== Chapitre 9 – Le Départ ==

Merlin n'aurait pas su déterminer avec certitude ce qui l'avait réveillé. Entre la luminosité du jour qui filtrait par la fenêtre, les deux chats en train de jouer à la bagarre sur ses jambes et les jappements du chien au rez-de-chaussée, il avait pourtant l'embarras du choix.

« Elias, grogna-t-il d'une voix pâteuse avant d'avoir réellement émergé. Va ouvrir à Mogriave... »

Pas de réponse. Pas de mouvement.

« Elias, on en a déjà parlé, c'est ton chien à la base. S'il pisse par terre, j'm'en fous, cette fois-ci c'est toi qui nettoies. »

Ni oui, ni merde. A croire que l'enchanteur n'avait pas retenu la leçon des dernières Saturnales, où il s'était levé à midi après une soirée bien trop arrosée pour trouver de beaux cadeaux odorants sur le sol du labo.

Merlin soupira et roula de l'autre côté du lit, prêt à secouer son époux d'ordinaire très matinal. Mais sa main ne rencontra qu'une brassée d'air avant de retomber sur un oreiller vide.

Pas encore tout à fait sorti de son état de profond sommeil, Merlin se redressa sur un coude pour lorgner sans comprendre l'autre moitié du lit, aussi exempte d'enchanteur bougon du Nord que la dernière Réunion de la Pierre Bleue.

A mesure que les griffes de Morphée relâchaient leur prise inflexible sur lui, les détails des deux journées précédentes se rappelèrent tristement à son bon souvenir. Le rempart écroulé. Yoan disparu. Mehben et Petrok, étendus dans la pièce voisine, ignorant tout de leur nouveau statut parental. Susceptibles de ne jamais le connaître.

Merlin se laissa retomber sur le matelas avec un soupir assez fort pour envoyer un voilier à mi-chemin des côtes continentales, alourdi par l'inquiétude toute neuve que cette nouvelle journée apportait. Heureusement, il avait réussi à enchaîner quelques heures d'un sommeil réparateur et se sentait bien plus reposé que la veille. Sa conversation avec Elias lui avait également fait beaucoup de bien ; donner voix à ses tourments lui avait permis d'alléger sa conscience, un douloureux poids à la fois. Et en parlant du mage évasif, puisqu'il n'était plus au plumard, Merlin avait bien envie de découvrir dans quel recoin il se planquait pour ne pas entendre les geignements plaintifs de Mogriave.

Dans un grognement d'effort, le druide se leva du lit, au grand mécontentement des chats qui ne se gênèrent pas pour le lui faire savoir à coups de miaulements irrités. L'esprit encore quelque peu embrumé, Merlin jeta une fourrure sur ses épaules et passa la porte pour affronter la journée.

Dans la chambre d'en face, Mehben et Petrok emplissaient l'air de leurs respirations paisibles. Ni l'un ni l'autre ne montrait de signe d'éveil imminent mais quelques rapides vérifications rassurèrent Merlin quant à leur état. Encore un peu de repos, et mari et femme devraient bientôt retrouver leurs esprits. La voie de la réhabilitation serait longue et pénible, surtout pour Petrok et sa myriade d'os brisés, mais ce n'était pas une préoccupation à avoir pour le moment.

Merlin descendit l'escalier accompagné d'un large bâillement. Cette seconde d'inattention le fit trébucher sur la douzième marche, celle un peu plus haute que les autres ; il se rattrapa au mur de justesse, un juron à moitié étouffé sur les lèvres. Tout en se frottant les yeux, le druide laissa l'habitude guider ses pas à travers le laboratoire pour atteindre la porte, près de laquelle un certain chien trépignait d'impatience.

« Je suis là, je suis là, marmonna-t-il en réponse aux geignements aigus. Tu diras bien à ton maître que c'est pas franchement sympa de te laisser comme ça. »

A peine la porte fut-elle entrouverte que Mogriave se précipita à l'extérieur dans un cliquetis de griffes. L'animal dévala l'escalier extérieur si vite qu'il manqua de glisser sur le verglas, puis il traversa la cour enneigée à grandes foulées pour finalement disparaître hors de vue.

