— Je peux m'installer ici ? demandait timidement Barbara Hopkins en désignant la place à côté de Juliet.
Arrivée quelques minutes plus tôt dans la salle de divination, Juliet avait pris soin de s'installer dans un coin reculé de la classe où bien sûr, les sièges étaient les plus confortables. Assise à côté d'une petite table ronde, elle avait croisé les doigts pour que personne ne vienne la rejoindre, alors quand Barbara avait traversé la pièce dans sa direction, elle s'était retenue de se prendre la tête entre les mains. La Poufsouffle ne pouvait plus s'empêcher de venir la voir pour s'excuser de l'avoir blessée lors de leur première retenue. Hopkins mettait tant d'acharnement à vouloir se faire pardonner que Juliet n'arrivait plus à retrouver ses sentiments de vengeance à son égard.
Mais Barbara Hopkins n'attendit pas de réponse et s'assit sur la chaise voisine.
— Tu m'en veux toujours ?
— Laisse tomber, Hopkins.
La Poufsouffle ouvrit la bouche, mais elle se ravisa au dernier moment : le professeur Trelawney venait d'entrer dans la salle, entourée d'une bonne demi-douzaine de châles dont certains trainaient par-terre. Si Juliet avait conservé la divination, c'était qu'elle trouvait ce cours particulièrement amusant, leur professeur incluse. Albus trouvait la discipline dénuée d'intérêt et ce n'était pas le truc de Rose non plus. Mais Juliet s'amusait bien, et la salle de classe était bien plus confortable qu'une salle de classe basique. Avec un soupir, elle remarqua que Victoria Finnigan et Kenny Clarks discutaient en la fixant. « Ah... elle n'en finissait pas avec eux cette année ! », pensait-elle avec dépit.
Et encore, ses deux camarades n'étaient pas au courant du râteau monumental qu'elle s'était pris quelques jours plus tôt. Pour la deuxième fois en cinq minutes, elle se retint de se prendre la tête entre les mains en repensant à dimanche soir et au « non » clair et net qu'avait prononcé Lloyd face à son invitation pour aller à Pré-au-Lard. Sur le coup, elle s'était sentit très humiliée et était partie en le saluant brièvement. Juliet s'était beaucoup de questions depuis, mais quelque part elle était soulagée que le Serpentard ne soit pas du genre à crier sur les toits qu'il avait refusé son invitation. Mais il était certain que Victoria et Kenny s'en seraient donné à cœur joie s'ils avaient su.
— Hé Juliet, il faut qu'on travaille ensemble sur la carte lunaire, lui dit Barbara en la sortant de ses pensées d'une voix douce.
Le reste du cours se déroula alors tranquillement et il s'avéra que Barbara Hopkins était quelqu'un agréable si l'on exceptait son comportement qui consistait à sauter sur tout ce qui bouge. Malgré tout, Juliet avait beaucoup de mal à se montrer joviale avec elle à cause de ce qui s'était passé entre elle et le petit ami de Rose. Juliet n'était pas vraiment sûre de savoir quel type de liaison ils entretenaient, ou jusqu'où ils avaient été ensemble mais elle n'était pas très emballée à l'idée de trop copiner avec elle. Elle l'avait tout de même vue à l'œuvre.
Quand la cloche sonna à la fin du cours, Juliet s'empressa de rassembler ses affaires mais apparemment Barbara était décidée à la suivre cet après-midi. « N'avait-elle pas son groupe d'amis d'habitude ? » se demanda Juliet, agacée alors que la Poufsouffle descendait à sa suite par la trappe. La Gryffondor accéléra le pas, décidée à la semer pour la journée, mais celle-ci la rattrapa en courant.
— Écoute, je sais que je ne suis pas un modèle de perfection mais quand tu m'as vue ce soir-là, je ne sais pas ce qui m'a pris...
— C'est à Rose que tu devrais présenter des excuses, répliqua Juliet alors qu'elles descendaient une volée d'escaliers.
