Bonjour à tous,

Encore une fois, ce chapitre arrive après un peu d'attente. J'espère que ça ne vous décourage pas dans la découverte de cette histoire et que vous avez les derniers éléments un minimum en tête :)

Je n'ai pas grand chose à dire pour introduire ce chapitre, alors je vais vite vous laisser en compagnie de nos disparus, qui commencent à être à bout de nerfs. En espérant que le chapitre vous plaira.

Sur ce, bonne lecture.

Edit : Désolée pour le bug de formatage et pour le temps que j'ai mis à le corriger. Merci à Eryalk de m'avoir prévenue, même si j'ai d'abord mal lu son message et que j'ai mis deux mois à corriger le problème :p


Chapitre 16 :

Sous Terre

La nuit était tombée depuis longtemps. Peut-être même qu'on était plus proche du lever du jour, désormais. Micro-Ice n'était pas sûr. Se réveiller la nuit lui arrivait souvent, et ça ne l'avait jamais réellement gêné. Il regardait l'heure sur son holophone puis, dès que sa tête retombait sur l'oreiller, il se rendormait aussi sec. Le problème, c'est qu'il n'avait pas son holophone avec lui, sur cette planète étrange et hostile où il était désormais coincé. Sans holophone, pas d'heure, et sans heure… Sans heure impossible de se rendormir. Allez savoir pourquoi.

Micro-Ice soupira et se leva en silence. Il préférait sortir de la grotte plutôt que de se tourner et se retourner au milieu des corps assoupis. Il ne se rendormirait pas ou, au moins, pas dans l'immédiat et il n'avait pas envie de tirer quelqu'un du sommeil avec ses roulements agacés. Et puis, aussi haïssable soit-elle, la planète était jolie, de nuit. Surtout là où ils avaient dressé leur campement.

Les fleurs de feux brûlaient paresseusement sous le ciel noir et projetaient des lueurs dansantes dans le lit de la rivière. Malgré son côté menaçant, la falaise apportait une majesté certaine au paysage. Quant à la forêt… La forêt était toujours aussi intrigante. Évidemment, elle était dangereuse et abritait des fauves bien plus meurtriers que ce qu'ils avaient cru de prime abord – il était loin, le temps où ils pensaient que l'animal le plus effrayant était une chenille carnivore géante exhalant du Fluide – mais elle était sauvage et belle et… on avait envie de s'y perdre, voilà tout.

Micro-Ice s'approcha de l'orée des arbres. Il n'allait pas s'enfoncer sur leur canopée, il avait bien retenu les avertissements de Mei et n'était pas stupide au point de tenter la chance. Cependant, il ne risquait rien à simplement faire quelques pas en direction de ces arbres flamboyants qui devaient encore cacher bien des mystères.

Il faillit tomber en arrière lorsqu'un éclat bleu attira son regard. Pendant un instant, la peur lui lacéra les entrailles à l'idée que les créatures visqueuses dont avait parlé sa coéquipière aient déjà pu les retrouver. Son angoisse s'apaisa doucement pour être remplacée par de l'émerveillement lorsqu'il identifia ce qu'il avait vu.

Un cerf. Ou plutôt… un cerf féérique ? Pour Micro-Ice, l'animal qu'il avait sous les yeux se rapprochait indubitablement de celui qu'il avait vu dans les zoos d'Akillian. Et, d'une certaine façon, il n'avait rien à voir. Ses membres étaient élégamment effilés, ce qui le rendait moins imposant, mais aussi étrangement plus impressionnant. Sa fourrure était d'un blanc qui tirait sur l'argenté, et sa couleur opalescente faisait particulièrement ressortir ses yeux, d'un noir luisant. Ses bois aussi étaient noirs, mais ils… brillaient ? Majestueusement étendus vers la cime des arbres, ils étaient entourés d'un discret halo, comme s'ils dégageaient de la lumière, mais une lumière qui semblait assombrir plutôt qu'éclairer.

Émerveillé, Micro-Ice contemplait l'animal sans oser bouger, de peur de le faire fuir. Il aurait voulu s'approcher pour mieux le voir, pour le toucher, peut-être, mais il avait le sentiment que même respirer trop fort pouvait briser l'instant magique qu'il était en train de vivre. Puis un bruit retentit loin derrière lui et tout fut brisé. Le cerf s'enfuit en une suite de bonds aériens, et Micro-Ice se retrouva de nouveau seul, à l'orée menaçante de la forêt.

Le Snowkid se retourna vers les grottes où il avait laissé ses camarades, davantage inquiet qu'agacé, mais un peu agacé quand même. Cependant, il oublia vite cet agacement lorsqu'il entendit Mei crier son nom. Plus que la peur dans sa voix, le fait qu'elle n'ait même pas pris la peine de la masquer lui fit immédiatement tomber une pierre sur l'estomac. Il rejoignit leur campement au pas de course, en faisant tout un tas de suppositions quant au nouveau problème qui leur arrivait dans la figure.

