Bonjour à tous,
Surprise ! Eh oui, j'ai avancé cette histoire plus facilement que prévu, durant le mois de janvier.
Merci à Godess of the galaxy pour son commentaire sur le chapitre précédent. Contente que le traitement de la jalousie t'ait plu. J'avoue que le chapitre 11 était un peu un défouloir pour moi, j'avais envie de m'énerver un peu sur Rocket. Je trouve que, malgré toutes les conneries qu'il peut faire dans la série, il se prend étonnamment peu de retour de flammes dans la figure. Du coup je lui ai fait mon retour de flamme personnel. non mais.
Et également, un grand merci à Memori Plume, que j'ai complètement oublié de citer dans le mot de l'auteur précédent ! Désolée pour le délai, ton petit mot m'a fait chaud au coeur.
Pour introduire rapidement ce chapitre 12, eh bien, encore une fois, je pensais mettre plus d'action, et puis les passages que je souhaitais mettre avant ont pris une ampleur que je n'avais pas anticipé correctement, donc... L'action sera pour plus tard !
Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 12 :
Second Souffle
Micro-Ice scrutait l'eau de la rivière, le nez à quelques centimètres à peine de la surface glacée. Le jour n'était pas encore levé, si tant est que le jour ait une quelconque signification sur ce monde étrange, mais les fleurs de feu commençaient doucement à refermer leurs coquelets. La luminosité – ou plutôt, les couleurs ambiantes – ne tarderait pas à changer. Cependant, son reflet ne changerait pas. Pas tant qu'il serait le seul debout en cette nouvelle « matinée ».
Il eut un léger soupir et des ridules aqueuses vinrent barrer son image, mais elles non plus ne changèrent rien à ce qu'il voyait. Il était épuisé. Depuis combien de temps était-il coincé sur ce monde ? Cinq jours ? Six ? Il avait déjà perdu le compte, alors qu'on en était encore à l'ordre de grandeur d'une semaine. Ridicule. Il était ridicule. De croire qu'il pouvait tenir le coup. De croire qu'il pouvait veiller sur des enfants. Sur Mei. Il était terrifié. Parfois, il se réveillait la nuit en étant persuadé qu'un fauve en furie était en train de les attaquer. Parfois, il espérait que ce soit le cas. Pour que l'angoisse s'achève.
Ça ne faisait qu'une semaine.
Ça faisait déjà une semaine.
Un craquement retentit dans son dos et il plongea sans hésitation la tête dans l'eau froide. Une myriade d'aiguille se planta dans la peau de son visage et ses poumons se mirent rapidement à le brûler, mais il ne refit surface que lorsqu'il fut certain de pouvoir sourire aussi naturellement qu'à son accoutumé. Alors seulement, il rejeta son crâne ruisselant hors de l'eau, en arrosant au passage les alentours.
« Ça fait du bien ! » s'exclama-t-il en secouant ses cheveux dans tous les sens.
Cependant, lorsqu'il se retourna, il ne vit pas l'un des enfants, ou même Mei, devant laquelle il mettait un point d'honneur à faire preuve d'un minimum de courage, mais Sharky. Il laissa immédiatement retomber son masque. Les commissures de ses lèvres descendirent de plusieurs centimètres pour laisser de nouveau la place à son expression de lassitude morose.
« Oh, c'est vous, » commenta mornement Micro-Ice.
Le petit journaliste dut se croire à l'origine de son changement d'humeur, puisqu'il s'immobilisa, apparemment indécis quant à la conduite à tenir.
« Allez-y, approchez. Vous vouliez me parler, non ?
- Je… peux m'en aller, si vous voulez. »
Bizarrement, la proposition tira un éclat de rire au garçon, ce qui laissa le cyclope perplexe.
« Faites pas cette tête ! s'excusa à demi le petit brun. J'ai juste pas encore l'habitude de vous voir faire preuve de considération envers les autres ! »
Le journaliste se renfrogna et, bien qu'il ait depuis longtemps passé l'éponge sur ses exactions, sa réaction fit soupirer Micro-Ice :
« Jouez pas les victimes, Sharky. Vous pouvez pas agir comme vous le faites et faire du mal aux gens et ensuite vous attendre à ce que tout soit oublié comme ça.
