Nombreuses étaient les personnes qui se déclaraient agoraphobes. Après tout, comment pouvait-on apprécier le contact involontaire de personnes que l'on ne connaissait pas, qui se poussaient, s'entrechoquaient, sans faire attention à ceux qui les entouraient ? Albus Severus Potter avait été le premier à dénoncer ces amas de foule où il était presque impossible de respirer l'air frais et où l'on était obligé de supporter l'hygiène douteuse de certains. Pourtant, à l'heure actuelle, son occupation préférée était la fréquentation des endroits publics aux heures de pointe. Un isolement entouré de monde, voilà ce que c'était.
Prendre le métro très tôt le matin ou passer ses journées d'hiver sur Parliament Square telle une âme errante, entouré de visages qu'il ne connaissait pas lui faisait passer le temps et parvenait à soulager légèrement son quotidien. Il aimait analyser la vie des passants qu'il ne connaissait pas, leur inventer une vie et des loisirs, comme cette moldue maigrichonne de son âge qu'il avait réussi à croiser deux fois depuis qu'il était en vacances. Dans ce monde, il était comme n'importe qui, un être humain comme l'homme fatigué qui se trouvait à côté de lui dans la rame bondée. Si un regard se trouvait insistant, ce n'était pas parce qu'il était une sorte de célébrité mais bel et bien parce qu'il bloquait le passage et qu'il était un peu trop long à la détente.
A la maison, on s'inquiétait de ses passe-temps, de ses disparitions à longueur de journée, de ses excuses pour s'échapper de l'atmosphère confinée de la maison familiale ou encore de ses réponses évasives à leurs questions. « Où tu étais passé, mon chéri ? » ne cessait de lui répéter Ginny avec cet air coupable des dernières semaines. Albus remarquait même les traits tirés et soucieux de Harry à qui il n'avait pas adressé la parole depuis qu'il avait posé le pied sur le quai de King's Cross. Mais il continuait à s'échapper. Cette maison représentait son enfer personnel où il étouffait à petit feu. Alors il s'évadait tous les jours.
Le jour de Noël était la seule journée qu'il avait passée chez lui, cerné par tous les Weasley qui étaient venus y passer l'après-midi. Tel un observateur en retrait, Albus ne cherchait pas la compagnie des cousins du même âge que lui. Alors que James était constamment accompagné de Fred et Dominique, Albus, lui, préférait la compagnie de son oncle Percy. Pas qu'il l'appréciait particulièrement, mais il était le seul à ne pas le harceler de questions au sujet de sa vie à Poudlard. A la place, Al le lançait sur le sujet des réseaux de cheminées saturés du pays et il n'avait plus qu'à dodeliner de la tête pendant la demi-heure suivante. Pendant ce temps, Percy prenait son ton de maître d'école, redressait ses lunettes en écaille sur l'arête de son nez et se lançait dans un long monologue enflammé.
Bien sûr, il y avait aussi Lily, avec qui il était heureux de pouvoir passer du temps, sa soeur qu'il ne voyait qu'occasionnellement à Poudlard, mais chaque instant passé avec elle était un instant de plus où son moral s'enfonçait inexorablement, regrettant de ne pas avoir le même courage qu'elle depuis toutes ces années. Et il était tout simplement hors de question qu'il passe le temps avec son frère.
Deux jours après Noël, tandis que plus aucune obligation ne le forçait à rester à la maison, Albus se leva une nouvelle fois aux aurores. Aujourd'hui était une journée assez spéciale, il devait retrouver quelqu'un en fin de matinée. Aussi mit-il plus de temps à se préparer qu'à l'accoutumée. Une énième fois, Albus balança le peigne maudit à travers la salle de bains. Il détestait ses cheveux. Il les détestait quand il glissait ses doigts dedans. Il détestait même les regarder dans le miroir. Pourtant, quand il croisa son reflet, il se les ébouriffa, ruinant tous les efforts qu'il venait de fournir à néant. Dans la glace, il remarqua également la porte entrouverte et des ombres qui se dessinaient dans l'entrebâillement. Derrière le battant, on entendait le bruissement de chuchoteries.
— … je te le dis, il va voir une fille ! s'exclamait Lily, toute excitée.
— Pas possible, on parle d'Al, Lily… contra James d'un ton très sérieux.
— T'as raison, il doit avoir rendez-vous avec le professeur Binns.
Tout en s'efforçant de conserver son calme, Albus traversa la pièce à grands pas et ouvrit la porte à la volée. James et Lily se tenaient juste derrière et pris sur le fait, reculèrent brusquement de quelques pas en voyant leur frère faire irruption dans le couloir. James leva les bras en l'air en signe de défenses contrairement à Lily qui le regardait avec des yeux noisette grands ouverts. Sa figure androgyne semblait vibrer d'effervescence dans son pyjama censé représenter un renne de Noël.
— Où vas-tu comme ça, bellâtre ? lui demanda-t-elle d'un ton charmeur en lui tapant sur le bras. Les seules fois où on te voit te coiffer, c'est quand on va chez tonton Bill. L'effet vélane des cousins, sans doute, ajouta-t-elle à l'attention de James.
— Va réviser tes BUSE au lieu de sortir des sottises dignes de la plus stupide des goules, grommela Albus.
— C'est seulement l'année prochaine ! protesta Lily en tentant vainement de lui barrer le chemin jusqu'à sa chambre.
— Ce n'est pas en draguant Randal Bloxham que tu vas les réussir.
Tandis que Lily devenait rouge pivoine, James se réveilla quelque peu de sa torpeur matinale et observa Lily la bouche entrouverte. Albus trouvait toujours que ça lui donnait un air stupide. Mais sa technique de monter Lily et James l'un contre l'autre fonctionnait toujours. Ainsi, il pouvait être tranquille pour au moins une demi-heure.
— Je NE drague PAS Bloxham ! se révolta-t-elle. Il n'arrête pas de me suivre partout depuis que je l'ai sauvé de son sortilège raté en métamorphose ! — C'est un Serpentard ? lui demanda James, un peu plus alerte désormais.
Sous les plaintes de Lily et les avertissements de James, Albus profita de l'occasion pour claquer la porte de sa chambre derrière lui. Puis il soupira en espérant que ses idiots de frère et soeur n'iraient pas le suivre jusqu'ici. Ils savaient tous les deux à quel point Albus ne supportait pas qu'on vienne mettre le nez dans ses affaires. Malheureusement pour lui, Lily et James étaient curieux à la limite de l'intolérable. Il se souvenait encore de la fois où James lui avait volé son journal intime qu'il avait pris soin de cacher entre son bureau et le mur.
Pour éviter de les voir surgir d'une minute à l'autre, il s'empara d'un peu d'argent moldu pour prendre le train, enfila son manteau d'hiver et laça ses chaussures. Derrière la porte, il les entendait encore débattre des maisons de Poudlard, ce qui avait le don de mettre Lily hors d'elle. Plus les secondes passaient et plus elle haussait la voix sur son frère qui se montrait extrêmement têtu en ce qui concernait son opinion envers les Serpentard. Quelques instants plus tard, Harry débarquerait dans le couloir en leur demandant ce qui n'allait pas et Albus préférerait être parti avant que cela n'arrive.
— … je me fiche de ce que vous pensez tous les deux. Oui, c'est un Serpentard, oui, je crois qu'il me plait, alors va te faire voir James ! Et va te faire voir aussi, Albus ! s'exclama Lily en le voyant sortir de sa chambre.
— Alors tu l'admets ! Tu m'as menti ! Et le pacte de confiance alors ?! répliqua James en pointant un index accusateur sur elle.
— Je suis la seule fille ici alors à moi de faire mes propres lois !