« Ah bah ça pour une envie pressante, c'était une envie pressante, » fit remarquer le druide à voix basse.

En refermant la porte, un reflet dans sa vision périphérique attira son attention. Par réflexe, il se tourna, pour enfin apercevoir ce que son état léthargique lui avait permis d'outrepasser à son arrivée dans le laboratoire.

« Qu'est-ce que c'est que cette tisane ? »

Sur deux des trois établis, des caisses en bois qui n'avaient absolument pas été présentes le soir précédent s'alignaient avec une précision militaire. Merlin les compta rapidement. Seize caisses, toutes garnies à ras-bord de paille, ce qui n'était pas sans évoquer la manière privilégiée par Elias pour le transport de ses potions sur de longues distances. En approchant, Merlin aperçut en effet plusieurs goulots de diamètres variables dépasser de la paille. Sur chacune des caisses, un morceau de parchemin plié et collé à la cire décrivait la nature de son contenu et des instructions quant à l'utilisation des différents produits.

De plus en plus perplexe, Merlin passait d'une caisse à l'autre sans réellement comprendre ce qu'il voyait. Enfin si, il arrivait tout de même à reconnaître ce qu'il avait sous les yeux ; il ne pouvait s'agir que de l'énorme commande d'Arthur pour la campagne contre les vikings, dont Elias lui avait rabattu les oreilles pendant des jours. Ce qui titillait la curiosité du druide, outre l'heure indécente à laquelle son époux avait du se lever pour préparer tout ce bazar, c'était la raison pour laquelle l'enchanteur avait cette fois-ci choisi de mettre toutes ses instructions par écrit. Pour les grosses opérations, le mage tatillon préférait toujours accompagner les troupes et dispenser le mode d'emploi à l'oral aux différents chefs d'escadron, pour être sûr de son coup.

Mais alors, pourquoi... ?

Esseulés sur le troisième plan de travail, deux rouleaux de parchemin avaient été soigneusement disposés et scellés à la cire. Sur le plus petit des deux, un mot était griffonné dans l'écriture caractéristique d'Elias. Le druide le prit en main pour l'orienter vers la pâle lumière extérieure.

Merlin.

Il cligna des yeux, une fois, puis une autre, mais les lettres ne changèrent pas. Manifestement, la missive lui était adressée. Interdit, Merlin décacheta lentement le sceau de cire – tout en se demandant pourquoi diable Elias faisait autant de patacouèques pour lui dire qu'il avait du filer au marché ou en réunion – et déroula le parchemin pour le lire près de la fenêtre, à la lumière.

Le temps d'arriver à la dernière ligne et toute notion de sommeil s'était évaporée de son esprit comme par enchantement. Assailli brutalement par d'égales mesures de colère et d'effroi, Merlin prit tout juste le temps d'enfiler une paire de bottes avant de bondir hors du laboratoire, cheveux dépeignés au vent, le message d'Elias serré dans son poing.

XXXXXXX

Le jeune écuyer en poste devant la salle de réunion ouvrit de grands yeux estomaqués en voyant arriver vers lui la tornade blanche vengeresse.

« Monsieur Merlin ! glapit-il. Je p-peux vous aider ?

- Poussez-vous du milieu, ça me suffira, » grommela en retour le druide sans ralentir l'allure.

Vaillant, le jeunot tenta tout de même de s'interposer.

« M-mais monsieur Merlin, le roi est en conseil restreint, il a spécifiquement demandé à ne pas être dérangé ! Vous ne pouvez pas entrer !

- Sans blague, eh ben regardez-moi bien ! »

Emporté par son élan, Merlin ouvrit les deux battants de la porte en même temps, paumes en avant, sans mesurer sa force. Le bruit sourd ainsi provoqué soutira aux occupants de la pièce des regards ahuris hautement satisfaisants.