— Il ne s'est jamais rien passé entre Stephen et moi, se justifia Hopkins. C'était juste un accident. Il m'avait demandé de le rejoindre la veille - c'est cette nuit là qu'on s'est faits prendre par Tourdesac - et je ne sais pas ce qui s'est passé pendant la retenue, je m'ennuyais ferme et j'ai voulu pimenter ma soirée.
— Avec le mec de ma meilleure amie, c'est tout à fait logique.
— Tu as ma parole que je ne recommencerai plus.
— Comme si ça allait changer quelque chose de toute façon, marmonna Juliet en pensant à ce que lui avait dit Rose il y a quelques jours.
Juliet s'arrêta enfin et se rendit compte que Barbara Hopkins la suivait toujours. Elle leva les yeux au ciel, exaspérée par sa conduite. Barbara était un peu trop collante à son goût.
— Tu comptes me suivre dans ma salle commune ? lui demanda Juliet d'un ton glacial en désignant le portrait de la Grosse Dame.
Barbara Hopkins lui sourit, l'air désolé, puis tourna enfin les talons. Juliet entra alors dans la salle commune de Gryffondor, où seuls quelques garçons travaillaient dans un coin et balança son sac sur le canapé faisant face à la cheminée. Repassant sa conversation avec Hopkins dans sa tête, elle trouva que toute cette histoire ne menait à rien, et elle ne voyait pas une seule raison qui pouvait expliquer son insistance à vouloir se faire pardonner auprès d'elle. Non, Barbara Hopkins n'avait pas de raison apparente à s'excuser comme elle le faisait.
Epuisée, Juliet ferma les yeux quelques instants. Cela faisait plusieurs jours qu'elle se couchait beaucoup trop tard pour pouvoir être en forme dans la journée. Si ça continuait, elle n'allait pas tenir jusqu'aux vacances de Noël. Se détendant enfin au fur et à mesure que le temps passait, un sourire s'étendit sur les lèvres de Juliet et bercée les éclats de rire du groupe de quatrième années, elle s'endormit en plein après-midi dans la salle commune.
— Juliet, réveille-toi ! s'exclama James une heure plus tard.
Il venait de rentrer de son cours de potions en compagnie de Fred et avait découvert Juliet en train de faire une sieste. Son cousin et lui s'étaient échangé un regard surpris puis James avait décidé d'aller la réveiller tandis que Fred allait chercher son livre de métamorphose oublié dans son dortoir. Après tout, elle devait avoir cours en plein milieu de la journée. Mais en s'approchant de la jeune fille, James s'était aperçu qu'elle marmonnait dans son sommeil. Il s'agissait principalement de paroles incompréhensibles qui l'amusèrent beaucoup sur le moment, jusqu'à ce que Juliet ne prononce des mots qui avaient beaucoup plus de sens et qui laissèrent James sans voix.
— Juliet !
Juliet eut du mal à ouvrir les yeux, elle aurait bien dormi un peu plus, mais quand ses yeux s'habituèrent à la lumière, elle fut surprise de voir que James était penché au dessus d'elle, la cravate de travers et l'air profondément choqué. Puis elle réalisa : elle s'était endormie pour de vrai. Elle n'avait qu'une heure de libre entre son cours de divination et celui de botanique. Paniquée à l'idée de s'être assoupie en oubliant qu'elle avait cours, elle sauta sur ses pieds, forçant James à se reculer subitement. Combien de temps avait duré sa sieste improvisée ?
— Il est quelle heure ? demanda Juliet d'un ton pressé.
— Trois heures. Mais...
— Je suis en retard, il faut que j'y aille !
Juliet s'élança alors vers l'ouverture du portrait de la Grosse Dame avant qu'elle ne soit subitement arrêtée par James qui l'avait rattrapée par l'épaule. Celui-ci semblait avoir l'air pincé pour elle ne savait quelle raison et à vrai dire Juliet s'en fichait complètement. Arriver en retard en cours était plus important pour le moment.
— Tu n'es pas à deux minutes près ! lui dit James en ne la lâchant pas.
— Qu'est-ce-que tu veux ? Vite, dis-moi.
