Hello. Déjà, juste un petit mot pour vous dire merci et je suis très heureuse que cette histoire soit lue en 2022 ! Pas de bonnes résolutions chez moi, mais je me suis plus ou moins lancée le défi de mettre le point final à cette histoire cette année (ou alors en être proche). J'ai une idée très précise de là où je veux aller, j'ai même écrit l'épilogue l'année dernière et cette semaine j'ai également commencé à écrire le tout dernier chapitre pour me motiver. Choquant, n'est-ce-pas ?

C'est aussi un peu pour ça que j'ai pas fait d'apparition en janvier. J'ai beaucoup écrit, réécrit et je suis beaucoup plus satisfaite de certaines scènes que j'avais écrites quand j'étais encore toute rouillée l'année dernière.

Pour en revenir à l'histoire, c'est un chapitre un peu plus léger que je poste aujourd'hui (quoique… non). Et certains d'entre vous allez me détester pour la fin.

Bonne lecture !


Les couloirs du château étaient glacials, d'un froid pénétrant qui se faisait ressentir jusqu'aux os. Rares étaient les élèves qui s'y aventuraient trop longtemps, préférant la chaleur apaisante des salles communes. Comme toujours, Cameron évitait les attroupements d'élèves avec une attention toute particulière. Le froid ne lui avait jamais fait peur. Emmitouflé dans sa cape d'hiver et son écharpe en laine, il ne pouvait s'empêcher d'avoir un petit sourire narquois aux lèvres lorsqu'il croisait un Poufsouffle frissonnant de la tête aux pieds. Avoir vécu pendant plus de six ans dans les cachots où l'atmosphère était toujours humide et fraîche avait ses avantages.

Après avoir jeté un coup d'oeil furtif à son poignet, Cameron pressa le pas. L'heure du couvre-feu était arrivée bien trop vite à son goût, presqu'aussi vite que les semaines qui le séparaient de son retour à l'école après les vacances de Noël. Ce soir-là, les couloirs étaient sans surprise déserts, y compris aux alentours de la bibliothèque qui était toujours fréquentée par les années supérieures à cette heure de la soirée. Pourtant, ce n'était pas dans l'antre de Mme Pince que Cameron retrouverait Barbara, mais bien dans une salle désaffectée du sixième étage. Aucun des deux étudiants n'avaient réussi à se retrouver plus tôt, pour le plus grand malheur de Cameron qui avait de plus en plus de mal à se lever le matin.

En voulant contourner Peeves qui avait débouché sans le moindre bruit derrière la statue d'un Vert Gallois, Cameron monta une nouvelle volée de marches quatre à quatre près de l'entrée de la tour Sud. Cameron maudit l'esprit frappeur pendant quelques instants avant de se permettre de souffler et de ralentir le pas lorsqu'il arriva enfin dans le couloir éclairé par une unique lucarne. Le ciel était nuageux ce soir-là, d'une teinte anthracite entremêlée de nuages blanchâtres et vaporeux qui donnaient une atmosphère lugubre aux lieux.

Aussitôt avait-il posé un pied dans ce couloir abandonné que Cameron eut la très forte envie de faire demi-tour. Le courant d'air frais qu'il sentait dans son cou lui donnait des frissons dans le corps entier. Mais le froid intense qu'il ressentit n'avait rien à voir avec celui que les températures hivernales provoquaient. Pire que tout, Cameron avait la désagréable sensation d'être observé. Sur ses gardes, il lança un coup d'oeil autour de lui en dégainant lentement sa baguette magique. Il n'y avait pas l'ombre d'un fantôme ou trace d'un élève dissimulé à l'aide d'une mauvaise cape d'invisibilité.

Ses doigts frigorifiés étaient fermement serrés autour de sa baguette lorsqu'il se rapprocha à pas de loup de la lucarne. Le silence était tel que Cameron n'entendait que le son de sa propre respiration. Quand il se fut suffisamment rapproché de la fenêtre, il essuya la condensation sur la vitre d'un revers de manche. À l'extérieur, les montagnes environnantes surplombaient le lac huileux qui était tout aussi calme et paisible que le château. Pas une âme errante ni le moindre animal ne semblait rompre le tableau figé qui se dressait devant lui. Cameron aurait pu admirer ce spectacle à l'abri des regards pendant des heures entières s'il n'avait pas eu l'impression d'avoir une paire d'yeux rivés sur lui.

Un instant plus tard, son mauvais pressentiment se révéla confirmé. Une main se posa sur son bras. Cameron tressaillit. En une fraction de seconde, il sursauta et pointa sa baguette magique sur l'intrus.

— Cam ! C'est moi !

Des sueurs froides dans le dos, Cameron fut soulagé de retrouver la silhouette menue et familière de Barbara Hopkins. Son bonnet en laine couleur crème lui tombait presque sur les yeux et une chaleur boisée se dégageait d'elle ayant probablement passé la soirée auprès d'un feu de cheminée.

— T'as l'air un peu tendu ce soir, non ? s'inquiéta la Serdaigle.
— As-tu rencontré quelqu'un sur le chemin jusqu'ici ?

Barbara secoua la tête de droite à gauche, l'air perdue. Cameron reprit ses esprits et ne chercha pas à s'appesantir sur la question. Il se dirigea vers la première salle ouverte qu'il trouva et qui était à peine plus éclairée que le couloir qu'ils venaient de quitter. Dans des gestes presque machinaux, chacun s'attela à sa tâche : Cameron sortit un carnet épais de sa besace sur l'un des seuls bureaux d'élève qui était encore debout tandis que Barbara appliquait un Assurdiato sur la porte de la salle. Lorsqu'elle eut terminé, elle retourna s'asseoir auprès de lui sans un mot, ce qui n'était pas dans ses habitudes.

Dans la pénombre, Cameron l'interrogea du regard. Barbara sembla relâcher la pression comme si elle avait retenu sa respiration pendant plusieurs minutes :

— J'ai-invité-Albus-Potter-à-nous-rejoindre.

Cameron la dévisagea pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans la salle désaffectée. Barbara se mordillait la lèvre, visiblement nerveuse à l'idée de lui dire le fond de sa pensée. Mais lorsque Cameron ouvrit la bouche pour répliquer, elle le devança en posant une main rassurante sur son avant-bras.

— Je sais, tu préfères ces sessions en comité restreint, mais je pense que son approche nous sera utile. Et… il est déjà au courant de ce qui se passe.
— C'est une chose que tu ailles fouiller dans le bureau de mon père avec lui, mais ça… tu sais à quel point c'est important pour moi.

Barbara pinça les lèvres, l'air gênée. Mais Cameron ne se faisait pas d'illusions. Au cours des dernières semaines, Barbara avait fait de nombreuses allusions au fait qu'il la ralentissait dans ses calculs d'arithmancie et qu'elle passait son temps à lui expliquer les choses au lieu de l'aider. Des semaines au cours desquelles elle avait brièvement mentionné faire appel à quelqu'un de plus expérimenté. Mais Cameron s'y était opposé avec ferveur. Bien trop d'élèves s'intéressaient aux recherches de son père à son goût et la dernière des choses qu'il souhaitait était d'y inclure le fils de l'auror le plus populaire de sa génération.

Mais c'était sans compter l'obstination de Barbara Hopkins que Cameron avait appris à reconnaître à ses dépens.

— Tu veux qu'il nous aide ou tu veux simplement trouver une excuse pour passer du temps avec lui ? lui reprocha Cameron au bout d'une minute.

Barbara éclata de rire sous son regard désapprobateur.

— Ne t'inquiète pas, tu ne seras pas la troisième chandelle ce soir. Il n'est pas encore prêt, je dois le laisser mûrir un tout petit peu plus longtemps.

Cameron posa sa plume grise parallèle au carnet sur le bureau en bois.

— On dirait que tu parles d'un plan de Véracrasse.

— Presque, admit Barbara en haussant les épaules. C'est un cas compliqué, mais je suis sûre qu'il en vaut le coup.

Cameron ne fit aucun commentaire et se contenta de se mettre à fouiller dans sa pile de parchemins. Entre un devoir de potions qui mesurait cinquante trois centimètres, un dossier d'application au Bureau des Aurors et les notes brouillonnes d'arithmancie qu'il avait prises au cours des dernières semaines, son sac n'avait jamais été aussi rempli. Et maintenant, Barbara lui avait mis un Potter dans les pattes comme s'il n'avait pas assez de Gryffondor trop curieux à ses trousses. Cameron poussa un profond soupir.

