Mes excuses pour ce long délai ! Beaucoup de travail au jardin, avec l'arrachage des pieds de tomates (près de 400 !), alors peu de temps pour écrire.
Voilà le 9e chapitre, avec une expérience qui ne marche pas aussi bien que prévu...
Bonne lecture !
Chapitre 9 : Maudits papillons
Décembre 1990 – Poudlard
Les vacances de Noël arrivèrent rapidement, trop rapidement aux yeux d'Amelia qui voyait le terme de son expérience s'approcher sans fournir entière satisfaction.
L'invasion des chenilles avait bien diminué, dans un premier temps, mais au bout d'une dizaine de jours de fermeture quotidienne de serre avant la tombée de la nuit, des œufs étaient de nouveau apparus sur les feuilles des géraniums.
Sans ressortir l'anti-chenilles, Amelia avait écrasé à la main les minuscules œufs.
Mais malgré son efficacité, cette méthode avait pour limite la vigilance d'Amelia, qui, peu tentée par une morsure des géraniums, ne pouvait pas inspecter le dessous des feuilles, où certains papillons plus malins pondaient.
Amelia soupçonnait ces fichus papillons de ne pas être aussi crépusculaires que l'affirmaient la plupart des livres qu'elle avait consultés à la bibliothèque. Il devait y avoir une certaine variabilité génétique, chez Cacyreus, qui permettait à la population de papillons de s'adapter rapidement, en quelques jours à peine, à la nécessité d'aller pondre avant la tombée de la nuit, juste quand le ciel commençait à rosir.
Amelia avait donc essayé de fermer les serres encore plus tôt, et même de ne pas les ouvrir de la journée, mais ces maudits papillons avaient là aussi fini par s'adapter à cette nouvelle contrainte. Ils attendaient en embuscade, cachés à proximité de la porte de la serre, et quand Amelia devait ouvrir ne serait-ce qu'une demi-seconde pour aller inspecter les géraniums, ils sortaient de nulle part et se précipitaient vers leurs victimes…
Partagée entre l'exaspération et la curiosité, Amelia occupait désormais son temps libre entre la serre à géraniums et la bibliothèque.
À la serre, elle passait d'infinies secondes à entrouvrir la porte pour déterminer d'où surgissaient les papillons, et lorsqu'ils en sortaient, elle courait après eux pour découvrir où ils se cachaient. Une fois, elle les avait même enfermés dans la serre pendant deux jours. En revenant, elle les avait trouvés morts, ce qui ouvrait deux hypothèses principales.
La première hypothèse était que Cacyreus adulte était éphémère et ne survivait que quelques heures, le temps de s'accoupler, de trouver un géranium, et de pondre. La seconde hypothèse était que les conditions de survie de Cacyreus adulte n'étaient pas réalisées dans la serre, soit parce que la température ne convenait pas, soit parce qu'ils devaient se nourrir eux-même avec le nectar d'autres plantes qui ne se trouvaient pas dans la serre.
L'autre mystère autour de ces papillons concernait le renouvellement de la population. Avec tous les œufs qu'Amelia écrasait, comment pouvait-il y avoir toujours autant d'adultes à venir pondre ? D'où venaient ces adultes ? Certes, certains œufs échappaient à la méticulosité d'Amelia, et finissaient donc par donner des chenilles, mais Amelia s'en débarrassait également, en les jetant au loin, en-dehors de la serre. Ces chenilles-là arrivaient-elles à se nourrir avec d'autres plantes que les géraniums dentus ? Des géraniums sauvages, par exemple ?
De quoi s'arracher les cheveux, ruminait Amelia en se rendant à la bibliothèque.
Elle y passait également beaucoup de temps, à un point tel que Madame Pince lui témoignait dorénavant, disons, une ébauche de cordialité – c'est-à-dire un hochement de tête sec quand Amelia entrait dans la bibliothèque, et un silence indifférent quand elle en sortait. Et entre son entrée et sa sortie, Amelia lisait.