— Je peux savoir de quoi tu rêvais ?
Juliet contempla James avec des yeux ronds. Pourquoi lui posait-il cette question et en quoi ça le regardait ? Comme si elle se rappelait de tout ce qu'elle rêvait !
— Que j'étais en retard, justement, répondit sarcastiquement Juliet. Je peux y aller maintenant ?
— Depuis quand tu te mets à parler de Lloyd dans ton sommeil ?
Mortifiée, Juliet en oublia son empressement. Non, ce n'était pas possible, elle n'avait pas pu parler du Serpentard pendant sa sieste. Il ne l'obsédait pas à ce point tout de même. Il l'intimidait, certes, elle perdait ses moyens face à lui, elle l'admettait, mais il n'y avait rien de plus à ajouter à propos de cette affaire. Juliet rassembla rapidement ses pensées et demanda d'un ton calme à James qui paraissait toujours inquiet depuis qu'elle s'était réveillée :
— Qu'est-ce-que j'ai dit ?
— T'as juste marmonné son prénom, et je ne connais qu'un Cameron à Poudlard.
A court de mots. Juliet se retrouvait sans rien dire, elle ne pouvait pas se justifier. Elle avait toujours parlé dans son sommeil et ce depuis qu'elle était toute petite. Si elle commençait à parler de lui pendant qu'elle dormait, il allait falloir qu'elle se mette à boire une potion sans rêve avant d'aller se coucher. Juliet commençait à paniquer, comment pouvait-elle rêver de lui alors qu'elle n'avait eu qu'un semblant de conversation avec lui ? Enfoncée dans ses pensées, elle vit vaguement James saluer Fred pour lui dire qu'il le rejoindrait dans quelques instants puis il entraîna Juliet hors de la salle commune.
— Juliet, sois honnête, tu me dirais s'il se passait quelque chose entre toi et Lloyd ?
— Je... en fait, je ne sais pas ce qui s'est passé. Je l'ai croisé dimanche soir et je lui ai proposé de m'accompagner à la prochaine sortie de Pré-au-Lard... James ! Ne me regarde pas comme ça ! C'est sorti tout seul. Ne monte pas sur tes grands hippogriffes, il a refusé ! Maintenant mon inconscient doit me jouer des tours, c'est tout. S'il-te-plait, promets-moi que tu n'en parleras à personne.
Juliet le supplia du regard et posa sa main sur le bras de James qui la fixait avec des yeux ronds. Elle ne savait pas pourquoi elle lui avait tout raconté, mais James faisait parti de l'une des seules personnes à qui elle faisait entièrement confiance. Voyant qu'elle n'obtenait pas de réponse de sa part, elle lui secoua le bras, dans l'attente désespérée qu'il lui promette de garder ça pour lui.
— Euh... bien sûr que je ne dirais rien, dit enfin James, l'air ailleurs. Mais Juliet, tu m'inquiètes vraiment là. Tu rêves de lui, quand même.
— Je sais, admit Juliet, aussi inquiète que lui à ce sujet.
— Il te fait peur, tu veux que j'aille le voir ? Parce ce que je crois qu'il est dans mon cours de métamorphose et...
— Arrête, ne sois pas idiot, l'interrompit Juliet en levant les yeux au ciel. Il a même été plutôt agréable avec moi. Bon, il faut vraiment que j'y aille où je vais être en retard de quinze minutes...
James la dévisagea. Venait-elle de dire que Lloyd avait été agréable ? Il se demanda vaguement si son amie n'était pas tombée sur la tête, ils ne pouvaient pas parler de la même personne. Mais Juliet le coupa dans ses pensées quand elle le serra contre lui, et tout en se dressant sur la pointe des pieds, elle lui dit à l'oreille :
— Ne t'inquiète pas, ça va me passer.
Puis elle le lâcha et détala dans le couloir. Une fois qu'elle eut tourné à l'angle du couloir, James réalisa que lui aussi allait être en retard en cours. Il partit d'un bon pas sur les traces de Juliet en se promettant qu'il allait suivre cette histoire de près et surtout, il allait vérifier que Cameron Lloyd n'avait pas versé un philtre d'amour ou autre substance étrange dans le jus de citrouille de Juliet.
