Le lundi suivant la victoire des Gryffindor arriva bien trop vite au goût de Juliet. Seulement une journée s'était écoulée depuis, mais c'était comme si le temps avait pris un malin plaisir à s'accélérer de lui-même. Le match de Quidditch l'avait mise dans un état euphorique et l'avait littéralement libérée de ses angoisses du moment. Cependant, maintenant que la défaite des Serdaigle relevait plus du passé que d'autre chose, Juliet fut un instant nostalgique en repensant à la façon dont elle s'était débarrassée de Marshall sur le terrain et aussi à ses camarades qui, admiratifs, avaient laissé de côté leur curiosité et leur méfiance quant à ses relations pour s'intéresser à son jeu et à rien d'autre.

Hélas, le weekend était passé et les perspectives de la journée n'auraient pas l'occasion de la détendre. La veille, Rose, Albus et Juliet avaient longuement discuté de leurs projets concernant leur future intrusion dans le bureau de Aaron Lloyd. S'ils se faisaient prendre, il seraient dans une situation plus que délicate, c'est pourquoi ils avaient convenu d'un plan qui ne devait pas se retourner contre eux. Après leur cours de métamorphose, Juliet pourrait s'expliquer avec Lloyd pendant que Rose et Albus forceraient le bureau. Bien entendu, le plus simple aurait été d'attendre que leur professeur aille diner, néanmoins, il fallait également se méfier de Maisie, si leurs doutes se révélaient être vérifiés. Et à cette heure-là, leur camarade de Serpentard se trouvait en cours d'astronomie.

— Regarde Collins, dit Rose à Albus en se penchant vers lui alors qu'ils étaient en train de manger ce midi-là.

Juliet se retourna pour chercher Audrey Collins des yeux à la table des Poufsouffle. Légèrement déconcertée, elle se demandait pourquoi Rose et Albus parlaient d'elle alors qu'ils ne lui prêtaient attention que pour se moquer d'elle en général. Mais aujourd'hui, Collins ne paraissait pas scruter leur table avec attention pour s'assurer que James était bien sous son contrôle. Non, au milieu de ses amies, elle ne participait pas à la conversation et remuait d'un air vague sa part de spaghettis sans pour autant rien avaler. Juliet se retourna vers ses amis. Elle avait forcément raté quelque chose : Albus affichait un air affligé et Rose poussait un profond soupir.

— Il a du se passer un truc hier, hasarda Albus en posant ses couverts. Sinon James ne t'aurait pas parlé comme il l'a fait...
— De quoi vous parlez ? leur demanda Juliet, complètement perdue.
— Si tu n'étais pas partie te coucher samedi soir, tu l'aurais su, sourit Rose. On te racontera ce soir. Mais pour l'instant, il y a ton cher Cameron qui vient d'entrer et...

Juliet se retourna brusquement vers la porte de la Grande Salle pour le voir mais au bout de quelques secondes elle dut se rendre compte que Rose avait raconté n'importe quoi.

— Elle est complètement folle de lui, soupira Rose face à un Albus affligé.
— Je ne suis pas folle de lui ! s'exclama Juliet en regardant autour d'elle pour s'assurer que personne ne les entendait.

Albus haussa un sourcil, l'air très suspicieux.

— Bon, d'accord, je l'aime bien, avoua Juliet en rougissant. Beaucoup. Mais c'est tout !

Rose émit un petit humpf ! insatisfait en retournant à son assiette tandis que Juliet piquait sa fourchette dans ses pommes de terre sans rien avaler. L'après-midi allait être long. Très long.


Dans un geste machinal, les ongles de Juliet tiquaient nerveusement contre la table. A peine préoccupée par le cours que le professeur Lloyd était en train de donner, elle prenait distraitement des notes mais ses pensées étaient complètement ailleurs. Rose à côté d'elle n'en menait pas large non plus, son mutisme parlait pour elle depuis le début d'après-midi. Quant à Albus, il paraissait le plus détendu possible assis au deuxième rang à la même table que Scorpius Malefoy. Mais même s'il semblait serein quant à leur opération, ses coups d'œil vers le fond de la classe trahissaient son appréhension. Albus vérifia sa montre pour la troisième fois en deux minutes.

Plus que quelques instants et ils mettraient leur plan en marche. Sa cape d'invisibilité était dans sa poche et finalement, il n'avait pas demandé la carte des Maraudeurs à James face à l'humeur massacrante et étrange de son frère. Mais ils n'en auraient pas besoin. S'ils étaient toujours dans le bureau de Lloyd quand celui-ci reviendrait, Juliet les préviendrait en parlant suffisamment fort dans le couloir.