— Serais-tu en train de me juger ? le taquina Barbara en sortant sa plume de son sac.
— Tu sais que je ne juge personne.
— On juge tout le monde à des degrés différents.
— Un léger jugement, alors, concéda Cameron. Il faut aimer être le centre de l'attention pour s'intéresser aux Potter.
— Tout le monde n'a pas la chance d'avoir une Juliet Hardy qui se jette dans ses bras.

Cameron ignora sa remarque, ce qui poussa Barbara à vouloir ajouter quelque chose, mais elle se ravisa à la dernière seconde. Sa main plongea dans sa poche pour y retirer sa paire de lunettes. Lorsqu'elle les mit sur son nez, la nuit extérieure et les nuages brumeux se mirent à se refléter dans ses verres.

— Tout ce que je te demande, c'est d'être discrète. Pas comme l'autre jour dans le bureau de mon père, rappela Cameron en se souvenant des jambes d'Albus Potter qui étaient mystérieusement apparues dans le bureau qu'il avait lui-même détruit.

Barbara laissa échapper un petit rire, mais avant qu'elle ne puisse ajouter quoi que ce soit, Cameron poursuivit d'un ton sans appel :

— Pas de drame, pas d'attention et… si tu pouvais attendre d'en avoir terminé avec ces recherches pour lui sauter dessus, je t'en saurais reconnaissant.
— Je peux rien promettre… répondit Barbara d'un ton las avant de remarquer la mine choquée de Cameron. Désolée ! Je pense pas pouvoir lui résister très longtemps s'il me lance un de ses regards de chien battu. Il a toujours l'air un peu effrayé à chaque fois que je suis trop directe avec lui…
— Tu es trop directe avec tout le monde, Barbs.
— Alors tu comprends que je ne puisse pas me retenir de lui sauter dessus ! s'exclama Barbara. La vie est trop courte pour toujours être dans la retenue. Tu sais… quand quelqu'un t'attire tellement que tu serais prêt à tout pour répondre à tes désirs ? Pourquoi s'empêcher de vivre dans l'instant présent ? Peut-être que tu peux comprendre avec…
— Si tu parles de Juliet une fois de plus, je te fais avaler ton maudit crapaud, la coupa Cameron.

Barbara leva les yeux au ciel avant de le fixer, bras croisés. Dans la pénombre, Cameron avait du mal à distinguer les yeux de la jeune fille à cause du reflet de ses lunettes mais il savait qu'elle le jaugeait de son regard de professeur, celui qui le remettait à sa place à chaque fois qu'il ne lui donnait pas la bonne réponse.

— Tu t'ouvriras à moi un de ces jours, je le sais, affirma-t-elle avec assurance.
— Elle arrive quand ta nouvelle victime ? demanda Cameron pour changer de sujet. On a pas toute la soirée.
— Je crois qu'il est déjà là.

Un grincement de bois se fit entendre derrière eux. L'ombre d'Albus Potter apparut dans l'encadrement de la porte comme si Barbara avait prévu de le faire entrer à ce moment exact. Sans dire un mot, le Gryffondor les rejoignit en quelques foulées et s'installa en face d'eux en manquant de trébucher sur le pied de table. Barbara le gratifia d'un sourire éclatant tandis que Cameron cachait tant bien que mal son mécontentement. L'idée de travailler en compagnie d'un Gryffondor qui enquêtait ouvertement sur son père, sans doute persuadé qu'il était de son devoir de mettre fin aux recherches maléfiques de son professeur, lui déplaisait fortement.

Non, Cameron était loin d'être enchanté à l'idée de passer le reste de la soirée avec lui.

Une fois installé dans un nouveau grincement de chaise, Albus Potter se frotta les mains l'une contre l'autre sans rien ajouter, comme s'il s'agissait d'un énième rendez-vous dont ils avaient l'habitude. Mais le silence se poursuivit sans que personne ne dise un mot. Barbara s'éclaircit la voix maladroitement, sous l'oeil presque amusé de Cameron qui commençait à se divertir de la gêne désormais bien installée dans ce trio improvisé. La Serdaigle lui donna un coup de coude dans les côtes.

— Il fait super froid aujourd'hui, lança finalement Albus en passant une main dans ses cheveux.
— On peut se rapprocher tous les trois si tu veux, il n'y a rien de mieux que la chaleur humaine pour se réchauffer, proposa Barbara.

Cameron et Albus lancèrent un regard consterné à la Serdaigle, qui se retint de ne pas pouffer.

— Pas de chaleur alors, résuma-t-elle, légèrement déçue.
— Alors, vous en êtes où ? demanda Albus en jetant un coup d'oeil aux morceaux de parchemin éparpillés sur la table.

Barbara se redressa et souffla un nuage de buée avant de se pencher au-dessus de la table. Elle murmura un Lumos et une lueur apparut au bout de sa baguette magique. Aussitôt, les gribouillis, ratures et centaines de formules furent éclairés et visibles sur la table. Si quelqu'un les surprenait à cet instant, il n'y avait aucun doute qu'on les prendrait pour trois conspirateurs planifiant une attaque sur l'école. Cameron jeta un coup d'oeil à la porte en chêne qui les reliait au monde extérieur, sur le qui-vive.

— Alors, Potter, si tu te souviens de la dernière fois, on s'était arrêté sur le fait que le professeur Lloyd voulait mesurer l'essence de chaque être afin de mieux appréhender leur part d'inconscient, lui rappela Barbara d'une voix où toute trace de malice avait disparu. Et une grande partie de ces notes est en réalité un travail sur lui-même, ajouta-t-elle en posant le bout de sa baguette illuminée sur le carnet en cuir noir vieilli.

Barbara marqua une pause, comme à chaque fois qu'elle avouait à haute voix s'immiscer dans les affaires de son professeur. Cameron croisa les bras. Elle n'était pas la seule à être mal à l'aise. À chaque fois qu'ils cherchaient à décrypter la moindre ligne, Cameron avait l'impression d'être mis à nu par l'état de ses recherches. Étudier le travail de son père avec Barbara était une chose, mais partager un travail aussi personnel avec une célébrité locale en était une autre. Mais il ne dit rien, laissant place à Barbara qui s'y connaissait naturellement beaucoup plus, appréciant tout particulièrement les arts divinatoires.

— Ces travaux concernent le professeur Lloyd lui-même, reprit Barbara en tapotant le carnet. Littéralement. Contrairement à toute branche de la divination, il ne cherche pas à prédire le futur mais il cherche plutôt à faire une catégorisation totale de son être afin de maîtriser sa part d'inconscient. Je n'ai jamais vu quelqu'un aussi déterminé à se connaître aussi intégralement. On va bien au-delà de l'interprétation des nombres grâce à son nom. J'ai aussi trouvé quelques passages où il cherche à calculer ses interactions avec certaines personnes qui l'entourent.
Toute chose est nombre, cita Albus.
— Pythagore, répondit Barbara, une lueur d'excitation dans la voix.

Barbara ouvrit le carnet aux pages jaunies à une page bien précise. À la lueur de sa baguette, une ride de concentration était apparue sur son front.

— Par exemple, ici, tu vois ces nombres ? C'est une suite. Mais ce ne sont pas les nombres attribués à la personnalité du professeur Lloyd. Nous savons que ses nombres de prédilection sont le 4 et le 7, associés à la connaissance et au pragmatisme.

— Je vois beaucoup de 22 dans les marges, la coupa Albus en jetant un oeil curieux au carnet. On ne se base habituellement que sur les chiffres de 1 à 9.
— C'est ce que j'ai du mal à expliquer, avoua Barbara en retournant un morceau de parchemin pour qu'Albus puisse le lire. Ces annotations par D montrent qu'ils cherchent à calculer autre chose en relation avec le nombre 22. Et aucun des livres que j'ai lus à la bibliothèque ne mentionnent ce nombre. On dirait qu'il se base sur un système de mesure différent. Tout ce que je sais, c'est que le 22 est un maître nombre en numérologie moldue. J'ai demandé à mes parents de m'envoyer un livre à ce sujet…
— C'est donc la grande équation à résoudre, murmura Albus en ne lâchant pas le carnet des yeux.

Albus se contorsionna sur sa chaise et entreprit de lire quelques lignes à l'envers avant de relever les yeux vers Cameron, qui lui-même contemplait le Gryffondor avec une curiosité non dissimulée. Cameron ne le connaissait que très peu, au détour des rumeurs qui courraient dans les couloirs et le peu d'informations qu'il avait entendues sur lui, mais il s'avérait qu'il était beaucoup plus ouvert d'esprit qu'il ne se l'était imaginé. L'arithmancie n'était pas un sujet que Cameron appréciait.

