Le soir qui avait suivi leur fouille du bureau de Aaron Lloyd était passé comme dans un rêve pour Juliet, les conversations au dîner restaient floues et on si lui on avait demandé, elle aurait été incapable de dire avec qui elle avait parlé, si toutefois elle avait ouvert la bouche. Tout ce qui l'avait marqué était le simple fait que ni Cameron, ni Maisie Lloyd ne s'étaient montrés au diner ce soir là. De manière toujours aussi obscure, elle avait suivi Rose sans se poser de questions depuis que Cameron les avait quittées dans cette salle. Ainsi, elle n'avait pas eu à réfléchir, son amie avait marmonné toute la soirée, lui avait fait part de tout ce qu'elle pensait tandis qu'elles s'étaient rendues à la Grande Salle, mais Juliet ne se rappelait de rien.

Ce n'était qu'un peu plus tard dans la salle commune qu'elle se réveilla enfin de sa torpeur. Tout était confus à présent et toutes ses idées se mélangeaient : l'image de Cameron s'imposa à son esprit, lui valant un sourire timide et des joues légèrement rosées, et face à celle-ci, l'injustice et la colère que lui inspirait Aaron Lloyd lui donnait des envies de meurtres. Le message avait été clair : il n'appréciait pas que Juliet soit trop proche de son fils. Et à côté de lui, Cameron la mettait dans tous ses états, l'empêchant même d'écouter les théories fumeuses de Rose à propos de la liste qu'Albus avait trouvé dans le bureau du professeur.

Pendant le diner, il avait été difficile pour Juliet, Rose et Albus de pouvoir communiquer librement entourés des camarades de leur maison tous aussi curieux les uns que les autres. Albus n'avait même pas pu s'asseoir avec elles quand il avait débarqué dans la Grande Salle bondée. Aussi, les trois amis attendirent patiemment que la salle commune se vide pour qu'il puisse parler des événements de la journée.

Cependant, Victoria Finnigan et Kenny Clarks eurent du mal à les lâcher ; Juliet les suspectait d'observer ses moindres mouvements. En effet, depuis le match de Quidditch, le regain de popularité de Juliet s'était fait sentir aux sourires qu'on lui adressait et aux salutations amicales. Malgré tout, elle n'avait aucune idée de ce qu'on racontait sur elle dans les ragots : elle était bien au-dessus de tout ça.

— Juliet, comment ça s'est passé ? lui demanda Albus une fois que Finnigan et Clarks furent montés dans leur dortoir respectif. Qu'est-ce-que Lloyd t'a dit ?

Juliet se tourna subitement vers Albus. Ils étaient installés près de la cheminée et pour elle ne savait quelle raison, Juliet se sentait somnolente. Cela n'avait sans doute aucun rapport avec le discours sans fin de Rose, mais elle suspectait plutôt la tension qu'elle avait accumulé au cours des derniers jours et la chaleur étouffante du feu qui brûlait dans l'âtre. Juliet réprima un bâillement puis répondit d'une voix lasse en se remémorant son entrevue avec le professeur.

— Je lui ai subtilement annoncé d'aller se faire voir. Mes notes ne vont pas s'améliorer à mon avis.

Albus la contempla avec des yeux ronds. Juliet, manquer de respect à un professeur ? Ce n'était pas son genre. Le règlement, c'était une autre affaire, mais de là à envoyer balader un professeur, cela ne lui ressemblait définitivement pas.

— Je t'en prie, réveille-toi... soupira Rose, le coude posé sur l'accoudoir de son fauteuil. On pourrait croire que tu es sous Imperium, tu te rends compte ?
— Quoi ?
— Regarde autour de toi, enfin ! s'exaspéra Rose en se redressant. On vient de forcer le bureau de Lloyd, on a trouvé une liste d'ingrédients bizarres dans sa poche, Cameron agit bizarrement et toi, tout ce que tu trouves à dire, c'est que tu as envoyé balader Lloyd ? Descends de ton petit nuage, à la fin !
— Tu me fatigues, Rose, sincèrement, murmura Juliet en passant une main absente dans ses cheveux. On a rien appris de nouveau, nous ne sommes toujours pas au courant de ce que fabrique Lloyd, je te rappelle. Et vous êtes bien gentils avec votre liste, mais que voulez-vous qu'on fasse avec ces ingrédients balancés sur un parchemin, hein ? C'est comme si je vous sortais le nom de mes cousins, comme ça, sur un coup de tête, ça n'a pas de sens. Votre découverte n'a aucun sens du tout.