Albus observa alors Maisie Lloyd dans l'autre rangée : elle écoutait son père comme n'importe quel autre élève et murmurait de temps à autre quelque chose à l'oreille de son camarade. Depuis que Fiona Dixon, celle qu'on aurait pu considérer comme sa meilleure amie, avait été nommée coupable de l'agression d'Andrea, Maisie avait paru blessée et choquée par son comportement. Mais plus les semaines défilaient et plus son attitude hyper sociable accompagnée d'un faux sourire avait repris le dessus. Ayant de nombreux cours en commun avec elle, Albus avait donc eu l'occasion de la croiser de nombreuses fois et de remarquer à quel point cette fille paraissait sûre d'elle.

— Alors Potter, vous serez tous les trois à la Cabane Hurlante cette année ? lui demanda Scorpius Malefoy tandis que le professeur Lloyd leur expliquait plus en détails ce qu'il attendait de leur prochain devoir.

Le Gryffondor acquiesça lentement. Chaque année, une fête non officielle était organisée à la Cabane Hurlante à l'approche de Noël. Les septième, sixième et parfois cinquième années étaient conviés et c'était la fête par excellence attendue depuis la fin de l'été.

— Heureusement que c'est une soirée secrète, nota Albus, narquois. Tes parents ne te donneraient pas la permission d'y aller.
— Ils sont juste un peu trop protecteurs, c'est tout, se défendit Scorpius en haussant les épaules. J'ai toujours pu sortir quand je voulais.

Albus se détourna de Scorpius Malefoy pour se reporter sur leur professeur. Tout le monde savait qu'il était un enfant unique sur-protégé par ses parents, mais Albus ne trouvait pas qu'il en était désagréable pour autant. Son oncle Ron l'avait prévenu que les Malefoy étaient à éviter, cependant, lorsqu'il avait parlé pour la première fois à Scorpius au cours de sa première réunion du club d'échec quatre ans auparavant, il s'était rendu compte que Scorpius Malefoy n'avait rien à voir avec les rumeurs qu'on entendait à son sujet, notamment à cause de sa famille et de son rôle dans la guerre. Lui et Albus n'avaient jamais réellement été amis, mais le Gryffondor pouvait décemment dire que Scorpius était plutôt sympathique.

Pendant un court instant même, l'idée de lui confier leurs projets concernant son oncle Aaron Lloyd lui traversa l'esprit. Comme lui et William Leighton avaient été les premiers à se méfier de la version que Fiona Dixon avait donné à Ian Scott et qui était erronée selon eux. Pourtant, Albus n'en fit rien.

— N'oubliez pas que ce devoir est à rendre pour la semaine prochaine et que je n'accepterai aucun retard, les prévint le professeur Lloyd en effaçant d'un coup de baguette ce qu'il avait inscrit au tableau. Oh, et bien sûr, ce n'est pas une raison pour rendre un texte d'une qualité médiocre.

Son regard se tourna automatiquement vers le fond de la classe et Albus n'eut aucun besoin de se retourner pour vérifier que le teint de Juliet était devenu livide. Elle ressortait de ses cours toujours plus abattue et inquiète. Albus avait beau l'aider à travailler sa métamorphose, c'était comme si leur professeur cherchait à trouver la moindre petite erreur dans les devoirs de son amie. Albus avait même été tenté de proposer à Juliet d'échanger leurs copies pour voir si sa théorie était correcte mais elle avait refusé, sous prétexte que Lloyd avait effectivement beaucoup d'erreurs à trouver dans ses devoirs, malgré la correction d'Albus.

Malgré tout, il ne devait pas se laisser distraire par cette histoire pour le moment : le plus important était de ne pas se faire attraper par quelqu'un pendant que Rose et lui fouilleraient son bureau.

— Il a vraiment un problème avec elle... soupira Scorpius Malefoy en rangeant ses affaires dans le brouhaha ambiant.

Alors qu'Albus s'apprêtait à laisser Malefoy seul, il arrêta son geste.

— Tu le connais mieux que nous, pourquoi tu crois qu'il lui en veut autant ? lui demanda Albus à voix basse en guettant le professeur.
— Je ne sais pas, mais il adore Andrea. Elle m'a dit qu'il prenait régulièrement de ses nouvelles depuis qu'elle était partie.
— Vraiment ? s'étonna Albus.
— Je l'ai déjà dit à Juliet, cet homme est étrange, ajouta Scorpius en haussant les épaules. Bon, à plus tard Potter !

Le Serpentard suivit son groupe d'amis tandis qu'Albus cherchait sa cousine du regard. Elle l'attendait déjà la porte, le pressant de la rejoindre au plus vite en fronçant les sourcils. Il adressa un dernier sourire encourageant à Juliet qui traînait à mettre ses affaires dans son sac, le visage fermé. Rose l'empoigna alors avec force par le bras et l'entraina dans le couloir sans ménagement.