« Non mais ho, faut pas vous gêner, hein ! rugit Léodagan. C'est une réunion restreinte exceptionnelle, qu'est-ce qui vous fait croire que vous avez le droit de débarquer comme ça et-

- Oh je vais vous le dire, moi, ce qui me donne le droit ! » rétorqua Merlin sur le même ton.

D'un geste colérique et bien plus violent que nécessaire, le druide abattit le mot laissé par Elias à plat sur la table de réunion, juste devant le nez d'Arthur. Ce dernier lança à l'auditoire – car Merlin remarqua la présence autour de la table de Venec, en plus de celle de Léodagan – un regard à mi-chemin entre hébétement et agacement, avant de se saisir du papier pour se mettre machinalement à le lire à haute voix, histoire que tout le monde en profite.

« Mon cher Merlin, au moment où vous lirez ces lignes, je serai déjà parti depuis plusieurs heures. J'ai conscience que ce n'est pas très élégant de m'enfuir sans vous en avoir parlé, mais je vous connais : vous auriez tenté, au choix, de me dissuader de partir ou de me convaincre de vous laisser m'accompagner. Ni l'un ni l'autre n'est envisageable. Je dois partir car c'est à moi de retrouver Yoan, et vous devez rester car Kaamelott a besoin de vous. Elle n'a pas besoin de moi, ou du moins, elle ne souhaitera pas faire appel à moi tant que je n'aurai pas réparé mon erreur. Je refuse d'errer dans ce château tout comme j'ai erré dans Carohaise toutes ces années. Inutile et indésirable.

Comme vous l'aurez constaté, quasiment toutes les potions commandées par le roi pour la campagne contre les vikings sont empaquetées dans le labo. J'ai laissé à Mehgan les instructions pour préparer celles que je n'ai pas eu le temps de faire. Elle les connait, elle devrait y arriver sans problème avant le début de la campagne. Je vous laisse à tous les deux le soin de remettre l'ensemble à qui de droit. Au passage, les philtres de force sont un peu trop dosés en cendres de saule, alors si le goût est dégueu, c'est normal. Faut pas s'inquiéter, c'est sans danger. »

Depuis l'autre côté de la table, Léodagan laissa échapper un souffle d'air railleur par le nez.

« Je suis désolé de vous abandonner comme ça, poursuivit Arthur sans s'en formaliser, mais je vous jure de tout mettre en œuvre pour être de retour le plus vite possible avec le gamin. Si j'arrive à garder Alban en vie, je le ramènerai aussi, pour laisser le roi décider de ce qu'il veut en faire. Je ne peux pas vous donner de délai précis car je ne sais pas combien de temps cette traque va me prendre, mais je peux d'avance vous dire que vous allez me manquer à chaque pas, et à chaque fois que je- »

Merlin retira sans préavis la missive des mains d'Arthur, masquant tout juste un toussotement gêné qui desservait à merveille sa crédibilité. Dans sa précipitation, il avait oublié que la fin du message prenait un tournant plus... intime.

« Voilà ! grogna-t-il à l'attention de Léodagan pour contrôler son embarras. J'espère que vous êtes content de vous !

- A quel sujet ? eut l'audace de demander le roi de Carmélide.

- Au sujet que si Elias s'est tiré tout seul pour rechercher votre petit-fils, sans rien dire à personne, c'est surtout à cause de vos accusations et de vos méthodes de brute ! »

Le Sanguinaire eut au moins la décence, l'espace d'une seconde, d'avoir l'air contrit. Mais il recouvra bien vite une façade sévère et haussa une épaule nonchalante.

« Mes méthodes de brute ? Si ma femme lui avait mis la main dessus, elle l'aurait buté, alors il a bien fait de se tirer avant de la croiser dans les couloirs. Et puis, allez savoir, peut-être qu'il est de mèche avec ces salopards de voleurs de mômes, finalement. Si ça se trouve, il est juste parti les rejoindre.

- De quoi ?! s'étrangla Merlin. Non mais ho ! Vous vous écoutez, un peu ? Elias n'aurait jamais fait ça !

