— Tu es certaine que c'était Maisie ? demanda Albus à Juliet alors qu'ils se rendaient avec Rose à leur cours de défenses contre les forces du Mal.
— Pas à cent pour cent, admit Juliet dont le doute l'assaillait depuis la veille.
— Et Cameron ne saurait rien de tout ça ?

A l'évocation du Serpentard, Juliet se rembrunit. Elle ne savait plus sur quel pied danser avec lui. Il ne lui disait pas tout mais en même temps, il avait paru sincère lorsqu'il lui avait dit ne rien savoir de cette histoire d'animagus. Juliet reculait à l'idée d'en parler à Cameron. Il avait l'air fermé à toute évocation de ce sujet délicat, en particulier quand il s'agissait de sa petite soeur.

— Hé, ne t'inquiète pas, la rassura Albus en la rattrapant par le bras. On va la garder à l'oeil, d'accord ? Si elle agit bizarrement, on la dénoncera. Flitwick ne pourra pas garder une folle furieuse comme elle à Poudlard.

Albus lança un coup d'oeil inquiet à Rose qui marchait à leurs côtés, silencieuse, puis reprit :

— De toute façon, il faut qu'on sache ce que Lloyd fabrique avec cette liste. Et on devra aller voir de plus près les projets de Morris.

Rebecca Morris avait l'air de travailler sa thèse depuis un long moment et les trois amis avaient de bonnes raisons de s'interroger sur les réelles intentions de Aaron Lloyd. Il ne pouvait pas être en possession de cette liste par pur hasard. Malheureusement, s'intéresser de trop près aux affaires du professeur de métamorphose alors qu'ils le suspectaient d'être l'instigateur de l'agression d'Andrea était une chose risquée, surtout s'il s'avérait que Maisie était bel et bien un animagus.

— Et je dois parler à Cameron, ajouta Juliet dans un murmure alors qu'ils étaient toujours en plein couloir. Si James se tait aujourd'hui.

Albus acquiesça gravement tandis que Rose fixait la brunette avec un air suspicieux. De son côté, Juliet était reconnaissante envers Albus pour savoir prendre du recul par rapport à cette histoire et elle ne le remercierait jamais assez pour prendre les rennes de cette aventure périlleuse. La vérité, c'était que Juliet ne se sentait pas dans son assiette après tous ces événements : trop de choses se produisaient autour d'elle et le monde dans lequel elle vivait depuis son entrée à Poudlard semblait couler lentement depuis le début de l'année. D'abord, il y avait eu le départ d'Andrea, puis le mystère Lloyd et enfin les relations désastreuses qu'elle vivait en ce moment.

— Allez, le trio infernal, dépêchez-vous si vous ne voulez pas nous faire perdre des points ! leur lança Victoria en les dépassant d'un pas pressé.


Le cœur de Juliet battait la chamade en ce midi dans la Grande Salle. Le déjeuner était le moment qu'elle avait redouté depuis le matin : s'y trouveraient Rebecca Morris, le professeur Tourdesac, James, et avec un peu de chance, Cameron. Ils étaient tous plus ou moins porteurs de mauvaises nouvelles suivant ses interrogations, c'était pourquoi les nerfs de la jeune fille étaient mis à rude épreuve. Sur le qui-vive, son regard se portait inlassablement sur les quatre coins de la salle où elle pourrait trouver l'une de ces personnes. Même la salle envahie de sapins de Noël et la présence de ses amis ne la rassuraient pas : elle jouait peut-être ses dernières heures à Poudlard.

— Tu ne veux rien manger ? s'inquiéta Rose, à côté d'elle. Parce qu'après avoir sauté le petit-déjeuner, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Tu vas encore te goinfrer de cookies !

Albus approuva sa cousine en hochant gravement la tête, sa fourchette à la main. Juliet reporta alors son attention vers son assiette, une côte de porc accompagnée de légumes qu'elle aurait dévoré comme une sauvage en temps normal. Cependant, elle n'en avait pas envie, son estomac était bien trop noué. Pour donner le change, elle attrapa son verre de jus de citrouille et Rose se détourna enfin, guère convaincue. Tout en buvant doucement, Juliet remarqua alors Tourdesac, installée à la table des professeurs.

Son sang se glaça dans ses veines. Son professeur de défenses contre les forces du Mal contre laquelle elle s'était emportée la veille la regardait avec un air soucieux. Mais ce n'était pas tout, elle discutait avec Aaron Lloyd, qui la fixait elle aussi en plissant les yeux. Juliet eut alors envie de se réfugier dans les toilettes les plus proches. Non seulement elle regrettait amèrement ce qui était arrivé la veille, mais en plus, cette histoire devait avoir fait le tour des professeurs, à commencer par Lloyd, qui lui lança un sourire poli quand il se rendit compte qu'elle avait le regard tourné vers eux.

Juliet se leva subitement. Rose la regarda avec des yeux ronds.

— J'ai besoin de prendre l'air, on se rejoint plus tard, leur dit-elle sans leur laisser le temps de protester.

Après avoir enjambé le banc, Juliet se dépêcha de quitter la Grande Salle. C'était la deuxième fois qu'elle quittait la pièce à cause d'un Lloyd, et ce en moins de vingt quatre heures. Elle ne supportait plus l'air narquois de son professeur et de sa fille. Désireuse de mettre le plus de distance possible entre elle et le professeur, Juliet sortit dans le parc de Poudlard où le froid la frappa de plein fouet. Elle resserra alors sa cape autour de son cou et détacha son écharpe aux couleurs de Gryffondor de son sac.

— Juliet ? J'allais manger et je t'ai vue sortir.

