La salle commune de Gryffondor était bruyante, ce soir là. Ce début de mois de novembre avait apporté avec lui le second match de Quidditch de l'année qui opposerait Gryffondor à Serdaigle et le match du lendemain était au cœur de presque toutes les conversations. L'équipe de Gryffondor s'était entraînée très tard pour revoir certaines stratégies de dernière minute, et c'était ainsi qu'une Juliet exténuée et complètement ailleurs s'était effondrée sur une chaise auprès de Rose et d'Albus. Fatiguée, elle n'était même pas motivée à aller prendre une douche dans son dortoir et elle avait pris soin de rester de rester avec Fred Weasley et Troy Macmillan après l'entraînement. Il n'était plus question qu'elle reste seule dans les vestiaires désormais.
En s'asseyant avec ses meilleurs amis, Juliet ne chercha même pas à savoir de quoi il parlaient, et n'avait même pas remarqué à quel point le ton enjoué de Rose paraissait faux, comme si Albus et elle avaient subitement changé de sujet de conversation à son arrivée. Depuis que l'annonce du coupable avait été faite, Juliet s'était sentie éloignée de tout le monde, et notamment de Albus et Rose avaient étrangement changé de comportement à son égard : Rose ne cherchait plus à la harceler à propos de Cameron et n'avait pas non plus cherché à la suivre à la trace. Quant à Albus, il s'était montré sur la retenue par rapport à d'habitude. Cette dernière s'était rendue compte que Rose agissait bizarrement et en demandant à Albus ce qu'elle avait derrière la tête, elle avait bien senti que son meilleur ami lui avait menti.
Cependant, il n'y avait pas seulement Rose et Albus qui l'avaient rendue morose. Juliet n'avait cessé de ressasser ce moment dans le couloir avec Cameron Lloyd. Quand son esprit n'était pas tant occupé par ses entraînements de Quidditch et sa pile de devoirs qui commençait à s'accumuler sérieusement, elle pensait au Serpentard. Et s'il n'avait pas tenté de l'éviter depuis qu'il lui ait involontairement jeté un maléfice quelques jours plus tôt, c'était elle qui, par manque de temps, n'avait pas eu une minute pour aller le voir. Juliet avait pourtant capté son regard à de nombreuses reprises lors des repas dans la Grande Salle, mais inévitablement, ses camarades de Gryffondor avaient toujours trouvé un moyen pour qu'elle sorte entourée d'une demi-douzaine d'énergumènes bruyants sans possibilité de leur échapper.
— Alors, prête ? demanda Rose avec un sourire.
— Mouais, marmonna Juliet avant de bailler longuement. Si Finch-Fletchey ne me joue pas le coup du niffleur battu, ça devrait aller.
— Tu devrais aller te reposer, suggéra Rose avec sagesse.
— Avec des cernes pareilles, une bonne nuit de sommeil ne pourrait pas te faire du mal, approuva Albus en rangeant quelques parchemins, le regard fuyant.
— Attendez, je rêve ou vous voulez vous débarrasser de moi ?
Juliet les observa alors tour à tour, se réveillant peu à peu de sa torpeur. Rose passa une de ses mèches rousses derrière son oreille, signe qu'elle était gênée, et Albus évitait à tout prix son regard inquisiteur. La brunette n'en revenait pas, les deux cousins ne s'étaient pas disputé depuis des jours et des jours et ils étaient même d'accord en ce moment même. Ce ne pouvait pas être une coïncidence. Juliet, sans rien laisser paraître, était prête à leur faire cracher le morceau.
— Hé, c'est quoi votre problème ? Et c'est quoi ça ? ajouta-t-elle en désignant le morceau de parchemin qu'Albus tentait de dissimuler sous son avant-bras.
— Rien, rien du tout... marmonna Albus en faisant semblant de s'intéresser à un groupe de troisième années turbulent.
— Rose, gronda Juliet. Qu'est-ce-que vous ne me dites pas ?
Son amie lui adressa un pauvre sourire avant de lancer un regard hésitant vers Albus qui semblait prendre ses devoirs de préfet un peu trop au sérieux ce soir. Elle tourna une de ses mèches de cheveux entre ses doigts sous les yeux inquisiteurs de Juliet qui ne la lâchait pas.
— Al, peut-être qu'on devrait... hésita Rose au bout d'une minute.
— Je rêve ! s'exclama Albus en se retournant soudainement vers sa cousine. C'est toi qui ne voulait pas mêler Juliet à ça. Et tu changes d'avis en un clin d'œil ?