— Mais… c'est injuste ! Je suis l'aîné alors c'est à moi que tous les droits reviennent !
Albus se faufila entre sa soeur et son frère, l'air de rien, et dévala les escaliers sans se faire apostropher par quiconque… jusqu'à ce qu'il n'ouvre la porte d'entrée pour sortir et ne tombe nez à nez avec son père. Harry avait pris quelques jours de congé pour les vacances de Noël, mais le devoir le rappelait souvent au Bureau des Aurors et il lui arrivait de travailler de nuit pour rentrer au petit matin.
— Oh, Al, tu es déjà levé ? s'étonna Harry d'une voix hésitante.
— Ouais.
Albus ne s'attarda pas auprès de son père cerné par la fatigue d'une nuit bien remplie. En moins de temps qu'il n'en aurait fallu pour dire « Quidditch », il s'était déjà évaporé dans la rue enveloppée d'une brume matinale. Ce n'était qu'après avoir marché pendant une bonne demi-heure pour rejoindre la gare du village voisin à Godric's Hollow que sa contrariété envers son père le quitta.
De nouveau, il s'était retrouvé sur Trafalgar Square où il errait presque tous les jours.
La place grouillait de monde, un monde diversifié qui se fichait d'un gosse dans son genre. Pourtant aujourd'hui, tout était différent. Il devait retrouver l'une de ses camarades. Un peu plus tôt dans la semaine, il avait donné rendez-vous à Barbara Hopkins, l'une de ses camarades de Serdaigle. Vers onze heures du matin, il s'était donc retrouvé à escalader l'une des quatre sculptures de lions de la place pour la voir arriver de loin. Les mains en visière sur son front, Albus observait les alentours depuis maintenant quelques minutes quand il reconnut enfin une silhouette familière.
— Gryffondor jusqu'au bout, n'est-ce-pas ? lança Hopkins avec un grand sourire en le désignant, lui et la statue.
— Pas vraiment… lui répondit-il en descendant précautionneusement de son perchoir. Le Choixpeau m'a dit que ma place était à Serdaigle.
— Oh, vraiment ?
— Ne répète ça à personne ! paniqua Albus.
Cependant, Barbara continuait de le regarder avec de grands yeux empli d'étoiles, regrettant presque que le jeune homme en ait choisi autrement. Albus se balança d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Il n'avait jamais confié cette anecdote avec personne. Le soir de la cérémonie de répartition, il était passé par tous les états : l'assurance d'être à sa place peu importe sa maison, puis le choc quand le Choixpeau lui avait trouvé l'étoffe d'un Serdaigle, envoyant en l'air toutes les prédictions qu'on lui avait faites concernant sa maison future, et enfin la panique quand il avait jeté un regard sur l'assemblée qui n'avait eu d'yeux que pour le nouveau Potter réparti à Poudlard. Cette même panique qui l'avait poussé à choisir la maison Gryffondor par pure sécurité…
La tête emplie de souvenirs pénibles, Albus ne remarqua pas tout de suite que sa camarade essayait de capter son attention.
— Potter… avant toute chose, lui dit Barbara en tortillant une longue mèche de ses cheveux châtain. Pourquoi tu m'as donné rendez-vous ici ? Je pensais que je n'avais aucune chance avec toi ?
— Euh… à vrai dire, je voulais te parler de quelque chose d'important et… euh…
Barbara posa ses deux mains sur ses hanches, perdant patience.
— Sois plus direct, Potter.
— J'ai cru comprendre que toi et Lloyd cherchiez à décrypter des recherches en arithmancie… Et ces recherches, elles m'intéressent… En fait, je veux savoir ce que Aaron Lloyd trafique dans son coin.
Albus marqua une pause, tout en réalisant que la bonne chose à faire aurait été de la prévenir et de ne pas lui laisser croire n'importe quoi, comme à un éventuel rendez-vous amoureux.
— Désolé, s'excusa platement Albus, plus gêné que jamais. Je ne serais pas vexé si tu décidais de partir et de me laisser ici. Ne t'en fais pas.
Albus fit un geste vague pour désigner la rue passante derrière lui. Quant à elle, Barbara l'étudia pendant un instant, les yeux plissés, puis elle lui désigna vaguement une direction de sa main gantée avant de se mettre en marche. Albus lui emboîta le pas, perplexe.
— Laisse-moi te dire que tu es un sacré défi, lui confia-t-elle en l'entraînant sur Duncannon Street.
— Alors je ne suis que ça, un défi de plus à ajouter à ta collection ?
— Un peu, oui. Mais tu es mon plus gros défi jusqu'à maintenant.
— Si c'est le prestige de ma famille que tu veux, alors pourquoi ne pas t'attaquer à mon frère ? C'est une proie facile, tu sais.
— Tu ne m'as pas entendue ? Tu es mon plus gros défi. Toi, personne d'autre. N'implique pas ta famille là dedans. James n'a pas autant de charme que toi.
Albus ne put s'empêcher de sentir ses joues chauffer face à son compliment. Désormais intrigué par ce que la Serdaigle avait à lui dire, Albus se laissa guider sous le vent glacé de la fin décembre. Après tout, c'était lui qui l'avait traînée jusqu'ici, il n'avait plus qu'à s'en prendre à lui-même. C'était sans protester que Barbara Hopkins, la fille qui avait fait rompre Rose et son petit ami, l'avait emmené dans un bar qui était fermé à cette heure de la journée et où la jeune fille prit instantanément ses aises, se dirigeant d'un pas assuré vers le fond de la pièce.
— Papà possède l'établissement, lui dit-elle en balançant son manteau sur l'une des banquettes d'un box. Mes parents se sont rencontrés en Italie et mon père est venu ici par amour pour ma mère.
— Je ne savais pas que tu avais des origines italiennes, s'étonna Albus en la suivant, un peu plus intéressé soudain.
— Non mi conosci, Potter. Sono una ragazza pieno di sorpresa.
Faisant semblant de comprendre, Albus hocha la tête. Il détestait se sentir dépassé par une situation, on le prenait souvent pour quelqu'un de hautain et arrogant pour cette raison. Cependant, Barbara ne se départit pas de sa bonne humeur et ses yeux pétillants le détaillaient avec une franche curiosité. Puis elle posa ses deux coudes sur la table, penchée vers lui. Albus ne savait plus où se mettre. Plus le temps passait et plus il se sentait pris au piège. Qu'est-ce-qui lui avait pris de retrouver cette fille ?
— Tu sais, j'ai passé beaucoup de temps avec Cameron Lloyd ces dernières semaines… et il ne t'arrive pas à la cheville, lui avoua-t-elle au bout d'un moment. Qui es-tu vraiment, Albus Potter ?
— Désolé de te décevoir mais je suis un véritable livre ouvert, répondit-il du tac au tac.
Hopkins réfléchit un instant à sa réponse en se pinçant la lèvre inférieure entre son index et son pouce, puis elle préféra changer de sujet.
— Revenons-en à nos dragons, que veux-tu savoir de ces recherches ?
— Tout, j'ai besoin de tout savoir.
Barbara fut secouée par un petit rire et se mit à observer les passants qui marchaient dans la rue sans même les remarquer. Albus suivit son regard, se demandant ce qu'elle trouvait d'amusant à sa question. Des odeurs de pain en train de cuire venaient leur chatouiller les narines et Albus sentit son estomac gronder. Il avait oublié de prendre son petit-déjeuner avant de partir.
— Elles consistent en la matérialisation des rêves, les rêves que nous faisons tous chaque nuit. D'après ce que j'ai pu en retirer, il s'appuie sur l'arithmancie et la magie à son état pur afin de trouver le moyen que chaque individu détienne un contrôle total sur ses propres rêves. Tout ceci en passant par nos six sens… — Le sixième sens, vraiment ?