La voix hésitante de James surprit Juliet qui se retourna vers lui en fronçant les sourcils. James était quelqu'un qui avait confiance en lui et elle l'avait toujours plus ou moins admiré pour ce trait. Puis cette histoire de Croup suivant son maître la rattrapa et elle eut une petite moue résignée en pensant de nouveau aux paroles d'Albus.

— Je n'ai rien dit, lui confia-t-il, les bras ballants en ne la regardant pas. Si tu dois quitter Poudlard, ce n'est pas à moi que la décision revient.

Juliet se retrouva alors soulagée d'un poids énorme, même si elle ne s'en rendit pas forcément compte dans l'instant, préférant jauger du regard James qui se gratta inconsciemment la joue, preuve de sa gêne.

— Donc tu ne diras rien de ce qui s'est produit dans la forêt ? lui demanda-t-elle, sceptique.
— Si, j'ai été obligé de raconter ce qui s'était passé, répondit James comme s'il s'agissait d'une évidence. Mais je n'ai pas dit que tu étais la cible de la bête. Ce qui était plus qu'évident, entre nous.

Juliet se détourna, puis soupira. Elle ignorait s'il elle devait le remercier, le prendre dans ses bras ou bien s'enfuir en courant. Abattue, Juliet se retrouva sans rien ajouter, incapable de savoir quoi dire à la personne qu'elle considérait comme son grand-frère. Ils ne s'étaient plus adressés la parole pendant seulement quelques semaines et la sixième année ne savait même plus comment se comporter en sa présence.

— De toute façon, on y retournera plus dans cette forêt, dit-elle finalement en foudroyant les arbres du regard, comme s'ils étaient responsables de tous ses problèmes.
— Elle n'est pas interdite pour rien, commenta James, les mains dans les poches.
— Depuis le soir où toi et Fred m'avez entraînée dans les couloirs de l'école, je m'étais toujours demandée ce qui la rendait interdite. Maintenant, j'ai compris. Elle est maudite.
— Tu sais pourquoi on y est jamais allés ensemble ? lui demanda-t-il en retrouvant la lueur de malice qui brillait habituellement dans son regard. Quand on était en première année, Fred et moi on a décidé de s'y aventurer.

Juliet se détourna des arbres qu'elle fixait d'un œil furieux pour regarder James. Il souriait à l'évocation du souvenir, formant sur son visage les fossettes qu'elle n'avait pas vu depuis des jours et des jours.

— Qu'est-ce-qui s'est passé ?
— On s'est perdus, avoua-t-il en riant légèrement. On y a passé une nuit entière avant que Hagrid nous retrouve. On a failli se faire enlever par une horde de centaures, dépecer par des araignées géantes – tu sais comme j'ai peur des araignées –, et Fred croit même avoir repéré des géants dans une grotte. Mais je l'ai jamais cru.

Juliet éclata de rire.

— Je vois, nota-t-elle en souriant sincèrement. Courageux, mais pas téméraires, hmm ?
— Tu peux parler, répliqua-t-il en lui donnant un petit coup dans l'épaule. Tu n'as jamais été très encline à vouloir y aller, hmm ?
— Hé ! protesta Juliet. J'ai peur des forêts, toi des araignées, à chacun ses problèmes !

Cependant, en prononçant ces mots, le sourire de Juliet disparut aussi soudainement qu'il était arrivé. Celui de James également. L'espace d'un instant, elle avait oublié la panthère, les Lloyd, et même la masse qu'elle sentait constamment dans son estomac. Elle repensa alors à ce pourquoi James et elle étaient en froid depuis un certain temps et eut l'idée que ce serait l'occasion de s'expliquer. Après tout, James ne paraissait pas de si mauvaise humeur, aujourd'hui.

— Pourquoi tu m'en veux autant depuis que Collins et toi avez rompu ?
— Qu'est-ce-que vous cachez, toi, Al, et Rose ?

Juliet se mordit la lèvre : ils avaient parlé en même temps. En face d'elle, James se sentait maladroit et eut un petit rire gêné. Il passa de nouveau une main distraite sur sa joue et jusqu'à son cou.

— Réponds à ma question, s'il-te-plaît, l'implora Juliet en penchant la tête.

D'habitude, utiliser son charme de petite fille modèle marchait sur presque tout le monde : sur son père, ses cousins, James, Fred, Albus et même Rose. Juliet n'avait jamais été spécialement capricieuse, mais parfois, recourir aux méthodes de sa sœur Andrea faisaient ses preuves. James la contempla un instant, interdit, avant de plisser les yeux.

— Non, toi d'abord.
— Allez, James...
— Non. Tu me dois des explications. J'ai menti pour toi.
— Ce n'était pas mentir, se défendit Juliet en abandonnant toute tentative pour l'attraper dans ses filets. Tu as juste caché une partie de la vérité.
— Une partie de la vérité qui aurait pu nous coûter la vie, rétorqua James en désignant son épaule.

Se sentant affreusement coupable, Juliet abandonna alors l'idée de lui arracher des réponses.

— Je suis désolée pour ce qui t'est arrivé, sincèrement, s'excusa-t-elle, le regard fixé sur l'épaule de son ami.

Pour sa plus grande surprise, James jura, la mine profondément agacée. Son regard se reporta sur la forêt interdite au loin, tandis que sa respiration plus saccadée produisait de la buée dans le froid polaire de décembre. N'osant rien dire pour s'attirer les foudres du septième année, Juliet guetta les réactions de James avec appréhension. Puis, subitement, il se retourna vers elle et planta son regard noisette dans le sien, où une lueur de défi et de détermination brillait.

— Tu n'as vraiment rien compris Juliet. C'était rien, ça, insista James, rien du tout. Il aurait pu nous arriver bien pire, t'arriver bien pire.

