Warning : mort en couches (mentionnée)
== Chapitre 8 – La Décision ==
Lorsqu'Elias repassa finalement la porte du laboratoire, les genoux tremblants et les muscles tiraillés de douleur, le soleil était couché depuis deux bonnes heures déjà.
Il était retourné au rempart effondré, sur cela au moins il n'avait pas menti. Quelques ouvriers, déjà à pied d'œuvre pour réparer les dégâts, l'avaient regardé de travers en le voyant débarquer et proposer son aide. Certains même avaient ri. Puis tous avaient ouvert de grands yeux estomaqués au premier bloc de roche soulevé à l'aide de la psychokinésie.
Plus personne n'avait ri, après ça. Non pas qu'Elias en avait eu quelque chose à secouer, pour être honnête, de l'approbation d'une poignée de grouillots. En déplaçant roc après roc sans reprendre son souffle, en empilant soigneusement les blocs intacts d'un côté et les gravas de l'autre, il n'avait aspiré qu'à une seule chose : la paix de l'âme par l'épuisement total du corps et de l'esprit.
Le succès avait été au rendez-vous. Les protestations de ses muscles tétanisés avaient su faire taire avec efficacité le trouble de ses pensées. Sa culpabilité quant à l'enlèvement de Yoan ? Chassée par l'intense concentration que la manipulation de pierres de plus de six cents livres exigeait.
Malheureusement, Elias n'en était pas devenu sourd pour autant, et il lui avait été extrêmement difficile d'ignorer les messes basses alentours. Comme il s'en était douté, la nouvelle de son « implication » dans la disparition du petit prince adoré de tous avait déjà fait le tour du château, jusqu'aux plus infimes détails croustillants. Merlin pouvait bien tenir le discours qu'il voulait, l'opinion générale se moquait manifestement de l'avis de son mari naïf et n'était que trop heureuse de pouvoir accabler l'enchanteur.
Lui. Le Fourbe. La raison pour laquelle la reine Guenièvre n'avait pas mis un pied hors de la chambre royale depuis la veille. Le seul à blâmer pour l'absence soudaine du roi Arthur, reclus dans son bureau avec ses espions. Celui qui cristallisait tout le malheur des souverains de Logres et donc, par extension, de tout le royaume. Tout au long de l'après-midi, Elias avait entendu différentes déclinaisons de ces états de fait chuchotées par des loufiats et des soldats en vadrouille autour de la cour. Certaines plus vindicatives que d'autres.
« Foutu mage noir, de la vraie saloperie. »
« Ah mais moi, je l'ai toujours dit, ça, moi. Vous avez entendu ce qu'il a fait à Solenn à la laverie, hier ? »
« 'Croyez qu'il est de mèche avec toute l'équipe ? »
« Après tout c'que not' bon roi a fait pour lui... 'Comprends pas qu'il soit pas d'jà pendu à un arbre, moi. »
« Oh bah attendez qu'il croise Dame Séli, ça va pas traîner. J'étais en train de faire la chambre hier soir, quand elle a appris pour son petit-fils. Parole, elle aurait pu allumer la cheminée rien qu'en soufflant d'ssus. »
Elias avait fait la sourde oreille et serré les mâchoires toute l'après-midi, au point d'avoir mal jusqu'aux racines de ses dents. C'était soit ça, soit il déclenchait une émeute en collant des avoines aux indiscrets, ce qui n'aurait pas aidé sa réputation déjà bien amochée. Il avait plutôt fait le choix de se murer dans le silence et de laisser les commentaires nauséabonds glisser sur sa peau.
Mais en retournant au laboratoire sous la lumière de la lune voilée de nuages, il ne pouvait pas nier qu'ils avaient laissé des traces.
Elias franchit le seuil et referma la porte derrière lui. Le laboratoire était désert, silencieux et plongé dans l'obscurité, exception faite de deux lampes au mur dont la maigre lueur tentait vaillamment de percer la pénombre. Sur les établis, des bandelettes de tissu s'entortillaient pêle-mêle au milieu de bocaux à moitié vides et de cataplasmes séchés. Tous les éclopés du domaine avaient du venir faire panser leurs blessures par Merlin dans le courant de la journée, mais à présent, il n'y avait plus personne en vue. Ni humain, ni animal. Personne à part Elias et un étouffant sentiment de culpabilité.
