— Combien on risque à se faire prendre à Beauxbâtons hors période scolaire ?
— Je ne risque pas grand chose, je suppose, toi en revanche…

Juliet leva les yeux au ciel. Dans quel pétrin Andrea les avait elles embarquées ? Accroupies derrière les cartons des nouvelles arrivées de la bibliothèque, les deux filles attendaient que la voie se libère pour se rendre à la célèbre académie française. Juliet n'avait aucune idée de comment aller à Beauxbâtons. Depuis qu'elle était toute petite, elle avait eu l'occasion d'entendre de nombreuses histoires sur des sorciers trop curieux voulant déceler la localisation exacte de l'académie. Mais on revenait bien souvent bredouille de ces quêtes. Tout ce qu'on savait était qu'elle se trouvait dans les environs mais qu'il était presque impossible de s'y rendre à pied si l'on n'avait pas l'adresse exacte. Un puissant sortilège pourtant avait tout l'air de réellement exister : une illusion d'optique qui, de l'extérieur laissait croire que Beauxbâtons était étroitement coincé entre deux collines alors qu'une fois à l'intérieur, de vastes jardins s'étalaient à perte de vue autour du palais.

— Viens par ici. Pas de bruit.

Andrea s'était relevée, contourna la grande pile de cartons et se dirigea droit sur une porte qui donnait sur une pièce annexe. L'endroit était vide, à l'exception d'un pupitre en bois accompagné d'un livre, d'une plume et d'un flacon d'encre noire. Quand Juliet se fut suffisamment approchée de l'ouvrage pendant qu'Andrea refermait soigneusement la porte derrière elles, elle constata qu'une liste de noms y était inscrite. Juliet fronça les sourcils en regardant sa soeur. Andrea regardait le vieil ouvrage avec appréhension.

— Je ne suis pas sûre que ça va marcher, mais on va essayer, dit-elle lentement plus pour elle-même que pour Juliet.

Andrea s'empara de la plume et la trempa dans le flacon, la main tremblante.

— Ce registre de présence est l'une des entrées de l'académie, précisa-t-elle. Pour ceux qui habitent dans les environs, on vient ici signer le registre et on est ensuite transporté à Beauxbâtons. Le problème, c'est que tu n'es pas inscrite.

— Bien joué, Lockhart… est-ce que tout ceci est vraiment nécessaire Andy ?

— Prends ma main, on y va.

Sans lui laisser le temps de répondre, Andrea s'était déjà emparée de la main de Juliet et de son autre main libre, elle inscrivit son nom à la suite des autres sur le haut de la page. Pendant quelques secondes, rien ne se passa. Juliet fixa d'un air suspicieux le nom brillant de sa soeur sécher sur le parchemin avant qu'elle ne ressente la même sensation désagréable des voyages en portoloin. En un clignement de paupière, elles se retrouvèrent dans un endroit totalement différent de celui qu'elles venaient de quitter : au lieu de la petite pièce étriquée de la bibliothèque, un immense espace clair et ouvert les accueillit. Près de la porte principale, un groupe d'élèves discutaient entre eux à voix basse.

— Bienvenue à Beauxbâtons, nous sommes dans l'Atrium, lui indiqua Andrea, l'air angoissée. On doit se dépêcher si on ne veut pas se faire attraper…

Elles avaient atterri auprès d'un comptoir où étaient entreposés une demi-douzaine de registres similaires à celui qu'elle venaient d'emprunter, chacun représentant d'un point géographique particulier. Émerveillée par l'endroit qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de connaître, Juliet tournait sur elle-même en admirant l'immensité des lieux. Derrière le comptoir qui servait visiblement d'entrée et de sortie, deux tableaux démesurés représentaient Nicolas et Pernelle Flamel. Face à elle, de hautes fenêtres révélaient un jardin d'hiver dont on ne voyait pas la fin, empli d'une verdure luxuriante qui contrastait fortement avec le marbre blanc de l'Atrium. A l'opposé du comptoir où elles venaient d'arriver, un escalier massif quart tournant menait aux étages et Juliet eut tout juste le temps de distinguer des personnes y apparaître quand Andrea l'entraîna presque violemment en direction d'un couloir adjacent.

— Oh, Juliette, cache ça quelque part, s'exaspéra Andrea en lui arrachant son écharpe aux couleurs Gryffondor du cou.

Andrea jeta l'écharpe derrière un buste, le pas pressé, ignorant d'un revers de main les plaintes de sa soeur. Elles débouchèrent sur un nouveau corridor qui, sur leur gauche, présentait une série de bustes de sorciers et sorcières imminentes d'Europe et sur leur droite, des fenêtres élevées qui offraient une magnifique vue des jardins de Beauxbâtons. D'ici, on pouvait admirer quelques fontaines et sculptures dont certaines étaient taillées à même la haie. Juliet s'arracha à la contemplation d'une statue en glace pour rattraper Andrea.

— C'est vraiment beau ici, ne put s'empêcher de remarquer Juliet, des étoiles plein les yeux.
— Oui, Beauxbâtons est plus raffiné que Poudlard, répondit vaguement Andrea dont la tension était clairement lisible sur les traits tendus de son visage. Quoiqu'il arrive, ne lance jamais de maléfice ici.

Tandis que Juliet allait s'engager dans ce qui semblait être une nouvelle suite de couloirs subtilement décorés, Andrea l'arrêta subitement en lui barrant le passage de son bras.

— Il y a toujours du monde près de l'Amphithéâtre, l'informa-t-elle à voix basse, je vais voir si la voie est libre. Ne bouge surtout pas.

Docile, Juliet obéit et attendit patiemment auprès du buste de Adela Vilaró, une sorcière espagnole précurseur de la mécanique classique associée à la construction des balais volants du IXème siècle. Et pourtant, Juliet ne remarqua que ses petits yeux qui lui donnaient l'air d'une fouine.

Pendant l'espace d'un instant, elle s'imagina ce que sa vie aurait été si elle était restée en France à ses onze ans. Elle aurait probablement fait sa rentrée accompagnée de Damien, son cousin avec qui elle avait passé tout son temps étant petite, elle serait rentrée tous les soirs à la maison, se serait disputée avec Valentine presque tous les jours, peut-être serait-elle tombée amoureuse d'un français ou d'un espagnol et surtout, elle n'aurait jamais connu Poudlard et les incroyables souvenirs et personnes qu'elle avait connu là-bas. Puis, elle essaya de se représenter ce qu'aurait été la vie de ses amis à Poudlard, sans elle. En seraient-ils au même endroit aujourd'hui ? Albus aurait-il perdu patience avec Rose ? Rose serait elle toujours avec Stephen ? James l'aurait-elle remplacée par n'importe quel autre élève ? Cameron se serait-il ouvert à quelqu'un d'autre durant sa dernière année à Poudlard ?

Légèrement maussade en pensant à ces éventualités, Juliet se revigora en se disant que sa vie à Beauxbâtons aurait été bien plus fade qu'à Poudlard, aussi époustouflante que l'académie l'était. Et rien ne valait le charme brut du château écossais.

