, c'est dangereux et c'est compliqué… mais je peux tenter une naissance par incision.
- Par un cision ? répéta Perceval, intrigué. Qu'est-ce que c'est, un cision ?
- Non, une incision. Pour résumer, on ouvre le ventre de façon à limiter les saignements, on sort le bébé, et on referme bien proprement le tout.
- Ho ! s'offusqua Karadoc, outré. C'est ma fille quand même, là ! Pas un gigot farci ! Désolé mais c'est non.
- Père, laissez-le terminer ! grinça Mehgan avant de refaire face à Merlin. Quelles sont les chances que Mehben et le bébé… enfin je veux dire, avec cette méthode-ci, on a plus de chance de les sauver tous les deux ?
- En théorie, le bébé s'en sortirait sans problème majeur. C'est pour Mehben que c'est le plus risqué.
- Plus risqué que les deux autres options ? »
Un temps de pause, l'espace de deux battements de cœur. Une éternité.
« Non, » admit doucement Merlin.
Mehgan hocha lentement la tête.
« Et… vous pourriez faire ça aujourd'hui ? demanda-t-elle.
- Si c'est l'alternative que votre père et vous préférez, alors oui, il faut agir au plus tôt avant que Mehben ne perde plus de force.
- Est-ce que je pourrais vous assister ?
- Non, répondit le druide d'une voix clémente mais ferme. C'est votre sœur. Votre neveu ou nièce. Je ne peux pas vous demander ça. Si jamais les choses tournent mal, je ne veux pas que vous soyez là.
- Et si ça doit arriver, je ne veux pas vous laisser subir ça tout seul.
- Qui a dit que j'étais seul ? Dans tous les cas, Elias sera là pour m'aider. »
L'appel de son nom éveilla l'enchanteur de la semi-transe nébuleuse où il avait laissé ses pensées dériver. Lui ? Assister dans une situation de vie ou de mort ? Il n'avait certainement pas les épaules ! La fatigue et le chagrin faisaient vraiment dire n'importe quoi à Merlin. Cependant, il y avait tellement de confiance, tellement d'assurance dans la déclaration du druide qu'Elias déglutit péniblement et acquiesça sans un mot de protestation. Ne serait-ce que pour garder une certaine contenance devant son apprentie anéantie.
Si Mehgan afficha – curieusement – une mine plus soulagée, Léodagan accueillit la nouvelle avec un reniflement railleur.
« Moi je serais vous, je laisserais pas ce machin-là approcher à moins de cents pieds de la gamine, mais c'est vous qui voyez, » grommela le chevalier bourru en désignant le sorcier du menton.
Mehgan fit volte-face sur son tabouret, excédée.
« Et moi je serais vous, j'irais voir en Aquitaine si on y est, merde à la fin ! Vous vouliez savoir comment va Petrok ? Eh ben il ne va pas bien du tout, voilà, merci bien, maintenant vous pouvez vous tirer ! Je sais pas ce que vous avez contre Elias, je m'en cogne, mais ici c'est chez lui ! Il discute d'un problème très grave avec sa famille, dans son laboratoire ! Vous avez rien à foutre ici alors vos remarques à deux ronds vous vous les mettez où je pense et vous vous barrez ! »
Beaucoup de gens aurait payé très cher pour voir de leurs propres yeux la tronche tirée par le Sanguinaire suite à la diatribe de Mehgan, à commencer par sa propre épouse. La mâchoire pendante, les traits déformés par la stupéfaction, Léodagan fixait la jeune femme d'un regard profondément hébété, comme s'il n'arrivait même pas à comprendre comment quelqu'un pouvait oser lui parler sur ce ton. Elias redoutait la réaction du bonhomme au moment où les mots finiraient par s'intégrer, mais cette fois-ci, il était prêt.
Que Léodagan tente seulement de lever la main sur Mehgan, et il serait bien reçu.
Mais non. Rajoutant encore à l'étonnement général, Léodagan se contenta d'un froncement de sourcil austère et vida les lieux, claquant la porte du laboratoire si fort derrière lui que le bouquet de romarin séché accroché à la poutre juste au-dessus tomba au sol.