— Nous n'avons pas de temps à perdre de notre côté, lui dit Rose en se précipitant vers les escaliers.

Leur salle de métamorphose étant située au rez-de-chaussée et le bureau de Lloyd se trouvant au quatrième étage, cela leur laissait une petite marge de temps si Juliet arrivait à le retenir assez longtemps. Aussi s'empressèrent-ils de monter les marches deux par deux, bousculant quelques personnes au passage. Sur le chemin, Rose traversa même la Dame Grise qui se retint de ne pas lui faire une remarque glaciale, la Gryffondor ayant déjà eut l'impression qu'on lui avait balancé l'équivalent de cinq seaux d'eau gelée sur tout son corps. Finalement, avec mille précautions et en ralentissant leur pas, ils arrivèrent en silence au bon étage, passèrent dans un couloir étroit, puis poussèrent la troisième porte à droite et pénétrèrent enfin dans le bon couloir. Rose soupira et jeta un coup d'œil aux alentours : la seule source de lumière ici provenait des trois torches fixées au mur, ce qui donnait au lieu une atmosphère inquiétante et un peu trop calme.

— Prends la cape, on ne sait jamais, lui dit Albus en la lui collant dans les mains avant de se retourner vers la porte du bureau. Alohomora !

Rose se rapprocha de son cousin en entendant le déclic de la serrure. Néanmoins, elle se demanda pourquoi Albus restait planté devant la porte sans y entrer. Puis il se tourna lentement vers elle.

— C'est trop facile, murmura-t-il lentement.
— On s'en fiche ! Allez, entre, on n'a pas toute la journée ! chuchota Rose après avoir vérifié une nouvelle fois que personne ne venait à aucune extrémité du couloir.

Albus entra donc dans la pièce dépourvue de toute décoration. Les murs étaient vierges, pas un seul tableau n'y était accroché, il n'y avait pas de photos de sa famille sur son bureau, des piles de parchemins parfaitement empilées le couvraient à la place. D'emblée, Rose s'était dirigée vers l'armoire et l'ouvrait en grand sans aucune précaution. Ce serait simple en fin de compte : la salle n'étant constituée que d'un bureau, d'une armoire et d'un autre meuble de rangement, faire le tour des papiers ne serait pas le plus difficile.

— Souviens-toi Rose, on recherche tout ce qui pourrait ressembler à des longs rouleaux de parchemin, un genre de projet secret…
— Je sais, je sais... en tout cas, on ne peut pas faire plus dépersonnalisé comme endroit, ne put s'empêcher de remarquer Rose, sur la pointe des pieds pour regarder ce qui se trouvait sur une haute étagère.

Dépité au bout de seulement une minute de recherche, Albus se dit intérieurement que cette mission avait été vouée à l'échec depuis le début. Sous quel prétexte se permettaient-ils de dire que leur professeur était louche ? Des secrets de famille ne justifiaient pas une telle effraction.

Pourtant Albus se redressa soudainement après avoir fouillé un énième tiroir, plus déçu que jamais. Il aurait du s'en douter. Les recherches de Rose non plus n'avaient pas l'air d'aboutir, elle qui remuait les étagères composées de papiers en tous genres, qui s'apparentaient à des cours ou des articles sur des domaines différents. Mais il n'y avait rien qui puisse compromettre l'intégrité du professeur.

— Al, tu as regardé dans sa cape ? lui demanda sa cousine en lui montrant d'un signe de tête le vêtement posé sur la chaise.

L'oreille attentive au moindre bruit susceptible de trahir une présence dans le couloir, Albus se pencha vers la cape de sorcier pour en fouiller les poches. Sans grande surprise, il y trouva des clefs, un porte-feuille et aussi un morceau de parchemin. Après avoir jeté un coup d'œil à Rose qui feuilletait un cahier à la couverture rouge, il déplia le morceau de parchemin. Perplexe, Albus fronça les sourcils. C'était une simple liste d'ingrédients. Simple mais pourtant, quelque chose l'intrigua dans cette liste. James était l'expert en potions de la famille, mais il ne fallait pas être né de la dernière pluie pour reconnaître une liste d'ingrédients rares. Très rares. Il buta sur le dernier mot inscrit sur le parchemin.

Crins de licorne

Crins de Kelpy

Venin d'acromantula

Quintaped

Pris par le temps, Albus ne réfléchit pas une minute de plus et pointa sa baguette sur le parchemin. Il murmura un Gemino et se retrouva avec deux listes dans les mains. Replaçant précautionneusement le parchemin original dans la poche de la cape de Lloyd, il fourra la copie dans sa poche avant de se tourner vers Rose qui arborait une mine déçue. Leurs regards se croisèrent et d'un commun accord, ils vérifièrent que tout était resté à la même place que lorsqu'ils étaient arrivés et quittèrent le bureau sans s'adresser la parole. Ils n'avaient pas mis plus de cinq minutes à fouiller la pièce et de retour dans le couloir silencieux, ils revinrent sur leurs pas sans croiser le professeur.