— Andrea ! Je ne m'attendais pas à vous trouver ici… Sauf erreur, vous n'êtes pas pensionnaire à l'académie ?

Juliet bondit pour se cacher derrière Adela Vilaró. C'était une voix de jeune homme qu'elle n'avait jamais entendu auparavant. Une ombre était apparue à ses pieds.

— Oh… fit Andrea. Je… j'ai oublié ma plume fétiche hier, j'ai réussi tous mes examens à Poudlard avec elle, vous comprenez ? Elle doit être quelque part dans le couloir des sortilèges…
— Tu as besoin d'aide ?

Interpellée par le passage au tutoiement, Juliet fronça les sourcils. Sur qui Andrea était tombée ?

— C'est très aimable à vous de me le proposer… mais je ne vais pas vous importuner plus longtemps, déclina Andrea de sa voix la plus polie. Bonnes vacances… monsieur Brisbois.
— D'accord… Tu devrais te dépêcher, ils ne vont plus tarder à faire le tour de l'école.

Les pas s'éloignèrent et Andrea fit irruption devant Juliet, les joues rouges pivoine qui contrastaient fortement avec ses cheveux dorés.

— Pas de commentaire, il me rend nerveuse, persifla-t-elle en anticipant les réflexions de Juliet. Suis-moi !

Juliet ne se fit pas prier et s'engouffra à la suite de sa soeur sur une sorte de grand hall avec des canapés assortis de petites tables basses et d'autres tables de travail. Comme Andrea l'avait prédit, quelques élèves étaient encore ici, certains vêtus de leur uniforme de Beauxbâtons tandis que d'autres étaient habillés sobrement de vêtements moldus, une valise à leurs côtés. Plus anxieuse que jamais, Andrea ne cessait de regarder par-dessus son épaule, de presser Juliet d'avancer plus vite ou encore de s'arrêter brusquement pour tendre l'oreille. Puis, elles grimpèrent à la hâte un escalier en colimaçon et Andrea sembla se détendre quelque peu. Juliet et Andrea étaient arrivées dans un couloir sombre, seulement éclairé par des lanternes attachées au plafond.

— C'est le quartier des sortilèges alors fais attention, on ne sait jamais ce qui peut sortir par ces portes, l'avertit Andrea dans un souffle. Mme Kerjean enseigne l'Invention des Sortilèges, mais elle perd un peu la tête, la pauvre… j'ai entendu dire que la Directrice prévoyait de la renvoyer. C'est dommage, c'est une merveilleuse créatrice.
— Et elle a besoin d'une Pensine ?
— Oui, répondit-elle en souriant tristement. Personne ne sait ce qui lui est vraiment arrivé mais elle perd très souvent ses moyens et sa mémoire est… défaillante. J'ai eu l'occasion de la croiser à la clinique, elle fait parti de l'essai elle aussi.

Andrea perdit son sourire. Elle déglutit en évitant à tout prix le regard de Juliet.

— Allons-y, son bureau est au fond du couloir, dit-elle pour donner le change.

Juliet ne chercha pas à approfondir le sujet et suivit sa soeur en silence, des questions toujours plus nombreuses en tête. Quand elles pénétrèrent dans le petit bureau de l'enseignante, Juliet remarqua instantanément l'énorme armoire en bois sombre dont l'un des battants qui était ouvert. La fente laissait entrevoir une lumière douce et blanche qui lui attirait irrémédiablement l'oeil. Cependant, lorsque Andrea ouvrit l'armoire à la recherche de la Pensine, Juliet eut un mouvement de recul. L'armoire était débordante de petits flacons qui renfermaient des centaines de souvenirs.

— Je suis surprise qu'elle n'ait toujours pas bloqué l'accès à son bureau, après que le Dragon Pourpre lui ait volé certains souvenirs… remarqua amèrement Andrea en posant le récipient en pierre sur le bureau encombré de parchemins et de livres.
— Le Dragon Pourpre ? répéta Juliet.
— Ta cousine, se renfrogna Andrea en mettant son menton en l'air. Valentine a créé son groupe de disciples ici. Très élitiste et de mauvais goût si tu veux mon avis. C'est pour cette raison que je me suis fait couper les cheveux, je ne pouvais pas supporter l'idée de ressembler à cette peste… Mais nous ne sommes pas ici pour parler d'eux.

Andrea se mordit la lèvre inférieure puis après avoir avoir jeté un bref coup d'oeil à Juliet, elle fouilla dans l'une des poches de son long manteau beige. Rapidement, elle en retira une fiole similaire à toutes celles qui étaient rangées dans l'armoire derrière elle. Sous le regard craintif et empli d'appréhension de Juliet, Andrea fixait la fiole à l'intérieur de laquelle se mouvait paresseusement un liquide gazeux.

— Andy, tu n'es pas obligée de me montrer quoi que ce soit, tenta-t-elle de la rassurer Juliet, la bouche étrangement sèche.
— Tu dois voir ce que j'ai vu, Juliette, je te le dois.

L'atmosphère se fit plus pesante dans la pièce. Les fioles qui contenaient les souvenirs de la professeur française mettaient très mal à l'aise Juliet. Et elle n'était pas sûre quant à voir de ses yeux ce que sa soeur avait subi le soir où on lui avait effacé la mémoire. Andrea versa attentivement le contenu de ses propres souvenirs dans la Pensine et regarda les volutes de matière se disperser de façon hétérogène dans le récipient. A la lueur des souvenirs, les sourcils froncés d'inquiétude d'Andrea semblaient anormalement accentués.

— Tout n'est pas clair, la prévint-elle d'un ton calme en fixant le contenu de la pensine. Mes souvenirs sont fragmentés mais c'est compréhensible, tu verras.

Juliet se rapprocha du bureau où était posée la Pensine. Debout de l'autre côté, Andrea s'était mise à la scruter attentivement.

— Andrea… murmura Juliet, pas certaine de pouvoir, ni de vouloir avoir un aperçu de l'agression de sa soeur. — Vas-y. Nous n'avons pas beaucoup de temps, je vais monter la garde.

La gorge étroitement serrée, Juliet supplia une dernière fois du regard Andrea. Cette dernière lui décocha un regard noir mais déterminé. Alors les mains moites et les paupières closes, Juliet approcha son visage du liquide et sentit ses pieds quitter l'étrange et perturbant bureau de Mme Kerjean.

Lorsque Juliet ouvrit les yeux à nouveau, elle était de retour à Poudlard et reconnut instantanément les lieux : il s'agissait du troisième étage où le bureau de Aaron Lloyd se trouvait. Son coeur se mit à battre un peu plus vite. Ce dont elle s'était doutée depuis plusieurs semaines allait se confirmer. Se remettant à peine de son arrivée subite dans les couloirs de son école, Andrea déboucha à ses côtés dans son uniforme scolaire aux couleurs de Serpentard, le menton en l'air tout en regardant autour d'elle, donnant l'impression de dominer les lieux. Juliet réprima un frisson. De toute évidence, sa soeur ne s'était pas doutée qu'il s'agissait de la nuit où elle perdrait subitement la mémoire. Juliet la suivit en faisant attention à ce qu'elle ne se mette pas en travers de chemin, par simple réflexe.