Aussi brutalement qu'elle s'était embrasée, la fureur de Mehgan retomba et la jeune femme dévisagea ses deux magiciens d'oncles, aussi indécise qu'ébranlée.
« Si j'ai bien compris, il n'y a pas de solution miracle pour que tout le monde s'en sorte ? demanda-t-elle doucement. On accepte soit des pertes, soit de gros risques…
- Tout juste, confirma Merlin.
- Et de toute manière si on ne fait rien, on a toutes les chances de perdre les deux ?
- Exact… »
Mehgan hocha pensivement la tête avant de croiser le regard embué d'un Karadoc bien trop dépassé par les évènements.
« Père… je crois qu'il n'y a pas à réfléchir plus longtemps. »
« Vous dites que vous avez déjà fait ça trois fois. Comment ça s'est passé ? »
Merlin releva le nez des ustensiles qu'il alignait sur une petite table, à côté du lit où Mehben et Petrok étaient étendus. Elias lui avait rarement connu une telle minutie, mais il avait dans l'idée que le druide tentait inconsciemment de gagner du temps. De repousser le moment fatidique.
« La première fois, j'étais tout jeune et pas encore très expérimenté. J'ai perdu la mère et l'enfant. Les deux autres fois, j'étais plus vieux, plus prudent. J'ai quand même perdu les mères. »
Elias retint à grand peine une grimace incommodée. Heureusement que ce petit détail n'avait pas été évoqué plus tôt devant Karadoc et Mehgan. Il comprenait mieux pourquoi Merlin avait rechigné à en parler.
« Eh ben on va dire que vous ne m'aviez pas, à l'époque, tenta l'enchanteur. Aujourd'hui la donne est différente. »
Ses mots, il les voulait confiants et rassurants, autant pour son époux que pour lui-même. Ç'eut été plus crédible avec les sueurs froides en moins, mais bon…
« On va dire ça, oui, » répondit Merlin en nettoyant un petit couteau à la lame acérée. Son chiffon imbibé sentait l'eau-de-vie à plein nez, le genre agressif, que les taverniers ne servaient qu'aux clients déjà aveugles. Un désinfectant redoutable. « D'autant que c'est vous qui allez opérer. »
L'annonce frappa Elias en travers du visage, le forçant à faire un pas en arrière.
« Euh… j'vous demande pardon ? interrogea-t-il, espérant contre toute attente qu'il avait mal entendu.
- C'est vous qui faites le geste, se vit-il confirmer à son plus grand malaise. Mehben est dans un état bien trop précaire, je vais devoir concentrer toute la magie que je peux pour la maintenir endormie et la stabiliser du début à la fin. Je peux pas faire ça et opérer. Et puis de toute manière, vous avez une dextérité trente fois supérieure à la mienne.
- Pour découper des trucs déjà morts et prélever des écailles de lézard sans les casser, oui, autant que vous voulez ! Mais là on parle d'une personne vivante, qui doit le rester ! Je suis pas guérisseur, moi, j'y connais rien !
- Je vous guiderai tout du long. Ça va bien se passer. »
Elias croisa les bras, peu convaincu.
« Pardon mais j'ai de sérieux doutes. J'étais d'accord pour vous filer un coup de main, un coup de main, Merlin, et dans la limite de mes capacités ! Vous admettrez que c'est un peu le traquenard, là, ce que vous me faites.
- Elias... je sais que je vous mets au pied du mur et que vous détestez ça. Mais croyez-moi quand je vous dis que je ne peux pas le faire. Je n'y arriverai pas.
- Comment ça, vous n'y arriverez pas ? Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?