- Je n'ai jamais fait de mal à personne ! s'exclama le cyclope, avec une véhémence qui surprit le jeune homme.
- Beaucoup de gens considèreraient qu'espionner les autres et afficher leur vie privée dans la presse consiste justement à leur faire du mal.
- Je n'ai jamais rien exposé de bien sérieux ! Et puis c'est facile de dire ça, pour vous, il faut bien vivre ! »
Le petit brun le dévisagea durement, jusqu'à ce que les joues du journaliste arborent une jolie teinte vert bouteille, mais il ne baissa pas les yeux.
« Quoi ? reprit-il avec un aplomb étonnant. Vous allez me dire que dévoiler la maladie de Rocket en avant-première vous a coûté la coupe de Paradisia et que vos cascades en kite surf ont détruit votre réputation ?
- Je pensais plutôt à Sinedd, à vrai dire. »
À sa grande surprise, Micro-Ice observa le cyclope se ratatiner sur lui-même. Vu la façon dont l'échange avait démarré, il ne s'était pas attendu à le voir se sentir coupable. La suite l'étonna encore davantage, si c'était possible :
« Je ne pensais pas que ça l'atteindrait, murmura-t-il, piteux.
- Il se croyait orphelin ! s'écria le petit brun, estomaqué.
- Oui, ben il n'avait pas l'air d'en souffrir ! se défendit maladroitement Sharky.
- Mais évidemment, qu'il n'avait pas l'air d'en souffrir ! Il met un point d'honneur à ne pas dévoiler ses faiblesses ! Vous pensiez vraiment qu'envoyer des escrocs jouer le rôle de ses parents morts ne lui ferait ni chaud ni froid ?
- Je ne savais pas que c'était des escrocs ! Je vous le jure ! C'est juste que… »
Les oreilles démesurées du cyclope s'affaissèrent tandis qu'il baissait l'oeil.
« Juste que ? le relança doucement le Snowkid.
- Je me suis dit que… ce ne serait pas très grave si je ne vérifiais pas… »
Micro-Ice soupira. Il imaginait déjà Mei s'énerver et cracher au journaliste que, quand on avait un minimum d'éthique, on vérifiait ses informations avant d'en tirer du profit. Seulement, il n'était pas Mei. Évidemment, il ne cautionnait pas les actions de Sharky et, même s'il n'avait objectivement jamais rien dévoilé de grave ou de réellement compromettant, il aurait fortement apprécié l'annulation de sa carte de presse et la production d'une loi qui lui interdirait de se servir d'un appareil photo. Néanmoins, Sharky n'était pas quelqu'un de volontairement méchant et, puisqu'il prenait sur lui de faire son mea culpa, bien que d'une façon détournée et maladroite, il avait plutôt envie de lui tendre la main.
« Vous êtes pas un mauvais gars, Sharky. »
L'œil et les oreilles se redressèrent légèrement.
« Vous êtes juste un peu bête.
- Non mais dites donc, vous ! »
Le petit brun se mit à rire alors que le cyclope éclatait en récriminations. Il n'aurait pas parié dessus, mais, à défaut d'avoir calmé ses angoisses, la discussion lui avait un peu remonté le moral.
Bien que beaucoup de ses actions soient discutables moralement parlant, Sharky n'était finalement pas aussi peu fiable que ce qu'il avait cru en arrivant. Il l'avait déjà montré ces derniers jours : il faisait sa part comme les autres et, surtout, prenait son rôle de goûteur très à cœur. Micro-Ice commençait même à regretter de l'avoir forcé à l'endosser, ils avaient à priori suffisamment validé d'aliments pour arrêter de prendre des risques, mais Sharky devait probablement avoir trop peur de paraître inutile s'il quittait ce rôle dangereux. Il n'avait pas totalement tort, pour un homme qui avait choisi de gagner sa vie par l'espionnage, il était incroyablement maladroit, mais ce n'était pas comme si qui que ce soit était réellement utile, ici.