— Ouvre un peu ton esprit, Potter, je te rappelle que toi aussi tu étudies l'arithmancie, qui est une forme de divination, rabroua Barbara, sévère. Tout le monde n'a pas le don de clairvoyance, c'est vrai, mais c'est ce que nous cherchons à développer ici. L'idée, c'est de prendre le contrôle sur les éléments de notre inconscient en s'aidant de l'arithmancie, avec l'outil dont l'être humain se sert pour quantifier…
— Les nombres.
— Exact. L'ennui, c'est que notre manière rationaliser nos comportements est, au fond, arbitraire. Et notre système ne permet pas d'expliquer simplement ce qui relève de l'intuition. On est limité… mais Mr. Lloyd pense qu'on peut utiliser ces diagrammes pour mieux appréhender chaque être magique. Pour faire simple, il veut mesurer les aspirations et les envies de chacun pour espérer mieux contrôler leur part d'inconscient.
Hopkins marqua une pause, laissant le temps à Albus de digérer les informations. Puis elle se renfonça dans son siège, ses mains posées sagement sur la table devant elle.
— Pour être tout à fait honnête avec toi, je pense que je vais me retrouver bloquée à un moment où à un autre. Cet ouvrage n'est qu'une partie du travail accompli. L'arithmancie ne fait pas tout, ce n'est qu'un outil à la compréhension. Il y a des références à une dizaine d'autres supports… que nous n'avons pas. En plus, ils sont deux à avoir travailler là-dessus, avec des approches parfois différentes… c'est très difficile à décrypter. Et Cameron pense que je baille aux corneilles… s'il voulait avancer plus vite, il n'a qu'à le faire lui-même…
— Tu veux que je t'aide ? Je me débrouille assez bien en cours d'arithmancie…
— Je sais, confirma Hopkins avec un léger sourire.
Albus lui sourit en retour, les pensées troublées à cause des projets de leur professeur de métamorphose.
— C'est… forcément démoniaque, tout ça, non ?
— Je trouve ça ambitieux, répondit Barbara en haussant les épaules. C'est très introspectif comme approche, il s'agit de permettre à quelqu'un d'accéder à une partie de lui-même sur laquelle il n'avait aucun contrôle.
— Hmm, hmm. Ajoute la Legilimancie à l'équation et je ne trouve plus ça très introspectif… argua Albus.
— C'est de l'ordre de l'expérimental, Potter, pas besoin de s'emballer. Si on le voulait, on pourrait nous aussi nous pencher sur la question… enfin, c'est tout ce que je sais pour le moment.
Tandis que la Serdaigle proposait de leur amener un cappuccino des cuisines, Albus se passa une main dans les cheveux d'un air absent, tic qui lui valait toujours des réflexions de ses parents. Pensif, Albus se demandait ce que Aaron Lloyd cherchait à atteindre grâce à ces recherches arithmantiques, et en quoi la mère de Juliet pouvait être reliée à cette histoire. Depuis qu'il avait parlé à Juliet, et que cette dernière lui avait confié les atrocités dont Darcy avait été capable, il n'avait pu s'empêcher de réviser son avis sur les Lloyd. Et si l'homme à abattre n'était pas Aaron Lloyd mais bel et bien Darcy Adamson, la femme capable de s'effacer des souvenirs de sa fille ?
Aussi soudainement qu'un doxy l'aurait piqué, Albus eut un petit sursaut sur sa banquette. Ils avaient été deux à mener ces recherches. Le Gryffondor attendit que Barbara revienne auprès de lui, chacune de ses mains tenait un mug de café fumant, pour lui poser la question qui lui brûlait les lèvres :
— Tu m'as dit qu'ils étaient deux à avoir rédigé ce grimoire… est-ce-que tu sais de qui il s'agit ?
— Hmm, le professeur Lloyd, évidemment, répondit Barbara en fronçant ses fins sourcils. Quant à l'autre, je n'en ai aucune idée… si ce n'est une initiale. D. Ils écrivaient plein de petites annotations dans les marges.
Un courant glacé traversa le jeune homme qui blêmit en réalisant que Lloyd et Adamson étaient tous les deux sur ce projet de longue haleine. Pourtant, rien n'expliquait les raisons de la disparition de Darcy dans la vie sorcière. De toute évidence, si elle avait rendu visite à Lloyd à Poudlard cette année, il était très peu probable que leur professeur lui ait fait quelque chose de mal. Et à en croire Juliet, Darcy avait été particulièrement véhémente dans les souvenirs d'Andrea. Pourquoi cette sorcière avait tout plaqué du jour au lendemain alors qu'elle possédait déjà tout - famille, amour, amis, réussite ?
Albus passa de nouveau une main dans sa tignasse, agacé par son manque évident de réponses à ses questions. Barbara sirotait son cappuccino sans dire un mot, le regard perdu sur ses parents qui discutaient près du bar où un grand homme brun, la quarantaine, essuyait les verres en parlant à sa femme, une sorcière à en juger par la baguette magique qu'elle tenait à la main. Derrière eux, les verres propres allaient se ranger tous seuls en voletant sur les étagères. Un chapeau pointu était posé sur le comptoir, l'un des rares signes montrant que cette famille n'était pas tout à fait comme les autres.
Albus se mit à son tour à observer les parents de Barbara. Malgré le fossé entre monde moldu et sorcier, ils avaient l'air heureux.
— Comment tu réagirais s'ils t'annonçaient leur divorce ? lui demanda Albus à voix basse au bout d'un long moment où ni l'un ni l'autre ne s'étaient adressés la parole.
Choquée par sa question, Hopkins ne répondit pas tout de suite.
— Eh bien… déjà, ils ne sont pas mariés, aucun contrat ne les unit, lui expliqua-t-elle prudemment. Ils ne croient pas au mariage.
— Tu sais ce que je veux dire… s'impatienta Albus, sur les nerfs. Tu ressentirais quoi s'ils se séparaient ?
— Hmm… je serais triste, je suppose. Mais je ne peux pas les forcer à rester ensemble, c'est leur décision.
La tête penchée sur le côté, Barbara fixait son camarade sans comprendre. Puis ses yeux s'ouvrirent en grand, dévoilant des iris gris acier saisissants. Mal à l'aise, Albus changea nonchalamment de position pour donner le change, en vain.
— Tes parents veulent divorcer ? s'exclama Barbara sans rien cacher de sa surprise. Harry et Ginny Potter ? Le Survivant-qui-a-terrassé-le-plus-grand-mage-noir-de-tous-les-temps et notre Harpie-qui-a-fait-remporter-son-équipe-six-fois-de-suite-aux-championnats-européens ?
— Hopkins ! Baisse d'un ton, personne ne devrait le savoir ! la coupa Albus, affolé, en jetant un coup d'oeil à la mère de Barbara. C'est précisément la raison pour laquelle je n'en parle à personne…
— Je suis désolée, j'ai du mal à me contenir… mais ça ne change rien à la situation, tu ne peux rien y faire, s'empressa-t-elle de répondre pour se donner contenance.
— C'est différent, Barbara… soupira Albus, exténué par tant de cachotteries.
Hopkins fronça les sourcils, à la fois parce que c'était la première fois qu'Albus l'appelait par son prénom, et à la fois par le ton blasé et exaspéré qu'il adoptait en parlant de ses parents.