Désarçonnée par le fait que ses amis lui avaient effectivement caché leurs activités, elle ignora presque instantanément que leurs disputes avaient aussitôt repris. La brèche s'était ouverte et Juliet s'immisça à l'intérieur sans attendre plus longtemps. Elle esquissa un geste pour attraper le parchemin qu'Albus voulait lui cacher, mais il réagit trop vite et contempla Juliet avec un regard mi-sévère mi-exaspéré.
— Écoute, Juliet, ce n'était pas contre toi, se rendit Albus après un soupir. Avec les entraînements de Quidditch et le match de demain... on a cru qu'il serait bon qu'on t'éloigne de notre, euh... projet le temps que le match soit passé. Non, avant que tu ne t'énerve, écoute ce qu'on a à te dire.
Juliet le fixait avec des yeux ronds. Qu'étaient-ils en train de préparer tous les deux ?
— Rose et moi, poursuivit lentement Albus en baissant le ton de sa voix, nous avons décidé de mener notre enquête, et on a prévu de faire un tour dans le bureau de Aaron Lloyd la semaine prochaine.
— On est d'accord, si ce n'est pas lui qui a rendu Andrea amnésique, il est tout de même super inquiétant quand il s'acharne sur toi en cours. Nous allons donc fouiller son bureau lundi prochain, c'est le cours juste avant de dîner, avec un peu de chance, il ira directement là-bas. De toute façon, tu n'as pas ton mot à dire, Juliet, si on ne t'avait rien dit, tu n'aurais rien su.
Albus gratifia Rose d'un regard indulgent puis se tourna vers Juliet, qui était manifestement ahurie par le plan de ses amis. Autour d'eux, des deuxième années s'amusaient à se lancer un Frisbee à dents pointues, mais cela n'atteignait pas les trois amis qui ne faisaient attention à rien d'autre qu'à leur conversation. Non, Juliet n'en revenait pas. Pas seulement parce qu'ils l'avaient tenue à l'écart mais parce que fouiller le bureau d'un professeur relevait d'un acte incommensurablement inconscient. Et elle n'en revenait pas qu'Albus et Rose aient en projet de le faire alors qu'elle, la Gryffondor qui avait écopé de suffisamment de retenues pour une vie entière, trouve l'idée suicidaire.
Cependant, elle n'était pas au bout de ses surprises quand Albus reprit la parole en se penchant davantage au dessus de la table, ses yeux verts vrillant ceux noisette de son amie :
— Finalement, tu pourrais même nous être d'une précieuse aide.
— Pardon ? fit Juliet, totalement perdue.
Apparemment, Rose non plus n'avait aucune idée de ce dont son cousin venait de parler. Elle le regardait en fronçant les sourcils, suspicieuse.
— Ce n'est qu'une idée, s'empressa d'ajouter Albus en regardant tour à tour les deux filles. Juliet, tu aurais pu distraire l'attention de Lloyd pendant que Rose et moi, on forcerait son bureau. Tu as toutes les raisons de le faire, ça aurait pu te donner une chance de t'expliquer avec lui à propos de son acharnement contre toi. Bien sûr, si tu ne le sens pas...
— T'es tombé sur la tête ou quoi ? le coupa Rose en contemplant son cousin avec de gros yeux. Après ce qui est arrivé à Andrea ? Il faut se méfier de tout le monde.
— Rose, tu crois vraiment que quelqu'un va s'attaquer à Juliet ? Et Lloyd est très intelligent, comme professeur, il ne peut pas faire de mal à ses élèves.
— D'accord.
Rose et Albus se tournèrent vers Juliet, surpris. Cette dernière était prête à affronter Aaron Lloyd. Albus avait raison, s'il était réellement coupable, il ne pouvait pas se permettre de lui faire du mal à elle aussi. Cette perspective lui ajoutait un nouveau poids sur l'estomac, beaucoup plus pesant que les autres, mais c'était nécessaire. Elle pourrait lui demander ce qui n'allait pas chez elle, il ne pouvait pas décemment lui en vouloir pour des rumeurs mal fondées entre elle et son fils. Et puis, si de leur côté, Rose et Albus parvenaient à trouver des informations sur ce qui aurait pu se passer avec Andrea, ce ne pouvait être qu'une opportunité à saisir au plus vite.
— Tu es d'accord pour te retrouver seule avec Lloyd ? lui demanda Rose, sous le choc.
— Al n'a pas tord du tout. Si je peux savoir pourquoi il m'en veut autant, c'est l'occasion ou jamais.
— Tu en es certaine ? s'assura Albus, inquiet tout à coup.
Juliet acquiesça, sûre d'elle. Elle ne pouvait pas dire qu'elle y allait sans arrière pensée. L'idée de se retrouver en tête à tête avec son professeur de métamorphose lui flanquait une peur bien plus importante qu'elle ne voulait se l'avouer...
