— Fais-attention Amy ! Tu es aussi douée qu'un crabe de feu dans l'eau !

Maisie Lloyd retira sa main posée de la table basse du salon et approcha son index de son visage pour l'observer de plus près. Le vernis à ongle rouge vermillon qu'était en train de lui appliquer Amy dépassait largement sur sa cuticule. Maisie pinça les lèvres. Elle n'aimait pas l'à peu près. Elle ne supportait pas le moindre dérapage qui lui donnait cette très désagréable impression qu'on offrait à n'importe qui un angle d'attaque, l'occasion de lui être supérieur. La jeune fille calma sa respiration et ignora le téléphone de son amie moldue qui vibrait pour la quinzième fois depuis qu'elle s'était invitée chez sa voisine, une heure plus tôt.

Après tout, elle n'avait pas besoin de s'apprêter pour la journée. C'était même tout l'inverse. Aujourd'hui, et pour la première fois depuis qu'elle choisissait ses vêtements seule, Maisie ne s'était pas contemplée pendant de nombreuses minutes devant le miroir pour s'assurer que rien ne clochait dans son apparence. Si elle devait amadouer son monde et faire croire qu'elle était dans une mauvaise passe au point de ne plus contrôler sa magie, elle devait se montrer vulnérable. Il était hors de question que son audience disciplinaire se conclue par un renvoi définitif du collège. Cela faisait deux jours que la jeune fille avait été momentanément renvoyée de Poudlard jusqu'à son audience, et depuis, elle préparait soigneusement son plaidoyer. Le matin-même, elle s'était entraînée face à son elfe de maison Robbert, elle avait travaillé ses postures et s'était constitué une attitude fuyante et attendrissante. Elle se sentait prête.

Quand Maisie jeta un coup d'oeil par la grande baie vitrée du salon, elle ne put se retenir de pousser un profond soupir de soulagement. Le grand ciel bleu sans aucun nuage était de très bon augure pour son passage au Service des usages abusifs de la magie au Ministère. La seule ombre au tableau qui se profilait à l'horizon était sans aucun doute son père qui ne lui avait plus adressé la parole depuis qu'elle avait avoué avoir attaqué James Potter. Pourtant, Maisie n'arrivait pas à regretter son geste.

— Alors, ton audience, c'est lié à ce qui t'est arrivé au visage ? lui demanda Amy, assise sur le sol.

Maisie plissa les yeux sur sa voisine blonde, qui était penchée sur ses ongles. Amy était tellement naïve et candide qu'elle pouvait lui faire croire n'importe quoi et lui donner des ordres sans qu'elle ne trouve à redire. Or, Amy venait de toucher une corde sensible. Son visage était toujours marqué de tâches liées aux boursoufflures que lui avait infligées Juliet Hardy.

— Ouais, une tarée qui mérite tout ce qui lui arrive.

Amy leva des yeux surpris vers elle, le petit pinceau qu'elle tenait entre ses doigts à mi-chemin entre la main de Maisie et le flacon de vernis.

— Qu'est-ce-qui s'est passé ?
— Ne le prends pas mal, mais tu es trop limitée pour comprendre certaines choses, lui répondit Maisie d'un ton mielleux, signe qu'elle ne lui donnerait pas plus d'explications.

Une moue vexée au visage, Amy s'intéressa de nouveau aux ongles de Maisie en jetant au préalable un coup d'oeil à son téléphone qui venait de vibrer. Maisie quant à elle se détourna et repoussa brutalement le chat tigré du foyer Howard qui s'était un peu trop approché d'elle. Elle détestait ce chat, Crumbs, qui semblait se prendre d'affection pour elle et qui se frottait constamment à elle. Maisie lui jeta un dernier regard empli de dédain, ce à quoi le chat sembla lui répondre en crachant. Interloquée, Maisie le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière le sapin de Noël aux couleurs rouge et or. Deux yeux ronds et brillants s'étaient mis à la fixer dans la pénombre.

« Saleté de chat », murmura-t-elle pour elle-même.

— Comment va Cameron ? demanda innocemment Amy. Vous êtes toujours dans le même collège, pas vrai ?
— Il va bien, je ne vois pas en quoi ça peut t'intéresser, répliqua-t-elle abruptement.
— Oh, je me posais juste la question… il a une petite amie là-bas ?

Maisie se leva soudainement, faisant sursauter son amie moldue.

— Non. Il est seul et il le restera. Maintenant enlève-moi ça de mes ongles, je suis attendue, ordonna-t-elle en tendant ses mains.
— Mais je viens de passer une demi-heure sur cette manucure !
— Qu'est-ce-que j'en ai à faire ?

Les lèvres entrouvertes d'une jolie teinte pêche, Amy dévisagea Maisie comme si elle venait de l'insulter ouvertement. Maisie n'attendit pas qu'elle réagisse et s'enfuit de la maison, passablement énervée après avoir croisé Crumbs sorti de sa cachette. En venant chez son amie moldue, Maisie avait espéré se changer les idées en écoutant d'une oreille les conversations futiles d'Amy à propos de ses amis. Au lieu de ce loisir, elle devait repenser à Cameron et à tout ce qu'elle avait laissé derrière elle en prenant la décision d'attaquer Hardy et Potter. Maisie se retint de persifler à propos de ces maudits Gryffondor quand elle aperçut son père sur le seuil de leur maison. Son père, qui lui avait expressément ordonné de ne pas sortir de chez eux.

Alors qu'Aaron Lloyd poussait la porte d'entrée, Maisie avisa la fenêtre de la chambre de Cameron sur la façade avant de la maison et le treillage recouvert de lierre situé juste en dessous. Quelques mois s'étaient écoulés depuis la dernière fois où elle était sortie en douce par ici, au grand dam de Cameron qui détestait la voir passer dans sa chambre pour sortir discrètement. Prudente, Maisie se retrouva à grimper jusqu'au premier étage, ruinant au passage sa manucure toute fraîche.

Une fois dans la chambre de son frère, Maisie entendit des voix au rez-de-chaussée et en tendant l'oreille, elle put percevoir son prénom. Elle referma précautionneusement la fenêtre et traversa la pièce à pas de loups sans jeter un seul coup d'oeil autour d'elle. Maisie ne pouvait pas supporter l'idée de la chambre vide et grise de Cameron. Il ne serait pas ici à Noël, et il était encore moins probable qu'il revienne une fois ses ASPICs en poche. Cet été, Maisie savait qu'ils avaient vécu leurs derniers moments en tant que famille à trois. Famille que Cameron n'avait jamais su percevoir et considérer.

— Maisie.

