Hello, j'espère que votre été se passe bien ! Ou si vous êtes comme moi et que vous attendez avec impatience l'arrivée de l'automne, bienvenue ! Vous êtes chez vous ici.

Non, je n'ai pas encore laissé tomber cette histoire. J'ai eu quelques mois mouvementés. Mais même si j'ai pas beaucoup écrit ces dernières semaines, ça ne m'a pas empêchée de réfléchir et planifier le reste de l'histoire que ce soit sous la douche, dans le tube ou quand je fais cuire mes pâtes.

Mais vous n'êtes pas là pour entendre parler de ma vie palpitante (surtout quand il s'agit de mes prouesses culinaires), parce que le chapitre d'aujourd'hui est long. Pour parler un peu de lui, il n'existait pas au départ, et il est venu assez naturellement. Et on dirait pas comme ça mais il pose un peu les bases pour la suite et la fin de l'histoire. Ne sautez pas de joie, c'est pas encore la toute fin, il y a encore un sacré morceau avant que ça arrive.

Je vais essayer de reprendre un certain rythme, genre poster un chapitre par mois dans la mesure du possible parce que sans rythme ou deadline c'est un peu la catastrophe niveau mise à jour. Ou même écriture d'ailleurs.

C'est tout ce que j'avais à dire pour aujourd'hui, alors je vous propose une lecture agréable loin des canicules (juste une mini référence à l'été 2022 pour l'un des personnages d'ailleurs) pour un chapitre rafraîchissant qui se passe en plein hiver.

Barbs ouvre le bal !


Clac. Clac. Clac. La porte en acacia refusait de s'ouvrir malgré les nombreux coups que Barbara donnait dans la poignée. Un minuscule mauvais calcul et l'événement externe que représentait Albus Potter avait suffit à faire de son sortilège un ratage complet. Barbara clot ses paupières pendant l'espace d'un instant, cherchant à trouver la concentration qui lui permettait toujours de se dépatouiller d'une situation embarrassante. Mais les voix qui doublaient de volume depuis une trentaine de secondes lui donnaient une migraine sur le point d'exploser aussi vite que si on lui avait lancé un Confringo.

— Comment tu peux avoir l'idée d'enfermer quelqu'un dans une salle désaffectée ? demanda Albus dont le corps était toujours dissimulé sous sa cape d'invisibilité.

— En plus j'ai envie d'aller aux toilettes, t'aurais pu me prévenir avant de vouloir me séquestrer ! ajouta Juliet.

La main posée sur la poignée en fer de la porte, Barbara Hopkins tentait tant bien que mal de faire abstraction des voix de ses camarades qui l'assenaient de toutes parts. Où s'était-elle trompée ? Sa technique était pourtant imparable. Elle marchait à tous les coups avec ses parents. À chacune de leur dispute, Barbara les amadouait avec un dîner qu'elle avait préparé avec soin. Sa plus grande réussite ? Les lasagnes avec quelques oeufs de Serpencendre, son ingrédient secret.

Ses plans étaient toujours sans faille. Elle était aussi douée pour rabibocher deux amoureux que de les séparer.

— Avec un sortilège pareil on pourrait être coincés pendant des jours, voire des semaines ! poursuivit Albus dont la tête flottante traversait la salle en direction de la porte. Comment, toi, tu as pu faire ça ?
— Fermez-la, tous ! s'emporta Barbara d'une voix nasillarde.

Un silence pesant s'installa entre les quatre étudiants. Sous le ton pressant de la jeune fille, Cameron releva le menton de son livre d'Histoire de la Magie et la tête d'Albus se figea à deux mètres de Barbara.

— Si tu ne m'avais pas fait aussi peur j'aurais eu le temps de sortir et d'éviter ce malentendu, se défendit Barbara. C'est entièrement ta faute, Potter ! Qu'est-ce-que tu foutais ici de toute façon ?
— Tu me suis vraiment partout ? renchérit Cameron qui dévisageait Albus avec dégoût.

Albus leva les yeux au ciel, à peine désorienté par les paroles de ses camarades. Barbara lui jeta un regard courroucé en retour avant de se lamenter :

— Ça m'apprendra à essayer de faire quelque chose de bien.
— On avait vraiment pas besoin de ton aide, marmonna Cameron en se replongeant dans la lecture de son livre.

Sachant pertinemment qu'elle ne le trouverait pas car il était précisément dans le dortoir des garçons de Serdaigle, Barbara se mit à fouiller dans son sac à la recherche Sortilèges utiles et futiles du quotidien qu'elle avait emprunté à la bibliothèque. Barbara se maudit d'avoir prêté le grimoire à Marshall. Avait-il réellement besoin d'apprendre le sortilège du lissage de cheveux ce soir-là ? Dans une bousculade, Juliet se précipita à son tour sur la porte, renversant au passage la moitié de son sac. Un flacon d'encre éclata au sol, tâchant les dalles de pierre et leurs chaussures de son encre de jais.

— Je me sens pas bien, j'ai besoin d'air, dit Juliet en essayant d'ouvrir la porte à son tour.

Barbara prit une profonde inspiration, tentant de se calmer. Elle sortit sa baguette en bois de peuplier et ferma étroitement les yeux pour se concentrer. Sa mémoire photographique lui permettait de se rappeler du moindre détail : de la trace d'encre à côté du sortilège du Tempora Collaporta jusqu'à la page 45 cornée et les double-enchantements dont on se servait pour enfermer ses objets précieux. Barbara se souvenait de tout, sauf du contre-sort pour déverrouiller cette maudite porte.

Alohomora, murmura-t-elle sans grande conviction.

La serrure ne produisit aucun déclic caractéristique. Le coeur de Barbara tomba dans sa poitrine. Ils étaient coincés et c'était sa faute. Ne subsistait qu'un mince espoir, celui qu'elle ne voulait utiliser qu'en dernier recours : admettre la défaite.

— Est-ce-que vous connaissez le contre-sort du sortilège Tempora Collaporta ? demanda-t-elle à la volée.

Les deux garçons répondirent par la négative tandis que Juliet essayait à nouveau d'actionner la poignée.

— Peut-être qu'on peut l'enfoncer ? proposa-t-elle avant de sortir sa baguette en contemplant chaque coin de la porte en acacia.

Barbara balaya la salle du regard, à la recherche d'une personne de la taille d'Hagrid qui pourrait démolir la porte par la simple force physique. Malheureusement, même à eux quatre réunis, ils auraient à peine la force de faire trembler la porte de ses gongs. Lorsqu'elle remarqua la baguette de Juliet pointée sur la porte, Barbara s'empressa de poser une main sur la sienne, l'intimant silencieusement de ne rien tenter. La porte serait imperméable à toute attaque de provenance magique.

— Je t'en prie, ne fais pas ça.
— AIDEZ-NOUS ! hurla alors Juliet en se mettant à frapper à la porte. BARBARA HOPKINS NOUS A COINCÉS À L'INTÉRIEUR !

Barbara se bloqua les oreilles de ses mains en lâchant le reste de son sac en faux cuir de dragon sur le sol.

— Personne ne passe par ici, c'est pour ça que j'ai choisi cette salle, Juliet ! Ne paniquons pas, ajouta-t-elle dans le but de les rassurer. Dans le pire des cas, quelqu'un se rendra forcément compte que nous manquons à l'appel.
— Quel appel ? ironisa Albus qui avait fini par s'asseoir sur un bureau au fond de la pièce. L'heure du dîner est déjà passée, personne ne se posera de questions avant des heures !

Avec des gestes précautionneux, la Serdaigle rangea sa baguette dans sa poche et jeta un coup d'oeil aux hautes fenêtres condamnées depuis des années. De grandes planches en bois masquaient la majorité des carreaux et la vue sur le parc de Poudlard plongé dans l'obscurité. Les deux lanternes posées dans la salle étaient l'unique source de lumière de la pièce, au grand dam de Barbara qui n'avait jamais été rassurée lorsqu'elle était plongée dans le noir. Ses parents lui avaient toujours dit que les tarentules viendraient lui grignoter les pieds si elle n'était pas dans son lit la nuit. Depuis, elle prenait soin de s'enrouler hermétiquement dans ses draps la nuit et d'avoir une source de lumière à disposition.

Comme toujours, Barbara ne se laissa pas céder à la panique et se précipita sur le petit cabas dissimulé sous une table qu'elle avait préparé plus tôt dans la soirée sous l'oeil scrutateur d'Albus qui observait le moindre de ses faits et gestes.

— Voyons le bon côté des choses, temporisa Barbara en posant son cabas acheté l'été dernier chez Diaboliquement Votre, la nouvelle boutique en vogue sur le Chemin de Traverse. Nous sommes en bonne compagnie. Je vous avais même préparé des petits sandwichs et je sais à quel point vous aimez les cookies tous les deux… Ah et puis bien sûr, quelques boissons si le coeur vous en dit.

Barbara sortit ses encas de son sac légèrement agrandi : sandwichs, biscuits et bouteilles aussi variées qu'une bouteille de Whiskey Pur Feu, des Biéraubeurres et de sa boisson favorite du moment : le CMD, "Charmed", qui avait la particularité d'être rose vive et permettait à quiconque la buvait de se sentir léger au point de léviter. Cameron soupira en la voyant poser un sandwich aux crevettes à côté de son flacon d'encre.

