Les vacances de Noël s'étaient approchées tellement vite que les élèves n'avaient pas le temps de souffler entre les séances de révision et plusieurs devoirs à rendre. L'année précédente, Juliet, Rose et Albus s'étaient imaginé que leur sixième année serait beaucoup plus calme et qu'ils auraient le double de temps libre en fonction des cours qu'ils ne continueraient plus l'année suivante. Malheureusement, les trois amis s'étaient rendus compte depuis le mois de septembre que cette vision n'avait été qu'une douce illusion. Même Juliet qui avait passé le mois précédent à s'entraîner tard le soir avec Cameron avait vu ses cours particuliers considérablement diminuer, voire devenir absents.

Le soir, Juliet préférait dorénavant rester dans sa salle commune et bien que voir Cameron tous les soirs lui manquait amèrement, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir du soulagement au simple fait que si elle restait sagement dans son dortoir là où elle devait se trouver, rien ne lui arriverait.

La dernière semaine avant que les vacances ne commencent avait lieu la célèbre soirée officieuse à la Cabane Hurlante qui était dédiée aux septième, sixième et cinquième années. Juliet avait toujours entendu parler de cette soirée depuis qu'elle était entrée à Poudlard et la raison pour laquelle elle était si célèbre parmi les étudiants était probablement parce que les occasions de faire une quelconque fête dans l'enceinte du château en lui-même était de l'ordre de l'impossible. L'année précédente, elle ne s'y était pas rendue, préférant rester en compagnie de Rose et Albus qui travaillaient à la dernière minute.

La journée qui précédait cette soirée passa vite pour les trois amis de Gryffondor. Rose répétait inlassablement à ses amis qu'ils allaient enfin coincer Maisie Lloyd, sous l'enthousiasme très incertain de Juliet et Albus. Agacée à force d'entendre les mêmes paroles, Juliet ne faisait pourtant pas de remarque à ce sujet quand en plein cours d'histoire de la magie, Rose l'avait ennuyée plus qu'autre chose, l'empêchant de se concentrer sur sa prise de notes. La détermination de Rose à arracher de quelconques confessions à Maisie lui paraissait hors de leur portée mais elle ne pouvait décemment pas lui en vouloir d'être optimiste.

A l'heure du dîner qu'elle passa dans les cuisines de Poudlard, Juliet eut l'impression qu'elle se permettait enfin de respirer. Être loin de ses camarades qui la dévisageaient d'un drôle d'air ou de ses amis qui ne parlaient que des Lloyd et de leurs enquêtes infructueuses lui fit momentanément un bien fou. Être avec Cameron lui faisait du bien. Même s'ils ne parlaient pas toujours, qu'elle ne lui racontait pas ses aventures de la journée où il se contentait de sourire en l'écoutant, ces moments étaient toujours agréables et réconfortants. Et puis, Juliet adorait particulièrement ces longs silences où elle l'observait à la dérobée quand il avait le regard comme perdu dans un autre monde.

Face aux deux desserts que lui avaient proposé l'elfe de maison un peu plus tôt, Juliet n'avait su que choisir et se retrouvait à faire le choix capital de commencer ou non par sa part de gâteau au chocolat ou de tarte à la citrouille. L'air concentré, elle en avait presque oublié les événements pour le moins étrange de ces derniers mois. Et pourtant, ce soir-là, elle appréciait son dessert comme elle l'avait toujours aimé, accompagnée d'un Cameron silencieux mais serein, et un peu plus tard, elle se rendrait à la soirée de la Cabane Hurlante comme elle l'aurait probablement fait en temps normal.

— Tu veux venir avec moi, ce soir ? proposa Juliet avant d'attaquer sa part de tarte.

Cameron fronça les sourcils dans un premier temps, puis il sourit franchement.

— Hmm… je ne veux pas dénigrer tes activités nocturnes, Juliet, mais j'avais prévu quelque chose de plus important pour ce soir.

Aussitôt, Juliet perdit son sourire. La grande pièce qui avait été décorée avec des guirlandes partant dans tous les sens, des énormes boules de Noël et même les elfes qui portaient un bonnet de lutin ne lui donnèrent plus l'envie d'être de bonne humeur. Elle savait très bien ce que voulait dire ces « choses importantes ». Il s'agissait encore et toujours de cachotteries. Blême, Juliet reposa sa fourchette devant Cameron qui la regardait étrangement, comme s'il ne comprenait pas ce revirement de comportement chez elle.

— C'est trop te demander de savoir ce que tu as prévu ?

— Dormir, répondit-il le plus naturellement possible en regardant un elfe s'affairer autour d'un plat de pommes de terre.

Stupéfaite quant aux idées qu'elle s'était faite, Juliet se retrouva bouche-bée en hésitant entre rire ou ne pas le croire. Elle contempla les restes de l'assiette du Serpentard où les haricots avaient été soigneusement repoussés dans un coin.

— Tu es tellement différent de ta soeur, ne put-elle s'empêcher de remarquer.
— Pourquoi ? Parce que je n'ai absolument pas envie de me rendre à cette soirée ?
— Un peu, oui.
— Tu me parles très souvent d'elle en ce moment, constata Cameron d'un ton empreint de reproche.

Juliet se retint de ne pas lui envoyer une pique bien placée à propos de ses soupçons. Pourtant, elle ne chercha pas à approfondir la question : se connaissant, elle savait pertinemment qu'elle gafferait et lui révélerait par accident les réelles raisons de sa venue à la Cabane Hurlante. A la place, elle s'intéressa de nouveau à sa part de tarte à la citrouille sous le regard inquisiteur du jeune homme.

— Tu vas rentrer chez ton père pour les vacances ? l'interrogea-t-elle pour changer de sujet.
— Je passe les vacances de Noël chez ma mère, en fait. C'est comme ça depuis plusieurs années, précisa-t-il en haussant les épaules.

Impatiente, Juliet eut envie de le questionner plus longuement sur Maisie et les raisons pour lesquelles elle ne s'entendait plus avec sa mère, mais à la place, elle se renfrogna. Jamais il ne lui répondrait. Décidément, tout était relié à cette fille et à tous ses secrets.

— J'ai une question à te poser, si tu le veux bien.

