Pdv : Minami
Le futur roi était définitivement quelqu'un d'amusant. Savoir qu'il suivait le cortège qui se rendait à Orléans pour observer les actes de ses subordonnés me semblait une bonne décision, surtout en voyant que les soldats les plus haut gradés grinçaient des dents à chaque fois que Jeanne était dans leur champ de vision, mais aussi une surprise, il ne serait pas connu pour venir sur les champs de bataille. Ça serait même plutôt l'inverse...
La route chaotique ébranla toute la charrette dans laquelle nous étions, et le morceau de charbon que je tenais m'échappa. Je retiens le souffle agacé que j'allais faire presque instinctivement en voyant le trait qu'il avait marqué sur le bord de la page. Déjà que je n'avais pas l'habitude de ce genre d'outils et que je le trouvais difficile à utiliser, voilà que j'allais devoir essayer de trouver un moyen de réparer ça.
Je remerciais distraitement Fei quand il me le tendit, essayant de penser à une solution.
- Min ?
Je relevais la tête, surprise que quelqu'un d'autre que Victor me parle. Sur ces derniers jours de trajet seul lui semblait supporter ma compagnie, même Riccardo avait laissé tomber son idée de me parler, bien que je sois certaine que cet abandon n'était que provisoire. Arion semblait pourtant vaguement curieux quand je le regardais. J'inclinais la tête dans sa direction pour lui indiquer que j'écoutais, perplexe sur ce qui avait bien pu le pousser à rompre mon isolement.
- Lors de notre premier voyage ensemble, pourquoi ce qu'a fait Alpha t'a affecté ?
Oh. Je m'attendais à cette question plus tôt en réalité, mais ces derniers temps n'avaient pas permis une discussion.
- Tu sais bien sûr que c'est mon père qui a écarté la planche ce jour-là.
Arion hocha la tête, ne voyant toujours pas où je voulais en venir. Je sentais aussi que le reste de l'équipe était attentif à ce que j'allais dire.
- Il est revenu toutes les quelques années voir un ami sur l'île, et il en profitait généralement pour jeter un œil à ce que tu devenais.
- Vraiment ?
Je souris en moi-même, sachant que mon père ne s'était jamais montré, à aucun de ces passages. Après tout, on pourrait trouver légèrement étrange, tout de même. Enfin, il s'agissait surtout de protéger le petit garçon de l'époque. Il était devenu d'autant plus curieux quand il avait remarqué la passion d'Arion pour le football et sa détermination à venir à Raimon.
- Vraiment. Lorsque j'avais huit, il était de nouveau sur l'île, vous veniez de quitter la plage avec ta mère lorsqu'il m'aperçut dans l'eau, et il était resté avec son ami. J'étais en train de me noyer. Il m'a sorti de l'océan et m'a emmené à l'hôpital.
Arion et le reste de l'équipe était grave, comme je savais qu'ils le seraient. Je savais que ça ne servirait pas à grand-chose de leur expliquer que j'aurais survécu grâce à mes capacités, tout ce qu'ils retiendront était que j'avais failli me noyer. Je me penchais une nouvelle fois sur mon dessin.
- Où étaient tes parents ? Je veux dire, on dirait que c'était ta première rencontre avec Axel.
Je fixais Riccardo dans les yeux, sûrement plus longtemps que je ne le ferais normalement parce qu'il commença à s'agiter. Pourtant, je savais que j'aurais dû m'attendre à cette question, elle était plus que logique, elle était prévisible. J'avais espéré que Raimon continuerait à me surprendre.
- Je ne sais pas. Personne ne le sait. Les médecins ont dit que le traumatisme m'avait fait perdre la mémoire, et je n'avais aucun dossier, ni même de certificat de naissance. En fait, on aurait dit que c'était comme si j'étais apparue de nulle part au milieu de l'océan d'après mon père.
- Tu as été adoptée.
Il y avait une pointe de crainte dans la voix de Fei qui me fit tourner la tête vers lui. Certes, j'avais été adoptée, mais il n'y avait pas de quoi paniquer. J'étais pas la seule.
- Oui ? Je pensais que c'était déjà quelque chose de connu.
- On avait supposé ça l'année dernière.
Arion hocha vivement la tête pour appuyer les propos de Riccardo, alors qu'Aitor me regardait avec un conflit clair dans les yeux. Je connaissais son dossier, j'avais une petite idée de ce qui le dérangeait. Un simple regard appuyé me suffit pour lui faire comprendre qu'on pourrait en reparler tranquillement quand toute l'équipe ne serait pas focalisée sur chaque mot qui serait prononcé. Sans l'attention de Gabi notamment.