— Attends, tu espérais vraiment qu'ils enterrent la hache de guerre en les enfermant dans une salle avec des snacks et un peu d'alcool ? demanda Albus en s'approchant néanmoins.

Dans un geste brusque, Barbara tendit une bouteille rose de CMD à Cameron qui se sentit obligé d'accepter.

— Ça aurait marché avec moi, répondit-elle sur un ton de défi. Juliet, tu bois quoi ?
— Ma vessie est déjà compromise par ta faute, Hopkins.
— J'ai du Whiskey Pur-Feu, ça brûle tellement l'oesophage que c'est pas vraiment liquide.
— D'accord.

Juliet les rejoignit en quelques foulées, arracha la bouteille à moitié pleine des mains de Barbara et finit par s'étouffer presque en buvant à la bouteille, sous l'oeil peu amène d'Albus. Ce dernier se servit une bouteille de CMD et versa le liquide dans l'un des deux verres qui étaient posés sur le bureau. Une fois qu'il eut fini, Barbara prit la bouteille de ses mains et se servit un verre à son tour en observant ses camarades. Cameron et Juliet faisaient tout pour ne pas se regarder et Albus Potter ne lâchait pas le moindre de ses mouvements.

— C'est quoi comme type de sortilège ? demanda Albus après avoir bu une gorgée de son verre.
— C'est un dérivé du Collaporta, je l'ai mis en place pour que la salle reste fermée pendant trois heures. En théorie elle devrait s'ouvrir dans deux heures et cinquante cinq minutes.
— Trois heures ? répéta Juliet qui se mit à trépigner sur place.
— Tu entends quoi par "en théorie" ? releva Albus.
— Eh bien… je n'ai jamais utilisé ce sortilège avant donc je ne peux pas exclure une marge d'erreur.

Devant les paroles de la Serdaigle, Albus poussa un profond soupir avant de boire une nouveau gorgée du liquide rose. Barbara posa son verre sur le bureau, réfléchissant à la prochaine étape. Il ne faisait aucun doute qu'ils étaient tous les quatre coincés dans cette pièce pour les trois heures à venir. C'était un fait. Elle ne pouvait presque rien y faire. Sous les faibles protestations de celle-ci, Barbara poussa Juliet à s'asseoir au bureau qu'occupait Cameron, à moitié caché derrière son grimoire d'histoire, elle tira ensuite deux chaises pour elle et Albus puis invita ce dernier à prendre place autour de la table.

— Allez, détends-toi, on dirait un détraqueur perdu en plein Pacifique. On est coincés ici alors autant rester positif et passer du bon temps ensemble.
— Tu aurais pu t'installer à n'importe quelle autre table, grommela Cameron en désignant les deux autres tables encore debout autour d'eux.

Ignorant les paroles du septième année, Albus s'assit à côté de lui à contre-coeur et posa sa cape d'invisibilité fluide sur ses genoux, portant enfin le regard sur autre chose que Barbara. Il s'était mis à fixer la porte comme s'il était prêt à pouvoir l'ouvrir par la pensée.

— Quel joli petit groupe nous formons, qui l'aurait cru ? s'exclama alors Barbara en claquant dans ses mains avec enthousiasme. Maintenant qu'on a quelques heures devant nous, et si on prenait le temps de rattraper le temps perdu ? Albus, comment ça se passe avec Audrey Collins ?

Albus recracha sa gorgée de CMD comme si on lui avait donné une énorme tape dans le dos. Le sourire de Barbara s'élargit. Elle se mit à faire glisser son doigt sur le bord de son verre.

— Trop direct, encore une fois, commenta Cameron en gardant les yeux rivés sur son livre.
— Non, j'ai vraiment envie de savoir, insista la Serdaigle en se penchant vers Albus au dessus de la table.

Barbara s'amusa à observer le Gryffondor changer d'attitude du tout au tout, passant de la désinvolture la plus totale à une gêne presque attendrissante lorsque son teint rouge atteignit la racine de ses cheveux. Machinalement le doigt de Barbara se mit à tourner de plus en plus vite sur le buvant. Dans les couloirs de l'école comme en théorie en défenses contre les forces du Mal, Albus Potter ne montrait jamais rien de plus qu'une assurance discrète et humble, qui était rare pour son statut. Barbara aimait penser le connaître assez pour lui attribuer certains comportements. Pourtant, s'intéresser à Audrey Collins était quelque chose qui ne lui ressemblait pas mais qui piquait la curiosité de la Serdaigle au plus haut point.

— On s'amuse, c'est tout, répondit vaguement Albus.
— Tu caches bien ton jeu, je te prenais pas pour quelqu'un qui "s'amuse".
— C'est censé vouloir dire quoi, ça ?
— Elle veut dire que tu es un peu coincé d'habitude, lâcha Juliet, l'air revêche.
— T'as pas pu t'empêcher de tout raconter à James, pas vrai ?
— T'as pas pu t'empêcher d'aller voir son ex, pas vrai ?

Albus la foudroya du regard.

— Alors Collins et toi êtes vraiment ensemble ?

Barbara et Juliet se tournèrent vers Cameron qui avait relevé le nez de son livre pour la première fois depuis qu'ils s'étaient installés. Il haussa les épaules. Barbara se pencha en avant, intriguée par ce qu'il avait à dire :

— Je savais pas que tu t'intéressais aux potins de Poudlard, Cam.
— C'est un plaisir coupable.
— Intéressant, je te prenais pour quelqu'un qui s'intéressait qu'aux gallions et aux affaires pas nettes, s'exaspéra Albus.
— Et pour le gamin du clan Potter-Weasley à qui tout réussit, je ne pensais pas que tu te contenterais des miettes de ton frère.

Albus se tendit sur sa chaise. Ses lèvres étaient si pincées qu'elles ne formaient qu'une mince ligne droite.

— C'est vrai que ça nous a tous pris un peu de court, avoua Barbara en continuant de faire glisser son index sur le bord aminci du verre. Tu es quelqu'un de vraiment surprenant, Potter.
— Je croyais qu'il n'y avait que les Serpentard pour faire des trucs pareils, commenta Juliet.
— Hé, protesta Cameron.

Barbara ne manqua pas le regard de défi que Juliet lança à Cameron avant qu'il ne se replonge derrière son épais grimoire. Barbara se redressa sur son siège, prête à assener la prochaine attaque.

— Bien, alors si vous vous amusez tout simplement, tu pourras dire à ta chère Audrey de ne pas lancer ses amies à ma poursuite. J'ai autre chose à faire que subir les foudres de ta nouvelle copine.
— Elles t'ont attaquée ?! s'exclama Juliet.
— Ça va, elles m'ont juste un peu décoiffée avec un sortilège de chauve-furie hier, répondit Barbara en balayant sa réponse d'un revers de main. Rien de mal.
— Je suis désolé, Barbara, je savais pas que… s'excusa Albus, l'air effaré.
— C'est rien, se répéta la Serdaigle. Après tout, elles ont sûrement raison de s'inquiéter.

Un silence lui répondit, si pesant que la jeune fille pouvait entendre les cris lointains provenant du parc de Poudlard. Réalisant que le regard des trois autres était posé sur elle, Barbara se sentit immédiatement mal à l'aise. On ne la regardait jamais avec compassion. Ce n'était tout simplement pas cette attention qu'elle recherchait. Même Juliet, qui était toujours méfiante en sa compagnie, la contemplait avec une mine inquiète. Du coin de l'oeil, elle vit la main de la Gryffondor se lever vers elle, sans doute pour se poser sur son épaule dans un geste réconfortant.

C'en fut trop pour Barbara qui se redressa soudainement.

— J'ai une idée !
— Si c'est du même acabit que de nous enfermer dans cette salle, tu peux oublier, dit Albus dont le visage s'était à nouveau fermé.

Dans la pénombre, Barbara lui servit un sourire rayonnant, loin d'être découragée par ses commentaires acerbes. Son plan n'avait peut être pas totalement fonctionné comme elle l'avait initialement prévu, mais ils avaient encore plus de deux heures pour faire des progrès. Les doigts de Barbara glissèrent jusqu'aux quelques affaires de Cameron entreposées sur la table et en retirèrent le carnet en cuir noir qu'ils avaient ouvert des dizaines de fois ensemble. Avant que ce dernier ne se mette à protester, Barbara statua avec autorité :

— C'est l'occasion rêvée de travailler un peu sur l'arithmancie… après tout, on devait se retrouver ce soir. Cameron a le carnet, j'ai mes notes. Nous sommes tous bien installés, c'est parfait, non ?

Juliet poussa un profond soupir en se reculant dans sa chaise, l'air profondément ennuyée quant à la tournure des événements.