Étonnée, Juliet se retourna vers lui. Plus sérieux et concentré que jamais, Cameron repoussa son assiette plus loin sur la table et posa ses coudes tout en se penchant en avant. Il fixait la jeune fille sans ciller, et perturbée, Juliet se contenta de hocher la tête, un peu plus appréhensive à mesure que les secondes s'écoulaient.

— Que sais-tu de ta mère, Juliet ?

Des frissons parcoururent la Gryffondor. Elle en posa même sa fourchette à dessert, tout appétit coupé. Sur la défensive, elle dévisagea Cameron comme si elle le rencontrait pour la première fois. Elle parlait très peu de sa mère, même à ses amis et si elle la mentionnait pour présenter sa famille, cela allait rarement plus loin. Darcy Adamson restait la personne qui les avait mises au monde, puis les avait abandonnés, elle et sa soeur. Avec les années, Juliet n'avait pu s'empêcher de ressentir de la rancoeur quand elle pensait à elle. Elle avait même arrêté après ses douze ans de regarder les quelques photos qu'elle avait d'elle, photos qui lui rappelaient avec un certain ressentiment qu'elle lui ressemblait bien trop physiquement.

Et Juliet n'avait aucune envie de lui ressembler. Elle ne voulait pas être le portrait craché d'une lâche.

— Rien. Je ne sais rien d'elle.
— Vraiment ? insista Cameron.

Juliet se mordit l'intérieur de la joue, l'agacement montant lentement en elle. Cameron ne sembla pas le remarquer et impatient d'obtenir une réponse à sa question, il s'empressa de continuer sur sa lancée.

— J'ai beaucoup réfléchi à tout ce qui était arrivé cette année et… toi et Andrea êtes le lien. Le seul point d'ombre auquel je peux penser te concertant, c'est ta mère disparue. Tu sais dans quelles circonstances elle est partie ?

La gorge extrêmement sèche, Juliet se leva subitement. Ce que Cameron disait n'avait aucun sens. Comment sa mère disparue sans donner de nouvelles depuis des années et des années pourrait avoir un lien avec ce qui leur était arrivé ? Pourquoi ces attaques ne se produiraient seulement maintenant si elles avaient effectivement un lien avec elle et sa soeur ? La tête emplie de questions, Juliet n'accorda plus un regard à Cameron et n'eut qu'une envie : sortir prendre l'air. Elle aurait donné n'importe quoi pour prendre son balai et le pousser à vitesse maximale. Des questions au sujet de sa mère, elle s'en était posées pendant des années en grandissant, se demandant amèrement pourquoi Darcy n'avait jamais été là pour elles avant de comprendre que tout le monde n'avait pas les mêmes valeurs qu'elle. Qui abandonnait ses propres enfants ?

Arrivée sur le seuil de la porte donnant sur le couloir des sous-sols, Cameron la retint par le bras. Il semblait sincèrement retourné par la réaction de la jeune fille.

— Je suis désolé, je ne voulais pas te mettre mal à l'aise… s'excusa-t-il en n'osant pas la regarder directement. Je suis juste… désolé.

Les larmes montèrent brusquement aux yeux de la Gryffondor mais elle fit tous les efforts possibles pour les ravaler. Voir son si beau regard triste et profondément affecté lui faisait regretter sa réaction et elle se sentie obligée de lui donner une explication. Derrière eux, trois elfes de maison s'empressaient déjà de débarrasser la table qu'ils venaient à peine de déserter. Juliet leur jeta un coup d'oeil avant de s'adresser à Cameron :

— Je t'ai déjà dit que ma mère nous avait abandonnées à la naissance… Mais c'est la seule chose que je sais pour sûr. Quand j'étais petite, je me plaisais à penser qu'elle était une aventurière qui parcourt le monde, et puis j'ai changé d'avis. Elle pourrait être n'importe qui… une criminelle recherchée, elle a peut-être une autre famille dans un autre pays… je ne sais pas. Et je crois que je la déteste pour ça, Cameron. Je la hais car elle n'est rien pour moi. Une image, c'est tout.

Le Serpentard déglutit, les bras ballants.

— Tu sais quoi ? fit-elle en reprenant de la vigueur. Je déteste faire partie de ma famille, mais à la réflexion, je crois que je déteste ma mère encore plus. Si elle est la raison pour laquelle il se passe des choses étranges à Poudlard, alors qu'elle brûle en enfer.


Une heure plus tard, Juliet avait finalement laissé Cameron à l'entrée des cachots où il se rendait. Face à la profonde aversion que Juliet avait éprouvé face au sujet épineux qu'était Darcy Adamson, Cameron n'avait plus osé aborder la question mais cela n'avait pas empêcher la Gryffondor d'y penser sans discontinuer. Ces nouvelles idées à l'esprit, il lui était tout simplement impossible de se les sortir de la tête et elle ne parvenait pas à admettre que Cameron avait peut-être mis le doigt sur une piste potentielle. Une piste qu'elle avait en horreur mais une piste malgré tout.

Pourtant, quand Juliet retrouva Rose et Albus quelques minutes plus tard, elle ne pouvait se résoudre à leur en parler. Les mots étaient bloqués dans sa gorge, incapable de prononcer ne serait-ce que le prénom de sa mère. De plus, Rose et Albus paraissaient de bonne humeur et se taquinaient avec le sourire, ce qui arrivait tellement peu souvent que Juliet s'en serait voulue de gâcher ce moment avec ses suppositions haut perchées.

En fin de compte, n'était-ce pas l'occasion pour Juliet de se libérer l'esprit et de compter sur ses amis ? Quelque part, elle serait soulagée s'ils réussissaient leur mission d'arracher des confessions à Maisie Lloyd. Les pensées plus légères, Juliet rattrapa d'un pas aérien ses amis qui se chamaillaient à propos de Barbara Hopkins.

Cependant, elle déchanta bien vite en sortant dans le parc gelé où sa respiration faisait de la buée. Au loin, la forêt interdite était plus silencieuse que jamais et semblait s'étendre dans les ténèbres. Rapidement, les trois amis vérifièrent que personne ne les avait vus sortir et s'enfoncèrent dans la pénombre. Sur le chemin, ils discutèrent de la venue de Barbara Hopkins, qui tournait autour d'Albus avec toujours plus ou moins de subtilité qu'un troll des montagnes. Le sixième année démentait toujours le fait qu'elle l'intéressait mais c'était sans compter Rose qui menait un interrogatoire sans faille depuis quelques jours. Pourtant, arrivés au niveau du Saule Cogneur, Juliet s'arrêta brusquement.