Juliet eut à peine le temps de digérer la réplique de James que ce dernier poursuivit sur sa lancée, rageur :

— Tu ne penses qu'à une chose depuis le début de l'année, garder tes petits secrets pour toi, mais regarde où ça te mène. Tu te voiles complètement la face. Un animal, si c'en est un, tu l'as dit toi-même, nous a attaqué hier soir et la seule chose qui te soit venue à l'esprit a été de le cacher à tout le monde. Je ne sais pas à quoi vous jouez, toi, Rose et Albus mais je crois que ça vous dépasse et tu ne m'enlèveras pas de l'esprit que tout part en vrille depuis que tu traînes avec Lloyd.
— C'est ce que tu crois, mais tu te trompes.
— Je ne crois pas, non.
— Qu'est-ce-que tu en sais ? répliqua Juliet, piquée au vif. Tu n'as pas à te mêler de nos affaires, je savais que Albus n'aurait pas du te montrer la liste, mais ça nous regarde.

James ricana en croisant les bras et se retourna au moment où un groupe de troisième années passèrent derrière eux. Il se rapprocha de Juliet et reprit une fois qu'il était sûr que personne ne les entende.

— Je te préviens, au moindre événement suspect, je parle au directeur.

Juliet croisa les bras, voulant paraître le plus indifférente possible à la menace de James. Pourtant, une part d'elle-même lui criait d'en parler à quelqu'un dans cette école, un adulte qui aurait forcément plus de pouvoir qu'eux. Cependant, elle ne voulait pas lui donner raison, pas après les semaines où il l'avait traitée comme une ennemie.

— Je… je suis désolé de m'être comporté comme un imbécile, hésita James en se balançant sur ses pieds. Je ne veux pas que tu continues à me détester… mais je ne veux pas qu'il arrive quelque chose à ma famille ou à mes amis, ni à toi. Alors si jamais quelque chose venait à se reproduire, je n'hésiterai pas. Et tant pis si tu m'en veux à vie.

Touchée par ses paroles, Juliet resserra ses bras autour d'elle. Le froid était de plus en plus pénétrant et elle commençait à ne plus sentir ses doigts. Mais le temps glacial n'avait rien à voir avec le malaise qu'elle ressentait en ce moment même. Elle ne trouvait pas les mots pour lui dire qu'elle n'avait pas besoin de quelqu'un pour veiller sur elle, et pour autant elle ne parvenait même pas à le remercier de n'avoir rien dit. James, qui semblait s'attendre à une réponse de sa part, continuait à piétiner sur place pour se réchauffer.

— Bon appétit, lui dit-elle enfin avant de s'éclipser.

Sans demander son reste, elle se rendit directement à son cours de divination à l'autre bout du château.


— Je n'aime pas ça du tout… se répéta Rose pour la cinquième fois de la soirée.

Sous la cape d'invisibilité, Juliet, Rose et Albus rôdaient dans l'aile ouest de Poudlard à la recherche de Rebecca Morris qui devait faire ses rondes nocturnes habituelles. La veille, Juliet et Albus l'avaient suivie pendant presque trois heures alors qu'elle marchait tranquillement en lisant son livre avant de retourner dans ses appartements. Et lorsque les trois amis avaient voulu s'y rendre plus tôt dans la soirée, la porte par laquelle ils avaient vu disparaître Rebecca n'existait plus. La filature s'était alors révélée infructueuse et Rose avait par conséquent émis quelques objections à vouloir faire parti de leur virée nocturne ce soir-là. De plus, la dernière fois qu'ils étaient sortis tous les trois après le couvre-feu avait été le soir où Juliet s'était retrouvée dans le fameux placard à balais avec Cameron Lloyd et s'était ensuivi la deuxième retenue la plus mouvementée de sa scolarité.

En pensant à lui, Juliet eut un pincement au coeur. Elle ne lui avait plus adressé la parole depuis l'attaque de la forêt interdite : elle n'avait pas cherché à lui parler et il lui avait semblé que cela avait été réciproque. Cameron fuyait son regard quand ils mangeaient au même moment dans la Grande Salle et contrairement à ces dernières semaines, il ne lui avait plus envoyé de mot pour lui donner rendez-vous dans une salle pour leurs séances d'entraînement. La gorge nouée, Juliet regretta qu'il ne leur reste plus qu'une semaine avant qu'ils ne partent chacun de leur côté pour les vacances.

— Même ces maudits tableaux me font peur, ils ne peuvent pas dormir en silence ?! s'exclama Rose tout à coup, tirant Juliet de ses sombres pensées. Tout serait plus simple si tu avais réussi à prendre la carte des Maraudeurs, Al…
— Je te mets au défi d'aller la chercher, répliqua Albus en s'arrêtant brusquement, forçant les filles à s'arrêter elles aussi. James dort avec maintenant, il la met dans…
— On n'a pas besoin d'avoir les détails, le coupa Rose avec une grimace.

Juliet approuva d'une moue dégoûtée.

— Peut-être qu'on devrait se concentrer sur Maisie, suggéra alors Juliet à voix basse. Suivre Rebecca à la trace n'a pas l'air de nous réussir.
— Rebecca a la liste, Juliet, insista Albus.
— Maisie nous a attaqués, Albus.

Juliet et Albus se défièrent du regard, l'air revêche, jusqu'à ce qu'Albus se tourne subitement vers Rose. Surprise, cette dernière recula sous le regard perçant et l'attitude agressive de son cousin.

— On est trois, on a deux avis divergents, c'est à toi de trancher.

Rose soupira et détourna le regard, exaspérée par ses amis qui attendaient impatiemment sa réponse.