J'avais toujours trouvé amusant à quel point il pouvait chercher à le mettre en colère, et pourtant toujours chercher à avoir son attention. Heureusement pour lui, Gabi avait fini par accepter de supporter son attitude pour lui donner son amitié.
C'était bien la seule raison pour laquelle il n'avait pas totalement ignoré ce qu'avait dit le jeune défenseur avant le voyage temporel. Celui-ci n'avait en fait jamais menti à Gabi, au reste de l'équipe certainement, mais jamais directement à Gabi et les deux le savaient.
- Nous sommes arrivés !
Le cri de Jade nous amena tous à regarder vers la seule ouverture de la toile à l'arrière pour observer. Les gens avaient l'air si maigre, pourtant leur regard éteint semblait retrouver une vigueur nouvelle quand ils apercevaient Jeanne. Elle était leur sauveuse, ils croyaient en elle.
- Il est encore trop tôt.
- Je suis de son avis. Notre priorité, c'est de récupérer après le long voyage que nous avons fait.
Je ricanais suffisamment doucement pour que les chevaliers ne puissent pas m'entendre, mais les personnes les plus proches de moi, notamment Victor, me jetèrent un regard qui me disait de me taire.
- Pourquoi riez-vous ?
Son Altesse s'était arrêté à ma droite, le regard rivé sur ses deux chevaliers qui continuaient de dévaloriser Jeanne.
- Parce qu'ils sont malins. Ils ne veulent pas se battre, ils ont dû vous le laisser entendre. Cependant, ils sont contraints d'obéir lorsque vous déclarez l'ost comme c'est le cas aujourd'hui. Et vous leur avez demandé d'obéir à Jeanne d'Arc, la prophétesse de Dieu. Lorsqu'elle a répondu que ce n'étaient pas les voix qui lui avaient demandé d'attaquer maintenant, ils peuvent légalement et logiquement repousser le combat jusqu'à ce que vous les forciez ou que les Anglais attaquent, je suppose. Bien sûr, le besoin de repos des troupes n'est pas inventé. Du moins, ce ne sont que des suppositions.
Le dauphin de France hocha la tête, légèrement contemplatif. Il n'était pas surpris que nous sachions qui il était, il n'avait pas vraiment essayé de se cacher de nous, il avait même voyagé à cheval à côté de nous pendant une partie du trajet. Et il n'était d'ailleurs pas vraiment offusqué du manque de déférence à son égard, je pense qu'il nous prenait un peu pour des enfants turbulents après son introduction au football l'autre jour.
Voyant que le futur roi n'allait pas intervenir pour contredire ses chevaliers, je me dirigeais vers la charrette. J'attrapais dans mon sac l'un des dossiers que j'avais récupéré au Sanctuaire pour obtenir plus d'informations sur les esprits guerriers pour les garçons.
Malgré le temps que j'y avais passé, je ne m'étais jamais penché sur les recherches qui y étaient menées. J'avais laissé ça à mon père, et de toute façon, il y avait de fortes chances que la moitié me soit complètement obscure. C'est bien pour ça que je me focalisais uniquement sur les esprits guerriers aujourd'hui. Et puis, ça ne rentrait pas vraiment dans ma description de poste.
En sortant de la charrette, je remarquais immédiatement Raimon, perdu au milieu du ballet des chevaliers qui finissaient d'arriver et d'installer le camp. Nous avions besoin de quitter leur chemin avant qu'ils ne décident de nous faire bouger par eux-mêmes.
Pourtant, il y avait une chose que Raimon avait apprise durant la Route du Sacre, c'est d'être toujours solidaire. Enfin, c'était surtout le Sanctuaire qui leur avait appris à se méfier et à se préoccuper des autres membres de l'équipe.
Victor me fit un signe de la main pour me dire de les suivre quand les années supérieures poussèrent les plus jeunes à l'écart de l'agitation. Rapidement, les armures s'éparpillèrent autour de nous, alors que tout le monde s'installait en cercle. Ces morceaux de métal étaient particulièrement encombrant.
Bien sûr, la discussion s'engagea rapidement sur le football et immédiatement, je laissais les murmures du premier débat à ce sujet devenir un bruit de fond, ayant trop l'habitude de leurs discussions.
Les recherches des scientifiques me laissaient pour la plupart perplexe, et pourtant, j'avais une certaine compréhension des esprits guerriers, j'en avais développé deux et je les maîtrisais totalement. En fait, leur méthode de recherche me paraissait logique, même si pas très humaine sur certains points, mais leur conclusion...