Pendant la demi-heure suivante, la Serdaigle avait réussi à transformer une ambiance tendue et sur le qui-vive en un climat propice à l'étude et à la réflexion. Albus avait arrêté de la fixer avec suspicion à chacun de ses mouvements, s'intéressant de très près au carnet qui l'avait tant intrigué à leur première réunion. Silencieuse, Juliet ne ratait pas un mot de leurs échanges, tenant fermement la bouteille de whisky entre ses mains comme si sa vie en dépendait tandis que Cameron jetait des coups d'oeil furieux à son voisin de temps à autre.

— Le nombre 22, murmurait Barbara en tortillant distraitement une mèche de cheveux entre ses doigts fins. On y revient toujours… alors j'ai demandé à mes parents de m'envoyer un exemplaire de Numérologie : les principes fondamentaux.

Barbara se mit à fouiller dans son sac pendant de nombreuses secondes, provoquant un vacarme surprenant à l'intérieur, et en sortit un petit livre à la couverture en plastique bleu ciel et au titre d'un orange vif qui contrastait avec les livres en cuir tanné qui étaient posés sur le bureau entre eux.

— J'ai trouvé quelque chose d'intéressant, poursuivit Barbara en cherchant le carnet en cuir noir qui contenait les formules de son professeur.

Lorsque la jeune fille arracha le carnet des mains d'Albus, ce dernier protesta à peine. Elle tourna les pages jusqu'à s'arrêter à celle qui contenait le plus de commentaires griffonnés dans les marges.

Fais de tes rêves une réalité, lut Barbara en pointant son doigt sur l'écriture arrondie. En numérologie moldue, ce maître nombre est dit littéralement transformer ses rêves en réalité. Il aurait même un certain pouvoir de matérialisation.

Albus se pencha en avant à son tour, se détournant de son verre de CMD et des notes brouillonnes que Barbara lui avaient prêtées.

— Et il est étroitement associé au chiffre 4 qui est à la base de toute construction, ajouta Albus d'une voix rauque. On dit qu'il est plus facile de faire apparaître quatre pieds à une table plutôt que trois.
— C'est vrai ? lui demanda Cameron, intrigué.
— Apparemment, acquiesça Albus d'un haussement d'épaules. Tu veux essayer ?

Cameron avait esquissé un geste vers sa baguette posée en face de lui avant que Barbara ne les rappelle à l'ordre en frappant sa paume contre la table, les faisant tous les deux sursauter. Barbara leur lança un regard noir tour à tour avant de se replonger dans son livre en plastique bleu. Elle s'était beaucoup trop investie dans ces recherches pour reculer à présent. Lorsque Cameron était venu l'approcher pour l'aider à décrypter toutes ces formules, elle lui avait ri au nez. Depuis quand cet odieux Serpentard demandait de l'aide à d'autres élèves sans contre-partie ?

Mais Barbara était vite tombée dans le piège qui lui faisait toujours défaut. Jour après jour et défi après défi, elle ne pouvait pas se détourner d'un objectif qu'elle s'était fixée. En grandissant, ses parents lui avaient répété avec bienveillance qu'elle était une travailleuse acharnée qui serait capable de tout plus tard. Et elle était vite retombée durant sa cinquième année quand Eva et Marshall lui avaient reproché d'être obsessionnelle devant toute la Tour de Serdaigle, trop occupée à être la meilleure de leur classe et à chasser les garçons qui ne lui étaient pas destinés.

Parfois, elle s'en inquiétait. Jusqu'où serait-elle prête à aller ?


Dans le silence le plus complet, Cameron guettait la réaction des trois autres élèves avec une attention toute particulière. Barbara redressait constamment ses lunettes sur son nez avec cet air gêné qui la caractérisait lorsqu'elle lisait quelque chose de trop personnel. Albus Potter était fidèle à lui-même, trop curieux pour sa propre santé, s'imprégnant de chaque document à sa portée de peur qu'on lui retire d'une seconde à l'autre. Enfin, Juliet feuilletait un document d'un air distrait, l'air aussi perdue que lui la première fois qu'il avait parcouru des pages remplies de formules d'arithmancie.

Cameron tentait tant bien que mal de se concentrer sur ses révisions d'Histoire de la Magie. Il avait toujours trouvé la période du XIXème siècle dénuée de tout intérêt. Même des personnages hauts en couleurs comme Sir Herbert Varney le vampire qui avait eu le mérite de terroriser le Londres moldu des années 1880 ne l'enthousiasmait guère ce soir-là. Quelque chose l'empêchait de se concentrer sur son livre. Il n'aurait su dire avec certitude qui de la vieille horloge murale cassée ou des trois autres occupés à éviscérer les recherches de son père l'agaçait le plus. Peut-être les deux choses à la fois.

— Si je résume la situation, reprit Albus, affalé sur sa chaise. Nous avons donc une série de formules à propos des rêves et aspirations du professeur Lloyd et de ceux qui entrent en contact avec lui. Et une grande équation à résoudre qui a pour but une certaine matérialisation.
— Il s'agit juste d'une recherche de compatibilité, non ?

Albus et Barbara tournèrent la tête en même temps vers Juliet, dont la voix claire se faisait entendre pour la première fois depuis qu'ils avaient ouvert leurs dossiers d'arithmancie. Cameron tentait tant bien que mal de garder les yeux rivés sur son énorme grimoire d'Histoire de la magie. Partager le carnet avec Albus Potter avait été une épreuve suffisamment harassante, mais le faire avec Juliet était une toute autre affaire. Si elle restait silencieuse, Cameron savait qu'elle ne ratait pas un mot de ce qui se racontait autour de cette table.

— Tu penses que le professeur Lloyd cherche à combiner ses rêves à ceux de quelqu'un d'autre ? lui demanda Barbara en redressant ses lunettes papillon sur son nez.
— C'est évident ! Pourquoi essayer de tout emboîter ensemble si le travail ne repose que sur lui-même ? Quel est l'intérêt d'ajouter l'analyse de quelqu'un d'autre dans un calcul qui est censé être personnel ?
— Depuis quand tu t'y connais en arithmancie ? s'étonna Albus.
— J'ai un talent naturel pour la divination, se vanta Juliet. Le professeur Trelawney pense que j'ai le troisième oeil, pas vrai Barbs ?

Barbara lui répondit par un coup d'oeil courroucé.

— Alors c'est vrai ? demanda Albus en se tournant vers Cameron. Ton père essaie de combiner ses rêves à quelqu'un d'autre ?

Pour la première fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés enfermés dans cette salle, Cameron sentit le regard des Gryffondor porté sur lui, attendant une confirmation de sa part. Mais il ne releva pas la tête et se contenta de hausser les épaules. Ces dernières semaines lui avaient donné des maux de tête terribles à tenter de comprendre qu'on pouvait calculer des probabilités en fonction de ses intentions et de ses prédispositions. Malgré la discipline bien établie, il avait toujours du mal à accepter que son père se repose sur des principes sans certitude, lui qui avait trouvé en l'art de la métamorphose humaine une passion dévorante car réelle et tangible.

— J'y connais rien à l'arithmancie, se défendit Cameron. Je ne suis qu'un messager.

Albus l'observa longuement avant de reporter son attention sur Barbara. Cameron soupira. L'attitude d'Albus Potter le mettait mal à l'aise, comme s'il avait le pouvoir de lire les pensées des autres.

— Pourquoi combiner ses rêves à ceux de quelqu'un d'autre, ça n'a pas de sens, répliqua ce dernier.
— Juliet a raison, de nombreux sorciers pratiquent une forme divination pour se rassurer sur leurs choix et leur entourage, affirma Barbara en feuilletant distraitement son livre de numérologie moldue.
— Victoria Finnigan utilise une boule de cristal pour trouver sa prochaine copine, ajouta Juliet en haussant les épaules.
— Mais on ne l'utilise pas seulement dans un cadre romantique ! s'enthousiasma Barbara tout à coup. Mon oncle consulte très souvent les astres juste pour savoir si ses futurs employeurs s'entendront avec lui. Il change de boulot tous les trois mois mais là n'est pas le problème…

Elle écopa d'un regard sceptique de la part de Cameron avant que celui-ci ne fasse semblant de s'intéresser à son grimoire.

— Alors qui sont ces personnes à qui il se compare ? Il y en a plus d'une ? demanda Juliet en pointant le carnet de son index.

Sur sa gauche, Albus se mit à gesticuler. Cameron se renfonça dans sa chaise, espérant que la technique qu'il avait utilisée en cours pendant près de sept ans pour se faire oublier des professeurs porte ses fruits à ce moment bien précis.

— Cam ? l'encouragea Barbara. Il y a ce profil qui me fait de l'oeil depuis des semaines… Tu connais quelqu'un d'ambitieux et prêt à tout pour sauver sa famille dans ton entourage ? Quelqu'un qui serait littéralement prêt à mourir pour ses proches ?

Barbara s'était penchée en avant en s'amusant à lisser une mèche de ses cheveux, ignorant complètement l'atmosphère qui avait changé du tout au tout en quelques secondes. Si la conversation s'était faite sur un ton léger, presque innocent, le silence qui s'ensuivit n'avait rien du naturel. Albus s'éclaircissait la gorge, l'air mal à l'aise. Le tic tac silencieux de la trotteuse sur l'horloge murale cassée allait inlassablement de la troisième à la quatrième seconde sur le cadran. Cameron fixait l'aiguille récalcitrante quand il sentit le regard pesant de Juliet se poser sur lui. À peine avait-il levé les yeux vers elle que, sans ciller, elle lui demanda sans détour :

— Est-ce-que ça pourrait être toi ?

