Pdv: Minami

Je sentais bien que certains membres de l'équipe étaient mal-à-l'aise autour de moi, je ne savais si c'était pour mes capacités ou pour leur réaction. Sûrement un peu des deux... Riccardo était finalement venu s'excuser au nom de l'équipe, et je savais qu'il était sincère, mais je ne pouvais m'empêcher de me demander si je leur faisais toujours peur.

Victor, au contraire du reste de l'équipe, avait décidé de rester autour de moi, comme à l'époque du 5eme, et je ne savais pas quoi y penser.
Certes, j'appréciais de ne pas être seule, mais les souvenirs qui revenaient ne comptaient pas parmi les plus heureux.
Quoique, celui de la re-décoration en rose de toutes les salles d'entraînement du Sanctuaire était certainement un souvenir que j'apprécierais durant le reste de ma vie.

- Jeanne d'Arc doit être village de Vaucouleurs.

Je continuai de regarder les décombres qui nous faisaient face. Peu importe à quel point je me concentrais sur les bâtiments de pierre éventrés, je voyais se superposer des images indistinctes de flammes et de bataille venant d'une autre époque.
Je savais que la dernière crise avait rapporté la guerre de ma mémoire, mais je ne voulais pas y penser. Surtout que malgré mes recherches, je ne trouvai aucune correspondance avec les guerres qui c'était déroulé quand j'étais plus jeune, et que je n'avais toujours aucun indice sur mon enfance. C'était très frustrant...

- Halte ! Qui va là ?

Par précaution, j'attirais à moi mes capacités, prête à protéger l'équipe. J'étais venue uniquement pour ça après tout. Je fus légèrement rassuré de reconnaître un chevalier français, mais ça ne voulait pas dire qu'ils ne nous feraient rien. Ils étaient en guerre, et nous étions des inconnus. On aurait peut-être dû prévoir une histoire d'ailleurs...

- Nous étions en train de fuir la bataille, et nous nous sommes perdus en cours de route. Nous voudrions rejoindre le village de Vaucouleurs.

Alors que j'étendais mes capacités autour de nous pour être prête à réagir, je sentis un tiraillement, comme lorsqu'elles s'accrochaient à un être vivant. Autant, j'aurais pu me dire que c'était des animaux, autant j'avais comme le sentiment que ceux-là étaient humains. Et qu'ils étaient nombreux et autour de nous.

- Vaucouleurs ? Vous n'êtes pas d'ici, ça ce voit !

D'un geste de la main, je reposais J-P vers le centre du groupe. J'avais raison, il y a avait d'autres chevaliers autour de nous.
Et nous étions encerclés.
Ce n'était certainement pas une bonne nouvelle, ça allait même sûrement être une très mauvaise nouvelle.

Je ne perçus pas totalement l'échange entre les deux chevaliers qui nous faisait face, mais le mot "ruse" se détacha. Et ça, plus qu'autre chose, me disait que c'était une très mauvaise nouvelle.
Sachant comme étaient perçues mes capacités à mon époque, je savais que je serais qualifiée de sorcière si quelqu'un les apercevait. Il fallait moins que ça pour être accusé de sorcellerie en 1427... Pourtant, je continuais de pousser lentement mes capacités hors de moi, directement dans le sol pour qu'elles soient totalement invisibles.
Plus elles s'éloignaient de moi, plus leur contrôle devenait difficile, et toute ma concentration se focalisa sur mon objectif. Je ne voulais plus avoir connaissance de ce qui m'entourait, mais protéger, et ça demandait bien plus d'énergie.
Je percevais les membres de l'équipe me jeter un regard chacun leur tour, alors qu'ils sentaient mes capacités s'enrouler à leurs pieds. Mais aucun ne chercha à s'éloigner, ce pour quoi je leur étais vraiment reconnaissante parce que je ne voulais pas devoir les poursuivre.

- Alors c'est elle Jeanne ?

- Excuse-moi, tu es bien Jeanne d'Arc ?

- Mais comment connais-tu mon nom ?