Juliet courrait à en perdre haleine dans le parc en direction des serres, son sac dans les mains qu'elle n'avait même pas pris la peine de mettre à l'épaule depuis le septième étage. Pendant tout le trajet qui la mena aux serres, elle s'efforça de ne pas penser du tout. Juliet débarqua enfin dans la serre où le professeur Londubat avait cours, prétextant un mal à l'estomac, d'où son retard de quelques minutes. Elle rejoignit finalement Rose et Albus, équipés de leurs lunettes de protection et de leurs gants en peau de dragon.
— Mais enfin, Juliet, où tu étais passée ? la questionna Rose alors que Juliet reprenait sa respiration.
— Je me suis endormie, avoua-t-elle piteusement.
Albus éclata de rire, s'attirant les foudres des deux Serdaigle de la table d'à côté. Il s'arrêta aussitôt, avant de pouffer à nouveau en voyant le regard désespéré que Juliet lui lançait, assise sur une chaise exténuée par sa traversée du château et du parc. L'essentiel du cours se passa donc étrangement pour Juliet, il consista en l'observation de ses meilleurs amis qui essayaient de déterminer les propriétés de la plante inconnue que leur avait confié Neville Londubat. Et cela ne lui ressemblait pas. D'habitude, Juliet était du genre à être la première à se porter volontaire, au risque de créer de nombreuses catastrophes. Cependant, elle devait bien s'avouer que cette histoire de rêve l'affectait bien plus qu'elle ne le laissait paraître.
Après le cours, ils se dirigèrent tous les trois d'un commun accord à la bibliothèque. Juliet marchait derrière ses amis tandis que ces derniers riaient de Victoria Finnigan qui s'était faite mordre par la plante qu'elle observait pas plus de vingt minutes auparavant. Quand ils entrèrent dans la bibliothèque, ils s'installèrent à une table libre et se mirent au travail.
Albus était plutôt fier de son organisation cette année : il ne s'était pas encore laissé déborder par le travail, malgré les rondes qu'il devait effectuer trois fois par semaine le soir en tant que préfet. Malheureusement, il ne pouvait pas en dire de même pour Rose et Juliet, mais il les aida malgré tout. Il jeta un coup d'œil aux alentours, sentant un regard sur lui. Il soupira. C'était encore cette fille de cinquième année, elle et ses copines étaient sans arrêt en train de glousser sur son passage.
Parfois, il se demandait si sa vie aurait été différente s'il ne s'était pas appelé Potter. Bien sûr, il aurait pu être comme James : avoir une petite amie et ainsi décourager un maximum de prétendants à se pavaner autour de lui. Mais le préfet de sixième année n'avait aucune intention de sortir avec qui que ce soit. Quand il voyait les problèmes que cela apportait, il se disait que franchement, ça n'en valait pas la peine. Qui voudrait d'une relation comme celle de Rose et de Stephen Brown qui se mentaient mutuellement, ou d'une relation comme celle de son frère et de la folle furieuse Audrey Collins ?
Albus était donc prêt à supporter ses fans qui gloussaient dans les couloirs. Tant pis si ses airs de garçon inaccessible le rendaient plus attrayant auprès de ses camarades. Albus n'était pas né de la dernière pluie et il savait qu'au final, il souffrirait moins. La solitude était appréciable.
Le préfet de Gryffondor se mit donc au travail au moment où la bibliothécaire rappelait à l'ordre la jeune fille qui troublait le silence. Il était en train de lire la théorie des sortilèges informulés quand le tapotement régulier des ongles de Rose sur la table l'empêcha de se concentrer sur sa lecture. Alors qu'il levait les yeux vers sa cousine en face de lui pour lui demander poliment d'arrêter son geste, il se rendit compte que Rose la fixait de ses yeux bleus. Du regard, elle désigna Juliet, à ses côtés, dont la plume était suspendue au dessus de son parchemin à peine entamé. Un coude sur la table, elle avait le regard rivé un peu plus loin. Sur le fameux Serpentard qui lui avait causé des problèmes dès le deuxième jour de cours.