Rose fixait Juliet avec ahurissement. Depuis quand elle était aussi détachée de leur enquête ? Elle était la première à vouloir en savoir plus sur le mystère des Lloyd et voilà que ce soir, elle dénigrait leur avancée avec tout autant d'indifférence que si on lui avait annoncé qu'Audrey Collins avait encore fait une de ses petites crises de jalousie. Rose croisa le regard d'Albus : les sourcils froncés, il paraissait soucieux.

Juliet soupira et regarda ailleurs, elle était exaspérée d'avoir cette conversation avec eux. Elle ne comprenait pas pourquoi ils tenaient tant à la liste qu'il avaient trouvé, ces ingrédients n'avaient pas de lien avec les plans de Lloyd. S'il fallait suspecter chaque sorcier possédant une liste d'ingrédients sur lui, ils n'en auraient jamais terminé. Ces derniers avaient beau être extrêmement rares, pour Juliet, cela ne voulait strictement rien dire. Ce dont il fallait s'occuper, c'était de fouiller le vrai bureau de Lloyd, chez lui, comme les avait informé Scorpius Malefoy. Là-bas, elle en était certaine, ils seraient beaucoup plus chanceux. Mais c'était de l'ordre de l'impossible.

— En tout cas, dès demain je me rends à la bibliothèque, reprit Albus en sortant la maudite liste de sa poche. Si j'arrive à trouver une potion qui regroupe tous ces ingrédients, on aura peut-être une piste.
— On pourrait demander à James, remarqua Rose en désignant d'un signe de tête un groupe de septième années de l'autre côté de la salle commune. Ce n'est qu'une liste, on ne prendrait pas de risque avec lui, il n'est pas le maître des potions pour rien.

Levant les yeux au ciel pour la deuxième fois de la soirée, Juliet envoya un regard noir au morceau de parchemin qu'Albus tenait entre ses doigts et reprit la lecture de son livre de métamorphose. Depuis une heure, elle lisait le chapitre qu'ils étudiaient en cours, mais rien ne rentrait. Rose pouvait la sermonner autant de fois qu'elle voulait, Juliet savait ce dont elle avait besoin : d'une pause, qu'on la laisse faire ce qu'elle veut, qu'on arrête de lui retirer des points sur ses devoirs sous prétexte qu'elle passait du temps avec Cameron Lloyd, et qu'on arrête de la regarder comme un animal de foire.

Du coin de l'œil, elle vit Albus se lever et faire un signe à son frère tandis que Rose se redressait dans son fauteuil. Ils faisaient bien des histoires à cause d'une simple liste qui n'avait pas le mérite qu'on s'y intéresse. Et accessoirement, Juliet n'avait pas envie de voir James. Cette histoire de copine trop jalouse lui tapait sur les nerfs. Si elle était trop présente à ses côtés, elle aurait préféré qu'il lui dise directement qu'il préférait qu'ils cessent de passer du temps ensemble au lieu de ruminer dans son coin comme il le faisait depuis plusieurs semaines.

— Salut, ça te dirait de jeter un coup d'œil à ça ? On se demandait à quoi cette liste correspondait.
— Tu penses qu'ils appartiennent tous à la même potion ? lança James au premier regard, debout à côté de son frère. Sans la démarche à côté, j'aurais tendance à te dire qu'on ne peut pas assembler tous ces ingrédients. Où tu as trouvé ça ?
— Peu importe, répondit Albus en balayant la question d'un revers de main.
— Donc tu n'as jamais vu tous ces ingrédients ensemble dans l'une tes revues de potionniste en herbe ? demanda Rose d'un ton las.
— Non. Le seul point commun à ces ingrédients, c'est qu'on les trouve tous en Angleterre. Mais le jour où vous trouvez à quoi ça correspond, appelez-moi, sourit James en rendant le morceau de parchemin à Albus.