— Ce n'est pas mon domaine d'expertise, mais comment est-on censé passer sans se faire frapper ? demanda-t-elle à Rose et Albus, inquiète.
— Et on croit tout connaître de Poudlard, dit sérieusement Albus avec un air contrit.
— Chaque année, un septième année donne le secret à un sixième année pour l'année suivante, expliqua patiemment Rose. En toute logique, il ne devrait pas nous frapper.

— Passe devant alors.

Rose soupira avant de se remettre en marche. A mi-chemin entre le Saule Cogneur et ses amis, elle se retourna en murmurant un « tu vois ? » à l'intention de Juliet. Cette dernière échangea un regard avec Albus et ils suivirent Rose dans le passage secret sans se poser plus de questions. Ils traversèrent un long tunnel sombre qu'aucun des trois Gryffondor ne trouva rassurant : en effet, la Cabane Hurlante relevait de la légende à Poudlard et les rumeurs disaient qu'un loup garou y vivait de temps à autre. Cela n'avait cependant pas empêché quelques téméraires d'y organiser une fête qui s'était perpétuée au fil des années.

Il leur fallut un quart d'heure avant de déboucher sur une petite pièce encombrée de caisses en tous genres.

— Bienvenue ! s'exclama Carlton en sortant comme par enchantement d'un coin de la pièce.

Quand il remarqua les trois nouveaux venus, son grand sourire s'effaça instantanément. Pour la deuxième fois en l'espace d'une demi-heure, Juliet et Albus échangèrent un regard entre eux et la jeune fille se pencha vers lui, très intriguée. Le septième année portait un déguisement de père Noël violet et était affublé d'un bonnet de la même couleur.

— Pourquoi il est habillé comme ça ? murmura-t-elle alors que Carlton se frappait le front de la paume de sa main.
— Vous savez lire ? leur demanda-t-il, l'air mécontent en les regardant tour à tour.

Rose se mordit la lèvre inférieure, prise d'une soudaine illumination tandis qu'Albus et Juliet étaient dans l'incompréhension la plus totale.

— L'invitation stipulait une obligation à porter une robe de sorcier violette, et un chapeau violet, leur reprocha Carlton en sortant sa baguette magique de sa poche. Je peux pas vous laisser entrer comme ça…

Inquiète, Rose leva la main pour émettre une objection mais il était déjà trop tard. Son uniforme avait déjà été coloré en violet et il suffit d'une dizaine de secondes supplémentaires à Carlton pour faire subir le même sort aux vêtements de Juliet et Albus.

— Vous expliquerez aux elfes de maison pourquoi vous avez bousillé vos uniformes.

D'un coup de baguette exaspéré, Carlton fit ouvrir la porte derrière derrière lui et aussitôt la rumeur des conversations emplit la pièce. Rose fit un geste à ses amis, l'air sérieux, déterminée à accomplir la mission pour laquelle ils étaient venus. Juliet et Albus lui emboîtèrent le pas et découvrirent la pièce principale où un bon nombre de leurs camarades, tous habillés en violet sans exception, bavardaient tranquillement avec un verre rempli à la main. Étrangement, toute la maison était décorée de la même couleur, la lumière tamisée rendait même les personnes entièrement violettes. Rose se dressa sur la pointe des pieds, à la recherche de quelqu'un, quand elle repéra ce qu'elle cherchait et se mit à jouer des coudes pour se frayer un chemin parmi la foule.

— Qu'est-ce qu'elle fabrique ? demanda Juliet à Albus alors qu'un Serdaigle leur fourrait un verre au liquide violet dans les mains. Et qu'est-ce-que ce truc ?

Albus renifla son verre sous le regard observateur de son amie. Ensuite, il se mit à le tourner dans tous les sens avant de porter le verre à ses lèvres et de le goûter avec méfiance. Dans leur coin de la pièce, personne ne leur prêtait attention et Juliet se mit à scruter leurs camarades à l'affut de la présence de Rose, ou de Maisie Lloyd. Quand Albus commença à s'étouffer avec le contenu de son verre, Juliet s'alarma.

— Je crois que c'est un élixir d'euphorie, lui expliqua Albus après une quinte de toux. Mais il n'est pas censé être de cette couleur normalement… Ni aussi infect.
— La potion qui met de bonne humeur ?

Albus acquiesça lentement, ne lâchant pas Juliet de ses yeux verts. Un sourire s'étira lentement sur les lèvres de Juliet et d'Albus. La jeune fille jeta un coup d'oeil au contenu de son verre, eut une brève pensée pour sa mère qui obsédait ses pensées depuis son dîner… Alors dans un coup de sang, elle avala la totalité du liquide violet. Albus suivit le mouvement et l'imita au moment où Juliet ressentait une bouffée de joie l'emplir de toute part. C'était comme si tous ses soucis lui avaient été retirés d'un revers de main et que désormais, tout lui semblait possible et réalisable. Elle se sentait si légère !

Wouaouh, fit-elle en admirant le fond de son verre, abasourdie.
— Rose revient, cache ça, la prévint Albus, hilare.

Les joues rouges, rendues violet foncé à cause de la lumière, Rose semblait tellement plongée dans ses pensées en revenant vers eux qu'elle remarqua à peine le sourire large de ses amis et les petits coups de coude qu'ils se donnaient face à leur amie qui ne se rendait compte de rien. Arrivée à leurs côtés, Rose soupira.

— J'ai un plan, leur annonça-t-elle. Mais j'ai un problème de coopération et je ne sais pas encore comment le régler.
— C'est quoi, ton plan ? lui demanda Albus, sans se départir de son immense sourire.
— William Leighton. Au début, je voulais qu'il la séduise, mais il n'est pas trop d'accord avec l'idée… J'ai du revoir la partie « approche » de mon plan, tu comprends…

Juliet fronça les sourcils mais ils n'eurent pas le temps d'approfondir le sujet que quelqu'un siffla et le silence s'imposa dans la pièce bondée. La silhouette de Carlton apparut par-dessus la foule, probablement debout sur une table. Il fit de grands signes à quelques uns de ses amis alors que toute l'attention était portée sur lui. Pendant ce temps, Rose se pinçait le menton, en proie à la réflexion sans s'intéresser à son camarade de Gryffondor.