— Réfléchissons, dit Rose dans le silence le plus complet, nous savons que Maisie est dangereuse, mais Rebecca trame on ne sait quoi avec cette liste d'ingrédients… Liste que détient aussi Aaron Lloyd. Pour être honnête avec vous, je n'ai aucune idée de la personne qu'il faut espionner, les gars.
— Un nom, Rose, c'est ce qu'on te demandait, s'impatienta Albus.
— Oh, alors Aaron Lloyd dans ce cas.

Irrité, Albus se saisit de la cape d'invisibilité et la tira avec force, les révélant tous les trois aux occupants de Poudlard. Sidérée, Rose grommela quelque chose en rapport avec ce qu'elle venait de dire tandis qu'Albus s'était mis en marche vers le bout du couloir qui avait l'air de mener à la tour Serdaigle. Juliet se demanda vaguement pour quelles raisons il partait dans cette direction alors qu'ils savaient tous trois que cet endroit était le plus calme de toute l'école en général. Juliet haussa un sourcil interrogateur à l'attention de Rose qui la contemplait avec le même air intrigué.

Dans l'optique de ne surtout pas se séparer, Juliet fit un petit signe à Rose et elles emboîtèrent le pas à Albus qu'elles retrouvèrent rapidement au coin du couloir. Quand il les entendit arriver, il pressa un doigt contre ses lèvres pour leur faire imposer le silence. Déconcertée, Juliet tendit l'oreille pendant qu'Albus déployait à nouveau la cape sur eux trois. Rose émit une exclamation de surprise quand deux personnes débouchèrent de l'autre côté. Plongés dans l'obscurité, il était impossible de les reconnaître à la vue.

— Barbara, murmura Albus en réponse aux questions silencieuses de ses amies.

Mais il se tut rapidement lorsque Barbara Hopkins et la personne mystère se rapprochèrent lentement d'eux.

— … Quelque chose d'énorme, je suppose, expliquait la Serdaigle à voix basse. J'ai besoin de temps et tu sais que ce n'est pas facile avec les examens. Tout le monde ne peut pas être toi, hein. Je galère en cours de pratique…
— Mais j'ai réellement besoin de comprendre ce truc. Il faut que tu m'en dises plus.

Juliet ouvrit la bouche en grand quand elle reconnut la voix de Cameron. Aussitôt, Rose l'incita au silence en la dissuadant du regard de ne pas bouger. A côté d'elles, Albus n'en menait pas large non plus, il était blême et suivait le duo avancer tranquillement le long du couloir obscur dans lequel ils se trouvaient. Juliet porta sa main à sa bouche, tentant de comprendre ce qui pourrait bien amener Cameron, l'asocial de Poudlard, à discuter tranquillement avec Barbara Hopkins. De quoi pouvaient-ils discuter à plus de minuit un soir de semaine ?

Les Gryffondor les regardèrent passer dans le silence le plus total tandis que Barbara se plaignait de la surcharge de travail que les professeurs leur donnaient. Quand Juliet aperçut finalement la silhouette de Cameron dans le couloir illuminé par la lune, elle ne tint plus, il fallait qu'elle sache ce qu'il fabriquait : elle s'apprêta à leur emboîter le pas quand Rose la retint par le bras.

— Juliet ! chuchota-t-elle. On ne peut pas les suivre comme ça…
— Bien sûr que si ! rétorqua en voulant se détacher de la poigne de sa meilleure amie. Al ?

Albus avisa Rose et Juliet tour à tour pour planter ses yeux verts dans ceux de Rose.

— Désolé, on n'a pas besoin de ton avis cette fois.

Sous les protestations à voix basse de Rose, les trois amis se remirent en route à la suite de Cameron et de Barbara qui semblaient être plongés dans une discussion houleuse. Barbara faisait de grands gestes et Cameron lançait quelques remarques de temps à autre, de sa démarche décontractée comme à son habitude. Albus, Rose et Juliet gardaient une bonne distance de plusieurs mètres pour éviter de se faire repérer mais Juliet avait les nerfs tellement à vif qu'elle ne les lâchait pas du regard une seule seconde et rabrouait ses amis toutes les vingt secondes sous prétexte qu'ils n'avançaient pas assez vite selon elle.

Puis soudain, la cape glissa pour les révéler tous les trois et Juliet s'apprêta à réprimander Albus ou Rose quand elle se rendit compte qu'ils n'étaient plus seuls. Carlton tenait la cape d'invisibilité d'Albus à la main avec un petit sourire goguenard. Elle jeta un coup d'oeil à Cameron et Hopkins qui venaient de disparaître à l'angle du couloir pour descendre une volée d'escaliers. Il ne lui fallut qu'un quart de seconde pour se décider à partir en courant à la poursuite du Serpentard et de la Serdaigle, délaissant ses amis et Carlton sur place.

— Laisse-la, fit Albus à Rose qui s'apprêtait à la suivre avant de se tourner vers Carlton. Qu'est-ce-que tu veux ?

Sous leur regard étonné, Carlton avait la tête plongée dans un gros sac dans lequel il cherchait activement quelque chose, remuant ce qui semblait être du papier. Albus jeta un coup d'oeil inquiet autour d'eux, il était certes préfet, mais il n'avait pas le droit de traîner aussi tard dans le château, surtout accompagné de sa cousine et d'un de ses camarades qui n'était pas très net en temps normal. Il eut même l'impression qu'une armure décorée de guirlandes de Noël les regardait et épiait le moindre de leur mouvement, puis il secoua la tête, accusant la fatigue de ses journées riches en émotions.

