Pdv : Victor

La charrette dans laquelle on s'était entassé pour se rendre à l'audience avec Son Altesse Charles grinçait, et s'ébranlait à chaque bosse du chemin faisant s'entrechoquer les armures que nous avions revêtue.
Jeanne semblait inquiète du résultat de l'entrevue, et comprendre que nous pourrions avoir changé le destin de tout un pays en voyage dans le temps était en fait bien plus inquiétant maintenant que lorsque nous étions dans la salle de détente du club.

Mais Arion, Goldie et Gabi semblait déterminés à rassurer la jeune femme, et s'en sortait relativement bien. Fei et J-P suivaient la discussion avec grande attention.
Il n'y avait que Minami qui ne prêtait aucune attention aux autres. Les seuls moments où elle relevait les yeux de ce qu'elle était en train de faire, c'était pour observer ce qu'il se passait à l'extérieur. Sinon, elle se contentait de continuer un dessin qu'elle avait sorti du sac qui ne la quittait pas depuis nos derniers voyages dans le temps.

J'étais légèrement soulagé de savoir que Riccardo restait à la tour. Je savais qu'il voulait lui parler, seulement, je savais aussi que Minami n'était pas du même avis depuis qu'elle l'avait aidé la veille.
Enfin, il n'y avait pas grand-chose que je pouvais faire, quel que soit leur nouveau problème, et ils étaient plus qu'assez grands pour ne pas avoir besoin d'aide pour le régler. Et j'espérais, assez grands pour ne pas laisser leur histoire entraver notre objectif.

- Nous sommes arrivés.

Les grilles de la forteresse étaient impressionnantes. L'enceinte de pierre que nous avions dû traverser pour les atteindre l'était aussi. En fait, j'avais l'impression que nous étions autant protégés de l'extérieur que prisonnier de l'intérieur.

- C'est maintenant que se décide le destin de la France.

- Ça va, Jeanne ?

En voyant qu'elle ne répondait pas, Goldie s'avança jusqu'à elle.

- Après tout le chemin parcouru, ce ne sont pas ces grilles qui vont t'arrêter, tu vas réussir Jeanne !

- Oui.

Elle ne semblait pas réellement y croire elle-même. À cet instant, la future sainte paraissait ressentir le poids des responsabilités qu'elle avait. Mais elle se mit en route, les yeux rivés sur le bâtiment qui abritait son Altesse Charles.

On nous fit rentrer dans la cour dès qu'on aperçut Jeanne, sans même demander qui l'accompagnait. Jeanne et, probablement, l'un des serviteurs du château se mirent à l'écart pour que la jeune femme puisse demander une audience. Si nous avions réussi à rentrer à l'intérieur, nous n'étions pas encore sûrs de pouvoir rencontrer le seigneur du domaine.

- Goldie, j'ai bien peur qu'ils refusent de me croire.

- Allons, ne te laisse pas envahir par le doute !

- S'il n'envoie pas de renfort rapidement à Orléans, j'ai bien peur qu'il soit trop tard.

Chacun prit un instant pour montrer à Jeanne que nous comprenions parfaitement l'enjeu de ce qu'il pouvait se passer, malgré notre âge.

- Ne t'inquiète pas, je suis sûr que nous pourrons le rencontrer.

- Jeanne, s'ils se rendent compte que tu doutes de toi, tu peux être sûr que cette entrevue ne donnera rien.

Arion, bien sûr, se faisait le devoir de rassurer tout le monde. Gabi était plus focalisé sur l'héroïne de France.

- Je me demande si nous ne nous trompons pas.

Je me retournais pour regarder Minami avec un regard inquisiteur.

- Rien, pour le moment, qui ne soit important.

Hé bien, nous en reparlerons plus tard alors...

- Jeanne d'Arc, Son Altesse Royale vous réclame.

Voilà qui mettait fin à notre attente.

- Je vous suis.

Dès que nous nous mîmes en route, celui qui était venu nous voir nous bloqua le chemin. Ce n'était pas une bonne nouvelle.

- Seule Jeanne est attendue à l'audience.

- Alors permettez-moi de l'accompagner en qualité de valet.

A l'instant où Gabi ouvrit la bouche pour faire sa demande, Minami me contourna pour effleurer le dos de l'armure du défenseur. Seul le minuscule flash de violet me fit remarquer qu'elle avait fait quelque chose. Gabi avait légèrement penché la tête, mais je ne pouvais pas voir si c'était pour écouter quelque chose ou simplement une démonstration de sa détermination à accompagner Jeanne.