Soudain, Juliet se leva et ramassa son sac, prête à aller se coucher. Elle profitait de la diversion offerte par James pour pouvoir aller se coucher sans avoir à supporter les remarques d'Albus et les regards assassins de Rose. Elle avait envie d'oublier cette sombre histoire, à force de se poser des questions à propos de Lloyd cette année, elle n'avait pas vu le temps passer et Juliet n'avait aucune envie d'accorder tant d'importance à Lloyd qui s'acharnerait de toute façon à lui mener la vie dure.

— A demain, les salua-t-elle en s'éloignant à grands pas.

Dans un geste nerveux, elle serra un peu plus son livre de métamorphose contre elle quand elle entendit James demander à Rose et Albus si un truc n'allait pas avec elle. S'il s'inquiétait tant, alors pourquoi ne lui demandait-il pas directement ? Oui, elle s'en voulait d'avoir enclenché cette fâcheuse histoire de dortoirs, mais elle croyait que James et elle avaient mis les choses à plat juste avant le match. Et entre-temps, c'était comme si James avait brusquement changé d'avis et l'avait prise pour responsable de ses problèmes avec Collins. Il l'avait de nouveau évitée et elle n'était pas d'humeur à lui courir après, c'était certain.

Juliet se frappa le front du dos de sa main, exténuée, tout en s'étalant sur son lit. Elle était fatiguée et aurait tout donné pour être quelqu'un d'autre, l'espace de quelques instants. Victoria Finnigan, par exemple. Juliet ouvrit les yeux et tourna la tête vers le lit de sa camarade. Finnigan dormait paisiblement derrière ses rideaux qui entouraient son lit, sa respiration profonde lui indiquait qu'elle était bel et bien dans les bras de Morphée. Juliet soupira.

Quelques instants plus tard, la porte du dortoir s'ouvrit sur Rose qui fit le moins de bruit possible en remarquant le silence qui régnait dans la pièce. Quand elle se fut habituée à l'obscurité ambiante, elle remarqua Victoria qui était déjà couchée, et enfin Juliet qui était aussi allongée, mais sans vraiment l'être. Ce fut au tour de Rose de soupirer quand elle vit que sa meilleure amie s'était écroulée tel quel sans même poser son sac au préalable. Rose déposa ses affaires avant de s'asseoir sur le bord du lit de Juliet qui ne daigna pas ouvrir les yeux.

— Pas envie de parler, va te coucher, Rose.
— Non, tu ne vas pas bien. Je te connais, quand ça ne va pas tu ressembles étrangement à ta famille. Tu sais, cet air hautain et fier dont tu te plains si souvent. C'est ta couverture d'alerte.

Juliet ouvrit un œil suspicieux et attendit la suite.

— Tu me manques. Avant cette année, on se racontait tout.

Nouveau silence. Juliet ruminait sans faire de bruit.

— Ce n'est pas seulement de ta faute, je suppose, poursuivit Rose en regardant ailleurs. Je n'ai pas été compréhensive pour toi et Cameron. Mais tu sais, depuis que je ne suis plus avec Stephen, j'ai l'impression que je ne vois que le mal chez les autres. Je pense qu'il me faut un peu de temps pour faire de nouveau confiance à quelqu'un, et quand tu nous a parlé de ce Scorpius avait découvert chez les Lloyd, ça n'a pas aidé son cas, tu vois...

Rose fit une pause, mais en remarquant que Juliet avait les yeux grands ouverts tournés vers elle, elle sut qu'elle avait toute son attention.

— Mais vaut mieux tard que jamais, la Rose bornée que je suis a remarqué cet après-midi que Cameron tenait à toi. Il faut être aveugle pour ne pas le remarquer. Et j'ai un peu honte. Mon instinct féminin a été dépassé par celui d'Albus.