- Je n'ai pas le temps de vous expliquer ça maintenant, vous allez juste devoir me faire confiance. C'est comme ça qu'on a le plus de chance de sauver Mehben et son petit, pas autrement. »
L'enchanteur du Nord contrarié fronça les sourcils. Il allait formuler de nouvelles protestations quand il remarqua à quel point les mains de Merlin s'étaient mises à trembler. Le druide parvenait tout juste à continuer sa tournée de désinfection sans que les ustensiles ne lui échappent. Manifestement, quelque chose de plus sérieux que du simple trac était à l'œuvre. Quelque chose de plus profond qui semblait ébranler jusqu'aux racines de la confiance du guérisseur endurci.
Elias se mâchouilla l'intérieur de la joue, indécis, puis finit par soupirer. Il ne pouvait pas sciemment rester les mains dans les poches et laisser Mehben pâtir de son inaction.
« D'accord, je vais le faire, céda-t-il à contrecœur. Mais vous avez intérêt à me guider comme il faut. Parce que Merlin, j'vous jure, si elle me claque dans les mains…
- Je sais. Je sais. Je vous le promets. »
Et juste comme ça, le sort en était jeté.
Le reste de la matinée, Elias l'appréhenda comme à travers les yeux d'un autre. Détaché. Pour sa propre préservation, mais également pour celle de son infortunée apprentie. Il naviguait en terrain complètement inconnu, aveugle, à des lieues et des lieues de sa zone de confort, avec comme seuls points d'ancrage les instructions de Merlin et le poids familier du couteau dans sa main.
Le sorcier se força à faire abstraction de presque tout. Du fait qu'il s'agissait de Mehben, là sous sa lame. De Petrok, inconscient sur une couchette à l'autre bout de la pièce, trop fragile pour être transporté ailleurs mais heureusement ignorant de ce qui était en train d'arriver à son épouse et son enfant. De l'odeur abrasive du vinaigre qui lui brûlait les narines et de celle, plus douce, des cataplasmes à la purée de marron qui lui laissait une couche pâteuse à l'arrière de la gorge.
Elias n'avait d'attention que pour la voix calme du druide accroupi à côté du lit, lui indiquant où couper, à quelle profondeur, où s'arrêter. Depuis le début de cette intervention aux allures de descente aux enfers pour Elias, Merlin n'avait jamais cessé de parler ; une paume sur le front de Mehben et l'autre étirée à plat sur l'abdomen de la jeune femme, le demi-démon aux yeux clos alternait entre des marmonnements inintelligibles – des incantations de soin, sans doute – et des consignes pour son « assistant » dépassé.
Encore un peu plus profond, voilà, pas plus. Stop, n'allez pas plus loin, il y a une artère. Epongez si vous avez besoin, vous y verrez mieux. Maintenant, c'est la partie la plus délicate… calmez-vous, respirez, vous vous en sortez très bien…
Du bout des doigts, Merlin semblait sentir la moindre variation, le moindre stress sur l'organisme de Mehben. Sa magie emplissait la pièce sous sa forme la plus brute, à la fois rassurante et aveuglante, et si puissante que même Mehgan au rez-de-chaussée devait en percevoir les frémissements. Elias, par sa proximité, en serait presque tombé à la renverse s'il n'était pas déjà habitué à l'aura vibrante de son époux à l'héritage démonique.
La situation restait néanmoins surréaliste, à tel point que l'enchanteur arrivait à peine à raccorder ses intentions avec ses gestes. Semblable en tous points à une marionnette maniée par Merlin, il exécutait les indications sans hésiter, sans réfléchir, ralentissant à peine deux secondes çà et là pour reprendre une respiration qu'il ne se souvenait pas avoir retenue.
Doucement, tout doucement… J'entends pas respirer. Trempez-le dans la bassine, celle avec l'eau froide, mais faites attention de pas le lâcher.
La mécanique décérébrée d'Elias était si bien huilée qu'il abaissa sans se poser de question les mains dans la bassine désignée par Merlin. Il ne se rendit compte de la nature de son léger fardeau que lorsque ce dernier se mit à hurler à pleins poumons au contact de l'eau froide.