Le tic tac de l'aiguille folle reprit de l'ampleur, ou était-ce parce que le silence était tel que son attention se reportait inlassablement sur cet objet cassé que tout le monde ignorait ? Barbara avait arrêté de jouer avec ses cheveux et posa lentement ses mains sur ses cuisses, son regard allant de Juliet à Cameron sans dire un mot. Cameron ne quittait pas Juliet des yeux. Elle le provoquait. Il le savait. La vieille horloge mécanique aussi le narguait de son incapacité à fonctionner correctement. Le tic tac de la trotteuse, même s'il était silencieux, était tout ce que Cameron pouvait entendre.

— Mon sens de la loyauté a ses limites, répondit-il prudemment.
— Alors tu ne serais pas prêt à défendre Maisie corps et âme, jusqu'à la mort ?

Un nouveau silence s'imposa pendant lequel Albus prit son verre dans sa main avant de le reposer, le toc du verre produisant un bruit presque assourdissant dans le silence ambiant. Cameron aurait aimé jeté un Reparo simple et efficace sur cette horloge dont personne n'avait plus rien à faire depuis des années. Il détestait les objets cassés. Les doigts de Cameron se crispèrent sur son livre mais il ne lâcha pas Juliet du regard. Il savait exactement où elle voulait en venir.

— Pas la peine d'être si dramatique et de remettre Maisie sur le tapis, lâcha enfin Barbara en s'adossant à sa chaise. Elle n'est plus là. Et tant mieux, elle m'a toujours fait froid dans le dos. Cette analyse pourrait s'agir de n'importe qui…

Au son de la voix adoucie de Barbara, Juliet capitula enfin et baissa les yeux vers la bouteille de whisky Pur Feu qu'elle tenait contre elle.

— T'as raison, soupira-t-elle d'un ton qui laissait entendre le contraire. Ça n'en vaut pas le coup. J'ai tourné la page, pas besoin de réentendre ses excuses.

À la surprise de tous, Albus éclata d'un rire jaune avant de boire une nouvelle gorgée de son verre, avachi sur sa chaise.

— Depuis quand tu as tourné la page, Juliet ? Tu as quand même voulu t'afficher au bras de James pour le rendre jaloux, non ?

Juliet rougit en fixant son ami avec des yeux ronds.

— Comment tu sais ça ? demanda-t-elle, interdite.
— James raconte tout à Lily et Lily me raconte tout, précisa Albus d'un ton nonchalant. Mais je te félicite, pour une fois tu as fait preuve de bon sens. Je pensais vraiment que tu le ferais.

— Tu appellerais ça du bon sens, Juliet ? ajouta Cameron en baissant son livre d'histoire pour la regarder dans les yeux.

Un nouveau silence s'installa à table. La plume de Barbara était penchée au dessus de son parchemin, ne ratant pas une miette de l'échange qui se produisait devant ses yeux. Face aux deux garçons, Juliet avait l'air d'être sur le point d'exploser telle une corne d'éruptif. Cameron tourna la page de son grimoire qu'il n'avait pas terminée avec tant de brutalité qu'elle s'en déchira légèrement.

— Pour quelqu'un qui ne voulait plus entendre parler de moi, tu as une drôle façon de le montrer, poursuivit-il avant de retourner à sa lecture.

Le choc que produisit la bouteille de Whisky Pur Feu sur la table fit tomber son livre d'histoire à plat. S'il ne pouvait le voir, il sentait que Juliet vibrait de colère, comme la dernière fois qu'il en avait été témoin dans l'appartement de sa mère. Cameron fut à nouveau distrait par cette maudite horloge cassée qui l'irritait à présent bien plus que les recherches impossibles de son père et la colère dévastatrice de Juliet.

— Tu n'as pas idée de ce que je vis à cause de toi, susurra-t-elle entre ses dents.
— C'est toi qui a voulu nous mettre dans cette situation, répondit Cameron, apathique.
— Moi ? Tu as déjà oublié ce que tu as fait ?
— Pourquoi c'est ton problème, tu as tourné la page, non ?

Albus et Barbara contemplaient la scène qui se déroulait sous leurs yeux comme un match de Quidditch où le Souaffle passe d'un camp à l'autre sans relâche.

— Cameron a attaqué Andrea le soir de sa disparition, crut bon d'ajouter Albus à l'attention de Barbara.

Cette dernière s'étouffa après avoir bu une gorgée de sa bouteille. Elle toussa, hoqueta et renifla avant que Juliet se mette à lui frapper dans le dos avec plus de force que nécessaire.

— Tu as fait quoi ? demanda Barbara quand elle eut reprit une respiration normale.
— Ne fais pas semblant d'être surprise, s'emporta Cameron en passant une main gênée dans ses boucles brunes. Vous savez tous ce que je fais depuis des années. Andrea Hardy n'a été qu'un dommage collatéral.
— Un dommage collatéral ? s'insurgea Juliet en se levant, renversant sa chaise au passage.
— Elle écoutait aux portes et j'ai défendu Maisie.
Tu as défendu Maisie, répéta Juliet. Tu serais prêt à mourir pour elle. C'est à propos de toi ces formules, j'en suis sûre !
— Tu penses vraiment qu'il s'agit de moi ? Ou est-ce-quelqu'un beaucoup plus proche de toi que tu ne le penses ?

Les joues rosées de Juliet pâlirent à vue d'oeil. Il avait visé juste avec la menace Darcy Adamson qui planait autour des soeurs Hardy.

— Non. T'as pas le droit de dire ça. C'est pas elle. Ça peut pas être elle

L'air désorientée, Juliet récupéra la bouteille de Whisky et manqua de trébucher dans sa chaise renversée avant de s'éloigner à grands pas de leur groupe d'étude improvisé. Aussitôt, Cameron poussa un soupir de soulagement. Barbara se penchait davantage en avant de façon à ce que la Gryffondor de l'autre côté de la salle ne puisse pas les entendre.

— Qu'est-ce-que vous avez fait à Andrea après l'avoir attaquée ?
— On l'a laissée là. Tu sais combien ça nous aurait coûté d'être pris sur le fait ? Pour ce qui s'est passé ensuite, demande à Potter puisqu'il me colle aux basques partout où je vais.

Albus ne réagit pas, se contentant de fixer Cameron avec une expression neutre, son verre à la main. Ses yeux verts perçants ne clignaient pas. Mal à l'aise, Cameron se détourna.

— Alors c'est plus qu'une simple histoire de jalousie, murmura Barbara après un long moment.
— Je t'avais dit de ne pas t'en mêler, marmonna Cameron.
— Tu devrais aller la voir et lui parler.
— J'ai essayé.
— T'es vraiment en train de me mentir ? répliqua Barbara en croisant les bras.

Le contraste entre la Barbara légère et séductrice et celle qui était si sérieuse qu'elle aurait pu rivaliser avec Mme Pince l'intimidait toujours. On ne pouvait jamais savoir à quelle Barbara on faisait face. Cameron referma doucement son grimoire en évitant soigneusement le regard sévère de son amie. Après tout, si Barbara s'était lancée le défi de résoudre ces calculs arithmantiques il y avait bientôt deux mois, c'était surtout un énorme service qu'elle lui rendait sans contrepartie. Il se leva à contre-coeur.

— Si tu veux un conseil, n'appelle pas sa soeur un dommage collatéral, ajouta Albus avant de se mettre à siroter son verre.

Cameron ignora Albus dont les joues roses témoignaient des deux bouteilles vides de CMD à ses côtés et se décida à rejoindre Juliet. Chaque pas qui le menait à elle était fait malgré lui. Il n'avait aucune envie de répéter la dispute qui s'était passée pendant les vacances de Noël. Quand il s'arrêta à ses côtés, Juliet ne tremblait plus d'indignation. Elle rebouchait précipitamment la bouteille qui ne l'avait pas quittée de la soirée et la posa au bord de la fenêtre condamnée, près de la lanterne dont la flamme chancelait à cause des courants d'air.

— On a pas besoin de se parler, mais restons ici pendant quelques minutes pour que Barbara nous laisse la paix.

Le tic tac imaginaire de l'horloge cassée se mit à résonner à nouveau dans la tête de Cameron à mesure que le silence s'éternisait. Juliet tentait de regarder à travers les planches en bois qui offraient une vue sur les montagnes s'évanouissant dans l'obscurité de la nuit. Dans le ciel les étoiles brillaient comme des paillettes. Cameron plongea ses mains dans ses poches, ne sachant quoi en faire. S'ils restaient silencieux suffisamment longtemps sans se battre il pourrait sortir d'ici sans avoir à prononcer le moindre mot. Et c'était tout ce qu'il pouvait espérer.

Mais Juliet contrecarra ses plans d'un murmure :

— Barbara n'est pas le problème.
— Je sais.