— Tu as l'air sceptique, affirma Albus au bout d'une minute.
— C'est le cas.

Même dans la pénombre, Cameron aurait juré avoir vu la question "pourquoi ?" se poser sur ses lèvres. Il soupira avant de s'avancer sur sa chaise dans un léger grincement qui résonna contre les parois grises de la salle de classe.

— Potter, ne le lance pas dans ce débat… murmura Barbara dans un soupir.

Mais Albus ne l'écoutait pas. Il continuait de dévisager Cameron sans ciller. Ce dernier prit alors le carnet en cuir vieilli des mains de Barbara sous les protestations de celle-ci. Le sentiment d'incompréhension à chaque fois qu'ils discutaient de ces projets lui restait en travers de la gorge.

— Je suppose que les briseurs de sort en ont besoin pour révoquer certains maléfices, avoua-t-il enfin à contre-coeur, mais pour ce qui est de nos rêves et aspirations à nous, sorciers, je ne vois pas l'intérêt de l'arithmancie.

Les mots de Cameron planèrent dans les airs pendant quelques instants. Sous le regard des deux sixième années, il désigna le carnet avec une mine désapprobatrice.

— D'après le principe même de l'arithmancie, deux personnes portant le même nom et nés le même jour auront la même trajectoire de vie. C'est une approche très réductrice.
— Ce n'est pas le cas, justement, répliqua Barbara, l'air épuisée d'avoir la même discussion à chaque fois qu'ils se voyaient. L'arithmancie ne permet pas de calculer avec précision tous les événements qui se produiront dans une vie. C'est une manière de faire des prédictions en fonction de tes motivations profondes, qui, dans un sens, ont souvent les mêmes sources. La stabilité, l'art, l'amour, la liberté, le pouvoir… L'essence même de notre être est là d'où nous puiserons notre énergie. C'est elle qui nous poussera à prendre certaines décisions par rapport à d'autres. Ne le prends pas mal, je n'ai pas décidé de t'aider avec ces recherches par pure bonté quand tu es venu me coller le carnet dans les mains. C'est la curiosité qui m'a fait prendre cette décision. Certains comportements sont calculables.
— Mais tu sous-entends que nous sommes tous prévisibles et programmés à la naissance. À t'entendre j'ai l'impression que l'avenir était déjà écrit quoiqu'il arrive.
— Parce que l'avenir est déjà écrit d'une certaine façon, répondit Albus en se penchant en avant. On utilise des lois de probabilité qui nous permettent de faire des analyses plus poussées, d'écarter certaines tendances et de confirmer certaines aspirations. J'avais mes doutes au début, mais ça tient debout.
— Admettons qu'une partie de notre personnalité soit inhérente, admit Cameron d'un ton intransigeant. Qu'en est-il du monde qui nous entoure ? N'a-t-il aucune influence sur nous ?

— J'aime utiliser un exemple bien précis quand je parle d'arithmancie.

Intrigué, Cameron s'avança imperceptiblement sur sa chaise, les yeux rivés sur Albus sans dire un mot. À ses côtés, Barbara poussa un profond soupir et entreprit de tremper la pointe de sa plume dans son encrier. Cameron s'attendait presque à ce qu'Albus Potter lui donne l'exemple de son père, le très célèbre Harry Potter, qui aurait sans doute reçu une analyse héroïque de la part d'arithmanciens expérimentés. Mais il se trompait. Le Gryffondor s'accouda au bureau qu'ils partageaient tous les trois.

— Voldemort.

Dans un mouvement brusque, Barbara releva la tête et manqua de renverser son encrier. Cameron ouvrit de grands yeux ronds. Il avait été loin de s'imaginer que le fils Potter soit aussi ouvert envers les tragiques événements qui avaient bousculé toute une génération une vingtaine d'années plus tôt.

— Qu'est-ce-que tu veux dire ? demanda-t-il.
— Quand j'ai rejoint Poudlard, j'ai lu la prophétie qui a poussé Voldemort a vouloir tuer mon père… vous l'avez lue ? demanda Albus d'un ton qui n'appelait pas à avoir de réponse. Je l'ai lue des dizaines de fois. Il sera né lorsque mourra le septième mois. J'arrivais pas à comprendre comment une toute petite ligne, une seule référence au mois de naissance de mon père, l'avait poussé à vouloir commettre l'irréparable. Est-ce-que ça te suffirait à toi comme raison ? Serais-tu prêt à tuer un enfant qui, potentiellement, pourrait-être une menace dans le futur ?

Les yeux verts perçants d'Albus le mettaient au défi de répondre dans la pénombre. Cameron déglutit.

— Je n'ai encore jamais tué personne pendant mon temps libre, si c'est ce que tu insinues, ironisa Cameron, mal à l'aise.
— Voldemort était aveuglé par sa soif de pouvoir, incapable d'aimer ou de ressentir la moindre empathie, expliqua Albus d'un ton froid. Il a tenté de tuer mon père à cause d'une simple prophétie, poussé par son désir de devenir le plus grand mage noir de tous les temps.
— Ce n'est pas de la divination, c'est du libre-arbitre, rétorqua Cameron.
— Son désir de grandeur était déjà là à sa naissance, à la vue de tous et inscrit dans son nom, riposta Albus, sourcils froncés.

Cameron s'adossa à sa chaise en croisant les bras. Il ne comprenait toujours pas comment des calculs basés sur des données aléatoires pouvaient donner une prédiction. Pour Cameron, tout était simple : Voldemort avait décidé de tuer Harry Potter parce qu'une voyante avait été d'humeur à donner un mauvais présage ce jour-là.

— Et si la prophétie n'avait jamais existé ?

— Tu passes à côté de quelque chose de très important, expliqua Barbara d'un ton patient en relevant les yeux de son parchemin. La prophétie n'est qu'un prétexte. On n'essaie pas de prouver que le destin est écrit dans les feuilles de thé, c'est la grande différence entre la discipline que le professeur Trelawney enseigne et l'arithmancie. Le fait est que la prophétie a bel et bien existé. Mais s'il n'y en avait pas eu, quelque chose d'autre l'aurait poussé à commettre toutes ces atrocités. On retient une chose très simple de son analyse. C'est son désir de grandeur démesuré qui l'a poussé à faire tous ces choix. Sans lui, Voldemort n'aurait jamais fait tout ce qu'il a fait.
— Mais peux-tu dire avec certitude que le passé de Voldemort n'a pas influencé ses choix de vie ? Ou est-ce-que n'importe quel arithmancien aurait pu lui prédire un tel futur ?
— Certains l'ont fait, mais il est vrai que l'arithmancie a encore aujourd'hui ses zones d'ombre, admit Albus en haussant les épaules. Ce n'est pas une science exacte. Et elle reste utile dans pleins de domaines. Chaque sorcier ou créature qui produit un sortilège a une intention bien précise. Comment tu crois que les briseurs de sort parviennent à défaire les maléfices les plus coriaces ? La magie est étroitement liée aux intentions profondes de l'individu.
— Peut-être pour les maléfices, mais pas pour les êtres humains, j'aime à croire que nous avons une chance d'échapper à notre destin, marmonna Cameron.
— Et c'est ton droit ! Mais pour nous, arithmanciens, c'est exactement pour cette raison que l'étude des nombres est passionnante, ajouta Barbara en reprenant le carnet des mains de Cameron. Nous sommes toujours à la recherche de la vérité absolue. Peut-être qu'elle n'existe pas, mais le chemin pour tenter d'y parvenir est toujours aussi enrichissant. Je peux lui montrer ?

Cameron acquiesça lentement, puis suivit des yeux le carnet qui passa des mains de la Serdaigle à celles du Gryffondor. Un silence s'installa alors pendant lequel Albus se mit à lire, sourcils froncés pendant que Barbara prenait quelques notes de sa main gantée sur un parchemin vierge. Le regard perdu sur les notes brèves de sa voisine, Cameron avait du mal à croire que son père, rationaliste au possible, puisse utiliser cette discipline pour parvenir à ses buts même s'il devait lui-même admettre que l'approche de l'arithmancie permettait d'apporter un raisonnement plus pragmatique au domaine de la divination.

— Cam ne veut pas me donner son deuxième prénom pour que je lui fasse une analyse, ajouta Barbara à l'intention d'Albus.
— On veut rester mystérieux, Cameron ?