— Vraiment pas convainquant, hein ? marmonna Rose alors qu'ils descendaient une volée d'escaliers. Tu crois qu'on aurait du fouiller de manière plus approfondie ?
— Trop risqué, répondit Albus en attirant sa cousine derrière une armure. Mais j'ai quand même trouvé une liste bizarre. Regarde. On ne trouve pas du venin d'acromantula chez tous les apothicaires.

Albus avait sorti le morceau de parchemin qu'il avait dupliqué quelques instants auparavant et l'avait collé dans les mains de Rose. Cette dernière lisait rapidement la liste, ses yeux passant d'une ligne à la suivante en fronçant un peu plus les sourcils à mesure qu'elle en prenait connaissance. Quand elle eut terminé, elle releva lentement la tête vers Albus dont le regard la vrillait de son air sérieux et presque sombre.

— C'est un professeur de métamorphose, d'accord. Mais il pourrait très bien avoir une telle liste pour n'importe quelle raison, hasarda Rose d'un air perdu.
— Pour n'importe quelle raison, c'est bien ça, confirma Albus. Allons retrouver Juliet.

Rose acquiesça et ils repartirent tous les deux dans les étages inférieurs. Le plan était de retrouver Juliet dans le Hall d'entrée après qu'ils en aient terminé. Cependant, une fois dans le grand escalier de marbre, ils se rendirent vite compte que leur amie n'était pas là. Alors que Rose commençait à s'inquiéter à son propos en ressassant le plan foireux qu'Albus avait mis en place, ce dernier l'entraîna sans qu'elle ne s'en rende vraiment compte vers leur salle de classe où ils avaient eu cours une dizaine de minutes plus tôt. Sur le chemin, ils croisèrent Victoria Finnigan et Kenny Clarks qui parlaient à voix basse sans les remarquer, puis Albus passa la tête par la porte pour voir si Juliet était encore avec Lloyd, mais le professeur était seul, assis à son bureau.

— Mr Potter, une réclamation ? lui demanda Aaron Lloyd en levant sa plume de son parchemin.
— Je cherche Juliet, répondit Albus d'un ton naturel et en soutenant son regard.
— Naturellement. Vous l'avez ratée de peu. Oh et avant que j'oublie, poursuivez vos efforts et vous pourriez aisément parvenir à un Optimal à vos ASPIC. Bonne soirée à vous, ajouta-t-il avec un sourire éclatant.

Albus sortit de la classe, un peu déconcerté, pour retrouver une Rose qui faisait les cent pas en l'attendant, manifestement inquiète. Il mit de côté les compliments de Lloyd et sa préoccupation pour Juliet reprit le dessus. Ils avaient convenu de se retrouver dans le Hall, il en était certain. Alors où se trouvait-elle ?

Sans rien dire à Rose qui le pressait d'aller fouiller le château, Albus se dirigea à grands pas vers ses camarades de maison qui avaient l'air de se disputer silencieusement. Du coin de l'oeil, il remarqua Scorpius Malefoy disparaître au bout du couloir, avec l'intention manifeste de vouloir se fondre dans le mur de pierre. Albus se secoua la tête en arrivant à hauteur de Victoria et Kenny.

— Vous n'auriez pas vu Juliet ? leur demanda Albus.
— Si, répondit simplement Victoria en le dévisageant étrangement.
— Elle était avec Cameron Lloyd, qui n'avait pas l'air de très bonne humeur soit dit en passant, précisa Kenny en paraissant presque effrayé pour elle.
— Donc ils sont vraiment ensemble, Hardy et Lloyd ? reprit Victoria, une lueur de curiosité dans le regard.
— Non, les interrompit Rose d'une voix plus rauque qu'à l'accoutumée. Arrêtez de faire vos commères et dites-nous où ils sont partis ou je vous lance un Chauve-furie.
— Par là, désigna Clarks en montrant l'extrémité du couloir.

Rose n'attendit pas un instant de plus et les laissa en plan sans dire un mot. Elle n'en pouvait plus de cette situation de non-dits. Premièrement, elle n'arrivait pas à comprendre ce que Juliet trouvait chez Cameron Lloyd qui puisse justifier ses disparitions à répétition et son attitude fuyante et constamment dans les nuages. Comment Juliet pouvait s'être entichée de ce Serpentard en étant au courant de son commerce malsain et de leurs suspicions concernant la famille Lloyd ? Rose était complètement à côté de la plaque. Pendant cinq ans, elles s'étaient toujours tout confié, jusqu'à aujourd'hui. Et là, elle ne comprenait pas, comme si toute cette histoire était hors de sa portée.