- Alors pourquoi il a laissé Yoan seul avec un type qu'il ne connaissait pas ? Peut-être parce que justement, il le connaissait, et que ça faisait partie de leur plan !

- Dites tout de suite que c'est lui qui a dégommé le rempart pour créer une diversion, aussi ! » Quand Arthur et Léodagan échangèrent un regard dans un silence entendu, Merlin se sentit perdre toutes ses couleurs. « Oh non... j'y crois pas... vous pensez vraiment que... mais vous êtes des grands malades !

- On ne sait toujours pas ce qui a provoqué l'éboulement, tempéra fermement Arthur. C'est juste une des pistes qui ont été évoquées, parmi plein d'autres. Pas la peine de gueuler.

- Je gueule si ça me chante ! rétorqua le druide furieux. Comment est-ce que vous pouvez penser qu'il aurait pu faire ça ? De ce que j'ai compris, il était avec vous au moment où tout le bordel s'est effondré ! »

Ce fut au tour du roi de Logres d'hausser une épaule apathique.

« Est-ce que je sais, moi... un sort à retardement, un complice... de toute manière, comme on vous l'a dit, c'est juste une supposition.

- Une supposition qui vous arrange bi-

- Bon ! interrompit brutalement Arthur. Je m'en tape, de savoir comment le rempart s'est effondré, j'en ai même rien à foutre ! Il est pété, il est pété, fin de l'histoire, on reviendra pas en arrière ! J'ai un peu plus urgent sur le feu, si vous voulez tout savoir ! »

Merlin prit note des cernes sous les yeux du souverain et de la ligne tendue de ses épaules. Il se radoucit quelque peu.

« Vous avez une idée de l'endroit où Yoan a été emmené ? demanda-t-il plus calmement.

- C'était le sujet de discussion en cours avant qu'une grande asperge ne débarque sans y être invitée, » grogna Léodagan.

Le druide s'apprêta à renvoyer une pique bien sentie lorsque Venec secoua la tête.

« Mais y a rien à discuter ! prétendit le bandit repenti. Je vais pas me bousiller le gosier à vous le dire en quatorze langues ! Dans le genre coup classique, on fait pas mieux. Enlèvement, séquestration, demande de rançon. Voilà, c'est tout.

- Pour les deux premiers, d'accord, admit Léodagan. Mais pour le troisième, on attend toujours !

- Ça va venir ! Vos types, si ça se trouve, c'est des débutants. C'est peut-être même leur coup d'essai. Bon, c'est ballot que ça tombe sur votre petiot, mais comme je dis, faut bien commencer quelque part, hein. » Sous les regards courroucés de tous les autres occupants de la pièce, le sourire de Venec s'estompa et sa tête rentra légèrement dans ses épaules. « Non mais Sire, c'est pas que je justifie, c'est juste que quand j'étais dans c'te branche-

- Ben aujourd'hui vous y êtes plus, asséna Arthur, alors je vous conseille de faire exactement ce que je vous ai dit et de poster des gars à vous à toutes les auberges, toutes les tavernes, tous les relais voyageurs de toutes les grandes routes de l'île. Et même les moins grandes. »

Venec ouvrit de grands yeux éberlués.

« Ah mais carrément ? Mais Sire, j'aurai jamais assez de mecs !

- Recrutez-en, je m'en cogne. On vous débloquera un budget supplémentaire. Vous leur donnez le signalement du salopard et vous les mettez en relation avec les postes de garde les plus proches. Si ce fils de chien s'arrête quelque part, si son nom est murmuré au fin fond de l'Orcanie, je veux le savoir immédiatement. C'est assez clair ?

- Sire, honnêtement, c'est pas pour la ramener mais... vous allez recevoir une demande de rançon dans les jours qui viennent, j'en mettrais ma main au feu, si vous mettez tout ça en chantier juste pour économiser un peu de blé-

- Est-ce que c'est assez clair, Venec ?

- ... parfaitement clair, Sire.