— Moins d'attention sur moi, plus sur les chiffres, les rappela à l'ordre Cameron en pointant le carnet du doigt. Ce nombre 22, par exemple, je veux savoir ce qu'il fait là.

Albus lui lança un regard glacial puis il tourna une nouvelle page et se retrouva absorbé par la suite de chiffres et annotations que Aaron Lloyd et le dénommé D avaient produites ensemble. Pendant l'heure suivante, Cameron apposa le point final à son devoir sur la potion des flammes noires en prêtant une infime attention au grattement de la plume de Barbara, à la main d'Albus Potter qui passait inlassablement dans ses cheveux toutes les cinq minutes et aux petits coups d'oeil qu'ils se lançaient de temps à autre.

Lorsqu'il rangea son devoir dans son sac, Cameron ne put s'empêcher de bailler à s'en décrocher la mâchoire. Geste que Barbara ne manqua pas. À la lumière étincelante de sa baguette posée à leurs côtés, elle rassembla ses morceaux de parchemin en une pile nette, puis retira ses lunettes avant de s'adresser aux deux autres :

— Il est temps d'y aller, j'ai double-cours de potions demain matin, j'ai besoin de me reposer, leur annonça Barbara en se levant. On peut continuer demain à la même heure ?
— Je peux pas demain, répondit Cameron en se levant d'un bond. Mais on peut se retrouver ce weekend.

Sans attendre une réponse de la part des deux autres et ravi de pouvoir retourner dans les cachots, Cameron tendit la main en direction du carnet, mais Albus ne le lui rendit pas tout de suite, les doigts étroitement serrés sur la couverture en cuir.

— Je pourrais le garder pour que je continue à me familiariser…
— Hors de question.

Prête à partir, Barbara lança un regard à Albus, le dissuadant d'insister plus longtemps. Dans un geste très lent, Albus referma le carnet à contre-coeur et le tendit enfin à Cameron. Ce dernier s'empressa de le fourrer dans son sac sans ajouter un mot. Albus Potter était de toute évidence très intéressé par ces travaux mais Cameron était loin d'être dupe : le trio de Gryffondor avait sans aucun doute repris leur enquête là où ils l'avaient laissée avant les vacances de Noël.

Cameron attendit que Barbara et Potter s'éclipsent enfin pour ranger ses affaires dans le calme. Les laisser prendre de l'avance lui permettait de descendre les dizaines d'escaliers seul en réduisant le risque qu'il se fasse attraper par l'un des professeurs. Lorsqu'il considéra qu'assez de temps s'était écoulé, Cameron passa la hanse de sa lourde sacoche sur son épaule et quitta la salle. D'emblée, la même sensation d'être observé l'oppressa une fois de retour dans le couloir silencieux.

Épuisé par sa longue journée, Cameron décida de ne pas s'y appesantir et déguerpit le plus vite possible. Après avoir dévalé une volée d'escaliers menant au cinquième étage, cette sensation se dissipa progressivement, comme si ce couloir poussiéreux avait été le résultat d'un maléfice qui avait laissé des traces. Pourtant, lorsqu'il tourna à l'angle du couloir menant à la Salle de Bain des Préfets, il s'arrêta net. La tête d'Albus Potter flottait dans les airs et le vrillait de ses yeux verts.

— Maintenant, soyons honnêtes.

Le Gryffondor retira sa cape d'invisibilité qui dévoila le reste de son corps. La voix d'Albus résonna entre les murs de pierre dépourvus de toute décoration, indifférent quant au raffut qu'il provoquait. Cameron soupira profondément, pressé à l'idée de retrouver son dortoir. James était habituellement le Potter qui lui était le plus insupportable, pourtant ce soir-là, Albus avait vite remplacé cette place en l'espace d'une très courte soirée.

— Pourquoi tu veux décrypter les recherches de ton père ?
— Elles m'intéressent, c'est tout.
— Tu as été clair tout à l'heure, tu ne t'intéresses pas du tout à l'arithmancie.
— J'ai mes raisons.
— Pourquoi ne pas demander de l'aide au professeur Vector ?
— Parce que le professeur Vector m'a déjà dit que ces calculs n'avaient pas de sens.
— Alors tu fais le sale boulot de ton père et demande à notre major de promotion de résoudre une équation impossible ? Si tout le monde est au courant de ces calculs, pourquoi tu ne veux pas me le prêter ?

Albus fit un geste en direction de son sac qui contenait le carnet. Cameron l'ignora et se remit en route en espérant que le sixième année lâche l'affaire. Cameron n'avait aucune envie de passer une heure dans le bureau du professeur Tourdesac pour se voir assigner une nouvelle salve d'heures de retenue. Pourtant, après seulement quelques pas en direction des escaliers menant à l'étage inférieur, la voix sourde d'Albus résonna à nouveau dans le couloir vide :

— Si tu veux rejoindre le ministère l'année prochaine, je te conseille vraiment de coopérer avec moi, Lloyd.

Cameron s'arrêta en plein milieu du couloir, mais ne se retourna pas. Il aurait du se douter qu'Albus Potter connaissait son intérêt pour le Bureau des Aurors, lui qui était bien parti pour suivre les traces de son père et qui avait tout un réseau derrière lui. C'était évident. Il ne put s'empêcher de se sentir impressionné. Après tout, Cameron n'avait pas encore pris la décision de déposer son dossier de candidature. Seules sa mère Daphné, l'auror Poppy Robards et Barbara étaient au courant. Le dossier était resté dans son sac depuis plus d'une semaine malgré les encouragements de Poppy Robards et de Barbara.

— Un mot à mon père, c'est tout ce dont j'ai besoin pour ruiner toutes tes perspectives de carrière, reprit Albus d'une voix forte. Qu'est-ce-qu'il en penserait de tous les gamins que tu as envoyés à l'infirmerie pendant des années ? C'est pas très Auror, hein ?
— Tu me fais du chantage ? s'étonna Cameron en faisant volte-face.
— Je sais que tu protèges ta famille, poursuivit Albus en pointant un doigt accusateur vers lui. Ton père, Maisie… mais je ne vais pas vous laisser comploter derrière le dos de tout le monde.
— Alors tu veux vraiment sauver le monde comme tes parents avant toi ? railla Cameron.

Dans la pénombre, les traits tirés d'Albus ne démontraient aucune émotion, il avait l'air si déterminé qu'il aurait pu être prêt à passer la nuit dans ce couloir si c'était nécessaire. Devant une telle résolution, Cameron ne put s'empêcher de soupirer une nouvelle fois. Cameron n'avait que faire de son complexe de héros. Et il n'avait aucune envie de passer une minute de plus dans ce couloir pour satisfaire sa curiosité. Alors Cameron changea de stratégie.

— Écoute Potter, j'ai moi aussi quelques différents avec mon père, admit-il en faisant quelques pas en direction du Gryffondor. Mais ça tu le sais déjà. Si je me souviens bien, tu es entré par effraction dans le bureau de ton professeur de métamorphose la semaine dernière, pas vrai ? Je n'aurais aucun problème à aller le signaler si ça peut te valoir une mention sur ton dossier scolaire.

La mâchoire d'Albus se serra dans la lumière faiblarde de la lune. Albus Potter était beaucoup plus facile à lire qu'il ne se l'était imaginé : il se tendait lorsqu'on commençait à se mêler de ses affaires un tant soi peu et il avait la très mauvaise manie de passer une main dans ses cheveux lorsqu'il était mal à l'aise. Les lèvres d'Albus étaient étroitement serrées. Cameron avait toute son attention.

— Peut-être qu'on peut parvenir à une entente mutuelle. Tu peux nous aider à mettre un peu d'ordre dans ces recherches, et en échange, tu arrêtes de me suivre en pleine nuit.
— Tu sais te faire des amis, Lloyd.
— Je sais m'entourer quand il le faut.
— Qu'est-ce-qui arrivera à Barbara quand elle aura terminé de traduire les travaux de ton père ?

Les épaules de Cameron se secouèrent d'un rire. Albus l'observait sans ciller, attendant patiemment une réponse à sa question. Mais de lointains bruits de pas se mirent à résonner dans les escaliers derrière eux. Les deux étudiants échangèrent un regard alarmé, prêts à déguerpir. D'un geste vif, Albus Potter s'enveloppa de sa cape d'invisibilité et disparut instantanément. Cameron se retrouva alors seul et détala sans plus attendre à l'angle du couloir. La respiration précipitée, il ne chercha pas à jeter un coup d'oeil derrière lui. Professeur ou concierge, le résultat serait le même. Et Cameron ne donnerait pas à Albus Potter la satisfaction de se faire attraper devant ses yeux.