L'apostrophée ne se fit pas prier et quitta la pièce pour aller dévaler les escaliers. Avec un peu de chance, peut-être que son père se montrerait plus conciliant et lui adresserait la parole avant son audience. Maisie le retrouva dans la cuisine, occupé à donner des directives à leur elfe de maison pour l'encas du midi. Dans ses mains, il tenait des lettres que Maisie supposa être pour elle. En effet, elle recevait du courrier de ses camarades tous les jours. La jeune fille resta plantée dans l'encadrement de la porte, tortillant nerveusement l'une de ses mèches autour de son index.

— L'heure de ton audience a été avancée.

Le visage stoïque, Aaron avait prononcé cette phrase d'un ton dénué de toute émotion. Il contempla Maisie un instant avant de quitter la pièce sans rien ajouter. La gorge serrée, Maisie aurait préféré qu'il lui hurle dessus et qu'il lui prouve à quel point elle avait eut tord, qu'il lui dise à quel point elle avait été stupide d'agir de cette façon, compromettant même tout le travail qu'il avait mis en place depuis des années. Elle n'était pas la seule à en subir les conséquences, Cameron lui en voulait pour s'en prendre à Juliet et désormais elle s'était mise son père à dos. Elle était seule.

Les larmes commençaient à lui monter aux yeux. Et cette fois, elles n'étaient pas fausses.

— Papa… tenta-t-elle.

Mais il ne l'écoutait déjà plus. Pendant quelques instants, Maisie regarda Robbert, affublé de son pull jaune moutarde en laine, en train de faire léviter des tranches de pain pour préparer des sandwichs. Puis, son regard tomba sur le petit tas de lettres que son père avait posé sur le comptoir et entreprit de les ouvrir d'un geste las. J'espère que tu vas bien… Que s'est-il-passé dans la forêt ? J'ai entendu dire que Hardy avait brûlé tes affaires, c'est vrai ? Tu es vraiment un Animagus ? La mâchoire de Maisie se serra à la lecture de ces lettres. Elles avaient toutes le même contenu, une hypocrisie polie assortie d'une curiosité malsaine. Maisie froissa une énième lettre, le visage fermé.

Elle n'avait pas d'amis à Poudlard, juste des suiveurs qui l'admiraient pour son charisme.

— Fais brûler ça, annonça-t-elle à Robbert dont les yeux brillants la défiguraient avec scepticisme.

Non, elle ne pouvait pas laisser son père lui en vouloir pour cet excès de colère dans la forêt interdite. C'était une simple erreur de parcours et cela ne pouvait pas entacher sa ligne de conduite parfaite. Après tout, c'était lui qui l'avait formée à devenir un Animagus, c'était lui qui lui avait donné la possibilité de se venger et c'était elle, sa fille fidèle, qui lui était dévouée et qui ferait tout pour que ses projets lui réussissent. Il l'aurait pour toujours de son côté, et pour cette raison, la moindre des choses était de l'écouter.

— Papa, pour la dernière fois je suis désolée, sincèrement désolée, s'excusa-t-elle platement de nouveau quand elle l'eut retrouvé dans le salon.

Aaron leva les yeux vers elle, assis à un secrétaire proche de la fenêtre. Il écrivait une lettre.

— Quand vas-tu arrêter ce traitement du silence ? insista-t-elle en croisant les bras.
— Eh bien, quand tu auras compris qu'il fallait laisser de côté ses sentiments personnels. Je te faisais confiance.
— Tu peux toujours me faire confiance ! s'exclama-t-elle en s'approchant de lui. Ne me dis pas que ces pourris gâtés n'ont pas eu ce qu'ils méritaient ! Je sais que tu le penses !
— Sentiment personnel, Maisie, répliqua-t-il d'un ton froid en se replongeant dans l'écriture de sa lettre.

Maisie ragea intérieurement et se détourna de lui pour se poster à la fenêtre. Dans la rue, un groupe d'enfants jouaient avec un ballon et criaient des mots que la jeune sorcière ne comprenait pas. A Poudlard, elle n'avait jamais réellement apprécié le Quidditch, et il en était de même pour tous les sports moldus qui impliquaient une balle quelle qu'elle soit. Agacée par la vision offerte par les moldus, elle lâcha :

— Je suis sûre que tu as plus confiance en Cameron qu'en moi.

Maisie n'avait pu retenir l'amertume dans sa voix. Puis, remarquant que son père s'était replongé dans le silence, elle se mit à le contempler attentivement. Des cernes profonds marquaient ses yeux, ses cheveux châtains étaient comme parsemés de fils blancs et elle aurait juré que leur nombre avait doublé en l'espace de trois mois. Aussitôt, elle regretta ses paroles infantiles.

— Ne sois pas ridicule, ton frère ne sait pas la moitié de ce que tu as en ta connaissance. Fais attention à ta jalousie, c'est ce qui te perdra.

La voix d'Aaron s'était considérablement adoucie, aussi Maisie se détendit et se rapprocha de nouveau de lui, pleine d'espoir. Aaron posa lentement sa plume à côté de son morceau de parchemin.

— Tu n'as pas idée à quel point tes actes sont lourds de conséquences, lui annonça-t-il gravement. Tous mes mouvements sont épiés là-bas. L'amnésie de Andrea Hardy remonte à la surface.

Maisie claqua la langue contre son palais. A Poudlard, plusieurs élèves l'avaient déjà soupçonnée d'avoir attaqué Andrea la nuit où elle avait perdu la mémoire. Le sentiment avait été renforcé quand Fiona Dixon, l'une de ses plus proches amies, avait été nommée coupable. S'ils savaient…

— Et Darcy a eu vent de ce qui s'est passé dans la forêt interdite avec Potter et sa fille. Elle est venue me voir encore ce matin.
— Si elle tenait à ce qu'il n'arrive rien à ses filles chéries, alors pourquoi se cache-t-elle ? s'impatienta Maisie. En quoi ça peut bien la déranger que je flanque la trouille à Hardy ?

Aaron plissa des yeux méfiants sur sa fille.

— Tu n'es pas encore au courant de toute l'histoire. Nous avons besoin de sa coopération, sans elle nous n'avons rien, Maisie. Alors tâche de ne pas adopter cette attitude si elle vient ici. Elle se braque bien trop facilement.
— Dis-moi que tu n'as jamais eu d'histoire avec elle, à t'entendre on dirait que tu étais marié avec elle, et non maman.
— Toutes les amitiés ne virent pas aux romances, Maisie. Darcy était plus que ça, elle est plus que ça.
— Je ne comprends pas.

Sur le point de sortir une réplique cinglante, Maisie ferma immédiatement la bouche lorsqu'un plateau flotta dans les airs jusqu'au centre de la pièce, contenant tasses de thé, bouilloire fumante et sandwichs au concombre savamment préparés par Robbert. Débarqua ensuite l'elfe, trottinant presque après le plateau, s'empressant de préparer la table basse du salon. Aaron replia alors soigneusement la lettre qu'il était en train d'écrire avant de s'intéresser de nouveau à sa fille, qui, vexée, fixait un point dans le vide au dessus du foyer éteint de la cheminée. Lorsqu'il posa une main sur son épaule, Maisie planta ses yeux bleus dans les siens.