Albus interrogea Rose du regard, ne voyant pas où elle voulait en venir. Agacée, Rose détourna le regard de son cousin. Puis elle ne tint plus et frappa sur la table devant sa meilleure amie.
— Tu vas le regarder encore combien de temps comme ça ? s'emporta Rose entre ses dents.
— Hein ?
— Tu te fous de moi, Juliet ? C'était la même chose hier.
— Désolée, se contenta de chuchoter Juliet avant de se lever.
Et sous le regard bientôt choqué de Rose et Albus, Juliet contourna quelques tables de travail et alla s'asseoir à côté de Lloyd. Elle n'y tenait plus. Ils continuaient mutuellement de se fixer à chaque fois que leurs regards se croisaient, que ce soit ici, à la bibliothèque, ou dans la Grande Salle. Juliet se fichait complètement de ce que Rose pensait à présent : s'il la regardait aussi intensément, c'était qu'il y avait une raison. Alors elle ne voyait pas pourquoi il n'avait pas accepté son invitation. Et aussi étrange soit-il, Juliet avait terriblement envie de savoir ce qui l'intriguait tant chez lui, au point de dire son nom dans son sommeil.
Quand elle s'assit à ses côtés, Lloyd eut un petit sourire.
— Pourquoi tu ne veux pas venir à Pré-au-Lard avec moi ?
— Pourquoi tu insistes ? répliqua le Serpentard. Je t'ai déjà dit non.
— Tu n'as pas répondu à ma question.
Juliet posa ses mains sur ses genoux, au moins, il ne verrait pas qu'elle tremblait.
— J'ai des choses plus importantes à régler, dit-il finalement.
Déglutissant difficilement, Juliet se surprit à être déçue de ne pas être quelque chose de suffisamment important à ses yeux. Mais elle ne se laissa pas démonter et garda le menton en l'air.
— Ces choses ne peuvent pas attendre l'espace de quelques heures ?
Lloyd la lâcha enfin du regard pour regarder ailleurs, l'air presque amusé. Il allait penser qu'elle était folle à lier à être aussi bornée.
— Allez, Hardy, je suis certain que tu pourrais demander à n'importe qui de t'accompagner là-bas.
— Et si je te demandais une nouvelle fois ? demanda Juliet en ignorant délibérément ce qu'il venait de lui dire.
— Je te dirais une nouvelle fois non.
— Alors pourquoi tu es sympa avec moi ? se risqua Juliet.
— Quoi ?
— Tu es au courant que tout Poudlard te prend pour un monstre ?
Un courant glacial semblait avoir pétrifié Juliet sur place. Elle venait de sortir sa réplique sans réfléchir et de façon très sèche. Et elle ne savait pas sous quelle impulsion elle avait agi, mais ce qui était sûr, c'était que ses paroles atteignirent le Serpentard qui parut surpris et blessé pendant un quart de seconde. Juliet eut le temps de le remarquer alors que celui-ci lui renvoyait un regard glacial. Cependant, il n'ajouta rien et ne bougea pas d'un pouce. Juliet se posa la question de savoir si c'était le bon moment de prendre la fuite, mais avant qu'elle ne montre la moindre envie de le quitter, Lloyd reprit la parole d'un ton calme et posé, pour la plus grande surprise de la Gryffondor :
— Pourquoi tu tiens à ce que je vienne avec toi si je suis si horrible que tu le penses ?
— Si tu viens dans une semaine, alors je te le dirais, répondit Juliet encore sous le choc de son audace.
Lloyd se mit alors à la détailler attentivement. Puis aussi il fourra brusquement ses affaires dans son sac et se leva, laissant en plan une Juliet pantoise.
— Je vais voir si certaines de mes affaires peuvent attendre.