— Vous êtes cordialement invités à la très célèbre soirée de la Cabane Hurlante ! leur annonça-t-il enfin en sortant deux enveloppes rouges de son sac.
— Attends, tu es l'organisateur de cette année ? s'exclama Rose avant de mettre une main sur sa bouche, se rendant compte trop tard qu'elle avait parlé trop fort.
— Quoi ? De quoi tu parles ?
— Potter, si tu étais venu l'année dernière, tu saurais que l'organisateur de cette soirée a tous les pouvoirs, expliqua Carlton en passant une main distraite dans ses cheveux blonds sales.

Carlton posa une main sur l'épaule d'Albus et l'observa d'un oeil vitreux et rouge.

— Je suis l'heureux élu qui vous fera passer devant le Saule Cogneur et qui vous fera passer la meilleure soirée de votre vie !

Suspicieuse, Rose avait du mal à croire que Carlton avait été choisi par les septième années de l'année précédente pour garder les secrets de leur fête clandestine. Seulement une personne était choisie chaque année pour ouvrir le passage du Saule Cogneur et aussi étrange que cela puisse paraître étant donné le caractère clandestin de la soirée, cette même personne était la seule à être mise au courant pour éviter que des accidents n'arrivent au cours de l'année.

— Je ne veux pas te vexer… hésita Rose. Mais pourquoi toi ?

Carlton tourna subitement la tête vers elle et lâcha enfin l'épaule d'Albus pour se rapprocher d'elle. Arrivé à sa hauteur, il plissa les yeux, son visage à seulement quelques centimètres de celui de Rose.

— Croyez-le ou non, miss Weasley, j'ai le sens de l'amusement, lui confia-t-il avant de jeter un coup d'oeil à sa montre. Dites à Hardy qu'elle peut venir, mais qu'elle se fasse discrète, personne n'a encore digéré les cent cinquante points en moins.

Puis il passa son gros sac sur son épaule, les salua solennellement de la main et partit dans la direction d'où venaient Albus, Rose et Juliet. Rose le contempla jusqu'à ce qu'il disparaisse, les laissant dans le calme et la quiétude du château endormi. Elle se tourna vers Albus, la tête penchée.

— Il se prend pour un père Noël ou quoi ?

Albus eut un petit rire avant de lui faire un signe pour repartir à la recherche de Juliet, Cameron et Barbara.


La Gryffondor faisait attention au moindre de ses pas, gardant à bonne distance le duo improbable formé par Barbara Hopkins et Cameron Lloyd. Tous ses sens en éveil, Juliet gardait toujours un oeil derrière son épaule, la dernière chose qu'elle voulait étant de se faire repérer par les concierges ou un professeur. Profondément agacée, elle essayait de capter la moindre bribe de leur conversation, sans succès, les deux étudiants parlaient à voix très basse et se retournaient de temps à autre, laissant tout juste le temps à Juliet de se cacher derrière un mur. Ils avaient failli lui échapper à de maintes reprise.

Plus le temps passait et plus Juliet se faisait des idées à propos d'eux deux : et si Cameron et Barbara se retrouvaient pour un rendez-vous amoureux ? Mais elle se secoua la tête aussitôt pour chasser ces pensées parasites. Elle se serait détestée pour avoir un comportement tel que celui de Audrey Collins. Non, ce ne pouvait être le cas, leur sujet de conversation paraissait sérieux et ils n'avaient eu aucun geste l'un envers l'autre qui aurait pu porter à confusion. Perdue, Juliet s'arrêta en plein chemin. Qu'était-elle en train de faire ?

La situation était ridicule, si elle voulait lui arracher des réponses et non apparaître comme une fille jalouse en train de le filer à la moindre rencontre avec une fille, il n'y avait qu'une seule solution. Juliet se mit à courir pour les rattraper, ne faisant plus attention au bruit qu'elle produisait dans le couloir vide. Un tableau l'interpela même pour faire du raffut mais elle n'y fit pas attention. Cameron et Barbara l'avaient entendue et la dévisagèrent avec surprise quand elle débarqua à leurs côtés.

— Tu ne devrais pas rester seule dans les couloirs, lui dit simplement Cameron.
— Je n'étais pas seule.

S'ensuivit un long échange de regards emplis de défi où Juliet voulait faire passer toute l'animosité refoulée qu'elle éprouvait à son égard.

— Peut-être que je devrais partir… commença Barbara en désignant un point vague vers sa droite. Et j'ai oublié de nourrir mon crapaud ce soir, alors...
— Non, la coupa Juliet en se tournant vers elle. Puisqu'il a du mal à me parler, peut-être que tu en sais plus que moi, Hopkins. De quoi vous parliez tout à l'heure ?

Barbara glissa un regard inquiet à Cameron qui ne lui fit aucun signe. Imperturbable, il fixait Juliet sans mot dire.

— Euh… c'était… on parlait arithmancie, avoua finalement Barbara. Je sais que ça peut paraître improbable mais c'est le cas, Juliet. Nous n'étions pas, euh…
— Je ne faisais aucun sous-entendu ! se défendit la Gryffondor en rougissant comme jamais.

La Serdaigle paraissait on ne peut plus gênée et se mordit la lèvre inférieure, ne sachant plus quoi dire ou quoi faire pour atténuer le malaise qui s'était créé entre les deux jeunes filles. Cameron, pas le moins du monde perturbé, s'apprêta à esquisser un geste pour les laisser quand Juliet le rattrapa par le coude.

— Donc tu ne veux vraiment plus me parler ?
— J'y vais, je ne vais pas rester avec vous, euh…
— Oui, ce serait mieux, en effet, confirma Cameron devant l'air déterminé de Juliet.

