— Andrea, aide-moi !
— Je ne peux pas… répondit l'interpellée entre deux fous rires.

Juliet sautillait sur place, essayant vainement de se débarrasser des toiles d'araignée dans lesquelles elle s'était empêtrée. Elles étaient toutes les deux dans le grenier de la maison, une pièce remplie de cartons d'où s'échappaient parfois un Doxy perdu et aventureux. Andrea se tenait les côtes en regardant sa soeur essayer de se débarrasser des nombreuses toiles.

— Il y a bien longtemps que je n'avais pas ri autant, lui dit-elle dix minutes plus tard, un grand sourire aux lèvres.

Juliet lui lança un regard noir et prit une boite de décorations de Noël dans ses bras, la raison pour laquelle elles étaient venues. Elle prit une moue vexée et descendit l'échelle pour redescendre dans la maison habitée. Au fond, elle ne lui en voulait pas, voir Andrea sourire était quelque chose de rassurant compte tenu des épreuves qu'elle traversait.

— Alors que s'est-il passé avec Leighton ? lui demanda Juliet. Il était supposé venir ici la semaine prochaine, pas vrai ?
— Oui, il était supposé venir.
— Vous êtes toujours ensemble ? insista-t-elle.

Une boîte de décorations tomba sur le sol et Juliet se retourna sur Andrea qui la dévisageait.

— Arrête avec ta fausse sympathie, je sais que tu le hais, lâcha-t-elle brutalement. Je suis persuadée que tu serais heureuse d'apprendre que c'était lui qui m'avait agressée. Mais non, Juliette, tu vas devoir t'y faire. On est pas prêt de se quitter.

Juliet haussa les épaules devant les ailes frémissantes du nez d'Andrea. Puis cette dernière lui lança un dernier regard énervé avant de la bousculer pour passer devant elle. Néanmoins, Juliet la suivit dans le salon où le grand sapin attendait d'être décoré.

Les deux soeurs l'avaient toujours décoré ensemble et c'était devenu comme une tradition de le faire tous les ans à leur retour de Poudlard. Avec un sourire mélancolique, Juliet s'accroupit près de la boîte et en retira la boule de Noël qu'elle préférait. Elle était rouge avec des flocons peints à la main. Ce n'était pas la plus jolie mais elle l'affectionnait tout particulièrement : son père lui avait offert alors qu'elle avait eu un coup de coeur pour elle dans un petit magasin, il y a une dizaine d'années. Depuis ce moment, elle avait toujours été la première décoration qu'elle accrochait au sapin.

De son côté, Andrea essayait tant bien que mal de mettre des guirlandes scintillantes tout autour de l'arbre. Remarquant que sa soeur était en difficulté, Juliet accourut pour l'aider. Depuis leur infraction à Beauxbâtons, Andrea l'avait convaincue de ne rien dire à personne des souvenirs qu'elle avait retrouvé. Juliet désapprouvait avec vigueur son choix mais elle avait accepté de lui laisser quelques jours pour prendre une décision. Une décision qui se faisait attendre et que Juliet avait beaucoup de mal à tenir sous silence.

Juliet! What a nice surprise to see you! s'exclama une voix stridente avec un fort accent français. Comment vas-tu ? Je vois que tu as enfin retrouvé ta petite soeur…

Andrea détourna automatiquement le regard pour s'intéresser à une guirlande. Pendant un court instant, Juliet eut envie de sermonner Andrea pour se faire écraser par leur cousine avant qu'elle ne se mette à réfléchir et qu'elle ne se rende compte qu'elle ne savait rien de leur vie à Beauxbâtons. Pourtant, quand Valentine débarqua de son port altier et de son éternel chignon sophistiqué, elle sut qu'elles n'allaient pas ressortir de cette rencontre sans encombre.

— Personne ne t'a invité ici, Valentine, lâcha Juliet en la regardant droit dans les yeux.
— Oncle Charles m'a proposé de passer ! Maman avait besoin d'écailles de dragon, lança innocemment Valentine en faisant un geste aérien de sa main. Mais tu n'as pas répondu à ma question, Juliette ! Comment vas-tu ? Comment vis-tu le rejet ?
— Ne l'écoute pas, fit Andrea qui n'osait toujours pas regarder dans leur direction.

Mais Juliet s'arrêta et se retourna lentement pour se retrouver face à Valentine, qui devait bien la dépasser d'une bonne tête. Avait-elle encore pris quelques centimètres depuis l'été ?

— Qu'est-ce-que tu viens de dire ?

Andrea agrippa le poignet de Juliet pour la tirer en arrière.

— Andrea ? De quoi elle parle ? insista Juliet alors que sa cousine les observait tour à tour en semblant se délecter de la situation.
— Papa a voulu que tu reviennes en France la semaine dernière mais à moins d'un cas de force majeure, tu ne peux pas changer d'école…
— Mais ce n'est pas tout ! ajouta Valentine en levant son index.

Bouche bée, Juliet attendit qu'Andrea daigne lui donner une réponse.

— Tu n'as pas de résultats assez suffisants pour entrer à Beauxbâtons.
— En d'autres termes, tu es trop mauvaise pour acceptée nulle part ailleurs que dans ton école. Je ne sais pas ce que tu comptes faire, ma chère Juliette, susurra Valentine à voix basse, mais exclue Beauxbâtons de tes possibilités. Tu es peut être une reine à Poudlard, mais tu ne seras jamais rien ici. Je voulais juste mettre les choses au point.

Valentine sortit sa baguette magique dans un grand geste et la pointa droit sur Juliet avec un sourire espiègle. Juliet serrait très fort le manche de sa baguette magique dans sa poche. Elle désirait plus que tout la dégainer et lancer un maléfice à Valentine… Mais elle le paierait très cher. Alors elle tenta de reprendre son calme, se convainquant que sa revanche sur Maisie Lloyd valait toutes les vengeances sur les pestes dans leur genre.

— Oh… j'oubliais, tu as la trace, dans ton pays.
— Crois-tu vraiment que c'est ce qui va m'arrêter ? cracha-t-elle en s'avançant vers elle.
— Tu devrais.

La voix masculine trancha dans l'atmosphère tendue de la pièce. Juliet s'arrêta à mi-chemin de Valentine. Son père était devant la porte du salon et contemplait la scène, un air de réprobation au visage. Le regard de Valentine passait de son oncle à Juliet sans montrer aucune émotion.

— Valentine, rentre chez toi, dit-il calmement avant de se tourner vers Juliet. Prends le paquet pour ta mère dans la cuisine.

Valentine rangea sa baguette dans sa pochette et quitta la pièce sans dire un mot. Andrea, en retrait, fixait l'endroit où Valentine avait disparu quelques instants plus tôt.

— Ne me dis pas que tu aurais eu recours à la magie, réprimanda Charles Hardy en regardant sa fille.
— Elle l'aurait mérité, répliqua Juliet.
— Je sais, mais est-ce-qu'elle mérite le fait que tu ailles en justice ?

Juliet se tourna enfin vers lui. Il avait raison. C'était le plan de Valentine depuis le début : la pousser à bout et qu'elle se retrouve dans une très mauvaise position. Intérieurement, elle rageait. Elle la détestait un peu plus tous les jours. Avec un pincement au coeur, elle pensa à Andrea qui devait subir ses foudres tous les jours à Beauxbâtons.

— Attends au moins ton prochain anniversaire, lança-t-il, espiègle.

Pendant l'espace d'un instant, le regard plongé dans celui de son père, Juliet avait été sur le point de tout lui avouer… jusqu'à ce qu'Andrea ne l'implore à distance, de l'autre côté du salon. Alors Juliet ravala ce qu'elle avait sur le coeur et qui l'oppressait un peu plus chaque jour. Depuis qu'Andrea et elle étaient revenues de Beauxbâtons, il s'était montré très attentif et patient avec elle, ne mentionnant à aucun moment sa vie scolaire comme il avait l'habitude de le faire. Cela avait été encore plus difficile de respecter la promesse qu'elle avait faite à sa soeur.