L'enchanteur s'adossa au mur avec un soupir las. Comment ? Comment allait-il pouvoir enchaîner d'autres journées à l'image de celle-ci ? Même en se terrant au fin fond de son laboratoire, il ne pourrait pas éviter éternellement de croiser les membres de la famille royale ou même les chevaliers. A une époque, solitaire endurci, il aurait balayé l'hostilité ouverte des habitants de Kaamelott d'un revers de main. Mais les années de sédentarité confortable au sein du domaine l'avaient rendu – l'idée même le faisait grimacer – beaucoup trop sensible à l'avis de ses contemporains. Par-dessus tout, à l'image que ses employeurs se faisaient de lui.
Sous la gêne, une bouffée de colère indignée. Il avait changé de vie pour ces débiles. Sacrifié sa petite retraite tranquille sur la butte aux cerfs pour se mettre au service du roi. Tout abandonné pour reprendre le château des mains de Lancelot. Risqué sa peau dans trop de campagnes militaires pour pouvoir les compter. A quel moment ce ramassis d'imbéciles pouvait une seule seconde penser qu'il était susceptible de trahir Kaamelott, et de façon si odieuse ?
Empli jusqu'aux branchies de rage impuissante, Elias attrapa l'objet le plus proche – un bocal esseulé au contenu verdâtre, sur le rebord d'un plan de travail – et le balança de toutes ses forces contre le mur opposé. Le verre vola en éclats de façon très satisfaisante. Placardé contre le mur par la force de l'impact, le liquide gluant se mit bientôt à dégouliner entre les pierres jusqu'au sol. Elias regarda la flaque grandir sans rien faire, jusqu'à se sentir suffisamment calme et maître de lui-même pour emprunter les escaliers vers sa chambre.
La flamme vacillante d'une bougie dansait sur sa table de chevet. De l'autre côté du lit, Merlin dormait déjà, recroquevillé sous les couvertures. En s'approchant sans bruit, Elias remarqua les sillons tracés par les larmes sur les joues barbues du druide. Il baissa les yeux, une nouvelle fois piqué par la culpabilité. Il n'était même pas foutu d'être présent pour la personne qu'il avait juré devant les Dieux de soutenir contre vents et marées. En s'éloignant pour se morfondre dans son coin, il avait laissé Merlin seul aux prises avec son propre chagrin, là où ils étaient supposés s'épauler mutuellement.
Un échec de plus à mettre sur la pile.
Elias n'était même pas digne de se coucher auprès du druide. Mais au moment où il tourna les talons pour faire face à la porte, dans l'intention de traîner sa carcasse fourbue au laboratoire pour une nouvelle nuit de travail, une main jaillit de sous les couvertures pour attraper sa manche.
« Non. Reste. »
Une supplique, autant qu'une requête. Murmurée sous une masse de cheveux blancs retournés à l'état sauvage, alors qu'Elias croyait son époux profondément endormi. Une seule réponse possible.
« D'accord. »
Qu'il le mérite ou pas, l'enchanteur se retrouva bientôt dans le lit, ses bras ankylosés drapés autour de Merlin et son torse pressé contre le dos du druide. Pendant un long moment, aucun des deux ne parla ; seules leurs respirations lentes troublaient l'air, presque synchronisées. Elias s'attendait à des reproches pour son absence prolongée.
Aucune ne fusa. La partie la plus lâche de son être aurait presque préféré.
« Vous savez... je crois que je vous ai jamais parlé de ma sœur. »
Elias leva la tête, aussi surpris par la prise de parole soudaine que la nature de la déclaration elle-même.
« Vous avez une sœur ? demanda-t-il, éberlué.
- Une demi-sœur, en fait. Humaine. Elle est morte il y a plus de huit cents ans, vous vous en doutez bien.
- Ah... euh, non, vous ne m'en avez jamais parlé. Pourquoi maintenant ?
- Elle s'appelait Gwendydd, poursuivit Merlin d'une voix douce sans répondre à la question. On avait la même mère, mais pas le même père, pour des raisons évidentes. Elle était très jolie et très prévenante, avec tout le monde, même quand elle était toute petite. A partir de ses quinze ans, par là, c'est elle qui s'est mise à veiller sur moi au lieu de l'inverse. J'avais beau lui dire que j'étais l'aîné, que c'était mon rôle, elle s'en fichait pas mal. Elle disait que même avec des capacités supérieures au commun des mortels, j'avais toujours une tronche de petit merle perdu. Elle en a même fait un surnom. Merlin. » Le druide se recroquevilla légèrement sous les couvertures. « Si j'ai choisi de me faire appeler comme ça après sa mort, c'était pour qu'elle survive à travers moi. Au moins un petit peu. »
Elias se vit obligé de marquer un temps de pause pour laisser à sa cervelle fourbue l'occasion d'intégrer l'information. En se traînant au lit après sa journée éreintante, il ne s'attendait certainement pas à de telles révélations.