Un sourire vint étendre les lèvres de Juliet. Qui disparut tout aussi vite. Elle hésita à dire le fond de sa pensée à Rose mais depuis qu'elle était remontée dans le dortoir, elle avait paru plus encline à la conversation. Puis un regard vers sa table de chevet lui rappela le morceau de parchemin anonyme qu'elle avait conservé entre son livre d'histoire de la magie et celui du Quidditch à travers les âges. Il était certain qu'elle faisait confiance à Rose.

— Tu penses que Cameron puisse mentir à propos de cette histoire ? chuchota-t-elle dans un souffle.

Rose se mordit la lèvre inférieure. Dans la pénombre, son front plissé créait des ombres qui accentuaient son inquiétude.

— Tu sais que je ne suis pas impartiale à son sujet, répondit Rose, gênée.
— Que penses-tu vraiment ?

Rose se mit à se triturer les mains comme si elles étaient devenues soudainement les choses les plus intéressantes dans la pièce. Juliet scruta avec attention le visage de sa meilleure amie, attendant patiemment une réponse de sa part.

— Eh bien… Déjà, je pense qu'il ne connaissait pas l'existence de cette liste, mais je dois l'admettre, elle n'a pas beaucoup de sens. N'importe qui pourrait avoir cette liste sur soi. Pour le reste… je ne sais pas.

Agacée, Juliet détourna le regard. Rose ne lui apportait rien de nouveau.

— Oh, j'ai oublié de te la donner. Quand tu es montée tout à l'heure, le hibou de Andrea est venu t'apporter sa lettre.

L'attention de Juliet fut ravivée et elle arracha presque la lettre des mains de Rose qui la sortait de sa poche. A chaque fois qu'elle recevait du courrier de la part de sa soeur, sa bouche devenait sèche, son coeur se mettait à battre très vite et sans réellement savoir pour quelles raisons cela la mettait dans un état pareil, elle savait qu'un sentiment de panique l'assaillait et ne se calmait que lorsqu'elle avait terminé sa lecture. Alors comme d'habitude, Juliet décacheta l'enveloppe avec empressement et faillit déchirer la lettre. Elle fut surprise de constater que la lettre était relativement courte.

Juliette,

Ne t'inquiète pas, tout va bien. Ne dis rien à Will de ce que je vais te raconter dans cette lettre, je ne crois pas qu'il apprécierait. Je voulais t'en parler à ton retour dans les Pyrénées à Noël, mais je ne peux pas garder ça pour moi plus longtemps.

Je me suis renseignée à la Clinique du Magnolia pour un stage l'été prochain et j'ai découvert leur laboratoire de recherches. Un groupe de Guérisseurs recherchait des patients atteints d'amnésie pour essayer de leur faire retrouver la mémoire. Je sais déjà ce que tu vas en penser : servir de cobaye est risqué et c'est la chose la plus folle que je n'ai jamais fait de ma vie.

Mais j'ai un drôle de pressentiment quant à ce qui passé et il est vital que je sache ce qui s'est réellement passé ce soir-là. Même si je ne retrouverais probablement jamais ces souvenirs perdus, la moindre bribe m'est chère.

Les essais n'ont pas encore commencé, j'en saurais plus dans quinze jours. Je t'en prie, Juliette, ne me fais pas la leçon, j'ai seulement besoin de ton soutien. J'ai vraiment peur de ce qui pourrait m'arriver et te savoir de mon côté me rassurerait énormément.

Ne m'en veux pas,

Andrea H.

P.S. : pas un mot à papa, j'avais besoin de l'accord parental mais j'ai falsifié mes papiers d'identité. Jamais été aussi téméraire. C'est un peu enivrant pour tout t'avouer.

Les mains légèrement tremblantes, Juliet leva finalement les yeux vers Rose. Elle était proche de son lit et fixait son amie silencieusement. Juliet savait que Rose appréhendait toujours l'arrivée des lettres d'Andrea à cause du fait qu'elle ne l'avait pas aidée la nuit de sa disparition. Juliet eut un léger sourire à son attention et lui dit à voix basse pour détendre l'atmosphère :

— Promets-moi de secouer ma soeur la prochaine fois qu'elle se plaint des Gryffondor.