— Salut à tous et bienvenue à la Cabane Hurlante ! Ce soir, j'ai décidé de mettre à l'honneur une couleur oubliée par nos maisons, une couleur qui nous réunit tous ! Ce soir, les enfants, nous ne sommes plus Gryffondor, Serpentard, Poufsouffle ou Serdaigle… Ce soir nous ne sommes plus jaune, rose ou bleu. Nous sommes tous violet, de la maison Poudlard !

Il y eut des acclamations dans la foule et Albus se mit à applaudir, les yeux pétillants, bientôt suivi par la quasi-totalité des étudiants dans la Cabane Hurlante. Rose contempla ses amis avec des yeux ronds, l'air de ne rien comprendre à ce qui leur prenait. Quand elle posa une main sur le bras de Juliet qui applaudissait à s'en faire mal aux mains, une nouvelle silhouette apparut aux côtés de Carlton : Maisie Lloyd. Rose laissa glisser sa main le long de l'avant bras de son amie, surprise par la vision qu'offrait la Serpentard : elle arborait une robe de sorcier violette très courte qui dévoilaient des jambes fines et élancées.

— Je tuerais pour avoir des jambes pareilles, murmura Juliet à Albus, tous deux en pleine admiration devant Maisie.

Albus acquiesça, ajoutant quelque chose à l'oreille de Juliet que Rose n'entendit pas. Agacée, cette dernière s'interposa entre le spectacle donné par Maisie Lloyd et Carlton et ses deux amis.

— Que vous arrive-t-il ?

Juliet s'esclaffa tandis qu'Albus passait une main désinvolte dans sa tignasse de cheveux bruns. L'attention de Juliet se reporta sur l'estrade improvisée, où il était évident que Maisie avait également bu l'élixir d'euphorie quand elle embrassa Carlton sur la joue. Sous le choc de la vision, Juliet ouvrit grand ses yeux. Il n'y avait plus aucun doute : Maisie et Cameron Lloyd étaient bien trop différents pour être frère et soeur si l'on écartait leur ressemblance physique. Puis Maisie fit un geste pour faire taire tout le monde avant de replacer ses cheveux derrière ses oreilles.

— Je voulais juste vous dire à quel point j'étais heureuse de la reconnaissance que j'ai reçu à ma nomination en tant que préfète. Merci à tous ! Et puisque ce soir, on oublie les maisons, on oublie aussi les querelles, n'est-ce-pas les Gryffondor ?

Maisie assortit son discours d'un grand sourire dans la direction du coin où se trouvaient Albus, Rose et Juliet. Prise d'une soudaine envie d'aller la confronter, Juliet tenta de repousser le bras prévenant de Rose.

— Je vais la tuer.
— Juliet, s'il-te-plaît, l'implora presque Rose. J'ai un plan et Maisie ne se livrera jamais à toi…

Rose n'eut pas le temps de terminer sa phrase que sortant de nulle part, William Leighton débarqua, l'air échevelé, les yeux rivés sur Rose. Mécontente d'avoir les serres de Rose autour de son poignet, Juliet vit le nouvel arrivant d'un mauvais oeil. Elle n'avait jamais réellement apprécié le petit ami de sa soeur. Ils avaient pris un mauvais départ quand Leighton et ses amis avaient passé l'essentiel de leur première année à se moquer de ses talents magiques limités. Par habitude assez peu rancunière, Juliet éprouvait malgré tout toujours autant de réticence à devenir amie avec lui. Après tout, il avait été tout aussi infect avec Andrea avant qu'ils ne se mettent à sortir ensemble.

— Weasley, je ne sais pas ce que tu as derrière la tête mais il est hors de question que…

William jeta un bref coup d'oeil à Juliet qui essayait vainement de se détacher de Rose. Il lui fit un geste pour lui parler seul à seul, sous le regard peu amène de Juliet.

— Où est parti Albus, Juliet ? lui demanda Rose en la lâchant enfin.
— Où je vais aussi.

Juliet s'empressa de les quitter. Elle n'avait aucune idée de l'endroit où Albus s'était éclipsé et à vrai dire elle en avait presque rien à faire. Son objectif en ligne de mire, les yeux de Juliet ne lâchaient plus Maisie Lloyd alors qu'elle se frayait un chemin parmi des groupes de cinquième année. L'élan de volupté qu'elle avait ressenti en buvant son verre d'élixir d'euphorie avait été brusquement transformé en désir irrépressible de menacer sa camarade de Serpentard comme elle-même l'avait fait en début d'année, dans les vestiaires de Quidditch. Cette fois, elle avait quelques sortilèges d'attaque dans sa poche et Juliet ne pouvait s'empêcher de jubiler à l'idée de battre Maisie grâce à Cameron.

Maisie et Carlton étaient descendus de leur estrade improvisée et étaient entourés d'une dizaine de personnes, toutes maisons confondues. Le septième année de Gryffondor donnait de petits coups de baguette vers un tourne-disque qui se mit à diffuser une musique puissante et rythmée que Juliet sentait vibrer dans son corps entier. Dans un coin, légèrement à l'écart, James était même avec Audrey Collins et s'il était surprenant de les voir ensemble pour la première fois depuis qu'ils avaient rompus, rien ne montrait qu'ils se disputaient ou étaient remontés l'un contre l'autre. Juliet se détourna vite d'eux pour s'intéresser de nouveau à Maisie. Elle n'était plus qu'à quelques mètres. La sixième année sortit sa baguette en apercevant le sourire éclatant de son ennemie.

— Juliet ! Je dois te parler !

La Gryffondor fit volte-face : c'était Marshall Finch-Fletchey, son ex-petit ami de Serdaigle. Aussitôt, Juliet devint livide. Le jeune homme quant à lui était aussi rouge que sa peau claire pouvait le lui permettre. Depuis que la jeune fille avait mis un terme à leur relation au cours de l'année précédente, elle avait toujours cherché à l'éviter et à ne pas se retrouver dans une situation aussi gênante que celle-ci. Il était clair et évident pour la jeune fille qu'elle l'intimidait toujours.