Rose grimpa les marches quatre à quatre, à peine consciente des pas de son cousin qui la suivait.

— Rose, attends ! On a besoin de parler. Maintenant.

La Gryffondor s'arrêta soudain, surprise par le ton presque suppliant d'Albus. En haut des escaliers, elle menaçait son cousin de sa hauteur quand il lui désigna le couloir adjacent qui serait moins passant que le grand escalier. A contrecœur elle le suivit et attendit qu'il prenne la parole, ce qui ne tarda pas à arriver.

— Pourquoi tu réagis tout le temps à l'extrême ? lui demanda-t-il prudemment en remarquant qu'elle tapait du pied. Elle lui fait confiance, alors pourquoi t'acharner à lui hurler dessus à chaque fois qu'elle le retrouve ?
— Tu te fiches de moi ? On suspecte son père de trafiquer quelque chose de pas net et son fils ne saurait rien de tout ça ? S'il n'avait rien à se reprocher, il aurait déjà raconté à Juliet ce qui clochait dans sa famille.
— Je crois Juliet quand elle dit qu'il est à l'écart des autres. S'ils préparaient un plan, ils passeraient forcément du temps ensemble. On sait que Cameron sait plus de choses que nous mais de là à le mettre dans le même panier que sa famille, je ne sais pas encore, Rose. Tu as remarqué les regards qu'il lance à son père dans la Grande Salle ? Je n'appelle pas ça de la coopération. C'est de la haine mal dissimulée.

Par manque de répartie, Rose passa une main dans ses cheveux roux en déviant son regard vers un tableau situé un peu plus loin. Peut-être que Cameron n'était pas directement lié aux secrets de Aaron Lloyd. Mais indirectement, Rose en était persuadée, son fils n'était pas aussi ignorant que ça. Et à côté de cette histoire, Juliet fonçait yeux fermés droit vers le danger que représentait les Lloyd.

— On ne peut pas être certains à cent pour cent, dit finalement Rose au bout d'une minute de silence. Et crois-moi, je ne pense qu'au bien de Juliet quand je lui hurle dessus, comme tu dis si bien. Elle est vulnérable en ce moment, tu ne peux pas dire le contraire, après l'affaire Andrea, les rumeurs avec James et ses sentiments pour ce maudit Serpentard, elle est devenue bien plus manipulable et influençable que d'habitude. Si Cameron Lloyd se révélait plus ou moins coupable, elle tomberait de haut. Et je sais ce quel effet ça fait, Al, crois-moi. Sauf que Maisie l'a menacée et son père trafique on ne sait quoi. C'est un jeu dangereux, tout ça.

Sa réplique eut le mérite de laisser Albus perplexe. Il n'avait peut-être pas vu les choses sous cet angle, en fin de compte.

— Donc je vais les trouver et il va nous devoir quelques explications, ajouta Rose en montrant le morceau de parchemin qui dépassait de sa besace.

Dix minutes plus tard, Rose arpentait seule les couloirs de l'aile Ouest dans l'espoir de retrouver Juliet et Cameron Lloyd. Albus et elle s'étaient séparés pour couvrir plus de terrain mais elle commençait à se demander si cela avait été une bonne solution. Le Serpentard était bien trop inaccessible aux yeux de tous qu'il devait avoir trouvé des repères au bout de six ans à parcourir le château pour se battre avec ses proies. Rose eut une mine dégoûtée en pensant aux gens qui allaient le voir rien que pour ça. « Et dire que j'en fais partie », se dit-elle piteusement après avoir ouvert une porte qui donnait sur une classe de cinquième années en plein cours d'études des Moldus.

Au bout d'un moment, Rose s'en voulut de ne pas en savoir plus au sujet de Poudlard et de tous ses recoins. C'était Juliet qui aimait les sorties nocturnes à Poudlard.

Puis, un bruit sourd vint interrompre le cours de ses pensées. Rose s'avança à pas de loups vers la porte de la salle où elle supposait avoir entendu le bruit. Et telle ne fut pas sa surprise quand elle retrouva enfin Juliet accompagnée de Cameron Lloyd. Sa meilleure amie était au fond de la classe et semblait déstabilisée face au Serpentard qui se tenait face à elle. Comme il était de dos, elle ne voyait pas son visage, ce qui fut d'autant plus facile qu'elle fut moins paniquée à l'idée de le provoquer. Cameron Lloyd restait le duelliste de Poudlard et elle n'avait aucune envie de se retrouver à l'infirmerie. Juliet la remarqua enfin, sur le pas de la porte, mais ne dit rien, ni ne bougea.