« Je suis là ! dit-il en pénétrant dans la grotte. Qu'est-ce qui se… »

La fin de sa phrase mourut ses lèvres. Une lumière bleutée dansait sur les parois de pierre. À sa source, une Sonja terrifiée. Mei était agenouillée devant elle, les mains sur ses épaules, au centre de la petite assemblée composée par les enfants.

« Sonja n'arrive pas à résorber son Souffle, » expliqua son amie.

La voix de Mei était tendue. Trop tendue pour le rôle qu'ils devaient tenir. Si elle craquait maintenant, Micro-Ice allait céder à l'hystérie, c'était sûr.

« Il s'est déclenché d'un coup, alors qu'on dormait tous, et elle ne peut plus l'arrêter. »

La petite rouquine semblait au bord des larmes.

« Je ne comprends pas ce qui se passe, gémit-elle. J'ai jamais eu de problème avec le Souffle. »

Micro-Ice faillit se mettre pleurer. Il n'avait jamais été très doué pour rester de marbre quand les gens autour de lui n'allaient pas bien. Sauf qu'il ne pouvait pas perdre son sang-froid, c'était littéralement une question de vie ou de mort. Il inspira profondément pour dégager la grosse boule qui occupait sa gorge.

« Ok, dit-il, on a pas quarante-cinq solutions. Si Sonja ne peut pas arrêter le dégagement de son Souffle, on doit se tirer d'ici avant que les… trucs blancs ne débarquent.

- Ils sont beaucoup trop rapides ! objecta Mei. C'est uniquement parce que je suis entraînée, que j'ai pu les distancer aussi longtemps. Et je pouvais masquer mon Souffle dès que j'en avais besoin ! »

Micro-Ice voulut lui répondre que fuir était leur seule chance de protéger Sonja, mais Eolius le prit de vitesse :

« De toute façon, déclara le blondinet d'une voix blanche, c'est trop tard. »

Leur groupe se pencha vers l'entrée de la grotte. Une marée laiteuse se déversait de l'orée de la forêt.

Une violente sensation de brûlure se diffusa dans tout le corps de Micro-Ice. Le crâne en ébullition, il se retourna vers Sonja pour exiger qu'elle résorbe son Fluide, mais sa voix se bloqua dans sa gorge dès qu'il posa les yeux sur la fillette. Elle n'y arriverait pas. Et elle paniquait. Il paniqua aussi.

Sans prévenir, et sans laisser à qui que ce soit l'occasion de l'arrêter, il frappa la voute au-dessus de l'entrée de la grotte, d'un poing chargé de Souffle. La roche vola en éclats sous le coup, qui arracha en même temps des cris de surprise terrifiés tout autour de lui.

L'instant suivant, un silence de mort tombait sur la caverne désormais scellée. Seul le Soufle de Sonja éclairaient leurs visages apeurés, d'une lueur bleue pâle et dansante. La pierre s'était effondrée en un mur apparemment compact qui empêcherait quoi que ce soit d'entrer. Ou de sortir.

« Pourquoi t'as fait ça ? s'écria Mei, emplie d'effroi.

- Pour gagner du temps ! T'as pas vu ce qui était en train de nous arriver sur la gueule ? répondit-il sur le même ton.

- Ces choses sont… Bordel, elles sont liquides, Micro-Ice ! Tu penses vraiment qu'un tas de cailloux va les empêcher d'entrer ?

- Ouais, ben j'ai pas eu de meilleure idée que celle-là ! Tu m'en vois désolé !

- Tu peux l'être ! On est – »

La fin de sa phrase fut coupée par la résorption brutale du Souffle de Sonja. Ramené à la réalité, Micro-Ice réalisa la façon dont Mei et lui venaient de se comporter devant les enfants. Il songea à se laisser fondre en larmes. Ils étaient plongés dans le noir, après tout, il lui suffisait de rester à peu près silencieux pour que personne ne se doute de son état pathétique. Il avala péniblement sa salive.

« Bon ben, ça au moins, » c'est réglé, dit-il d'une voix tremblante.

Mei laissa échapper un rire nerveux.

« Oui, répondit-elle. En espérant que ça nous aide à garder la tête froide. Je… Je suis désolée pour ma réaction. C'est toi qui as eu le bon réflexe.