Andrea, qui avait encore les cheveux longs, ralentit le pas lorsqu'elle arriva à proximité du bureau du professeur Lloyd. La respiration de Juliet s'accéléra. Elle avait maintenant la preuve que d'une certaine façon, Aaron Lloyd était responsable de l'amnésie de sa soeur. Sous le regard attentif et soucieux de Juliet, Andrea se posta devant la porte du professeur et s'apprêta à toquer quand elle interrompit son geste et ferma les yeux. Juliet fronça les sourcils. Andrea semblait être en proie à ses démons intérieurs.

— Courage, Andy, chuchota-t-elle, les paupières étroitement closes. Il t'adore, tu vas avoir cet Optimal.

Andrea souffla un bon coup avant de retirer son parchemin de son sac. Elle leva de nouveau la main pour frapper à la porte lorsque contre toute attente, des éclats de voix se firent entendre de l'autre côté du battant.

— Je t'ai déjà dit de ne pas venir ici, Darcy. Tu ne peux pas aller et venir à Poudlard comme bon te semble !
— Conseil très étonnant venant de ta part, mon cher.

Les yeux presque exorbités, Juliet était persuadée que son coeur avait raté un battement, ou plusieurs. Sa mère, leur mère, était de l'autre côté de la porte. A Poudlard.

— Arrête de m'envoyer ta recrue dans les pattes et j'arrêterai de venir ici, poursuivit la voix sonore de Darcy. Je te l'ai déjà dit, tu ne trouveras pas ce que tu cherches en m'espionnant. Tu aurais pu trouver quelqu'un de plus discret pour la filature, soit-dit en passant.

A côté d'elle, la Andrea du mois d'octobre était devenue aussi livide que Juliet. Cette dernière se rapprocha un peu plus de la porte, avec l'intention de capter le moindre détail de la rencontre qui se produisait à quelques mètres d'eux. Elle dut même s'empêcher de pousser la porte pour débarquer dans le bureau de Lloyd, sachant que c'était parfaitement ridicule alors qu'Andrea n'avait que ce souvenir auditif.

— Tu sais à quel point c'est important à mes yeux, reprit Lloyd d'une voix que Juliet ne lui connaissait pas, presque mélancolique. Tu m'avais promis qu'on y arriverait ensemble.
— Cette promesse, on l'a faite quand on avait seize ans, Aaron. On a grandi depuis.

La bouche entrouverte, Andrea lâcha son parchemin qui tomba lentement au sol.

— Où est ta parole dans ce cas ? Tu sais, je crois que tu es la raison même de pourquoi on assimile les Serpentard à des lâches. Tu es une lâche, Darcy.
— Quel esprit de déduction, monsieur le Serdaigle.
— Tu as tout abandonné. Tes enfants. L'homme que tu aimais. La vie dans la communauté.
— Non, tu n'as pas le droit de dire ça.

Dans le bureau, le silence fut perturbé par un ricanement sombre de la part de Lloyd.

— Bien sûr, c'était pour les protéger, pas vrai ? Comme tu as voulu me protéger avant ça ? Toujours à te trouver des excuses, combien de temps penses-tu encore vivre de cette façon ? Je parierais mon compte à Gringotts que tu prends toujours l'instabilité de ton frère comme excuse, après toutes ces années. Tu es pathétique, je n'ai jamais connu quelqu'un d'aussi égoïste que toi.
Ferme-la ! s'écria Darcy.

On entendit quelqu'un donner un violent coup de poing sur le bureau, puis un long silence s'ensuivit pendant lequel on aurait pu croire que les deux interlocuteurs s'étaient volatilisés. Pourtant, Juliet remarqua instantanément que quelque chose n'allait pas : le bout du couloir était devenu flou et les voix s'éloignaient de plus en plus à mesure que les secondes s'écoulaient. Paniquée, Juliet se demanda vaguement si Andrea n'avait pas été sujette à une attaque quand une nouvelle scène apparut devant elle. Cette fois, Andrea courait et au vu de l'endroit où elle se trouvait, elle venait tout juste de quitter le couloir qui menait au bureau de Lloyd. L'air affolée, Andrea, jetait des coups d'oeil derrière son épaule, le poing crispé sur sa copie qu'elle serrait dans son poing. Elle était poursuivie.

— Allez, Hardy, attends-nous !

Juliet ressentit des sueurs froides lui parcourir tout le corps. C'était la voix de Maisie Lloyd.

— Ne sois pas une lâche !

Andrea ralentit sa course, ce qui laissa le temps à Maisie de lui envoyer un maléfice de son cru. Andrea l'évita de justesse et rassembla son courage pour se retourner sous le regard impuissant de Juliet qui observait les deux filles chacune à un bout de couloir. Maisie continuait de marcher d'un pas assuré vers Andrea qui avait déjà sorti sa baguette magique mais qui paraissait encore secouée par ce qu'elle venait d'entendre dans le bureau de Aaron Lloyd. Puis soudain, Juliet n'en crut pas ses yeux : Cameron rejoignit Maisie de sa démarche décontractée et s'arrêta légèrement derrière elle, un air concentré au visage.

« Oh non, pas toi Cameron, pas toi… », murmura Juliet en ne le lâchant pas des yeux.

— Maintenant nous pouvons parler calmement, dit Maisie avec son sourire éclatant. Qu'est-ce-que tu as entendu ?
— Rien qui ne te concerne, Lloyd, cracha Andrea en reprenant des couleurs. Dégage d'ici et laisse-moi tranquille !
— Je ne te laisserais pas tant que je n'aurais pas eu de réponse à ma question, répliqua Maisie qui avait perdu son sourire. Réponds à ma question ou je te jure que tu le regretteras.

Maisie ponctua sa menace en faisant rouler sa baguette magique entre ses doigts tandis que Cameron observait l'échange sans rien laisser paraître. Il était le seul à ne pas avoir sorti sa baguette magique et semblait se désintéresser totalement de la situation. Juliet se mordit les lèvres d'inquiétude, son regard faisait l'aller-retour entre Andrea, Cameron et Maisie sans discontinuer. Elle ne pouvait pas croire que Cameron était responsable, c'était tout simplement hors de son entendement. Ils avaient passé la soirée ensemble dans une salle de classe et il avait paru si tourmenté… Le sang de Juliet se glaça dans ses veines, priant pour que son mauvais pressentiment n'ait pas de fondement.

— Eh bien, je pense que je vais le regretter, la défia Andrea après avoir rejeté sa longue chevelure dans son dos, prête à en découdre. Tu ne me fais pas peur, Maisie, j'ai toujours été meilleure que toi et tu le sais.

— Mais tu es seule. Tu ne peux pas compter sur ce niais de Scorpius ou ton petit ami teigneux. Je suppose que tu as entendu parler de mon frère, le meilleur duelliste de l'école ? Tu connais le nombre de personnes qu'il a envoyé à l'infirmerie depuis qu'il est ici ?

Un éclair d'angoisse traversa les prunelles d'Andrea. Elle jeta un coup d'oeil rapide à Cameron qui n'avait toujours esquissé aucun geste pour désarçonner sa baguette.