Alors Juliet sourit timidement à son père et s'empressa de s'enfuir dans la cuisine. Valentine était déjà repartie, la laissant seule dans la pièce claire et astiquée qui avait constitué un refuge pour elle depuis plusieurs années. Préparer le dîner était toujours une bonne excuse pour échapper aux remarques de sa famille ou aux conversations dont elle se sentait exclue. Presque machinalement, la jeune sorcière sortit quelques plats des placards, une planche à découper et un grand couteau dont elle croisa son reflet dans la lame. Elle avait perdu toutes les traces de bronzage de son été et était maintenant plus pâle que jamais. Dans un profond soupir, Juliet s'arracha à sa contemplation, espérant sincèrement qu'Andrea sauterait le pas au plus vite.


La veille de Noël, emmitouflée dans un pyjama épais, Juliet poussa la porte de sa chambre et la referma avec mille précautions. Au même étage, son père et sa soeur devaient être dans les bras de Morphée depuis quelques temps, aussi descendit-elle les escaliers menant au rez-de-chaussée au ralenti afin de faire le moins de bruit possible. Cela faisait maintenant trois jours qu'elle attendait ce moment : parler à Albus. Depuis qu'elle s'était infiltrée dans les souvenirs d'Andrea, la jeune fille s'était immédiatement confiée à son ami, lui demandant s'il serait disponible la veille de Noël. Rose étant en vacances en Islande, Juliet avait du lutter pour ne pas l'alarmer malgré son irrépressible envie de tout lui raconter.

Alors en cette soirée tardive, Juliet s'était retrouvée dans le salon de sa maison, accroupie devant le feu de cheminée éteint, à attendre un appel qui n'arriverait peut-être jamais. Albus ne lui avait pas répondu mais elle savait qu'il fallait du temps au courrier d'arriver jusqu'en Angleterre et qu'à son tour, son meilleur ami lui réponde. Le jeu de l'attente arriva alors et Juliet observa la pièce plongée dans l'obscurité. Au fond se tenait le sapin croulant sous les décorations, qui apportait un peu de gaité à la pièce dépourvue de toute couleur. Puis soudain tout s'éclaira lorsque des flammes surgirent dans le foyer de la cheminée. Juliet bondit et se rapprocha un peu plus du visage d'Albus qui venait d'apparaître dans les braises.

— Hé, salut. Comment ça va ?
— Je peux être honnête ?

Albus acquiesça lentement, les sourcils froncés.

— Non, ça ne va pas du tout. J'ai découvert… Je… C'est ma mère qui a effacé la mémoire d'Andrea, Al. Elle était à Poudlard. Ma mère était à Poudlard. En fait, elle pourrait être là-bas à l'instant où je te parle, pour ce que je sache.

Les yeux verts d'Albus s'arrondirent sous le choc de la révélation. Il ne dit rien pendant de longues secondes, qui paraissaient être des heures, avant que Juliet ne se décide à lui raconter toute l'histoire, de son escapade dans le palais de Beauxbâtons aux souvenirs scabreux d'Andrea. Durant son récit, sa gorge s'était faite plus sèche et à mesure qu'elle avançait, les mots eurent de plus en plus de mal à sortir de sa bouche. Quand elle eut terminé, Juliet jeta un coup d'oeil derrière son épaule pour s'assurer que personne n'était descendu après l'avoir entendue.

— C'est le truc le plus fou que j'ai entendu depuis… oh, Merlin. Ta mère ne fait que me surprendre.
— Merci pour ta considération.
— On doit en parler. Dixon est innocente, les Lloyd sont clairement… liés à cette histoire.

— Ouais.

Le silence s'imposa entre les deux amis. Un silence qui n'était pas lourd, de ceux qu'on n'avait pas envie de briser. Juliet ramena ses jambes contre elle, les yeux perdus sur les braises. Albus ne cessait de gesticuler, comme mal à l'aise.

— Je ne sais pas quoi faire, Al, se confia alors Juliet, ses yeux commençant à lui picoter désagréablement. Andrea ne veut rien dire pour l'instant et je ne peux pas aller contre sa volonté, c'est à elle qu'on s'en est pris, tu comprends ? Et j'ai essayé d'écrire à Cameron… mais je n'y arrive pas. Je ne sais pas quoi lui dire, et je ne suis pas sûre qu'il puisse me dire quelque chose en retour…
— Écoute, les choses sont simples, déclara Albus, la voix ferme. Si Andrea n'en parle pas bientôt aux Aurors chargés de l'enquête, j'en parlerais directement à mon père. Nous ne sommes pas en très bons termes en ce moment mais crois-moi, je le ferais. J'en ai marre de tous ces faux semblants. Nous devons agir.
— Contre une femme dangereuse qui est dans la nature ?
— A commencer par Lloyd, lui répondit Al, implacable. Il la connaît, elle vient le voir directement dans son bureau à Poudlard… Comment fait-elle, d'abord ? Personne ne pourra passer à côté de ça, Juliet.

Juliet se détourna du foyer en se mordant l'intérieur des joues. S'ils dénonçaient Darcy Adamson, alors Lloyd serait interrogé, c'était certain. Pourtant, la jeune fille ne parvenait pas à se réjouir de cette nouvelle.

— Depuis combien de temps tu es au courant ? Je n'arrive pas à croire que vous en êtes toujours au point mort, lui reprocha Albus en changeant de position à nouveau. On aurait peut-être déjà retrouvé cette folle…
— Je ne crois pas qu'Andrea ait envie qu'on la retrouve, maugréa Juliet. Et honnêtement, je la comprends. Je ne tiens pas spécialement à la revoir.
— Eh bien… techniquement, tu ne l'as pas vraiment rencontrée, tu sais.

La bouche pâteuse, Juliet ne parvint pas à manifester son accord avec lui. Plus elle y pensait et plus Darcy la rebutait au plus haut point. La première fois qu'elle avait rencontré sa mère était dans un souvenir qui n'était même pas le sien et cela avait le don de la rendre folle. Comment pouvait-elle avoir ses gènes alors que sa propre mère était aux antipodes de toutes les valeurs qui lui étaient chères ?

— Tu vas bien, Juliet ? Enfin, je veux dire… tu tiens le coup ? s'assura Albus au bout d'un moment.

La jeune sorcière hocha la tête, faute de mieux. Puis elle s'assit en tailleur sous le regard scrutateur d'Albus.

— Si tu veux passer quelques jours ici, je ne serais pas contre, continua-t-il en désignant l'espace autour de lui.

Aussitôt, Juliet se réveilla de sa torpeur.

— Non, ne t'inquiète pas, s'empressa-t-elle de lui répondre, je vais rester avec Andrea le plus longtemps possible. Elle en a besoin, je crois… Albus, tu ne m'as toujours pas dit ce qui n'allait pas.
— Rien du tout. Comparé à toi et une mère criminelle, je vis comme dans un rêve éveillé.

Tout à coup, Albus tourna brusquement la tête pour finalement disparaître du foyer de la cheminée. Juliet se mit à genoux pour inspecter les braises, soucieuse. Puis il réapparut tout aussi subitement, les cheveux en pagaille.

— Fausse alerte, ce devait être James. Ou Lily… ils ont le même pas de troll. James est inquiet pour toi, d'ailleurs. Il n'arrête pas de me demander de tes nouvelles.
— Vraiment ? demanda Juliet, confuse.
— Tu devrais lui écrire, ça le calmera, bougonna-t-il avant de passer une main distraite dans ses cheveux. Tout comme Rose, c'est la troisième lettre qu'elle m'envoie depuis qu'elle est en Islande, elle se demande pourquoi tu ne lui réponds pas. Elle n'a pas encore compris que tu habites dans le Sud de la France, après six ans.

La remarque d'Albus eut le mérite d'apporter un sourire à la jeune fille.

— Je vais devoir y aller, j'entends du bruit, la prévint Albus. On peut s'appeler dans deux jours, si tu veux.

Juliet acquiesça, triste à l'idée que son ami ne la quitte déjà.

— Hé Juliet, joyeux Noël.
— Merci, joyeux Noël à toi aussi.