— Je ne veux pas que tu deviennes la nouvelle Fiona Dixon, alors concentre-toi d'abord sur cet après-midi, et ensuite, je verrai si je peux à nouveau te faire confiance pour ne pas tout envoyer en l'air comme tu l'as déjà fait.

Maisie déglutit sans rien laisser paraître, puis Aaron alla s'installer dans le grand canapé en cuir noir qui faisait face à la fenêtre.

— Mr Lloyd, le thé est servi, couina Robbert au milieu de la pièce. Avez-vous besoin d'autre chose ?
— Non merci, Robbert, vous pouvez disposer.

L'elfe de maison fit une petite courbette avant de s'effacer rapidement.

— Papa, je suis désolée, s'excusa-t-elle une énième fois en s'installant en face de lui. Je te promets que ça ne se reproduira plus.
— Je sais, Maisie, je le sais.


Le dernier jour avant le départ pour les vacances de Noël, une nouvelle vague de froid s'était abattue sur l'Ecosse, donnant aux couloirs et salles de classe un climat polaire. Rares étaient les élèves qui se séparaient de leurs capes et écharpes, s'agglutinant dès que possible auprès des feux de cheminée réconfortants qui réchauffaient leurs doigts frigorifiés. Cependant, se retrouver ensemble auprès de la chaleur alimentait les conversations et le sujet central qui faisait jaser toute l'école était sans aucun doute le duel qui avait opposé Juliet Hardy à Maisie Lloyd dans la Grande Salle. Suite à cette confrontation, plus personne n'avait vu Maisie à Poudlard et l'on récupérait quelques indices d'ici et de là, de sa transformation en animagus qu'elle ne parvenait pas à contrôler ou encore son badge de préfète qui avait été remis à l'une de ses camarades de Serpentard, Amity Beurk.

Pour la plupart des étudiants, il ne faisait aucun doute que les réelles raisons de ce duel étaient cachées du grand public. Maisie Lloyd se reposait tranquillement chez elle après s'être battue contre sa rivale de Gryffondor et accessoirement, de ses transformations soit-disant incontrôlables. Quant à Juliet, elle subissait les foudres de ses camarades sans plus compter le nombre de personnes qui lui jetaient des regards noirs au détour d'un couloir. Néanmoins, Juliet n'était pas la seule à devoir endurer les critiques et la désapprobation des autres élèves. Lorsque James avait appris qui l'avait attaqué dans la forêt interdite, il s'était empressé d'aller déverser sa fureur sur la personne qui était la plus proche de Maisie : Aaron Lloyd. La rencontre houleuse avait résulté en son expulsion temporaire du cours de métamorphose, puis, peu de temps après, la nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre et James Potter était devenu aussi infréquentable que son amie, comme s'il était atteint d'une forme particulièrement virulente de Dragoncelle.

L'aura charmante et agréable du professeur de métamorphose avait été on ne peut plus présente dans les jours qui avaient suivi son altercation avec James. On venait lui demander des nouvelles de Maisie, de la date à laquelle elle reviendrait à Poudlard, et on lui transférait même des friandises à remettre à sa fille. La situation ne semblait pas peser à Aaron Lloyd qui poursuivait ses cours normalement, souriant aux boutades lancées par ses élèves et étant serviable auprès de tous. Le seul mystère qui subsistait à présent parmi les étudiants était de connaître la raison pour laquelle Aaron Lloyd et Neville Londubat, qui jusqu'ici avaient semblé être de proches amis, s'ignoraient mutuellement aux déjeuners dans la Grande Salle.

De son côté, Cameron était désormais au centre de toutes les attentions, ce qui était loin de le réjouir. En effet, on l'accostait constamment dans les couloirs ou au moment des repas dans la Grande Salle dans le but d'en savoir plus sur les altercations successives entre Juliet et Maisie. C'était comme si les six années passées à être craint à Poudlard s'étaient évaporées depuis que les deux filles s'étaient ouvertement battues devant toute l'école. Dans les deux jours qui avaient suivi, il s'était vu contraint de démultiplier ses efforts pour éviter ses camarades et les autres élèves trop curieux. Malheureusement, ses techniques de fuite et de dérobade n'étaient plus réalisables quand il se trouvait dans une salle de classe.

Installé seul à une table au fond de la classe que tenait le professeur Tourdesac, Cameron dut à nouveau supporter les questions incessantes à son intention quand Deirdre McGinley se retourna vers lui, une lueur d'avidité dans le regard.

— Hé, Lloyd, tu as parlé à ta soeur avant qu'elle ne parte ?
— Pas vraiment.
— Tu penses qu'elle a vraiment voulu les attaquer ? chuchota-t-elle en se grattant le menton à l'aide de sa plume.

Le poing de Cameron se serra sur sa propre plume et il tâcha de faire abstraction de sa camarade. En l'ignorant, elle allait sûrement abandonner l'affaire. Pourtant, cela n'empêcha pas Cameron de réfléchir à ses paroles : bien sûr que les transformations de Maisie en animagus étaient voulues et que la soirée dans la forêt interdite était loin d'être un accident. Cameron soupçonnait même Maisie d'avoir voulu le venger de James Potter au vu des rumeurs qui courraient entre ce dernier et Juliet. Pourtant, il enviait la position de James en ce moment précis : c'était le Gryffondor que tout le monde ignorait, assis au premier rang.

— Maisie a l'air d'avoir plusieurs flèches dans son arc, en tout cas.
— Qu'est-ce-que tu veux dire ? s'étonna Cameron qui n'avait pas pu s'en empêcher.
— Eh bien, murmura McGinley en se penchant un peu plus vers lui, il semblerait que ses ennemis ne font pas long feu. Les jumelles maudites, qu'en penses-tu ? On ferait un bon titre avec ça…

Dee réfléchit un instant, le regard perdu sur les notes de Cameron sur son cours de défense contre les forces du Mal. Cameron la dévisageait sans cligner des yeux. Il avait du mal à croire que c'était ce que toute l'école pensait de ces attaques successives sur les soeurs Hardy. Il avait beau avoir quitté Maisie en mauvais termes quelques jours plus tôt, il ne pouvait tout de même pas la nommer coupable de crimes qu'elle n'avait pas commis.

— Si tu veux mon avis, Maisie est tordue.
— Tu es consciente de parler de ma petite soeur ? marmonna-t-il, piqué au vif.
— Tu sors avec Juliet Hardy, pas vrai ? répliqua Deirdre sans se départir de son assurance. De quel côté tu te situes, alors ?