Et il s'en alla. Juliet resta un moment assise seule à cette table, le regard dans le vide. Le fait qu'il considère sa proposition eut l'effet étrange de lui mettre un poids sur l'estomac. Dans les cinq dernières minutes, ses principes s'étaient envolés en fumée, Juliet la joueuse de Quidditch appréciée de toute sa maison avait donné rendez-vous à Lloyd, un Serpentard que tout le monde fuyait, y compris ses camarades de maison. S'il acceptait enfin son invitation, il était certain que leur rendez-vous allait se faire savoir par toute l'école. Est-ce-que ça la dérangeait ? Bizarrement, non. A vrai dire, Juliet se fichait presque de sa « réputation », tout ce qui comptait à présent était le solitaire Cameron Lloyd. Elle voulait le connaître et passer un après-midi avec lui.
— Pssst ! fit Albus en lui faisant un geste pour revenir.
Juliet avait tourné brusquement la tête : Rose la fixait, le teint rouge de rage jurant considérablement avec ses cheveux roux. Livide, sûrement à cause du fait qu'elle venait de se montrer très offensive face à Lloyd, Juliet retourna s'asseoir auprès de Rose et d'Albus, qui la fixaient tous les deux d'un air totalement ahuri. Cela ne faisait ni chaud ni froid à Juliet : si elle avait suffisamment intrigué le Serpentard pour qu'il accepte de se rendre à Pré-au-Lard avec elle, alors peu importait l'attitude meurtrière de Rose Weasley.
— Tu es folle ou quoi ? chuchota Rose qui visiblement faisait beaucoup d'efforts pour ne pas lui hurler à la figure. Tu as perdu la tête ?
— Qu'est-ce-que tu veux dire ? se contenta de répondre Juliet d'un ton innocent.
— Oh non... ne joue pas à ce petit jeu avec moi. Tu étais la première à être traumatisée quand tout le monde croyait que vous aviez couché ensemble, et maintenant tu flirtes ouvertement avec lui ?
— Laisse tomber, tu ne peux pas comprendre.
Sans qu'elle ne sache pas pourquoi, Juliet se sentit vexée par les paroles de Rose. Les rumeurs l'avaient beaucoup angoissée pendant des semaines, mais cet aura de mystère qui planait autour de Lloyd lui donnait un élan nouveau dans sa vie à Poudlard, et c'était un sentiment qu'elle n'avait jamais ressenti auparavant. Alors elle allait prendre le risque de jouer avec le feu, peu importait ce que Rose - ou n'importe qui - en dirait. Elle n'avait plus onze ans, elle en avait cinq de plus.
A ce moment précis, Juliet se leva et mit les affaires qu'elle avait sorti pêle-mêle dans son sac. Elle n'avait aucune envie de rester avec ses amis s'ils la regardaient comme si elle était contagieuse. Albus ne disait pas un mot, il n'aimait pas d'interférer entre Rose et Juliet, même s'il intimait silencieusement à Rose de se calmer.
— C'est facile de partir, rétorqua Rose en ignorant son cousin. Tu te comportes bizarrement depuis que tu t'intéresses à lui, et ne me fais pas dire que tu n'es pas attirée par ce mec, je te connais.
— C'est faux.
— Dixit la fille qui a toujours le regard rivé vers la table des Serpentard. Je ne suis pas aveugle et tu sais parfaitement qui il est.
— Tu sais quoi Rose ? Quitte d'abord cet abruti de Brown et on en reparlera.
Balançant son sac sur l'épaule, elle quitta Albus et Rose portée par son élan de colère.
Pendant les jours qui suivirent, Juliet et Rose ne s'étaient presque pas adressé la parole, si ce n'était pour se demander le sel à table ou un morceau de parchemin en cours. Malgré ce qu'elle lui avait dit, Juliet n'avait aucune envie de s'excuser ou de faire le premier pas. Pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait, elle n'aimait pas se fâcher avec Rose et elle voyait bien que c'était réciproque quand leurs regards se croisaient. Mais voilà, les deux filles avaient chacune leur fierté et Albus avait beau être le médiateur en essayant de les convaincre que c'était bête de s'en vouloir pour cette histoire, il n'empêche qu'il avait fini par les abandonner à leur sort en les insultant chacune leur tour de « gamines puériles et immatures ».