Je veux dire, à quel point serait-il probable que le fait de jouer au foot crée une source d'énergie qui s'accroche aux joueurs au point que finalement, l'énergie s'harmonise avec l'esprit du joueur et devient un esprit guerrier, libre d'utilisation ?
Je voyais tellement de problèmes avec cette conclusion que j'avais une page entière de question et de fait qui me paraissait le contre-dire. Et pourtant, je savais que les employés du Sanctuaire étaient compétents, il y avait bien une chose qui allait bien avec cet endroit...
- Min ?
Je m'arrêtais quelques instants de lire les rapports journaliers de l'un des scientifiques, qui avait sûrement mal compris le principe puisqu'il avait fait un croisement entre rapport et journal intime, à mon plus grand agacement.
- Quelque chose que je peux faire pour votre brainstorming sur l'équipe ?
Parce que je savais que tout débat sur le foot avec eux aller finir par l'établissement d'un planning d'entraînement nouveau, et des conseils à essayer de mettre en place pour améliorer l'une ou l'autre des techniques de l'équipe.
- En fait, est-ce que tu aurais un bout de feuille pour nous ?
J'attrapais mon sac et en sortais un carnet vierge que je tendis à Riccardo. Je l'avais emporter pour l'utiliser si le premier était rempli pendant le voyage, mais au rythme où ces scientifiques écrivaient de réelles informations, je pouvais certainement le lui donner.
- Qu'est-ce que tu fais ?
Je penchais la tête vers Ryoma pour voir s'il parlait à moi, ou à Gabi qui venait de s'éclipser, juste suivi de Goldie. Voilà qu'il avait attiré l'attention de tout le monde.
- J'examine les documents du Sanctuaire que j'ai récupéré l'autre jour sur les esprits guerriers.
- Ils sont difficiles ? Parce que tu as l'air passablement excédé.
Je me retiens de rouler des yeux en direction de J-P, je savais qu'il ne comprendrait pas pourquoi sa question m'était irritante.
- Honnêtement, ils me paraissent totalement stupides. Je veux dire, les scientifiques du Sanctuaire étaient bons, et certainement sérieux, ils méritaient leur salaire. Mais ça ? Aucun sens. Je veux dire, l'un d'entre eux me parle de ce qu'il a mangé pour son goûter ! Ça me donnerait presque envie de brûler ces fichus trucs.
En même temps que je parlais, je levais les feuillets vers eux pour leur montrer la quantité de trucs stupides qu'ils avaient écrits. Pourtant, ce qui attira mon attention, c'était la liste des annexes que les rapports citaient. Il y en avait 72. J'avais lu chacune d'entre elles, j'en avais lu très exactement 73. Je le savais puisqu'elles étaient numérotées. J'en avais une de trop ? Ça n'avait encore moins de sens.
- C'est bizarre, ça ne ressemble pas au 5ème.
Je hochais vaguement la tête en direction de Victor, essayant de recomposer le puzzle que ces documents représentaient. En fait, une solution me venait à l'esprit, mais je ne comprenais pas vraiment la cause.
- On a modifié les documents. Pourquoi ?
- Min, tu recommences à parler seule.
Je hochais en direction d'Arion cette fois, n'écoutant que d'une seule oreille ce qu'il disait.
- Pour pas que quelqu'un ne puisse lire ? Il devait y avoir quelque chose à cacher. Mais quoi ? Et quand ? Et qui ?
- Elle fait souvent ça ?
- T'inquiète Fei, ça lui prend souvent quand elle pense à quelque chose, elle a tendance à oublier qu'il y a d'autres gens autour d'elle. Tu devrais la voir dans certains cours...
On me poussa durement l'épaule. Aitor me regarda simplement, sans une once de regret.
- Alors une idée sur ton hypothèse ? Le 5ème n'a pas eu le temps de se préparer au changement de gouvernance, ça ne peut pas être leur agent, si ?
Je répondis par la négative à Victor, et retournais le cahier sur lequel j'avais pris des notes jusque-là. J'inscrivis mes premières déductions et surtout les nombreuses questions que j'avais.
- Gabi part à la poursuite de Jeanne qui est partie sauver Orléans seule !
- Quoi ?
En quelques secondes, Raimon courait au-delà des fortifications de l'armée de secours et avait même dépassé la plupart des chevaliers pour être au niveau du futur roi, à quelques pas de Gabi. Aitor et Riccardo semblaient s'être lancés dans un concours d'insultes, tout en courant, ce qui était impressionnant tout autant pour la quantité de vocabulaire, que la quantité de souffle.
Et puis l'un des conseillers du Dauphin poussa Aitor et moi pour nous dépasser, et on se retrouva à terre.