Albus lui lança un dernier sourire rassurant avant de disparaitre du foyer, pour de bon cette fois-ci. Pendant quelques instants, elle resta immobile en ressassant la conversation qu'elle avait eue avec lui. Juliet était entièrement d'accord avec lui : ils devaient parler à propos de Darcy. C'était donc lentement et la tête pleine d'interrogations que Juliet se leva pour aller se coucher, les membres engourdis, même si elle savait pertinemment qu'elle ne trouverait plus le sommeil. Dans la pénombre, elle s'étira alors, prenant tout son temps pour remonter à sa chambre. D'un oeil distrait, elle s'intéressa à l'extérieur, au delà de leur jardin et de la forêt qui le bordait. D'ici, on pouvait entendre le hululement des chouettes et le cri des loups.

Tandis que Juliet frissonnait de la tête aux pieds, se disant qu'il était temps d'aller se blottir dans son grand lit tiède et confortable, un éclat brillant lui attira l'oeil. Quand elle tourna la tête, elle trouva un grand cadeau de Noël au pied du sapin qui lui avait échappé au premier passage. Plissant les yeux suspicieusement, la curiosité prit le pas sur l'appel au réconfort de son lit et Juliet s'approcha du sapin de Noël pour observer le paquet suspect. Il n'y en avait qu'un, et il était énorme. Du bout du doigt, Juliet se lança à la recherche de la moindre étiquette indiquant la personne à qui il était adressé. Puis elle la trouva enfin et de nouveaux frissons lui parcoururent le corps.

Joyeux Noël, Juliet. Je sais que tu l'aimeras.

Juliet resta paralysée pendant quelques minutes, ses pensées s'entrechoquant tellement vite entre elles qu'elle ne parvenait pas à en retirer une cohérente. L'écriture lui disait quelque chose, elle l'avait déjà vue quelque part mais elle ne lui était pas aussi familière que celle de son père, d'Andrea ou bien celle de Rose. Un besoin irréfrénable de l'ouvrir apparut alors, mais ses mains s'arrêtèrent à mi-chemin jusqu'au paquet.

— Non, je ne peux pas faire ça, murmura-t-elle pour s'en dissuader.

Presque effrayée, Juliet se releva si vite qu'elle en eut le tournis. Elle fit demi-tour, la gorge serrée, les bras croisés sous sa poitrine. Ce cadeau ne pouvait pas venir de son père ni de sa soeur, ils s'offraient leurs cadeaux le matin de Noël. Il ne pouvait pas non plus venir de ses amis, elle les recevait en général le jour de Noël par courrier quand ils étaient légers. Parmi eux, il n'y avait que James qui aurait pu venir et elle doutait fortement du fait qu'il soit venu jusqu'ici pour repartir aussitôt. A moins qu'il n'ait pu s'agir de Cameron ? Mais il ne savait pas où elle habitait.

— Oh, je dois l'ouvrir, se dit-elle en retournant auprès du sapin de Noël.

De nouveau agenouillée auprès de l'énorme paquet rectangulaire, Juliet glissa un doigt entre deux plis de papier cadeau et en arracha presque le tout. Quand elle écarta l'emballage, ce fut comme si elle s'était pris un coup de massue sur la tête. Dans une boîte en bois parfaitement hermétique et recouverte de dorures sur les côtés, on voyait à travers une ouverture un manche de balai. Juliet ouvrit des yeux ronds et choqués : ce n'était pas n'importe quel balai, il s'agissait du nouveau Volwit de la Compagnie de la Comète, sorti en octobre et dont tout le monde ne cessait de vanter les mérites. Charles Hardy ne pouvait pas lui avoir fait ce cadeau. C'était impensable.

Et effectivement, cette nuit, Juliet ne dormit pas.


Le lendemain midi, jour de Noël, alors que Juliet, Andrea et leur père se rendaient chez leur tante Caroline pour le déjeuner, la Gryffondor essayait de faire taire la petite voix qu'elle entendait au plus profond d'elle et qui lui demandait d'interroger une nouvelle fois Charles pour s'assurer qu'il ne lui avait pas fait ce si beau cadeau au lieu des habituels ouvrages destinés à développer ses compétences magiques. Pourtant, son père n'avait fait que lui répondre par la négative, s'interrogeant lui aussi de l'identité de l'émetteur de ce cadeau empoisonné. Une fois n'est pas coutume, Andrea avait été une nouvelle fois silencieuse, le regard fuyant et ce n'était qu'une fois arrivés devant l'imposante maison des Beauregard qu'Andrea l'attira à l'écart de leur père.

— Et si… hésita-t-elle, une lueur angoissée dans ses prunelles. Et si c'était maman ?
— Tu es sérieuse ? explosa Juliet avant de baisser le ton. Pourquoi elle me ferait un tel cadeau alors qu'elle efface ta mémoire pour mieux disparaître… tu m'expliques ? Et pourquoi tu l'appelles comme ça ? Elle ne représente rien pour toi, Andrea !
— Tu n'as pas à être agressive, Juliette, répliqua Andrea appuyant sur son prénom. Je ne fais que suggérer une possibilité…

Vexée, Andrea lui jeta un dernier regard noir avant de s'engouffrer à la suite de son père par la porte d'entrée. Juliet ne les suivit pas immédiatement, profitant de l'air frais avant d'entrer dans son enfer personnel. Il faisait froid dehors, mais elle avait chaud. Darcy ne pouvait pas lui avoir envoyé ce balai de compétition. L'idée même la rendait malade. Comment aurait-elle pu oser lui faire ce cadeau alors qu'elle ne la connaissait pas ? La pensée macabre et malsaine que Darcy ait pu se renseigner à distance et qu'elle ait pu les observer lui fit perdre toutes ses couleurs au visage.

Cependant, Juliet n'eut pas le temps de se reprendre en main que l'un de ses cousins fit irruption sur le seuil de la porte la coupant dans le fil de ses pensées. C'était Octave, le petit dernier de leur génération et le petit frère de Valentine. A treize ans, il faisait déjà l'unanimité auprès de tous ses professeurs. Sans même avoir à travailler pour obtenir d'excellents résultats, on lui avait déjà proposé de rejoindre la classe d'alchimie qui n'était disponible qu'à partir de la cinquième année d'étude. Et rien que pour ça, Juliet ne pouvait s'empêcher de le détester.

— Alors Juju, tu veux faire bande à part ?

Au passage, Juliet lui passa une main vengeresse dans ses boucles blondes bien ordonnées. Octave lui répondit par un grognement de mécontentement avant de fermer la porte derrière eux et de s'enfuir en direction du salon. Juliet lui avait directement emboîté le pas, ce qu'elle regretta sur-le-champ. Dans un autre contexte, elle aurait adoré se trouver ici. Sa tante avait employé les grands moyens : le salon en lui-même comptait trois sapins de Noël débordant de filaments dorés et de boules pailletées, des guirlandes serpentaient entre les différents meubles. Et la vue magnifique des paysages de montagnes environnantes était suffisante pour apprécier de se retrouver ici.

Le cadre était idéal, s'il n'y avait pas eu la quinzaine de sorciers présente dans cette pièce idyllique. Juliet n'était pas seule, mais elle ne s'était jamais sentie aussi isolée qu'à cet instant. Andrea riait déjà à gorge déployée, assise sur l'accoudoir d'un canapé et une flûte à champagne à la main, en compagnie du grand-frère de Damien, Barthélémy. Il était perçu comme le meilleur parti de la ville. La petite vingtaine, il charmait toutes les filles qu'il rencontrait, y compris sa cousine. Ce garçon avait tout pour lui, il était beau, intelligent et ambitieux et le fait qu'il ait été un éternel célibataire pour la majeure partie de sa vie ne le rendait que plus attirant aux yeux des sorcières qu'il côtoyait.

Juliet se faufila donc entre les invités, marmonnant un vague bonjour ou adressant un pauvre sourire aux membres de sa famille qui se rendaient compte de sa présence. Elle évita soigneusement Andrea et Barthélémy, Valentine et sa tante Caroline qui s'extasiaient devant le nouveau petit Croup que cette dernière avait offert à sa fille le matin-même, et enfin, elle remarqua Damien, seul aux abords de la grande baie vitrée, le regard perdu sur un point au delà des collines. Juliet hésita. En dehors d'Andrea, il était le seul à qui elle avait eu un quelconque lien dans le passé. Le coeur battant un peu plus vite qu'à l'accoutumée, Juliet s'approcha de lui.