Soudain, des mains se posèrent sur les épaules de Juliet qui poussa un petit cri de surprise, apeurée. Un rire s'échappa du jeune homme qui se tenait derrière elle avant de reprendre son sérieux. Juliet se renfrogna quand elle vit qu'il s'agissait de Troy Macmillan. Comme pendant toutes les veilles de match, il s'assurait que tous ses joueurs allaient se coucher de bonne heure, à commencer par elle.
— Au lit, Hardy ! Dépêche-toi, une grande victoire nous attend demain !
Juliet se leva de sa chaise, de mauvaise humeur, et sous le regard amusé de Rose et d'Albus, elle se dirigea en traînant des pieds vers ses dortoirs. Il ne servait à rien de discuter les ordres de Macmillan si on voulait lui éviter une syncope : elle avait déjà essayé deux ans auparavant et elle n'avait plus voulu le contrarier au sujet du sommeil de ses coéquipiers. Sur le chemin, elle croisa le sourire hésitant de James qu'elle rendit sans grande conviction. Ils ne s'étaient pas vraiment parlé ces derniers temps, depuis que tout le monde l'avait vu débarqué à moitié nu dans la salle commune, à la poursuite de la jeune fille.
Suite à cet événement, Audrey lui avait une scène dans le Hall d'entrée en pleurant, hurlant et en s'arrachant les cheveux parce qu'il ne l'aimait plus. Juliet n'avait pas assisté à son gros craquage mais il avait fait beaucoup parlé cette dernière semaine, et James avait préféré adopter un profil bas face à sa petite amie, passant la majorité de son temps avec Collins et évitant de parler à Juliet. Mais si cette dernière en voulait à Collins de l'avoir si mal traitée dans un couloir du sixième étage, il lui était impossible d'en vouloir à James. Après tout, c'était elle qui était allée chercher son aide dans son dortoir.
Malgré tout, Juliet se refusait à admettre qu'il lui manquait, même quand il se montrait taquin et se moquait d'elle. La semaine passée, ils avaient même manqué leur tradition d'Halloween : finir la soirée dans les cuisines de Poudlard à grignoter les restes de tartes à la mélasse et autres gâteaux à la citrouille ou au chocolat plus appétissants les uns que les autres. Malheureusement, James n'avait pas été d'humeur à s'amuser et Juliet s'était retrouvée à mal digérer ce qu'elle avait mangé dans la soirée en disputant une partie d'échec avec Hugo Weasley. Les temps avaient définitivement changé.
Après avoir pris une douche trop chaude qui lui avait presque brûlé la peau, Juliet s'était changée en pyjama et s'était effondrée dans son lit, à peine préoccupée par le match du lendemain. Elle serait déjà assez sur les nerfs à quelques heures de la confrontation pour que cela ne s'ajoute à ses pensées tourmentées de ce soir. Juliet ferma les yeux tout en essayant d'oublier tout ce qui la tracassait et plus particulièrement sa future entrevue avec le professeur de métamorphose. Cinq minutes plus tard, elle dormait à poings fermés.
— Juliet, debout ! Allez... J'arrive pas à croire que c'est moi qui te tire du lit. DEBOUT ! JULIET !
Bien que Rose n'ait pas participé aux sélections cette année, elle n'en était pas moins concernée par le Quidditch et la position qu'occupait son équipe dans le classement de la Coupe. Les Gryffondor étaient tenant au titre depuis deux ans et il n'était pas question que cela change, surtout parce que l'une des Poursuiveuses de l'équipe ne daignait sortir de son lit, tête sous l'oreiller. Rose soupira lourdement. C'était la même chose à chaque jour de match : Juliet faisait la fière en clamant haut et fort que rien ne la stressait et le jour J, elle se cachait sous ses couvertures.
Une demi-heure plus tard, Rose traînait une Juliet qui ronchonnait dans son sillage, la coachant avec vigueur. Elles avaient traversé la salle commune en pleine effervescence, mais Rose avait gardé sa poigne de fer autour du poignet de Juliet qui était prête à se défiler à la moindre occasion. Non, son amie n'allait pas saluer ses camarades : ils étaient une distraction et elle aurait l'occasion de le faire après leur victoire. Car Rose était persuadée qu'ils allaient remporter ce match, elle avait eu vent de la composition de l'équipe des Serdaigle et tout ce qu'elle trouvait était qu'il y avait beaucoup trop de nouvelles têtes.
Trois semaines plus tôt s'était tenu le match opposant Poufsouffle à Serpentard et malgré les cinq heures interminables de match, Serpentard avait réussi à arracher de peu la victoire face à leurs adversaires. Rose pensait sérieusement que l'équipe la plus redoutable allait être Poufsouffle cette année, et si elle se refusait à l'admettre, Stephen Brown faisait un excellent boulot à son rôle de Capitaine. Les Gryffondor jouaient donc logiquement leur match le plus facile aujourd'hui, donc Juliet n'avait aucune inquiétude à avoir, même si la pression d'être considérée comme la Poursuiveuse la plus talentueuse de Poudlard était très forte.