Dans un premier temps, elle avait surtout lu les titres des ouvrages, méthodiquement, pour déterminer lesquels étaient susceptibles de lui apporter des réponses. Puis rapidement, face à de maigres résultats, Amelia avait arrêté de sélectionner : désormais, elle prenait le premier livre d'une étagère, l'ouvrait, lisait l'index pour juger si elle allait y trouver quelque chose d'intéressant, puis, au choix, remettait le livre à sa place ou se mettait à l'étudier.
Mais même avec cette méthode, les recherches donnaient peu d'informations utiles, du moins sur les sujets qui préoccupaient Amelia.
Il y avait premièrement trop peu d'informations sur le comportement de Cacyreus pelargonii. La zoomagie avait eu de beaux jours au XIXe siècle, mais très vite, du fait de diverses guerres, la discipline avaient été délaissées au profit de recherches sur les maléfices, contre-sorts, sortilèges de protection en tous genres. Et parmi les rares travaux d'observations naturalistes menées au cours du XXe siècle, seuls deux articles s'intéressaient aux papillons, et hélas, aucun ne parlait de Cacyreus pelargonii. Il n'y avait guère plus que des mentions du papillon dans divers manuels de jardinage – Mille et une astuces magiques pour le potager, ou bien Le guide du sorcier jardinier, ou encore Le jardin moldu : réussir ses légumes sans potions et sans enchantements.
En clair, cette bibliothèque était incompétente en matière de sciences papillonnesques. Amèrement, Amelia ne cessait de se répéter qu'un apprentissage en sortilèges ou en métamorphose aurait été moins frustrant, si elle se fiait aux innombrables sections dédiées à ces disciplines – la botanique, l'agrimagie et la zoomagie agricole devaient à l'inverse se contenter d'une seule misérable section commune, constituée de trois rayons dont les étagères n'étaient même pas complètes. Amelia commençait à regretter de ne pas avoir choisi de faire son apprentissage à Mbalenhle, en Afrique du Sud, un institut sorcier spécialisé en botanique, Poudlard étant plutôt spécialisé en métamorphose et sortilèges…
« Mais pourquoi Poudlard, Amelia ? C'est une école réputée, certes, mais croyez-moi, les moyens sont limités en ce qui concerne la botanique ! Pourquoi n'iriez-vous pas plutôt à Mbalenhle ? Ou à Xochipilli, au Mexique, je connais le maître botaniste, c'est un vieil ami.»
« J'ai déjà envoyé ma candidature à Poudlard. Je passe – »
« Un entretien en juillet, oui, je sais, vous me l'avez déjà dit, mais vous pourriez tout de même envoyer d'autres candidatures, et passer d'autres entretiens… »
« J'enverrai d'autres candidatures si je ne décroche pas l'apprentissage avec Poudlard. »
La discussion avait pris fin, et Bertoldo Fiorina, le maître botanique de Ferruccia, n'avait plus abordé le sujet.
Amelia savait que son professeur avait raison. Mais Poudlard avait à ses yeux une importance particulière. Ce n'était pas seulement l'école où son père avait été élève, ou encore l'école dont son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père avait été directeur, c'était aussi –
« J'espère que vous n'avez pas l'intention de camper là. »
Dans un sursaut, Amelia sortit de sa rêverie, s'aperçut qu'elle n'avait pas lu une seule ligne depuis plusieurs minutes, et tourna la tête vers le bout du rayon, où Madame Pince la scrutait sans aucune sympathie.
« La bibliothèque ferme, vous devriez être partie depuis exactement six minutes, » déclara-t-elle sèchement.
« Ah bon ? » bredouilla Amelia.
Elle jeta un regard à sa montre. Il était effectivement un peu plus de huit heures. Elle allait être en retard au dîner.
« Pardon, pardon, » s'excusa en toute hâte Amelia, embarrassée.