- Alors au boulot. Tenez, montrez ce mot au seigneur Gareth, c'est lui qui est responsable de la trésorerie. Il vous donnera ce qu'il faut pour engager de nouveaux gars. » En voyant briller les yeux de l'ex-brigand, Arthur fronça les sourcils. « N'allez pas croire que ça va devenir une habitude, tout ceci reste très exceptionnel. Et un conseil, n'essayez pas de rouler Gareth. Il est jeune mais il connait son affaire, c'est un redoutable comptable et un gardien des coffres impitoyable. Si vous prenez une seule pièce d'or de trop, soyez certain qu'il le saura. Allez, filez. »

Bien plus timoré que plus tôt, Venec accepta le bout de parchemin que lui tendait Arthur et vida les lieux.

« Si jamais un de ses gars retrouve la trace de l'autre pomme et qu'on arrive à lui mettre la main dessus, il faudra lui filer une jolie prime, fit Léodagan une fois que la porte de la pièce se fut refermée derrière le responsable du renseignement breton.

- Et si c'est Elias qui le retrouve en premier ? grommela Merlin. A lui aussi vous lui filerez une prime, ou c'est juste histoire de dire ?

- Oh mais ça va bien maintenant, avec votre bonhomme ! tonna le Sanguinaire. A vous entendre, on dirait un martyr ! Franchement, après tout ce qu'on a fait pour lui... Alors oui, il s'est tiré tout seul, soi-disant pour aller retrouver le petit, mais vous savez quoi ? Même si c'est vrai, et même s'il y arrive, ce sera jamais que la moindre des choses vu que tout ce merdier est sa faute !

- Ce n'est pas sa faute ! explosa Merlin en abattant un poing sur la table. Il a été trompé, abusé, comme n'importe qui d'autre aurait pu l'être, vous compris ! Et même s'il avait refusé de laisser Yoan, s'il avait résisté, qu'est-ce qui nous prouve que l'autre taré en face ne l'aurait pas tué juste pour avoir le champ libre ? On n'en sait rien ! On aurait très bien pu se retrouver dans la même situation mais avec Elias mort en plus du reste ! Alors non, ce n'est pas un martyr, mais ce n'est pas un connard non plus, et le fait qu'il se lance tout seul sur la trace d'Alban pour réparer une faute qu'il n'a pas commise n'est absolument pas « la moindre des choses » et mérite le respect ! »

Sa longue diatribe furibonde achevée, Merlin prit un instant pour calmer sa respiration erratique. Il n'avait pas prévu de laisser sa colère aller aussi loin. En vérité, il n'avait rien eu le temps de préméditer du tout sur le trajet du laboratoire à la salle de réunion. L'indignation avait porté ses pas, tout comme elle venait à l'instant de pousser les mots hors de sa bouche. Il ne pouvait pas les reprendre ; ceci dit, il n'en regrettait aucun.

Franchement, après tout ce qu'on a fait pour lui...

Merlin aurait du se douter que Léodagan abattrait cette carte. Il la dégainait systématiquement à chaque dispute avec Elias, lorsqu'il sentait qu'il allait perdre une manche. Rappeler à l'enchanteur qu'il se serait retrouvé du mauvais côté d'une exécution publique s'il n'avait pas été accueilli et planqué pendant près de dix ans à Carohaise, hors de portée de Lancelot, était un atout royal pour lui clouer le bec. Si Séli ne mentionnait presque jamais cette période, Léodagan en usait et en abusait largement, comme une épée de Damoclès désuète qu'il agitait au-dessus de la tête d'Elias pour le faire plier. Le plus étonnant, c'était encore de voir le sorcier serrer les dents et baisser les yeux à chaque fois que l'allusion sortait, lui qui n'était pas habitué à se laisser malmener.

L'enchanteur aurait été bien satisfait de voir que c'était au tour de Léodagan de serrer les mâchoires sans rien trouver à répondre. Merlin, pour sa part, s'en réjouissait assez pour deux.

Arthur, cependant, ne semblait pas se satisfaire des arguments de son druide officiel. Il lança à ce dernier un regard teinté de sévérité.