— Qui parlait de lâcheté ? rétorqua Andrea.
Bloclang ! J'espère que tu maîtrises déjà les informulés, rit Maisie, satisfaite de son petit manège.

Andrea paniqua. Elle recula de quelques pas, sa baguette magique toujours levée devant elle même si Juliet la voyait trembloter. Pourtant, un éclair de lumière traversa le couloir. La baguette de Maisie sauta de ses mains pour tomber une bonne dizaine de mètres plus loin, hors d'atteinte de sa propriétaire. Maisie se tourna alors vers son frère, tout à coup inquiète et sur les nerfs à l'idée d'avoir sous-estimé son adversaire.

— Cameron ! ALLEZ ! brailla-t-elle dans sa direction.

Sous les yeux horrifiés de Juliet, Cameron sortit sa baguette magique au moment même où Andrea envoyait un nouveau sortilège informulé, les sourcils froncés de concentration. Il lança un sortilège de protection qui para celui envoyé par Andrea. Puis il enchaîna par un Stupéfix informulé derrière les encouragements de sa soeur qui s'était postée derrière lui. Andrea ne flancha pas et lança à son tour un Protego juste à temps. Puis Juliet eut de plus en plus de mal à distinguer Maisie, et ensuite Cameron. Le décor changea alors du tout au tout et Juliet se retrouva dans la forêt interdite auprès d'une Andrea qui reprenait doucement ses esprits, assise contre un tronc d'arbre, la tête entre les mains.

Juliet regarda aux alentours. Il n'y avait pas aucun terrain à découvert ni même d'indications sur l'endroit où elle se trouvait, juste la lune qui étendait sa clarté douceâtre entre les feuilles des arbres au dessus de leurs têtes. Il n'y avait personne, pas une âme qui vive à cet endroit. Juliet aurait donné n'importe quoi pour avoir été réellement présente ce soir-là et aider Andrea. Elle s'accroupit près de sa soeur, se demandant si elle était amnésique ou non à ce stade. Puis elle se rendit compte avec atrocité qu'elle sanglotait. De profonds sanglots qui lui soulevaient la poitrine et saccadaient sa respiration. Juliet regarda une nouvelle fois autour d'elle, espérant à tord qu'une quelconque assistance - sorcier, centaure ou même des araignées géantes, lui vienne en aide.

— Andy… murmura Juliet, se sentant horriblement inefficace.

Tandis qu'elle essayait de toucher l'épaule de sa soeur dans un geste réconfortant mais complètement inutile dans cette situation, des bruits de pas résonnèrent entre les arbres derrière elles. Aussitôt, Juliet releva la tête. Les craquements de feuilles mortes sous les pieds de l'inconnu se rapprochèrent lentement, jusqu'à ce qu'ils ne contournent le tronc d'arbre contre lequel Andrea était campée. La jeune fille de Serpentard entendit enfin la présence et releva des yeux larmoyants sur la silhouette qui se baissa à ses côtés. Juliet n'en crut pas ses yeux. Elle se trouvait à quelques centimètres de sa mère, Darcy Adamson.

Si Juliet avait été marquée par la ressemblance frappante d'Albus avec son père à la garde de King's Cross, ce n'était rien à côté de celle entre Juliet et sa mère. Sous le choc, Juliet eut un mouvement de recul et s'écarta d'Andrea et de Darcy. Tout chez elle lui rappelait ses propres traits, ses propres expressions : de ses yeux noisette dans lesquels on pouvait lire comme dans un livre ouvert en passant ses lèvres pleines et ce sourire si distinctif. En revanche, si Juliet avait cet air sympathique qui lui valait des facilités avec les autres, Darcy semblait plus en recul, de cet air hautain et élégant qui l'aurait presque instantanément rendue antipathique et insensible aux yeux de n'importe qui.

— Je suis désolée, ma belle Andrea… j'aurais préféré qu'on se rencontre dans d'autres circonstances.

Andrea avait ramené ses jambes contre elle et même si elle semblait tétanisée par la présence de sa mère, elle continuait de la fixer sans ciller. Darcy esquissa un geste vers elle mais sa fille repoussa sauvagement la main qu'elle lui tendait.

— Je suis vraiment désolée, pour tout. Ce que j'ai fait dans le passé, et ce que je m'apprête à faire aujourd'hui… Quoique tu aies entendu tout à l'heure, sache que je n'ai jamais rien voulu de tout ça.
Juliette avait raison, dit subitement Andrea en français.

Darcy inclina légèrement la tête, ses sourcils bien dessinés se fronçant d'incompréhension. Juliet serra les poings, elle n'avait même pas daigné apprendre quelques mots de français.

— Je me fiche de tes problèmes, tu aurais du être là pour nous, pour moi. Où étais-tu quand je pleurais tous les soirs dans mon lit ? Je t'ai écrit des dizaines de lettres que je ne pouvais pas envoyer, tu sais ? J'avais besoin de ma maman quand papa ne comprenait pas les terribles années que je vivais, quand Juliet se plaisait tellement ici qu'elle ne voyait pas que j'allais mal. Où étais-tu pendant toutes ces années ?

Des larmes s'étaient remises à couler sur les joues d'Andrea mais elle fixait toujours Darcy avec cet air déterminé et furieux. Les yeux de Darcy se firent plus brillants mais elle n'ajouta rien, se contentant de regarder sa fille.

— Tu n'as jamais eu aucune considération pour nous, poursuivit Andrea d'une voix étranglée. Je t'ai toujours accordé le bénéfice du doute mais après ce que j'ai entendu ce soir… J'ai toujours été fière d'avoir suivi tes traces, fière dès le premier jour à Poudlard quand le Choixpeau m'a envoyée à Serpentard… maintenant j'ai honte. Alors je n'ai pas besoin de tes excuses. On s'est débrouillé sans toi, nous n'avons plus besoin de toi maintenant. Fais ce que tu as à faire. Et va-t-en.

Andrea détacha son regard de celui de sa mère et se mit à fixer un point au loin, les lèvres étroitement serrées. Darcy ferma les yeux un instant et se releva lentement, époussetant sa longue robe de sorcier cintrée à la taille.

— Un jour, tu comprendras.

Darcy sortit sa baguette magique de sa poche et regarda l'objet avec un air impassible. La femme jeta un bref coup d'oeil à Andrea contre son tronc d'arbre, puis s'intéressa de nouveau à son arme. Un silence s'installa pendant lequel les seuls bruits environnants de la forêt interdite rompaient le calme tendu entre les deux sorcières.

— Tu ne devrais pas écouter ce que dit Aaron, il ne s'est jamais remis de la mort de ses parents et il… peu importe. Tous les choix que j'ai fait, les plus douloureux, je les ai faits pour vous. Moins vous en savez sur moi, sur d'où l'on vient, mieux vous vous en porterez. Crois-moi, Andrea, c'est pour ton bien.

Andrea releva la tête, méfiante. Juliet serra les poings, sachant d'avance ce qui allait se produire sous ses yeux. Les larmes lui montaient aux yeux sans qu'elle puisse les contrôler.