— Salut Damien.
— Hé, lui répondit-il en retour.

Damien lui adressa un bref regard avant de retourner à sa contemplation. Puis il croisa les bras sur sa chemise blanche immaculée.

— Comment ça va, à Poudlard ? lui demanda Damien, une gêne dans la voix.
— Oh… tout va bien, murmura-t-elle en évitant de penser à son début de sixième année chaotique. A Beauxbâtons ?
— Pareil, comme d'habitude.

Un silence s'installa entre eux. Du coin de l'oeil, Juliet l'observait. Les lèvres de Damien étaient étroitement pincées et s'il regardait au loin, elle savait que sa présence le perturbait. Mais elle avait toute son attention. Alors elle se mit à chercher les mots adéquats, voulant lui exprimer à quel point il lui manquait et à quel point elle regrettait ces années de pure ignorance mutuelle.

— Damien… je suis désol… commença-t-elle avant de se faire interrompre par un aboiement aigu.

Valentine était juste derrière eux et les talons qu'elle portait la rendaient encore plus longiligne qu'elle ne l'était déjà. Ce dernier avait son regard rivé sur Juliet, l'air mal à l'aise. A leurs pieds, le petit croup sautillait sur les jambes des deux cousins et la jeune fille devait bien admettre que l'animal était adorable. Le chiot était blanc et couvert de tâches caramel, qui lui donnaient un air doux et docile.

— Damien, je vais promener Casserole, tu m'accompagnes ? proposa-t-elle en assortissant sa question d'un grand sourire.

« Elle a appelé son chien Casserole ? » se répéta Juliet, éberluée.

— J'ai le permis pour l'avoir, tu te rends compte ? Allez viens voir, il est trop mi-gnon quand il essaie de courir ! C'est tellement dommage qu'on ait à devoir lui couper sa queue fourchue…
— Je t'accompagne, consentit Damien.

Le coeur en miettes, Juliet croisa les yeux bleus dénués de toute émotion de son cousin et les regarda partir par la baie vitrée. Puis elle colla son front contre la vitre, en tout désespoir de cause et les scruta à la dérobée descendre le jardin en pente en courant, le Croup les suivant difficilement avec ses courtes pattes. Juliet soupira. Il avait fallu que Valentine lui retire toutes ses chances de parler à Damien. Et lui se contentait de la suivre comme un Croup à son maître. A cette pensée, Juliet se rappela de la conversation qu'elle avait eu avec Albus quelques mois plus tôt, lui assurant qu'elle n'était que la suiveuse de James. Juliet ferma les yeux, il avait eu tort. Elle était loin d'être comme Damien l'était avec Valentine.

Tandis que ses cousins avaient disparu au loin, Juliet recula d'un pas. Elle avait formé un grand cercle de buée sur la surface vitrée grâce à sa respiration. Son index glissa tout seul sur la fenêtre pour former la phrase : ne sois pas un stupide croup. Puis elle s'enfuit des lieux de son crime pour éviter de subir les foudres de sa tante Caroline pour avoir sali les vitres du salon. Et puis, elle n'avait plus envie de regarder dehors. Les arbres lui rappelaient les cachotteries de sa mère. Tout à coup angoissée, Juliet songea à la nuit passée. Et si Darcy était bel et bien la personne qui lui avait offert le cadeau ? Et si elle était entrée dans la maison pour y déposer le cadeau ?

A cette pensée, la jeune fille frémit. Darcy Adamson pouvait être n'importe où à l'heure actuelle, y compris à quelques pas de la maison où Andrea et elle se trouvaient. Juliet avisa alors son père, de l'autre côté de la pièce, avec son frère et sa femme. Alors qu'elle déterminait si l'heure était de lui révéler tout ce qu'elle savait, une voix résonna dans tout le salon. La tante Caroline, une femme élancée et apprêtée d'une jolie robe bustier longue et blanche, réclamait l'attention de toute l'assistance, en agitant ses poignets recouverts de bracelets dorés qui scintillaient.

— La dinde va être servie dans quelques instants par nos elfes d'exception ! s'exclamait-elle d'une voix perçante. Que tout le monde s'installe dans la salle à manger !

Avec une moue désemparée, Juliet se retrouva coincée à table entre l'infernal Barthélémy qui ne lui adressait jamais la parole et Damien, qui était toujours aussi silencieux qu'une tombe en sa présence. Même Andrea, qui était assise face à elle, n'avait d'yeux que pour son cousin et poursuivait sa conversation avec Barthélémy à propos de son travail à la Clinique du Magnolia.

— Eh bien oui, Andy, c'est essentiel pour moi d'étudier chez les moldus. Comment espérer être un un excellent Médicomage quand tu ne sais pas ce qu'est une cellule ? Comment tu peux prétendre vouloir soigner tes patients quand tu ne connais rien à l'anatomie ? Tu ne seras pas prête au sortir de Beauxbâtons si tu n'as pas la moindre connaissance en physiologie ou en histologie…
— Tu crois que je peux prendre des cours à distance ? lui demanda Andrea, les yeux ronds et paniqués. Je ne peux pas me contenter d'un enseignement de surface…
— Je peux te prêter mes livres et mes notes avec plaisir, lui répondit Barthélémy avec un sourire enjôleur.
— Oh je t'adore Bart, tu as tellement raison.

Juliet levait les yeux au ciel devant le comportement de sa soeur et ses joues rosissant de plaisir tandis que Valentine s'asseyait avec grâce à côté d'Andrea et d'Octave, le petit surdoué de la famille. Andrea perdit instantanément son sourire. Barthélémy s'empressa de sauter sur l'occasion pour s'enquérir des projets de Valentine :

— Et toi alors, tu réfléchis toujours à intégrer le gouvernement ?

Valentine replaça soigneusement une mèche échappée de son chignon, un sourire satisfait naissant sur ses lèvres rouges.

— En attendant l'année prochaine pour faire ma demande de stage, oui, répondit-elle d'une voix doucereuse. C'est très difficile d'être pris là-bas, le gouvernement sorcier ne prend que un ou deux étudiants de Beauxbâtons chaque année, si on est chanceux. Mais je ne me fais pas trop de soucis, j'ai Madame Maxime dans ma poche et mes notes sont là pour le confirmer.
— Et s'ils ne te prennent pas ? lâcha subitement Juliet sans pouvoir l'avoir retenu.

Valentine, Andrea et Barthélémy se retournèrent de concert vers elle, comme s'ils venaient de se rendre compte de sa présence.

— Les parents d'Evrard, mon petit ami, tu les connais, non ? Les magistrats Blanc ? Ils m'ont promis une formation si je décidais de me lancer dans cette carrière.
— Quand on parle de mérite… marmonna Juliet en s'intéressant au contenu vide de son assiette.
— Pardon ?
— Je pense que Juliette a voulu dire que tu prenais le chemin de la facilité, traduisit Barthélémy alors qu'un elfe au chapeau pointu lui servait des légumes.

Le regard de Valentine passa de Juliet à Barthélémy pour revenir à Juliet. Cette dernière se retint de ne pas le frapper tellement il l'agaçait.

— Les responsabilités que je vais endosser plus tard sont du même ordre que de s'amuser sur un balai, je le conçois, concéda Valentine, sarcastique.

Les poings de Juliet se refermèrent sur les plis de sa jupe, sous la table. En face d'elle, Andrea secouait la tête de droite à gauche, essayant de la convaincre de ne pas aggraver la situation, elles connaissaient toutes les deux leur cousine. Argumenter serait comme alimenter un incendie. Pourtant, l'élément déclencheur de la colère de Valentine ne fut pas la réplique de Juliet. Quand elle vit Damien poser une main sur l'avant-bras de Juliet, elle cracha :

— Dans cinq ans, quand tu auras fini de faire joujou dans les airs, tu récureras les brindilles des balais des autres, c'est ça ?
— Ne t'inquiète pas, Val, elle t'enverra une carte postale de tous les lieux qu'elle visitera, railla Andrea de son petit air suffisant.