— Pas le temps, marmonna Juliet d'une voix à peine audible à cause de la musique.

Marshall lui prit la main sans lui demander son avis et l'entraîna à sa suite dans un coin plus calme de la pièce. Horrifiée, Juliet en avait complètement Maisie et remarqua même James qui la regardait avec un léger sourire aux lèvres. Cette fois-ci, Audrey Collins n'était plus là et il semblait particulièrement intéressé par le duo qu'elle formait avec Finch-Fletchey. Juliet essaya tant bien que mal de lui faire passer discrètement le message « pourquoi tu rigoles comme un abruti, Potter ? » en le formulant silencieusement sur ses lèvres. Pour toute réponse, James éclata de rire. Ce rire qui avait terriblement manqué à la jeune fille mais qu'elle avait envie de lui faire avaler à cet instant.

— J'ai besoin de te le dire… commença le jeune homme blond en rassemblant tout son courage.

La musique bourdonnait dans ses oreilles sourdes. Juliet ne pouvait pas entendre ce qu'il avait à lui dire, pas ça.

— Stop, arrête, le coupa-t-elle, la bouche sèche. Je ne veux pas t'écouter, tu sais que je ne ressens plus rien pour t…
— Juliet ! C'est justement ça ! s'exclama Marshall dont le visage s'était illuminé tout à coup. Je ne ressens plus rien pour toi non plus !

Sous le choc, la Gryffondor eut beaucoup de mal à assimiler ses paroles.

— Je n'ai jamais su comment t'en parler, poursuivit Marshall en regardant un point derrière l'épaule de Juliet. Je n'en ai jamais parlé à personne, mais je crois que tu devrais… tu mérites de savoir. Je ne veux pas que tu crois que je t'aime toujours alors que… tu comprends ?
— Absolument pas…

Marshall soupira, lança un regard circulaire autour de lui avant de prendre une profonde inspiration.

— Je crois que je suis amoureux d'un garçon, lâcha-t-il dans un souffle.

Les bras de Juliet retombèrent mollement le long de son corps.

— Qu… tu es gay ?
— Non. Je suis toujours attiré par les filles, mais je… je n'ai pas de préférence. J'aime les bruns, voilà tout.

Abasourdie, Juliet mit quelques instants à prendre conscience de ce que cela signifiait. Aussitôt, elle se sentit honteuse d'avoir imaginé que Marshall puisse s'être autant attaché à elle au point de ne pas pouvoir passer à autre chose. Comment avait-elle pu être assez égocentrique pour manquer le fait que son ex-petit ami ne s'intéressait pas qu'aux filles ?

— Je voulais juste te le dire en personne, tu sais que les rumeurs à Poudlard vont bon train et… je ne veux pas que tu crois que je me sois moqué de toi, lui expliqua-t-il en guettant la moindre réaction de la jeune fille.
— Tu n'as pas besoin de te justifier, Marsh.

Surprise après avoir prononcé ces mots, Juliet se rendit compte qu'ils étaient encore ensemble la dernière fois où elle l'avait appelé par son surnom. Pour dissimuler sa gêne, et celle de Marshall, elle le prit dans ses bras et le serra contre lui, pas très sûre de savoir comment réagir face à cette révélation. Quand elle ouvrit les yeux, James était toujours en train de les regarder et à la façon dont il se pinçait les lèvres, il se retenait visiblement de rire. De plus en plus énervée à mesure que le temps passait, Juliet salua rapidement Marshall et alla directement à la rencontre de son ami de septième année.

— Tu le savais, affirma-t-elle après lui avoir donner un grand coup de poing sur le bras. Tu le savais et tu ne me l'as jamais dit !

Son verre d'élixir d'euphorie à la main, James éclata cette fois d'un rire franc et sans retenue. Juliet jeta un coup d'oeil derrière son épaule, Marshall avait déjà rejoint son groupe d'amis où Eva faisait de grands gestes, sûrement lancée dans de grandes explications sur son désaccord concernant les plus récents décrets du ministère de la magie, comme la plupart du temps.

— Eh bien… ta fierté en aurait pris un coup et ce n'était pas tellement à moi de te l'avouer, fit James en haussant les épaules, tout sourire.
— Je le prends comme une trahison, commenta Juliet d'un ton faussement boudeur. — Si ça peut te rassurer, je ne pensais pas que c'était sérieux entre eux, se défendit James, amusé. Un mois après que tu aies rompu avec lui, il retrouvait déjà Winston dans la Salle de Bains des Préfets… Je ne savais pas que les Serdaigle étaient aussi, euh… libérés. Surtout pour un Préfet-en-chef…
— QUOI ?

James eut un mouvement de recul, surpris. La musique trop forte empêchait Juliet de réfléchir normalement, mais elle n'avait pas été préparée à de telles confidences ce soir-là. Se sentant terriblement embarrassée à l'idée de s'être trompée sur toute la ligne, elle n'avait que deux envies : celle de ne plus jamais porter de jugements hâtifs sur les gens qu'elle croyait connaître et surtout, une irrépressible envie de se cacher aux yeux de tous. Pourtant, c'était inutile. Personne ne leur prêtait attention dans leur coin de la pièce. James se mit à contempler un groupe de Poufsouffle, essentiellement composé des amis de Collins, et d'Audrey elle-même. Ils dansaient et paraissaient passer la meilleure soirée de leur vie. James se mit à porter un certain intérêt au fond de son verre, l'air un peu plus maussade.

— Tu regrettes ? lui demanda prudemment Juliet, qui avait remarqué son changement radical d'humeur.

James leva les yeux vers elle, comme si elle lui avait posé une question piège.

— Non, répondit-il d'une voix assez forte pour qu'elle l'entende. C'est juste que… c'est moi qui ai voulu tout arrêter et regarde-nous aujourd'hui. Audrey va de l'avant, elle profite et moi… je ne sais pas ce que je veux.