Le lendemain matin, Juliet devait admettre que sa nuit avait été réparatrice tandis que Rose, Albus et elle se rendaient à la Grande Salle pour le petit-déjeuner. Albus n'avait pas abordé le sujet épineux de la liste d'ingrédients qui avait suscité tant de tension la veille. A la place, Juliet l'avait trouvé étonnamment silencieux et il se contentait de répondre par de simples hochements de tête. Prise de regret, Juliet se fit la réflexion qu'elle n'avait pas été très agréable la soirée passée, surtout après qu'Albus et Rose aient forcé le bureau d'un professeur. Pourtant, Juliet n'en parla pas. Elle ne voulait pas une nouvelle fois déclencher un malaise entre eux.

— Au moins, nous n'avons pas métamorphose aujourd'hui, dit Rose, satisfaite en se servant deux toasts.

Juliet approuva d'un hochement de tête en sirotant un jus de citrouille. Puis, avant que quelqu'un n'ait eut le temps d'ajouter quoi que ce soit, l'arrivée des hiboux coupa court au sujet et bientôt, Albus disparut derrière un exemplaire de la Gazette du Sorcier. A la table des professeurs, Aaron Lloyd n'était pas là, ce qui n'était pas étonnant en soi puisqu'il ne vivait pas dans un appartement à Poudlard. Sans vraiment le vouloir parce qu'elle voulait à tout prix l'éviter, le regard de Juliet fit rapidement le tour de la table des Serpentard. Cameron était en pleine discussion avec Maisie, sa sœur, à l'écart de leurs camarades.

A quelques mètres des frère et soeur, un groupe de sixième années était également en train de prendre son petit déjeuner et une tête blonde platine se détachait facilement du lot. Avec un pincement au coeur, Juliet repensa à la lettre qu'elle avait reçu d'Andrea la veille au soir. Scorpius Malefoy était-il au courant de ce que son amie était sur le point de faire ? Juliet plissa les yeux pour apercevoir le visage de William Leighton. Il souriait et ne semblait pas le moins du monde inquiet. Machinalement, Juliet attrapa son verre de jus de citrouille en reportant son attention sur Cameron.

En l'observant ainsi à la dérobée, la conversation qu'elle avait eu la veille avec Rose la frappa de plein fouet. Tout comme il n'était pas habituel de voir Cameron en compagnie de Maisie, et après leur expédition de la veille et le fait qu'elle ait évité son frère pendant des semaines poussait Juliet à vouloir se métamorphoser en souris pour les écouter. Ajouté au fait que le Serpentard n'était pas très sociable, même avec les gens de sa maison, le voir aussi investi dans sa conversation l'intriguait encore plus.

Un geste de la part de Cameron eut le mérite de lui faire reprendre ses esprits, tout en se servant un muffin, il avait levé les yeux dans sa direction et avait remarqué que la Gryffondor le fixait. Un frisson lui parcourut le dos tandis qu'elle s'efforçait de lui sourire faiblement avant qu'elle ne se détourne enfin de la table des Serpentard pour reporter son attention à la sienne. Tellement absorbée par ses pensées, elle n'avait même pas remarqué que James s'était assis à côté d'elle et qu'Albus avait finalement reposé son journal pour discuter avec Rose. Pour la forme, elle grignota un morceau de toast sans appétit.

— Hé, comment tu vas ? lui demanda James, l'air un peu ailleurs.
— Tu t'y intéresses ?

La lueur espiègle dans les yeux noisette de James avait disparu, et en le voyant d'aussi près, Juliet regretta d'avoir été aussi cinglante, lui non plus n'avait pas l'air d'aller très bien. Mais Kenny Clarks débarqua en les saluant et coupa court à ses interrogations : assis à côté d'Albus face à eux, il ne faisait aucun doute qu'il ne perdrait aucune miette de leur conversation. James eut l'air de se rendre compte que la présence de Clarks gênait son amie, aussi reposa-t-il son toast à peine entamé avant de se lever.

— On se voit ce soir à l'entraînement, se contenta-t-il de dire avant de repartir.