— Mange, ordonna Rose en servant une tasse de café très serré à sa meilleure amie.
Autour d'elles, la majorité des Gryffondor venaient saluer Juliet qui se contentait de répondre par des pauvres sourires en mâchonnant le même morceau de bacon depuis qu'elle était arrivée. Elle était terriblement angoissée et elle savait que ce stress ne partirait pas avant qu'elle ne soit sur le terrain. Néanmoins, elle essayait d'avaler quelque chose pour faire plaisir à son amie qui ne la quittait pas du regard. Rose lui était toujours d'un soutien sans faille pour ces jours de match : elle s'assurait qu'elle se réveillait suffisamment tôt, l'obligeait à manger et surtout, elle ne lui laissait pas de pitié. Exactement ce dont elle avait besoin, si elle devait s'écouter, elle se serait enfermée dans la salle de bain.
— Laisse-moi deviner, dit James en s'asseyant à côté de Rose. Elle n'a rien avalé ?
— La même tranche de bacon depuis dix minutes, répondit Rose, blasée. Hé, tu crois que tu vas t'en tirer avec un café toi ? Non, James, tu vas prendre un petit déjeuner complet ! Ne détourne pas l'attention comme ça !
En voyant Rose le servir de trois toasts, un beignet à la framboise et plusieurs pancakes, Juliet haussa un sourcil moqueur à l'attention de James. Ce dernier lui répondit par une moue à fendre une âme avant qu'il ne se mette à contempler avec des yeux ronds son assiette se remplir complètement de nourriture par sa cousine. Fred Weasley débarqua alors, se laissant tomber à côté de Juliet, toujours souriant et commença à se servir d'un peu de tout sur la table en adressant des petits signes de la main aux gens qui l'encourageaient.
— Je vais tellement manger ce matin que je ne laisserai aucun but passer tellement mon estomac sera rempli ! s'exclama Fred en se frappant l'estomac. Il va falloir me jeter un sortilège d'extension sur le ventre…
— Voilà ! Enfin un comportement exemplaire ! s'extasia Rose avant de se pencher en avant pour voir où en était Juliet.
— On va les écraser les p'tits oiseaux ! approuva Fred d'une voix en brandissant sa fourchette vers la table des Serdaigle. Ouais, c'est à vous que je parle ! Vous n'aurez plus que vos plumes pour pleurer !
Plusieurs élèves se tournèrent vers le jeune homme, légèrement sceptiques. Juliet se retint de se prendre la tête entre les mains. Elle qui croyait qu'il voulait se faire discret auprès de son ex, qui justement était une Serdaigle, Fred l'avait bien vite oubliée. Mais parmi le groupe de Serdaigle était également assis Marshall Finch-Fletchey, qui regardait Fred avec air supérieur avant de dériver vers Juliet. Celle-ci le défia du regard en mordant rageusement dans un toast. Oh oui, ils allaient les enfoncer ces Serdaigle. Juliet était peut-être incapable de se défendre comme une véritable sorcière, mais battre son ancien petit ami au Quidditch était la seule chose qu'elle avait de son côté.
Sous les derniers encouragements de Rose et d'Albus qui les avait rejoint quelques minutes auparavant, Juliet emprunta le chemin menant aux vestiaires, la bouche sèche et les mains tremblantes. Pourquoi elle angoissait toujours à ce point ? Ses camarades de Gryffondor n'avaient fait que lui remonter le moral et l'encourager depuis ce matin, et pourtant elle ne se sentait pas mieux que d'habitude. C'était sa troisième année dans l'équipe, pas de quoi stresser, tout de même ! La tête vide, Juliet allait entrer dans les vestiaires quand on la retint par le coude. Surprise, elle resta bouche bée.
— Salut, fit Cameron d'un ton espiègle.
— Salut, répondit Juliet, le cœur battant à tout rompre.
Elle ne l'avait pas revu depuis qu'il l'avait sauvée de l'affreuse Audrey Collins et le revoir à quelques minutes de son match la prenait totalement au dépourvu. Et malheureusement, dans sa situation d'angoisse actuelle, elle se retrouva à court de mots. Elle le regardait sans rien dire, un peu trop obsédée par les yeux bleus saisissants du Serpentard sous le soleil matinal. Juliet avait de nouveau envie de rompre l'espace qui les séparait, mais à la place, elle se contentait de rougir, tout comme lors de sa première année et de son béguin de l'époque.