« Attendez... vous voulez dire que Merlin, c'est pas votre vrai nom ? lâcha-t-il.
- Tout dépend de ce que vous entendez par « vrai ». Pour moi, c'est certainement le plus vrai de tous ceux qu'on m'a collés. En tout cas c'est le seul qui compte, quoi. Mais si vous voulez parler du nom que ma mère m'a donné à la naissance, alors non en effet, ce n'est pas celui-ci. »
A la grande déception d'Elias et de sa curiosité naturelle, Merlin ne s'étendit pas plus sur le sujet.
« Bref... on vivait plutôt tranquillement dans notre cahute près de la forêt, jusqu'au jour où Gwendydd a tapé dans l'œil du roi des Cumbriens de l'époque. Un guignol un peu bas de plafond, du nom de Rodarchus. Il devait pas mal lui plaire aussi, puisqu'après quelques mois à se tourner autour comme des andouilles, il l'a demandée en mariage, et bien sûr elle a accepté. Oh, ça a fait un sacré barouf. Un roi qui épouse une roturière sortie de la forêt, non mais vous imaginez le tableau ? Tout le monde croyait que je l'avais ensorcelé, le type, pour accéder au pouvoir ou je sais pas encore quelle connerie... heureusement qu'à ce moment-là notre mère était déjà morte depuis quelques années, parce que de voir trois corniauds débarquer chaque jour avec des fourches, ça l'aurait tuée, c'est sûr. Enfin bon, me voilà donc avec ma petite sœur fiancée à un roi. Comme j'avais pas trop envie de rester dans un bled où les gars me coursaient avec du matériel de jardinage, et qu'au passage ça me plaisait pas trop de la laisser partir toute seule avec môssieur tronche de vautour, j'ai suivi le mouvement.
- Vous êtes allé au château du roi Rodar-truc ? » demanda Elias en reposant sa joue sur l'oreiller, un bras toujours fermement enroulé autour de la taille de Merlin.
Il ne savait toujours pas pourquoi son compagnon avait choisi de lui parler de tout ça, mais au moins, il lui parlait.
« Rodarchus. Et oui, enfin par intermittence, parce que le coup du beau-frère à moitié démon, ça lui plaisait moyennement, au roitelet. Puis bon, déjà à l'époque, moi et les espaces clos... En plus au bout du compte, il s'est trouvé que ce crétin était réellement amoureux de ma sœur. Mais alors, bien comme il fallait, avec les grandes déclarations publiques, les promenades bras dessus bras dessous, tout le cortège. Du coup j'avais un peu moins de scrupules à la laisser au château avec son mari et à partir de mon côté, dans la forêt. Au fil des années, Rodarchus est même devenu un ami. Il s'est mis à m'accueillir volontiers à la cour, à me demander de l'accompagner en bataille, et il m'a même plusieurs fois demandé de m'installer au château de façon permanente. Il trouvait que Gwendydd était plus heureuse lorsque j'étais là.
- En somme, vous étiez tombé sur le beau-frère parfait, quoi.
- Pas juste lui. Tout était parfait. J'étais jeune, aventureux, j'allais et je venais comme je voulais. Comme j'étais le beau-frère adoré du roi local, j'étais en sécurité, tout le monde me laissait tranquille. Après quelques temps, Rodarchus et Gwendydd ont eu un fils, puis un autre, puis une fille. C'est moi qui les ai tous mis au monde. Quand ils ont été assez grands, je passais mon temps à les emmener en forêt pour voir les cerfs ou leur apprendre les chants des oiseaux. Ça faisait un peu râler leur père, parce que courir après les papillons c'était pas vraiment en phase avec l'éducation militaire qu'il voulait leur donner, mais la plupart du temps ma sœur arrivait à le convaincre de lâcher la bride. J'adorais ces mômes, et ils m'adoraient. »
Elias rajusta sa position, incommodé par une bosse dans le matelas.