Après tout, cette soirée n'était que la première de nombreuses soirées similaires qui se profilaient devant eux.


Une nuit. C'était le temps qui s'était écoulé depuis la veille lorsque Rebecca Morris avait révélé à Juliet l'information cruciale qui lui permettrait de retrouver Darcy Adamson. Juliet n'avait pas dormi de la nuit, trop occupée à se retourner inlassablement dans son lit, l'esprit à la fois si embrumé et clairvoyant qu'elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle voulait réellement. Une vague de doutes la submergeait à chaque fois qu'elle se décidait à traverser le château pour se rendre à la Volière. La courte missive indiquant la date, l'heure et le lieu de leur rendez-vous qu'elle avait rédigé la veille lui semblait peser des tonnes dans la poche de sa cape.

Et si Darcy lui réservait le même traitement qu'Andrea ? Et s'il s'agissait d'un piège destiné à l'attraper et à l'emmener loin de la sécurité que lui offrait Poudlard ? Mais avant tout, est-ce-que Darcy voudrait la voir, elle, la fille qui lui ressemblait tellement mais qu'elle n'avait jamais voulu rencontrer ? Un sombre pressentiment poussait Juliet à croire que Darcy ne pointerait jamais le bout de son nez à Pré-au-Lard ce jour-là. Ce jour là ou tout autre jour. La petite voix de Rose sur son épaule lui soufflait à l'oreille qu'elle se faisait des illusions.

Après avoir fait les cent pas dans la salle commune aux aurores, Juliet avait finalement tiré Rose de son lit pour se donner le courage dont elle manquait cruellement ce matin-là. Après l'avoir convaincue que oui, elle avait réellement besoin d'elle pour poster une simple lettre, Rose avait finalement accepté de l'accompagner et au saut du lit, elle n'avait eut le temps de d'enfiler sa robe de la veille avant que Juliet ne l'entraîne dans sa folie. L'oeil vif, Juliet tenait la main de Rose pour la guider en traversant le château. Les couloirs de l'école étaient encore vides à cette heure de la matinée. À l'extérieur, le lever de soleil n'avait pas encore fait son apparition.

Pourtant, une fois arrivée à la Volière, Juliet s'arrêta sur le seuil de la porte, la respiration haletante. Son coeur battait à tout rompre, et la jeune fille savait que ce n'était pas dû à sa course effrénée dans le château. La perspective d'envoyer ce message la terrifiait.

— T'attends quoi ? lui demanda Rose en réprimant un bâillement.

Juliet déglutit difficilement. C'était ridicule, après tout. La lettre n'était qu'une simple lettre. Il ne s'agissait que d'un morceau de parchemin comme elle en avait noirci pendant des années. Même si Darcy recevait cette lettre, la lisait et décidait de la brûler, Juliet n'en saurait jamais rien tout comme elle n'avait jamais rien su d'elle. Sa main droite frôla l'enveloppe dans la poche de sa cape. Juliet ferma les yeux un instant. Elle se sentait si stupide à hésiter après enfin avoir reçu l'information dont elle avait besoin après des semaines.

L'estomac contracté, Juliet poussa enfin la porte. Aussitôt, l'odeur des fientes de hibou attaquèrent les narines de la jeune fille. La pièce était plongée dans l'obscurité mais il était possible de discerner les quelques oiseaux perchés sur les murs, ceux qui étaient déjà rentrés d'une nuit de chasse. Rose se sépara de Juliet et alluma une torche d'un Incendio maîtrisé. La lueur de la flamme donna alors des airs effroyables à la pièce. L'ombre des oiseaux bougeait sans cesse, et Juliet sursauta lorsqu'un hibou rentra dans la Volière en créant des formes sombres et gigantesques sur les murs.

— Ce n'est que la partie facile.

Occupée à chercher la chouette de l'école la plus à même de délivrer sa lettre, Juliet se retourna vers Rose qui, à mi-bâillement, avait une main devant sa bouche.

— Tu as besoin de te préparer mentalement au cas où elle ne viendrait pas, élabora Rose en haussant les épaules.
— Non, la seule préparation dont j'ai besoin c'est d'apprendre à transplaner et à me battre.
— C'est tout ? répondit Rose avec sarcasme.

Une bouffée de nervosité lui monta jusqu'à la gorge. Juliet se mit à faire les cent pas sous l'oeil courroucé d'un hibou grand-duc. Elle avait longuement réfléchi à cet aspect du plan. Si les choses tournaient mal, elle n'avait d'autre option qu'elle-même pour se protéger. Il était hors de question qu'elle implique qui que ce soit d'autre dans ses affaires avec Darcy. Pas même James ou Albus. Et elle n'avait aucune envie de mettre Rose en danger, qui à elles deux ne feraient pas long feu face à une sorcière en cabale qui avait le double de leur âge.

— On devrait en parler à Albus, lui dit Rose après trente secondes de silence.
— Non.
— Il pourrait nous aider. Il s'y connaît mieux que nous en maléfices.
— C'est toujours non, Rose. Tu agis comme si on ne pouvait rien faire sans lui. On n'a pas besoin de lui.

Un faible hululement lui répondit, tout proche d'elles. Rose entrouvrit ses lèvres, prête à répliquer, mais elle se ravisa au dernier moment. Elle se passa une main sur le visage puis se détourna de l'attitude revêche de Juliet. Cette dernière le savait : Albus était un allié indéniable. Il était l'un des meilleurs élèves de leur promotion et son approche raisonnée leur avait sauvé la mise plusieurs fois. Mais elle demeurait formelle : son comportement avec Audrey Collins la dégoûtait au plus haut point. Ses poings se serrèrent sur sa lettre, le regard perdu sur la forêt interdire au loin.

— Je ne suis pas sûre que l'exclure comme ça est une bonne idée, reprit Rose en se baissant pour éviter la chouette qui venait d'entrer dans la pièce. On est pas toujours d'accord lui et moi, mais en tant qu'amis, on ne peut pas le rejeter à la moindre erreur.
— Rose, dit alors Juliet d'un ton solennel en se tournant vers elle. Arrête de lui trouver des excuses. Comment tu peux te ranger de son côté ? C'est lui qui est allé voir Collins en connaissance de cause. Il a besoin de comprendre que ce qu'il a fait est mal.

Une salve de dix chouettes rentra alors dans la Volière, produisant un brouhaha et des battements d'aile incontrôlés autour des jeunes filles. Rose tenta vainement de se protéger la tête des oiseaux. Imperméable aux volatiles autour d'elle, Juliet s'était approchée de la chouette rousse et lui avait attaché la lettre à sa patte. Pourtant, elle ne la laissa pas partir tout de suite. Sa main moite était fermement posée sur les pattes de la chouette.

— C'est pas si grave que ça tu sais, continua Rose en guettant le plafond d'un oeil suspicieux. Au moins il a attendu que James ait rompu avec elle. S'ils sont tous heureux de la situation, je ne vois pas où est le problème. On a bien plus grave à gérer en ce moment…
— Pas si grave ? répéta Juliet en faisant sursauter la chouette sur son bras. Tu trouverais ça normal si je décidais d'aller voir Leighton ? Andrea le prendrait comment d'après toi ?
— Will te trouve aussi repoussante qu'un Murlap. C'est très improbable.
— Je l'utilisais juste comme un exemple, se défendit Juliet, vexée. Je n'ai pas d'autre soeur sous la main.

Un nouveau hululement de la part de sa chouette la ramena à la réalité et elle baissa les yeux vers la lettre. Aussitôt son coeur se remit à pulser violemment dans sa poitrine. Se rendre compte que Darcy verrait cette chouette et lirait cette lettre la mettait dans un état d'extrême fébrilité. Remarquant son malaise, Rose s'approcha d'elle et vint délicatement desserrer la prise que Juliet avait sur les pattes de l'oiseau. Dans une dernière inspiration, ses doigts se relâchèrent et la chouette s'envola dans un bruissement d'ailes.

— C'est juste une lettre.

La voix douce de Rose avait été à peine plus élevée qu'un faible chuchotement mais Juliet le ressentit au plus profond de ses entrailles. Elle ne pouvait plus reculer. En envoyant cette lettre, elle faisait savoir à Darcy qu'elle était sur ses traces.