Touchée par le geste de Damien et Andrea qui venait de prendre sa défense, Juliet se détendit et n'eut plus aucune envie de se battre contre sa cousine. Mais c'était avant que Valentine ne change de cible et qu'elle ne se tourne vers Andrea, la toisant d'un regard meurtrier.

— Tu ne perds rien pour attendre, toi. Est-ce-que tout le monde est au courant que notre Andy chérie se tape le professeur Brisbois ? demanda-t-elle autour d'elle en haussant la voix. Pas étonnant qu'elle n'ait aucun problème à s'intégrer à l'académie.
— Quoi ? s'exclama Damien, qui en avait fait tomber sa fourchette.

Le verre d'eau qu'Andrea balança au visage de Valentine siffla dans les airs. Un silence pesant s'installa à table, les regards tournés vers Andrea dont les joues étaient tellement rouges qu'elles semblaient sur le point d'exploser. Assise, les yeux exorbités de Valentine étaient soulignés du mascara qui s'était mis à couler sur ses joues. Tous plus interdits les uns que les autres, ni Juliet, ni Damien, ni Barthélémy n'osèrent répondre quoi que ce soit devant leur part de dinde dite exquise.

— C'est faux ! Tu n'as pas autre chose à faire que de ruiner la vie des autres ?! protesta Andrea en jetant un coup d'oeil à son père de l'autre côté de la table avant de se rasseoir en silence.

Tout le monde regarda la jeune fille dans le calme le plus complet avant que la voix éraillée d'Octave vienne rompre la tension ambiante :

— J'adore Noël, mais rien ne vaut les potins de Beauxbâtons.


Le repas de Noël s'était déroulé dans un silence pour le moins tendu et embarrassé. Tout appétit coupé, Juliet n'avait presque rien mangé dans son assiette, cherchant le regard fuyant de sa soeur qui avait gardé un air mécontent pendant tout le temps que dura le repas. Puis elle s'était empressée de quitter la table après avoir englouti sa part de bûche de Noël. Valentine, tout aussi vexée que sa cousine, n'avait plus sorti le moindre mot depuis qu'elle s'était pris le verre d'eau en plein visage. D'humeur plus guillerette que lorsqu'elle était entrée dans la maison, Juliet avait même réussi à apprécier les anecdotes de Barthélémy à propos de ses patients.

Puis, Juliet avait trois fois le tour de la maison des Beauregard sans avoir pu pouvoir retrouver Andrea. Elle ne croyait tout simplement pas aux rumeurs que Valentine proliférait sur Andrea. Certes, sa soeur était l'archétype même de l'élève lèche-bottes et flattait régulièrement le corps enseignant, mais elle n'irait jamais au delà.

— Elle n'est pas là ? lui demanda Damien alors qu'elle redescendait l'escalier.
— Je pense qu'elle a du rentrer à la maison. Dis, il est comment ce professeur Brisbois? — C'est l'un des profs d'histoire. Il vient d'arriver à l'académie. Personne ne l'aime, au début, on pensait qu'il allait être sympa parce qu'il était jeune mais on s'est vite trompés. Il donne des interros toutes les semaines et pratiquement personne n'a de bonnes notes dans sa classe. Tout le monde, sauf Andrea… si tu vois ce que je veux dire.

Juliet croisa les bras sur son estomac, choquée par les propos de son cousin.

— Tu ne devrais pas en rire, c'est grave. Donc tu penses que c'est vrai ?
— Eh bien… tout le monde sait qu'Andrea reste avec lui à la fin de ses cours, pour rattraper son retard. Et puis, tu sais comment est Andrea dans une salle de classe, je suppose.
— Rumeurs, ce ne sont que des rumeurs.

Damien hocha la tête lentement, tentant sûrement de se convaincre lui-même. De l'autre côté de la porte, ils entendaient leurs parents discuter et quelque part à l'étage, Valentine avait entraîné son petit frère Octave dans l'une de ses crises de frénésie contre les personnes qu'elle détestait. Étant plus jeunes, ils avaient découvert des dizaines de poupées vaudou dans sa chambre, ce qui les avait convaincu de ne plus remettre les pieds là-bas. Damien s'était mis à se balancer maladroitement sur ses pieds, évitant le regard de sa cousine.

— Tu veux sortir ? lui proposa-t-il. On étouffe ici.

Juliet ne put s'empêcher de sourire. Dehors, les températures avaient commencé à dégringoler et le vent se faisait de plus en plus fort à mesure que la journée s'écoulait. Les deux cousins sortirent dans la rue, sans s'adresser la parole, se contentant d'observer le paysage pyrénéen. Tandis qu'ils passaient à côté d'une maison où un père Noël enchanté voletait dans le jardin, Damien se tourna subitement vers Juliet.

— Je suis désolé moi aussi. Je t'en ai voulu pendant longtemps, tu sais, quand tu es partie pour Poudlard. C'était comme si plus rien d'autre ne comptait pour toi à ce moment là, alors je n'ai rien dit. Mais j'ai perdu ma meilleure amie, quand tu es partie là-bas. Alors oui, j'ai choisi la facilité. J'ai suivi Valentine.
— Ouais, tu l'as choisie.

Juliet n'avait pas pu s'en empêcher. Elle en avait voulu à Damien d'avoir suivi sa cousine sans un mot alors qu'ils avaient passé leur enfance à se battre contre elle. Quand elle était revenue à Noël suivant sa première année, Juliet était tombée de haut en apprenant que son meilleur allié, Damien, n'avait pas été là pour son retour. Après, ils s'étaient peu à peu éloignés et jamais ils n'avaient retrouvé leur complicité d'antan.

— Ne dis pas ça comme si j'avais eu le choix, Juliette, lui reprocha Damien. Tu n'as jamais regretté d'être parti chez les anglais, hein ? Et tu ne t'es jamais demandé si je voulais que tu partes ? Je me suis retrouvé seul, et ça, tu t'en foutais et tu t'en fous toujours.

Damien avait pressé le pas. Il marchait si vite que Juliet eut du mal à maintenir le rythme.

— Oui, j'ai choisi la facilité, confirma Damien après un long moment de silence. Sans toi à mes côtés je ne me suis pas senti d'attaque à combattre Valentine. J'ai préféré me ranger de son côté, quitte à paraitre faible pour avoir une vie tranquille à Beauxbâtons. Les choses auraient été différentes si tu avais été là.

Désarçonnée, Juliet regarda Damien avec un air choqué.

— Damien, je suis désolée... je n'avais jamais vu les choses sous cet angle et...
— Exactement, trancha la voix du garçon.

Ils débouchèrent alors sur la rue principale d'Achillea et ils la remontèrent pour rejoindre la maison Hardy. Ils habitaient en périphérie du bourg et il fallait au moins un quart d'heure de marche avant de trouver les commerces du village. Tout en marchant tranquillement malgré le vent qui cinglait contre elle, Juliet contemplait les rues aux alentours qui avaient été construites à même la montagne. Une fois arrivé au bout d'une colline, on s'attendait à tout : une nouvelle montée abrupte ou une descente vertigineuse. Juliet aimait beaucoup le village où elle avait grandi, si elle n'avait pas à aller dans la forêt qui les entourait.

— C'était il y a longtemps, maintenant, remarqua Damien en fermant bien son manteau. Il y a prescription.
— Mais tu vas continuer à suivre Valentine malgré tout, affirma Juliet sans même avoir à le questionner.
— Question de survie à l'académie. Et puis elle a de bons côtés parfois. J'ai des amis aussi, Isaure Fay est très sympathique quand on va au-delà de sa réserve.

Juliet émit un petit bruit semblable à un gémissement moqueur.

— Oh, j'oubliais que tu avais certains standards en amitié, madame je connais les Potter.
— Ils sont aussi sympathiques que Fay l'est à ton égard ! Sauf Lily, je dois t'avouer qu'on ne peut pas se voir. Et James est clairement insupportable parfois… en fait il n'y a que Albus qui est fréquentable.
— Le mec qui ne voulait pas aller se baigner parce qu'il avait peur de prendre des coups de soleil ?