« Prenez-le dans le sens que vous voulez, une vérité demeure : Elias a désobéi à un ordre direct. Je me fiche de savoir ce qui aurait bien pu se passer s'il n'avait pas quitté son poste. Tout ce que je sais, c'est qu'il l'a quitté, et que Yoan a pu être enlevé à cause de ça. C'est tout. S'il essaie réellement de se racheter en se lançant à sa recherche, c'est tout à son honneur, vous avez raison... mais une décision admirable ne pèse pas très lourd dans la balance face à une vie entière de mauvais choix. »

Heureusement que Merlin avait gardé ses deux mains bien à plat sur la table. Autrement, il serait certainement tombé à la renverse.

« Ah d'accord, parce qu'on est sur une vie entière, maintenant ? siffla-t-il, outré. Ah ben bravo ! C'est pas du tout exagéré, vous avez raison !

- Merlin, vous ne savez pas tout... il a fait des choses quand il était sous les ordres de Lancelot que même vous ne pourriez pas accepter...

- Si on parle de la chasse aux descendants potentiels menée par l'autre taré du Lac, et les gamins empoisonnés à tour de bras, figurez-vous que si, je suis parfaitement au courant ! »

Cette déclaration sembla grandement étonner Arthur, dont les sourcils grimpèrent haut sur son front.

« Vous... vous saviez ?!

- Oui ! Et là encore, au risque de me répéter, vous vous trompez de coupable ! Elias ne savait pas à quoi servait le poison, il a juste reçu l'ordre d'en faire alors il en a fait, point. Du moment où il a su comment c'était utilisé, il a arrêté d'en préparer, ce qui lui a attiré pas mal d'emmerdes d'ailleurs. Vous n'êtes personne pour le juger, alors maintenant, voilà !

- S'il est vraiment pas coupable, comment ça se fait qu'il vous en ait parlé à vous et à personne d'autre ? questionna Léodagan.

- Eh ben déjà je trouve qu'il a eu du nez de pas vous en parler à vous spécifiquement, vu la réaction que ça suscite. Et il m'en a parlé à moi parce qu'on est mariés, au bout d'un moment ! Vous avez des secrets pour vos épouses, vous ?

- Mais occupez-vous de vos fesses ! grogna Arthur, piqué au vif, couvrant avec efficacité le « Je veux, oui ! » de son beau-père. C'est pas de nous dont il s'agit, là, c'est d'Elias ! Bon sang, Merlin, vous allez pas me soutenir que c'est un enfant de chœur, quand même !

- Parce que si on n'est pas un enfant de chœur, on vaut rien, c'est ça que je dois comprendre ? Non, mais d'accord, d'accord ! gesticula Merlin alors que le roi ouvrait la bouche pour répliquer. C'est mieux comme ça, vous avez raison ! Reniez tout ! C'est pas comme s'il vous avait aidé au moment où ça comptait vraiment, pas vrai ? La résistance, la reconquête de Kaamelott, la reconstruction, sauver la vie de Yoan, tout ça, c'est du pipi de chèvre, hein ? Non, allez on oublie tout, c'est plus pratique ! Comme ça vous avez le champ libre pour tout lui mettre sur le dos comme un gros bouc émissaire et ça vous évite de penser à votre propre culpabilité ! »

Merlin avait laissé sa voix gagner en volume, si bien que les derniers mots se retrouvèrent pratiquement hurlés aux visages de ses interlocuteurs. Les joues rouges et le coin des yeux brûlant, le druide tourna les talons et quitta la salle de réunion sans laisser à ses vis-à-vis médusés l'occasion de répondre – ou de l'attraper pour le foutre aux geôles ce qui, il s'en rendrait compte à froid, aurait très bien pu se produire.

Si Mehben, Petrok et plusieurs autres personnes grièvement blessées dans l'éboulement du rempart n'avaient pas autant besoin de lui, Merlin aurait collé une couverture, un casse-croûte et une gourde au fond de sa besace et hop ! Direction la route et les grands espaces ! Aidé de son alliance magique, il n'aurait eu aucun mal à retrouver Elias pour l'aider à traquer Alban, que ça lui plaise ou non. Malheureusement, l'état de certains était bien trop instable pour qu'il s'aventure ne serait-ce qu'à une demie-lieue autour du domaine ; d'après ce que le charme de localisation imprégné sur son alliance lui disait, Elias se trouvait actuellement bien plus loin qu'à une demie-lieue de Kaamelott.