Percé à jour, Albus était à deux doigts de se confier à elle. Après tout, que perdait-il à lui raconter ce qu'il ressassait seul dans sa tête depuis des semaines ? Hopkins était intelligente, et même s'il ne la connaissait qu'à travers ses déboires, lorsqu'ils étaient ensemble, ils avaient toujours des discussions censées et intéressantes. Barbara n'était pas comme ses amis à qui tout leur avouer lui semblait insurmontable. Dans un coin de sa tête, Albus imaginait parfaitement une Rose fulminante lui reprocher de faire ami-ami avec la fille qui les avait fait rompre, Stephen Brown et elle.
En posant ses avant-bras sur la table, il s'efforça de virer la petite Rose imaginaire qui ne cessait de semer le doute dans son esprit.
— Promets-moi que tu ne raconteras ça à personne. Ils n'avaient même pas l'intention de nous l'annoncer, mon frère et ma soeur ne sont même pas au courant.
La Serdaigle acquiesça lentement, prudente, tout en faisant glisser son doigt sur le rebord de sa tasse vide.
— J'ai reçu une lettre de mon père il y a un mois, une lettre qu'il m'a envoyée par erreur et qui était adressée à son avocat, lui expliqua Albus tandis que les couleurs quittaient son visage. Il s'intéressait aux démarches qu'il devait entreprendre pour un divorce. Alors je lui ai demandé ce que ça signifiait.
Albus marqua une pause et jeta un nouveau coup d'oeil aux parents de Barbara. Ils riaient, maintenant penchés sur ce qui ressemblait à un menu. Ils respiraient la joie de vivre. Albus se mordit la lèvre. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas vu ses parents rire tous les deux. Parfois, il se demandait même si Harry ne faisait pas exprès de travailler de nuit pour dormir la journée.
— Il m'a simplement dit de ne répéter ça à personne, pas même à James ou Lily… murmura Albus en regardant un vélo passer. Il m'a dit que personne ne devait être au courant tant que rien n'était engagé de manière officielle. Et puis les vacances sont arrivées, et mes parents m'ont presque supplié de ne rien révéler à la famille, pour passer un dernier Noël dans la joie et la bonne humeur. Et voilà que je passe mes vacances chez moi à regarder James et Lily ouvrir leurs cadeaux sous le sapin comme si de rien était. Je n'ai jamais rien vu d'aussi déprimant... Je ne me sens même pas triste de leur séparation, Barbara. Je me sens en colère parce qu'ils sont dans cette situation depuis des mois et qu'ils ne sont même pas honnêtes envers leurs propres enfants.
Albus faisait tout son possible pour ne pas déverser toute la haine et l'injustice qu'il ressentait au plus profond de son être. Sans succès.
— J'ai toujours pensé qu'entre nous, nous étions sincères, peu importe ce que racontaient les gens au dehors. C'est faux. C'est complètement faux. Les apparences, il faut aussi les conserver à l'intérieur.
Toujours aussi silencieuse, Barbara Hopkins le regardait avec concentration.
— Je ne crois pas au grand amour, si c'est ce que tu recherches avec moi. Il suffit que je regarde autour de moi pour voir que toute tentative de relation est un échec. Je ne vois pas l'intérêt de me battre pour ça. Tant pis si je passe pour un insensible, mais c'est mon choix, Hopkins. Et je ne suis pas blanc non plus, dans cette histoire. Tu serais déçue des choix que je fais en ce moment.
Avec une once de regret, Albus se remémora le jour de Noël, où il avait constitué toute une démonstration à Molly, sa cousine de quatorze ans, pour lui prouver que sa relation avec Jack Van Middleworth était vouée à l'échec. Il avait réussi à la faire pleurer.
— Tu sais, ce qui arrive à ta famille ne va pas m'empêcher de te courir après, Potter.
La voix de la Serdaigle lui donna l'effet d'une claque sur la joue. Sous ses yeux ébahis, Barbara se leva en le fixant de toute sa hauteur et lui tendit sa main.
— Non, Hopkins. Crois-moi quand je te dis que je suis le pire des…
— Oh je t'en prie, arrête de trop réfléchir. Je ne vais pas te sauter dessus aujourd'hui.
— Alors quoi ?
— Aujourd'hui, nous allons décortiquer les plans arithmantiques de notre professeur. Et il y a tellement à faire que tu peux être certain qu'on sera bien trop occupé pour penser à autre chose. Qu'en dis-tu ?
Albus se leva enfin à son tour, légèrement soulagé. Alors il lui serra la main, comme pour conclure un marché et suivit Barbara en dehors du restaurant sans même accorder un regard au couple heureux derrière eux. Et surtout, sans même accorder une pensée au couple qui s'apprêtait à se séparer à la maison.
Dans la pièce plongée dans l'obscurité, Juliet dormait paisiblement, aussi paisiblement que sa soirée mouvementée de la veille le lui avait permis. Elle s'était endormie très tard, les yeux brouillés par les larmes qui ne tarissaient plus. Une fois qu'elle était arrivée à Londres au Chaudron Baveur, elle avait été assez chanceuse pour tomber nez à nez avec son professeur et directeur de maison, Neville Londubat, qui lui avait fait abandonner toute prise d'indépendance. Elle lui avait raconté son énième dispute avec son père et ils avaient finalement convenu que Neville la raccompagnerait à Poudlard dès le lendemain soir. La pression était lentement retombée et elle s'était retrouvée seule, dans la petite chambre de bonne que Hanna lui avait donnée pour la nuit.
— Debout la marmotte !
Les rideaux furent violemment tirés et la pièce s'emplit brusquement d'une lumière vive et aveuglante. Aussitôt, Juliet plongea sa tête sous sa couette, se demandant où elle se trouvait. Puis elle reprit ses esprits et elle sentit quelqu'un s'asseoir brutalement sur son lit. Un instant apeurée, Juliet sortit lentement de ses couvertures pour faire face à l'inconnu pas tant inconnu qu'elle l'avait craint :
— James ? Qu'est-ce-que tu fais ici ? s'exclama-t-elle avec une voix grave.
— Tu me déçois, Juliet. Te pointer au Chaudron Baveur alors que la femme de ton prof préféré tient l'auberge… Tu ne te doutais pas que tu te ferais avoir ? Mes parents et Neville sont amis, je te rappelle. Je sais tout.
Juliet dut attendre quelques instants avant de ne plus être aussi éblouie par la lumière qui filtrait à travers les fines fenêtres de la chambre. Contrairement à elle, James paraissait tout à fait frais et reposé, il avait même apporté avec lui un plateau avec du chocolat chaud fumant.
— Tu m'as apporté le petit-déjeuner au lit ? s'étonna Juliet.
— Euh… c'était pour moi, en fait. J'ai attendu cinq minutes que Hanna ait le dos tourné pour lui chiper, mais je suppose qu'on peut, euh… partager si tu as faim.
Juliet grogna de mécontentement. Elle irait elle-même prendre son déjeuner si c'était tant un problème de partager pour lui.
— Tu es déjà habillée ? s'étonna James en se servant sa tasse de chocolat chaud.
— Non, je me suis couchée telle quelle hier soir… s'expliqua vaguement Juliet en regardant le peu d'affaires qu'elle avait emmené avec elle. Pas eu le courage de me mettre en pyjama. Pyjama que j'ai oublié dans la précipitation, tout comme plein de choses essentielles.
— Oh Juliet… quel professionalisme.
— Arrête, j'ai du mal à supporter le fait que Malefoy me ramène mes sous-vêtements à Poudlard, pas la peine d'en ajouter !
— Quel chanceux ! remarqua-t-il en lui faisant un clin d'oeil.
Juliet lui tira la langue et le poussa de ses pieds sous la couette alors qu'il se moquait ouvertement d'elle. Pourtant, il redevint vite sérieux et préoccupé.