— Lloyd, fit Rose d'une voix grave et assurée en se dirigeant vers eux.

Rose sortit rapidement le parchemin de son sac et le plaqua contre la table à leurs côtés. A la fois Juliet et Lloyd parurent surpris en voyant Rose désigner le morceau de parchemin sur la table. Le Serpentard prit la liste entre ses doigts et la parcourut rapidement du regard, aucune émotion transparaissant sur son visage.

— C'est quoi ? demanda lentement Juliet. Vous l'avez trouvée dans...

Rose l'interrompit d'un hochement de tête sans se tourner vers elle. Il fallait qu'elle sache si cette liste suscitait quelque chose chez le Serpentard. Quand il eut terminé sa lecture, il tourna un regard interrogateur vers elle, attendant une quelconque explication de sa part.


Vingt minutes plus tôt, après le cours de métamorphose des sixième années, Juliet plaçait lentement son flacon d'encre au fond de son sac avec une précaution infinie. La classe s'était vidée et le professeur de métamorphose était parti s'asseoir à son bureau.

— Professeur ? demanda Juliet d'une voix aiguë qu'elle aurait aimé mieux contrôler.
— Miss Hardy, je m'attendais à ce que vous veniez me voir à un moment ou à un autre. Que puis-je faire pour vous ?

Juliet se mordit la lèvre, tâchant de se concentrer sur ce qui se passait ici, dans cette salle, et pas dans le bureau de Lloyd, quatre étages au-dessus. Néanmoins, elle voulait lui montrer qu'il ne lui faisait pas peur et qu'elle était sûre d'elle. Elle ne le lâcha pas du regard. Lloyd quant à lui se contentait de conserver une expression aimable et avenante, qui troubla un peu plus Juliet.

— Bon... voilà, commença Juliet en se reprenant. Il y a des raisons à ce que vous vous montriez aussi dur envers moi ?

Juliet étudia avec attention le visage de son professeur qui passait de l'indifférence à de l'amusement. Campée sur ses pieds qui semblaient cloués au sol, elle attendait qu'il dise quelque chose, au moins pour qu'elle se sente moins stupide. Dans le couloir, les éclats de voix la rassuraient mais elle ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu paniquée en faisant ouvertement face à l'homme qui semblait cacher quelques secrets.

— Juliet, soupira-t-il au bout d'un moment. Je pense que vous prenez ces cours à la légère et que votre travail est insuffisant. Je ne fais rien de plus que vous encourager d'une manière différente à celle que j'ai employé jusqu'à maintenant. Vous devriez peut-être songer à oublier quelques distractions de vos activités quotidiennes.
— Et qu'entendez vous par ces distractions, monsieur ? demanda Juliet d'une voix hésitante.
— Vous voyez très bien de quoi je veux parler, dit simplement Aaron Lloyd en lui souriant.

Se mordant la langue pour ne pas répliquer, Juliet mourrait d'envie de lui cracher ses quatre vérités. Aujourd'hui, face au sourire éclatant de blancheur de son professeur de métamorphose, elle ressentait le besoin trop oppressant de s'écrier qu'elle faisait ce qu'elle voulait avec sa propre vie et que cela ne concernait en rien son professeur. Si elle voulait être avec Cameron, rien ne l'en empêcherait. Alors tant pis pour le plan que Rose, Albus et elle avaient établi, elle ne le retiendrait pas aussi longtemps qu'ils l'avaient prévu. De toute façon, il restait assis au bureau professoral et elle aurait toujours l'occasion de le retenir s'il sortait de la salle.

— Très bien, conclut Juliet en redressant le menton, prête à partir. Sachez juste que mes distractions extra-scolaires n'ont absolument rien à voir avec mes résultats en métamorphose et ne vous regardent en rien, professeur. Bonne soirée.

Juliet lui lança un dernier regard méprisant alors que Aaron Lloyd haussait un sourcil intrigué et tourna les talons. « J'ai dépassé les limites, j'ai dépassé les limites, par Merlin ! », ressassait-elle en se dirigeant à grands pas vers la porte. Juliet fut soulagée une fois qu'elle fut sortie de la classe, une fois qu'elle ne sentait plus le regard de son professeur lui vriller le dos.

— Tu n'es pas sérieuse ?

Après avoir sursauté violemment, elle fut surprise de voir Cameron en compagnie de Scorpius Malefoy qui la fixaient comme si elle était devenue démente. Si elle n'était pas tant sur les nerfs à cause du professeur Lloyd, elle aurait été heureuse de le voir, mais ce n'était pas le cas. Il avait parlé à voix basse mais Juliet avait parfaitement ressenti le ton accusateur qu'il avait employé. Cameron s'approcha d'elle, l'air encore plus froid que d'habitude, délaissant un Scorpius intrigué derrière lui.