Cette fois, c'est moi qui aie commencée le concours d'insulte, bien qu'il n'est pas fallu beaucoup d'encouragement pour qu'il me suive. En quelques secondes, nous étions de retour sur nos pieds, essayant de rattraper le reste de l'équipe n'avait certainement pas ralenti et qui avait même plutôt pris de l'avance.
Voir l'équipe Oméga apparaître derrière un mec qui paraissait louche commença à faire naître une fleur de peur en moi. Voir une sorte de mur violet apparaître fit éclore cette fleur en fleur de panique. Quand les deux conseillers heurtèrent ce mur, je recommençais à jurer plus que je n'avais fait pendant toute ma vie.
Si ce crétin avait mis en danger Raimon, j'allais lui faire exactement comprendre à quoi je ressemblais lorsque j'étais en colère. Aitor et moi étions figés juste derrière la barrière, observant le début du match à côté des deux crétins de l'époque.
Je serrais les poings, essayant de ne pas superposer les images du match contre l'équipe zéro sur celui contre tout l'équipe Oméga mixi-maxé. En voyant une grande partie de l'équipe au sol, je me retournais face au conseiller qui se tenait à côté de moi. Je frappais son épaule.
- Ça, c'est pour nous avoir séparés de notre équipe, et ça, c'est pour avoir été la personne la plus stupide que j'ai rencontrée depuis Arion.
Immédiatement après, j'attirais mes capacités à moi, avant de les pousser vers le reste de l'équipe. Je fermais les yeux, n'ayant connaissance que des vrilles de pouvoir qui s'enroulaient autour des joueurs.
- Comment oses-tu
- Oh ferme-la, si vous étiez pas de tels crétins, on n'en serait pas là. Au fait Min, tu brilles. Fort.
Aitor était définitivement mon préféré pour le moment. Il avait cette sorte de capacité à faire taire les autres, avec son regard et les mots qui allaient avec... Et c'était visiblement efficace aussi sur les personnes d'une autre époque. Quant au fait que je brillais. Ah. Bien... Et puis tant pis, de toute façon, il y avait de fortes chances que ce que nous voulions, c'est-à-dire l'aura de Jeanne, arrive pendant ce match, et au pire des cas, j'en avais marre de cette époque !
Je perdais pied avec la réalité, ne vivant que dans ce monde violet qui s'enflammait autour de ceux que je voulais protéger. C'était en fait plus simple que lorsque j'essayais de contenir les effets visuels qui allaient avec. J'avais l'impression qu'une partie de mon esprit était enroulée autour d'eux, s'assurant de restaurer tout ce que je pouvais sentir comme moins bien que parfaitement en forme.
Je prenais sur moi les effets physiques du match et du jeu violent du Protocole Oméga. Le quatrième puisqu'ils étaient sous le contrôle du mec bizarre ?
Peut-être que ce n'était pas vraiment juste, c'était un peu comme dopé toute l'équipe, mais ils étaient tous mixi-maxé, et à ce stade, je préférais eux en vie et dopé par mes capacités, qu'eux détruits par le protocole.
C'était dur d'avoir un effet immédiat sur chacun d'entre eux, la distance et le mouvement ne m'aidait pas.
En fait, seul Gabi était une cible facile. Sûrement les conséquences de l'éclat que j'avais laissé sur lui. C'était brillant, tout semblait être chaud et confortable quand mes capacités s'étendaient autour de moi.
Quelque chose de froid s'appuya sur mes épaules.
- Min ? Toujours avec nous ?
J'ouvris les yeux péniblement, encore groggy par la chaleur de mes capacités qui voletaient toujours autour de moi. Pourtant, le reste de Raimon était face à moi, Victor étant celui qui m'avait sorti de cette sensation de flottement.
Je mis plusieurs secondes à comprendre que s'ils me faisaient face, ça voulait dire que les agents du futur étaient partis, et qu'ils avaient gagné. Et aussi qu'il n'y avait plus besoin que je projette mes capacités. Je tendis la main et les rappelais fermement en moi.
Je remerciais Victor, avant de me diriger vers Gabi. Je tapais l'arrière de sa tête, gentiment tout de même, et lui j'étais un regard semi-noir.
- Espèce d'idiot, la prochaine fois appelles-nous avant de courir tout droit dans le danger.
Il eut au moins le bon goût d'avoir l'air penaud.
- Je vais supposer que tu ne le referas plus. Et aussi que tu as fait le mixi-max avec Jeanne et par conséquent aller chercher mes affaires pour pouvoir revenir à notre époque.