— Alors, tu vas me dire ce que tu fabriques ici ?
La joie momentanée de retrouver son ami disparut aussi vite qu'elle était arrivée. Elle repensait à son père, qui avait voulu lui parler de ses résultats scolaires qui avaient de nouveau dégringolé, et s'était ensuivi le sujet qui faisait toujours discorde dans la famille : son projet professionnel. Si elle était partie aussi brusquement de chez elle dans le feu de l'action, Juliet ne s'en sentait pas moins attristée et terriblement coupable. Elle avait du laisser Andrea derrière elle alors qu'elle ne la voyait presque plus désormais.
Devant l'air interrogateur de James, Juliet lui raconta rapidement ce qui s'était passé en mentionnant simplement le fait qu'elle ne voulait pas suivre le chemin d'une carrière dite respectable et sûre à long terme. Il n'avait pas besoin d'en entendre plus pour comprendre le problème que cela représentait.
— Les parents… soupira enfin James, le regard perdu dans le vague.
Les mains serrées autour de sa couette, Juliet se figea. S'il savait à quel point il avait raison… Darcy, Darcy, Darcy.
— Hé, tu regardes la carte des Maraudeurs régulièrement, non ? lui demanda Juliet. A tout hasard, tu n'aurais pas vu des noms inconnus se balader à Poudlard ? Des noms que tu n'aurais jamais vu auparavant ?
James fronça les sourcils et se gratta le sommet du crâne, pensif.
— Tu penses à un nom en particulier ?
« Oh que oui », se dit Juliet en se mordant la lèvre.
— Non. Laisse tomber.
— Sûre et certaine ? s'assura James. Parce que je pense sérieusement me convertir en espion. Il faut que je découvre les cachoteries d'Al, il est encore parti très tôt ce matin. Plus j'y pense et plus je me dis qu'il faudrait que je change de nom pour passer inaperçu, qu'en penses-tu ? James Potter, c'est trop…
— Trop connoté espion, en effet, le coupa Juliet en repensant aux films moldus d'espionnage dont raffolait sa tante Caroline.
James la regarda sans comprendre mais ne s'attarda pas et continua de siroter son chocolat d'un air serein. Tout en se redressant en tailleur, Juliet l'observa de plus près. Albus lui avait confié son inquiétude pour elle et voilà qu'il était le premier à savoir qu'elle se trouvait ici. Comme dans un flash, elle se rappela alors du mot anonyme qu'elle avait reçu en début d'année lui disant qu'elle savait à qui faire confiance. Au fond, James était probablement l'une des personnes en qui elle pourrait mettre sa vie entre ses mains sans aucune crainte.
Après quelques instants de silence, James reposa lentement sa tasse et hésita longuement avant de se lancer :
— Juliet, j'ai quelque chose à te dire…
Mais avant que l'un d'eux n'ait pu ajouter un seul mot, Lily Potter fit irruption dans la pièce, ses deux mains couvrant l'intégralité de son visage.
— Je peux ouvrir les yeux ? demanda-t-elle avant de venir à son tour s'asseoir sur le lit de Juliet. Je pensais qu'on devait chercher Al, tu avais dit que tu en aurais pour deux minutes !
— Comme toi avec Bloxham, j'ai menti, rétorqua James en prenant son muffin. Je peux pas prendre mon petit déj' en cinq minutes ! C'est un moment sacré !
— Salut, se contenta de dire Juliet pour signaler sa présence.
Comme à son habitude, Lily ignora simplement son existence et arracha le muffin des mains de son frère pour mordre avidement dedans.
— Par Salazar, j'avais faim ! s'exclama-t-elle, la bouche pleine.
— Tu le fais exprès, pas vrai ? s'emporta James qui ne supportait pas très bien le fait que sa soeur jure. Entre nous, pas de références aux maisons, et encore moins aux vicieux Serpentard…
— Ah ah ! Tu es plus vicieux que je ne le suis, James ! T'es toujours en train de refaire les règles selon tes envies… bah devine quoi, ça ne marche pas comme ça…
Juliet se laissa tomber sur ses oreillers alors que le frère et la soeur continuaient de s'asticoter à propos de leurs maisons respectives. Fatiguée, elle repensa à sa propre soeur. Elles ne s'étaient jamais disputées à propos de leurs maisons dites rivales. Et pourtant, elle avait laissé Andrea derrière elle. Au lieu de se battre contre son père et essayer de lui faire comprendre sa vision des choses, elle avait fui. Juliet aurait pu rester pour la soutenir dans cette épreuve difficile et elle s'était enfuie à la première occasion.
« Andrea a Scorpius », se dit-elle pour se rassurer.
Les quelques rayons de soleil qui filtraient à travers l'épaisse couverture nuageuse étaient hauts dans le ciel à présent. Plongée dans ses pensées en regardant le ciel couvert, prêt à déverser sa tempête, Juliet songeait à sa soeur, et à la manière dont elle pouvait l'aider à distance…
— James ! s'exclama soudainement Juliet en coupant net la parole à son ami. J'ai besoin de tes talents d'espion. Je dois trouver où vit Cameron.
Le concerné tourna lentement sa tête vers elle, foncièrement consterné, l'air de murmurer sur ses lèvres « je rêve ou tu viens réellement de me poser cette question ?». Juliet serra les poings en réalisant qu'elle avait parlé trop vite. Il n'y avait aucun moyen qu'il accepte de l'aider, surtout si Lily était avec lui. Comme pour appuyer son propos, cette dernière rappela à son frère :
— Je croyais qu'on devait partir à la recherche d'Albus ?
— J'ai vraiment besoin de le trouver, James. C'est presque vital.
— Albus est ton ami aussi, non ? répliqua Lily. Il ne va pas très bien ces derniers temps. Et toi tu le laisses tomber au profit de ton copain que tu ne connaissais même pas il y a trois mois ? Un mec qui tabasse d'autres élèves pour se faire trois Gallions par semaine ? rétorqua Lily en la défiant du regard.
— Tu ne peux pas comprendre, répondit Juliet, douchée.
— Ne l'écoute pas, ordonna-t-elle à son frère. Elle va encore te retourner le cerveau et tu feras tout ce qu'elle voudra, comme tu l'as toujours fait… ne sois pas stupide, James.
Lily Potter éclata d'un rire jaune qui ne fit rire qu'elle. Juliet se vexa. Bien sûr qu'elle ne voulait pas délaisser Albus, mais Cameron avait joué sa part dans l'amnésie d'Andrea. Cela ne pouvait plus attendre. Alors Juliet se tourna de nouveau vers James, prête à le supplier par tous les moyens possibles et imaginables. Le regard du septième année faisait l'aller-retour entre les deux filles, avant qu'il ne s'adresse à elle :
— Lily a raison. Je ne vois pas pourquoi je t'aiderais à le trouver.
Puis James se leva et n'ajouta pas un mot de plus. Lily sourit alors de toutes ses dents, satisfaite que son frère se soit rangé à ses côtés. Juliet se mit à chercher dans sa mémoire, à la recherche d'un fait pour lequel il lui serait redevable. En y réfléchissant bien, il y avait eu cette fois où elle l'avait aidé à sortir avec Melinda Warren en lui servant de messagère pendant une semaine toute entière. Ridicule.
Mais alors qu'un James renfrogné franchissait le seuil de la porte de sa chambre, Lily sur ses pas, Juliet décida de lâcher la bombe.
— Cameron est lié à ce qui est arrivé à Andrea.