— Tu m'espionnes maintenant ? l'agressa-t-elle sans le vouloir.
— Pas du tout, je n'étais pas là pour... Mais il faut qu'on parle, c'est urgent.

De son pouce, il désigna le mur de la salle de classe derrière lui où Aaron Lloyd se trouvait toujours. Juliet était tout à fait d'accord, ils allaient devoir parler, car s'il n'était pas là pour elle, l'était forcément là pour son père. Juliet se dirigea vers la sortie du couloir, essayant de se calmer. Cameron la rattrapa aisément et ils passèrent devant Victoria Finnigan et Kenny Clarks qui les regardèrent passer en chuchotant entre eux. Mais préoccupée comme elle l'était, Juliet n'aurait même pas vu qui elle avait croisé.

— Qu'est-ce-que tu faisais ici ?
— Là n'est pas la question, rétorqua Cameron de mauvaise humeur alors qu'ils arrivaient dans le Hall d'entrée. Tu ne devrais pas le provoquer, c'est mal le connaître.
— Donc tu as écouté toute la conversation. C'était de l'ordre du privé.
— Parce que tu n'as jamais écouté aux portes peut-être ? Dois-je te rappeler le soir où tu as écouté ma conversation avec mon père ?
— Vous parliez tellement fort que je vous ai entendus à l'autre bout du couloir, je n'ai jamais cherché à vous épier ! se défendit Juliet.
— Eh bien c'était la même chose pour moi aujourd'hui, je n'avais aucune idée que tu irais lui parler.

Juliet et Cameron s'étaient arrêtés de marcher et en plein milieu du Hall d'entrée, quelques groupes d'élèves étaient présents, dont certains avaient l'air de s'intéresser de très près à leur discussion houleuse. Ils se défiaient toujours du regard quand enfin le Serpentard prit les devants et prit Juliet par le coude pour l'entraîner en direction des étages. Juliet, toujours aussi énervée, se laissa faire. Tant de questions étaient en suspens, sans compter la fouille du bureau par Rose et Albus que Juliet ne savait même plus par où commencer quand Cameron ferma la porte derrière eux dans une salle de classe de l'aile Ouest du château.

Juliet croisa les bras sous la poitrine, mécontente. Elle jeta un coup d'œil à Cameron pour constater qu'apparemment il se trouvait dans le même état d'agacement qu'elle. Pourtant aucun des deux ne semblait prêt à rompre le silence devenu tendu au fil du temps qui passait.

— Alors quoi ? lança soudainement Cameron. On se regarde en chiens de faïence pendant encore une heure sans avancer ?
— Tout dépend de toi, répliqua Juliet sans se laisser démonter. Si tu me dis ce que tu sais à propos de ton père. J'ai été stupide. J'aurais du t'en parler il y a des semaines déjà... Mais aujourd'hui j'aimerais savoir ce que tu sais à propos de lui. Oh, et s'il-te-plaît, ne me dis pas qu'il n'y a rien, parce que tu ne serais pas dans cet état s'il y avait rien du tout !
— Rien qui te concerne en tout cas, répondit Cameron d'un ton interdit.
— Pardon ?! Tu oses me dire ça alors qu'Andrea, ma propre sœur, ne se rappelle plus des résultats de ses BUSE ?

Cameron, d'ordinaire très pâle, blêmit un peu plus. « Touché », ne put s'empêcher de penser Juliet. Rose avait peut-être de bonnes raisons de se méfier de lui, après tout. Cependant, elle refusait de lui donner raison pour autant et plus profondément, elle refusait d'admettre que Cameron ait quelque chose à voir avec cette histoire. A ce stade, elle tenait trop à lui pour qu'elle ne puisse seulement émettre l'idée qu'il soit complice de ce qui était arrivé à Andrea.

Maintenant, face à lui, Juliet avait besoin qu'il lui prouve qu'il n'était complice de rien. Elle aurait aimé que cette minuscule part de doute disparaisse en elle, qu'elle puisse aller de l'avant et vraiment lui accorder toute sa confiance.

— Qu'est-ce-que tu cherches, exactement ? lui demanda le Serpentard d'une voix à peine audible.
— Fiona Dixon n'est pas la coupable, je le sais, hésita Juliet. Et ton père, comme Maisie, sont les seuls à notre connaissance à avoir des choses à cacher. Quoi que tu m'aies dit il y a une semaine.

Sous les yeux surpris de Juliet, Cameron se mit à faire les cent pas dans la pièce, de plus en plus agacé. Mortifiée, Juliet se demandait vaguement si elle devait ajouter quelques mots ou s'en aller.