- C'est… très aimable à toi, mais je nous ai plus coincés ici qu'autre chose, on dirait… »

Il allait lui demander si elle avait une idée de ce qu'ils devaient faire désormais, peut-être déblayer l'entrée en espérant que les créatures s'étaient éloignées, faute de Fluide pour les attirer, lorsqu'une violente lumière lui agressa les pupilles. Tandis qu'il poussait un grognement de douleur, de concert avec le reste de leur troupe, la voix de Sharky s'éleva timidement.

« P… Pardon… je ne pensais que ce serait aussi fort que ça… Mais je ne peux pas le régler, de toute façon… »

Micro-Ice se tourna vers lui, les yeux larmoyants. Le journaliste avait allumé le flash de son appareil photo.

« Ce n'est rien, Sharky. C'était une bonne idée. »

Le Cyclope prit une jolie teinte vert bouteille, en réponse à l'approbation de Mei. Il ouvrit la bouche, probablement pour se rengorger, mais dut se dire qu'il ferait mieux de ne pas trop tenter la chance et la referma sans rien dire.

« Bon, maintenant qu'on a de la lumière, enchaîna Micro-Ice avec une gaîté feinte, qu'est-ce qu'on fait ? On déblaye ?

- Mauvaise idée. »

Surpris, il suivit des yeux la direction que Millicent pointait du doigt. Une coulure blanchâtre s'infiltrait lentement entre deux rochers.

« Quand je te disais que tu avais eu un bon réflexe, souffla nerveusement Mei.

- Un bon réflexe qui nous laisse toujours aussi coincés, » répondit Micro-Ice sur le même ton.

Heureusement, en l'absence de Fluide détecté dans la grotte, les créatures n'essayaient pas activement d'entrer. Malheureusement, en l'absence de Fluide détecté ailleurs, elles n'essayaient pas non plus de s'éloigner. Il fallait trouver une solution. Et vite.

« Et si… »

Plein d'espoir, Micro-Ice se tourna vers Kaal, qui venait d'ouvrir la bouche.

« Et si on cassait la paroi latérale ? supposa timidement le petit Xénon. La falaise est un vrai gruyère, on pourra peut-être rejoindre une autre grotte ?

- C'est… une idée dangereuse, commença Mei.

- Mais c'est la seule qu'on a, compléta Micro-Ice. Je m'y colle.

- Mais –

- Pas de discussion, cette fois ! Ma bourde, mon rattrapage ! »

Il tira joyeusement la langue à Mei et, sans lui laisser le temps de réagir, il donna un coup de poing chargé de Souffle dans la paroi. L'instant d'après, un choc violent le projeta sur le côté et l'envoya rouler par terre. Confus, la hanche douloureuse, il démêla péniblement le haut du bas pour se relever et jeter un regard perdu à son amie.

« Je n'y peux rien, si tu n'as pas bien compris de quoi ces bestioles étaient capables ! » se défendit-elle.

Micro-Ice se tourna vers le point qu'il venait de frapper. Il avait percé un passage, un peu petit, mais Mei était la seule « grande personne » du coin, de toute façon. Point plus gênant, la créature blanche avait apparemment bondit depuis l'entrée de la grotte lorsqu'il avait activé le Souffle, et se dandinait désormais paresseusement en plein milieu de leur porte de sortie. Plusieurs de ses camarades l'avaient déjà remplacée dans les interstices de l'ancienne ouverture.

« Oh. Ouais. Bon. Merci. Au moins, l'idée de Kaal était la bonne, et on a pu la mettre en œuvre presque sans accro.

- Sauf qu'on est toujours aussi coincés, hein. Il s'ouvre pas sur l'extérieur votre passage. »

Micro-Ice prit l'excuse de regarder où menait effectivement l'ouverture qu'il venait de faire dans le mur pour se détourner d'Olukine et inspirer profondément. S'il n'y prenait pas garde, il allait vraiment finir par flanquer une gifle à ce petit insolent. Heureusement que lui et Sylphe n'étaient que des anomalies désagréables parmi une bande de gamins adorables.

« C'est vrai qu'il ne mène pas dehors, parvint-il à répondre calmement. Mais on peut réitérer la tentative.

- Mice, il vaudrait vraiment mieux éviter. Je t'assure que ces créatures sont bien plus dangereuses que tu ne le crois. On dirait que tu as ouvert sur une galerie naturelle. Elle mène peut-être directement à une sortie.

- C'est un gros peut-être…

- Je sais, mais ces choses sont déjà à l'intérieur. Si on déploie le Souffle dans cet espace réduit, elles vont nous toucher, c'est sûr.

- Ce serait si grave que ça ? Si on arrête le déploiement juste après –

- Ce sera déjà trop tard. »

La conviction de Mei le dissuada d'argumenter davantage. Elle le déstabilisa, même. Il avait rarement vu son amie aussi sombre. Il se demanda si elle n'avait pas caché un élément de sa fuite sous silence, pour être à ce point persuadée du danger.