Troublée, Juliet le regarda disparaître par la grande porte puis constata avec inquiétude qu'il n'avait rien touché à son petit-déjeuner. La sixième année s'en voulut instantanément d'avoir été aussi froide avec lui, elle était loin d'être la seule à avoir des problèmes. Alors elle repensa à Rose et Albus qui, la veille, avaient parlé de Collins et de sa tristesse apparente. Néanmoins, Juliet attendit qu'ils soient sortis de la Grande Salle avant de leur poser la question.

— Qu'est-ce-qui s'est passé entre James et Collins ? les interrogea Juliet alors qu'ils sortaient de la Grande Salle avant se rendre chacun à leurs cours respectifs.
— On ne sait pas très bien, répondit Albus en haussant les épaules. Samedi soir, Rose l'a taquiné avec Collins et il l'a très mal pris. Si tu veux mon avis, ce n'est qu'une histoire de jours avant qu'il ne rompent...
— Ne dis pas ça ! le coupa Rose. Ce n'est pas parce que c'est ton frère que tu sais à l'avance ce qu'il va faire.
— Tiens, c'est bizarre, remarqua Albus, je croyais que tous les mecs étaient les mêmes pour toi ?
— C'est pas pareil, objecta Rose, James est mon cousin. Je suis sûre qu'il est loin d'être comme cet abruti de Brown. Il ne va pas voir ailleurs au moins.

Juliet ricana. Si on s'en tenait aux rumeurs, James allait effectivement voir ailleurs.

— Si on met de côté cet incident de parcours, ajouta Rose après l'intervention de Juliet.
— Il n'empêche que tu ne m'as pas vraiment écouté ce soir-là, reprit Albus sans un sourire. Le clash était inévitable.
— Le clash ? répéta Juliet, perdue.
— Laisse tomber, soupira Rose en la prenant par le bras. Albus s'amuse à décrypter les relations des uns et des autres.

Albus la fusilla du regard avant de quitter les deux filles pour se rendre à son cours de potions dans les cachots. Juliet et Rose se séparèrent dix minutes plus tard quand l'une allait à son cours de divination et l'autre à dans sa salle d'étude des moldus. Une fois qu'elle eut rejoint Barbara Hopkins à leur table habituelle, Juliet se promit d'aller parler à James lors de leur entrainement, elle s'en voulait encore d'avoir été aussi sèche avec lui, surtout s'il passait un mauvais moment avec Audrey Collins.


La journée d'Albus, Juliet et Rose ne fut pas aussi riche en événements que la veille. S'ils n'avaient pas vraiment voulu entamer le sujet fâcheux de la liste Lloyd, ils n'en eurent pas l'occasion non plus. Une nouvelle vague de devoirs les avait frappés et même si les sixième années n'avaient que les simples examens de fin d'année, les professeurs leur mettaient déjà la pression pour les ASPIC. Plus l'année avançait et plus Juliet se sentait couler : ses résultats étaient toujours aussi décevants et elle avait même reçu une lettre de son père qui lui demandait des nouvelles à ce niveau, augmentant d'un cran supplémentaire son niveau de stress.

Les trois Gryffondor avaient donc passé leur temps libre avant le diner à travailler sur leurs devoirs, et même Albus qui comptait faire ses recherches concernant la liste d'ingrédients n'eut pas le temps de le faire. Quant à Juliet, il n'était pas question qu'elle donne satisfaction à Aaron Lloyd en restant incapable de reproduire les sorts qu'ils pratiquaient en classe. Et le devoir qu'elle devait rendre pour la semaine suivante devait être tout aussi irréprochable. Juliet voulait ardemment lui prouver que ses distractions comme il les appelait n'avait pas de lien avec son travail.

Ce soir-là, le Quidditch lui permit de souffler un bon coup. Dès la seconde où son pied avait frappé le sol pour s'envoler, elle s'était sentie légère et débarrassée momentanément de tous ses soucis. Cette séance n'avait pas été la meilleure, James n'était pas réellement au point et Juliet et Emma avaient arrêté de compter combien de fois ils avaient manqué les passes qu'on lui lançait. De son côté, Juliet n'avait pas non plus été au meilleur de sa forme mais voler et se trouver dans son élément lui permis de respirer avant de reposer les pieds dans son océan d'angoisses. Macmillan n'était pas totalement satisfait mais il avait évoqué le contre-coup du match qu'il avaient joué quelques jours plus tôt.