Cependant, l'humeur maussade de Juliet ne risquait pas de s'améliorer quand elle pensait à la cause de ses problèmes : elle n'avait pas revu Cameron Lloyd depuis qu'ils s'étaient parlé, et même pas au détour d'un couloir. En revanche, celui qu'elle voyait de plus en plus était James Potter, qui semblait prendre un malin plaisir à apparaître là où elle ne l'attendait pas, comme à la sortie des toilettes des filles, entre autres. Souvent quand elle se retrouvait seule, elle le voyait débarquer et il l'accompagnait à sa destination en lui demandant son avis sur telle ou telle chose. Juliet ne se leurrait pas : depuis que James l'avait surprise en train de dire le nom du Serpentard dans son sommeil, elle surprenait souvent son regard suspicieux.
Malgré tout, James ne lui en voulait pas et si elle était persuadée qu'il la surveillait, elle faisait semblant de ne pas l'avoir remarqué. Elle n'avait vraiment pas besoin de se le mettre à dos lui aussi.
— On est samedi, l'informa Albus alors qu'ils prenaient leur petit déjeuner ensemble. Ça fait trois jours que vous vous faites la gueule. Tu ne pourrais pas...
— Non, Al.
Albus la fusilla de son regard vert émeraude qui, d'habitude, faisait tant craquer les filles. Juliet posa son mug de café et souffla un bon coup.
— Honnêtement, tu penses que Rose a raison ? Enfin, je veux dire... je suis toujours la même, non ?
— Oui, tu es toujours la même, il n'y a pas de doute, soupira Albus après avoir avalé un morceau de toast à la marmelade. La même fille têtue que je connais depuis la première année, ouais.
— Donc dans l'hypothèse où Rose a raison et que je ne sois pas indifférente à Lloyd, mon comportement est resté le même ?
Albus jura en la regardant avec des yeux ronds. Il en lâcha son toast.
— C'est une hypothèse, Al, ajouta Juliet en sentant ses joues rougir. Donc la théorie de Rose selon laquelle j'aurais changé en m'intéressant à lui est fausse puisque je suis restée la même, tu l'as dit toi-même. Tu me suis ?
— J'ai pas envie de te suivre dans tes délires, répondit sincèrement Albus, toi et moi sachons parfaitement que tu es en train de te chercher des excuses. Ce n'est pas parce que Rose exagère un peu la situation que tu as raison de ton côté. Vous êtes complètement à côté de la plaque toutes les deux. Vous me fatiguez.
Juliet devait admettre qu'il avait raison sur ce point. Elle croyait en la parfaite objectivité d'Albus ; jamais Juliet n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi franc et honnête, et pouvait s'en remettre à son jugement les yeux fermés. Néanmoins, sa mauvaise foi lui empêchait de l'écouter et d'aller voir Rose.
Une dizaine de minutes plus tard, ils quittèrent la Grande Salle et allèrent faire un tour dehors avant qu'Albus n'aille rendre visite à Hagrid. Il faisait beau, même si les températures s'étaient considérablement rafraîchies et Juliet réprima des frissons. Albus et elle restèrent silencieux un bon moment sans que cela ne devienne gênant. La nature calme et sereine d'Albus apaisait la jeune fille. Quand on ne le connaissait pas, on pouvait croire que sa retenue était assimilée à de l'arrogance, mais il n'en était rien.
Ils arrivèrent à la lisière de la forêt interdite quand Albus se décidait à rompre le silence. Visiblement, il se demandait comment aborder le sujet avec elle. Mais il avait besoin de savoir que sa meilleure amie au caractère souvent emporté et impulsif savait ce qu'elle faisait. Parce que ses faits et gestes pouvaient avoir de lourdes conséquences.
— Pourquoi tu as invité Lloyd ? demanda Albus tout à trac en se tournant vers elle.