Tandis que McGinley lui lança un regard éloquent avant de se retourner sur ses propres affaires, Cameron posa ses coudes sur sa table, abandonnant toute envie de continuer à suivre un cours qui ne l'intéressait plus. La pression montant peu à peu en lui, Cameron passa une main distraite dans ses cheveux : sa camarade de classe venait de soulever le problème qu'il avait repoussé depuis des semaines, depuis l'instant même où il avait expressément demandé à Juliet de ne pas s'intéresser à lui en début d'année. Demande qui avait par ailleurs lamentablement échoué et qui remettait actuellement en question la loyauté qu'il portait à sa famille.

Cameron jeta un coup d'oeil à sa montre. A cet instant précis, Maisie devait être au ministère de la Magie pour usage abusif de la magie. La question était simple : serait-il présent pour elle si Maisie revenait au collège ?


— La vie est belle, la vie est géniale !
— Tu dis ça parce que Lloyd est absent, ce qui t'évite un examen que tu n'aurais jamais su maîtriser à temps ? Et aussi parce qu'il y a de fortes chances pour que Maisie Lloyd ne remette pas les pieds à Poudlard ?

Juliet acquiesça face à la tirade d'Albus. Ils sortaient tout juste de leur cours commun de botanique et Aaron Lloyd avait effectivement quitté l'école plus tôt dans la journée dans le but de soutenir sa fille au ministère de la Magie. La nouvelle avait vite fait le tour des sixième années qui s'étaient réjouis de voir leur examen de métamorphose repoussé de quelques semaines. Le tableau d'affichage de la salle commune ne leur avait pas seulement apporté cette bonne nouvelle : les cours d'apprentissage de transplanage auraient lieu dès la rentrée et presque tous les élèves de leur promotion attendaient ce moment avec impatience.

Albus, Rose et Juliet se promenèrent alors tranquillement dans le parc, savourant ce moment de quiétude qui n'était pas arrivé depuis bien trop longtemps. Leurs soirées consistaient à ressasser en boucle ce qu'ils avaient appris dans les jours précédents et ils devaient tous trois admettre que ces révélations leur avait miné le moral pendant ces longues soirées hivernales. Sur le chemin qu'ils empruntèrent jusqu'à la lisière de la forêt interdite, la réalité les rattrapa bien vite et de nouveau, le même sujet de discussion était remis sur la table sans que quiconque n'eut réellement envie d'en parler.

— Vous pensez qu'elle est toujours vivante ? demanda Albus avec appréhension.
— Tu penses que Lloyd puisse être un meurtrier ? répondit Rose, un air très sérieux au visage.

Albus blêmit. A tous les coups, il devait se repasser à l'esprit tous les indices manqués dans le comportement de Aaron Lloyd qui aurait pu mener à cette conclusion.

— Rose, s'il-te-plaît, arrête tes pensées macabres, la supplia Juliet en ralentissant le pas. Je vous l'ai dit, je vais en parler à mon père. Il en sait forcément plus que ce qu'il nous en a dit, à Andy et moi. Elle ne peut pas avoir tout simplement disparu dans la nature en laissant toute sa vie derrière elle, en nous effaçant de sa vie. Je ne peux pas le concevoir…

Rose ne répondit pas, mais haussa un sourcil circonspect. Puis elle s'intéressa de près à un champignon sur le sol qui dépassait de la couverture neigeuse et Albus en profita pour rejoindre son amie Juliet. Au dessus de leurs têtes, les rayons du soleil commençaient à perdre en intensité, aussi Juliet enfonça un peu plus son bonnet sur ses oreilles, le froid commençant à se faire sérieusement ressentir.

— Quoiqu'il te dise pendant les vacances, hésita Albus en fourrant ses mains dans ses poches, essaie de prendre du recul, les parents mentent. Ils pensent te protéger et faire les bons choix alors qu'au fond ils n'ont jamais eu aussi tort de toute leur vie. Et il n'y a rien de pire que ça, crois-moi.

Juliet ouvrit la bouche pour répondre, remuée par ses paroles, quand elle remarqua l'air pour le moins troublé de son meilleur ami. Il regardait à l'horizon, ses yeux verts brillants d'un éclat mélancolique. Elle ne lui connaissait pas cette expression.

— Al… ça va ? Tu n'as pas l'air d'aller très bien ces derniers temps…
— Tout va bien, juste la fatigue, se déroba-t-il, un vague sourire aux lèvres. Hé, Rose ! Quand tu auras fini de faire la chasse aux champignons, on se rend chez Hagrid ? Je lui ai promis qu'on passerait avant les vacances prendre le thé.

Le Gryffondor s'était rapidement détourné sans laisser le temps à Juliet de le sonder plus attentivement. Rose tenait son gros champignon rouge entre ses doigts gantés, l'air de débattre de quelle espèce il s'agissait. Puis elle releva les yeux vers ses amis, qui avaient avancé de plusieurs mètres devant elle.

— Hmm… il a prétendu avoir changé la recette de ses gâteaux, alors allons-y, s'enthousiasma-t-elle en grattant son nez rouge. Tu viens avec nous, Juliet ?
— Non, je vais juste… faire un tour.

Juliet jeta un coup d'oeil aux alentours, désirant trouver une excuse pour profiter de sa solitude quelques instants avant qu'elle ne retrouve le tumulte et les regards persistants de ses camarades braqués sur elle. La jeune fille n'eut pas à chercher bien longtemps : à l'entrée du château, un groupe d'une dizaine de personnes se dirigeait droit vers le stade de Quidditch. Connaissant par coeur le planning des entraînements des autres équipes que la sienne, elle sut qu'il s'agissait de Serpentard. Et rien ne lui aurait fait plus plaisir que d'espionner les tactiques et stratégies de William Leighton.

Quand elle laissa ses amis à l'entrée de la cabane de Hagrid, ses lèvres s'ouvrirent en un sourire détendu. Penser à autre chose que Darcy Adamson, Maisie Lloyd ou encore les examens de milieu d'année dans lesquels elle faisait petit à petit naufrage lui apportait la consolation qu'elle cherchait. D'un pas plus léger, la jeune sorcière se rendit donc à proximité du terrain de Quidditch d'où elle entendait déjà les voix et les consignes de chacun. Au fond, le Quidditch était la seule chose qu'elle arrivait à maîtriser dans sa vie à l'heure actuelle.

Pourtant, lorsqu'elle se fut suffisamment rapprochée du terrain, des éclats de voix lui parvinrent aux oreilles. Et telle ne fut pas sa surprise quand elle reconnut Scorpius Malefoy et William Leighton, apparemment en pleine dispute. Plus qu'intriguée par ce qui avait provoqué le sujet de discorde entre les deux amis, Juliet se rapprocha avec le plus de discrétion possible de la porte menant aux vestiaires de l'équipe de Serpentard. L'endroit était désert et les seules traces de vie venaient du terrain de Quidditch et des cris d'animaux aux alentours de la forêt interdite. Juliet frissonna.