« Merlin, souffla-t-il prudemment à la faveur d'une pause dans le récit. Je suis ravi d'en apprendre plus sur votre passé, vraiment... mais...
- Pourquoi j'en parle maintenant ? compléta le druide, troquant la nostalgie pour la tristesse ouverte. J'y viens... Après quinze ans de tranquillité, Gwendydd est retombée enceinte. Personne ne s'y attendait, moi le premier. Rodarchus était fou de joie, les petits aussi, mais moi j'étais rongé par l'inquiétude. J'avais un mauvais pressentiment. C'était trop dangereux, elle était trop âgée... mais je n'ai rien dit et je me suis contenté de la féliciter, comme tout le monde. Toute la grossesse s'est plutôt bien déroulée, à tel point que j'ai cru m'être fait du mouron pour rien. Ensuite... ensuite il y a eu l'accouchement. »
Merlin observa un nouveau silence, les épaules tendues et le visage obstinément tourné dans la direction opposée. Elias commençait à deviner vers où cette conversation se dirigeait, et il n'aimait pas ce cap. Par réflexe, il serra son époux un cran plus fort contre lui.
« On est venu me chercher en catastrophe au milieu de la nuit. L'enfant se présentait mal. Il y avait tellement de sang, et Gwendydd était tellement fatiguée... J'ai compris tout de suite que rien ne se passerait comme prévu. Alors j'ai tenté la seule chose qui avait une chance, une toute petite chance de la sauver... »
La voix de Merlin s'éteignit dans un étrange gargouillis étouffé, celui-là même qui précédait généralement une salve de sanglots chez le druide. Heureusement, il n'avait pas besoin de terminer sa phrase pour qu'elle soit comprise.
« La naissance par incision, réalisa Elias dans un murmure. C'était elle, votre première fois, c'est ça ? Oh Merlin… je suis désolé...
- J'savais pas faire, croassa le pluri-centenaire à travers ses premières larmes. J'savais pas faire, j'avais juste entendu parler du truc... mais j'ai tenté quand même. J'l'ai... je l'ai charcutée, Elias. C'était horrible. J'ai charcuté ma sœur, et mon neveu, et s'ils sont tous les deux morts cette-nuit-là c'est ma faute... parce que j'ai pas su... parce que... »
La digue éclata sous la pression et les pleurs de Merlin jaillirent au grand jour, secouant les larges épaules du druide sur leur passage et faisant tressauter son abdomen sous les doigts d'Elias. Ce dernier resserra encore son étreinte, incapable de parler, alors qu'il recevait pour la seconde nuit d'affilée le chagrin oblitérant de son époux. Il se demanda brièvement combien de ces soirées il pouvait encore encaisser, désarmé et impuissant, à ne rien pouvoir faire de mieux qu'être là et écouter.
« Vous auriez du me dire ça ce matin, chuchota-t-il contre les omoplates de Merlin quand les sanglots s'adoucirent enfin. Pour Mehben… j'aurais compris pourquoi vous vouliez pas le faire, vous auriez du me le dire…
- Bah je vous le dis maintenant, renifla le druide. Quand j'ai perdu Gwendydd… ça a failli me rendre fou. Si la même chose s'était produite aujourd'hui, si j'avais encore échoué avec quelqu'un de proche… j'aurais pas pu le supporter. Que Mehben et la petite meurent sous mes mains… ça, non. J'aurais pas pu. »
Malgré toute la compassion qu'il pouvait éprouver à l'égard de sa moitié, Elias ressentit un pincement d'amertume instinctif face à ce que la déclaration pouvait laisser entendre. Il se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas cloquer un « Par contre, moi, on s'en cogne c'est ça ? Elle pouvait me caner dans les pattes avec le gamin en prime, vu que je suis le dernier des connards, je l'aurais supporté. » caustique. Il ne s'agissait pas de lui, dans cette affaire. Le druide n'avait pas besoin d'entendre ça, pas maintenant, et Elias n'était plus ce genre de personne. Les vieilles habitudes avaient simplement la dent dure.
Merlin avait néanmoins du percevoir le trouble dans le silence de l'enchanteur, car il tourna la tête pour attraper son regard.