« Bon, ben, en route pour de la spéléologie, alors ! Je passe devant ! »

Devant ou derrière, qu'est-ce que ça changeait ? Mei et lui jouait au même jeu : celui de prendre la place la plus risquée pour soulager l'autre, mais le danger les entourait de toute part quoi qu'ils fassent.

Éreinté, noyé dans l'impression que toute cette histoire ne pouvait pas bien finir et qu'ils ne faisaient que retarder un dénouement tragique, Micro-Ice se tortilla pour traverser sa sortie improvisée en prenant garde de ne pas effleurer la créature lactée qui se prélassait dans le passage. Il avait ouvert la grotte sur un boyau étroit, mais d'une hauteur sous plafond raisonnable. Par rapport à la position de la falaise, Micro-Ice choisit de partir du côté qui se dirigeait – à priori – vers l'extérieur. Il fit quelques pas pour dégager le chemin avant de se retourner et de vérifier que tout le monde lui emboîtait le pas.

Millicent l'avait suivi en premier. Elle avait la main tendue derrière elle, et Micro-Ice devina qu'elle tenait celle de Rochelle. Arrivait ensuite leur ami Eolius, puis Ugo, Sonja et Kaal. Olukine et Sylphe fermaient la marche des enfants, et le petit brun ne sut pas s'il devait s'en réjouir ou s'en agacer. Derrière eux, Sharky brandissait son flash d'appareil photo et projetait des ombres mouvantes, désagréablement déformées, sur les murs de pierre. Enfin, Mei jouait la lanterne rouge du cortège, comme prévu. Micro-Ice sentit son ventre se serrer d'angoisse lorsqu'elle passa à son tour à côté de la créature. Il crut voir la chose bouger, s'enrouler autour de son amie, mais non, elle resta aussi amorphe qu'auparavant. Alors il se détourna et se remit en route.

Il marcha longtemps, leur groupe en file indienne sur ses talons. La majeure partie du trajet se déroula en silence. Il y eut bien des tentatives pour lancer des conversations, mais leur configuration de marche, forcée par l'étroitesse du passage, et l'écho de leurs voix sur les murs de pierre les dissuadèrent toutes. Micro-Ice le regretta. Il aurait donné n'importe quoi pour que quelque chose le détourne du fait qu'ils avançaient depuis trop longtemps dans une direction aléatoire, qu'il avait perdu tous ses repères, qu'il ne savait pas ce qui avait creusé ce boyau dans la falaise et qu'il serait désespérément à court d'option de fuite si un imprévu se présentait.

Les ombres qu'il voyait danser devant lui, au rythme des pas de Sharky, le terrifiaient. À chaque pas, il avait l'impression de voir un monstre polycéphale surgir des ténèbres. Pour un peu, il aurait demandé au journaliste d'éteindre sa lumière trop mouvante, mais alors, il se serait retrouvé seul face au noir, avec son imagination débridée et les créatures qu'elle inventerait pour seule compagnes.

Même les bruits de pas derrière lui ne l'aidait pas à combattre la peur qui enflait dans son ventre. Il se prenait à croire que quelque chose s'était rapproché dans son dos et avait dévoré tous ses camarades, un par un, en remontant leur file. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui.

Il se répéta qu'il délirait. Qu'il se laissait dominer par son angoisse irrationnelle. Qu'il n'y avait rien, derrière lui. Rien n'y faisait. Il avait de plus en plus de mal à marcher. De plus en plus de mal à respirer. Jusqu'au moment où il n'y tint plus, et se retourna.

Ils étaient tous là. Évidemment, qu'ils étaient tous là. Les enfants, Sharky et Mei. En file, derrière lui. À le regarder bizarrement parce qu'il s'était arrêté et les empêchait de poursuivre leur avancée. Il devenait fou. Il avait besoin de sortir. De voir le ciel, même si ce n'était pas celui qu'il connaissait depuis son enfance. Le ciel du Genèse non plus n'avait rien à voir avec celui d'Akillian. Ça restait un ciel bien haut et bien large, comme n'importe qui rêverait d'en contempler alors qu'il se trouvait enfermé sous terre. Bon sang, qu'est-ce qu'il avait envie de voir le ciel.

Pendant une seconde de folie, il envisagea de réactiver son Souffle et de frapper à nouveau le mur, dans l'espoir de déboucher à l'air libre. Il avait beau être un pro de l'improvisation, il s'interdit tout de même de céder à celle-ci. Il ne savait pas du tout à quel point il était enfoncé sous la falaise, ou sous le sol tout court, d'ailleurs, il ne serait pas spécialement surpris de découvrir qu'ils avaient avancé en descendant sans s'en rendre compte. En tout cas, il n'avait pas spécialement envie de risquer de leur faire tomber des mètres et des mètres de caillasse sur la figure.