Les deux jeunes filles restèrent un long moment à observer la chouette prendre son envol, puis s'éloigner lentement à travers la fenêtre sans carreaux dans le parc de Poudlard. Après quelques minutes, la chouette n'était devenue qu'un tout petit point entre les collines givrées et le ciel orangé. Juliet serra la main de Rose dans la sienne, soulagée de l'avoir près d'elle. Malgré leurs divergences d'opinions, elle était toujours là, à l'aube d'une nouvelle journée qui se révélerait tout aussi harassante que la précédente.

Et maintenant, l'attente interminable commençait.


Dans les heures qui suivirent, Juliet n'avait pas réussi à se concentrer sur quoi que ce soit. Son cours de sortilèges lui avait paru durer une éternité et elle s'était contentée de passer en coup de vent dans la Grande Salle pour s'emparer d'une cuisse de poulet et s'enfuir aussi vite qu'elle était arrivée. Quoi qu'elle fasse, ses pensées dérivaient inlassablement vers la chouette rousse qui était en route vers Darcy. Avait-elle fait le bon choix ? Elle n'en avait aucune idée. Mais c'était l'une des rares chances qu'elle aurait de la rencontrer avant des semaines, ou peut-être jamais si sa mère décidait de changer d'identité du jour au lendemain.

Pourtant, Darcy aurait du être le cadet de ses soucis : la mi-janvier avait apporté son lot d'examens pour les sixième années. Les professeurs semblaient s'être donné le mot pour les assaillir de devoirs à rendre et d'examens inopinés. Juliet, qui avait redoublé d'efforts pour ne pas sombrer, n'avait pas ralenti ses révisions. Au contraire, entre les visites à la bibliothèque et les heures passées dans une salle abandonnée de la tour Est, Juliet avait passé beaucoup de temps seule et elle l'avait investi dans son travail personnel afin de conserver des notes passables pour pouvoir passer en année supérieure.

Ainsi, Juliet grimpait à l'échelle de la classe de divination, une bonne demi-heure en avance. Habituée à s'installer au fond de la classe près de la fenêtre, Juliet se permit d'échanger un simple pouf contre un fauteuil confortable qui grinça lorsqu'elle le tira sur le parquet vernis. C'était le plus grand risque qu'elle prenait après l'heure du déjeuner : une heure assise sur l'un d'entre eux et elle s'endormirait à poings fermés jusqu'à ce que Trelawney ne la réveille en la touchant de son index sur son front. Ce souvenir de sa quatrième année l'avait marquée plus qu'elle n'aurait aimé se l'avouer.

Épuisée par sa journée de dur labeur, Juliet se laissa mollement tomber sur son fauteuil. Tout autour d'elle, le temps s'était comme figé. La quiétude de la pièce aux sièges confortables absorbait tous les bruits extérieurs. Dans l'un des rares rayons de lumière, les grains de poussière semblaient tomber au ralenti. Perdue dans sa contemplation de la boule de cristal qui était posée au milieu de la table, Juliet songea de nouveau à la chouette. Pouvait-elle avoir déjà atteint les midlands ? Ou était-elle plus proche de Londres qu'elle ne le pensait ?

Pendant un instant qui lui avait semblé durer une poignée de minutes, Juliet fut surprise de voir débarquer Victoria Finnigan et Kenny Clarks dans la salle de classe. Ils la saluèrent rapidement puis ils s'installèrent à l'autre bout de la pièce tout en continuant leurs messes basses de façon à ce qu'elle ne puisse pas les entendre. Juliet plissa les yeux. Les entendre comploter n'était jamais bon signe.

— Salut Juliet, ça fait un moment que je ne t'ai pas vue.

Enfouie dans ses pensées en regardant Finnigan et Clarks du coin de l'oeil, elle n'avait pas remarqué Barbara Hopkins qui s'était glissée sur le pouf qu'elle avait échangé avec son fauteuil. La Serdaigle lui servit un sourire dévoilant des dents blanches immaculées. Juliet lui répondit d'un hochement de tête, peu encline à faire la conversation. Les deux jeunes filles ne s'étaient pas adressé la parole depuis la veille des vacances de Noël. Depuis, Juliet avait pris soin de l'éviter, comme tout le monde. La semaine précédente, elle avait fait en sorte de s'asseoir à côté de Marshall, son ex-petit ami, délaissant une Barbara abandonnée à l'autre bout de la classe.

— J'ai fait quelque chose de mal ? lui demanda enfin la Serdaigle sans tourner autour du pot.

La carte des Maraudeurs des Potter surgit alors dans l'esprit de Juliet. Elle n'arrivait pas à se sortir les noms de Barbara Hopkins et de Cameron Lloyd de sa tête comme s'ils y étaient gravés à jamais à l'encre indélébile. Il s'était passé quelques jours maintenant depuis lesquels elle n'avait pas eu accès à cette carte, et Juliet devait avouer s'être sentie irritable. Ne pas savoir ce qui se passait entre Cameron et Hopkins était un sentiment écrasant qui la rendait presque hargneuse.

— Tout va bien, parvint-elle à répondre entre ses dents.
— D'accord, répondit lentement Barbara en la scrutant attentivement. J'ai l'impression qu'Albus évite de se retrouver seul avec moi depuis quelques jours alors je me demandais s'il s'était passé quelque chose…

L'air gêné, Barbara se frotta le cou d'une main distraite. La Gryffondor se mordit la lèvre, réfléchissant à l'impact de ce qu'elle pouvait lui avouer. Après tout, pourquoi gardait-elle le secret d'Albus alors qu'il ne s'était même pas excusé une seule fois depuis leur dispute ?

— Tu devrais lui demander directement, lança alors Juliet d'un ton un peu trop sec. Je suis certaine qu'il te dirait ce qu'il se passe dans sa tête en ce moment.
— Qu'est-ce-que tu veux dire ? demanda Hopkins en se penchant en avant.
— Il voit quelqu'un.

Barbara ouvrit de grands yeux ronds. Sa petite main s'était figée à mi-chemin vers son sac.

— Tu ne peux pas t'arrêter là, Hardy…
— Écoute, j'ai vraiment pas envie de me mêler à votre triangle amoureux. Va lui demander ce qui se passe parce que moi, je ne veux plus le voir. Compris ?
— T'es jalouse ?

Juliet tourna la tête brusquement, ce qui manqua de lui faire mal au cou.

— Tant que tu laisses Cameron tranquille, tu peux faire absolument ce que tu veux.

Un léger sourire s'étala sur les lèvres pleines de Barbara. Juliet regretta aussitôt avoir prononcé ces mots.

— Je vois, murmura Hopkins avec un sourire en coin.

Mais les deux filles n'eurent pas le temps d'approfondir que le professeur Trelawney entra dans la pièce par la trappe en manquant de trébucher dans le châle qui traînait à ses pieds. Quelques rires se firent entendre dans le fond de la classe, mais la vieille professeur n'y fit pas attention. Elle alla poser son sac sur son bureau et d'un coup de baguette magique alluma une dizaine de bâtons d'encens autour de son bureau. Elle prit une profonde inspiration puis se retourna vers eux en les fixant tour à tour à travers ses verres grossissants.

— Bonjour à tous, les salua-t-elle enfin d'une voix rauque. Aujourd'hui, nous allons étudier l'art de la métoposcopie. Choisissez un binôme qui ne vous déplait pas, car vous allez devoir vous observer de très près. L'étude des visages peut révéler des caractéristiques que vous préfériez garder pour vous…

Le professeur Trelawney agita sa baguette magique dans les airs et une pile de parchemins s'envola à travers la pièce pour se poser sur chaque table.

Avec dépit, Juliet rangea sa carte des rêves qu'elle avait assidument remplie au cours des semaines précédentes pour jeter un oeil au guide de l'étude des visages que le professeur Trelawney venait de faire circuler. Devoir analyser le visage de Barbara Hopkins pendant un cours de divinations l'enchantait guère. Pourtant, Juliet se laissa jouer au jeu et tenta de se détendre. Elle n'avait jamais été aussi proche de la Serdaigle, ce qui la déstabilisa : Barbara était déjà occupée à la détailler de près.

En la voyant se concentrer sur ses propres traits, Juliet se surprit à la trouver différente. Plus douce. D'ordinaire Barbara était toujours accompagnée de son sourire enjôleur qui avait tendance à la rendre plus âgée. Néanmoins, lorsqu'elle ne faisait pas attention au monde qui l'entourait ses traits doux lui donnaient des airs ingénus, ses mèches brunes retombant en cascade autour de son visage poupin avec harmonie. Ses cils noirs épousaient parfaitement ses yeux chocolat en amande cachés derrière des lunettes carrées qui lui donnaient parfois un air trop sévère. À cet instant, Barbara avait fait tomber le masque. Juliet en oublia presque son aversion pour la jeune fille l'espace d'un instant.