— J'aurais du m'en douter, dit-il finalement sans arrêter ses aller-retours incessants. Je vous ai sous-estimés, vous les Gryffondor. Je t'ai sous-estimée... Oh, attends une minute.

Cameron se retourna enfin vers Juliet qui interdite, n'osait pas l'interrompre. Il s'approcha d'elle lentement mais sûrement. En ce moment même, elle voyait parfaitement pourquoi on avait peur de lui dans les couloirs de l'école.

— Tout à l'heure, tu servais de diversion, n'est-ce-pas ? murmura Cameron en se rapprochant un peu plus d'elle.

Ne sachant pas très bien pourquoi, elle recula en ne le lâchant pas des yeux. Il la dévisageait toujours mais elle n'avait aucune idée de ce qu'il avait derrière la tête. Juliet déglutit difficilement quand elle heurta une chaise qui alla taper dans le mur avec un bruit sourd. Il savait. Il savait que Rose, Albus et elle avaient mené leur enquête. Juliet se tritura les mains en essayant de se mettre à la place de Cameron : si on accusait son père d'être une sorte de criminel, aussi détestable soit-il, serait-elle aussi indulgente envers ses accusateurs ?

— Tu as raison, il a ses secrets, admit gravement Cameron. Toute famille a ses secrets. Et s'il parait aussi mystérieux quant à ses projets, c'est peut-être mieux comme ça.

Juliet commençait à perdre ses moyens, ils étaient bien trop proches l'un de l'autre.

— Ne me mens pas, chuchota-t-elle.
— Je ne te mens pas, Juliet.

Cameron recula subitement, puis un déclic se fit entendre et la porte de la salle s'ouvrit. Il ferma les yeux un instant, troublé. Quant à Juliet, elle n'en menait pas large non plus, elle se contentait simplement de suivre Rose du regard après qu'elle ait prononcé le nom du Serpentard d'une voix d'outre-tombe. Ni Cameron, ni Juliet ne bougèrent jusqu'à ce que Rose ne plaque dans un bruit sourd un morceau de parchemin contre la table, tout en attendant une quelconque réaction de la part de Cameron. Juliet n'eut le temps de voir qu'il s'agissait d'une liste avant que Cameron ne prenne le parchemin. Alors, elle supposa.

— C'est quoi ? Vous l'avez trouvée dans...

Son amie hocha la tête, toujours tournée vers le Serpentard, comme si elle attendait qu'il se dénonce. Mais quand Juliet lui arracha la liste des mains après qu'il en ait terminé la lecture, son visage n'exprimait encore et toujours que l'impassibilité qui le caractérisait. Juliet se demanda vaguement à quoi correspondaient ces ingrédients, mais à l'heure actuelle, elle se questionnait davantage sur les raisons qui avaient poussé Rose à venir voir directement Cameron.

— Alors, Lloyd, ça te dit quelque chose, cette liste ? lança innocemment Rose.
— C'était dans les affaires de mon père, je suppose ? Non, je ne sais pas ce que ça représente.

Rose parut interloquée pendant un instant et Juliet devina aisément pourquoi. Il n'était pas censé être au courant qu'ils avaient forcé le bureau d'Aaron Lloyd. Il ne fallut qu'un regard échangé avec Juliet pour qu'elle se rende compte qu'il savait tout. Puis, à la grande surprise des deux filles de Gryffondor, Cameron s'adressa à Rose pour lui confier directement ce qu'il pensait.

— Vous devriez arrêter de jouer aux super-héros, tous les trois. Ce n'est pas parce que vos parents ont déjoué les forces du Mal il y a des années que c'est votre destin à vous aussi. C'est plus pathétique qu'honorable. Passe à autre chose, Weasley.

Sans un regard, Cameron fit rapidement demi-tour sous le regard éberlué de Rose. Cette dernière avait pris des teintes rosées et se donna une contenance en reprenant le morceau de parchemin des mains de Juliet qui quant à elle mit deux secondes pour reprendre ses esprits avant de s'exclamer d'une voix claire :

— Où vas-tu ?

Cameron s'arrêta sur le seuil de la porte et se retourna pour regarder Juliet. Le cœur de la Gryffondor battait à cent à l'heure. Leur discussion avait été intense mais elle avait l'impression qu'elle n'était pas allée au cœur des problèmes qui la taraudaient. Et le voir partir une nouvelle fois signifiait qu'elle allait devoir fouiller tout le château afin de le retrouver s'il daignait une nouvelle fois l'éviter.

— Maisie, dit-il simplement. Tu es libre demain soir ?

Juliet ignora le regard insistant de Rose braqué sur elle.

— Non, j'ai entraînement de Quidditch.
— Parfait, alors je te retrouve juste après.

Puis il disparut.