Pourtant, ils s'en sortaient plutôt bien, avec leur système D. Leur nouvelle localisation ne changeait pas grand-chose à leur sort général – à part peut-être qu'on mettrait plus longtemps à les trouver si les secours arrivaient du même point de départ qu'eux, mais Micro-Ice espérait qu'ils avaient laissé suffisamment de traces de leur passage dans la forêt pour être à peu près faciles à suivre – mais elle leur avait offert deux ou trois avantages bienvenus, à commencer par sa végétation. Les fleurs incandescentes leur rendaient bien des services, grâce au feu qu'elles leur fournissaient. Ils n'avaient plus à s'inquiéter d'une possible baisse des températures et pouvaient désormais faire cuire leur nourriture. De plus, ils maintenaient en permanence un feu de plantes qui ressemblaient à des roseaux, abondants aux abords de la rivière, à une distance raisonnable de leur nouveau bivouac. Ils avaient découvert par hasard que le végétal produisait une intense fumée verte en brûlant et s'étaient dit qu'ils ne perdaient rien à signaler leur présence par ce biais. Ils imaginaient mal les prédateurs comprendre ce genre de signaux visuels.
La proximité de la rivière n'était pas une nouveauté, elle, mais les cavernes étaient un apport non négligeable. Jusqu'à présent, le climat ne leur avait pas causé de soucis, mais un abri solide était toujours bon à prendre et, si elle avait réellement paru bien construite, Micro-Ice n'était pas complètement mécontent de troquer leur cabane artisanale pour une structure en pierre. Il dormait beaucoup mieux depuis qu'il n'avait plus peur de se prendre une branche sur la figure.
Il soupira encore. Ça devenait un peu trop une habitude, ces derniers temps.
« Vous vouliez me parler, du coup ?
- Euh, je… Je voulais savoir si vous pensiez que… Mei resterait longtemps en colère…
- Oulah, oui ! Cette fille a un caractère de cochon, quand elle s'y met, c'est la pire ! »
La tête désespérément déconfite de Sharky lui causa un nouveau fou rire.
« Vous en faites pas, allez. Je vous l'ai dit, vous pouvez pas vous attendre à ce que tout soit oublié comme ça, mais dans le fond vous êtes pas un mauvais gars. Mei va sûrement continuer à vous mener un peu la vie dure, mais elle n'ira jamais bien loin, c'est pas son genre non plus. Elle sait qu'on a d'autres chats à fouetter que votre éducation. »
Pour la seconde fois, Sharky eut l'air de vouloir s'insurger, mais le sourire rayonnant de Micro-Ice désamorça sa réaction.
« Bon, je vous laisse, j'ai prévu d'aller pêcher, moi. »
Le journaliste grogna un vague assentiment, et le petit brun se dit qu'il lui avait donné du grain à moudre. Après tout ça, Micro-Ice était curieux de découvrir ce qu'il ferait paraître dans la presse à son retour. Il espérait qu'il le saurait vite. Il en doutait cependant fortement.
Son humeur s'assombrissait déjà à vitesse grand V, mais il se força à arborer une expression, sinon joyeuse, au moins sereine lorsqu'il rejoignit l'entrée des grottes qui les abritaient désormais.