Elle entreprit de boire une nouvelle gorgée du whisky avant de lui tendre la bouteille d'une invitation muette. Cameron secoua la tête de droite à gauche. Il se rappelait avec honte et dégoût de la première fois qu'il en avait bu, le jour où Maisie avait décidé qu'elle voulait faire une dégustation de la meilleure collection de Whisky que sa mère avait laissée dans la demeure familiale. Le souvenir d'un liquide corrosif qui lui avait calciné la gorge ne lui avait pas donné envie de réitérer l'expérience.

— Allez Cameron, tu peux pas refuser après ce soir.

La voix douce de Juliet le surprit, elle qui n'avait pas caché son irritation de la soirée. Il se tourna vers elle et fut encore plus surpris de son air malicieux dans ses yeux marron vert. Il soupira puis lui prit la bouteille des mains. Après en avoir bu une gorgée incandescente, il se sentit tout à coup éveillé et dans un état de conscience qu'il n'avait pas ressenti depuis l'été dernier quand Amy, sa voisine moldue, et lui avaient passé un après-midi paresseux dans le jardin de cette dernière. Il avait un souvenir vif de son téléphone jaune fluorescent qui vibrait constamment contre la table de jardin, du soleil franc de juillet qui leur brûlait la peau et des lèvres d'Amy qui avaient un goût de fraise sucrée mélangée à l'amertume de la bière moldue.

Un léger sourire aux lèvres, Juliet se laissa aller contre le mur et pendant l'espace d'un instant Cameron aurait presqu'oublié leurs disputes s'il ne s'était pas senti aussi nerveux. Même deux ans auparavant, lorsque Maisie et lui avaient fini par en déguster six échantillons chacun, il n'avait pas eu le souvenir que le whisky lui monte aussi vite à la tête.

— Alors tu penses vraiment que les formules d'arithmancie sont à propos de ma mère ? Que nos parents essayent de combiner leur rêves ?

Cameron entendit sa question sans réellement l'entendre, comme si une voix lointaine le lui avait posée et qu'elle s'était mise à flotter, là, en suspend. Dans ses poches, il réalisa que ses mains étaient devenues moites. Il n'arrivait pas à se détacher de ce détail pourtant insignifiant. Il n'avait jamais eu les mains moites de toute sa vie.

— Non, répondit-il, distrait.
— Tu sais qui elles concernent ? s'étonna Juliet.
— Bien sûr.
— Qui ?

Cameron frotta ses mains à l'intérieur de ses poches, toujours aussi perturbé par son état de nervosité anormal. Devant son absence de réponse, Juliet se dandina d'un pied sur l'autre avant de reprendre d'une voix suave :

— Tu me dois bien ça… Pourquoi faire travailler Barbara sur les résultats d'un calcul que tu connais déjà ?
— L'équation n'est pas résolue, Juliet. Le "qui" n'est pas l'inconnue à trouver. C'est là tout le problème.

Juliet fronça les sourcils, la bouche entrouverte, prête à répliquer. Mais quelque chose l'empêchait d'aller au bout de sa pensée.

— Je croyais que tu t'y connaissais pas en arithmancie ? demanda-t-elle enfin après plusieurs secondes.
— Non, mais je connais mon père.
— Qu'est-ce-qu'il veut alors ? insista Juliet en se redressant.
— Laisse-tomber, ça te regarde pas.
— Ce qui est arrivé à Andrea me regarde.
— Il n'a rien à voir avec ce qui s'est passé avec ta soeur. Si tu veux des réponses, demande à ta mère. C'est elle et elle seule qui lui a jeté un Oubliettes.
— Comment tu peux être sûr ? Tu as déjà rencontré Darcy ?

Cameron fronça les sourcils, surpris par les nombreuses questions que Juliet lui posait. Mais elle ne lui laissa pas le temps de répondre qu'elle se rapprocha un peu plus, ses yeux rivés aux siens.

— Alors ? Tu ne l'as jamais surprise quand elle visitait ton père ce fameux soir ?
— Non.

À sa plus grande surprise, Juliet poussa un profond soupir avant de commenter d'un ton moqueur :

— Je vois que tu es toujours aussi loquace.
— Et tu es toujours aussi insistante. C'est quoi cet interrogatoire ?

— Elle sert à quoi cette équation ? Pourquoi tu ne veux pas me le dire si elle n'a rien à voir avec moi ou ma famille ?

— Juliet, la rappela-t-il à l'ordre.

— Cameron.

Elle le fixait avec cet air de défi qu'il aurait trouvé attirant s'ils ne s'étaient pas engagés dans une discussion aussi sérieuse.

— Réponds-moi.
— Ce sont mes grand-parents.

Cameron laissa échapper un rire nerveux. Il n'avait eut aucune intention de lui révéler quoi que ce soit jusqu'au moment où ces quelques mots avaient glissé hors de sa bouche. Sans même qu'il n'ait pu les retenir. Sans même qu'il n'ait voulu les prononcer.

— Ce n'est pas moi, ni toi, ni ta mère. Ça a toujours été pour eux. Toujours.

Les bras de Juliet tombèrent mollement le long de son corps. Ses questions s'étaient tarries mais celles de Cameron étaient toujours aussi nombreuses et sans réponse.

Tellement de choses étaient en dehors de son contrôle, à commencer par l'arithmancie et tous ses dérivés qui étaient la dernière chose dont il avait envie de parler. Sa tête lui semblait être sur le point d'exploser, pleine de chiffres et de grandes inconnues qui étaient impossibles à trouver. Son père travaillait inlassablement sur ses projets sans la moindre lueur de résolution. Cameron détestait les situations inextricables autant que les objets cassés. Comme cette maudite horloge qui ne fonctionnait plus, là-bas, suspendue à un fil sur le mur.

— Tu me rends folle.

Le changement brutal de sujet le ramena à la réalité aussi vite que si elle l'avait pris et secoué par les épaules. Son esprit était toujours embrouillé par cette malheureuse gorgée de whisky. Toujours aussi mal à l'aise, il ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir. Juliet le fixait intensément. Elle lui prit la main de ses doigts gelés.

— À quoi tu joues ? lui demanda-t-il.

Ils étaient beaucoup plus proches l'un de l'autre qu'il s'en rappelait. S'était-elle rapprochée de lui ou était-ce l'inverse ?

— Je ne sais pas ce que tu attends de moi, poursuivit-il, la gorge sèche.

Ce silence le mettait étrangement mal à l'aise, lui qui avait toujours préféré sa solitude et ses moments de calme où il était seul avec ses pensées. Il abhorrait les personnes qui ne pouvaient pas s'empêcher de parler pour combler le vide. Le vide, il l'appréciait. Il le contrôlait. Et pourtant il ne supportait pas l'idée de laisser le silence planer entre eux. Devant le mutisme étonnant de Juliet, il continua d'un ton sérieux :

— Parce que… si c'est ce que tu veux, je peux disparaître jusqu'à la fin de l'année scolaire et tu ne me reverras plus. Je m'assurerai que Barbara ne refasse plus quelque chose de ce genre, ajouta-t-il en faisant un geste qui englobait toute la salle.

Les yeux de Juliet brillaient. Cameron déglutit et maudit une nouvelle fois le whisky de trahir son corps.

— On a passé cinq ans à s'ignorer complètement, tous les deux. Je suis sûr qu'on peut passer trois mois de plus à…
— Je ne veux pas que tu disparaisses.

Cameron sentit son visage perdre ses couleurs. Malgré ces dernières semaines, il savait qu'elle ne mentait pas. Du bout des doigts, Juliet replaça une mèche brune échappée de ses deux tresses, dégageant son visage au teint doré. Le souvenir insidieux des vingt gallions qu'Audrey Collins avait fourrés dans les mains de Cameron pour défigurer Juliet plus tôt dans l'année s'imposa à lui. À ce moment précis, il se serait félicité pour ne pas avoir répondu à l'appel pécuniaire qui le motivait depuis plusieurs années.

La flamme de la lanterne posée à leurs côtés dansait dans les yeux de Juliet. Ils étaient si proches l'un de l'autre qu'il pouvait sentir la chaleur de son corps et son souffle enflammé au Whisky. Il avait chaud, même s'il était incapable de dire si cela provenait de l'unique gorgée de whisky qu'il avait avalé quelques minutes plus tôt ou du regard embrasé de Juliet qui le fixait avec convoitise. Cameron s'attarda sur ses lèvres roses et il réalisa à ce moment là l'ampleur des paroles de Barbara sur le désir.

— Juste pour ce soir ? demanda-t-elle.
— Juste pour ce soir.


Les yeux rivés sur la porte en acacia, Albus faisait paresseusement tournoyer sa boisson rose vive dans son verre à pied. Incantation, force brute, maléfice explosif… Il avait même songé au sortilège du Patronus pour prévenir quelqu'un avant de se rappeler avec mauvaise humeur qu'il n'avait toujours pas réussi à produire un Patronus corporel. Il n'arrivait pas à croire qu'un simple pan en bois de quelques centimètres d'épaisseur avait le pouvoir de les retenir en otage. "Réfléchis… il y a forcément une autre solution" se répétait-il inlassablement.