— Je t'aime Andrea, je m'en voudrais à vie s'il t'arrivait quelque chose par ma faute. Je sais que tu as un bon instinct, prends soin de ta soeur, s'il-te-plaît… elle va en avoir besoin.

Le corps entier de Juliet fut parcouru de frissons incontrôlables et désagréables pendant que Darcy s'était de nouveau accroupie auprès d'Andrea. Puis elle leva sa baguette magique vers sa fille et murmura :

— Tu ne dois pas te rappeler de moi… je suis désolée. Oubliettes.

Pour la troisième fois de la soirée, le décor de la forêt interdite devint vaporeux et incertain. Cependant, Juliet eut tout juste le temps de remarquer qu'auprès d'une Andrea amnésique, la silhouette de Darcy Adamson avait disparu. A la place, un oiseau prenait son envol dans les contours flous des souvenirs d'Andrea. Mais Juliet n'eut pas le temps de distinguer quoi que ce soit de plus qu'un hibou. De retour de pied ferme dans le bureau de Mme Kerjean, l'une des enseignantes à Beauxbâtons, Juliet se retrouva alors en face à face avec sa soeur, dans le silence le plus complet. Andrea la regardait avec appréhension, la respiration bloquée.

— Pourquoi, Andrea, pourquoi tu m'as montré ça ?

Elle lui avait posé cette question d'un ton parfaitement calme et maîtrisé. Cependant, à l'intérieur, elle se sentait davantage bouillonnante de rage et étouffée par l'injustice à mesure que les secondes s'écoulaient.

— Tu méritais de voir ce que j'avais vu, hésita-t-elle en se triturant nerveusement les mains.
— Oh, c'est ce que tu penses ? Vraiment ? s'emporta Juliet en haussant la voix. Je méritais de voir cette folle t'effacer la mémoire ? De voir le mec que j'aime se battre contre toi le même soir ? Dis-moi plutôt la vérité, tu n'avais pas envie d'être la seule à porter ce fardeau sur tes épaules. Je te reconnais bien là. Typique Andrea…
— Tu as raison, je n'avais pas envie d'être la seule à supporter ça ! répliqua Andrea. Mais écoute-moi, je t'en prie. Ca fait deux semaines que je ne sais pas quoi faire, personne ne pouvait comprendre ma situation… Je suis perdue, Juliet ! Je pensais qu'on pourrait affronter ça ensemble !

Dans un geste empli de fureur, Juliet envoya un flacon d'encre s'écraser au sol qui se répandit en formant une énorme tâche noire sur la surface immaculée du marbre blanc.

— Tu aurais pu simplement m'en parler… pas me montrer ces choses. Maintenant j'ai juste envie de tout plaquer. Je ne peux pas croire que tu aies été aussi égoïste Andrea.
— Qu'est-ce-que tu aurais fait à ma place, hein ? Ne fais pas comme si tu étais la victime dans l'histoire. Ma propre mère a effacé ma mémoire. Tu as toujours tes souvenirs toi, tu n'as pas ce trou béant en toi qui te fait te demander qui tu es tous les jours. C'est comme si je ne savais plus qui j'étais, as-tu seulement la moindre idée de comment je me sens, tous les jours ? Alors je suis désolée si je brise ta petite vie parfaite. Si le seul fait que ton copain ne soit pas aussi irréprochable que tu le pensais est la seule chose qui te dérange alors oui, je regrette de t'avoir montré mes souvenirs. Tu es la personne égoïste dans ce bureau.

Juliet soupira lourdement. Elle n'en croyait pas ses yeux. Bien sûr qu'elle était dégoûtée et horrifiée par les agissements de Darcy, mais elles ne pouvaient pas rester les bras croisés sans rien faire. Fiona Dixon avait été accusée à tort d'une agression qu'elle n'avait jamais commise et surtout, une sorcière dangereuse était en liberté. Terriblement inquiète à l'idée que Darcy ait pu aller et venir à sa guise dans le château, Juliet se sentit prise de vertiges. La première des choses à faire était de la dénoncer. Et vite.

— Peu importe ce qu'on en pense, tu as raison, maintenant nous devons agir ensemble. On doit en parler immédiatement à papa. Il doit savoir ce qui s'est réellement passé lui aussi.
— Non. On ne peut pas lui faire ça, je suis formelle, l'interrompit Andrea en secouant la tête de droite à gauche. Il serait anéanti s'il apprenait qui elle était, ce qu'elle a fait…
— Andrea ! Tu es tombée sur la tête ou quoi ? Il mérite de savoir ce qui t'est arrivé ! Il mérite de savoir que… euh… cette femme est de retour et qu'elle trafique quelque chose de pas net avec Lloyd ! Tu l'as vue, tu l'as entendue, on ne peut pas rester les bras croisés à attendre qu'un autre accident arrive !
— Quelle preuve nous avons, Juliet ? lui demanda tristement Andrea. Juste des souvenirs pas très nets qu'on prendrait facilement pour des souvenirs falsifiés…
— Je te crois, papa te ferait confiance aussi ! Il ferait n'importe quoi pour toi, pour nous. Je le sais.

Andrea détourna le regard de sa soeur, ce qui renforça le sentiment d'injustice qu'elle ressentait au plus profond d'elle-même. Pour la Gryffondor, il était clair qu'elles devaient mettre la situation au clair et ne rien garder pour elles-mêmes. Elles avaient maintenant la preuve que Darcy Adamson était liée aux projets de Lloyd et que cette dernière courrait toujours dans la nature, faisant accuser une élève de l'école pour un crime qu'elle n'avait pas commis. Cependant, quand Juliet essaya de replacer les éléments de la soirée dans leur contexte, elle se retrouva dans une impasse : que s'était-il produit après le duel entre Cameron et Andrea jusqu'au moment où Darcy lui avait effacé la mémoire dans la forêt interdite ?

Avec horreur, elle s'imagina Cameron et Maisie agissant de paire pour amener Andrea à Darcy. Or, ce n'était pas possible puisque Andrea avait également croisé Rose ce soir-là. L'esprit plus engourdi que jamais, Juliet sentit une migraine puissante et inévitable arriver et elle se plaqua une main sur son front brûlant en espérant que cela puisse l'aider. Elle daigna jeter un coup d'oeil furieux à sa soeur quand elle la remarqua en train de remettre son souvenir dans son petit flacon sans faire un bruit. Elle pleurait à chaudes larmes.

— Ça va aller, Andy, la rassura Juliet en allant la prendre dans ses bras. Ne t'inquiète pas, on va trouver une solution.
— Je n'en suis pas si sûre, tu sais… Je regrette tellement d'avoir participé à ce programme, je suis fatiguée, Juliet, réellement fatiguée. Physiquement, mentalement… Si je pouvais rester dans mon lit pour les six prochains mois à venir, je le ferais. Son visage me hante…

Andrea se blottit un peu plus contre sa soeur qui lui frottait patiemment le dos. Pendant longtemps, Juliet avait considéré Andrea comme sa grande soeur, comme étant la plus mature des deux. Petite, on disait d'Andrea qu'elle était la plus sage, la plus réfléchie, celle qui aspirait déjà à une vie d'adulte quand elle apprenait tout juste à lire. C'était Andrea qui la réprimandait à l'idée d'être trop enfantine et trop spontanée… Et dès à présent, Juliet sut qu'elle devait être assez forte pour elle deux, elle devait l'être pour sa soeur qui perdait dangereusement pied.