- Si c'est un seul d'entre vous, d'accord. Suivez-nous.

Alors que le reste de l'équipe criait ses derniers encouragements aux deux ambassadeurs, je me rapprochais de Minami.

- Qu'est-ce que tu as fait ?

- Inquiet que j'ai pu lui faire quelque chose ?

Je me contentais de la regarder. Nous savions tous les deux que je ne l'étais pas, parce que je l'avais vu prendre des risques pour nous, et parce que j'avais appris à lui faire confiance ces dernières années.

- J'ai laissé une trace sur lui pour m'assurer qu'il va bien.

- Tu peux faire ça ?

- Aucune idée.

Je levai un sourcil. Elle roula des yeux.

- Ce n'est pas comme si je faisais ça tous les jours... Et je n'ai jamais essayé avant.

Certes.

- Bon et bien, puisqu'on doit attendre...

Arion sortit triomphalement un ballon de son sac. De toutes les choses qu'il aurait pu amener... Quoique, quelque part, je n'étais pas vraiment surpris.

- Je propose une partie !

Et puis au moins, maintenant, cette attente allait devenir intéressante.

- Sans moi.

Minami s'assit tranquillement sur un banc pour nous observer. Je pouvais presque la voir essayer de s'assurer de la sécurité de Gaby.

- Mais sans toi, nous sommes impairs.

Pour tout ce qu'on voyait, on aurait dit que Goldie venait de se faire déchirer le cœur. Mais lorsqu'elle voulut insister, Arion lui jeta un simple regard qui l'en dissuada.
Parfois, notre capitaine pouvait presque nous faire peur. Non, en réalité, il pouvait être totalement effrayant. Ajoutez à cela le regard vide de Minami, je comprenais que Goldie ne décide pas d'insister.

- Très bien, alors il suffit de demander à quelqu'un !

La nouvelle libero se retourna pour trouver un nouveau joueur. Maintenant, il allait falloir trouver quelqu'un qui accepte de jouer. Les chevaliers n'allaient certainement pas venir avec nous, et les domestiques seront bien trop occupé par la gestion du château pour prendre du temps avec nous.

- Bonjour monsieur ! Voulez-vous bien jouer avec nous ? Vous verrez, le jeu est simple.

Évidemment, quand il s'agissait des membres de Raimon et du football, rien ne pouvait nous arrêter. Pas même être dans un château au Moyen-âge avec Jeanne d'Arc.

- D'accord, nous nous sommes définitivement trompés.

Goldie tirait sa nouvelle proie au milieu de la cour et le reste de l'équipe l'aidait à expliquer les règles les plus simples.

- Explique.

Elle avait le même sourire qu'elle avait eu à l'époque de son arrivée à Raimon, celui qui disait qu'elle s'amusait de notre ignorance. Celui qui allumait cette lueur dans son regard quand elle nous regardait.

- Hé bien, puisque tu ne diras rien, je vais aller jouer.

Elle fit un vague geste de la main, autant pour me dire d'y aller que pour me montrer que j'avais raison. Je suppose qu'on trouvera bientôt ce qu'elle voulait dire.

- Au fait, faites attention à notre invité, ce serait une très mauvaise nouvelle qu'il soit en colère contre nous. Et quand je dis mauvaise, je veux dire potentiellement catastrophique pour nous comme pour l'histoire. Amusez-vous bien !

Elle s'installa profondément dans le banc et ferma les yeux. Cette fille me ferait avoir des cheveux blancs avant l'heure.

Pdv : Minami

Je sentis Victor me fixait quelques instants de plus avant que Goldie et Arion ne l'appellent pour jouer. Tant qu'il tenait compte de mon avertissement, aucun d'entre eux ne devrait avoir de problème.

Ce qui m'inquiétait cependant, c'était Gaby. J'avais compris qui allait jouer avec le reste de Raimon, ce qui voulait dire que nous ne savions pas qui faisait face à Gaby et Jeanne.

Je tendais mes capacités vers l'intérieur des bâtiments de pierres, à la recherche de cette petite étincelle que j'avais essayé d'accrocher à l'armure de Gaby.

Pourtant, c'était comme si l'épaisseur du mur bloquait ma recherche. Comme si je regardais à travers une vitre opaque. Je tentais de percer cette obscurité par les petites fissures des murs, mais je n'y arrivais pas, je ne pouvais pas me laisser aller comme je le voudrais pour mener cette recherche.
Je ne voulais évidemment pas laisser transparaître la moindre parcelle de mes capacités aux yeux des habitants de ce siècle. Et pourtant, je pouvais sentir qu'il ne me suffirait que d'enflammer légèrement mes capacités pour que chaque parcelle de celles-ci soit comme un phare dans la nuit.
J'avais besoin de trouver une solution. Peut-être qu'avec de l'entraînement, je pourrais rendre l'usage de mes capacités moins visible. Peut-être qu'à l'inverse de me faire chercher, je pouvais faire en sorte que cette étincelle m'attire. Ou je pourrais faire

- Min.