Le jeune homme s'arrêta brusquement, au point que Lily lui rentre dedans. Pourtant, Juliet n'y fit pas attention et ne quittait pas son ami des yeux. Son coeur s'était mis à battre un peu plus fort dans sa poitrine. Elle ne se voyait vraiment pas seule, enfermée à Poudard, à s'interroger sur l'implication de Cameron dans cette affaire. Elle se devait de le retrouver avant la fin de journée.
— Je crois connaître quelqu'un qui pourra nous aider, lui dit-il enfin. Prépare-toi, je t'attends en bas.
Et il quitta finalement la chambre tandis que Lily lançait un dernier regard haineux à Juliet. Une fois la porte close, elle se prit la tête entre les mains. Dans quel pétrin s'était-elle empêtrée ?
Dans l'après-midi, Juliet avait donc suivi James et l'avait vu jouer de ses relations pour obtenir une adresse. Quand ils avaient enfin trouvé l'immeuble dans lequel habitait Daphné Greengrass une fois par an, les deux Gryffondor avaient du attendre deux heures que Cameron et sa mère se manifestent en début de soirée. Alors que James avait voulu la pousser à repartir tout le temps qu'ils avaient attendu dans le froid, Juliet, elle, avait regardé sa montre avec inquiétude en voyant les minutes s'écouler. Le soir-même, elle devait retrouver son professeur pour le retour à Poudlard.
Puis enfin, Cameron était arrivé. Et Juliet ne s'était jamais retrouvée autant à court de mots.
— Vous voulez que je prépare une tasse de thé ? proposa Daphné Greengrass aux deux adolescents.
Un silence pénétrant répondit à la femme blonde qui avait passé sa tête à travers l'ouverture de la porte. Les yeux bleus s'arrêtèrent un instant sur une Juliet fermée qui ne quittait Cameron du regard avant qu'elle n'interroge son fils. Ce dernier mit un instant avant de lui répondre, visiblement préoccupé par l'attitude défensive de sa petite amie. Daphné referma lentement la porte derrière elle, regrettant de les avoir interrompus dans ce qui semblait être un silence lourd de sens. Une fois la porte close dans un petit bruit sec, Juliet jeta un oeil autour d'elle : c'était une petite pièce dépourvue de toute décoration qui lui rappelait les chambres aseptisées des hôpitaux.
— Ma mère n'est pas souvent ici, c'est un peu… vide, expliqua Cameron comme en lisant dans ses pensées.
Juliet hocha la tête en s'efforçant de repousser les images du Cameron des souvenirs d'Andrea qui remontaient à la surface. Il fallait qu'elle rentre dans le vif du sujet, et vite.
— Je ne serais pas longue, Londubat me raccompagne à Poudlard ce soir.
— Avec Potter ?
— Non. Seule.
Nouveau silence. Pourquoi cela importerait qu'elle rentre à l'école accompagnée ou non de James ? La jeune fille marcha sans se presser jusqu'à la fenêtre. Elle ne savait pas trouver les bons mots pour aborder l'agression de sa soeur. Dehors, le vent commençait à se lever et à battre la cime des quelques arbres qui se trouvaient juste au niveau du quatrième étage. Le sujet était d'autant plus difficile à aborder que Cameron s'était montré attentionné envers elle et n'avait visiblement aucune idée de la raison de sa visite. Juliet se détacha du spectacle offert par les branches et s'intéressa de nouveau à lui. De son côté, il avait ramassé la Gazette du Sorcier qui traînait sur le bureau contre lequel il s'appuyait. Mais aucun des deux n'était dupe, Cameron était bien trop tendu pour même lire les gros titres du journal.
— Que sais-tu à propos de ma mère ? Tu l'as déjà rencontrée ?
Le ton agressif de Juliet trancha dans le calme ambiant. Cameron fronça légèrement ses sourcils bruns, la Gazette du Sorcier toujours dans les mains.
— Et ma soeur, tu te rappelles t'être battu contre elle le soir où elle a disparu ?
Toujours pas de réponse. Imperturbable, Cameron fixait Juliet sans mot dire. Il était même impossible de savoir s'il avait blêmi sous son teint diaphane. La mâchoire de Juliet se serra, son sang ne faisant qu'un tour dans ses veines. Alors pour tenter de se calmer, elle se détourna de nouveau vers les bourrasques qui secouaient les arbres au dehors. Loin d'avoir l'effet escompté, la scène lui donna envie de déverser sa colère. Dans la rue, on discernait des cris d'enfants qui jouaient avant de rentrer chez eux. Juliet se retourna brusquement et pointa un index accusateur sur lui.
— Tu m'as menti et tu me mens toujours. Avant qu'on se croise le jour de l'agression d'Andrea, tu t'es battu contre elle… Pour ce que j'en sache tu aurais très bien pu la livrer à ma mère pour finir le travail… et pendant ce temps, tu m'as laissée me rapprocher de toi… ça fait parti du plan, c'est ça ?
— De quoi tu…
— C'est quoi ? Hein ? Vas-y, dis-moi ! Qu'est-ce-que ton malade de père veut de ma mère ? Qu'a mérité Andrea pour subir un tel traitement ? QU'EST-IL ARRIVÉ À ANDREA APRÈS QUE VOUS VOUS SOYEZ BATTUS ?
— On l'a laissée partir.
— Essaie de me faire avaler cette connerie.
Juliet fulminait. Et le fait de voir Cameron se rapprocher d'elle et de tenter de la calmer ne fit que l'irriter encore plus. Quand il tenta de la prendre par les mains, elle le repoussa sauvagement. Elle ne pouvait plus supporter d'être prise pour cette fille stupide qui avalait n'importe quelle histoire. A quelques centimètres d'elle, Cameron jeta à son tour un coup d'oeil à la météo extérieure.
— Ne me donne pas de réponse valable et je remuerai ciel et terre pour retrouver cette pourriture de Maisie et lui arracher les vers du nez.
— Écoute, Juliet, je pense que tu devrais vraiment te calmer… lui conseilla Cameron d'une voix plus menaçante. Je t'ai dit qu'on avait laissé Andrea partir. Elle écoutait aux portes et ça a rendu Maisie folle. C'est mon père qui nous a surpris avec tout le bruit qu'on faisait dans les couloirs… Ce qui est arrivé ensuite n'est pas de notre ressort.
— Je ne peux pas te faire confiance.
Juliet éclata d'un rire grinçant qu'elle ne se connaissait pas.
— Tu crois vraiment que je vais gober ton histoire ? ricana-t-elle en croisant les bras. Je sais ce que tout le monde pense de moi, mais quand même, Cameron… Tu es vraiment naïf de croire que je vais avaler un tel mensonge…
— Je-ne-mens-pas, rétorqua le Serpentard dont l'agacement commençait à pointer dans sa voix. Oui, on s'est battus contre Andrea, c'est tout. Elle est partie en courant et on ne l'a plus revue jusqu'à ce que les Aurors ne la retrouvent dans la forêt interdite.
— Et pourquoi tu ne m'as jamais rien dit avant ? Combien d'occasions tu avais de me le dire quand on était tous les deux ? Tu ne m'as jamais rien dit ! TU N'ES QU'UN MENTEUR !
L'air siffla à travers la fenêtre mal isolée. Les bourrasques avaient doublé en puissance depuis qu'ils étaient entrés dans cette chambre, à tel point que Juliet fut momentanément distraite de ses reproches pour se demander si sa colère n'était pas capable de déclencher des cataclysmes. Après tout, elle n'était pas capable de se contrôler, elle et sa magie. Elle n'était qu'une piètre sorcière.