— Les réglementations ont changé en Illinois ! s'exclama Daphné Greengrass, sur le seuil de la porte. Je vous ai envoyé un hibou la semaine dernière, on ne peut tout simplement pas exporter du ventricule de dragon dans tous les Etats-Unis… C'est régulé différemment dans chaque état, ce n'est pas si compliqué à comprendre…

Fixant un point au plafond, Cameron s'ennuyait. Aujourd'hui, il avait accompagné sa mère au ministère de la Magie pour des « broutilles » qui s'étaient rapidement transformées en affaire d'état et il s'était retrouvé dans un coin de l'open space dédié à l'Organisation Internationale du Commerce Magique, se sentant de trop dans un domaine qui lui était complètement inconnu. Il avait donc passé son après-midi à détailler les sorciers qui travaillaient dans ce département, des personnes trop occupées pour l'avoir même remarqué en passant par les employés qui s'arrachaient les cheveux sur dossiers litigieux. Près du coin de la pièce où il attendait patiemment, une sorcière âgée du nom de Petra Child n'avait cessé de lui proposer collations en remarquant qu'il s'était mis à gribouiller sur un papier officiel du ministère.

— Je suis désolée, Cameron, je pensais qu'on aurait plus de temps pour nous deux aujourd'hui, s'excusa Daphné en entrant enfin dans la pièce, son chignon tiré aux quatre épingles désormais défait.
— Pas grave.
— Il me reste quelques détails à régler avec les Transports Magiques, à l'étage du dessous. Une heure maximum.

Daphné se mit à fouiller dans les papiers rangés et organisés dans sa mallette, une ride de concentration au front. Cela faisait un an que Cameron ne l'avait pas vue, passant l'été chez son père, et il n'avait pu s'empêcher de remarquer qu'elle n'avait pas changé. Daphné était belle, de cette beauté qui ne ternissait pas avec l'âge mais qui s'affermissait avec le temps. Maisie lui ressemblait beaucoup, de ses traits fins à sa carrure fine et élancée, cependant Cameron n'arrivait pas à lui trouver cette même élégance qui lui était caractéristique.

A ses débuts professionnels, Daphné Greengrass avait fait plusieurs stages au Département de la Coopération Magique Internationale dans l'organisation internationale du commerce magique jusqu'à ce qu'elle ne rencontre Aaron Lloyd et qu'ils ne se mettent à se fréquenter. Alors quand elle était tombée enceinte de Cameron, Daphné avait mis sa carrière professionnelle de côté pour se consacrer à ses enfants. Elle avait pu ensuite reprendre le chemin du ministère de la magie quand Maisie était entrée à son tour à Poudlard et que le rapport ne se dégrade entre elle et son mari. Ils avaient fini par divorcer rapidement et Daphné en avait profité pour changer d'air en s'expatriant aux Etats-Unis. Là-bas, elle avait été engagée auprès des Relations Internationales Commerciales au sein du Ministère Américain de l'Est.

Depuis le divorce de leurs parents, Cameron et Maisie avaient rendu visite à leur mère une fois par an jusqu'à ce que Maisie décide qu'elle ne voulait plus faire l'aller-retour entre ses deux parents. C'était un sujet que Cameron hésitait à aborder avec sa soeur. Maisie s'était toujours moins bien entendue que lui avec leur mère. Le jour où une énième dispute avait éclaté entre Maisie et Daphné, trois ans plus tôt, c'était Cameron qui s'était retrouvé pris entre deux eaux : d'un côté sa soeur qui voulait qu'il l'accompagne au prochain portoloin pour rentrer en Angleterre, et de l'autre sa mère qui vivait très mal les disputes avec sa fille. Lorsqu'il faisait allusion à Maisie, Cameron remarquait instantanément cette tristesse passer sur son visage.

Au fond, Cameron savait pertinemment que la situation était pesante de chaque côté. Malgré ce qu'elle pouvait laisser penser, Maisie avait été tout aussi touchée par la séparation de leurs parents. Mais au contraire de lui, elle s'était décidée à rejeter la faute sur sa mère : pour ne pas avoir fait perdurer leur mariage, et ensuite pour avoir fui le pays. Cameron était persuadé qu'il y avait bien plus que cette envie de fuir l'Angleterre, mais Maisie s'était toujours refusée à le voir de son côté, et quelque part, il savait que c'était la raison pour laquelle sa soeur était aussi proche d'Aaron.

— … et nous irons dîner ensuite. Pourrais-tu amener ce document au Bureau International des lois ? Tu me rendrais un grand service, il y a toujours énormément de passage là-bas et je suis déjà en retard…

Cameron acquiesça lentement et Daphné lui mit un long parchemin entre les mains avant de l'embrasser sur le front. Puis elle lui décocha un sourire bienveillant et couru dans la direction des ascenseurs derrière deux sorciers en pleine discussion. Cameron baissa les yeux sur le morceau de parchemin qu'il devait déposer à un endroit qu'il ne connaissait même pas.

— Besoin d'aide, mon garçon ? lui demanda Petra Child de son bureau, l'ombre d'un sourire aux lèvres.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme s'était retrouvé à faire la queue derrière une file d'attente qui n'en finissait pas. Le regard perdu sur les quelques personnes qui passaient à ses côtés, Cameron se sentait définitivement bien étranger au lieu. Il avait toujours pensé que les lois magiques étaient établies dans un cadre terne et insipide, et de ce qu'il en voyait, il ne s'était pas trompé. La sorcière à qui il attendait impatiemment de donner son document n'avait pas la moindre expression sur son visage et sortait les mêmes phrases à chaque personne qui se présentait face à elle. « Votre demande est incomplète, veuillez la remplir correctement et revenez plus tard », « le bureau international des lois ne s'occupe pas des litiges nationaux, rendez-vous au niveau 1 ».

— Tu as vu les nouvelles ? murmurait l'homme devant lui. George Weasley aurait quelques problèmes avec sa filiale scandinave… nous n'avons pas encore de nouvelles officielles mais les chiffres ne sont pas bons…
— Je vous l'avais dit, à vous tous ! s'exclama son collègue. On ne rit pas de la même façon partout ! La clé sera bientôt sous la porte, dix Mornilles là-dessus. Je suis ruiné.

Quand Cameron eut enfin l'occasion d'apporter le document à la sorcière ennuyée, elle se contenta d'un vague « merci » avant d'appeler la personne suivante. Ébahi par le manque total de réaction de cette femme, il lui jeta un dernier regard pour s'assurer qu'elle était bel et bien réelle, marchant d'un pas tranquille le long du couloir menant au quartier de l'Organisation du Commerce. Sans regarder où il allait, il fonça droit dans quelqu'un. Une dizaine de dossiers se retrouva sur le sol avec des parchemins volants dans tous les sens. La jeune femme aux airs débordés s'abaissa immédiatement pour les ramasser en l'insultant d'une voix inaudible.