« Si je vous ai demandé de le faire à ma place, ce n'était pas pour me débarrasser du problème, confia-t-il, les yeux humides. C'est seulement parce que je savais que vous, vous n'échoueriez pas. Quand vous avez décidé quelque chose, vous ne lâchez pas, vous n'échouez jamais. Elle était cent fois plus en sécurité entre vos mains qu'entre les miennes. »
Elias déglutit avec difficulté, bien plus touché par la confiance aveugle de Merlin qu'il n'aurait pu le croire, et bien content d'avoir su tenir sa langue quelques instants auparavant. Embarrassé, il se borna à hocher la tête en remerciement et reposa sa joue sur l'oreiller quand Merlin fit de même. Les deux mages restèrent ainsi, enlacés et immobiles, à écouter les bruits de la nuit au dehors.
« Ce n'est pas votre faute, vous savez, glissa Elias à voix basse. Pour votre sœur… vous n'avez pas voulu ce qui est arrivé, vous avez simplement essayé d'aider. Vous n'avez rien à vous reprocher.
- Vous pensez vraiment ? répondit doucement Merlin.
- Bien sûr.
- Alors pourquoi vous avez tant de mal à me croire quand je vous dis que l'enlèvement de Yoan, ce n'est pas votre faute ? Pourquoi vous avez besoin de vous enfuir jusqu'au milieu de la nuit, à vous tuer à la tâche, comme si vous aviez désespérément besoin de vous racheter ? »
Elias réfréna une grimace. Il aurait du se douter que Merlin ne serait pas dupe. Foutu druide avec sa foutue perspicacité.
« Non mais moi, c'est pas pareil, se défendit médiocrement le sorcier. L'histoire est différente.
- Ben tiens… c'est facile, aussi…
- Ce n'est pas « facile », c'est logique. J'aurais pu empêcher cet enlèvement. Je ne l'ai pas fait, j'ai été négligent, c'est pour ça que tout le monde m'accuse. Ça me fait pas spécialement plaisir, mais au bout d'un moment il faut admettre les choses. Vous, en revanche, vous avez tenté de sauver votre sœur alors qu'elle était condamnée. Ce n'est pas la même chose. Vous n'avez pas à vous en vouloir pour ça, et d'ailleurs j'imagine que personne à l'époque ne vous a accusé de quoi que ce soit.
- Eh ben détrompez-vous… »
Elias releva de nouveau la tête, étonné.
« Quoi ? Des gens vous ont sérieusement accusé de l'avoir fait exprès ?
- Pas ouvertement, mais… enfin, pour Rodarchus, j'étais celui qui avait tué l'amour de sa vie et son quatrième enfant. Il était abattu, anéanti, et il a perdu de vue quelque part en chemin que Gwendydd était ma sœur avant d'être sa femme et que j'étais tout autant touché que lui, voire plus. Il ne m'adressait plus la parole, et il s'arrangeait pour que je ne voie plus les petits. Ils étaient tout ce qu'il me restait d'elle, alors j'ai persisté. Je suis resté dans le coin. Jusqu'au jour où Rodarchus a trouvé le moyen parfait pour se débarrasser de moi…
- Qu'est-ce qu'il a fait ?
- Il a parlé de moi et de ma nature démonique à la nouvelle reine de Logres, qui venait tout juste de monter sur le trône après avoir ouvert son mari Locrinus en deux. »
Elias sentit un désagréable frisson lui parcourir l'échine à l'évocation de ce spectre du passé de Merlin en particulier.
« Me dites pas… Guendolonea ?
- Celle-là même, confirma sombrement le druide. Bien entendu, Rodarchus avait vu juste. Elle s'est immédiatement intéressée à moi. De mon côté, j'étais encore accablé de chagrin à cause de la mort de Gwendydd, alors j'ai commencé par éviter ses avances. Poliment, hein… elle venait de trucider son mari, quand même. Et puis au bout de quelques mois, j'ai eu une idée débile… je me suis dit que peut-être, je pourrais retrouver l'amour que je portais à ma sœur dans l'amour que je pourrais donner à une épouse. Je me suis dit que c'était peut-être une façon de trouver la paix. En plus de ça, en étant marié à une reine alliée, j'aurais eu plus de légitimité pour venir chez Rodarchus voir mes neveux et ma nièce. Enfin, ça c'était la théorie… pas besoin de vous raconter à quel point j'me suis planté. L'histoire, vous la connaissez. »
Pour la connaître, Elias la connaissait, aucun problème. Il ne tenait pas spécialement à ce que Merlin lui fasse de nouveau le récit déprimant de ses années de mariage – pour ne pas dire « emprisonnement » – en Cornouailles, dans la forteresse d'une reine cruelle et manipulatrice. Question amour marital, on avait déjà vu mieux. Quant aux visites de famille, Guendolonea avait interdit à Merlin jusqu'aux promenades autour du domaine ; Elias la voyait difficilement lui préparer des bons de sortie et un casse-croûte pour aller rendre visite à ses neveux de l'autre côté du pays.