Mes capacités claquèrent en moi pour s'ériger à fleur de peau. Je réouvris les yeux. Arion était penché sur moi, son habituel sourire légèrement éteint. Il semblait se diriger vers mon poignet. Je savais ce qu'il pensait, mais pour une fois, j'allais bien. J'agitais légèrement la main, et à la seconde où il le remarqua son regard était inondé du soulagement qu'il ressentait.

- Je ne suis pas en crise, j'étais juste à la recherche d'une idée.

Il hocha la tête, comprenant instinctivement que je n'en parlerais pas avec lui, ni avec aucune des membres de l'équipe. Sauf peut-être Victor s'il demande. Mais en voyant son regard, je pouvais dire qu'il avait déjà une idée de ce que je ne disais pas.

- Notre nouvel ami veut nous faire entrer et rejoindre Jeanne et Gaby.

- Vraiment ?

Je pouvais voir qu'Arion n'était pas certain de l'idée, et Fei avait un regard qui criait le soupçon. Donc aucun d'entre eux n'avait réellement compris avec qui ils avaient joué. Je n'étais pas vraiment surprise, Raimon n'était pas connu pour une grande capacité d'analyse ou de déduction.
Ils n'avaient pas vécu sous l'influence du 5ème, ils n'en avaient pas eu besoin pour faire face aux monstres de l'institution. Et je pouvais dire que Victor avait une idée bien plus précise qu'eux quand il se contenta de me fixer suite à l'ironie de ma réponse, il savait plus au moins de qui nous parlions.
Il calqua son pas sur le mien, juste derrière Arion et Fei pendant que Goldie et J-P continuaient de discuter avec notre inconnu.

- Tout va bien, il ne nous fera pas de mal. Pas lui.

Arion sembla prendre mon assurance comme vérité, et accepta de se détendre un peu. Fei, lui, semblait plus incertain.
Je ne savais pas pourquoi, mais depuis le musée, il semblait souvent mal-à-l'aise autour de moi. Et je ne savais pas pourquoi, parce qu'il n'avait pas semblé avoir de problème avec mes capacités, juste avec moi. Enfin, il faisait comme il voulait.

- On s'était trompés donc.

Victor était juste amusé quand notre nouvel ami rassura Goldie au sujet de sa crainte des gardes. Qui était parfaitement légitime. Pourtant, juste avant qu'il ne pousse la porte, je sentis mes capacités s'éveiller et se tendre devant moi. Gaby devait être dans l'autre pièce. Est-ce que ça voulait dire qu'une partie de moi s'était bien accroché, mais que j'avais été trop loin ?

Les portes s'ouvrirent presque sans bruit, et Jeanne se précipita vers nous, Gaby essayant de la rattraper mais complètement gêné par son armure.

- C'est un honneur de vous rencontrer, Charles, Dauphin de France.

- Quoi ?

Je jetais un regard à J-P qui avait la bouche ouverte face à la surprise. Je secouais la tête, me détournant d'eux pour me concentrer sur Gaby. Visuellement, il semblait aller bien, tout comme Jeanne, et hormis son armure qui le gênait pour courir, tout avait l'air bien.
L'étincelle que j'avais laissée sur lui n'arrêtait pas de tournoyer pour attirer le reste de mes capacités à aller. On aurait presque dit un chiot qui voulait l'attention, ou Arion à ses débuts à Raimon.

Je suivis le mouvement lorsque Jeanne défendit sa cause auprès du roi, qui lui accordait enfin une entrevue, et pour la première fois depuis que nous l'avions rencontré, je pouvais dire que nous avions affaire avec un roi, et un roi qui sera "le Victorieux".
Il y avait dans son regard quelque chose qui me rappelait un mélange d'Arion et de Riccardo, dans sa prudente détermination. Puis quand il accepta d'aider Jeanne et d'envoyer une armée de secours à Orléans, il y avait cet air décisif. Celui qu'avaient porté les Raimons lors de la finale de la Route du Sacre. Certes, les enjeux ne pouvaient pas être plus différents, mais cette assurance était la même. Et l'histoire serait la même. Nous serions victorieux.