« Bonjour tout le monde ! lança-t-il à la cantonade, aux quelques enfants déjà levés qui prenaient un petit-déjeuner de fruits (comme toujours depuis qu'ils avaient atterris sur cette fichue planète). Je vais retourner faire une tentative de pêche, des gens veulent m'accompagner ? »
Il y eut quelques regards hésitants – pas de réactions insolentes, Olukine et Sylphe dormaient encore –, mais pas de grand signe d'enthousiasme. Partir seul n'aurait pas gêné Micro-Ice, bien au contraire, même, mais il se serait sentit un peu trop coupable de laisser Mei se charger de toutes leurs têtes blondes. Aussi décida-t-il d'insister :
« Personne ? Je compte monter au sommet de la cascade, aujourd'hui, pour voir si j'ai plus de succès. Il y a sûrement une jolie vue, là-haut. »
Quelques hésitations supplémentaires, puis Eolius et Millicent se levèrent doucement. Micro-Ice s'apprêtaient à leur dire en souriant d'aller chercher deux des pseudos cannes à pêche qu'ils avaient bricolé trois jours plus tôt, sans grand succès jusque-là, lorsqu'il nota le regard insistant qu'ils posaient sur Rochelle. Intrigué, il observa tour à tour les trois enfants jusqu'à ce qu'Eolius prenne la parole :
« Tu viens avec nous, Rochelle ? »
La petite Xzionnienne sursauta avant de se lever, tête baissée, en marmonnant une confirmation à peine audible. Perplexe, Micro-Ice s'abstint de tous commentaires et se contenta d'accompagner le trio au sommet de la cascade.
Ils n'avaient pas trouvé le chemin tout de suite, les lianes sanguines qui dégoulinaient contre la falaise obsidienne l'avaient masqué aussi bien qu'un rideau de velours. Néanmoins, ils avaient cherché assez vite comment monter pour obtenir un point de vue en hauteur sur leur environnement immédiat et ils avaient fini par mettre à jour la voie naturelle qui grimpaient entre les grottes. Encore une fois, Micro-Ice s'était trouvé en désaccord avec Mei. Son amie trouvait le cheminement féérique, avec ses marches accidentées, noires comme la nuit, le pan de végétation écarlate qui le bordait et la lumière rosée qu'il laissait traverser. Lui le trouvait juste malsain et casse-gueule. Chacun son truc. Cependant, il se faisait violence pour l'emprunter, parce que c'était libérateur, d'atteindre le sommet. Ils n'étaient pas si haut et le paysage continuait à perte de vue par la suite, aussi mystérieux et angoissant que partout ailleurs, mais le décor en contrebas se révélait d'un seul coup et ça, c'était grisant.
Micro-Ice sortit avec joie de la protection des plantes rouges et, cheveux au vent, il contempla leur « nouveau monde ». Il voyait les quelques structures qu'ils avaient construites et entreposées devant les grottes, il voyait les coquelons des fleurs, déjà refermés avec le levé du jour, il voyait la rivière s'éloigner paresseusement vers la jungle qu'ils avaient traversée. Ce spectacle-là, oui, il voulait bien le dire, qu'il le trouvait beau.
« Bon, allez ! s'exclama-t-il en se souvenant des trois enfants qui l'accompagnaient. On va remonter un peu la rivière, je suppose que c'est pas très bon pour la pêche d'être aussi près d'une cascade. Enfin, je dis ça, j'en sais rien. Y en a pas un de vous qui a un parent pêcheur ? »
Il nota les regards que Millicent et Eolius jetèrent à Rochelle, mais la fillette garda la tête baissée, les yeux rivés sur la canne à pêche artisanale qu'elle tenait entre ses petits doigts bleus. Il hésita à la questionner directement, il savait qu'elle était très introvertie, mais avait cru comprendre que les deux autres étaient ses amis, leur présence en petit comité devrait plutôt calmer sa timidité. Cependant, il choisit finalement de garder le silence. Il n'avait pas vraiment besoin de la réponse, il doutait d'attraper quoi que ce soit, même avec des conseils de pro sur l'emplacement idéal. Au lieu de ça, il choisit de se mettre simplement en marche, avec un encouragement jovial pour la petite troupe.
Il ne les fit pas marcher très longtemps, juste assez pour voir le courant diminuer un peu, avant de leur proposer de s'asseoir sur la berge et de jeter leur ligne à l'eau. Les trois enfants obéirent sans rechigner et ils se mirent à attendre. Jusqu'à ce qu'Eolius brise timidement le silence et demande à mi-voix :
« Vous ne… vous ennuyez pas, monsieur Micro-Ice ?