Déconcertée, Juliet ressentit un malaise. Ce malaise qu'elle avait ressenti la dernière fois qu'ils avaient parlé ensemble. James triturait les bords de son verre nerveusement, jetant des coups d'oeil furtifs à la jeune fille comme s'il hésitait à lui parler ouvertement. Juliet déglutit difficilement. Pourquoi leurs rapports étaient-ils devenus si compliqués ces derniers temps ?

— Je vais rater mes ASPICS, avoua enfin James au prix d'un effort insurmontable. Et je ne crois pas avoir envie de faire quoi que se soit pour changer la donne.
— Tu es sérieux ? s'exclama-t-elle sans cacher sa surprise. Pourquoi tu aurais envie de gâcher tes études ? L'année n'est même pas terminée, et tu as toujours eu des facilités !
— Des facilités… elles s'entretiennent, tu sais. Et je n'ai plus envie de faire plaisir à tout le monde, répliqua James avec rage en posant son verre rempli d'élixir sur une caisse où s'entassaient déjà plusieurs verres vides.

Juliet le regarda faire sans avoir la moindre réaction. Il renversa même la moitié de son verre dans la précipitation.

— Neville m'a convoqué à la rentrée, lui dit-il d'un ton amer. Il va forcément en avoir parlé à mes parents d'ici là, et je n'ai juste plus envie d'être ce gosse parfait à qui tout lui réussit. Je ne veux pas de tout ça.

Silencieuse, Juliet continuait de l'observer alors qu'il s'intéressait de nouveau à elle, plantant ses yeux noisette dans les siens.

— Tu veux savoir pourquoi je n'ai rien dit à propos de l'attaque ? Je ne veux pas devenir auror ou un joueur de Quidditch renommé. Je ne veux pas être ce que tout le monde attend de moi… tout comme tu n'as pas envie de devenir comme ces sorciers chiants et coincés. A Poudlard, tu as la chance d'être loin d'eux, et je ne peux pas te retirer ta liberté.

Alors que la fête battait son plein autour d'eux, Juliet sentit les larmes lui monter aux yeux. Ses instants de joie procurés par la potion s'étaient définitivement envolés. Penser à sa famille lui serra le coeur et la pointe de rancoeur qu'elle avait ressenti après avoir remis le sujet Darcy Adamson à l'ordre du jour se fit plus oppressante. C'était pour cette raison qu'elle ne savait tout simplement pas quoi dire à James pour lui apporter du réconfort… elle-même savait qu'il n'y avait rien à faire : juste vivre avec le fait qu'on était différent et s'y faire. Rien d'autre.

— Tu veux sortir d'ici ? lui proposa-t-elle d'un seul coup.

James fronça les sourcils. La sixième année s'impatienta. S'il ne voulait plus rien avoir à prouver à personne, alors que faisait-il encore ici, à cette fête ? Même Fred avait décrété ne pas se rendre à la Cabane Hurlante au vu de leur impopularité grandissante. Et il suffisait de regarder autour de soi pour se rendre compte que personne ne leur prêtait attention, comme s'ils n'étaient devenus que des parasites dans cette école. N'était-ce pas ce que James voulait, en fin de compte ?

— Si on nous voit sortir tous les deux, ça va encore… commença-t-il d'un ton las.
— Arrête de penser à ça, le coupa Juliet balayant sa remarque d'un revers de la main. Toi et moi savons ce qu'il en est, pas vrai ? C'est ce qui importe, pas le reste. Pas même les autres.

Dans ses pensées, James fixa Juliet un long moment, ce qui mit cette dernière dans une position d'inconfort. Puis il lui sourit finalement. Juliet se vit enfin rassurée et prête à décamper d'ici. Le septième année prit un air conspirateur et lui dit sur le ton de la confidence :

— Direction les cuisines. J'ai envie d'une tarte à la mélasse. Entière.


« Qu'est-ce-que je fabrique ici, nom d'un Scroutt à pétard ? ».

Il était plus de minuit désormais. Dans la Cabane Hurlante, tout le monde était dans un état euphorique et plus particulièrement au rez-de-chaussée où l'ambiance festive se manifestait par les corps qui dansaient, s'entrechoquaient et se mouvaient au rythme endiablé de la musique. Pourtant, à l'étage, on ne percevait que les basses assourdies qui faisaient légèrement trembler les murs et voleter la poussière qui s'accumulait au fil du temps. Ce soir, personne ne doutait du fait que la Cabane Hurlante hurlerait toute la nuit.

Rose avait peur. Si elle détestait avoir à se l'avouer à elle-même, elle aurait donné n'importe quoi pour se trouver entre ses couvertures au fond de son lit. Mais il était hors de question qu'elle fasse demi-tour maintenant, comme la dernière des peureuses. Une peureuse, c'était ainsi qu'elle se qualifiait. Souvent, elle se demandait pourquoi le Choixpeau l'avait envoyée à Gryffondor, elle, la petite fille qui tremblait comme une feuille dès qu'elle entendait un bruit étranger tout proche d'elle, ou bien même la jeune fille qu'elle était maintenant et qui avait honteusement peur de la nuit.

Ce soir là, Rose n'avait pas peur que pour elle. Elle n'avait pas vu Albus depuis le tout début de la soirée et Juliet avait mystérieusement disparu peu de temps après lui. Après avoir laissé échapper quelque chose avec Andrea, Rose ne pouvait se résoudre à ce qu'il leur arrive quelque chose de grave. Pourtant, une pensée la rassura : elle n'avait pas lâché Maisie Lloyd de sa surveillance aiguisée et elle s'apprêtait même à faire une séance de spiritisme en sa compagnie.

« Qu'est-ce-que je fabrique ici, nom d'un Scroutt à pétard ? », se répétait-elle depuis environ cinq bonnes minutes.

Assise en tailleur sur le parquet sale, Rose regardait avec beaucoup d'appréhension chacun de ses camarades qui avaient formé un cercle au milieu de ce qui était une chambre. Un lourd lit à baldaquins avait été repoussé dans un coin de la pièce, laissant des traces sur le sol poussiéreux. La seule chose qui empêchait le coeur de Rose de s'emballer et de faire une crise cardiaque était la présence de ses amis de Serpentard : à côté d'elle, Scorpius Malefoy s'ennuyait et s'amusait à glisser un ongle dans une rainure de parquet. En face d'elle, Will Leighton était assis à côté de Maisie Lloyd qui parlait avec entrain à Carlton. Le Gryffondor avait d'ailleurs finit par se teindre la peau d'une jolie couleur violette et lui retirait toute crédibilité.