Quand Juliet était retournée dans les vestiaires et en aurait presque oublié que Cameron la rejoindrait d'après ce qu'il lui avait dit la veille. Mais pour l'instant, voir un James en proie aux tourments se changer silencieusement contrairement à ses habitudes l'interpellait. Elle n'aimait pas du tout voir ses amis tristes et James était l'une des personnes qui avait le sourire en toute circonstance. Juliet jeta un coup d'œil à Fred tandis que Macmillan le réprimandait pour la quarantième fois depuis le match et rejoignit James, décidée.

— Je suis désolée pour ce matin.
— T'es pas obligée de t'excuser.

Juliet fronça les sourcils. James n'avait même pas levé les yeux vers elle et continuait de ranger ses affaires dans son sac.

— Si, insista Juliet. J'aurais du remarquer que tu allais mal, et comme on ne s'est pas vus depuis le match, je croyais que tu m'évitais.

Adossée contre le mur, Juliet fut enfin soulagée de voir que James daignait lui prêter attention. Cependant, son regard avait l'air toujours aussi vide qu'au petit-déjeuner, ce qui valut un pincement au cœur. Il n'y avait pas besoin de chercher à le contempler pendant dix minutes pour comprendre qu'il était malheureux. Juliet se mordit la lèvre, ne sachant pas réellement quoi lui dire pour le réconforter. Même si ça faisait un moment qu'il avait des problèmes avec Collins, il devait toujours tenir énormément à elle pour qu'il soit dans cet état.

— Tu sais, ça marche dans les deux sens, lui confia-t-elle. Tu es là pour moi et je suis là aussi si tu as besoin. Je ne suis peut-être pas aussi extrême à gâcher tes rendez-vous à Pré-au-Lard, mais tu peux compter sur moi, James.

Le septième année esquissa enfin un léger sourire et Juliet crut même déceler une étincelle dans son regard noisette.

— Je ne t'évitais pas, soupira James au bout d'un moment. C'est juste... compliqué.
— D'accord, dit Juliet avec un hochement de tête. Si tu as besoin de parler...
— Hardy !

Surprise, Juliet se retourna vers le capitaine de l'équipe qui l'avait interpellée.

— La prochaine fois, il faudra plus qu'on travaille sur la défense ensemble, lui expliqua-t-il, son balai sur l'épaule. J'ai entendu les Serpentard cet après-midi, tu risques d'être leur cible pour notre prochain match. Leighton pense à te mettre hors jeu.
— Oh, fit Juliet. On verra ça vendredi alors ?

Mais la petite brune n'attendit pas de réponse de la part de Macmillan, James en avait profité pour s'éclipser pendant qu'il lui parlait. Un peu hébétée, elle le salua rapidement ainsi que les deux Batteurs et l'Attrapeur de son équipe avant de rattraper son ami. Cependant, une fois sortie dans le parc plongé dans la pénombre, elle dut admettre que si James ne l'avait pas attendue, c'était sûrement qu'il avait besoin d'être seul. Plantée à l'entrée des vestiaires, elle regardait sa silhouette s'éloigner d'un pas lent, mélancolique à l'idée de ne pas pouvoir l'aider.

Puis Juliet se reprit en se rappelant que Cameron la rejoindrait après son entraînement, sans avoir précisé où et quand il le ferait. Juliet fronça les sourcils en observant les alentours : au loin, on discernait la cabane de Hagrid avec ses fenêtres illuminées, les arbres à la lisière de la forêt étaient caressés par le vent doux de l'automne. Mais il n'y avait aucune trace du Serpentard. Même si elle était angoissée à propos des sentiments qu'elle ressentait et qu'elle appréhendait en le voyant, la déception surpassa pourtant ses inquiétudes.

Finalement, Fred Weasley et Troy Macmillan sortirent à leur tour des vestiaires et elle décida de reprendre le chemin du château avec eux. En cette moitié du mois de novembre, il commençait à faire sérieusement froid dans la région, aussi Juliet n'était pas très encline à attendre Cameron à l'extérieur. Et de toute façon, de manière générale, c'était toujours lui qui arrivait à la trouver sans problème.