Résigné, conscient que son monologue intérieur avait duré trop longtemps et que les enfants commençaient à se demander ce qui lui arrivait, il se retourna de nouveau et reprit la marche.

Puis son pied se posa sur une surface meuble. Cette surface meuble céda sous son poids. Son poids l'entraîna vers le bas, dans une glissade aussi terrifiante que pitoyable. Trop surpris pour hurler, il subit le roulé boulé que lui imposa la chute et atterrit cul par-dessus tête, quelque chose comme trois mètres plus bas.

« MICRO-ICE ! MICRO-ICE ? ÇA VA ? »

Le cri paniqué de Mei lui rappela péniblement qu'il avait eu des spectateurs. Il remit son corps dans le bon sens, en se tâtant les membres pour vérifier qu'il n'avait rien de cassé.

« Heu… Ouais. Je crois. Pas de bobo, là-haut ? J'ai emporté personne avec moi ? »

Il leva la tête vers le lieu supposé de sa chute et croisa le regard inquiet de Millicent. La roche s'était érodée longuement, sur l'extérieur du boyau, et la fine membrane de pierre restante n'avait pas supporté son passage, de ce qu'il voyait. D'ailleurs… Il voyait. Un peu trop bien. Vaguement inquiet, il se retourna.

La caverne dans laquelle il était tombé était immense. Des stalactites pendaient de son plafond, parfois jusqu'à rejoindre une stalagmite et à former une colonne gracile. De tous côtés, les parois, boursoufflées par les événements géologiques, étaient percées de trouées qui s'ouvraient sur des boyaux aveugles. À quelques pas devant Micro-Ice, un lac souterrain s'étendait comme une nappe de pétrole. Des champignons rebondis fleurissaient dans chaque encoignure, chaque recoin de la caverne, allant de la taille d'un poing à celui d'un ballon de foot. Des champignons d'un blanc immaculé. Qui produisaient une lumière toute aussi blanche. Bouche-bée, le petit brun laissa courir son regard sur la grotte, où les ombres le disputaient à cette lumière crue inattendue. Il avait l'impression d'être plongé dans un décor de film fantastique en noir et blanc.

« Comment c'est, en bas ? »

Ramené sur terre, Micro-Ice leva à nouveau les yeux vers ses camarades toujours dans le couloir au-dessus de lui.

« Heu… La bonne nouvelle, c'est qu'on aura plus d'espace. »

La mauvaise, c'est qu'il ne savait définitivement pas comment retourner à l'air libre.

« Je suppose que le mieux à faire, c'est de te rejoindre, soupira Mei. Le tunnel s'est effondré à ton passage, on ne pourra pas sauter sans utiliser un Fluide. »

De toute façon, ils ne savaient pas davantage où les emmènerait ce fameux tunnel qu'ils suivaient depuis tout ce temps, se dit Micro-Ice. En haut ou en bas, ça ne faisait pas une grande différence.

Il observa Mei aider Millicent à se mettre en position pour descendre dans la grotte. Il avait eu beaucoup de chance, le tunnel s'était effondré sous ses pas, mais la paroi sur laquelle il était tombé ensuite était pentue vers l'intérieur, ce qui lui avait évité une bonne grosse chute bien dangereuse. Les autres pourraient se laisser glisser dessus jusqu'à lui, et il les rattraperait à l'arrivée.

De façon presque étonnante – considérant la suite sans fin d'ennuis qui leur était tombée sur le coin de la figure – tout se déroula sans accro et, au bout de quelques minutes seulement, Micro-Ice rattrapait la taille fine de Mei. Elle avait maigri. Elle avait toujours été très mince, et comme ils se voyaient à longueur de temps ces derniers jours, il ne l'avait pas réalisé, mais quand ses mains se refermèrent sur elle pour bloquer sa chute, il sentit le tissu de son t-shirt d'entraînement se froisser sous ses doigts. Elle flottait dedans. Pourtant, les tee-shirts des Snowkids avaient toujours été très ajustés.

Micro-Ice pinça les lèvres. Il savait que son amie allait mal. Ils allaient tous mal. Il espérait juste qu'elle n'allait pas mal au point que sa santé soit en danger. Il réprima un soupir, qui faillit se transformer en grognement lorsque Olukine demanda :

« Bon, super, on fait quoi, maintenant ? »

Le petit brun se força à expirer profondément, pour ne pas péter un câble et lui coller une gifle sans sommation. Peut-être qu'il devrait le faire quand même. Après tout, ils étaient dans une situation exceptionnelle, où la moindre insubordination pouvait avoir des conséquences dramatiques. En plus, la plupart des enfants semblaient aussi excédés que lui, du comportement de petit caïd d'Olukine. S'il n'y avait pas eu son copain Sylphe, Micro-Ice était presque sûr que tous les autres l'auraient couvert.