Face à lui, Barbara écrivait une nouvelle série de formules sur un morceau de parchemin, tellement concentrée qu'une ride de concentration était apparue sur son front. Lorsque Albus ouvrit une nouvelle bouteille - après tout, la boisson n'avait aucun effet sur lui - le clic que produisit le bouchon lorsqu'il sauta lui fit relever la tête. Pendant un instant, elle le foudroya du regard avant de s'adoucir. Elle posa sa plume à côté du parchemin et le regarda avec une étincelle dans les yeux comme elle seule pouvait le faire.

— Te rappelles-tu de la première chose que le professeur Vector nous a dit en troisième année ? lui demanda-t-elle sur un ton conspirateur.

Albus secoua la tête. Ses souvenirs de troisième année étaient flous. Il avait mis quelques mois avant de comprendre les bases et l'intérêt de l'arithmancie. Sa tante Hermione lui avait conseillé de suivre l'enseignement l'été précédent sa troisième année et il se rappelait avec vivacité de la réponse qu'il lui avait donnée sur le moment : "il est hors de question qu'on me fasse lire une ligne de divination".

— Les calculs ne font pas tout, il est important de nous fier à nos intuitions.

Légèrement intrigué, Albus se redressa sur sa chaise.

— Et qu'est-ce-que ton intuition te raconte ?
— Quoique le professeur Lloyd ait décidé de rechercher… j'ai le pressentiment qu'il s'agit de quelque chose de plus grand que nous. Quelque chose de fort et puissant. Un sort capable de tout changer.
— Tu n'es pas inquiète de ce que ça veut dire ?

Barbara fronça les sourcils devant la mine consternée d'Albus. Celui-ci ne comprenait pas comment la Serdaigle pouvait passer au dessus des intentions qui motivaient le professeur Lloyd. Plus Albus passait de temps à lire l'état de ces recherches et plus son mauvais pressentiment s'affirmait. Cet attrait pour le savoir et l'atteinte de la perfection lui avaient appris une chose de son professeur : il ne s'arrêterait jamais.

— Évidemment, je ne peux pas affirmer avec une certitude complète que le professeur Lloyd a les meilleures intentions au monde… soupira Barbara après un long moment. Mais ce que tu sous-entends est insensé. Le professeur Lloyd n'est pas maléfique… Tu sais combien d'examens et de tests sont passés pour devenir professeur à Poudlard de nos jours ? Des dizaines et des dizaines. Tu ne dois avoir aucun secret pour personne, ton passé est scruté sans relâche… On ne peut plus entrer à l'école sans avoir fait l'objet d'une enquête d'un an au préalable. S'il y a le moindre doute sur toi, tu peux dire adieu à une carrière dans l'éducation magique.
— Comment tu sais tout ça ?
— J'y ai réfléchi pour mes ASPICs, mais j'ai pas envie de passer toute ma vie à l'école. Tu m'imagines prendre soin d'élèves toute ma vie ? Non merci.

Albus s'apprêtait à lui demander ce qu'elle voulait faire plus tard quand soudain, Barbara jeta un coup d'oeil à sa montre.

— Une heure et cinquante sept minutes, annonça-t-elle d'un ton fier à Albus en se laissant aller contre le dossier de sa chaise en observant un point derrière son épaule.

Avec lassitude, Albus se retourna et une seconde lui suffit pour inscrire ce tableau dans sa rétine : Cameron et Juliet s'embrassant amoureusement sans faire attention au monde qui les entourait, les doigts de Juliet dans les cheveux de Cameron et la main de ce dernier qui glissait sur la cuisse de la jeune fille. Interdit, Albus aurait aimé se dire qu'il s'inquiétait pour Juliet après les secrets qui entouraient la famille Lloyd, mais la seule et unique pensée qui s'infiltrait dans sa tête était toute autre : était-ce le même spectacle qu'il avait offert à toute l'école en compagnie d'Audrey dans le Hall d'entrée, à peine quelques jours plus tôt ?

Secouant la tête de droite à gauche, Albus chassa cette pensée effrayante de son esprit et s'apprêta à prendre une gorgée de son verre avant de le reposer avec brutalité.

— Tu as mis quelque chose dans leur verre, réalisa-t-il gravement.
— Quoiqu'il y ait dans leur verre, c'est dans le tien aussi, répondit Barbara en lui lançant un clin d'oeil. Les enfermer dans une salle avec des snacks et un peu d'alcool était une brillante idée.

Devant l'air guilleret de Barbara, Albus l'observa sans dire un mot réalisant qu'elle était bien plus dangereuse qu'elle ne le laissait paraître. Il se sentit blêmir. La nausée lui montait à la gorge. Albus se leva précipitamment et rejoint péniblement la porte de la salle avec ses jambes en coton. Il n'avait qu'une envie : sortir de cette salle désaffectée où rien ne faisait sens. Suivre Cameron Lloyd à travers le château avait été une perte de temps qui s'était soldée par un état d'ébriété qui lui faisait perdre tous ses moyens.

Alohomora, articula-t-il avec espoir.
— Ça ne marchera pas, lui dit Barbara en s'asseyant en tailleur auprès de la porte. J'ai déjà essayé.
— On devrait pouvoir utiliser la formule latine pour retrouver le contre-sort.

Barbara poussa un profond soupir et posa sa tête sur le mur. Pour il ne savait quelle raison, la voir immobile à ne rien faire alors qu'elle était la cause de leurs problèmes l'irritait au plus haut point.

— C'était ton plan depuis le début, gronda-t-il en observant la serrure. Tu savais que j'étais à l'intérieur, non ?

Le rire cristallin de Barbara lui écorcha les tympans. Albus serra la mâchoire.

— Comment j'aurais pu savoir que tu étais là ? Tu as l'accusation facile ce soir.
— J'ai tord ? s'obstina Albus. Je sais jamais avec toi.

Barbara lui servit un regard énigmatique. Albus se renfrogna en préférant se concentrer sur l'élément tangible que représentait la porte en bois plutôt qu'aux sous-entendus de la Serdaigle. Quand Audrey lui avait proposé de sortir officiellement ensemble à peine quelques jours plus tôt, Albus avait espéré que Barbara lâche l'affaire et qu'elle ne cesse de flirter avec lui avant les cours. Mais ce geste public devant toute l'école avait eu des conséquences dévastatrices. Pire encore, Barbara ne semblait même pas offusquée ou blessée. Elle s'en amusait presque.

— Écoute, je voulais juste leur donner un petit coup de pouce, avoua Barbara en jetant un coup d'oeil à Juliet et Cameron. Rien de plus. Je croyais que quelque chose s'était passé entre eux à cause de moi et j'ai voulu aider Cameron. Il n'a pas beaucoup d'amis qui seraient prêts à ça.

Albus eut toutes les peines du monde à ne pas faire de commentaire acerbe.

— Tu veux que je me réjouisse pour quelque chose qui leur éclatera à la figure ? demanda alors Albus. Regarde ce que Cameron a fait. Il n'a même pas l'air de regretter ses gestes.
— Il a défendu sa soeur, Juliet défend la sienne, répliqua Barbara sous le ton de l'évidence. Elles sont toutes les deux loin de Poudlard désormais. Pourquoi se prendre la tête alors que les problèmes ne sont plus là ?
— Il y a tellement de choses que tu ne peux pas comprendre.
— Alors explique-moi au lieu de faire des sous-entendus à tout bout de champs.

Toute trace d'espièglerie avait disparu sur le visage de Barbara. Elle attendait une réponse et Albus hésita longuement avant de la lui donner. Lui dire pourquoi aucun d'entre eux ne pouvait faire confiance à la famille Lloyd serait l'impliquer et Albus tenait à ce que Barbara reste tout aussi éloignée des Lloyd et de Darcy Adamson que possible. Mais le carnet à la couverture en cuir noir vieilli posé sur le bureau derrière eux lui rappela avec lassitude qu'elle était déjà engagée sur la pente glissante qu'ils étaient tous en train de dévaler sans pouvoir s'arrêter. Albus soupira.

— Attends de voir quand leurs parents s'allieront pour devenir les maîtres du monde.
— Qu'est-ce-que tu veux dire ? questionna Barbara en fronçant les sourcils.
— Le 'D' que tu vois dans les marges du carnet, il ne peut qu'appartenir à Darcy Adamson, la mère de Juliet. Tout porte à croire qu'elle et le professeur Lloyd ont travaillé sur ces recherches ensemble.

La bouche de Barbara s'arrondit pour former un O parfait.

— Ça vient d'elle ? Tu en es sûr ?
— Tu te rappelles de ce qu'on a entendu dans le bureau de Lloyd ? Lui et Darcy étaient amis quand ils étaient à Poudlard. Des amis proches, qui plus est.
— C'est pas possible, répondit lentement Barbara. L'analyse du professeur Lloyd… ça n'a pas de sens…

Elle se leva d'un bond sous le regard peu amène d'Albus. Il haussa les épaules et s'intéressa de nouveau à la serrure en fer, apportant la pointe de sa baguette magique à la hauteur de ses yeux. Il en était persuadé, la porte avait un point de faiblesse, un talon d'Achille, comme tous les êtres magiques qui se barricadaient derrière des charmes protecteurs. Il ne lui restait plus qu'à le trouver.