A en juger par l'éclat bleu vif du saphir serti dans l'anneau, le corniaud d'enchanteur se portait très bien. Parfait. Une inquiétude en moins. Merlin se rassura également avec la certitude que le voyage d'Elias serait aussi fructueux que de courte durée. Lorsqu'il avait quelque chose en tête, le meneur des Loups de Calédonie n'échouait jamais, et il ne s'autorisait aucun repos tant que son objectif n'était pas atteint.

C'était presque énervant, tellement c'était inévitable. M'enfin pour une fois que ça servait...

Inconsciemment, sur son trajet de retour au laboratoire, les pas frustrés de Merlin l'amenèrent à la périphérie de la cour Nord.

Malgré l'heure matinale, un contingent d'ouvriers était déjà à pied d'œuvre autour du rempart écroulé, comme une armée de fourmis agglutinées autour d'une boulette de pain tombée au sol. Harnachés dans des nacelles pendues depuis le chemin de ronde fracassé, certains délogeaient les pierres trop branlantes pour les faire tomber, tandis que d'autres badigeonnaient du mortier pour solidifier ce qui pouvait être sauvé de la structure. Une préparation bien nécessaire avant de pouvoir songer à reconstruire.

Merlin ne savait pas exactement quelle avait été la contribution d'Elias au chantier, la veille. Ce qui était sûr en revanche, c'était qu'il restait encore un long chemin à parcourir avant que le mur ne redevienne fonctionnel. Sans parler de la cour elle-même ! Entre les blocs de pierre brisés, la poussière et les débris de toutes les structures qui avaient eu la malchance de se trouver sous la faille, l'endroit était tout bonnement impraticable en l'état. Le sol lui-même donnait l'impression de s'être affaissé sous l'impact des rocs : les quelques pavés qui n'avaient pas été projetés à l'autre bout de la cour étaient déformés, écartés, laissant entrevoir sans mal la terre brune au-dessous comme les bords d'une plaie mal refermée peinaient à masquer la chair à vif. Au niveau des parties les plus dégagées, l'affaissement était net et décrivait un arc circulaire tellement régulier qu'il aurait tout aussi bien pu être façonné de façon volontaire.

Les yeux de Merlin se figèrent soudainement dans son exploration de la zone sinistrée.

De façon... volontaire ?

Une lueur d'intuition s'alluma dans l'esprit du pluri-centenaire. Rapidement, il grimpa sur un échafaudage – ignorant par la même occasion le glapissement d'outrage de l'ouvrier qui s'y trouvait déjà et appréciait moyennement le ballotement imprévu – et, fort de son nouveau point de vue élevé, embrassa les alentours du regard.

Il ne s'était pas trompé. Entre les blocs de pierre et la poussière, le sol s'enfonçait nettement, selon un schéma circulaire presque parfait. Même en tombant toutes en même temps, les pierres du rempart à elles seules n'auraient jamais pu produire une dépression aussi régulière. De la même manière, la force de l'impact aurait du enfoncer les pavés dans le sol, ou les briser sur place. Pas les faire sauter à plusieurs pieds de distance. Seule une force provenant d'en-dessous aurait eu cet effet.

La simple intuition de départ de Merlin se mua en pressentiment.

Se pourrait-il...

Tout en signifiant son départ imminent d'un geste de main nonchalant à l'ouvrier ulcéré qui l'apostrophait dans une langue inconnue, Merlin regagna le sol, la cervelle toujours en ébullition.

Sa priorité allait à ses blessés à charge. Mais à la première occasion, un crochet par les archives s'imposait. En espérant juste que la cartographie des galeries des Semi-Croustillants était rangée à un endroit accessible, et pas ensevelie sous quatre ans d'inventaire des cuisines, comme il le craignait.