— Je suis désolé… marmonna Cameron en s'empressant de l'aider.

Cameron rassembla les quelques papiers que la sorcière n'avait pas réunis puis il les lui tendit, prêt à décamper du couloir sombre. Pourtant, quand elle se releva, il eut le temps de la voir changer d'expression du tout au tout : au départ clairement agacée, puis un éclair d'incompréhension traversa son visage anguleux lorsqu'elle le regarda en face et enfin, son regard s'illumina.

— Cameron Lloyd ? demanda-t-elle d'une voix fluette.
— Comment connaissez-vous mon nom ? — Je m'appelle Poppy Robards, Bureau des Aurors, se présenta-t-elle succinctement en lui serrant la main. J'aurais quelques questions pour vous, ce ne sera pas long. Oh… ne vous inquiétez pas, vous n'êtes pas en état d'arrestation !

Plus surpris qu'autre chose, le jeune homme jeta un coup d'oeil à sa montre et réalisa qu'il avait encore trois quarts d'heure à tuer avant que sa mère ne revienne le chercher. Alors piqué par la curiosité, Cameron suivit la jeune femme dans le dédale qu'était le niveau 6 du département de la coopération magique internationale. Se demandant si ce n'était pas un piège et qu'on allait effectivement le coincer pour ses activités pas très nettes à Poudlard, Cameron se fit beaucoup moins serein lorsqu'ils arrivèrent au Bureau des Aurors. Il jeta un coup d'oeil aux cheveux châtain soyeux de Poppy Robards qui marchait devant elle en lui montrant les différents services de l'étage, débattant de l'idée de s'enfuir à la première occasion.

Enfin, ils arrivèrent dans un bureau exigu décoré avec de nombreuses photos qui donnaient un air vivant à la pièce. Robards lui proposa la chaise en face du bureau et elle alla s'asseoir en face de lui, coudes sur la surface de la table, apparemment très intéressée par sa personne.

— Alors alors… fit-elle au bout d'une minute de silence. Nous avons minutieusement étudié votre dossier et…
— Attendez une minute, de quel dossier vous parlez ? la coupa-t-il, légèrement paniqué. Je n'ai jamais candidaté ici ! Je n'ai jamais voulu…
— Ah ah ! s'exclama Poppy en pointant son index vers lui. Il est bien là le problème. Pourquoi n'avez vous pas posé de candidature au bureau des Aurors ? Vous êtes en septième année, dans quelques mois, vous aurez vos ASPICs en poche et pourtant, toujours aucune trace de projet professionnel ! Nullepart !

Cameron n'en revenait pas. Complètement halluciné, il ne comprenait pas où elle voulait en venir et surtout, comment elle avait entendu parler de son existence ? Il recula légèrement sur son siège et se prit une main dans l'autre, mal à l'aise. Néanmoins, Poppy Robards paraissait tout à fait sérieuse et enjouée. Elle lui inspirait même confiance avec ses grands yeux chocolat.

— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il prudemment.
— Vous n'êtes sans doute pas au courant, mais notre bureau a énormément de mal à trouver des de bons éléments… alors nous nous octroyons le droit d'aller jeter un oeil à Poudlard et… de ce que j'en vois, vous avez le profil idéal pour rejoindre nos rangs, vous excellez dans les défenses, la métamorphose, les potions… L'idée ne vous a jamais traversé l'esprit ?
— Euh… non, pas du tout.

Robards frappa la paume de sa main sur le bureau, l'air exaspérée. Puis elle se leva et attacha rapidement ses cheveux.

— Nous avons un problème depuis quelques années, lui confia-t-elle d'un ton patient. Un problème que tout le monde refuse de voir ici. Histoire de conflit intergénérationnel, pour être honnête avec toi… Mais depuis que je suis ici, j'ai vu des dizaines de profils à Poudlard nous filer entre les doigts et tout ça pour quelle raison ? Je te le donne dans le mille, Cameron. Les maisons à Poudlard. L'idée de devenir un Auror ne t'a jamais traversé l'esprit parce que tu viens de Serpentard. Et dans la mentalité de la société, un Serpentard ne devient pas Auror. 79% de nos recrues sont des Gryffondor et entre nous, on ne peut pas vraiment dire que ce sont tous des flèches. Seulement ce sont les seuls à se proposer pour la formation. Les autres maisons se sentent à l'écart parce que cette fonction est connotée Gryffondor. Une belle connerie si tu veux mon avis. Tu veux quelque chose à boire ?

Cameron déclina poliment la proposition, décidément de plus en plus étranger à toute cette organisation ministérielle. Poppy Robards sortit sa baguette de sa robe et jeta un sort vers le coin de la pièce. Aussitôt, un café se mit à chauffer pendant qu'elle contournait le bureau. Elle planta son regard dans le sien, sans ciller.

— On a besoin de sorciers comme toi, Cameron.
— Sans vouloir vous contredire, je pense que vous faites erreur. Je ne suis pas le genre de personne que vous recherchez… je… j'ai quelques difficultés à travailler avec les autres et surtout… je n'ai aucune ambition à sauver le monde. Enfin, je veux dire… il faut avoir certaines valeurs, n'est-ce-pas ? Je ne les ai pas.

Poppy soupira et donna un petit coup de baguette vers la porte qui se claqua d'un coup sec.

— Crois-tu vraiment que tous les Aurors ont pour vocation d'éradiquer le Mal ? Eh bien ce n'est pas mon cas. Je n'ai que vingt-trois ans et Mr. Potter m'a chargée du recrutement face à une dizaine de candidats avec de l'expérience. Tous mes collègues pensent que je suis ici à cause de mon père. C'est faux. Il n'y a rien de mieux que l'adrénaline, l'action et ce sentiment de… puissance. J'aime mon boulot parce qu'il me fait me sentir bien dans ma peau. Rien d'autre. Nous recherchons des sorciers capables de protéger la population à leurs risques, c'est vrai. Mais nous recherchons avant tout des sorciers capables de le faire. Et ce n'est pas donné à tout le monde.

Cameron déglutit difficilement devant le regard intense et déterminé de Poppy Robards. Il ne s'était jamais posé la question de se lancer dans une telle carrière. Son but, et depuis longtemps, avait été de quitter définitivement le pays et s'éloigner de l'influence néfaste de sa famille. Ces deux dernières années, les rendez-vous pédagogiques avec ses professeurs de Poudlard avaient été un réel problème pour lui. On l'interrogeait sur son parcours futur et ses possibilités d'emploi dans le monde sorcier mais jamais on ne lui avait suggéré l'idée de devenir Auror. Encore maintenant, cette perspective lui paraissait complètement saugrenue et si quelqu'un d'autre que Robards lui aurait suggéré l'idée, il aurait probablement pensé à une blague.

— Promets-moi juste que tu y penseras, lui dit-elle enfin après être allée chercher son café. Rien ne vaut le risque et l'adrénaline qui va avec, crois-moi… c'est enivrant.

Cameron médita ses paroles en se levant pour rejoindre sa mère. Il s'arrêta sur le seuil du bureau de Poppy, une question lui trottant en tête. Elle l'étudiait attentivement, ses mains entourant son mug de café fumant.