— Non, non, non, murmurait Barbara d'une voix aux accent paniqués. J'ai jamais demandé ça. Albus… je voulais juste aider à comprendre ces recherches, c'est tout. Si j'avais su que ça concernait aussi cette sorcière… j'aurais jamais mis les pieds là-dedans.
— Je t'avais prévenue que ça pouvait être dangereux mais tu n'as pas voulu m'écouter, lui reprocha Albus sans même la regarder.

Furibonde, Barbara respirait fort à travers son nez ce qui eut le don de mettre les nerfs d'Albus à vif. Il essayait tant bien que mal de se concentrer sur cette maudite porte alors qu'il s'apprêtait à faire sa première tentative pour les libérer. Il approcha sa baguette magique de la serrure avec précaution et murmura :

Incendio.

Une flamme jaillit de sa baguette magique et s'infiltra dans la ferrure. Albus avait les yeux rivés sur la brèche, convaincu que son plan fonctionnerait et qu'un déclic caractéristique retentirait dans la seconde qui suivrait.

— NON ! hurla Barbara.

Une détonation assourdissante lui répondit et Albus se retrouva propulsé dans les airs à l'autre bout de la pièce. Il n'eut le temps de voir qu'un rideau de feu embrasé à l'emplacement de la porte avant de tomber lourdement au sol. Albus resta sonné quelques secondes sans comprendre ce qui venait de lui arriver. Puis il réalisa qu'une odeur de brûlé s'infiltrait dans ses narines. Il cligna des yeux, allongé sur le sol, avant de voir la silhouette de Cameron Lloyd penchée au dessus de lui, baguette pointée sur lui, un courant d'eau s'en échappant.

— Al, tu vas bien ? Tu m'entends ?

Albus clôt ses paupières pour les rouvrir à nouveau. Juliet était accroupie auprès de lui, l'air paniquée. Albus se redressa sur ses coudes pour constater les dégâts : ses vêtements étaient trempés et noircis par endroits mais les brûlures ne semblaient pas avoir atteint sa peau. Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres avant de remarquer que la Serdaigle n'était pas dans son champ de vision. Son coeur tomba dans sa poitrine.

— Barbara… murmura-t-il.
— Elle va bien, lui répondit Cameron en désignant l'autre bout de la pièce, c'est toi qui as pris feu.

Dans une grimace, Albus se redressa en position assise et posa ses mains sur ses oreilles. L'explosion qui avait eu lieu avait laissé place à un sifflement qui résonnait désagréablement dans sa tête. En face de lui, la porte en acacia n'avait pas la moindre égratignure, comme si l'embrasure n'avait jamais eu lieu. Albus se mit à tâtonner sa poche à la recherche de sa baguette magique avant de se rendre compte avec horreur qu'elle n'était plus là.

— Je vais sortir par la fenêtre, annonça Juliet d'un ton assuré.
— Tu veux sauter par la fenêtre ? répondit Albus, pas certain d'avoir entendu.
— Mon balai est dans les vestiaires, il y a une chance qu'il vienne si je l'appelle. Le vol est ma spécialité au cas tu l'aurais oublié.
— Ou on pourrait simplement attendre que les trois heures se soient écoulées dans moins d'une heure sans que personne n'ait à se défenestrer ou se faire brûler à vif.

Albus et Juliet regardèrent Cameron comme s'il les avait personnellement insultés. Puis Albus se mit à chercher sa baguette magique dans la flaque d'eau en marmonnant :

— Tout va bien, c'était juste un petit choc de rien du tout. Je me suis jamais senti aussi bien de toute ma vie.

Cameron et Juliet échangèrent un regard. Albus fronça les sourcils, loin d'apprécier la conversation silencieuse qui avait lieu sous ses yeux. Avant qu'il n'ait pu faire le moindre mouvement, Barbara apparut en face d'eux, ses traits habituellement doux étaient déformés par la rage. La pointe de ses cheveux était roussie. Elle les fixait tour à tour sans rien dire, se tenant à bonne distance de leur groupe.

— Est-ce-que quelqu'un peut me dire ce qu'il se passe vraiment ? Tu m'as vraiment faite travailler sur les recherches de Darcy Adamson, la sorcière la plus recherchée du Royaume-Uni ? demanda Barbara à Cameron.

Ses paroles laissèrent place à un silence où personne ne dit mot. Cameron rangea lentement sa baguette magique dans sa poche. Albus arrêta de tâtonner le sol.

— La moindre des choses aurait été de me prévenir, continua Barbara, la voix tremblante. Un détail pareil pourrait changer toute mon analyse ! Vos parents ont vraiment travaillé sur ces recherches ensemble ? Je croyais que tu ne connaissais pas ta mère, Juliet !

Encore sonné par les défenses de la porte, Albus se releva tant bien que mal et s'appuya contre le mur derrière lui.

— Je sais rien d'elle, c'est vrai, confirma Juliet en se balançant d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Mais tout ce que je sais, c'est que Darcy n'a jamais étudié l'arithmancie.
— Tu ne peux pas le savoir, l'interrompit Albus, la tête légère.
— Bien sûr que je le sais ! J'ai son dossier scolaire avec moi, c'est écrit noir sur parchemin. Darcy est une alchimiste. Mes parents se sont même rencontrés à Paris pour leurs études d'alchimie…
— Qui d'autre ça pourrait être alors ? demanda Albus avec humeur. Tu en connais beaucoup des connaissances de Lloyd dont le prénom commence par D ?
— Tu n'as pas cherché très loin, Potter.

La voix de Cameron résonna dans la salle à moitié vide.

— Darcy Adamson n'a jamais travaillé sur ces recherches, précisa-t-il en réalisant que les trois autres le fixaient.
— Qui alors ? s'impatienta Barbara.
— Ma mère, il y a très longtemps. Avant que mes parents ne se séparent.

Il ne fallut que quelques secondes à Albus pour se souvenir de qui il s'agissait. Le monde sorcier n'avait aucun secret pour lui depuis qu'il était entré à Poudlard. Ses nombreuses recherches sur son propre héritage, sur les récentes guerres et les liens qui reliaient les grandes familles entres elles l'avaient animé comme les romans d'aventure faisaient rêver Rose. En son temps, Daphné Greengrass avait fait partie des rares vingt huit sacrés à renoncer à la pureté de son sang en se mariant à un sang-mêlé. Opération politique ou réel amour, personne n'avait vraiment su quelles avaient été ses réelles motivations.

D'ordinaire, Albus s'en serait voulu de ne pas avoir fait le rapprochement entre Aaron Lloyd et son ex-femme mais son esprit embrumé était à mille lieues de ce qui se passait sous son nez. Cameron avait repris la parole sans qu'il ne s'en soit rendu compte.

— … mais ce sont des affaires de famille. Ça n'a rien à voir avec aucun d'entre vous. Je ne sais pas combien de fois je vais le répéter ce soir.
— Laisse-tomber, Cam, répondit Barbara. Les Gryffondor sont des êtres incapables de suivre de simples consignes… Potter, je t'avais dit de ne pas utiliser la magie pour ouvrir la porte… Est-ce que tu peux rester en place une heure sans rien faire exploser ? Ou est-ce trop demander ?

Barbara le foudroya du regard puis s'éloigna dans un mouvement de cape. Juliet cligna des yeux, sans doute soulagée de ne pas avoir à subir les foudres de la Serdaigle plus longtemps. Albus déglutit. Cette soirée était un réel désastre. Passer ses soirées à suivre Cameron Lloyd s'était révélé être un gâchis de son temps. Il avait appris qu'il avait ses habitudes : il se levait le plus tard possible le matin, passait le moins de temps possible dans la Grande Salle, passait ses heures extra-scolaires dans les couloirs déserts à vaquer à ses occupations habituelles et rendait visite à son père un soir sur deux dans la classe de métamorphose.

Albus jeta un oeil noir à la porte comme si elle était responsable de tous ses maux avant d'enfin récupérer sa baguette magique au pied d'une table.

— Il y a une chance que ça ait pu marcher, non ? articula Albus.
— Après toi, répondit Cameron en désignant la porte.

Albus et Juliet se regardèrent tour à tour avant de s'approcher prudemment de la porte en acacia comme si elle menaçait à tout moment d'exploser. Devant l'hésitation d'Albus, Juliet posa sa main sur la poignée et la retira presqu'instantanément. Elle grimaça en ramenant sa main contre elle. Albus soupira d'agacement. Le sifflement dans ses tympans ne faiblissait pas, ajoutant une couche de contrariété à leur situation inextricable. Cela faisait plus de deux heures qu'ils étaient coincés dans cette pièce.

— Et on revient au point de départ, s'impatienta Albus en se mettant à faire les cent pas. Je savais que ce sortilège était dangereux. C'est le problème de ces bouquins d'aide ménagère aux apparences inoffensives. Ils sont aussi mauvais que de la magie noire !