« Vous les avez revus, les gamins ? s'enquit l'enchanteur. Je veux dire, pas quand vous étiez marié parce que je me doute que, bon… mais après que la connasse soit canée ?
- Non. Quand Guendolonea est morte, j'ai essayé d'y retourner. Mais tout avait changé, Rodarchus était mort depuis longtemps… On m'a dit qu'il y avait eu pas mal d'incursions barbares pendant mon absence, que les petits avaient peut-être été tués… enfin, j'ai eu beau chercher, je les ai jamais retrouvés. »
Elias connut une nouvelle bouffée de compassion pour son époux au cœur tendre qui n'avait fait que perdre des enfants tout au long de sa vie. Ses neveux et sa nièce. Son propre fils. Et maintenant, Yoan… Dans un élan d'empathie, l'enchanteur pressa un baiser au milieu des mèches blanches, à l'arrière de la tête de Merlin.
« Je suis désolé, » répéta-t-il.
Le druide fatigué se nicha plus profondément encore dans l'étreinte d'Elias, la ligne de ses épaules plus lâche maintenant qu'il avait eu l'occasion de vider son sac. L'enchanteur l'y accueillit bien volontiers, ses mains rivalisant de caresses qu'il espérait apaisantes pour convoyer par les gestes ce qu'il n'arrivait pas à exprimer avec les mots. Qu'il était là. Que tout irait bien. Qu'il ferait son possible pour éviter à Merlin toute peine supplémentaire.
Ces promesses muettes sonnaient creux. Elias le savait bien. Son époux pouvait clamer son innocence autant qu'il le voulait, le plus jeune mage était parfaitement conscient de son rôle dans la disparition de Yoan. Le chagrin de Merlin, il en était responsable, au moins en partie. Il serait hypocrite, pour ne pas dire illusoire, de prétendre le contraire.
Rien ne pouvait plus aller bien.
Elias laissa échapper un soupir de découragement et roula sur le dos pour éteindre la bougie sur sa table de chevet. Mais alors qu'il envoyait le bras vers cette dernière, la même bosse qui l'avait incommodé plus tôt se rappela à son bon souvenir. En sentant des bords solides s'enfoncer dans son épaule, Elias fronça les sourcils et fouilla la surface du matelas à la recherche de l'objet indésirable. Quand ses doigts se refermèrent autour, il l'extirpa des replis des draps et le porta à la lumière vacillante de la bougie pour l'identifier.
La figurine d'hydre. Probablement tombée de sa poche la nuit précédente, et restée planquée dans le lit tout ce temps.
Le moral d'Elias, déjà bien amoché, acheva sa descente dans les abysses. Il laissa courir un ongle sur la surface en bois poli, morne et contemplatif. Le jouet ressemblait davantage à un cochon particulièrement allongé qu'à une hydre, mais pour Yoan qui n'en avait jamais vu, cela faisait parfaitement l'affaire. En vérité, que l'aspect de la figurine se rapproche ou non de la créature reptilienne importait peu : plus jamais le garçonnet n'aurait l'occasion de jouer avec. Plus jamais il n'inventerait dix histoires à la minute. Plus jamais il ne ferait la joie de ses parents.
Plus jamais.
Probablement.
A moins que…
Elias décrocha ses yeux du jouet sculpté pour fixer le vide, pourchassant les étincelles qui venaient de se mettre à crépiter dans son esprit.
Indirectement, il était coupable de la disparition du gosse. Mais il pouvait se rendre directement responsable de son retour. A toute allure, un plan d'action commençait à prendre forme dans sa tête ; d'abord, quelques balbutiements de possibilités, et puis bien vite un schéma plus concret. Plus réalisable. Ce ne serait pas facile, mais s'il parvenait à jouer ses cartes avec discernement, il avait une chance.
Quand vous avez décidé quelque chose, vous ne lâchez pas, vous n'échouez jamais.