Barbara Hopkins s'empressa de les laisser et de retourner à l'aile ouest où se trouvait la salle commune des Serdaigle. Quand ils furent enfin seuls, l'atmosphère sembla s'alourdir. Ils restèrent dans le couloir sans s'adresser un mot jusqu'à ce que le ululement d'une chouette n'agisse comme un élément d'impulsion pour Cameron qui prit Juliet par la main et l'entraîna dans un escalier adjacent. Ensuite, il poussa une porte et y entra sous le regard circonspect de la jeune fille : un placard à balais. Cameron tira alors sa baguette de sa poche et fit sortir deux seaux du bazar, puis il invita Juliet à s'asseoir face à lui.

— Je ne savais pas pour Maisie, et je ne sais toujours pas si elle est vraiment un animagus.

Juliet médita ses paroles, il lui paraissait sincère mais sa discussion avec James quelques jours plus tôt lui revenait souvent à l'esprit et cela ne faisait qu'accentuer les doutes qui l'assaillaient de toutes parts : Cameron était-il réellement sincère et honnête avec elle ?

— Donc vous parliez arithmancie après le couvre-feu alors que vous avez toute la journée pour le faire, résuma Juliet, peu convaincue.
— Oui, c'est important et Hopkins est la seule à pouvoir m'aider. Le soir.
— Pourquoi c'est important ? lui demanda-t-elle en se penchant un peu plus vers lui.

L'air suspicieux, Cameron paraissait jauger le pour et le contre de lui donner une réponse. A la lueur de la baguette magique du Serpentard, Juliet repéra une petite araignée descendre au niveau de l'épaule de Cameron et détourna momentanément son attention.

— Un projet personnel, lui répondit-il vaguement.
— Tu mens !

Juliet recula soudainement, persuadée qu'il cherchait à lui cacher quelque chose de vital. Surpris par son exclamation, Cameron la regardait avec des yeux ronds.

— Comment tu sais que je…
— Je ne vais pas te le dire, sinon tu sauras le contrôler.

Cameron ne put s'empêcher de sourire et la jeune fille se promit intérieurement de ne jamais lui dire qu'il avait tendance à cligner des yeux plus souvent lorsqu'il était sous pression. Pourtant, son sourire disparut bien vite, remplacée par une certaine lassitude. Il repéra à son tour la petite araignée, attrapa entre deux doigts le fil par lequel elle descendait et s'en débarrassa par dessus un tas de serpillières sur le sol. Le regard de Juliet resta un instant bloqué sur la zone où il avait lâché l'araignée. Il était tellement simple de se laisser désorienter.

— Je pense mériter quelques réponses, dit-elle d'une voix posée en se tournant lentement vers lui.

Détournant le regard de la jeune fille, Cameron soupira et s'adossa contre le mur du placard à balais.

— Je ne sais pas, avoua-t-il, las. Il y a quelques semaines, j'ai trouvé un bouquin rempli de formules arithmantiques dans le bureau de mon père. Et si tu te poses la question, c'est un intellectuel, pas un violent qui agresse les élèves dans la forêt interdite.
— Peut-être pas lui, elle, le corrigea Juliet en faisant référence à Maisie. C'est un travail d'équipe.

Se penchant toujours plus en avant, à l'affût de la moindre réaction de la part de Cameron, Juliet étudiait ses moindres expressions au point que ce dernier ne fronce les sourcils devant son attitude pour le moins étrange. Même si le doute s'était installé dans l'esprit de la jeune fille à propos de la culpabilité de Maisie, elle n'en était pas moins certaine qu'il s'agissait de l'animal sauvage de la forêt interdite. Pourtant, Juliet n'ajouta pas un mot à ce sujet. Maisie restait la corde sensible chez le Serpentard.

— Donc tu as récupéré un livre. Quel livre ?
— Eh bien… j'ai fouillé pour le trouver, ensuite j'ai confronté mon père à ce sujet et... il me l'a donné.

Ce fut au tour de Juliet de se redresser, surprise par cette révélation. Cameron et Barbara Hopkins décryptaient donc les recherches arithmantiques de Aaron Lloyd. Pouvait-il s'agir un projet secret si le professeur de métamorphose mystérieux mettait son plan diabolique à disposition de n'importe qui ? Étaient-ils sur une fausse route ? "Quelque chose d'énorme" avait dit Barbara un peu plus tôt dans la soirée, ce qui laissa Juliet dans un état d'incompréhension la plus totale. Toutes les informations qu'ils détenaient étaient contradictoires.

— Quelque chose nous dépasse, tous les deux. Et tous les autres.

Cameron s'était de nouveau penché vers elle et la regardait intensément. Déconcertée, Juliet ne chercha pas à savoir ce qu'il entendait par là. De sa main libre, il prit celle de Juliet dans la sienne et la serra entre ses doigts.

— Je ne suis vraiment pas celui qui devrait te donner de conseils, Juliet, mais quand je te dis que tu ne devrais pas traîner dans les couloirs, je le pense plus que jamais aujourd'hui. Que Maisie soit un animagus ou non ne change rien.

Les lèvres étroitement closes, Juliet avait l'estomac serré. Il ne lui mentait pas. Pas maintenant dans ce placard à balais. La situation aurait pu être cocasse, elle aurait même été drôle aux yeux de leurs camarades et sujette aux ragots à l'école si on avait su qu'ils s'étaient de nouveau retrouvés ici. Pourtant Juliet ne riait pas. Elle ne savait pas réellement ce que Cameron avait derrière la tête, et elle savait pertinemment que même à cet instant, il ne lui disait pas tout.

Était-ce une raison suffisante pour se sentir comme la petite araignée, contrainte à prendre un chemin qui n'était pas le sien au départ ? Manipulable, influençable, naïve… on lui avait répété ces mots, on lui avait répété de faire attention, on lui avait même fait savoir qu'elle n'était qu'une suiveuse, ici, à Poudlard, l'endroit où elle croyait être elle-même, sans personne pour lui dicter qui elle était et ce qu'elle devait faire. Devait-elle écouter Cameron ?