— … je ne vais pas me répéter une troisième fois, Leighton, menaçait Malefoy d'une voix traînante. Pourquoi lui as-tu donné de l'argent ?
— Et combien de fois je vais devoir te répéter que ce ne sont pas tes affaires ? Soit tu restes à l'entraînement et tu arrêtes les questions, soit tu DÉGAGES.
— Je crois que je vais dégager, alors, riposta Scorpius. Il est hors de question que je joue avec un mec qui paie la concierge en Gallions. Tu me dégoûtes…
— Très bien, je ne te retiens pas, Malefoy ! Sors d'ici !

Un bruit sourd de banc qui racle le sol se fit entendre et bientôt, Juliet se retrouva à découvert face à un Scorpius Malfoy qui ne s'attendait pas à la trouver ici. Il la dévisagea avec stupeur, ses cheveux blond platine d'ordinaire bien ordonnés aujourd'hui en pagaille. La Gryffondor plaqua un index sur ses lèvres, l'intimant à ne pas révéler sa présence à Leighton. Toutefois, le silence de Malefoy et le fait que ce dernier reste campé sur le seuil de la porte dut alarmer Will qui sortit à son tour, sa batte de Quidditch à bout de bras, l'air revêche.

— Qu'est-ce-que TU fais là, toi ? l'agressa-t-il d'emblée.
— Oh, elle t'a sûrement entendu, toi et ton ego surdimensionné ! persifla Malefoy avant que Juliet n'ait eu le temps de répondre quoi que ce soit. On ne se demande même pas pourquoi Andrea ne te tient au courant de rien. Tu savais qu'elle avait retrouvé des souvenirs ?
— Pardon ? s'exclamèrent Juliet et William d'une même voix.
— C'est révélateur, constata Malefoy d'un ton glacial avant de tourner les talons.

La nuit commençait à tomber, le ciel se teintant rapidement de nuances roses et orangées qui procuraient une ombre élancée à la silhouette de Scorpius. Ce dernier rentrait à pas décidés au château sans un regard en arrière. Quand Juliet réalisa qu'il l'avait laissée seule avec William Leighton, l'une des personnes qu'elle appréciait le moins à Poudlard, elle se figea. Non seulement elle n'avait pas envie de faire semblant et de sauver les apparences, mais les déclarations de Scorpius venaient de la percuter de plein fouet pour lui prêter attention. Avait-elle manqué quelque chose dans les lettres de sa soeur ?

A bien y réfléchir, elle n'avait pas eu de ses nouvelles depuis bien plus d'une semaine, ce qui était rare depuis qu'Andrea avait quitté Poudlard. Aussitôt, Juliet ressentit comme un étau se refermer sur son coeur. Andrea avait retrouvé des souvenirs.

— Qu'est-ce-que tu sais ?

Juliet sursauta violemment lorsque elle se retrouva nez à nez avec la batte de William. D'un geste vif, elle l'écarta de son visage et le défia du regard.

— Peut-être que tu devrais te demander pourquoi Andrea ne t'en a jamais parlé au lieu de me menacer avec ça, rétorqua-t-elle avec l'envie de plonger sa main dans sa poche à la recherche de sa baguette.
— Ou quoi, tu vas me foutre le feu à moi aussi ? ricana Will sans un sourire. Maintenant, dis-moi ce que trafique ma petite amie ou je te jure que tu ne tiendras pas une minute sur ton balai au prochain match.
— C'est quoi cette histoire avec Rebecca Morris ?

Loin de vouloir cracher le morceau, Juliet ne baissa pas les yeux devant les tentatives d'intimidation de Leighton. Elle savait parfaitement qu'il serait incapable de la frapper et au lieu de ça, il se contentait de la déconcerter en se passant d'une main à l'autre la lourde batte servant à taper dans les Cognards. Cependant, au bout d'un moment qui sembla durer plusieurs minutes, Juliet se rendit compte que ni l'un ni l'autre ne se donnerait de réponse. Elle lui lança un dernier regard empli de rancoeur alors qu'il continuait de la fixer hargneusement.

— Ce n'est pas l'envie qui me manque de te calciner sur place, lui dit-elle d'une voix froide en prenant à son tour congé.

Dans son dos, elle entendit le Serpentard grommeler à son sujet mais ses pensées se trouvaient à mille lieues de lui : si Andrea avait retrouvé des souvenirs aussi infimes soient-ils, alors avec un peu de chance, peut-être serait-elle capable de découvrir ce qui s'était passé la fameuse nuit de son agression. De nouveaux frissons parcoururent la jeune fille et cette fois, ils n'étaient pas dûs au froid. Pendant un instant, Juliet hésita à rentrer au château mais une fois qu'elle se fut suffisamment assez éloignée de Leighton pour qu'il ait eu le temps de rejoindre son équipe, Juliet ralentit le pas et se retourna pour observer les joueurs sur leur balai. Certains virevoltaient dans les airs pendant que d'autres stagnaient en plein vol, se parlant probablement entre eux.

Les yeux perdus dans le vide, la Gryffondor se rappela avec aigreur que sa mère avait joué dans cette même équipe une vingtaine d'années plus tôt. Darcy était partout. Depuis qu'elle était allée dans les archives, Juliet se demandait constamment si elle s'était assise à la même place qu'elle en classe. Dans la Grande Salle, elle n'osait plus regarder la table des Serpentard sans penser que cette table avait été l'endroit où Darcy s'était nourrie pendant sept ans. Même sur le terrain de Quidditch, Juliet se rappelait des papiers démontrant qu'elle avait aimé le Quidditch, elle aussi. La tour de Gryffondor était devenue son havre de paix, où Juliet se sentait libre de l'emprise de Darcy. Ici, sa Serpentard de mère n'avait jamais posé les pieds. Juliet ferma les yeux, juste un instant. Cette histoire l'obsédait. Elle ne pensait qu'à Darcy dans les couloirs de l'école, dans le parc ou encore à la bibliothèque.

Puis elle songea avec dépit à ses notes qui étaient descendues en flèche depuis quelques temps. Incapable de se concentrer sur ses études malgré les nombreuses heures à travailler d'arrache-pied, Juliet se demandait avec gravité comment elle allait pouvoir passer en année supérieure.

A l'heure du dîner, Juliet avait mangé seule au bout de la table des Gryffondor, remuant sa fourchette dans son assiette sans grande conviction. Partout où elle avait posé les yeux, elle avait rencontré des conversations enthousiasmées, des rires éclatants, une joie de vivre communicative à la veille des vacances de Noël. Elle regretta même sa présence auprès de la bande de Marshall : la douceur et la générosité de Penelope, le monde merveilleux et idéaliste qu'Eva se plaisait à décrire ou encore les blagues et la connaissance impressionnante des animaux de Joey. Hélas, sa rupture avec Marshall les avait subitement éloignés, le pouvoir néfaste d'une relation qui séparait presque trop brutalement un groupe d'amis.