Au moment où Cameron ouvrait la bouche pour se défendre après avoir été perturbé par les sifflements de la fenêtre, la porte de la chambre s'ouvrit de nouveau sur sa mère qui cette fois n'hésita pas un instant. Ses lèvres fines étaient tirées en une ligne mince, qui n'avait rien à envier à son sourire poli de quelques instants plus tôt. D'un ton sec, sa voix claqua dans l'atmosphère électrique renfermée dans la petite chambre :
— Je suis navrée de vous interrompre, mais je ne suis pas sûre d'apprécier le ton que prend cette conversation.
— Laisse nous, répliqua Cameron à sa mère. On a juste un petit différent à régler.
— Non, Cameron. Personne ne vient ici pour insulter mes enfants. Elle s'en va.
D'ordinaire, Juliet aurait été confuse devant l'autorité au point de se mettre à bafouiller pour se faire mettre à la porte. Or, il n'en était rien. Elle lança un regard rancunier à Cameron avant de répondre aussi dignement que possible à la femme blonde qui se tenait raide dans l'encadrement de la porte. Après tout, Daphné Greengrass était une sorcière respectable ici en Grande Bretagne.
— Ça va, je m'en vais. Vous savez quoi ? Je n'ai pas dit mon dernier mot. Il me semble que ton père, et votre mari, ajouta-t-elle à l'intention de Daphné, en sait bien plus qu'il ne le laisse paraître. Je vais avoir mes réponses, et alors je n'aurais plus besoin de me frotter aux sorciers dans votre genre.
Daphné ouvrit de grands yeux ronds face aux propos de la jeune sorcière. Cette dernière en profita pour tourner les talons, agissant sous le coup de l'adrénaline qui pulsait à travers son corps. Elle regretterait sans doute cette horrible soirée quand la pression retomberait, mais sûrement pas maintenant.
— Hé, Juliet !
Dans un bond, elle se retourna. Cameron l'avait rattrapée, les traits inquiets.
— Tu ne devrais pas faire ça. Si tu ne me crois pas alors tu ne devrais même pas songer à interroger mon père… Ne fais pas confiance à n'importe qui.
Aussi subitement que le flash d'un appareil photo, le mot qu'elle avait reçu après l'agression d'Andrea lui revint en mémoire.
« Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. Tu sais à qui faire confiance, Juliet. »
L'évidence lui avait sauté aux yeux lorsqu'elle était encore chez son père à observer le petit morceau de parchemin qui avait accompagné le balai. La personne qui lui avait offert ce cadeau avait été la même que celle qui lui avait envoyé le mot d'avertissement en début d'année. Aussitôt avait-elle repéré que l'écriture avait été identique sur les deux morceaux de parchemin, Juliet s'était retenue de ne pas se pincer pour ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt.
En octobre, Darcy s'était déjà montrée sous sa forme d'animagus, à la fenêtre de leur son dortoir. Un hibou. Si elle ne l'avait pas réalisé sur le moment, le souvenir d'Andrea le lui avait confirmé. Après avoir effacé la mémoire de sa soeur, Darcy s'était métamorphosée en volatile. Un hibou. L'écriture lui avait été jusqu'alors inconnue mais il était clair dorénavant qu'il ne pouvait s'agir d'une autre personne que sa mère. Darcy avait tenté de la mettre en garde. Et cette fois, la Gryffondor se pouvait que s'avouer d'accord avec elle. Elle ne pouvait pas avoir confiance en sa mère, ni en Cameron…
Dans ses pensées, Juliet cligna des yeux et prêta de nouveau attention à ce que lui disait Cameron.
— T'as raison, je ne peux pas faire confiance à n'importe qui. Et certainement pas à toi.
— Je te prouverai le contraire, Juliet, lui assura Cameron d'un ton parfaitement calme sous le regard toujours ahuri de sa mère derrière eux.
Juliet déglutit. Il était si facile de se perdre dans ses yeux envoûtants. Alors comme une automate, elle dit d'un ton sans émotion, comme si l'on venait de prendre le contrôle de son corps.
— Jusqu'au jour où on me retrouvera complètement amnésique ? Non merci. Je ne veux plus te voir, Cameron.
Aussitôt la porte refermée derrière elle, ce fut comme si un immense poids était retombé sur ses épaules, à tel point qu'elle eut envie de s'écrouler par-terre et ne plus jamais se relever. Mais elle ne devait pas craquer. Pas maintenant, pas ici. Derrière la porte, dans l'appartement, elle entendait Cameron et sa mère, en train d'élever la voix l'un sur l'autre à propos de ce qui s'était passé dans la petite chambre. Puis, le regard un peu perdu de Cameron lui insuffla suffisamment d'énergie pour décamper au plus vite.
Prise d'une crise de panique, Juliet avait l'impression qu'elle allait être malade. Elle dévala les étroits escaliers de l'immeuble, le coeur au bord des lèvres. Une fois à l'extérieur, le vent la frappa de plein fouet. Elle éclata alors en sanglots, ce qui fit peur aux gamins qui étaient sur le même trottoir qu'elle. Dans la pénombre, elle devait être miséreuse à voir. Pourtant, peu lui importait. Son seul objectif était d'éviter de jeter un coup d'oeil à la fenêtre du quatrième étage. Agissant encore sous le coup de l'adrénaline, elle traversa la rue à pas pressés, sans même regarder aux alentours.
— C'était rapide, lança James en la rejoignant. Je n'ai même pas eu le temps de me trouver un truc à manger… eh ! Tu pleures ?
Juliet renifla bruyamment pour ravaler ses larmes. Son ami la contempla avec des yeux paniqués.
— Oh non, Juliet, s'il-te-plaît, ne pleure pas… je ne sais pas quoi faire quand les filles pleurent…
— Je ne pleure pas, dit-elle dents serrées. Peux-tu me rendre un service ?
— Un autre, tu veux dire ? Tout ce que tu veux si tu arrêtes de pleurer. Ça me rend vraiment nerveux là…
Juliet essuya rapidement ses joues. Maintenant que James était dans la confidence, il devenait un allié de taille. Et elle était prête à tout pour mettre un terme à cette histoire.
— Si un jour le nom Darcy Adamson se balade dans les couloirs, préviens-moi. C'est ma mère, il faut que je la trouve. Et vite.
Le soleil s'était timidement levé sur les paysages écossais enneigés. Le château de Poudlard était encore vide à cette période de l'année, tous les élèves rentrant seulement dans quelques jours. C'était donc sans surprise qu'à neuf heures du matin, peu de personnes étaient encore présentes dans le Hall d'entrée d'où l'on pouvait sentir les odeurs alléchantes du petit déjeuner. Juliet était rentrée au château la veille, et rien ne lui avait fait plus plaisir que de se reposer dans un endroit qui lui était familier et de se lever tranquillement ce matin là pour prendre un déjeuner copieux. Retourner à Poudlard avait été comme retrouver un vieil ami et même l'idée de rester seule dans les jours à venir ne lui semblait plus aussi terrifiante qu'elle ne lui était apparue au premier abord.
Et pourtant, l'heure matinale ne lui avait pas réservé de bonne surprise. Hors d'elle, Juliet se sentait sur le point lâcher prise devant l'Auror qui se tenait devant elle. Une certaine Poppy Robards qui ne lui inspirait pas du tout confiance. Une sorcière à peine plus âgée qu'une diplômée et qui prétendait enquêter sur l'affaire Darcy Adamson.
La chasse à la sorcière avait été lancée.
— Je suis profondément sérieuse, confirma la jeune femme, autoritaire. Ton père a été intransigeant à ce sujet. Tu te rends seulement à la Grande Salle, dans les salles de cours, à la bibliothèque et sur le terrain de Quidditch à tes heures d'entraînement. C'est tout. Ne pense même pas à m'échapper, je connais ton espèce. Et je connais vos petites ruses aussi bien que je connais ce château. Oh, et comme tu es sujette aux sorties nocturnes, sache que dorénavant, Rebecca Morris est chargée de monter la garde devant le portrait de la Grosse Dame la nuit.