Estomaqué et plus qu'un petit peu perdu, le grand enchanteur du Nord ne pouvait que regarder sans comprendre le minuscule être humain qu'il tenait dans les mains, à moitié immergé dans quatre pouces d'eau. A peine débarqué dans ce monde de dingo depuis plus de deux minutes, et déjà en train se débattre de toutes ses forces.
Une fois passée la stupéfaction, la pleine conscience de la situation s'abattit lourdement sur les épaules d'Elias et donna lieu à un élan de nervosité. Lorsque Merlin ne se remit pas tout de suite à dispenser des instructions concernant le ballotin rouge et remuant, cette nervosité se métamorphosa bien vite en petite crise de panique, avec sueurs froides, hyperventilation et tout le cortège.
Le druide avait du percevoir son trouble. Il s'adressa à Elias d'une voix calme et sécurisante.
« C'est bon, l'eau froide c'était juste pour le réveiller un peu, vous pouvez l'enlever. Allez le nettoyer dans la bassine d'eau tiède, qu'il soit tout beau tout propre-
- Elle, corrigea machinalement le sorcier. C'est une fille. »
Il sentit sans le voir le sourire indulgent de Merlin dans son dos.
« Qu'elle soit toute belle pour rencontrer sa famille, amenda le plus vieux. Une fois qu'elle sera lavée, vous la séchez doucement et vous l'emmaillotez avec le drap blanc, celui que j'ai mis sur la commode, là. Un petit baluchon bien serré, vous allez voir ça va la rassurer tout de suite. Enfin, allez pas lui déboîter les épaules non plus, hein… »
Elias s'acquitta de toutes les étapes avec diligence, chaque fibre de son être profondément concentré sur l'objectif final pour ne pas se laisser de temps de réaliser pleinement ce qu'il était en train de faire. A savoir, prendre soin d'un nouveau-né qui une heure auparavant était lové à l'abri dans le ventre de sa mère. Mère qui se trouvait être l'apprentie et nièce d'adoption – de fait – d'Elias. La simple pensée lui filait le tournis.
Bientôt – et sans trop se souvenir comment la vie l'avait amené là – l'enchanteur se retrouva avec un cocon parfaitement empaqueté dans les bras, au cœur duquel un bébé propre jusqu'au bout des orteils sommeillait. Comme annoncé par Merlin, l'enfant avait cessé de crier une fois enveloppé au chaud. Le petit monstre ne conservait de son accès de fureur qu'une peau couleur cerise et un froncement de sourcils bougon qui n'était d'ailleurs pas sans rappeler une certaine jeune femme frustrée de rater un philtre de sommeil pour la troisième fois d'affilée.
« Elle est magnifique, » chuchota la voix de Merlin, toute proche.
Elias releva la tête de sa contemplation hébétée du bébé. Il n'avait même pas entendu le druide se lever et approcher.
« Ben… c'est le premier nouveau-né que je vois alors franchement, je saurais pas dire, répondit-il avec toute la maladresse de l'honnêteté. On peut pas vraiment dire que ce soit ma branche… mais ouais, j'imagine qu'elle est plutôt jolie, ouais… sûrement… comment va Mehben ?
- Je l'ai sentie glisser hors d'atteinte une ou deux fois, au moment où vous avez… enfin, bref, ça n'a pas d'importance, j'ai pu la retenir. Pour le moment elle est stable, tout va bien. » Merlin esquissa un sourire fourbu mais sincère. « Vous avez été parfait, comme toujours. »
Elias déglutit avec difficulté. Il ne méritait pas ce genre de compliment. Pas lorsqu'il avait passé la majeure partie de la procédure complètement perdu à découvrir ce que l'on attendait de lui toutes les deux minutes. Le sorcier accueillit néanmoins le front de son époux contre le sien et trouva un peu de réconfort dans le contact. Quand bien même il n'était pas certain d'y avoir droit.
« Je prends le relais avec Mehben, lui murmura Merlin. Je vais tout bien nettoyer pour éviter une infection, et je referme. Je vous laisse amener la petite en bas et donner la bonne nouvelle.