D'humeur morose depuis ses rencontres fortuites dans le parc de Poudlard, la petite brune s'était donc promenée dans le château sans but précis, ressassant dans sa tête les bons moments qu'elle avait perdus au cours des années : il y avait eu Marshall mais aussi son cousin pour qui la distance géographique avait brisé le lien étroit qui les liait étant petits. Et puis maintenant, il y avait Cameron…

En passant devant une fenêtre, Juliet se rendit compte qu'il faisait nuit désormais. Rose et Albus n'étaient toujours pas revenus de leur thé chez Hagrid et elle n'avait tout simplement pas le moral pour se remettre à travailler comme une dératée.

Dans la zone de la bibliothèque dédiée à l'histoire de la Magie, la Gryffondor effleurait du bout des doigts les dos de dizaines de livres alignés les uns après les autres. En réalité, elle ne savait pas très bien où chercher et surtout quoi chercher. Une lecture, c'était tout ce qu'elle voulait pour se débarrasser de son quotidien l'espace de quelques minutes. Retrouvant un peu le sourire après avoir jeté son dévolu sur XIIème siècle, Globulb, le géant de l'ombre, Juliet se dégota un coin tranquille et désert où elle était certaine de ne pas être dérangée, coincé entre deux grandes étagères et éclairé par l'unique torche fixée au mur. Juliet sortit un paquet de cookies de son sac et ouvrit son livre.

« Je ne suis plus Juliet, désormais je m'appelle Globulb », murmura-t-elle pour s'oublier elle-même, l'ombre d'un sourire aux lèvres.

Si James avait été dans les parages, il lui aurait sûrement trouvé une ressemblance avec le géant, la taille en moins. A la pensée, Juliet se mit à rire toute seule. Puis elle se plongea dans le récit ensanglanté du géant, qui se révéla être une lecture compliquée et beaucoup plus sombre que ce à quoi elle s'était attendue en premier lieu. Le XIIème siècle avait été marqué des rafles de géants en Europe Occidentale et Globulb s'était vu retirer de toute sa communauté à l'âge de trois ans. Au bout d'une vingtaine de minutes, Juliet tournait chaque page avec appréhension, s'attendant presque à un nouveau drame à tous les chapitres.

— Hé, salut.

Juliet tressaillit. Son coeur s'était mis à battre très vite, tant par la surprise que par la présence même de Cameron. Sans même lui répondre ou même le gratifier d'un sourire, elle l'observa du coin de l'oeil s'asseoir sur la chaise à côté d'elle et poser trois épais volumes devant lui. Elle ne voulait surtout pas lui montrer que sa présence la perturbait à ce point.

— Je t'ai cherchée partout, absolument partout, s'expliqua Cameron. Je voulais te dire quelque chose d'important.

Quand Juliet releva enfin la tête vers lui, Cameron sourit. Des étincelles dans les yeux, il semblait être d'excellente humeur, mais néanmoins nerveux. Dans un geste qu'il ne contrôlait sans doute pas, sa jambe tressautait sous la table.

— Qu'est-ce-que tu veux ? lui demanda-t-elle brutalement à voix basse.

Cameron perdit son sourire d'un seul coup. Il fronça les sourcils et jeta un coup d'oeil aux alentours, s'assurant qu'ils étaient bien seuls dans leur coin isolé et silencieux de la bibliothèque. De son côté, Juliet se pencha à nouveau sur le livre dédié à Globulb. Elle n'avait tout simplement aucune envie de parler à Cameron, pas après les derniers jours où il lui avait bien fait comprendre que s'attaquer à Maisie, c'était comme s'attaquer à une part de lui-même. Quand elle avait cherché son soutien suite à leurs récentes découvertes, et notamment leurs parents qui se connaissaient, Cameron s'était volontairement volatilisé sans qu'elle ne sache pourquoi.

— Juliet, écoute-moi… regarde-moi.

Juliet soupira lourdement, désirant lui montrer à quel point il l'importunait. Pourtant, quand elle croisa son regard si expressif, elle eut toutes les peines du monde à lui en vouloir. Juliet déglutit devant un Cameron qui n'avait aucune idée du combat intérieur qui avait lieu en elle. Il passa une main gênée dans ses courtes boucles brunes avant de reprendre la parole :

— Je te choisis toi, Juliet, et seulement toi.
— Pardon ?
— C'est ma décision, poursuivit-il comme s'il n'avait pas été interrompu, le regard dans le vide. Ça fait des jours, des semaines que j'y réfléchis, mais ce n'est pas un choix évident. Maisie, mon père… ce sont les seules personnes que je côtoie ici, que je connais depuis toujours. Je ne sais pas si tu comprendras Juliet, tu as des amis ici, de vrais amis… Moi je suis seul, j'ai toujours été seul et quelque part, je sais que je le resterai. Mais dans l'instant présent, je… j'ai du mal à supporter l'idée que tu puisses être loin de moi.

Le coeur au bord des lèvres, Juliet n'eut qu'une envie : rompre l'espace qui les séparaient, toute rancoeur oubliée. Pourtant, un infime fragment de seconde la fit hésiter, à la seule pensée qu'il puisse se jouer d'elle. Pensée qu'elle écarta de son esprit aussi rapidement qu'elle était arrivée. Face à elle, Cameron avait les yeux brillants mais ne baissa pas le regard, interprétant son silence comme une invitation à continuer.

— Maisie ne reviendra pas à Poudlard à la rentrée. Ils ont estimé qu'elle était trop dangereuse pour risquer la sécurité des autres élèves pour le moment. Mais si elle venait à revenir quand sa situation aura changé, je veux que tu saches qu'elle ne m'aura plus de son côté. Je suis désolé d'avoir pris si longtemps à réaliser que… je pouvais faire mes propres choix.
— Oh Cameron… dit Juliet d'une voix étranglée.

Tandis que le Serpentard guettait la moindre de ses réactions, un air vaguement appréhensif au visage, Juliet se leva brusquement en manquant de renverser sa chaise au passage. Sous le regard intrigué de Cameron, elle glissa ses doigts entre les boutons de la chemise du jeune homme et s'en servit pour l'attirer à elle, l'obligeant à se lever. Puis elle glissa une main délicate jusqu'à sa nuque, la respiration haletante. Leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre, Juliet pouvait désormais ressentir le souffle frais de Cameron sur sa peau. Elle frissonna de la tête au pied. Cameron pencha légèrement la tête, d'une telle façon qui le rendait irrésistible.

— Au diable Globulb, je redeviens Juliet, chuchota-t-elle avant de l'embrasser.