A peine intéressée par les deux septième années qui parlaient du match qu'ils avaient disputé contre Serdaigle, Juliet restait silencieuse en se contentant de marcher à leurs côtés, ses pensées majoritairement tournées vers James.

— Ne t'en fais pas pour lui, disait Fred à son ami alors qu'ils passaient les portes du château. J'ai un projet et j'espère que ça lui remontera le moral. C'est juste une mauvaise passe.
— Quoi comme projet ? le questionna Juliet en s'immisçant dans leur conversation.
— Je te montrerai un de ces jours, ou plutôt une de ces nuits, lui répondit Fred avec un clin d'œil. C'est au quatrième étage.
— Tant que vous ne vous faites pas prendre, faites ce que vous voulez, si vos retenues vous empêchent de venir à l'entraînement par contre, là je ne serais pas d'accord ! les menaça Macmillan.
— Troy, peux-tu me citer la dernière heure de retenue que j'ai eu cette année ? demanda Fred d'un ton très sérieux en s'arrêtant en plein milieu du Hall d'entrée.

Macmillan réfléchissait à la question en se grattant le menton d'un air pensif. Juliet quant à elle était incapable de dire si Fred avait été en retenue cette année. Ils ne l'avaient pas été ensemble, du moins. Quant au métisse, il paraissait fier en attendant une réponse de la part de ses deux coéquipiers. Au bout de trente secondes, Troy abandonna : Fred avait peut-être été malade sur le terrain en plein match, mais il n'avait pas été envoyé en retenue cette année. Fred leva les bras en signe de victoire avant de les baisser subitement en regardant derrière l'épaule de Juliet. Et le cœur de Juliet manqua un battement en faisant volte-face.

Cameron Lloyd remontait des cachots et parut surpris l'espace d'une seconde de tomber directement sur Juliet et un segment de son équipe de Quidditch.

— Euh... hésita Fred, derrière elle. Juliet ? Tu viens avec nous ou bien...

Pétrifiée, Juliet voyait Cameron se rapprocher d'elle sans aucune réaction, mais bien évidemment, lui ne pouvait pas se douter du combat intérieur qui avait lieu dans sa tête à ce moment là. Elle entendit vaguement Macmillan entraîner Fred en essayant de dissiper le malaise qui venait de s'installer.

— Ça va ? s'inquiéta-t-il face au mutisme de Juliet.

Juliet hocha la tête, faute de mieux. Elle ne pouvait plus regarder les beaux yeux de Cameron sans fondre littéralement comme neige au soleil. Incapable de dire ne serait-ce qu'un « oui, ça va et toi ? », sa conversation de la veille se répétait inlassablement dans sa tête.

— Alors on va dire que ça va, en conclut Cameron, perturbé. Tu m'accompagnes aux cuisines ? Je n'ai rien avalé depuis ce matin.
— Depuis ce matin ? répéta Juliet, sonnée.
— C'est compliqué.

Ouvrant des yeux ronds, Juliet crut qu'elle était en train de halluciner. Il était le deuxième à utiliser la solution facile du « c'est compliqué ». Si elle avait accepté que James n'avait pas envie de parler de ce qu'il ressentait réellement, au contraire elle pouvait être certaine que ce qu'avait trafiqué Cameron dans la journée n'avait pas de rapport avec une situation amoureuse en péril. Au moins, cela eut le mérite de la réveiller.

— Attends une minute. Qu'est-ce-qui est compliqué ? C'est en rapport avec ta famille ?

Cameron eut l'air gêné l'espace d'un instant mais Juliet ne céda pas, elle croisa les bras, suspicieuse.

— Oh, il ne se passe absolument rien, s'empressa-t-il de dire sous le regard sévère de la jeune fille. Ma soeur m'a dit que j'avais le champ libre et que je pouvais fréquenter qui je voulais. On sait tous les deux ce qu'elle voulait dire par là.

Bouche bée, Juliet le regarda pendant un instant avant de l'accompagner jusqu'aux cuisines, plus troublée que jamais. A quoi était du ce revirement de situation ?