Souriant à l'évocation du souvenir, Juliet dut admettre qu'Albus n'était pas tout le temps très net. Pourtant, elle perdit très vite son sourire quand ils arrivèrent chez elle. Dans le jardin, tout était calme. Et jusqu'à ce qu'ils pénètrent dans l'entrée de la maison, aucun bruit n'aurait pu trahir la présence d'Andrea si ce n'était la voix de cette dernière, qui se parlait à elle-même. Juliet et Damien échangèrent un regard à la fois interloqué et curieux, puis ils montèrent à l'étage où il trouvèrent Andrea en plein nettoyage de sa chambre, une grande pièce aux tons épurés et dominée par un lit à baldaquins. Andrea éprouvait toujours le besoin de ranger ou nettoyer quand quelque chose n'allait pas.

— Oh, alors le duo Hardy a été réuni, observa-t-elle sarcastiquement, les mains sur les hanches. Évidemment, quand il s'agit de potins juteux, on accourt, n'est-ce-pas ?
— Alors c'est vrai ? s'étonna Damien.
— Bien sûr que non ! s'exclama Andrea dans un éclat de rage. Je ne… comment vous pouvez croire que je puisse… Lui… moi…

Remarquant qu'Andrea commençait de nouveau à devenir toute rouge, Juliet alla poser une main rassurante sur son épaule.

— Calme-toi, Andy, tu commences à ressembler à tante Caroline quand elle se rend compte qu'elle a trop avalé de glucides.
— Spectacle effrayant, confirma Damien en regardant Andrea avec inquiétude.
— Dehors ! Tous les deux !

Andrea brandit une paire de chaussettes en l'air sous les rires de Juliet et Damien qui s'empressèrent de quitter sa chambre.


Le lendemain matin, Andrea se leva aux aurores. Elle travaillait dur pour rattraper le retard qu'elle avait accumulé ces derniers mois. En arrivant à Beauxbâtons, elle n'avait pas réalisé que pour des intitulés de matières semblables à la fois à Poudlard et Beauxbâtons, les contenus des cours seraient aussi différents, avec des variantes d'enseignements pour lesquelles elle n'était pas du tout familière. Par exemple, la métamorphose se découpait en plusieurs sous-enseignements dont la transformation humaine et celle des non-vivants. Il en était de même pour certaines matières comme l'histoire de la magie où la perspective changeait du tout au tout d'un pays à l'autre.

Néanmoins, si Andrea se levait aussi tôt, c'était également parce que Scorpius Malefoy viendrait passer quelques jours à la maison et qu'elle n'avait pas envie de travailler comme une forcenée pendant toute la durée de son séjour. Revoir son meilleur ami lui ferait le plus grand bien, elle s'était sentie désespérément seule depuis qu'elle était arrivée à l'académie française et cette intégration difficile en cours de route lui rappelait douloureusement ses débuts à Poudlard. A ses onze ans, elle avait eu Scorpius de son côté, ils avaient parcouru des obstacles ensemble, des moments où ils avaient eu l'impression s'être seuls contre tous.

Andrea passa la matinée à fignoler la traduction de runes anciennes qu'elle devait rendre à son professeur dès la rentrée. Là encore, elle éprouvait encore quelques difficultés et surtout des lenteurs à traduire les runes vers le français.

— Trop de nuances, trop de synonymes, marmonna-t-elle pour elle-même en raturant un mot.
— Toujours en train de te parler à toi-même ? dit une voix traînante. Il y a des choses qui ne changent pas.

Assise à son bureau, la blonde sursauta et manqua de renverser son flacon d'encre sur son parchemin. Scorpius était nonchalamment adossé contre l'encadrement de la porte de sa chambre.

— Je croyais que tu arriverais ce soir ! s'exclama Andrea en se précipitant sur lui.
— Eh bien… je sais que tu détestes les surprises mais je me suis dit que celle-ci était jouable...
— Comment je pourrais t'en vouloir ? Nous avons tellement de choses à faire, j'ai tellement de choses à te raconter, allez Malefoy… on sort d'ici.

Sans lui laisser le temps de répondre ni de s'installer, Andrea l'entraîna en dehors de la maison, ses devoirs pour la rentrée déjà oubliés. Sur le chemin, ils croisèrent une Juliet pas réveillée qui avait fait la grasse matinée ainsi que Charles Hardy qui lança un clin d'oeil à sa fille au passage. Éxcitée comme une puce, Andrea le prit par la main et l'emmena directement en centre ville où ils se rendaient à chaque fois que Scorpius lui rendait visite. Leur café préféré était Au Grinchebourdon Radieux, où ils servaient de succulents cafés à la mélasse, leur spécialité.

L'endroit était toujours presque vide, considéré comme vieillot par les sorciers qui n'avaient pas encore atteint la soixantaine. Pourtant, Andrea se sentait comme chez elle dans cet endroit. Il lui arrivait de venir travailler ici, seule pendant les vacances, et elle se rappelait encore de la première fois où elle avait entraîné Scorpius dans cet endroit, à la fin de leur troisième année, dans le coin le plus reculé du café où il faisait assez sombre. Cette fois, ce fut Scorpius qui prit les devants et qui alla s'installer à une petite table entourée de deux fauteuils en cuir capitonné, avec la fenêtre qui donnait sur la fontaine aux centaures.

— Vous parlez anglais ? demanda Scorpius au serveur qui opina presque instantanément. Très bien, alors je vais prendre…

— Non, non et non ! se révolta Andrea en les interrompant d'un grand geste de la main. Nous sommes en France, on ne parle pas anglais ici. Qu'en est-il de mon patrimoine, huh ? Will continue d'apprendre le français, tu sais ? Tu devrais faire la même chose pour moi, on se fréquente depuis bien plus longtemps… Tu es moins british que lui et il fait des efforts ! Je déteste quand tu fais ça, Scorpius…

Andrea appuya son propos d'un regard sévère à l'intention de son meilleur ami qui la dévisageait sans comprendre. Puis elle se tourna lentement vers le serveur qui commençait à taper du pied, sa mèche de cheveux trop longue lui tombait sur les yeux.

— Thé noir avec un nuage de lait et deux cuillères à café de sucre, et je vais prendre un café à la mélasse. Merci.

Le serveur s'en alla en grommelant quelque chose à propos des disputes de couple, ce à quoi Andrea lui répondit par un regard noir.

— Tu le fais encore. Française arrogante, marmonna Scorpius en s'enfonçant dans son fauteuil.
— Je n'ai aucun conseil à recevoir d'un buveur de thé dans ton genre, répliqua Andrea.
— Oh, je suis surpris que tu n'aies pas demandé de croissant à ce pauvre garçon…

Les deux amis se défièrent du regard pendant une longue minute avant qu'Andrea ne rende les armes. Ils n'avaient pas une minute à perdre, Scorpius lui avait terriblement manqué dans son quotidien à Beauxbâtons.

— Je suis désolée. Je crois que je suis en train de devenir folle ici, raconte-moi tout ce qui se passe à Poudlard. J'ai eu le droit à la version de Juliet et c'est beaucoup trop Gryffondorisé à mon goût. Tu peux même te plaindre de tes parents, vas-y.
— J'ai croisé Maisie hier sur le Chemin de Traverse, annonça-t-il de but en blanc en posant ses mains l'une sur l'autre.
— Et ? l'encouragea Andrea, comme sur des charbons ardents.
— On s'est juste croisés, elle m'a ignoré et je l'ai ignorée.

Andrea observa attentivement son ami qui affichait une mine imperturbable, signe que cette rencontre importune l'avait mis plus mal à l'aise qu'il ne le laissait croire. Maisie était sa cousine, ils n'avaient jamais aussi proches mais leur lien était tout de même perceptible. Alors qu'Andrea luttait pour ne pas faire de nouveaux détours par ses souvenirs de la nuit maudite et de la place que Maisie Lloyd et son frère avaient occupé le soir de son amnésie, c'était ce moment qu'avait choisi le serveur pour leur apporter leurs boissons.