Immobile, Juliet observait leurs mains entrelacées. Il ne pouvait pas lui mentir et la tromper sur ses sentiments. Pas là-dessus. Juliet releva les yeux vers lui, se sentant déboussolée.

— Cameron, je…

Au même moment, on toqua à la porte du placard à balais, ce qui coupa net Juliet dans sa phrase. Elle échangea un regard alarmé avec Cameron et il fallu deux secondes de plus pour que la personne qui était derrière la porte l'ouvre soudainement. Le coeur battant à tout rompre, Juliet constata avec stupeur qu'il s'agissait de Neville Londubat, son professeur de botanique. Il ne leur dit pas un mot, se contentant d'ouvrir la porte en grand comme pour les inviter à sortir. Les deux adolescents ne se firent pas prier et obéirent à l'ordre silencieux du directeur de Gryffondor. Londubat ferma le battant derrière eux et s'adressa enfin à eux tandis que Juliet s'attendait avec lassitude à se voir retirer des points.

— Retour à vos salles communes respectives, leur dit-il d'un ton neutre. Juliet, je te raccompagne là-haut.

Cette dernière adressa un dernier sourire triste à Cameron qui lui répondit de la même façon et ils partirent chacun de leur côté. Soulagée que son professeur ne fasse pas de remarque à propos de l'endroit où il l'avait retrouvée, elle déchanta bien vite : le silence était bien pire qu'une remontrance en bonne et due forme. Elle ignorait ce qu'il pensait, en marchant à ses côtés dans les couloirs froids de l'école et Juliet se surprit à ressentir une grande bouffée de culpabilité. De tous les professeurs de Poudlard, Neville Londubat était le dernier qu'elle aurait voulu décevoir. Que pensait-il d'elle, à cet instant précis ?

— Comment… comment vous avez su qu'on était ici ?
— J'ai croisé tes amis il y a un quart d'heure, lui répondit-il simplement. Et j'ai cru entendre parler d'une histoire de placards à balais…

Juliet rougit et remercia intérieurement la pénombre. Maintenant, elle savait ce que son professeur pensait d'elle et elle regretta presque d'avoir voulu lui poser la question.

— Ce qui vous est arrivé à toi et à James ne t'a pas servi de leçon ? lâcha-t-il brusquement en s'arrêtant dans le couloir.

Déconcertée, Juliet sentit un courant glacé la traverser de toute part, un peu comme si elle était passée à travers Nick Quasi-Sans-Tête. La sensation était tout aussi désagréable, d'autant plus que son professeur de botanique n'avait jamais haussé la voix sur l'un de ses élèves. Juliet se tritura les mains et détourna le regard de Londubat qui la fixait sans ciller. Juste à côté, le portrait d'une aristocrate moldue se réveilla en sursaut et hurla au meurtre.

— S'il existe un couvre-feu, il faut le respecter, poursuivit Londubat sans y porter la moindre attention. Après qu'Andrea ait quitté Poudlard, je pensais que tu avais compris qu'il valait mieux être très prudent. Que je ne te retrouve plus dans ces maudits couloirs. Rentrons maintenant.

Docile, Juliet s'empressa de lui emboîter le pas, les mises en garde de Neville Londubat tournant en boucle dans sa tête.


— Tu devrais arrêter de te nourrir exclusivement de cookies, Juliet.

L'interpellée mâcha une dernière fois la bouchée de son biscuit favori avant de fusiller sa meilleure amie du regard. Ils étaient rentrés depuis plus d'une heure à la salle commune de Gryffondor et raconter à Rose et à Albus tout ce qu'elle avait appris depuis qu'elle les avait quitté l'avait mise en appétit. Debout devant l'âtre de la cheminée, la jeune fille tentait vainement de se réchauffer auprès des rares braises rougeoyantes. Il faisait tellement froid depuis le début du mois de décembre que la salle commune était glaciale durant la nuit, Rose était même allée jusqu'à chercher un plaid dans leur dortoir avant de descendre retrouver ses amis.

Maintenant blottie dans sa couverture bleue cyan, Rose regardait Juliet manger ses biscuits avec un mélange de désapprobation et d'inquiétude. Albus quant à lui était allongé sur un divan, les yeux fermés, mais les deux filles savaient qu'il ne dormait pas. Ses livres et ses devoirs qu'il avait rédigés étaient posés sur lui, ce qui rappela à Juliet qu'elle n'avait pas eu le temps de finir son devoir de métamorphose pour le lendemain. En songeant à l'expression satisfaite que Aaron Lloyd aurait lorsqu'il constaterait que son devoir n'était qu'à moitié fait, elle se sentit prise de nausées.

— Que fait-on ? demanda enfin Rose après un long silence dans la salle commune anormalement vide.
— Aucune idée.

Le ton blasé d'Albus enfonça un peu plus le moral de ses amies et dépitée, Juliet se servit un nouveau cookie rouge et vert des pâtissiers de Pré-au-Lard. Cette édition de Noël était décidément la meilleure que Juliet ait pu goûter en quelques années, et c'était aussi l'une des rares sources de réconfort en cette soirée froide et austère. Rose lui lança un nouveau regard mécontent avant de se pencher pour ramasser un papier. Elle lut le mot qui y était inscrit, avant de le retourner, puis de le retourner une nouvelle fois avant que son visage ne s'illumine.

— La soirée à la Cabane Hurlante, ça vous dit ?