Leur mission était simple, même s'il avait fallu passer la soirée à convaincre Leighton de l'aider sans qu'il n'ait à se poser de questions. Voler une baguette magique n'était pas un plan si diabolique que cela, après tout.

— Comment ça, tu n'as jamais remarqué que Binns avait un pantalon de pyjama ? s'esclaffait Audrey Collins, assise de l'autre côté de Rose.
— Eh bien, j'arrive tout le temps en retard et je le vois toujours assis, répliqua Kelly, l'une de ses amies de Poufsouffle.

Rose tenta de se remémorer la tenue de son professeur d'histoire de la magie et ne remarqua pas tout de suite le regard insistant de Malefoy porté sur elle.

— Weasley…

La Gryffondor sursauta.

— Qu'attends-tu de Maisie ? lui demanda-t-il lentement, les yeux plissés.
— J'ai juste besoin de lui parler, en sécurité, chuchota-t-elle en jetant un coup d'oeil à la jeune fille de l'autre côté du cercle.
— Donc tu penses qu'elle est dangereuse ?

Ce fut au tour de Rose de plisser les yeux et de se méfier de lui. Il avait l'air d'en savoir beaucoup plus qu'il ne le laissait paraître. Ils s'affrontèrent silencieusement en se défiant du regard, jusqu'à ce que Malfoy ne baisse les armes et s'intéresse de nouveau à la rainure de parquet entre eux.

— Je suppose que tu as raison…

Intriguée, Rose voulut en apprendre plus quant à sa réponse nébuleuse mais elle n'en eut pas l'occasion. Maisie Lloyd venait de réclamer le silence, un aura de leader se dégageant d'elle comme si on n'avait attendu qu'elle pour entamer leur session. A la réflexion, Rose se demanda même si cette séance de spiritisme n'avait pas été son idée à elle, et non celle de Carlton. Le Gryffondor sortit sa baguette magique de sa robe de sorcier et murmura un Nox à peine audible. Aussitôt, toutes les lumières s'éteignirent et ils se retrouvèrent plongés dans le noir. Collins se mit à changer de position puis une bougie apparut au centre de leur cercle. Rose croisa alors le regard joueur de Leighton qui haussa un sourcil à son attention.

— Qui a déjà appelé les morts, ici ? Personne ? Oh allez… je l'ai même fait avec ma voisine moldue, s'exaspéra Maisie.
— Vous aviez réussi ? hésita Collins, mal à l'aise.
— Amy a pleuré pendants des jours et des jours, raconta Maisie en souriant à l'évocation de ce souvenir.

Scorpius marmonna quelque chose dans sa barbe mais la sixième année brune enchaîna, ne laissant l'opportunité à personne de prendre la parole. Amusé, Carlton regardait la jeune fille avec le petit sourire goguenard qui lui était propre. Rose déglutit, s'il n'y avait pas eu son plan de lui arracher des révélations, elle n'aurait jamais mis les pieds dans cette pièce. Et cette fille… elle la mettait complètement mal à l'aise. Le peu de lumière la rendait encore plus inquiétante en accentuant les ombres de son visage et en lui faisant un maquillage très prononcé et sombre au niveau des yeux.

— Tout le monde sait que la Cabane Hurlante a eu ses horreurs… poursuivit Maisie qui captait l'attention de son auditoire. Le plus grand mage noir de tous les temps a utilisé cet endroit. Tu es au courant de ceci, Scorp' ?
— Je ne suis pas sûr que…
— Bien sûr que tu le sais, tu as vu ton héritage ? le coupa-t-elle sans cérémonie.

Il y eut des murmures autour du cercle et Rose jura avoir entendu Audrey Collins dire « quel culot ! » à son amie. De plus en plus gênée à mesure que le temps passait, Rose se retenait de ne pas s'enfuir en courant. Imperturbable, Malefoy ne changea pas d'expression mais il avait une posture beaucoup trop raide pour être normale. Rose ressentit instantanément un élan de compassion pour lui. On lui avait fait tellement de remarques et de reproches vis à vis des choix de sa famille…

— Quelqu'un d'important est mort ici, entre ces murs. Vous avez entendu parler de Severus Rogue ? Il a été l'un des professeurs les plus détestés de son époque, expliqua Maisie en jetant un bref coup d'oeil à Rose. Voldemort l'a tué ici, il y a vingt-cinq ans. Et on va entrer en contact avec lui.

Rose ressentit des sueurs froides le long de l'échine quand elle vit le sourire naturel de Maisie. Comment pouvait-elle éprouver du plaisir alors qu'elle-même détestait les histoires d'horreur au plus haut point ? Néanmoins, Rose fut distraite de son effroi par Carlton qui s'était levé pour disposer une sorte de poussière tout autour d'eux avant de revenir à sa place et de prendre la main de Maisie qui encouragea tout le monde à faire de même. Lorsque Rose se résolut à prendre celle d'Audrey Collins à contrecoeur, elle échangea un regard gêné avec Scorpius quand elle prit la main qu'il lui proposait. Le visage rouge, Rose reporta son attention vers Maisie. Ses boucles anglaises retombaient avec harmonie sur les côtés de son visage. Tout était étudié avec soin chez elle.

— C'est à la base de la magie, leur expliqua Maisie dans un silence d'outre-tombe. Fermez vos yeux et écoutez juste le son de ma voix. Je vais vous guider, nous sommes puissants tous ensemble.

Formelle à ce sujet, il était hors de question que Rose ferme les yeux dans la même pièce que Maisie Lloyd. Mais une poignée de secondes plus tard, elle croisa les yeux bleus de Maisie et déglutissant avec grand peine, Rose clot ses paupières. Dans sa main droite, elle sentit Scorpius resserrer la sienne, ce qui la rassura autant qu'elle se sentit embarrassée.