— Comment va Will à Poudlard? lui demanda-t-elle avec appréhension.
— Andrea… soupira Scorpius en se penchant vers elle. J'espère que ce n'est pas à cause de ma dispute avec lui que tu lui as demandé de ne pas venir. Je ne te demanderai pas de choisir, ça n'a jamais été comme ça entre nous…
— Non, je le sais, ne t'inquiète pas, répondit-elle en se mettant à remuer son café. La seule chose qui m'inquiète entre lui et moi, c'est l'avenir. Will ne veut pas quitter la Grande Bretagne et moi, je ne veux pas laisser mon père ici… je veux rester en France. Tu comprends ? Enfin, je veux dire… un jour, on se mariera, peut-être qu'on aura des enfants… et c'est juste impensable qu'on soit séparés !

Scorpius regardait son amie avec effroi, ses yeux gris s'étaient arrondis au fur et à mesure de son propos.

— Si une fille me fait ce discours, tu peux être sûre que je m'enfuis dans la minute. Tu fais vraiment peur des fois.
— Oh, ne t'inquiète pas, ce n'est pas le style de Rose Weasley, dit innocemment Andrea en portant la tasse de porcelaine à ses lèvres.
— Pas croyable ! Pourquoi tout le monde pense que… Il ne se passe absolument rien avec Weasley. Le vide intersidéral. Elle est aussi attirante qu'un troll des montagnes !

Andrea se mordit la langue pour éviter d'ajouter quoi que ce soit. La porte du café s'ouvrit alors sur un couple de sorciers, bras entrecroisés, qui allèrent s'installer à l'opposé de l'endroit où Andrea et Scorpius étaient assis. La vision apporta un léger sourire à Andrea alors qu'elle buvait une nouvelle gorgée de son café fumant. Le regard de Scorpius quant à lui était perdu sur ce qui se passait à l'extérieur tout en frottant d'une main distraite sa joue diaphane.

— Alors, tu as montré ton souvenir à Juliet ?

Sous le choc, la jeune fille faillit cracher son café. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il aborde le sujet aussi vite.

— Oui.
— Il faut que je te mette sous Véritaserum pour que tu me dises ce qu'il en est ? s'agaça le jeune homme.

Andrea entortilla nerveusement une mèche blonde autour de son index.

— Elle veut que je raconte tout à mon père et aux autorités, répondit-elle prudemment. Je ne veux plus penser à ça. A elle. Elle a détruit mon père, il a mis des années à s'en remettre, Scorpius.
— C'est justement la raison pour laquelle il doit savoir ce qui t'est arrivé. Mets-toi à sa place… tu ne crois pas qu'il le mérite ? Et ce ne sont pas des choses à garder pour soi. Il t'aiderait à faire face à… ça.

Andrea posa ses mains à plat sur la table.

— Que veux-tu dire ?
— Juste, fais-le. C'est tout ce que j'ai à te dire.

Pendant un moment, Andrea resta figée sur place en regardant Scorpius avant de jeter un coup d'oeil à l'extérieur. Au loin, on distinguait un petit groupe d'étudiants traverser la place pour se rendre à la bibliothèque. Quelques jours auparavant, elle se revoyait avec Juliet partir pour Beauxbâtons. Elle revoyait les souvenirs maudits qu'elle essayait constamment de ressasser au plus profond de son esprit. Elle revoyait sa mère, qui avait tout l'air d'être un animagus pour qui aller et venir à Poudlard n'était qu'une formalité. Andrea se leva.

— On y va, Scorpius. Je vais tout dire à mon père.


— Qu'est-ce-que tu attends ?

Andrea se retourna lentement vers Scorpius, la main sur la poignée de la porte et pétrifiée sur place. Ils étaient encore à l'extérieur de la maison et pour une raison qui était inconnue à Scorpius, son amie avait ouvert la porte avant de la refermer brutalement sans ménagement.

— Je déteste ça… murmura Andrea en se mordant les lèvres. Ils se disputent. Je ne peux pas entrer Scorpius… on peut revenir plus tard ?

Les bras ballants, Scorpius l'interrogea du regard. Andrea se tritura à nouveau ses lèvres avec ses dents, inconfortable. Il ne pouvait pas comprendre, lui. Il était enfant unique. Il ne savait pas à quel point c'était difficile d'entendre les personnes que l'on aime se déchirer et se dire des choses que l'on regretterait dès le lendemain. Des choses qui ne seraient jamais oubliées. Andrea déglutit. Si Scorpius n'avait pas été là, elle aurait probablement été dans sa chambre à se boucher les oreilles pour éviter d'entendre une énième fois leurs éclats de voix.

— On ne peut pas rester dehors à attendre, insista Scorpius, les mains dans les poches.

Andrea l'implora du regard. Mais il ne comprenait toujours pas. Alors elle poussa à nouveau la porte et lui fit signe de se dépêcher de monter à l'étage. Moins elle en entendrait et mieux elle s'en porterait. Les voix lui semblaient venir de la cuisine, aussi se força-t-elle à ne pas regarder dans cette direction.

— … Non, c'est inacceptable, ce n'est PAS un projet de vie ! Ne me dis pas que ce laisser aller est fait exprès ? Juliet ! Ne me dis pas que tu lâches les études pour cette chimère… Regarde ça, comment tu comptes rattraper toute ton année avec des résultats pareils ? Tu m'avais promis que tu ferais des efforts… Et je te croyais… je te croyais...
— Ne t'inquiète pas, papa, je savais déjà que j'étais la plus grosse déception de ta vie. Tu ne m'écoutes même plus. Je travaille tout le temps ! Tu m'entends ? TOUT LE TEMPS ! Pas de ma faute si j'ai hérité des gènes déficients de… de… cette traînée !
Juliette !

Andrea monta les marches quatre à quatre et manqua de trébucher arrivée sur le pallier du premier étage. Le coeur dans la gorge, elle sentait les larmes lui monter aux yeux. Ce n'était pas la première fois qu'ils étaient aussi violents dans leurs propos l'un envers l'autre, mais Andrea ne pouvait s'empêcher d'être plus profondément touchée à chaque nouvelle dispute. Elle aurait donné n'importe quoi pour qu'elles n'arrivent jamais. Mais au lieu de faire quelque chose, elle n'avait jamais réussi à s'interposer entre eux.

Scorpius la poussa gentiment à l'intérieur de sa chambre et encore une fois, elle regretta de ne pas être assez âgée pour pouvoir lancer un sortilège d'insonorisation sur les murs de sa chambre. Malgré la porte fermée, on entendait toujours les éclats de voix à l'étage du dessous. Plus triste que jamais, Andrea alla s'asseoir au bout de son lit et se prit la tête entre les mains. Tous les trois, ils devraient être unis face à ce qui leur arrivaient. Il le devraient…

— Tu as raison, je ne peux pas comprendre, lui dit alors Scorpius en s'asseyant à ses côtés. Mes parents sont trop effrayés à l'idée de hausser la voix sur moi. Mais pour être honnête avec toi, je ne sais pas à propos de quoi ils se disputent…
— Juliet ne veut pas avoir une profession stable et valorisée par la famille… répondit mollement Andrea.
— Le Quidditch ? suggéra Scorpius. Les maisons mises de côté, elle est plutôt douée…

— Elle n'a jamais eu besoin de le dire clairement, confirma Andrea en haussant les épaules. Mais mon père n'est absolument pas d'accord. Je pense que ça part d'un bon sentiment, il ne veut pas qu'elle se retrouve avec des rêves brisés…
— Eh bien... je ne vois pas en quoi c'est mauvais. Tout le monde aime le Quidditch.
— Pas ici, pas chez nous, répondit mollement Andrea.

Soudain, une porte claqua violemment au point de faire trembler les murs. Andrea et Scorpius échangèrent un regard alarmé.

— Tu penses qu'il y a eu meurtre ? lui demanda Scorpius avec appréhension. Parce que je ne suis pas certain de vouloir être témoin d'une telle atrocité…

Andrea se leva et tendit l'oreille : la maison était calme.

— ANDREA ! Viens ici immédiatement !