— Alors il se passe quoi entre Cameron et toi en ce moment ? lui demanda Barbara tout à trac.

"Peut-être que je devrais te poser la même question" était ce que Juliet voulait lui répondre. À la place, Juliet ne dit rien, encore secouée de son observation. Barbara était penchée en avant, l'air très intéressée. Le masque était revenu. Voyant qu'elle n'obtiendrait pas de réponse, la Serdaigle se contenta de gratter sa plume tachetée contre son parchemin après avoir jeté un coup d'oeil à son guide. Puis elle releva la tête et constata :

— Il te plaît, tu lui plais, tout va bien dans le meilleur des mondes… et puis, plus rien. Ça fait un petit moment que je me demande ce qui vous arrête. Et Cam ne veut rien me dire du tout.

La jambe de Juliet se mit à trembler légèrement sans qu'elle ne puisse la contrôler. Elle posa une main sur sa cuisse et se concentra sur les cheveux poivre et sel de sa professeur qui était occupée à faire des gestes autour du visage de Marshall quelques mètres plus loin.

— Ta ligne de Saturne indique que ta vie est tumultueuse, reprit Barbara en fixant un point sur son front.

Juliet haussa les épaules. Son front ressemblait à n'importe quel autre front.

— Ça vient de toi, pas vrai ?
— Quoi ?
— Cam et toi. C'est toi qui veut mettre de la distance entre vous, non ?
— Je n'ai pas envie d'en parler. Tu peux passer à autre chose ? s'impatienta Juliet en tapotant nerveusement ses ongles contre sa cuisse.
— Désolée, je voulais pas te mettre mal à l'aise. J'étais juste… curieuse.

Barbara détourna le regard, puis s'intéressa aux quelques notes qu'elle avait prises quelques minutes auparavant. Pour se détendre, Juliet lança un coup d'oeil à ses autres camarades. Placés par binômes, tous étaient très proches les uns des autres, ce qui aurait eut l'air très étrange dans un autre contexte que l'étude des visages. Cependant Victoria Finnigan et Kenny Clarks ne semblaient pas faire comme tout le monde. À la place, ils chuchotaient à voix basse en jetant des coups d'oeil autour d'eux de temps à autre. Avaient-ils trouvé une nouvelle cible à ragots ?

— Hmm, je crois je peux voir la lettre P, juste ici, poursuivit sa voisine de table. La gourmandise. Fais-attention.

Juliet se tâtonna les joues, soucieuse d'avoir pris plus de poids qu'elle ne le pensait. Barbara s'était mise à rire. Douchée, Juliet reposa ses mains sur ses jambes. Elle n'aimait pas du tout cet exercice.

— On peut échanger ? proposa la Gryffondor.

Barbara haussa les épaules à son tour. Une odeur d'encens vint alors chatouiller les narines de Juliet et cette dernière s'empressa de prendre sa plume pour faire des annotations sur son parchemin vierge. C'était ce moment que le professeur apparut à leur table. Juliet s'intéressa alors au visage doux de Barbara Hopkins. Plume dans les airs, elle se mit à chercher des traits identifiables sur le front de la Serdaigle.

— On dirait que… tu n'as pas de ligne de soleil, conjectura Juliet en plissant les yeux. Ce qui veut dire une avarice certaine.
— Tout à fait, acquiesça Trelawney en se penchant vers Barbara. Cinq points pour Gryffondor, Miss Hardy. Votre oeil ne vous trompe jamais.

Un léger sourire aux lèvres, Juliet se contenta de noter ses trouvailles sur son morceau de parchemin. Barbara secoua la tête avec réprobation tandis que leur professeur de divination s'éloignait pour s'occuper d'un autre binôme. Lorsqu'elle se fut suffisamment éloignée, Barbara se pencha vers la Gryffondor avec un air contrarié :

— Je n'aurais pas du insister tout à l'heure, mais c'est pas une raison pour me traiter d'avare.
— C'est ce que je vois sur ton front, répondit Juliet d'un ton nonchalant.

Barbara secoua la tête de droite à gauche, toujours aussi vexée.

— C'est quoi ton problème ?
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
— Oh je pense savoir ce qui ne va pas. Je ne savais pas que tu avais aussi peu confiance en toi… Cameron et moi…
— Je t'ai dit que je ne voulais pas en parler ! s'exclama Juliet à haute voix.

Toutes les têtes se tournèrent vers le binôme que Barbara et Juliet formaient, y compris les yeux globuleux de leur professeur de divination qui les dévisageait tour à tour. Bien entendu, Victoria et Kenny avaient arrêté leurs chuchotements et les contemplaient toutes les deux, les yeux emplis de malice. Juliet se sentit blêmir. Elle ne voulait surtout pas attirer l'attention et encore moins sur ce sujet de conversation.

Après cette montée en adrénaline, le reste du cours se poursuivit lentement. Ni Juliet, ni Barbara n'avaient voulu continuer l'exercice, se regardant en chiens de faïence à l'occasion. Lorsque le professeur Trelawney passait dans leur rangée, les deux jeunes filles se contentaient de faire semblant de reprendre là où elles s'étaient arrêtées. Sur son morceau de parchemin, Juliet avait griffonné à la va vite quelques mots aux connotations les plus négatives - la malhonnêteté, l'hypocrisie et l'égoïsme - qu'elle avait trouvés sur son guide.

Lorsque la fin du cours arriva enfin, Barbara se leva immédiatement, ses affaires déjà jetées pêle-mêle dans son sac en bandoulière. Pourtant, avant de quitter la pièce à la suite de leurs camarades, elle se retourna et jeta un regard glacial à la Gryffondor :

— Je pensais qu'on était amies. Je ne ferais jamais ça à un ami.

Juliet cligna des yeux, prise de court avant de se reprendre.

— Tu as pourtant fait plus que flirter avec Stephen Brown quand il était avec Rose, lui rappela-t-elle sans détour.
— Navrée de te décevoir, mais je ne suis pas une très grande fan de Rose Weasley… rétorqua Barbara en secouant la tête de droite à gauche. Et on sait très bien toutes les deux que je lui ai retiré une grosse épine du pied. Tu ne crois pas qu'elle est plus heureuse sans lui ?

Puis elle partit à grands pas sans demander son reste. Juliet ne s'en formalisa pas. Elle avait perdu patience. Une patience qui avait été mise à rude épreuve lorsqu'elle avait passé des soirées à regarder les déplacements de Cameron et Barbara, ensemble, dans les recoins du château. Juliet n'avait aucune preuve qui s'était passé quelque chose entre eux, et au fond, elle-même n'y croyait pas. Pourtant, la perspective qu'il puisse se passer quelque chose entre eux la rendait hystérique.

À son tour, Juliet rassembla ses affaires sans trop faire attention à ce qu'elle mettait dans son sac, puis elle s'empressa de quitter la salle pour éviter de se retrouver en compagnie de Victoria et Kenny, qui bien évidemment voudraient la questionner à propos de ce qui s'était passé un peu plus tôt. Juliet s'apprêta à sortir lorsqu'elle s'arrêta net. En bas de l'échelle se trouvait James Potter. Ils se regardèrent pendant quelques secondes où Juliet retint un rire nerveux, ne pouvant s'empêcher de le trouver très drôle vu d'en haut.

Pourtant, la raison pour laquelle elle avait évité de s'attarder dans la Grande Salle pendant le déjeuner la rattrapa trop vite. Elle se rendit à l'évidence : l'esquiver une fois de plus serait difficile. Une fois descendue de l'échelle, elle le salua d'un signe de tête. Rien à son attitude lui indiquait qu'il savait ce qui s'était passé entre Albus et Audrey. D'habitude joueur et amical, il semblait hésitant ce jour-là :

— Alors tu m'en veux vraiment ? demanda-t-il d'une voix étrangement douce.
— Moi, t'en vouloir ? s'exclama Juliet, prise au dépourvu.
— Tu m'as évité comme la dragoncelle aujourd'hui. Je n'ai même pas eu l'occasion de m'excuser pour le Quidditch… je sais bien que je vous ai tous mis dans une position délicate…
— C'est rien.