— Avant que nous puissions utiliser nos baguettes magiques, et bien avant leur création, la magie existait déjà en nous. Nous, les sorciers. On la contrôlait mal, et nos humeurs régissaient la façon dont on pouvait l'utiliser. Des accidents arrivaient souvent, et des personnes nées moldues se découvraient des pouvoirs magiques en provoquant des catastrophes irréparables. La magie peut être imprévisible si on ne la maîtrise pas, ou mal. Notre magie est ce que nous en faisons. Mais l'essence même de la magie, elle, ne change pas.

Les paupières prêtes à papillonner, Rose se retenait de ne pas ouvrir les yeux en grand. Maisie lui faisait clairement peur avec sa voix douce mais savamment contrôlée. Les battements de son coeur étaient erratiques et battaient plus vite que la mesure de la musique au rez-de-chaussée. Elle sentait comme un courant d'air frais dans son dos, donnant la chair de poule à sa nuque dégagée.

— Chaque personne est unique et utilise la magie à son escient, nous créons chacun notre propre manuel de la magie qui guide nos choix futurs et passés. Tout le monde laisse une trace magique personnelle, quelque part en ce monde, car chaque sorcier a une identité magique qui lui est propre. On peut la matérialiser en utilisant ce manuel… si unique à chacun. Nous n'avons pas besoin de baguette pour pratiquer la magie, elle est là, partout et nulle part à la fois. On peut retrouver Rogue, et n'importe qui d'autre.

A travers ses paupières fermées, Rose sentit que la flamme de la bougie avait été soufflée. Elle rouvrit les yeux. Maisie ne parlait plus de sa voix douce pourtant piquante, et plus personne ne faisait le moindre mouvement. La poitrine de Rose se soulevait précipitamment au rythme de sa respiration saccadée. Elle avait terriblement envie de sortir ici et mettre le plus de distance possible entre elle et cette fille démoniaque… A côté d'elle, elle sentait le souffle régulier de Collins qui visiblement parvenait à mieux gérer son stress qu'elle. Rose se calqua alors sur la respiration de la Poufsouffle.

Quand elle calma enfin sa crise de panique grandissante, Rose ferma à nouveau lentement les yeux dans le silence qui se poursuivait inlassablement. A nouveau, elle sentit le courant d'air frais comme si la fenêtre avait été ouverte alors que cette dernière était close et condamnée. Les mains de Rose étaient devenues moites, mais elle se rassura en se disant que Scorpius et Collins devaient être dans le même état qu'elle, à attendre quelque chose qui ne venait pas. Pourquoi donc Maisie ne parlait plus ?

Le courant d'air s'arrêta et Rose se concentra les bruits qu'on pouvait entendre à l'étage du dessous. Les cris d'allégresse par-dessus la musique la réconfortaient : ils n'étaient pas seuls dans cette horrible maison. Peut-être même que Juliet ou Albus étaient de retour et qu'elle aurait une bonne raison de leur faire la morale une fois qu'elle les aurait retrouvés. Puis elle se figea quand elle sentit un souffle chaud sur sa nuque. Pétrifiée, Rose broya les mains de Scorpius et d'Audrey dans les siennes, ne sachant que faire.

Aouch, fit la Poufsouffle.

Quelqu'un était là, derrière elle, Rose en était persuadée. Son coeur s'emballait à un rythme effrayant, chaque seconde défilant avec une lenteur abominable le temps qu'elle prenne sa décision. Scorpius bougeait à ses côtés, tout en essayant de desserrer la pression de la main de Rose dans la sienne. La Gryffondor tremblait, elle n'avait jamais autant tremblé de toute sa vie.

Quand elle sentit une main se poser sur son épaule, tout se passa très vite : elle se mit à hurler en se débattant avant de se mettre à chercher sa baguette magique. Incapable de la trouver avec des mains qui refusaient de répondre à ses ordres, elle bouscula quelques personnes dans la direction qu'elle croyait être la porte de sortie. Sans même s'en rendre compte, les larmes s'étaient mises à couler sur son visage.

— Rose ! l'appela une voix masculine.

Puis, tout à coup, la lumière se ralluma dans la pièce et tous se demandaient ce qui venait de se passer. Audrey Collins avait de grands yeux exorbités et pas très loin, Scorpius Malefoy semblait tout aussi perdu.

— Rose, ça va ? lui demanda Will Leighton qui s'était approché au plus vite.

Rose secoua la tête de droite à gauche, encore sous le choc.

— Je crois qu'ils ont voulu te faire une blague, lui confia-t-il, inquiet.

Rose regarda dans la direction qu'indiquait le Serpentard où Carlton et Maisie Lloyd riaient aux éclats devant l'état de la jeune fille. Elle sentit son coeur tomber au fond de sa poitrine. Comment avaient-ils pu se jouer d'elle ? Se sentant plus humiliée que jamais, Rose se redressa mais ne prit pas la fuite comme elle avait voulu le faire quelques secondes auparavant. Elle ne pouvait pas leur donner cette satisfaction. Alors elle s'essuya brièvement les joues et défia du regard Maisie Lloyd, révoltée contre elle. Elle la détestait du plus profond de son être.

En remarquant son regard insistant, Maisie dit un mot à Carlton avant de rejoindre William Leighton et Rose, en ignorant les questions de ceux qui l'interpelaient au passage. Les poings étroitement serrés, Rose tenta de calmer sa respiration qui n'était toujours pas revenue à la normale.

— Alors Weasley, tu as aimé notre expérience du paranormal ? Et notre poudre matérialisante ?
— Tu es folle, Lloyd, répliqua Rose avec le plus d'assurance possible.
— Peut-être, mais mes plans fonctionnent, pas les tiens.

Rose blêmit. Ainsi, Maisie savait qu'elle avait voulu l'approcher…

— La prochaine fois que tu veux savoir quelque chose, adresse-toi directement à moi, lui dit-elle doucement en se rapprochant d'elle. Pas la peine d'utiliser des stratagèmes minables.

Leighton fronça les sourcils, ne comprenant pas précisément de quoi il retournait. Maisie était désormais si proche de Rose que cette dernière pouvait sentir son souffle frais sur son visage, mais elle ne flancha pas. La Serpentard parla alors d'une voix si basse que personne d'autre que les deux étudiantes de sixième année n'auraient pu entendre :

— Oui, c'est moi qui ai attaqué Potter et Hardy.