Terrain dangereux, se dit-il, il faut tout de suite que j'arrête de penser comme ça. Comme dirait Terry Pratchett, faire quelque chose pour une bonne raison, c'est le premier pas pour le faire pour une mauvaise.

« Maintenant, finit-il par répondre en souriant, on explore la grotte et on cherche une sortie ! Y en a pas un de vous qui a un parent géologue et qui peut nous donner une piste, des fois ? »

Il avait voulu plaisanter, pour détendre ne serait-ce qu'un tout petit peu l'atmosphère, mais à voir les regards qu'échangèrent les enfants, ils l'avaient pris au sérieux. Le petit brun interdit à son sourire de se faner. Il ne devait pas penser que d'éventuels secours n'auraient aucune chance de les retrouver au fond d'une caverne aveugle, ni que ces éventuels secours n'existaient peut-être pas, ni qu'ils avaient perdu leur garde-manger en plongeant sous terre, ni qu'ils n'avaient plus de feu… Il faillit sursauter quand Mei prit la parole, d'une voix douce.

« Le mieux qu'on a à faire, c'est de chercher un courant d'air. D'accord, tout le monde ? Et surtout, que personne ne s'éloigne. On ne sait pas jusqu'où vont tous ces souterrains et ils ont toutes les chances d'être un vrai labyrinthe. »

Avec leur désormais habituel acquiescement un peu mou, les enfants les suivirent en groupe pour avancer dans la grotte. Mine de rien, le fait de ne plus avoir à avancer en file indienne et de tous se voir leur faisait du bien aux nerfs et, bien que le danger puisse désormais venir de toutes les directions, l'espace dans la caverne leur donnait surtout l'impression qu'ils arriveraient plus facilement à s'enfuir en cas de problème. Même si la fuite risquait de ne pas les mener bien loin.

Ils hésitèrent un peu à s'enfoncer dans les boyaux sombres, de peur de se perdre, mais Eolius proposa d'émietter des champignons lumineux derrière eux pour tracer leur progression. Sa proposition s'avéra être un franc succès, surtout lorsqu'ils tombèrent sur les premiers embranchements et les premiers culs de sac.

Malheureusement, ce franc succès fut un peu trop franc, puisqu'il leur donna à tous l'impression qu'ils ne pouvaient plus se perdre. Au bout d'une bonne dizaine de minutes de calme et d'absence de plainte, Micro-Ice balaya les enfants du regard avec un mauvais pressentiment. Il sentit une rivière glacée lui remonter le long du dos.

« Quelqu'un sait où sont Olukine et Sylphe ? » demanda-t-il sans parvenir à empêcher sa voix de trembler.

Les sursauts, regards surpris et autres recherches superficielles répondirent bien trop vite à sa question.

« Sylphe ? Olukine ? » appela-t-il.

Sa voix, sur laquelle il n'avait pas trop poussée, se répercuta sur les parois et les entoura d'un écho apeuré plus que désagréable. Micro-Ice tendit l'oreille, une boule au ventre, qui ne se détendit pas vraiment lorsque le son qui emplissait la grotte se modifia.

« On est là … »

est là,

est là,

est là…

Le petit brun retint un juron. Avec le son déformé, interpréter l'intonation d'Olukine était difficile, mais il était presque certain de ne pas y entendre une once d'inquiétude. Les deux garçons s'étaient éloignés volontairement. Il rebroussa brusquement chemin pour les retrouver, sans se soucier de savoir si le reste du groupe le suivait ou non. Il était furieux.

Ce n'était pas assez difficile, d'être coincé sur une planète inconnue ? Ce n'était pas assez difficile, de prendre en charge un groupe, sans aucune formation ? Ce n'était pas assez difficile, de trouver comment survivre dans un environnement sauvage ? Non ! Bien sûr que non ! Il fallait en plus se coltiner des sombres crétins persuadés de tout savoir mieux que tout le monde et incapables de penser que leurs actes pouvaient avoir un tant soit peu de conséquences !

Tant pis pour Pratchett, il allait lui en coller une, et sévère.

« Olukine ?

- Ouais, ici… »

L'écho rendait la voix traînante du garçon difficile à remonter, mais Micro-Ice repéra sans trop de mal les miettes de champignon dissidentes que lui et son camarade avaient tout de même eu le bon sens de répandre. Il s'engouffra en courant dans le boyau qu'ils avaient emprunté et ne tarda pas à les retrouver. Sylphe brandissait un gros champignon à bout de bras, au bas d'une espèce d'échelle naturelle qu'Olukine était en train de grimper.