— Je voulais te souhaiter bonne chance, dit-il finalement, nullement embarrassé par le silence perturbé de la Gryffondor.
— Merci.
Juliet n'avait qu'une envie : partir en courant. Cameron, le plus grand solitaire de Poudlard, venait la retrouver pour l'encourager et tout ce qu'elle trouvait à dire était un vulgaire « merci » ? N'étant définitivement pas dans son état normal, elle le lâcha du regard pour rire de sa propre bêtise. Au loin, on distinguait clairement les gradins se remplir sous les cris et le bruit des conversations.
— Désolée, je suis un peu stressée.
— C'est drôle, j'ai toujours eu l'impression que tu étais sûre de toi, remarqua Cameron en fronçant les sourcils.
— Tu as encore beaucoup à apprendre sur moi alors, murmura Juliet en rougissant de plus belle.
Juliet se maudit une nouvelle fois de rougir face au léger sourire narquois du Serpentard. Il allait croire qu'elle était entièrement sous son charme et qu'elle était devenue incapable de sortir un mot sans devenir aussi rouge qu'une tomate. Et le fait qu'il l'ait remarquée bien avant cette année ne pouvait être qu'une raison de plus à son embarras. Un long frisson lui parcourut l'échine à mesure qu'elle analysait son attitude face à Cameron Lloyd. Un lourd constat s'imposa à son esprit quand elle réalisa l'ampleur des dégâts : justement, elle était forcément sous le charme de Cameron.
— Je vais y aller, dit Juliet d'une petite voix en désignant la porte derrière elle.
— D'accord, admit Cameron en haussant les épaules. Je soutiens Gryffondor aujourd'hui, bonne chance Hardy.
Cameron s'amusa à regarder le teint de la Gryffondor virer au rouge pour la troisième fois de la journée. Pour achever l'état de Juliet et aussi pour lui transmettre son soutien, il se rapprocha d'elle et déposa un baiser sur son front. Puis Juliet le regarda s'éloigner les mains dans les poches tandis qu'elle-même restait plantée là, un vague sourire sur les lèvres. James débarqua alors et haussa les sourcils en entraînant Juliet sur son passage.
— Entre imaginer et voir ce qui vient de se passer, il y a un grand pas, remarqua James, choqué, alors qu'ils s'installèrent sur un banc en attendant Macmillan. Alors tu l'aimes bien, Lloyd ?
— Peut-être, murmura Juliet, ailleurs. Tu ressentais quoi au début, avec Collins ?
Le visage de James s'assombrit et le septième année demeura silencieux pendant de longues secondes. Ne recevant pas de réponse à sa question, Juliet se tourna vers lui, un air interrogateur au visage. Mais elle remarqua immédiatement que son ami était profondément plongé dans ses pensées et elle se mordit la lèvre en pensant que rappeler ses problèmes à dix minutes du match manquait réellement de tact de sa part.
— Il t'aime bien, ça se voit, la rassura James au bout de quelques instants. Je ne l'ai jamais vu aussi attentionné avec quelqu'un en six ans alors j'imagine que tu es l'exception.
Juliet croisa alors le regard noisette de James. Il semblait à la fois soucieux mais aussi compréhensif, comme s'il s'était rendu à l'évidence du lien privilégié qu'elle entretenait avec le Serpentard. La sixième année ressentit une bouffée de gratitude envers lui : il devait avoir énormément prit sur lui pour admettre que Cameron n'était pas aussi mauvais à son encontre. Juliet le prit alors dans ses bras sans faire attention à leurs coéquipiers qui se changeaient et qui bavardaient le plus souvent avec des voix tendues. Le principal était que Collins ne se trouvait pas ici et que James ne paraisse plus aussi distant envers elle.
— Je suis désolée pour la dernière fois, murmura Juliet en se détachant de lui. J'aurais du attendre que tu descendes en salle commune au lieu d'aller directement dans ton dortoir.
— Ne dis pas ça, j'ai été con de te suivre aussi, avoua piteusement le septième année en changeant de position.
— En tout cas, tout ceci ne se reproduira pas, je n'ai vraiment plus envie de me frotter à Collins, elle fait un peu peur, lui promit Juliet en lui prenant la main.
James parut gêné l'espace d'un instant et Juliet retira sa main comme si elle s'était brûlée.
— Je vais… hésita-t-elle en se levant soudainement. Essaie de ne pas te prendre un Cognard.
— Ouais.
Les joues rouges, la sixième année se leva précipitamment et s'éloigna en direction de Troy Macmillan sous le regard peu amène de James. Fred s'assit à la place que Juliet avait déserté quelques secondes auparavant, le teint plus pâle qu'à l'accoutumée.
— Bon, vous allez devoir assurer, le prévint-il à voix basse. Je me sens pas très bien.