Juliet balaya le problème d'un revers de main, peu encline à l'idée de recevoir des excuses alors qu'elle lui mentait chaque seconde passée avec lui. Il ne faisait aucun doute qu'elle n'arriverait pas à le regarder dans les yeux tant qu'il ne saurait pas ce qui s'était passé entre son ex-petite amie et son petit frère. Embarrassée, Juliet reprit sa route sans trop savoir où elle allait mais en gardant l'oeil ouvert pour déceler le moindre passage secret qui la mènerait à l'extérieur de l'école. Parviendrait-elle à trouver un passage non-répertorié après que des centaines d'autres élèves avaient l'avaient précédée ? Le visage de Juliet s'assombrit à la pensée.

— J'ai entendu dire que tu avais pris les rennes pour les sélections de dernière minute, lui dit James en la rattrapant au détour du couloir.
— Oh, ça. Oui, je suis en contrôle total de la situation.

Juliet tenta tant bien que mal de cacher son mensonge en fixant le tableau d'un paysage verdoyant en face d'eux.

— Hé, Juliet. Regarde-moi.

James la retint par le bras, ce qui la força à s'arrêter pour lui faire face. Juliet chercha à se détacher de sa grippe, en vain.

— Tu ne peux pas être tant en colère que ça contre moi pour l'équipe de Quidditch, tu savais déjà que je pensais partir, alors il y a forcément autre chose.

Lorsqu'elle croisa les iris noisette de James, toute sa détermination flancha. Comment pouvait-elle garder le secret d'Albus alors qu'elle avait plus d'empathie pour James ? Coincée entre deux eaux, la sixième année serra les lèvres. Au fond, elle n'avait aucune envie de trahir Albus, malgré le fait qu'ils ne se soient plus adressé la parole depuis l'incident. Mais elle n'avait aucune envie de cacher la vérité à James, en qui elle avait toute confiance et qui lui avait toujours été honnête avec elle : de sa mauvais posture au Quidditch aux signes avant-coureurs que Marshall Finch-Fletchey s'intéressait un peu trop à l'un de ses camarades de Serdaigle lorsqu'ils étaient ensemble.

— Pas ici, murmura-t-elle alors en sachant que ses camarades pourraient rôder aux alentours.

Devant un James surpris, Juliet l'entraîna dans un couloir exigu où ils débouchèrent sur un escalier mouvant. Ils dévalèrent les marches jusqu'à se retrouver sur un palier du sixième étage qui donnait sur un nouveau couloir bordé de hautes fenêtres. La vue sur le parc était imprenable et elle distrait Juliet pendant un instant. Dehors, le ciel était dégagé et la jeune fille prit l'absence de nuages comme un bon présage. Juliet songea à la chouette de Darcy, qui pouvait déjà être arrivée à Londres. Les battements de son coeur se mirent à battre de plus belle. Darcy avait peut-être déjà ouvert la missive et lu les mots de sa fille. Juliet ferma les yeux un instant pour ne pas se laisser décontenancer. La chouette n'était peut être pas encore arrivée à Moorgate, après tout.

Après s'être assurée que personne n'était aux alentours, elle prit son courage à deux mains et se tourna vers son ami. Il s'était appuyé sur le rebord de la fenêtre et la fixait, la tête légèrement penchée. Juliet avait oublié à quel point il pouvait être impressionnant parfois, comme s'il avait le pouvoir de scruter la moindre de ses pensées comme le ferait un Legilimens. Sans plus attendre, Juliet se lança d'une voix claire :

— J'ai surpris Albus et Audrey… ensemble.
— Ensemble ensemble ?
— Ensemble ensemble.

James eut un petit rire nerveux. Juliet reprit sa respiration en guettant sa réaction.

— Tu es sûre de ce que tu as vu ? demanda James, sourcils froncés.
— Sûre et certaine.
— Si ta vie dépendait sur cette observation, en serais-tu aussi sûre ?
— Bien sûr ! s'impatienta Juliet. Sur ma vie et celle de Fizwizbiz.
— Pauvre bête.

Juliet se mit à le dévisager longuement, attendant le verdict de cette révélation. Toujours à moitié assis sur le rebord en pierre, James semblait réfléchir intensément. Sa main était posée sur son menton, son index grattait inconsciemment sa joue. Le regard perdu dans le vide, il semblait avoir oublié sa présence. Cette dernière ne s'en formalisa pas. Au contraire, elle apprécia ce moment de répit où le jeune homme ne semblait avoir en tête de se lancer à la poursuite de son frère pour lui arracher les cheveux.

Après un long silence qui sembla durer des heures, James se leva enfin et se mit à faire les cent pas face à une Juliet indécise.

— C'est une manipulatrice hors pair. Je l'ai sous-estimée.
— Qu'est-ce-que tu veux dire ?
— Qui de mieux que mon frère pour se venger ? lui dit-il d'un ton pressant en passant à son niveau. Elle sait que mes frère et soeur sont mes points faibles. Je les protégerais toute ma vie.
— Tu oublies qu'ils sont deux, dans l'histoire. Albus n'avait pas l'air d'agir sous la contrainte.

James renifla, comme si la perspective que son frère soit réellement fautif lui était inconcevable.

— Albus est influençable. Sous ses grands airs de "je me fous de tout", il a la charge émotionnelle d'un première année. Il est très intelligent, je ne dis pas le contraire, défendit James en voyant l'air ahuri de son amie, mais quand il s'agit de l'inconnu… il se laisse facilement berner. Il est clairement tombé dans le panneau avec elle.

Effarée, Juliet n'ajouta pas un mot. Elle n'aurait su dire si James avait raison. Albus était quelqu'un de posé et réfléchi. Elle ne voyait pas pourquoi il n'aurait pas décidé de se venger de tous ceux à Poudlard qui le disaient incapable de sentiments. James s'était remis à arpenter le couloir dans sa longueur, parlant plus pour lui-même que pour elle.

— Elle est douée… Il faut que je trouve quelque chose.

Comprenant qu'ils en auraient encore pour un petit moment, Juliet alla s'appuyer contre la fenêtre sans que le Gryffondor ne le remarque. Au loin, le stade de Quidditch accueillait un entraînement de l'équipe de Poufsouffle et Juliet aurait donné n'importe quoi pour avoir les lieux pour elle seule, loin de tous. Le vent dans ses cheveux, l'air frigorifié qui lui picotait la peau, la poussée d'adrénaline lorsqu'elle se surpassait… elle aurait volontiers passé la journée sur le terrain de Quidditch jusqu'à tomber de fatigue.

— Trouver quoi ? demanda-t-elle sans le regarder, lasse.
— Ma revanche.
— Alors c'est un jeu pour toi ?

James s'arrêta en plein milieu du couloir, les yeux portés sur l'horizon.

— Un jeu, ou quelque chose d'autre.
— Je croyais que tu étais passé à autre chose ? lui reprocha Juliet, peu désireuse de s'aventurer dans ces eaux dangereuses. Collins était un cauchemar, tu as vraiment envie de "jouer" avec elle ?

James secoua la tête de droite à gauche, puis se remit à faire les cent pas.

— Pas jouer avec elle… non… réfléchit-il à haute voix. Elle s'attaque à ma famille et pour ça, elle doit payer. J'ai pas envie de lui faire une blague non plus, c'est trop facile. Audrey se remettrait trop facilement d'une humiliation. Non, je dois trouver autre chose…

Ennuyée, l'attention de Juliet se porta sur les collines environnantes, au-delà du parc gelé et loin des envies vengeresses de son ami. À l'extérieur, une couche de givre recouvrait la moindre parcelle de terre et Juliet se mit à rêver des vacances d'été à la plage entourée de ses amis sans l'ombre d'une mère criminelle qui la guettait à chacun de ses pas, ou d'un garçon qu'elle aimait mais en qui elle ne pouvait pas avoir confiance ou encore d'un ami ne respectant pas les codes de la fraternité.

— J'ai trouvé.

La voix de James la réveilla de ses songes. Il l'entraîna à sa suite et s'assirent l'un à côté de l'autre sur le rebord de la fenêtre. La fraîcheur qui se dégageait du verre glacé de la fenêtre la fit frissonner. Dépassée par les événements, Juliet leva les yeux vers James. Elle fut surprise de le voir arborer un sourire débordant de malice.

— Après des années de doutes et de remises en question, il y a une chose qui la ferait souffrir comme la vieille sorcière rancunière qu'elle est. On est parfait, toi et moi.

Un silence lui répondit. Juliet l'interrogea du regard, pas certaine de comprendre. James se pencha un peu plus vers elle, l'air conspirateur.

— Juliet Hardy, veux-tu sortir avec moi ?