Si tu savais, Jeanne, si tu savais...

- Je ne l'imaginais pas du tout comme ça...

- Ouais.

- J'ignorais qu'elle portait des lunettes.

- Elle n'a pas l'air d'une guerrière qui mène des hommes au combat.

Le dernier commentaire me fit lever les yeux au ciel. Et nous alors ? On avait l'air de vouloir combattre des gens de notre futur qui est le futur de l'époque passée où nous sommes alors qu'on s'est fait littéralement détruire jusqu'au cerveau par ces mêmes gens ? Non mais quel culot...

- Bonjour Jeanne, je m'appelle Goldie Lemon, enchantée !

- Qu'est-ce que tu fais ?

En voyant Goldie reculer, et l'épée du chevalier toujours dans son fourreau, je ne fis rien, regardant avec une pointe de curiosité ce qu'il allait se passer.

- Prends garde Jeanne, je soupçonne qu'ils soient des espions anglais.

Je n'ai pas pu m'empêcher de rire sarcastiquement, attirant l'attention de tout le monde.

- Oh c'est vrai, envoyons une bande d'une dizaine d'adolescents, voire d'enfants, et qui n'ont donc aucune expérience pour quoique se soit, pour espionner des méchants français alors qu'il est plus que probable qu'ils s'attendent à des espions. Vous savez qu'il n'est jamais bon de sous-estimer ses ennemis ? Surtout que dans votre cas, ils se sont clairement montrés suffisamment forts pour que vous soyez dans une sacrée position de faiblesse. De plus, il est clairement visible que si nous ne sommes pas français, nous ne sommes certainement pas anglais non plus, merci pour nous. D'autres idées que je dois détruire avant qu'on ne puisse continuer notre route ?

Il y eut un petit silence. Les soldats froncèrent les sourcils, visiblement pris au dépourvu.
J'aimais prendre les gens au dépourvu, les petits éclairs de colère pour s'être fait avoir étaient toujours amusants.
Riccardo et Arion échangèrent un regard, me regardèrent, se regardèrent.

- C'est vrai ! On n'est pas des espions anglais.

- Pas des espions tout court.

Je jetais un regard blasé à Victor derrière mon dos. Même s'ils étaient étonnement pertinents, nous avions déjà établi que ce genre de remarque ne fonctionnait ni sur Raimon, ni sur ses opposant. À se demander si le monde devenait fou...

- On vient du futur, on vient demander de l'aide.

C'est une idée foireuse. C'était l'idée de Riccardo. C'était l'idée d'un Raimon.

- Du futur ? Que veux-tu dire par là ?

Une idée légèrement irréfléchie en somme. Pendant que notre capitaine cherchait ses mots pour fournir une explication qui ne nous voyait pas finir au bûcher, Jeanne s'avança jusqu'à lui et chercha à ajuster ses lunettes. Elles n'étaient pas à sa vue ? Hum... Sûrement que les lunettes de l'époque ne doivent pas être aussi performantes que celles de nos jours.

- Vous voulez un bonbon ?

Jeanne tira une bourse de son sac et sortit de petites friandises enveloppées. Goldie fut la première a accepté l'offre. Face à son appréciation, quasiment toute l'équipe attrapa une sucrerie. Arion se retourna pour se précipiter vers Victor et moi. Nous étions les seuls à être resté à l'écart.
Il nous tendit chacun un bonbon.
Je croisais le regard de l'attaquant, à la fois ennuyé et stupéfié. Il était rare que les gens fassent attention à l'ancien impérial, mais Arion était la bonté et la bienveillance personnifiée.

Je glissais la sucrerie dans ma poche, me préparant à suivre le mouvement. D'une manière ou d'une autre, alors que chacun dégustait un bonbon de Jeanne, elle et Riccardo avaient dû discuter, puisque nous pouvions finalement nous rendre à Vaucouleurs avec les soldats français.