James observa Fred d'un œil noir : son cousin se tenait l'estomac à deux mains et ce n'était pas un bon signe. Macmillan le foudroyait du regard à distance. Emma Ellis, l'autre Poursuiveuse de l'équipe, les avait rejoints avec un grand sourire au visage et vint distraire James de ses pensées meurtrières. Mâchant vigoureusement un chewing-gum, elle paraissait nerveuse malgré tout.
— Ne t'inquiète pas, la rassura James en se levant. Pour mon premier match, on m'a envoyé un Cognard dès la troisième minute de jeu qui m'a détruit la cheville, mais j'ai continué et on a fini par gagner.
— Oh, pauvre Jimmy, se moqua Fred, se rappelant des semaines qui avaient suivi et où il s'était vanté d'être un héros pour tous.
James marmonna quelque chose dans sa barbe mais Emma n'eut pas le temps d'entendre ni de répliquer quoi que ce soit que Troy Macmillan réclamait leur attention à tous. Son regard passait sur tous ses coéquipiers jusqu'à s'arrêter plus longuement sur Fred, dont le teint était livide. Juliet, debout aux côtés du capitaine de l'équipe de Gryffondor, serrait son balai si fort entre ses mains qu'elle se demandait s'il n'allait pas se briser entre ses doigts. Et si elle avait perdu son don pour le Quidditch depuis leur dernière séance d'entrainement ?
— Bon, les gars... commença Macmillan en suscitant un toussotement de la part d'Emma. Et les filles. Nous y sommes. N'oubliez pas que King a misé ses entraînements sur des coups stratégiques qui pourront peut-être nous surprendre. Mais si on se tient à notre plan d'attaque, on les surpassera facilement. Elle va voir ce qu'elle va voir, cette miss je-sais-tout.
Gemma King était la capitaine de l'équipe des Serdaigle et accessoirement, Macmillan ne la portait pas dans son cœur, d'où son engouement à lui imposer une défaite cuisante. Puis il frappa dans ses mains et l'équipe de Gryffondor sut ce qu'elle devait faire : gagner.
— Hé, Potter, ça te dérange si je m'installe ici ?
Albus se retourna vers l'une des filles de son année, surpris. Au milieu de la tribune constituée d'une foule de Gryffondor en délire, Barbara Hopkins, Serdaigle de son état, se tenait devant lui, l'air hésitant. Le brun acquiesça lentement avant de se faire violemment tirer la manche par Rose de l'autre côté, et il prêta à nouveau attention au terrain où les équipes venaient de faire leur entrée. Rose se mit à hurler avec les autres tandis qu'Albus soupirait à nouveau en levant les yeux au ciel. Le Quidditch n'était vraiment pas son truc.
— Écrasez les Serdaigle ! criait Rose en espérant se faire entendre.
C'était la même chose à chaque match : Rose acclamait ses joueurs pendant qu'Albus regardait le match d'un air ennuyé. Bien sûr, il venait soutenir sa maison mais son intérêt s'arrêtait là. Pourtant, il avait essayé de faire des efforts au début. La famille Weasley avait été baignée dans le Quidditch depuis la nuit des temps et détester ce sport était une anomalie chez eux. Albus avait fait semblant d'aimer le Quidditch, sachant que ses parents étaient sans arrêt en train d'en parler. Et puis, il y avait eu cette sorte de relation conflictuelle entre James et lui durant ces deux premières années à Poudlard. C'était à celui qui ressemblerait le plus à leur père, le grand Harry Potter.
Soudain, un coup de sifflet retentit, coupant court aux réflexions du jeune homme.
— Et voilà que débute le premier vrai match de l'année ! s'écriait Victoria Finnigan en tant que commentatrice. Poufsouffle et Serpentard nous ont préparé le terrain, maintenant les choses se corsent ! Et c'est Ellis, la nouvelle recrue des Gryffondor, qui s'empare du Souaffle ! Hmm, joli pour débuter son entrée dans l'équipe !
La quatrième année fila dans les airs, la balle sous le bras, profitant du fait que tous les joueurs n'étaient pas encore à leur position. Elle traversa la moitié du terrain, seule, jusqu'à ce qu'elle ralentisse trop brusquement et qu'elle perde de son élan. Le temps qu'elle lance le Souaffle, la gardien des Serdaigle la rattrapait aisément et Gemma King, l'ennemie de Macmillan, stoppa net le Souaffle à mi-chemin entre la Gryffondor et les anneaux.
— Oh ! King a repris le Souaffle et semble bien décidée. Elle évite le Cognard de John Williams - joli coup, camarade !, et dépasse Ellis. Wouah !