— Dans quelle maison étiez-vous, à Poudlard ?
— Est-ce-que cela importe, maintenant ? lui répondit-elle avec un clin d'oeil.

Cameron sourit à son tour et quitta finalement le bureau, la tête remplie de nouvelles aspirations.


— Tu ne peux pas sérieusement réfléchir à cette offre, Cameron.

Daphné et lui venaient tout juste de quitter le ministère de la Magie et prévoyaient de rentrer à pied dans le petit appartement que sa mère occupait lors de ses voyages occasionnels à Londres. Cette année, ils avaient fêté Noël tous les deux sans même rendre visite aux autres membres de la famille. Se balader dans la ville scintillante grâce aux guirlandes électriques était un loisir dont Cameron ne se lasserait jamais. Cette période de l'année signifiait qu'il n'avait pas à retourner chez son père pour les vacances, dans cette maison morne et vide qu'il avait appris à détester au fil des années. A la place, il passait le seul moment de l'année où il pouvait la voir avec sa mère et presque rien ne le rendait plus heureux, à l'exception peut-être de ses réactions parfois Sang-Puristes qui l'agaçaient au plus profond de lui-même.

— Maman. Je n'ai rien signé, je te rapporte seulement ce dont on a parlé… lui expliqua patiemment Cameron qui faisait tout pour rester calme.
— Et je te dis simplement de faire attention, le Bureau des Aurors est rempli d'incapables qui ne connaissent pas leur métier, répliqua Daphné alors qu'ils traversaient un passage piéton. Tu as lu la Gazette du Sorcier récemment ? Je n'ai pas besoin de te répéter ce que tu sais déjà à propos du cafouillage la semaine dernière… un mort dans une mission de routine ! Et puis ces arrestations intempestives, c'est du grand n'importe quoi. Il serait temps que Potter délègue, il a été au poste trop longtemps.

Cameron soupira. La discussion serait impossible à ce sujet avec elle. Daphné était bien trop coincée dans ses retranchements pour être objective alors mécontent, Cameron enfonça ses mains dans les poches de sa veste et ne chercha pas à approfondir la question. Pourtant, alors qu'ils passaient devant un grand magasin qui l'appelait à tourner la tête dans la direction de sa mère tant l'odeur de biscuits était alléchante, il se rendit compte qu'elle l'observait de ses yeux bleus soucieux. Aussitôt agacé, il détourna la tête. Il reconnaissait ce regard, celui de sa mère quand il était encore enfant et qu'elle s'inquiétait de tout et de rien pour lui. Seulement maintenant, il avait grandi, il la dépassait même depuis trois ou quatre ans, et on venait de lui suggérer qu'il avait le potentiel pour être auror. Il était loin d'être un enfant.

— Quoi ? aboya-t-il, de mauvaise humeur.
— Je ne sais pas, quelque chose de différent, dit-elle doucement. Tu vas déjà quitter Poudlard… j'ai l'impression d'avoir tout manqué et pourtant tu es si indépendant. Je n'arrive pas à croire que tu penses réellement à intégrer le Bureau des Aurors…
— Je n'y pense pas du tout !
— Bien sûr que si, je te connais.

Ils traversèrent de nouveau la rue, dans un silence interrompu par les klaxons de voitures, la boutique de musique vintage du coin et les rumeurs de la ville. La moue d'inquiétude sur le visage de Daphné ne disparaissait pas.

— Je ne suis pas celui dont tu devrais te soucier, maman.

Cameron n'avait pas pu s'empêcher d'adopter de ton de reproche mais ses paroles avaient dépassé ses pensées. Faisant attention à ne pas se faire bousculer par les moldus trop pressés pour regarder autour d'eux, il n'eut pas besoin de regarder Daphné pour comprendre que son visage s'était assombri. Au fond, elle savait ce qu'il lui reprochait depuis quelques années. Si Daphné s'était accrochée à Maisie comme elle s'était accrochée à lui, ils seraient tous les trois, lui Maisie et leur mère, à l'heure actuelle et non pas éclatés comme ils l'étaient aujourd'hui. Maintenant, il était trop tard. Maisie avait commis l'irréparable et elle était enfoncée dans les ennuis jusqu'au cou.

— Ton père maîtrise la situation, comme toujours, murmura enfin Daphné plus pour elle-même que pour lui.

La nuit était définitivement tombée désormais, l'air se faisant plus frais et piquant. A une centaine de mètres de l'immeuble où ils habitaient, Daphné le prit par le bras et se blottit contre son fils. Cameron se détendit légèrement. Les non-dits gênants à propos de son père et de Maisie étaient quotidiens et s'il désapprouvait le fait qu'elle ait abandonné tout espoir pour Maisie, il préférait ne pas parler de sa soeur avec elle. Lorsqu'il était avec sa mère, il préférait en profiter, ce qui était devenu rare récemment avec le renvoi de Maisie et les événements récents à Poudlard.

Tandis qu'ils arrivèrent dans leur quartier tranquille bordé par un parc, Cameron remarqua aussitôt deux silhouettes près de la porte menant à leur immeuble. Dans la pénombre, les deux silhouettes lui paraissaient étrangement familières. Alors quand ils se furent suffisamment approchés, la surprise lui fit lâcher une exclamation sans pouvoir la retenir :

— Juliet ?

A l'appel de son nom, la brunette se retourna. Elle portait un sac à dos, une énorme écharpe et un bonnet qui la faisaient presque disparaître derrière ses accessoires. A ses côtés, James Potter était nonchalamment adossé à la rambarde de l'escalier extérieur, observant d'un oeil suspicieux l'échange qui se produisait sous ses yeux, le nez enfoncé dans le col de son manteau. Presque aussi surpris que par l'annonce de Poppy Robards plus tôt dans la journée, Cameron hésita à se pincer lui-même pour vérifier que ceci était bien réel.

— Tu les connais ? Qui sont-ils ? lui demanda Daphné, inquiète quand ils rejoignirent les deux amis.
— Hmm… c'est Juliet… hésita Cameron.
— Sa petite amie, précisa-t-elle en fixant Cameron droit dans les yeux.

Daphné émit un « oh ! » stupéfait avant de se tourner vers Cameron, un éclat de vive curiosité dans le regard. Pourtant, ce dernier n'accorda aucune attention à sa mère. Comment avaient-ils trouvé l'endroit où ils vivaient et surtout, pourquoi Juliet était elle ici alors qu'elle était supposée passer ses vacances en France ?

— Tu vas bien ?
— Je suis partie de chez moi après Noël, longue histoire, dit-elle simplement en faisant un geste vague englobant à la fois James et sa propre personne.
— Et qui es-tu ? demanda alors Daphné à James.

Surpris, James Potter mit quelques secondes à réaliser qu'on parlait de lui. Puis il se redressa comme s'il venait de se faire piquer et un sourire étira les commissures de ses lèvres.

— Je ne suis personne, vraiment… Je vais faire un tour, d'accord ? dit-il à l'intention de Juliet.

Et il s'en alla, le pas léger, sous le regard des trois autres.

— Je suis désolée de venir ici, hésita Juliet, mais nous devons parler.