« Bon sang, mais qu'est-ce qui vous a pris de vous éloigner, tous les deux ? éclata Micro-Ice.

- Ça va, on n'était pas loin, souffla Sylphe, en levant les yeux au ciel.

- Ce n'est pas la question ! On était d'accord pour rester groupés ! Vous avez pensé à ce qui aurait pu arriver ? Vous auriez pu tomber sur les créatures blanches, ou – ou une partie de la grotte aurait pu s'effondrer et vous séparer de nous !

- Eh ben y c'est rien passé de tout ça, alors c'est bon.

- En plus, si on compte sur vous pour trouver la sortie, on est bon pour passer notre vie sous terre, alors… » ajouta Olukine, du haut de son piédestal, qu'il continuait de monter.

Le sang de Micro-Ice ne fit qu'un tour. Il s'avança d'un pas rageur vers l'échelle de pierre, avec la ferme intention d'attraper le garçon par son col, de le redescendre manu militari et de lui faire passer l'envie de recommencer. Il n'en eut pas l'occasion.

Lorsque le gamin passa-t-il la tête au niveau de l'espèce de promontoire qu'il essayait d'atteindre, il fut surpris par ce qu'il y découvrit et eut un mouvement de recul spontané. Son pied glissa. Il perdit sa prise sur l'échelle. Il tomba en arrière.

Il n'avait pas grimpé très haut, moins de trois mètres, à vue de nez. Certes, ça faisait déjà une bonne chute, et il pouvait mal tomber, mais Micro-Ice était presque directement en-dessous de lui, il n'aurait aucun mal à le rattraper. Sauf que, dans la panique de la chute, Olukine n'était pas en état de réfléchir à ça. Tout ce à quoi il pouvait penser, c'était qu'il tombait, et qu'il suffisait d'un peu de malchance pour que tomber lui soit fatal. Quand on a cette pensée en tête et qu'on possède un Fluide, que peut-on faire à part utiliser ce Fluide ? Micro-Ice en avait pleinement conscience, puisqu'il fit la même erreur.

Lorsqu'il vit le garçon tomber, il se précipita pour le rattraper. Il le vit utiliser son Fluide et s'entourer d'un halo rougeâtre. Il vit la créature blanchâtre, qui devait être inerte en haut du promontoire jusqu'à l'arrivée d'Olukine, s'élancer en un long filament laiteux vers le garçon. Il se vit bondir, comme à l'extérieur de son propre corps, pour l'attraper par l'arrière de son tee-shirt d'entraînement.

Il aurait pu se contenter de prendre appui sur la paroi pour se projeter plus loin, Olukine dans les bras. Ils n'avaient pas besoin de s'écarter beaucoup, juste assez pour ne pas être sur la trajectoire de la chose. Elle atteindrait le sol, et serait de nouveau inerte, en l'absence de stimuli. Évidemment, il ne fit rien de tout ça. Il utilisa le Souffle pour jeter Olukine en direction de Mei et du reste du groupe, qui contemplaient la scène, horrifiés, un peu plus loin dans le boyau. La créature se referma sur son poignet.

Micro-Ice hurla.

Il hurla. Il hurla et hurla et hurla encore, il hurla à s'en déchirer la gorge, il hurla à s'en éclater les poumons. Sa main brûlait. Elle se liquéfiait au bout de son bras. Elle était rongée par le feu, par l'acide, par des milliers de crocs acérés qui se plantaient dans sa peau et lui arrachait la chair.

Soudain, il fut par terre, un poids sur la poitrine. Ses yeux noyés de larmes l'empêchaient de voir ce qui se passait. Son cerveau noyé de souffrance ne l'aurait de toute façon pas compris.

Puis la douleur se modifia.

Au-milieu de la brûlure insoutenable, qui menaçait de lui faire perdre l'esprit à tout instant, il sentait un choc aigu, une déchirure, mais ponctuelle, dans son avant-bras. Il essaya de bouger. De rejeter la masse qui l'empêchait de se relever. Des voix éclatèrent dans sa tête, sans qu'il puisse comprendre ce qu'elles disaient. La masse s'étendit, s'alourdit. Il essaya de se débattre, de donner des coups de pieds sur le sol, dans le vide, n'importe quoi. Son corps ne lui obéissait pas, la masse ne voulait pas le laisser bouger. Il ne pouvait pas appeler à l'aide. Il hurlait déjà trop fort pour ça.

Puis la douleur diminua.

Elle ne disparut pas, oh non, mais elle se fit plus supportable, moins effrayante. Micro-Ice cessa de hurler comme un damné. Haletant, il essaya d'avaler sa salive pour soulager sa gorge meurtrie, mais sa bouche était désespérément sèche. Des points noirs dansaient devant ses yeux, tandis que l'écho de ses cris achevaient de se répercuter sur les parois de la grotte.