Une exclamation de joie emplit les tribunes rouge et or lorsque la détonation produite par le Cognard envoyé par Troy Macmillan eut ses résultats : le Cognard percuta de plein fouet la Capitaine des Serdaigle. On entendit alors très nettement le « OUAIS ! » hurlé par Macmillan, victorieux. Sous le choc, Gemma lâcha le Souaffle mais elle semblait seulement sonnée. Cependant, c'était suffisant pour que les Gryffondor reprennent l'avantage.
— VAS-Y JULIET ! hurla Rose en se levant, attirant de nombreux regards vers elle.
— Hardy récupère le Souaffle et évite de justesse Selwyn, commenta Victoria en accélérant le débit. Elle envoie à Potter qui fonce vers les anneaux eeet... MARQUE ! Dix points à zéro pour Gryffondor !
— OUAIS ! s'écria Rose qui, cette fois était couverte par les acclamations des autres.
Albus applaudit avec les autres tandis que l'action reprenait sur le terrain. En revanche les attrapeurs des deux équipes tournaient lentement autour du stade, le Vif d'or ne montrant toujours aucun signe de vie. Mais alors que le Souaffle passait dangereusement rapidement du côté Serdaigle à celui Gryffondor, Albus remarqua que Fred n'avait pas remarqué Bloom Selwyn qui arrivait en fanfare vers ses buts. Les gradins de Gryffondor retinrent leur souffle, tandis que ceux de Serdaigle hurlaient leurs encouragements.
— Selwyn passe à Finch-Fletchey qui se rapproche dangereusement des buts de Gryffondor... WEASLEY, REVEILLE-TOI ! Oh non... Serdaigle marque ! Dix à dix !
La tête blonde de Finch-Fletchey accueillit les acclamations de ses camarades de l'autre côté du terrain en brandissant son poing en l'air. Bizarrement, Albus se sentit concerné et aurait bien voulu qu'il se prenne la batte de Macmillan dans le crâne. Albus cligna plusieurs fois des paupières : se sentir concerné par le Quidditch, lui ? Avec amertume, il repensa à son devoir de sortilèges qui avait mérité un Effort Exceptionnel par rapport à l'Optimal du Serdaigle qui avait hérité des compliments de leur professeur deux jours plus tôt. C'était Albus qui avait les meilleures notes, pas lui.
La demi-heure qui suivit enchaîna de nombreuses exclamations de rage chez les Gryffondor. Fred Weasley avait du se poser en plein match au pied des anneaux, incapable de retenir ses nausées plus longtemps sous les cris dégoûtés de toute la foule. Brusquement, Rose avait arrêté de hurler à chaque fois que l'un de ses camarades était mis en avant et s'était plaquée la main contre la bouche, le regard paniqué. De son autre côté, Hopkins quant à elle retenait son souffle à chaque fois qu'elle entendait le bruit fracassant d'une batte contre un Cognard. Mais le plus agaçant était sans aucun doute le fait qu'elle serre le poignet d'Albus en gardant les yeux rivés sur les joueurs. Albus ne savait même pas pourquoi elle était là.
Bien entendu, les Serdaigle avaient profité de l'« absence » du gardien des Gryffondor et menaient à présent le match de quatre vingt dix à quarante. Ce qui ne devait être qu'une formalité pour leur maison s'avéra traîner en longueur, si on demandait l'avis non-professionnel d'Albus. Il s'était même surpris à croiser les doigts en espérant que Juliet ou James reprendraient du poil de la bête, comme ils savaient si bien le faire d'habitude, face à un Fred complètement dépassé par les événements. Macmillan avait beau rester auprès des anneaux pour supporter — et réprimander à grands cris — Fred, qui malheureusement était en piteux état, il ne pouvait pas avoir un Cognard à volonté à ses côtés.
— Finch-Fletchey rattrape le Souaffle, commenta Victoria Finnigan d'un ton morne. Il fonce vers les anneaux, il va encore marquer un but mais... Hardy lui fonce droit dessus !
Nouveau silence parmi les Gryffondor. Toute l'attention était portée sur le Serdaigle qui s'était brusquement stoppé face à Juliet qui lui fonçait dessus à vitesse grand V, presque à plat ventre sur le manche de son balai. Surpris par l'attitude offensive de la Gryffondor qui n'était plus qu'à quelques mètres de lui, il ne vit pas le Cognard expédié par John Williams. Quand il l'entendit siffler à ses oreilles, il était trop tard. Juliet dévia légèrement au dernier moment, frôlant au passage le Serdaigle.
— Hardy récupère le Souaffle à peine lâché par Finch-Fletchey ! reprit Victoria avec plus de vigueur tout à coup. Elle file droit vers les buts de Serdaigle eeet... marque ! Quatre vingt dix à cinquante en faveur de Serdaigle !