- Ah bon ? C'est moi qui récolte tous les lauriers, alors ? plaisanta Elias d'une voix cassée.
- Faites pas celui que ça dérange, il me semble que ça vous pose aucun problème, d'habitude. »
Merlin ponctua la boutade d'un baiser sur la tempe de son épousé avant de s'éloigner pour reprendre ses fonctions de guérisseur.
Descendre le court escalier qui menait au laboratoire prit une éternité. Si lors de ses plus lourdes convalescences Elias avait emprunté le colimaçon à la vitesse d'une limace arthritique, il n'y avait guère de qualificatif pour décrire son allure à ce moment-là. Il ne prenait qu'une marche à la fois, transi d'appréhension à l'idée de balloter son précieux chargement plus que de raison. La perspective de trébucher et de faire tomber le bébé – pourtant solidement niché au creux de ses bras – l'emplissait d'un tel effroi qu'il n'osait faire qu'un seul pas entre deux pauses, stabilisant inutilement le nourrisson comme s'il s'agissait d'une potion particulièrement volatile. D'un vase en verre extrêmement fragile.
Lorsqu'il atteignit enfin les dalles bien planes du labo, Elias s'autorisa un soupir de soulagement et décrocha ses yeux du bébé assoupi. Dans les fauteuils devant la cheminée, écrasés par la tournure des évènements, Karadoc et Perceval roupillaient dans des positions qui ne paraissaient pas très confortables. Bien plus alerte que son père et son oncle, Mehgan était assise à un établi. Avec vigueur, la jeune femme broyait dans un mortier ce qui ressemblait fortement à des os de bouc, tellement investie dans sa tâche qu'elle ne s'était même pas rendu compte de l'arrivée de son maître.
Elias ne put réfréner un sourire bienveillant. Des os de bouc. Merlin avait peut-être raison, au final. Il était une mauvaise influence pour elle.
« Mehgan, » appela-t-il discrètement pour éviter de réveiller à la fois le bébé dans ses bras et les deux adultes devant la cheminée.
Son apprentie leva la tête. En l'apercevant, elle ouvrit de grands yeux de chouette effraie et abandonna immédiatement son pilon. Dans un premier temps, elle se précipita vers Elias ; puis elle hésita, tiraillée, et fit finalement un crochet par la bassine d'eau pour se laver les mains. Son attitude déboussolée et sa litanie de « Oh mon Dieu, ça y est, oh mon Dieu, oh mon Dieu » fébriles auraient eu de quoi faire ricaner l'enchanteur, s'il ne s'était pas lui-même retrouvé dans un état d'agitation similaire quelques instants auparavant.
Mehgan approcha finalement d'Elias les mains tendues. Toutefois, au dernier moment, elle rétracta ses bras et lança à son aîné un regard frileux.
« Comment… comment va Mehben ? demanda-t-elle timidement, comme si elle n'était pas elle-même absolument certaine de vouloir une réponse.
- Merlin dit qu'elle est stable et que tout s'est bien passé. Elle va se remettre, ça va aller. »
Les épaules de la jeune novice s'affaissèrent à cette annonce, délivrées d'un monstrueux fardeau d'inquiétude, et son large sourire laissa transparaître à quel point elle était soulagée. Apaisée, elle baissa les yeux sur le nourrisson emmailloté puis les releva de nouveau vers Elias, une question brillant au fond de ses iris marrons.
« Vous… vous pensez que je peux… ?
- Soyez pas stupide. C'est votre nièce, bien sûr que vous pouvez. »
Avec toutes les précautions du monde, le mage transféra son menu paquetage dans les bras de Mehgan. Cette dernière ajusta le nourrisson contre sa poitrine, lui chuchotant des mots de réconfort dès le premier geignement irrité.