De nouveau, Andrea échangea un regard apeuré avec son meilleur ami. Son père ne l'appelait jamais suite à une dispute avec Juliet. En général, il allait faire un tour dehors ou allait s'enfermer dans une pièce pour être seul. Puis, elle réalisa. Juliet devait avoir lâché la bombe. La jeune sorcière ignora Scorpius, sortit de sa chambre, passa devant celle de sa soeur et s'y arrêta, le coeur battant à tout rompre. Quand elle ouvrit la porte, elle eut le spectacle de Juliet qui mettait pêle-mêle ses affaires dans un sac à dos. Son manteau sur le dos, il ne faisait aucun doute qu'elle était sur le point de partir.

— Juliette, reste…

Sa soeur releva la tête de son sac, comme prise sur le fait. Juliet avait le visage strié de larmes qui avaient coulé le long de ses joues et quand Andrea le remarqua, elle s'empressa de passer sa manche sur ses joues pour les essuyer.

— Je suis désolée, Andrea, s'excusa-t-elle d'une voix éraillée. Je ne devais pas lui dire pour... mais je suis désolée. Je ne reste pas une minute de plus dans une maison où on ne m'accepte pas comme je suis. Tant pis si je dors dehors cette nuit.

Andrea fit un pas en avant, les mots restant bloqués dans sa gorge. La mâchoire serrée, Juliet observa sa soeur quelques secondes avant d'aller fermer son sac, le passer sur ses épaules et alla ensuite récupérer une boîte longiligne posée sur son grand bureau.

— Reste, dit Andrea d'une voix qu'elle voulait assurée. On va régler ça ensemble, tous les trois.
— Il n'y a jamais eu de « tous les trois », ça a toujours été papa et toi. Toujours.
— Ne sois pas ridicule, objecta Andrea, lassée. Tu es juste en colère. Papa n'est pas l'ennemi… tu le sais très bien.
— Raison de plus. Je vais la retrouver, c'est avec moi qu'elle cherche à entrer en contact, pas avec vous. Je m'en occupe, seule.
— Quoi ? Qu'est-ce-que tu veux dire… dit Andrea, perdue.

Mais Juliet profita de son instant de doute pour sortir de sa chambre et bousculer Scorpius Malefoy qui les avait rejoint. Au rez-de-chaussée, Charles appela une nouvelle fois sa fille, d'un ton qui se fit plus pressant. Andrea frissonna de la tête au pied avant de rattraper Juliet par le bras.

— Ne sois pas ridicule, Juliette ! répéta-t-elle avec plus de conviction cette fois. Si tu crois vraiment que tu vas la retrouver par toi-même, tu te trompes ! C'est juste stupide ! Et complètement irresponsable…
— C'est ce qu'on va voir, répliqua Juliet en repoussant sèchement la main d'Andrea.

La Gryffondor s'éclipsa alors rapidement, délaissant les deux Serpentard sur le pallier du premier étage. Andrea resta plantée sur ses pieds pendant de longues secondes avant que la porte d'entrée ne claque sur sa soeur qui s'en allait et un nouvel appel de son père retentisse dans le salon.

— Courage, Andy, tu as vécu bien pire, murmura Andrea pour elle-même.


La nuit était tombée sur Achillea. Une pluie verglaçante avait commencé à faire son apparition depuis quelques minutes et c'était donc de plus en plus trempée que Juliet, sous le poids de son sac à dos et portant à bout de bras la longue boîte qui renfermait le balai, avançait à pas rapide près de son but. Elle se trouvait dans le quartier des pleurs, et bien que trop en colère suite à la dispute avec son père, elle ne parvenait pas à être effrayée par les rues d'ordinaire malfamées. Juliet pressa le pas un peu plus, impatiente d'en avoir terminé avec cette affreuse journée.

Elle passa devant des apothicaires tous plus glauques les uns que les autres, et les quelques sorciers qui se trouvaient dans la rue la dévisageaient chacun singulièrement. Mais Juliet ne s'arrêtait pas ni ne croisait le regard de ces personnes patibulaires. Elle gardait le regard rivé droit devant elle, la tête légèrement baissée. Après être tournée une nouvelle fois à gauche dans une ruelle sombre et fermée entre deux pans de mur gris, les battements de son coeur s'accélérèrent. Jamais elle n'aurait cru venir à cet endroit.

Au fond de l'allée, il y avait une porte. Avec beaucoup d'appréhension, Juliet toqua de manière forte et assurée de manière à montrer qu'elle n'était pas impressionnée par l'endroit. Pourtant, aussitôt après avoir signalé sa présence, elle glissa automatiquement sa main dans la poche de son manteau pour s'assurer que sa baguette magique était toujours là. Au même moment, la porte s'ouvrit sur une jeune fille à peine plus âgée qu'elle. Habillée d'une longue robe de sorcier noire, ses cheveux blond platine à la Scorpius Malefoy étaient coupés très court.

— Juliette Hardy… je ne sais pas si je devrais être surprise.

L'interpellée fronça les sourcils, s'inquiétant vaguement des raisons pour lesquelles elle la connaissait. En revanche, Juliet ne la connaissait que de son prénom : Aglaé. Elle avait du être dans une classe supérieure quand elle avait été à l'école du village, avant Poudlard.

— Qu'est-ce-que tu veux ? lui demanda-t-elle en fermant la porte de son repère derrière elle.
— Combien je pourrais en retirer ? répondit Juliet en lui donnant son Volwit.

Un air curieux non dissimulé sur son visage, Aglaé prit la boîte et l'inspecta prudemment en faisant les gros yeux. Puis elle l'ouvrit sous le regard suspicieux de Juliet qui inspectait ses moindres faits et gestes. Aglaé se mit à retourner le balai au bois lustré sous tous les angles, allant jusqu'à compter les brindilles pendant ce qui sembla durer une éternité. Puis, enfin, elle se tourna vers Juliet, la tête penchée sur le côté.

— Pourquoi tu veux t'en débarrasser ? C'est ce qu'il y a de mieux sur le marché… J'ai entendu dire que la Colombie venait d'équiper son équipe avec cette petite merveille. Tu pourrais faire des prouesses avec ça.
— Histoire de conflit familial.
— D'accord… mais tu dois comprendre que je ne peux pas te rembourser la valeur réelle de l'objet. Même si tu n'as jamais volé avec.
— Je suis venue ici parce que j'ai besoin de l'argent maintenant et je veux m'en débarrasser au plus vite. Je ne veux pas d'une fortune ! Juste en Gallions, si possible.

Aglaé haussa les épaules, lui rendit l'objet et rentra dans le bâtiment. Trempée jusqu'aux os, Juliet se retrouva alors seule. Elle serra le balai contre elle, inspectant brièvement le bout de l'allée par laquelle elle était venue. Il n'y avait personne. Juliet se détendit légèrement dans son attente même si elle continuait de frissonner, sans savoir néanmoins si cela était du à la pluie battante ou à la singularité du lieu. Aglaé revint vers elle au bout de seulement quelques minutes, une petite bourse en cuir à la main.

— Soixante-dix Gallions ?

Juliet hocha la tête, pressée à l'idée d'en terminer avec sa transaction. Aglaé lui prit alors le balai des mains et Juliet récupéra la bourse lourde de pièces d'or.

— Marché conclu ! lança la blonde en rentrant de nouveau dans son repère. Au plaisir de refaire affaire avec toi, Hardy.

Quand la porte claqua, Juliet bondit sur ses pieds et fit demi-tour, la bourse contre elle, avec pour objectif de retrouver le chapeau, le centre de portoloins. Là-bas, elle espérait qu'il y ait un Portoloin en partance pour Londres, ou pour le Royaume-Uni si elle n'avait pas cette chance. Une fois dans le bon pays, elle aviserait. Elle trouverait une chambre quelque part, surtout pas chez l'un de ses amis. Au Chaudron Baveur, peut-être. Ensuite, elle chercherait Cameron.

Tandis qu'elle arrivait enfin à bout de la colline menant au chapeau, Juliet se retourna, un léger sourire aux lèvres en contemplant la vaste étendue d'arbres sur sa droite.

— Tu vois ce que je fais de tes cadeaux, Darcy ?