Juliet s'empêcha de répliquer quoi que ce soit. Tout ce dont elle avait était de commander une Beuglante qu'elle enverrait directement à son père qui avait alerté les autorités. Mais Robards n'en avait pas terminé avec elle. Elle fit un pas en avant, de façon à ce que leurs visages ne soient plus qu'à quelques centimètres de distance. Juliet parvenait même à sentir l'odeur de son shampoing à la camomille mêlée à celle de son perfecto en cuir.
— Et ne pense même pas à mener l'enquête de ton côté. Ta mère est une personne dangereuse, tu ne la coinceras pas toute seule.
— Et Lloyd, vous l'avez interrogé ?
— Toujours en train de se prendre pour des héros… marmonna la jeune femme avant de claquer sa langue contre son palais. Bien sûr que je l'ai interrogé, c'est la première chose que j'ai faite ce matin.
Poppy Robards observa la jeune fille suspicieusement avant de reculer. Puis, alors que Juliet pensait en avoir enfin terminé avec cette Auror, cette dernière leva un index pour ajouter une dernière chose :
— Tant que j'y pense, évite tout rapprochement avec son fils Cameron. Il serait préférable pour toi et pour lui que vous ne vous impliquiez pas dans cette affaire.
Cette fois, la jeune Gryffondor perdit toutes ses couleurs. Depuis qu'elle était rentrée au château, elle avait tout fait pour rester occupée et éviter de penser à lui. Jusqu'à deux heures du matin, elle s'était penchée sur l'essai d'histoire de la Magie à rendre pour la rentrée, avec son chat ronronnant sur ses genoux. Pour le moment, cette stratégie faisait ses preuves sans savoir si cela allait durer.
Robards pointa du doigt l'entrée de la Grande Salle tout en s'appuyant contre la rambarde du grand escalier de marbre, un sourire taquin aux lèvres. Juliet se vit obligée de capituler et rentra dans la Grande Salle où plusieurs petits groupes, en majorité des septième et cinquième années, déjeunaient tranquillement. A la table des professeurs, les sièges étaient tous vides à l'exception de Tatius Fisher, le discret maître des potions. C'était sans surprise qu'Aaron Lloyd n'était toujours pas de retour au château.
D'emblée, Juliet repéra Marshall Finch-Fletchey et Gemma King, la capitaine de l'équipe de Quidditch de Serdaigle, installés au bout de la table, proche de l'entrée de la Grande Salle. Elle hésita un instant avant de s'approcher d'eux. Quand elle était arrivée à Poudlard à l'heure du dîner, les bavardages avaient fusé sur les raisons de son retour prématuré à l'école jusqu'à la fin du dîner où la grande nouvelle du véritable agresseur d'Andrea s'était répandue grâce à certains élèves plus informés. Depuis, Juliet s'était méfiée de la réaction des autres. Certains se fichaient éperdument d'elle tandis que quelques autres s'étaient empressés d'avoir rejoint leur dortoir sous crainte qu'elle ne leur efface la mémoire.
Pourtant, en la voyant arriver, Marshall la salua de loin et Juliet les rejoignit avant de se servir un beignet à la framboise.
— Tu as le droit à une garde rapprochée, huh ? lança-t-il, espiègle, en faisant référence à Poppy Robards.
— Pas pour longtemps, répondit Juliet avant de mordre sauvagement dans son beignet.
King éclata d'un rire cristallin tout en rejetant sa longue chevelure blonde en arrière. Tandis que Marshall haussa un sourcil interrogateur à l'intention de sa camarade, Juliet attendit un instant avant de quitter la pièce, intriguée par ce que la septième année avait à dire. Elle ne connaissait pas beaucoup Gemma, si ce n'était pour sa passion pour le Quidditch, ses disputes continuelles avec Troy Macmillan et sa devise « un pouvoir égal aux jeunes sorcières ».
— C'est la fille de Gawain Robards, il ne faut même pas penser à la berner, les informa-t-elle d'un ton détaché. Il était à la tête du Bureau des Aurors pendant la guerre. Un homme austère et ultra-strict. Personne ne savait réellement s'il était pour ou contre le gouvernement de Voldemort.
Juliet et Marshall échangèrent un regard entre eux, peu convaincus par ses propos.
— Quand j'étais en première année, j'ai entendu dire qu'elle avait enfermé Tommy Frey dans une salle remplie d'acromentules. C'était pour lui faire avouer qu'il avait volé sa belle plume d'oie. Il a dû rester une semaine à l'infirmerie pour faire passer le choc.
Marshall haussa les épaules.
— Elle ne paraît pas si horrible que ça, on a discuté de l'utilité des cours de défenses quand je suis descendu et elle m'a même demandé si Eva et moi étions intéressés par le Bureau des Aurors…
La joueuse de Quidditch secoua lentement la tête de droite à gauche, presque amusée par leur crédulité.
— Faites attention aux apparences, les chéris. Cette fille, c'est le diable. Et elle déteste les Gryffondor, ajouta-t-elle en regardant Juliet des pieds à la tête. Ne t'étonne pas si elle te retire de ton équipe de Quidditch pour assurer ta sécurité. Vous avez encore deux matchs à jouer, et pas sûre que Macmillan te laisse indemne si elle te met sur le banc de touche.
— Serait-ce un compliment caché ? lui demanda Juliet.
— Prends-le comme tu veux. Mais je t'aurais échangée volontiers contre Finch-Fletchey si tu n'étais pas chez les lionceaux, répondit la Capitaine de Serdaigle en lui faisant un clin d'oeil.
— Hé !
Juliet rougit de plaisir. Rassurée sur le fait que le monde entier n'était ligué pas contre elle, elle regarda avec satisfaction Marshall protester contre son amie de septième année, l'amusant un peu plus.
— Mais nooon, le rassura Gemma, tu es mon Poursuiveur préféré, je ne t'échangerais pour rien au monde !
D'humeur plus légère, Juliet tourna les talons. Elle n'avait pas dit son dernier mot, la jeune fille était persuadée d'en savoir plus sur ce château que cette Auror. Estimant que Robards s'était éclipsée depuis qu'elle était entrée dans la Grande Salle, Juliet sortit alors discrètement en grignotant son beignet à la framboise. Son objectif de la journée était simple : avant de retrouver Troy Macmillan sur le terrain de Quidditch dans l'après-midi, elle tenterait de s'infiltrer dans la Réserve afin de récolter le plus d'informations possibles sur la famille de sa mère. Dans les souvenirs d'Andrea, Lloyd avait fait mention du frère de Darcy et Juliet y voyait une bonne piste de départ pour ses recherches.
Encore fallait-il être libre de ses mouvements et à peine eut-elle le temps de revenir dans le Hall d'entrée de l'école qu'elle retrouva la jeune Auror au même endroit où elle l'avait laissée. Allait-elle la suivre tout au long de la journée alors qu'elle avait une enquête à mener ? Médusée, Juliet faillit en lâcher son beignet devant la jeune femme, en tenue de parfaite moldue, qui lui souriait poliment.
— Qu'as-tu prévu dans ton programme de la journée ?
Fulminante, Juliet tourna les talons. Pendant l'espace d'un instant, elle s'imagina dans une pièce étroite remplie d'araignées venimeuses et l'idée même réussit à la faire frissonner. Elle était certaine d'une chose, Juliet allait détester cette Poppy. Et quitte à l'avoir comme garde du corps, autant lui rendre la vie aussi dure que possible. La guerre était déclarée.