Elias serra la figurine dans sa paume le plus fort possible.
Oui. Il allait se rendre digne de la confiance que Merlin avait placée en lui. Il allait réparer son erreur, laver son nom de tout soupçon et ramener au foyer l'héritier Pendragon.
Oui. Il ne lâcherait rien tant qu'il n'aurait pas trouvé une solution à la peine de Merlin. Il en avait fait le serment devant les Dieux, le jour de leur mariage. Le temps était venu de mettre ses promesses à exécution.
Sa décision était prise.
Elias sentit un afflux de motivation lui chauffer le sang, comme c'était souvent le cas lorsqu'il se mettait à y voir clair au milieu du brouillard – habituellement, au moment de réussir pour la première fois un nouveau sortilège, mais pas seulement. Il sentait son cœur battre à ses oreilles, un rythme rapide et pressant. Une invitation à ignorer ses muscles à l'agonie pour sauter hors du lit et mettre ses idées en chantier, vite vite, avant qu'elles ne lui échappent ou perdent de leur attrait.
Mais non. Pas tout de suite. Il avait encore un peu de temps.
Rasséréné par la détermination, Elias autorisa un petit sourire à étirer ses lèvres. Il déposa soigneusement la figurine en bois sur sa table de chevet, souffla la bougie mourante et repris sa position initiale ; à savoir, lové contre le dos de Merlin, un bras autour de la taille du druide et le nez enfoui dans sa nuque. Si le vieux hibou avait flairé quoi que ce soit de la prise de conscience de son époux ou trouvait étrange son attitude plus tactile que d'habitude, il n'en pipa mot.
« Merlin ? appela doucement le plus jeune.
- Mhm ? émit le druide à moitié assoupi.
- C'est quoi ton vrai nom ? Celui du début.
- C'est pas important...
- Tu veux pas me dire ? »
Merlin resta silencieux un long moment, au point qu'Elias en vint à croire qu'il s'était finalement endormi. Mais le druide au bord des limbes finit par souffler sa réponse.
« Myrddin. Myrddin Emrys.
- Myrddin. Emrys. Myrddin Emrys. » L'enchanteur fit rouler plusieurs fois les noms inconnus sur sa langue pour s'imprégner de leur sonorités, mais secoua la tête après quelques occurrences. « T'as raison. Merlin, c'est beaucoup mieux. »
Aucune réponse. Cette fois-ci, le demi-démon s'était bel et bien endormi.
Pendant un temps qui lui parut à la fois une éternité et une poignée de secondes, Elias s'appliqua à parcourir des doigts la forme ensommeillée de Merlin. Les longues mèches d'ivoire, aussi douces qu'indomptables. Les larges épaules solides, rassurantes. Le petit bout de ventre qui refusait de débarrasser le plancher, malgré dix ans de disette sous terre et beaucoup de voyages à pied vers tous les rassemblements druidiques à la con du royaume.
Elias grava avec le plus grand soin tous les détails du corps de Merlin dans sa mémoire. Parce qu'au matin, il serait déjà loin.
Notes :
- Même si j'ai pris quelques libertés concernant le début et la fin de sa vie, Gwendydd, la demi-soeur de Merlin, n'est absolument pas inventée ! Pas plus que son mari Rodarchus, roi des Cumbriens. Le couple est mentionné dans plusieurs oeuvres telles que "Vita Merlini" de Geoffroy de Monmouth (où Gwendydd prend alors le nom de Ganieda), "Historia Regum Britanniae" du même auteur ainsi que dans de nombreux poèmes de tradition galloise. Leur mariage semble être plutôt réussi et heureux, par rapport à la norme :)
- De la même manière, "Myrddin Emrys" est le nom attribué au Merlin arthurien par l'historien Geralt de Barri. Dans les écrits, les auteurs s'inspirant les uns les autres, la légende de Merlin évolue en parallèle d'autres personnages auxquels on prête tout ou partie de ses pouvoirs, si bien qu'au bout d'un moment on finit par estimer qu'il s'agit d'une seule et même personne. On notera par exemple l'existence de Myrddin Wyllt, poète et voyant (aussi connu sous le nom de Merlinus Caledonensis ou Merlinus Sylvestris), de Lailoken, prophète fou, ou encore Ambroise (Ambrosius Merlinus), enfant sans père dont la conception a été attribuée à une intervention démoniaque.