La route était aussi pénible que je l'avais prévue, devant faire un détour à chaque fois que nous apercevions un village ou des troupes anglaises. Et il y en avait beaucoup qui s'aventuraient dans la région.
Pourtant, on finit par arriver en un seul morceau à une tour fortifiée qui semblait être le point de chute des français, même si Goldie avait failli compromettre notre arrivée saine et sauve.
Notre nouvel ajout à l'équipe voulait suivre au plus près Jeanne pour lui poser toute une panoplie de questions, et étonnamment, la sainte avait accepté de répondre à chacune d'entre elles.

Seulement, à force de vouloir se rapprocher, la jeune fille avait trébuché en essayant d'éviter un des soldats. Riccardo, qui l'a précédé, se retourna pour la rattraper en l'entendant. Seulement, s'il réussit à l'empêcher de tomber, son pied était resté bloqué par une pierre.
Heureusement, le choc était minime, et d'après ce que j'avais vu sur le moment, il n'y aurait dû n'y avoir aucune fracture, seulement une légère foulure. Assez douloureux pour le gêner, mais rien qui ne serait guéris après quelques jours de calme. Riccardo serra les dents, affirmant qu'il pouvait continuer.
Personne ne le contredit, même si Arion était resté près de lui. Je laissais la marche reprendre avant de me rapprocher de notre stratège. Je posais une main sur son épaule.

- Min ?

Je ne répondis pas, totalement concentré sur ce que je faisais. Je voulais laisser mes capacités couler jusqu'à la cheville blessée, mais contenir suffisamment ce qu'elles faisaient pour ne faire aucune démonstration visible de ce que je voulais faire.

Je sentis le moment exact où mes capacités apaisèrent la douleur, Riccardo poussa un soupir de contentement. Une fois assurée qu'il n'y aurait aucun reste de la foulure, je fis retourner soigneusement mes capacités à leur place.
Le procédé était assez lent, il était plus simple de les déployer que de les restreindre. Le picotement remonta le long de mes bras dans un frisson apaisant.

Ma concentration devint intense quand je perçut une aura autour de mes mains.
Un pincement de peur me prit. Je savais que guerre ou pas, les sorcières finissaient sur un bûcher, et ce n'était pas une expérience que je voulais tenter. Je tirais d'un coup sec sur le lien entre moi et mes capacités et retirais ma main.

Ce ne fut que lorsque je sentis quelque chose agripper mon coude et que le monde se redressa que je réalise à quel point j'étais proche de m'évanouir. Je tournais mon poignet, et fut soulagée de ne voir qu'un 29. Je pouvais normalement tenir jusqu'à l'arrivée. À condition que ça ne soit pas une crise éclair.
Mais j'étais confiante que pour une fois, ça irait.

Je remerciais calmement Riccardo pour son soutien en me retournant rejoindre Victor et Arion qui avait gardé un œil sur nous.

- Hé Min ?

Je lui jetais un regard par-dessus mon épaule avant de voir son regard sérieux. Je me tournais pour lui faire totalement face.

- Je suis désolé d'avoir été en colère contre toi pour ne pas nous avoir dits pour ce que tu peux faire. Vraiment.

Oh. Ce n'était pas vraiment ce à quoi je m'attendais à ce moment-là.

- Ce n'était pas important. Je connais la colère et je m'y attendais.

- Mais tu es partie ?

Je penchais la tête, me demandant ce que je voulais lui dire. Ce que je voulais leur dire. Parce que je savais que Raimon saurait tout ce que je dirais.

- Malgré mon expérience avec la peur, ce n'était pas quelque chose que je gère bien. Maintenant, je suis là pour m'assurer que vous rentrez tous entier, il n'y a pas besoin que nous jouions à être amis lorsque vous ne me faites pas confiance.

Je ne pris pas la peine de regarder sa réaction, je savais qu'il y aurait de la surprise et du déni, et je n'avais pas besoin de le voir.

Après ça, le reste du trajet se passa en silence.

Je basculais ma tête contre le mur et repoussais les larmes qui s'accumulaient au coin de mon œil. Je savais ce à quoi je ferais face en accompagnant Raimon, mais la solitude était un poison que je n'avais pas apprivoisé.