Cameron ne sembla pas remarquer le discours incohérent de Juliet, qui elle-même avait complètement oublié l'endroit où il se trouvaient. Elle ne pensait qu'à lui, qu'à sa présence et à son corps contre le sien dans la lumière tamisée de la bibliothèque. Quand Cameron glissa ses mains sur sa taille, Juliet se lova un peu plus contre lui et s'empressa d'approfondir le baiser, portée par ses sentiments et son désir. Elle aurait donné n'importe quoi pour prolonger ce moment à l'infini. Terminées les rumeurs qui fourmillaient à Poudlard, de côté les agressions qui se rapprochaient toujours un peu plus près de sa famille…

— Sortons d'ici, marmonna Cameron quand Juliet se heurta à l'étagère qui était derrière eux.
— Ouais, approuva Juliet, tous ses sens en éveil.

Et surtout, au diable les Lloyd.


Le samedi matin suivant, Rose, Juliet et Victoria se levèrent très tôt pour faire leur valise. En effet, les trois filles avaient veillé jusque très tard en parlant de tout et de rien, ce qui était une habitude des veilles de tout départ en vacances. Chaque année, elles partaient toutes les trois dans des directions opposées : Rose partirait pour la banlieue londonienne, Juliet pour le Sud de la France et Victoria pour l'Irlande. Tout en rangeant quelques paires de chaussettes dans sa valise, Juliet avait réalisé que cette année marquait avant-dernier retour pour les vacances et que sa septième année à Poudlard serait différente… Ce serait l'année des ASPIC pour elle si tout se passait bien d'ici là, et certains de ses amis ne seraient plus là l'an prochain. Il n'y aurait plus Fred, ni James et plus Cameron non plus. Avec un pincement au coeur, elle se demanda où ils en seraient à la fin de l'année scolaire.

Après un long voyage à bord du Poudlard Express en compagnie de Rose et Albus, ils arrivèrent enfin à la gare de King's Cross. Juliet se sentait comme dans un état secondaire : il s'était passé tellement de choses en si peu de temps que revenir chez elle lui paraissait être en dehors de la réalité. Coincée entre Rose et Albus, Juliet peinait à voir autour d'elle : en descendant du train, ils s'étaient vite rendus compte que la foule était compacte, des premières années excités les poussaient pour sauter dans les bras de leurs parents. Au loin, elle eut le temps de discerner une tête rousse appartenant aux Weasley avant de se faire sauter dessus par une tornade blonde. Une jolie fille blonde qu'elle n'avait pas eu l'occasion de voir depuis au moins deux mois.

Juliette !

L'interpellée sentit ses côtes craquer avant qu'Andrea ne la lâche enfin. Les yeux pétillants, Andrea la maintenait fermement par les bras avec l'intention de ne pas la laisser filer. Quelque chose avait changé en elle, en plus de ses longs cheveux qui lui arrivaient dorénavant aux épaules, et sans que Juliet n'ait pu déterminer de quoi il pouvait s'agir, Andrea se rapprocha d'elle à nouveau pour la serrer dans ses bras. Puis elle murmura à son oreille :

— Je suis tellement heureuse de te retrouver… j'ai quelque chose à te montrer.

Avant que Juliet n'ait eut le temps de lui répondre, Andrea s'était déjà détachée d'elle et parcourait du regard la foule qui les entourait, le menton en l'air.

— Bon je te laisse un instant, je vais retrouver Will et Scorpius avant qu'on s'en aille !
— Euh… je ne suis pas sûre que tu les trouves ensemble, la prévint Juliet en se souvenant de leur dispute quelques jours plus tôt.

Mais Andrea ne l'écoutait déjà plus. Dans les vapes, la jeune fille mit quelques secondes à reprendre ses esprits puis elle se mit à jouer des coudes pour retrouver son père, tout proche de la barrière de la voie 9 3/4. Les retrouvailles avec lui se firent dans la pudeur. Il s'était assuré que sa fille allait bien avant de se plonger dans un silence gauche d'où l'on percevait une certaine retenue. Pourtant, Juliet ne s'en formalisa pas. Il lui dirait forcément ce qu'il avait sur le coeur à un moment ou à un autre, il ne s'en était jamais privé. Comme à son habitude, Juliet se déroba rapidement et rejoignit ses amis auprès du clan Weasley d'où les effusions se remarquaient à des kilomètres à la ronde.

Juliet eut le droit aux habituelles mises en garde de Rose quant à sa famille, « ne les écoute pas, ils ne te comprennent pas », une étreinte maladroite d'un James discret qui avait l'air de se demander pourquoi ils étaient encore ici et enfin Albus, qui se tenait largement à l'écart du groupe et qui n'avait manifestement aucune envie de retrouver sa famille. Dans ses bras, il maintenait la cage de sa chouette hulotte comme si c'était la seule chose à laquelle il tenait dans ce monde. Quand son amie parvint à ses côtés en bousculant quelques Serdaigle nerveux de troisième année, il se constitua un maigre sourire.

— Tu ne veux pas rentrer chez toi, pas vrai ? lui demanda-t-elle à voix basse.
— C'est si évident que ça ?
— Un peu, oui.

Albus lança un regard désabusé derrière lui, vers ses parents qui étaient entourés de personnes qu'il ne connaissait même pas. Juliet se dressa sur la pointe des pieds pour apercevoir Ginny et Harry Potter, si connus et populaires qu'ils lui paraissaient presque inaccessibles à ce moment. Ils représentaient une figure emblématique de l'histoire sorcière britannique, et souvent, Juliet ne savait quoi leur dire de peur de paraître insignifiante à leurs côtés. Pourtant, ce fut la ressemblance d'Albus avec son père qui la frappa de plein fouet. C'était comme si plus les années passaient et plus il devenait son portrait parfait. Puis Albus l'arracha à sa contemplation et sembla sur le point de se confier, toute son attention portée sur elle :

— Juliet, je n'ai vraiment pas envie de…
— Hé Potter, je suis navrée d'interrompre une conversation au combien passionnante, l'apostropha Andrea en débarquant auprès des deux amis. Mais nous devons y aller, vous la reprendrez dans deux semaines. On va rater notre Portoloin, Juliet !

Andrea attrapa la main de Juliet et l'entraîna dans son sillage, ne laissant à sa soeur que le temps de lui adresser un pauvre sourire d'excuse. Elle se sentit mal à l'aise de quitter son meilleur ami aussi mal en point, mais bientôt, il fut rejoint par sa petite soeur Lily et elle le perdit de vue. Elle s'empressa de suivre son père et sa soeur : ils avaient un Portoloin qui partait vers la France dans quelques minutes. Elle se retourna prestement pour faire de petits signes à ses amis et suivit sa famille, les poings crispés, l'air triste et mélancolique à l'idée de quitter sa bande de Gryffondor.