- Urgh, pitié, je sais que je n'arriverai pas à vous faire abandonner le vouvoiement, mais passez-moi les « monsieur » ! »
Son exclamation fit rire Millicent et sourire le garçon, mais il ne reprit pas sa formulation, au grand désespoir de Micro-Ice.
« Vous en avez marre ? Vous voulez rentrer ?
- Oh, non ! C'est juste que vous êtes… enfin, vous donnez plutôt l'impression d'être, euh… très actif ? Dans votre temps libre ? La pêche, c'est… Enfin, j'imaginais plus Thran…
- Et lui, il n'a pas de monsieur ? grommela Micro-Ice.
- Ben il est pas là, rétorqua Eolius en haussant les épaules.
- Touché ! Bon, pour te répondre, la pêche aurait certainement pas été mon premier choix d'activité sur Akillian, mais ça fait toujours du bien d'être un peu au calme, de temps en temps. Et quant à Thran, oublie la pêche, pour lui, il a horreur d'être inactif. Il accepterait d'y aller seulement s'il peut emporter son ordinateur et coder trois jeux vidéos et deux IA de pilotage révolutionnaires. »
Ils continuèrent de discuter un peu, Millicent, Eolius et lui. Les deux enfants lui posèrent pas mal de questions, sur les Snowkids et le football, encouragés par ses réponses volontaires et riches en détails. Micro-Ice finit par se rendre compte qu'il était content de pouvoir parler avec eux comme ça et partager sa passion. Il se rappela que c'était ce qu'il espérait quand il avait accepté d'aider D'Jok avec son école. Avant que tout n'implose.
Soudainement rattrapé par ses idées noires, il prit pour excuse de regarder Rochelle, pour se détourner des deux autres. La petite xzionnienne n'avait rien dit depuis leur arrivée – depuis leur départ du camp, voire depuis son réveil, même – et pêchait en silence un tout petit peu plus loin.
« Dites, tous les deux, vous êtes amies avec Rochelle, pas vrai ?
- Oui, on est dans la même classe, répondit Millicent.
- Et… elle va bien ? »
La rouquine baissa la tête et Eolius lui tapota l'épaule.
« Elle a du mal, répondit-elle finalement, d'une voix faible. Rochelle, elle est très timide. Elle a toujours peur de parler devant des gens, et avec les adultes c'est encore pire. Elle ne voulait pas venir au club, à la base. Quand on jouait dans le parc du Genèse, elle s'amusait bien, alors Eolius et moi on a insisté pour qu'elle s'inscrive avec nous… Elle ne voulait pas venir. »
Micro-Ice se mordilla les lèvres. Les deux enfants devant lui se sentaient si coupables, cette vision lui serrait le cœur.
« Est-ce que vous nous en voulez ? demanda-t-il subitement.
- Hein ?
- On ne dit pas hein, on dit comment. »
Le deux paires d'yeux ronds qui lui répondirent le firent rougir.
« Hum, désolé. Mauvais réflexe transmis par ma petite maman. Est-ce que vous nous en voulez, du coup ? Aux Snowkids ? À Mei et moi ? D'être ici ?
- Ben, non, répondit Millicent en fronçant les sourcils.
- C'est pas comme si c'était de votre faute, surenchérit Eolius, tout aussi perplexe.
- Vous voyez ? Je suis sûr que c'est exactement pareil pour Rochelle. Ce qui s'est produit n'est pas de votre faute, même si c'est parce que vous avez insisté qu'elle est ici. D'ailleurs, c'est une habitude, entre vous trois, non ? Vous la poussez à accepter des activités qu'elle est trop timide pour tenter et vous l'aidez à se dépasser.
- P…pourquoi vous pensez que c'est une habitude ? bafouilla Eolius.
- Oh, euh, habitude, c'est peut-être exagéré, mais c'est parce que vous l'avez encouragée, qu'elle est venue pêcher. J'ai simplement conclu que c'était quelque chose de… ouais, d'habituel…
- Ben c'est que… e-elle aime bien la pêche… se justifia maladroitement le garçon.