— Je ne sais pas, avoua Juliet.
— Il t'intéresse ? Tu veux sortir avec lui ? Oh, fit-il en arrêtant ses conjectures. Laisse-moi deviner, tu ne m'as pas tout dit, il s'est vraiment passé quelque chose dans ce placard ?
— Non ! s'empressa de répondre Juliet avec des yeux ronds. Il ne s'est rien passé, j'ai juste envie d'apprendre à le connaître, c'est tout. Tu vois beaucoup de gens lui tourner autour ? J'aimerais savoir pourquoi il reste seul.
— C'est la seule raison ? Parce que, de mon point de vue, on dirait que cherches bien plus qu'à lui poser des questions.
Juliet demeura silencieuse. Quelque chose l'intriguait chez Cameron Lloyd, et pour elle, cela relevait simplement de la curiosité. Mais venant de l'extérieur, elle pouvait comprendre qu'Albus ne pouvait pas avoir le même avis sur les événements.
— Alors quoi ? Tu penses que Rose a raison ? Que je ne devrais pas l'approcher ?
— Il est bizarre, mais je n'ai pas dit ça, la corrigea Albus. Tu la connais Rose, elle est un peu névrosée sur les bords. Et puis, de toute façon, il ne t'a pas dit oui, n'est-ce-pas ?
— Non, il ne m'a rien dit, confirma Juliet à voix basse.
Cela faisait quelques jours qu'elle l'avait invité et pour la première fois depuis qu'elle lui avait demandé, Juliet angoissa à l'idée que sa réponse fut positive. Cependant, d'un autre côté, elle se sentait déçue qu'elle n'ait toujours pas reçu de réponse de sa part. Il l'évitait, Juliet en était persuadée.
— Hagrid m'attend, on se retrouve plus tard ? proposa Albus. Essaie de ne pas tuer Rose si tu la croises !
Juliet sourit puis Albus se rendit dans la cabane de Hagrid où ce dernier l'avait invité à prendre le thé. Juliet y était déjà allée quelque fois en compagnie de Rose et lui, elle y avait même goûté les pires biscuits de sa vie. Et en termes de biscuits, Juliet s'y connaissait, c'était le moins qu'on puisse dire. Cependant, elle avait prévu de travailler ce week-end et elle n'avait pas envie de s'y mettre le dimanche soir — même si c'était ce qui allait inévitablement se produire.
Juliet retourna donc au château. Sur le chemin, elle ne croisa pas Rose, et tant mieux, elle n'avait pas envie de faire celle qui se fichait de la situation. Elle en avait assez de jouer la comédie. Enfin à la tour Gryffondor, elle monta les marches menant au dortoir et alla chercher son sac ainsi que quelques livres. Soudain Victoria sortit de la salle de bains au moment où Juliet était à quatre pattes par-terre, à la recherche de son livre de botanique. Elle la héla :
— Hé Juliet chérie !
Juliet sortit la tête de sous son lit.
— Un hibou t'a apporté une lettre il y a un quart d'heure, lui informa Victoria en lui désignant son lit.
En effet, il y avait une lettre sur son lit. La Gryffondor tendit le bras et tout en restant assise en tailleur sur le sol et la décacheta. Piquée par la curiosité par un message qui ne lui était pas parvenu à l'arrivée des hiboux le matin-même, elle ouvrit le parchemin. C'était la lettre la plus courte qu'elle n'ait jamais reçue. Mais c'était aussi celle qui suscita le plus d'émotions chez la jeune fille.
Juliet,
Rendez-vous à Pré-au-Lard, à midi, dans la Grand-Rue.
— Notre Juliet adorée a un rencard ! s'écriait Victoria qui venait de lire par-dessus son épaule, un grand sourire aux lèvres. S'il-te-plait, ne me dis pas que c'est James... C'est qui, c'est qui ?
N'en revenant pas de ce qu'elle tenait entre ses mains, Juliet mit quelques instants à réaliser, oubliant complètement Victoria la commère : dans une semaine, Juliet passerait son après-midi avec Cameron Lloyd.