Au dernier moment, elle croisa le regard de quelqu'un qu'elle n'aurait pas cru revoir de sitôt. Cameron lui avait dit qu'il transplanerait de Pré-au-Lard à Londres pour aller chez sa mère, Daphné Greengrass. Et pourtant, il était là, derrière la foule, un léger sourire aux lèvres. Juliet formula alors silencieusement les mots "tu vas me manquer" avant qu'Andrea ne l'entraîne un peu plus loin. Quand elle se tourna de nouveau pour le voir, il avait déjà disparu. Un peu ragaillardie grâce à lui, Juliet traversa la barrière de la voie 9 ¾ à la suite de sa famille.

Une affaire de quelques minutes plus tard, le vent doux de fin décembre du Sud Ouest de la France l'accueillit en caressant doucement sa chevelure brune. Se sentant légèrement nauséeuse après son trajet en Portoloin, Juliet se massa le ventre et jeta un coup d'oeil autour d'eux. Ils avaient atterri au chapeau, comme toute la région l'appelait ici. En réalité, il s'agissait du Centre Hautement Accessible aux Portoloins des Pyrénées Orientales, un bâtiment ouvert aux quatre vents et qui était jonché d'objets en tous genres, utilisés ou non pour être transformés en Portoloins. C'était l'un des endroits magiques les plus réglementés de France : en effet, on s'occupait ici du réseau de transport national et international des Portoloins.

Dès leur arrivée, le vieux gardien du chapeau les salua d'un signe de tête à l'entrée du bâtiment. Il était en pleine conversation avec une femme d'âge mûr qui portait une robe de sorcier vert émeraude trop grande pour elle.

— Je me rends à Hogsmeade, dit distinctement la sorcière en jetant un nouveau coup d'oeil à sa montre.
— Drôle de nom, huh ? Le cadre photo, là-bas, lui dit-il enfin en lui désignant l'objet à l'autre bout de la pièce.

La femme traversa la pièce, un objet disparaissant sur son chemin, puis elle posa son doigt sur le cadre photo et n'eut à attendre quelques secondes avant de se sentir happée par les pouvoirs magiques d'objet. Juliet s'arracha alors à sa contemplation et courut rattraper son père et sa soeur en dehors du bâtiment. Dehors, l'air était si doux que Juliet retira très rapidement son bonnet et défit sa grosse écharpe de Gryffondor pour ne pas suffoquer de chaud. En sortant du chapeau, on avait une vue panoramique de la petite ville pavée de Achillea, l'un des deux bourgs sorciers qui se situait dans la région de Beauxbâtons.

— … je ne comprends pas qu'il y ait eu autant de monde sur le Chemin de Traverse, disait Charles à Andrea, portant à bout de bras la valise de Juliet.
— Papa… on est samedi et c'est bientôt Noël, soupira Andrea alors qu'ils descendaient la colline.

— Vous êtes allés sur le Chemin de Traverse ? s'étonna Juliet en arrivant à leur niveau.
— J'avais besoin de faire quelques courses là-bas, et Andrea avait un rendez-vous, lui répondit Charles.
— Un rendez-vous ?! A Londres ?

Devant l'exclamation de Juliet, Andrea eut pour réaction de jeter un coup d'oeil à sa montre et son visage se décomposa.

— Papa, on sera de retour pour le dîner, l'avertit-elle sans plus d'explication.

Tandis que Charles regardait sa fille avec stupeur, en plein milieu de la rue déserte, Andrea ne se laissa pas démonter et attrapa Juliet par le poignet. Le pas pressé, elle l'entraîna dans une rue adjacente qui menait aux commerces de la ville et non au quartier résidentiel dans lequel ils vivaient. Quand sa soeur se mit à courir, Juliet s'inquiéta franchement. Andrea ne courait jamais.

— Tu vas m'expliquer ce que tu fabriques ?

Andrea ne lui répondit pas. Les deux filles débouchèrent sur la grande place des cafés d'Achillea. Quelques sorciers étaient assis en terrasse, dont quelques étudiants de Beauxbâtons que l'on pouvait repérer par leur nombre et par leurs accessoires distinctifs de l'académie. Une fontaine représentant des centaures trônait majestueusement au centre de la place, chacun tourné vers des directions différentes. Tout au fond, un grand monument s'érigeait et surplombait la place par sa hauteur : la bibliothèque. Juliet sut instantanément qu'Andrea avait l'intention de s'y rendre, elle avait ralentit le pas et gardait les yeux rivés sur l'entrée du bâtiment.

— Allez, Juliet, dépêche-toi, la pressa-t-elle. C'est toi la sportive de la famille !
— Pourquoi tu veux qu'on aille là-bas ? Malefoy a dit que tu avais retrouvé des souvenirs, c'est vrai ?

Tout à coup, Andrea s'arrêta pour regarder Juliet droit dans les yeux. Quelque chose avait effectivement changé en elle. Elle ne parvenait pas à retrouver la petite fille hautaine qui se cachait derrière ses airs froids et distants. Une flamme brillait dans son regard. Juliet n'avait jamais vu sa soeur aussi déterminée et résolue qu'à l'heure actuelle.

— J'ai parlé à Fiona Dixon aujourd'hui, c'était mon rendez-vous, lui avoua-t-elle enfin. Mais ce n'est pas tout, Juliet, je sais qui m'a attaqué cette nuit là. Je sais qui a lancé ce sortilège d'Oubliettes. Et ce n'était pas elle. Viens, suis-moi, nous n'avons pas beaucoup de temps.

Andrea se remit en marche devant l'air abasourdi de Juliet. Que venait-elle de lui raconter ?

— Hé ! Tu ne peux pas me balancer une telle chose comme ça ! s'exclama-t-elle, hors d'elle, s'attirant les regards des étudiants qui étaient assis sur le rebord de la fontaine. Attends Andrea ! Si tu sais qui t'a agressé alors à quoi tu joues ? Pourquoi tu tiens à m'emmener à la bibliothèque ? Me faire lire ? Tu m'écoutes ?
— Tu dois voir, toi aussi, se contenta-t-elle de répondre en poussant la porte du bâtiment.
— Mais…

Avant que Juliet n'ait eut le temps de s'exprimer, Andrea lui plaqua une main sur sa bouche pour la faire taire. Elle se trouvaient encore dans le vestibule de la bibliothèque. Andrea fronça ses sourcils blonds et retira ses doigts du visage de Juliet, la convainquant d'un simple regard noir de rester silencieuse.

— Il faut que je te montre mes souvenirs et pour le faire, nous devons aller à Beauxbâtons. Le pensionnat de l'académie renvoie ses derniers élèves à l'heure où je te parle, nous avons donc une heure pour forcer le bureau de Mme Kerjean, utiliser sa pensine et revenir avant que papa ne se pose des questions. Compris ?