- Eh, inutile de t'expliquer, je trouve ça plutôt sympa, de l'encourager à surpasser ses peurs ! »
Les deux enfants se regardèrent, avant de lui offrir des sourires hésitants.
« Bon, du coup, j'ai besoin de votre avis. »
Deux paires d'yeux interrogatives le dévisagèrent.
« Est-ce que j'essaye de parler à Rochelle, pour l'encourager moi aussi, ou est-ce que je la laisse tranquille ?
- Euh…
- Ben… »
Sa proposition sembla plonger ses pupilles dans la plus profonde confusion et ils s'avérèrent incapables de statuer sur la question. À la fois touché et amusé par leur préoccupation pour leur amie, il se leva avec un sourire rayonnant et alla s'asseoir un peu plus loin, à côté de la petite xzionnienne qui leur causait tant de tracas.
« Les autres m'ont dit que tu aimais bien pêcher. »
Il crut que la fillette allait tomber à l'eau sous le coup de la surprise – et put presque voir Millicent écraser une main sur sa figure enfantine.
« Désolé ! s'exclama-t-il, penaud. Je ne pensais pas te faire peur, je croyais que tu m'avais vu approcher ! »
La fillette rentra la tête dans les épaules sans rien répondre. Micro-Ice avala péniblement sa salive, plus très sûr d'avoir pris la bonne décision.
« Pardon, je pensais venir te parler un peu, histoire de ne pas être targué de favoritisme, plaisanta-t-il maladroitement. Mais je risque sûrement de faire fuir les poissons… Sauf si c'est une légende urbaine… »
Le silence tomba sur eux quelques instants et le jeune homme commença vraiment à regretter sa décision, lorsque Rochelle se décida enfin à répondre, les yeux toujours baissés sur sa ligne :
« Ils fuient… si le bruit est pas normal… S'il y a souvent des baigneurs pas loin, ils ont pas peur des voix… Ici, ils ne doivent pas en entendre beaucoup… Mais la cascade fait du bruit, alors… »
La fin de sa phrase se noya doucement dans le fracas lointain de l'eau.
« Rochelle, relança Micro-Ice, d'une voix douce, les yeux plongés dans le courant devant lui, je vais pas t'embêter très longtemps, si tu préfères rester tranquille.
- Euh, je… ! s'écria étrangement la fillette, avant que sa voix ne se coince dans sa gorge.
- Ne t'inquiète pas, la rassura gentiment le Snowkid. Il n'y a pas de mal à être timide, ou à ne pas vouloir parler tout le temps. Tiens, regarde Mei, elle aime bien s'isoler aussi.
- Oui… »
Le silence retomba entre eux et Micro-Ice tâcha d'oublier qu'il se sentait atrocement gêné et que Rochelle ne devait pas être mieux lotie que lui. Il observa la fillette à la dérobée. Les joues d'un joli bleu foncé, elle restait cependant concentrée sur l'eau et donnait du mouvement à sa ligne grâce à des petits coups de poignets. Il tenta de l'imiter, mais ne parvint qu'à donner des grands à-coups au manche. Il entendit un pouffement de rire étouffé par une toux étranglée.
« Je m'en sors pas très bien, hein ? déclara-t-il, penaud.
- S…Si ! »
Cette fois-ci, ce fut à lui d'éclater franchement de rire.
« Inutile de ménager mon ego ! J'ai jamais vraiment pêché, le talent n'allait pas tomber du ciel. Ça m'est déjà arrivé pour le football, faut pas trop en demander, dans la vie ! »
Rochelle lui sourit timidement.
« Toi par contre, reprit-il, en sentant qu'il était sur la bonne voie pour l'aider à se détendre, tu as l'air de t'y connaître, pour la pêche.
- Oui… J'aime bien ça. Ma maman m'emmène avec elle en barque, des fois. »
Elle baissa la tête.
« On devait y aller ce weekend. »
Micro-Ice sentit une boule de plomb lui tomber sur l'estomac.
« Monsieur Micro-Ice… »
Il ne releva pas le monsieur, cette fois-ci. Il avait bien trop peur de ce que la fillette allait lui dire ensuite.