« Doucement, doucement, tout va bien, murmura-t-elle. Shhh… ma toute petite nièce… qu'est-ce que tu es belle… ta maman va être dingue quand elle saura que je t'ai vu avant elle… »
Les larmes aux yeux, Mehgan continua à bercer le tout jeune enfant comme si elle était seule au monde, dans sa propre bulle d'insouciance. Mal à l'aise, Elias se sentit soudainement de trop et se figura qu'il empiétait sur un moment privilégié, qu'il n'était pas censé partager. Il allait faire machine arrière pour rejoindre Merlin à l'étage quand Mehgan se mit à grimacer.
« Mon Dieu… je crois bien que j'ai envoyé péter le Seigneur Léodagan. »
L'enchanteur du Nord laissa échapper un bref rire rauque devant l'air scandalisé de son élève.
« Vous bilez pas, il viendra pas vous emmerder. Vous étiez pas dans votre assiette. Et puis, bon… il l'avait mérité. » D'une main hésitante, Elias tapota l'épaule de la jeune femme. Le geste était un peu raide mais il parvint avec succès à chasser l'air contrit de Mehgan. « Je vous laisse le paquet pour l'instant, présentez-la tranquillement aux deux zouaves près du feu. Je remonte chercher les instructions pour la suite auprès du patron. »
Elias laissa les trois générations faire connaissance et remonta l'escalier bien plus rapidement qu'il ne l'avait descendu. Juste au moment où il en atteignait le sommet, Merlin refermait derrière lui la porte de la chambre de Petrok et Mehben. Il ne s'était pas écoulé plus d'une vingtaine de minutes depuis le moment où Elias l'avait laissé, mais le druide lui paraissait encore plus gris et usé que plus tôt.
« C'est bon, tout est refermé, plus rien ne saigne, » annonça le guérisseur à voix basse – non pas par égard pour ses blessés à charge, mais plutôt parce qu'une tonalité normale était au-delà de ses forces. « Ça m'a coûté toute l'énergie qu'il me restait, et ça va être long, mais elle devrait se remettre. Vous avez laissé la petite en bas ?
- Oui, confirma Elias en s'approchant de son époux. Il fallait pas ?
- Non, non, c'est très bien. Qu'ils profitent. Elle risque juste d'avoir faim à un moment donné, faut que je réfléchisse à comment on va la faire manger, mais on a un peu de temps. »
Lorsque Merlin leva une main pour se masser une tempe, Elias fronça les sourcils.
« Vous voulez pas aller vous reposer, en attendant ? Vous avez l'air d'un mort-vivant.
- Vous avez clairement pas croisé de miroir sur votre trajet, rétorqua en souriant le pluri-centenaire éreinté. Mais oui, je vais m'allonger deux minutes pendant que c'est calme. Vous m'accompagnez ? »
Elias envisagea l'option d'une sieste réparatrice avec intérêt. La perspective de fermer les yeux même pour un court instant avec la tête calée sur le torse de Merlin, coupé du monde, à ne faire rien d'autre que d'écouter les battements de cœur en-dessous, était pour le moins séduisante. Mais avec la proximité de Mehben – dont il ne connaissait que trop bien l'anatomie, désormais – et la présence d'un trop grand nombre de personnes en bas dans le labo, l'enchanteur savait qu'il ne trouverait pas le repos.
Pire : il commençait à se sentir à l'étroit dans ce lieu qui était devenu son foyer. Ses pensées se brouillaient, ses émotions se bousculaient. Il avait besoin d'air et, surtout, il avait besoin d'accuser le contrecoup des deux derniers jours en privé.
« Pas fatigué, mentit le sorcier. J'vais aller faire un tour du côté du rempart, voir si je peux être utile. Mais vous, allez vous reposer, attendez pas après moi. »
Il savait pertinemment que Merlin n'était pas dupe au point de gober un tel bobard. Preuve en était de la lueur de doute qui s'alluma dans ses iris azurés. Cependant, le plus vieux hocha lentement la tête.
« D'accord. N'y restez pas trop longtemps, par contre. Vous avez besoin de repos, vous aussi, alors je veux vous voir de retour ici avant la fin d'après-midi. Entendu ?
- Entendu. »
Sans le savoir, Elias venait de mentir à Merlin pour la seconde fois en cinq minutes.