Pour la première fois depuis une vingtaine de minutes, Albus ouvrit les yeux et contempla sa cousine sans rien laisser transparaître. Puis il secoua la tête, l'air affligé, en reprenant sa position initiale. Juliet continuait de manger tranquillement, pas réellement enthousiasmée par la proposition de Rose. Après sa discussion avec Londubat, elle avait du admettre qu'il avait entièrement raison. Suite à ces événements, elle avait joué avec le feu. Remarquant que sa proposition ne faisait pas l'unanimité, Rose soupira et s'extirpa de sa couverture pour se lever.

— Pas pour faire la fête, non, ajouta Rose en passant son plaid sur ses épaules. Je parle d'une véritable mission.

Albus ouvrit à nouveau les yeux et se redressa en s'appuyant sur ses coudes.

— Si ce n'est pas un piège pour qu'on t'aide à attraper le mignon petit Malefoy, on t'écoute, dit-il prudemment.

Rose rougit jusqu'à la racine des cheveux mais s'empressa de revenir à son idée de départ.

— Eh bien, vous savez que presque tout le monde va à cette fête, commença Rose avec un air conspirateur. Ce qui veut dire que Maisie Lloyd y sera. Elle est obligée d'y être si elle veut toujours se faire bien voir par tout le monde. Et tu le sais mieux que nous tous, Al, en soirée, les langues se délient.

Albus balaya la remarque d'un revers de main tandis que le regard de Juliet faisait l'aller-retour entre ses deux amis, attentive.

— Si elle est vraiment l'auteur de cette attaque, c'est peut-être notre seule chance de lui arracher des confessions. Notre seule chance qu'elle soit vulnérable et non en contrôle total de la situation.
— Rose… fit Juliet.
— Je croyais que tu voulais la coincer ? Tu as changé d'avis depuis tout à l'heure ? répliqua Rose, piquée au vif. En plus, on ne se quitterait pas là-bas, on resterait ensemble coûte que coûte. Si tu veux aller aux toilettes, je viendrais même avec toi.
— Je te remercie pour ta proposition, Rosie, mais non merci.
— Sérieusement, vous ne pensez pas que c'est une idée à exploiter ?

Tourmentée par deux sentiments très conflictuels, Juliet s'en remit à Albus. D'un côté, la perspective de faire avouer sa part de culpabilité à Maisie était alléchante, mais de l'autre sa raison lui dictait de rester ici dans son dortoir où elle devrait être. Bien trop d'accidents étaient arrivés cette année pour qu'on ne la considère pas comme cible, et cette soirée était la porte ouverte à toute éventualité. Pourtant, il y avait Maisie. Sa seule personne suffisait à remettre leur présence à la fête entre les mains de Albus. Juliet avait délaissé son dernier morceau de cookie, les yeux rivés sur son ami.

— On peut essayer, je ne pense pas qu'il pourrait se passer quelque chose avec tant de monde, répondit-il en haussant les épaules. Et je suis curieux, je dois l'avouer.

Juliet se rapprocha un peu plus de l'âtre de la cheminée pour atteindre la chaleur des braises tandis que Rose poussait un petit cri victorieux et allait s'asseoir sur Albus. Ce dernier se mit à protester quand il remarqua que sa cousine avait fait tomber tous ses devoirs et livres sur le sol. Quelques secondes plus tard, une ombre se dessina au pied des escaliers menant aux dortoirs des garçons et Rose et Albus interrompirent tout mouvement pour jeter un coup d'oeil au dessus du dossier du canapé. Fred Weasley marchait d'un pas traînant dans leur direction, affublé un pyjama onesie aux motifs de branches de houx. Juliet manqua de ne pas s'étouffer de rire en remarquant sa tenue quand il lui donna une lettre.

— Tu avais raison, moi aussi je déteste le hibou d'Andrea, lui dit-il d'une voix endormie.

La main de Fred était couverte de griffures et de morsures en tous genres. Stupéfaite, Juliet contempla sa main avec ahurissement en essayant de se rappeler si Sap avait déjà attaqué l'un d'entre eux. Sans succès. La jeune fille en vint à la conclusion qu'Andrea avait du traumatiser son hibou juste avant de l'envoyer en Angleterre. A reculons, Juliet décacheta l'enveloppe alors que Fred se détournait d'elle.

— Vous devriez aller vous coucher, les enfants.

QU'EST-CE-QUI S'EST PASSÉ ?
Juliette, si tu restes dans cette école de malades une seconde de plus, ce sera la plus grosse erreur de toute ta vie. Je t'en prie, rentre.

Il n'y avait pas de signature et pourtant Juliet n'avait aucun doute qu'il s'agissait de sa soeur. C'était comme si la Gryffondor s'était pris un coup de massue sur la tête. Andrea avait raison. James avait raison, aussi. Partir de Poudlard suite à ces événements était sûrement la chose la plus raisonnée et ce qu'elle devait faire. Même Neville Londubat n'avait pas paru serein quant à la sécurité du château. Pourtant, il était toujours impensable pour la jeune fille de tout quitter du jour au lendemain.

— Hé, une mauvaise nouvelle ? lui demanda Albus, qui s'était redressé en position assise.
— Andrea pense que je devrais partir d'ici.
— Eh bien… hésita Rose, qui avait arrêté de taquiner son cousin. Je la comprends, on dirait que vous attirez les problèmes, toutes les deux…

Albus et Juliet observèrent Rose, l'air grave. Puis Albus se leva soudainement.

— Oh, Juliet, donne-moi juste un cookie.

La Gryffondor eut un léger sourire et lui donna le paquet aux trois-quarts vide. Rose suivit l'échange du regard, poussa un profond soupir, et tendit la main à son tour. Victorieuse, Juliet ne put s'empêcher de lui tirer la langue puérilement. Une langue rendue verte à cause de son encas nocturne. Rose leva son index en guise d'avertissement :

— Pas de commentaire, miss !