« Vous pensez qu'on rentrera un jour ? »
C'était peut-être bien la première fois qu'elle le regardait franchement. Ses yeux entièrement bleus crépitaient légèrement. Micro-Ice se dit qu'elle devait retenir ses larmes de toutes ses forces. Il voulait être honnête, lui dire qu'il n'en savait pas plus qu'elle, qu'ils ne rentreraient peut-être jamais, mais il était l'adulte. Il ne savait pas si c'était le bon choix, s'il se montrait lâche ou, au contraire, courageux, mais une petite voix intérieure qu'il n'avait encore jamais entendue lui assena qu'être adulte, c'était aussi savoir choisir quand est-ce qu'il fallait se montrer rassurant.
« Oui. Oui, on rentrera un jour, j'en suis certain. »
D'une certaine façon, il eut l'impression que Rochelle savait qu'il lui mentait, mais que sa réponse la réconfortait quand même. Peut-être qu'il ne faisait que voir ce qu'il voulait voir.
Il voulut lui poser une main sur l'épaule, mais elle se détourna pour se frotter les yeux du revers de son poignet avant de lui retourner une tentative de sourire pas très convaincante. Micro-Ice lui répondit plus ou moins avec une expression du même registre et elle se mit à rire, lorsque, soudain, sa ligne bougea et lui arracha une exclamation de surprise adorable.
Son attention brusquement ramenée sur la rivière, elle raffermit sa prise sur le manche de la canne artisanale.
« J'en ai un ! s'écria-t-elle, incrédule. J'ai un poisson ! »
Millicent et Eolius accoururent, en poussant à leur tour des exclamations de surprise et de joie.
« Ah, mince ! Qu'est-ce qu'on fait ? paniqua à demi Micro-Ice, qui se rendait compte n'avoir jamais réellement pensé qu'ils auraient une prise.
- On laisse Rochelle gérer ! » se réjouit Eolius.
Coupé dans son élan, le petit brun se remit à observer la fillette. Elle levait haut sa canne et la laissait partir en avant pour ensuite la tirer doucement vers elle et recommencer. Elle fit durer longtemps son manège, sous les encouragements enthousiastes de ses amis. Puis, d'un seul coup, elle tira un énorme poisson de l'eau et le projeta sur la berge. Son intense couleur violette les cloua un instant sur place. Ses écailles luisaient, comme parcourues par des filaments de lumière opalescente. Il était magnifique.
Il était magnifique et tressautait surtout dans tous les sens, à tel point que Micro-Ice se jeta dessus sans réfléchir, de peur qu'il ne retombe dans la rivière. L'animal faisait presque la taille des enfants, c'était un miracle, que Rochelle ait réussi à le tracter hors de la rivière ! Incapable de penser, il se contenta de l'immobiliser de toute sa force sans savoir quoi faire de plus, jusqu'à ce que la fillette ne vienne le sauver en écrasant une pierre sur la tête de l'animal. Il y eut un dernier sursaut, puis les filaments s'évanouirent.
« Ok, souffla Micro-Ice, haletant, après un court silence. Ok. Vous avez tous vu ça ?
- C'était… un Fluide ?
- Comme pour les chenilles… »
Les trois enfants contemplaient la prise, estomaqués.
« On… va dire qu'on s'en fiche, décida le Snowkid, un peu sous le choc, lui aussi. Je veux dire… Rochelle a attrapé un poisson ! »
Il se mit à pousser des cris de joie sans queue ni tête et, après une brève hésitation, Eolius et Millicent le rejoignirent. Rochelle prit une ravissante teinte d'encre de chine, mais après plusieurs minutes de ce traitement, elle se mit à rire et à danser avec eux autour de la preuve de sa victoire.
Micro-Ice espérait que les animaux de ce monde étaient comestibles. En tout cas, il l'espérerait plus tard. Pour le moment, il regardait ses trois élèves rirent aux éclats. Il arrivait presque à se dire que tout irait bien. Pour eux tous.