Elle referma le livre qu'elle lisait, Les chenilles qui coûtent cher : conseils pour se débarrasser facilement des bestioles du jardin, le fourra dans le premier espace libre de l'étagère la plus proche, et s'éloigna rapidement de la bibliothécaire.
Le dîner venait à peine de commencer quand Amelia se glissa à la table des professeurs, entre le professeur Flitwick et le professeur Chourave, comme souvent.
« Amelia, très chère, comment allez-vous ? » s'enquit le petit professeur de sortilèges, toujours ravi de la voir.
« Bien, merci, » répondit poliment Amelia. « Je sors de la bibliothèque. »
« La bibliothèque ? » s'exclama-t-il. « Allons, allons, les vacances viennent juste de commencer ! »
Il se pencha d'un air conspirateur. « J'espère que ce n'est pas votre patronne qui vous y force ? »
« La patronne n'est pas sourde, » répliqua fortement le professeur Chourave.
Le professeur Flitwick eut un petit rire, tandis que le professeur Chourave servait un verre de jus de citrouille à Amelia, qui retint une grimace et la remercia.
« Comment se passe votre expérience ? » s'enquit-elle.
Amelia termina de se servir de purée de panais, prenant le temps de réfléchir à la formulation.
« Pas tout à fait comme je le souhaiterais, » répondit-elle finalement.
« C'est ce qui me semblait, » fit le professeur Chourave sans méchanceté.
« Vous êtes allée voir les géraniums ? », demanda Amelia, inquiète de savoir ce que sa tutrice pouvait en penser.
« Non, non, je vous fais confiance pour en prendre soin, » la rassura le professeur Chourave. « Mais un peu d'observation suffit pour comprendre que votre solution théorique n'est pas tout à fait aussi efficace que vous le souhaitiez, en particulier quand je vous vois jeter des chenilles hors de la serre. »
« Ces fichus papillons ont réussi à s'adapter aux nouvelles contraintes de fermeture des serres, » grommela Amelia. « Ils n'attendent plus le crépuscule pour venir pondre, c'est… »
« Frustrant ? » proposa le professeur Flitwick.
« Je ne suis pas très étonnée, » reprit le professeur Chourave en ignorant l'intervention de son époux et collègue. « J'ai même été étonnée quand vous m'avez montré cette description selon laquelle Cacyreus pond à la tombée du jour, car les hivers précédents, je fermais également les serres très tôt dans la journée, ou alors je ne les ouvrais pas du tout, et pourtant cela n'a jamais empêché ces maudits papillons de venir pondre dès que j'entrais dans la serre des géraniums, même quand j'y entrais le matin. »
« Vous auriez peut-être dû me le dire, » fit remarquer Amelia en s'efforçant de rester polie.
« Non, » réfuta le professeur Chourave d'un ton léger. « Il valait mieux que vous fassiez votre propre expérience, c'est bien plus instructif. »
Vexée, Amelia ne savait plus quoi dire. Sa tutrice l'avait pourtant encouragée, quelques semaines plus tôt : « L'expérience que vous êtes en train de mener, c'est une initiative formidable. » Pourtant, elle savait déjà que la « solution » d'Amelia ne durerait qu'un moment avant que les papillons ne s'y habituent et trouvent une parade.
« Ne soyez pas fâchée, Amanda, » continua le professeur Chourave face au silence de son apprentie. « Je suis sûre que vous avez tout de même appris quelque chose de cette expérience… »
« Oui, » reconnut Amelia.
« Ah, vous voyez ! »
« Et qu'avez-vous appris, si ce n'est pas indiscret ? » s'enquit le professeur Flitwick.
« Que cette bibliothèque est poussiéreuse. »
La phrase lui avait échappé, et si elle fit beaucoup rire le professeur Flitwick, cela n'aurait sans doute pas été le cas de Madame Pince – heureusement, elle était assise à l'autre extrémité de la table.
« C'est une chose de plus que j'aurais dû vous dire, probablement, » admit le professeur Chourave avec un sourire, « la section botanique est effectivement obsolète. »