Le match reprit alors de façon plus dynamique et les poursuiveurs de Gryffondor se montrèrent tellement dominants dans la vingtaine de minutes qui suivit que le Souaffle n'eut que très peu d'occasion d'entrer du côté chaotique Gryffondor que défendait tant bien que mal Fred Weasley. Avec enthousiasme, Rose s'était remise à scander le nom de Juliet qui venait de marquer son sixième but en moins de dix minutes de jeu.
— Emma Ellis marque son premier but de la saison ! s'écriait Victoria, très joyeuse face à la tournure que prenaient les événements. Cent quarante à quatre-vingt dix en faveur de Gryffondor ! King reprend le Souaffle, mais Finch-Fletchey est sur la touche ! Que de rebondissements, mes amis, que de rebondissements ! Potter intercepte sa passe à Selwyn. Il gagne du terrain... oh ! Cory Boot, le petit nouveau des Serdaigle, lui envoie un Cognard bien placé, mais Potter l'évite. Un peu faible, si vous voulez mon avis ! Potter renvoie à Ellis, qui passe à Hardy... attendez, il semblerait que les attrapeurs aient repéré le Vif d'or !
Ce que les poursuiveurs pouvaient faire fut alors très vite mis de côté : au pied du gradin en face de celui dans lequel étaient installés les Gryffondor, un éclat doré attira l'attention de tous les spectateurs. Les deux attrapeurs venaient d'une direction différente et c'était à celui qui serait le plus rapide. La tension fit de nouveau serrer la main de Barbara Hopkins sur l'avant-bras d'Albus, mais ce dernier n'y fit pas attention cette fois. Il était bien trop concentré sur l'impact qui allait bientôt se produire entre Adam Blackwood, le Gryffondor, et Tanya Jackson, la Serdaigle.
— Par Merlin, plus vite Blackwood ! le pressa Victoria. AAAH ! Ils sont malades ! Ils vont se rentrer dedans !
Le stade était devenu silencieux, aucune équipe n'osant troubler la concentration des deux attrapeurs qui étaient maintenant à une micro-seconde de se rentrer dedans dans le pied du gradin. L'inévitable se produit alors et dans un concert de cris apeurés, surpris et effrayés, le Gryffondor et la Serdaigle s'étaient bel et bien rentrés dedans avec vitesse et force. Tous les deux écrasés contre le sol, il était impossible d'affirmer qui avait attrapé de Vif d'or.
— C'est pas possible ! se plaignit Rose avec les autres. On s'en fout de savoir s'ils n'ont rien ! QUI L'A ATTRAPÉ ?
Albus contempla sa cousine avec effarement. Elle était tellement plongée dans le jeu que que ce n'était pas grave si leur attrapeur se blessait, tant qu'il avait fait apporter la victoire à leur équipe. Madame Bibine s'était directement posée auprès des deux attrapeurs enchevêtrés l'un sur l'autre tandis que les autres joueurs volaient dans leur direction. Il était certain que l'un d'entre eux avait attrapé le Vif d'or, mais qui ?
— C'est un sport beaucoup trop brutal, remarqua Barbara Hopkins qu'Albus avait oublié.
— Enfin quelqu'un qui est d'accord avec moi, approuva-t-il en gardant les yeux rivés sur le petit groupe qui s'était formé autour de la Serdaigle et du Gryffondor.
— Je suis certaine qu'on est pas les seuls à le penser, ajouta Hopkins.
Intrigué, Albus se tourna vers elle. Barbara lui souriait.
— Oh, Albus ! le réprimanda Rose en le faisant revenir vers ce qui se passait en contrebas. Regarde, Bibine lance un Sonorus !
Effectivement, l'arbitre qui n'était autre que la professeur de vol s'était écartée du groupe compact formé de joueurs et professeurs autour des attrapeurs. La tension était à son comble chez les supporters : Gryffondor et Serdaigle étaient tous aussi silencieux les uns que les autres, et quant aux deux autres maisons qui étaient plus nuancées selon l'équipe qu'ils soutenaient, des murmures parcouraient leurs rangs.
— Votre attention, s'il vous plaît ! Miss Tanya Jackson et Mr Adam Blackwood vont bien, ils sont très sonnés par la collision. Néanmoins... Blackwood a attrapé le Vif d'or, la victoire revient à Gryffondor avec un score de deux cent soixante-dix à quatre vingt dix !
A partir de ce moment, Albus et Barbara Hopkins ne s'entendirent plus parler, la foule de Gryffondor explosa de joie et ils commencèrent tous à s'empresser de sortir des gradins pour acclamer leurs joueurs. « Avec un peu de chance, le calme reviendra ce soir », pensa Albus avec un soupir.