« MICRO-ICE ! MICRO-ICE, PARLE-MOI, JE T'EN SUPPLIE ! MICE ! »

Hébété, il regarda cette fille à califourchon sur lui qui lui frappait la poitrine en hurlant. Cette fille si jolie et si exceptionnelle. Cette fille... Mei ?

« Mei ? »

Il ne reconnut pas sa propre voix. Elle était trop rauque, trop éraillée. Trop malheureuse. Son amie ne parut pas s'en rendre compte.

« Mice ! »

Elle semblait à la fois soulagée et désespérée. Il eut du mal à comprendre ce qu'elle lui disait, à travers les sanglots incontrôlés qui la secouaient.

« Mice, je suis tellement désolée ! Je pouvais pas ! Je pouvais risquer de laisser cette chose continuer à te dévorer ! Je suis désolée ! Je suis tellement désolée ! »

Elle tremblait si fort. Micro-Ice se mit à trembler lui aussi. Il ne voulait pas savoir pourquoi elle s'excusait. Il ne voulait pas comprendre. Il ne voulait pas regarder. Il regarda quand même.

Au-delà de son coude, il n'y avait plus rien.

Pris d'un violent haut-le-cœur, il repoussa Mei et se pencha pour cracher un jet de bile. Le monde dansa un moment suite à son mouvement brusque, mais il le réalisa à peine. Abandonnée à terre, juste sous ses yeux, se trouvait une pierre à l'arrête tranchante tâchée de sang. La pierre que Mei avait utilisée. Quelques pas plus loin le sol était nappé de blanc. Ils étaient encerclés.

Micro-Ice serra son moignon contre sa poitrine. Il leva des yeux plein de larmes sur son amie.

« On dirait bien que cette fois c'est fini, pas vrai ? »

Les enfants hoquetèrent autour de lui, mais il n'avait plus la force de faire semblant. Le silence tomba sur eux. Lourd et oppressant. Il n'y avait plus rien à dire. Du moins, c'est ce que le petit brun croyait.

« Je peux essayer de vous dégager un chemin. »

Micro-Ice tourna un regard fiévreux vers Sharky.

« J'ai un Fluide, vous savez. Il n'est pas très puissant. En fait, il est même ridiculement faible. En général j'ai juste une étincelle qui m'éclate dans la figure, quand j'essaie de l'utiliser, mais pour ces choses, ça suffira peut-être. »

Le cyclope gardait son œil baissé, tout en se tordant les mains.

« Tout ce qui s'est passé, c'est de ma faute, poursuivit-il. Vous donner une chance de vous en sortir, ça me rachètera peut-être un petit peu...

- Vous vous êtes déjà racheté, Sharky. Et il est hors de question d'en arriver là. »

Sharky contempla Mei, un mélange d'incompréhension et de reconnaissance sur le visage. La jeune femme lui sourit et poursuivit, d'une voix calme et douce.

« Il y a des animaux qui utilisent des Fluides, dehors, on en a tous été témoins. Si on attend suffisamment, je suis sûre que l'un d'entre eux finira par attirer ces créatures. Peut-être même que ça nous indiquera comment sortir. »

Cette fois-ci, Micro-Ice renonça à lutter. Il était définitivement retombé amoureux d'elle. En quelques phrases, elle avait réussi à tous les rassurer. Alors qu'ils savaient tous qu'ils n'avaient plus aucune chance de s'en sortir.

« Si quelqu'un a du tissu, je peux essayer de faire un... un garrot... pour le... pour monsieur Micro-Ice. »

Ou ce n'était que lui ? Pourquoi Millicent s'infligerait la vue de son os saillant, si elle pensait que la fin était proche ?

« On a qu'a déchirer nos tee-shirt, il te faut quelle longueur ? »

Eolius aussi ?

« J'ai... j'ai quelques dattes, enfin, un truc approchant, dans mes poches, si vous voulez. »

Voilà que même Rochelle ouvrait la bouche. Il n'allait quand même pas laisser une bande de gamins être plus optimiste que lui, si ?

Sonné, pas très sûr de la conduite à tenir, il se tourna vers Mei. Son amie avait les yeux injectés de sang. Son visage était pâle et creusé, ses lèvres étaient craquelées, ses cheveux, emmêlés. Mais elle souriait.

« On va s'en sortir, Mice. Je te le promets. »

C'est à ce moment-là que le Souffle de Sonja s'activa de nouveau.

Un mur immaculé se dressa autour d'eux, au milieu de leurs hurlements de terreur. Mei se précipita devant Sonja, alors qu'un appendice blanc se projetait vers elle. Puis le monde perdit son sens et tout devint noir.