Il avait parlé suffisamment fort pour que, de l'autre côté de la salle, assise à la table qu'ils avaient laissée des minutes plus tôt, Barbara l'entende. Mais cette dernière faisait la sourde oreille, occupée à tourner les pages du carnet en cuir vieilli sans même se retourner.

— Je ne serais pas surpris s'il s'agissait de magie noire.

Albus fit volte-face, s'arrêtant dans la flaque d'eau qui lui avait empêché de prendre feu. Cameron le fixait avec une curiosité non dissimulée.

— Certains sortilèges sont à la frontière entre magie noire et magie blanche, expliqua-t-il. Les maléfices de magie noire impliquent toujours une contre-partie. Un sacrifice.

— Et tu t'y connais en magie noire parce que…

— J'aime la magie. Toute la magie.

Des frissons vinrent parcourir l'échine d'Albus sans qu'il ne sache si cela était dû à la fraîcheur de la salle combinée à ses vêtements trempés ou aux paroles troublantes de Cameron. Sa main fatiguée passa sur son front perlé de sueur. Il ne s'était pas senti aussi mal depuis sa première année lorsqu'il avait attrapé les Oreillongoules et avait passé deux semaines à l'infirmerie. Le souvenir cuisant de son père qui lui avait rendu visite quotidiennement alors que la majorité des élèves n'avaient pas le droit à ce traitement de faveur l'avait mis mal à l'aise pendant des années. Harry avait toujours été protecteur envers lui, bien plus qu'envers Lily ou James.

Albus contempla l'idée de se laisser glisser contre le mur, la tête entre les mains. Le sifflement dans ses oreilles l'empêchait de réfléchir convenablement. Des maux de tête lancinants s'étaient joints aux chuintements qui commençaient à le rendre fou. Ou peut-être était-ce dû aux bouteilles de CMD qu'il avait ingurgitées plus tôt dans la soirée ? Ou du potentiel ingrédient que Barbara leur avait tous fait avaler à leur insu ? Il n'en avait pas la moindre idée.

Il avisa la bouteille de Whisky abandonnée à l'autre bout de la pièce, puis jeta un coup d'oeil à sa montre. Une heure. Une très longue heure l'attendait.


— Action ou vérité ?

— Action.

— T'es chiante Juliet, tu choisis toujours action.

— Toi aussi, hypocrite.

Assis en tailleur sur le sol en pierre grise et humide, Juliet et Albus se défiaient du regard sans ciller. Juliet n'avait aucune idée de comment ils en étaient arrivés là, à faire tourner la bouteille de Whisky Pur Feu vide entre eux dans leur coin de la pièce à l'abri des deux autres. Le teint d'Albus n'avait jamais aussi teint pâle et si elle avait elle-même été plus sobre, elle s'en serait inquiétée. Mais plus rien à ses yeux ne comptait que ce combat acharné à savoir lequel d'entre eux baisserait les yeux le premier.

— Très bien, vérité, le défia Juliet en se laissant aller contre le mur. Demande-moi ce que tu veux.
— Est-ce que tu es celle qui a donné des tentacules de pieuvre à ma brosse à cheveux ?
— De toutes les questions que tu aurais pu me poser, c'est celle-là que tu choisis ? Tu sais bien que je suis nulle en métamorphose.

Sous l'oeil perplexe d'Albus, Juliet éclata de rire avant de grimacer de douleur. Sa vessie était sur le point d'exploser. Elle maudit Barbara Hopkins pour la cinquantième fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés enfermés. Juliet avait réussi à utiliser la Serdaigle comme excuse toute faite pendant toute la soirée. La douleur que lui infligeait sa vessie à chaque mouvement ? Barbara Hopkins. L'explosion qui avait envoyé Albus valser dans les airs ? Barbara Hopkins. La raison pour laquelle elle était retombée tête la première dans le piège alléchant qu'était Cameron Lloyd ? Barbara Hopkins.

— Alors comme ça tu viens d'apprendre que le Whisky Pur-Feu est un liquide ? demanda Albus avec sarcasme.
— Te moque pas, je suis à deux doigts de me ridiculiser devant tout le monde.

Un silence lui répondit avant qu'Albus et Juliet n'éclatent de rire, oubliant momentanément leurs différents. Juliet avait toujours apprécié leurs moments légers à la fin d'une séance de révision ou quand ils s'alliaient face à une Rose remontée contre le monde entier. Mais ce moment frivole et hors du temps fut de courte durée. Albus ferma douloureusement les yeux en se massant distraitement l'oreille droite.

— Allez, on a encore vingt minutes à tuer, lui rappela Albus en désignant la bouteille.
— Pourquoi on fait tourner la bouteille ? On est les seuls à jouer…
— Je sais pas. J'ai besoin de me concentrer sur autre chose.
— À mon tour de te poser une question alors, l'interrompit Juliet sans lui laisser le temps de se reprendre. Qu'est-ce-qui se passe vraiment entre Audrey Collins et toi ?

Albus le vrilla de ses yeux verts rougis par la fatigue avant de se remettre à grimacer. Pendue à ses lèvres, Juliet se pencha en avant et s'accouda sur ses jambes.

— On a fait un pacte. Elle…

Aussitôt avait-il prononcé ces mots qu'Albus sembla le regretter aussitôt. Il plaqua sa main contre sa bouche. Juliet se sentir rougir en songeant à la fiole vide qui se cachait au fond de sa poche entre sa baguette magique et son rouge à lèvres couleur "rouge ensorcelant". Pendant l'espace d'un court instant, elle regretta presque de forcer des réponses à son meilleur ami. Mais sa curiosité avait repris le dessus, envahissante et tenace.

— Un pacte ? insista-t-elle à voix basse. Pour quoi faire ? Tout est faux ?
— Pourquoi je te raconterais ce qui se passe entre nous après la façon dont tu as réagi ? Je serais même pas surpris si tu faisais partie des groupies de James qui ont métamorphosé ma brosse à cheveux.
— Pourquoi tu me parles encore de ta brosse à cheveux !?

Albus porta une main à son oreille, gêné par quelque chose que Juliet ne pouvait pas entendre, avant de jeter un oeil vers Cameron et Barbara qui étaient installés autour de la table qu'ils avaient désertés une heure plus tôt. Ils étaient toujours trop occupés à faire leurs messes basses pour prêter attention aux deux Gryffondor. Puis Albus se rapprocha d'elle de façon à ce que personne ne puisse les entendre :

— Ne me donne pas de leçon alors que tu fraternises avec l'ennemi, chuchota-t-il en désignant Cameron d'un mouvement de tête.
— Quoi ?
— Tu es la première à plonger droit dans la gueule du loup-garou.
— Ta deuxième petite amie nous a enfermés dans cette pièce, Cameron est le cadet de nos soucis.
Elle n'est pas ma deuxième petite amie ! s'exclama Albus avant de réaliser qu'il avait parlé à haute voix.

Les yeux d'Albus firent l'aller retour entre Barbara, recourbée au dessus du bureau qu'ils avaient occupé pendant l'heure qui avait précédé et Cameron qui avait relevé la tête vers lui d'un air vaguement intéressé. Juliet se mordit la lèvre, retenant un rire qui menaçait à tout moment d'exploser devant un Albus déconfit.

— Tu as vu l'état des recherches du professeur Lloyd, reprit-il en s'efforçant de conserver un ton calme. Il prépare quelque chose. Quoi que cette recherche de compatibilité veuille dire. Tu te mets le doigt dans l'oeil si…
— Je contrôle parfaitement la situation, l'interrompit Juliet à voix basse.
— En fourrant ta langue dans la bouche de son fils ?

Les joues de Juliet s'empourprèrent.

— J'ai eu un moment de faiblesse, c'est vrai… Mais tu l'as entendu toi-même, Darcy n'a pas travaillé sur ces recherches. Je sais pas ce que le professeur Lloyd trafique avec tous ces calculs, mais ce qui est certain, c'est que ma mère n'a rien à voir là-dedans. Cameron me l'a dit.

— Comment tu peux être aussi naïve pour croire ce qu'il dit ?
— Je lui ai fait boire du Veritaserum ce soir.

Juliet déglutit en attendant le verdict de son ami. Son visage fut traversé d'un éclair de lucidité comme la foudre s'abattrait sur un arbre. Juliet perdit le peu de couleurs qui lui restait et se retint de se gifler le visage, agacée à l'idée qu'elle ait pu se compromettre aussi facilement. Arracher les limaces du nez à quelqu'un n'était pas aussi simple qu'elle se l'était imaginée. Trop de questions et sa cible devenait méfiante. Pas assez et elle n'obtiendrait rien de son interrogatoire… jusqu'à ce que la situation ne se retourne contre elle.

Contre toute attente, Albus se mit à sourire puis il se leva difficilement en prenant appui sur ses bras flageolants.

— Qu'est-ce-qu'on attend ?! s'exclama-t-il avec entrain.

Juliet bondit sur ses pieds en retenant Albus fermement par le poignet.

— Tu comptes faire quoi, exactement ?
— Je vais l'interroger. Mon père m'a raconté des dizaines de fois ce qui se passe dans les salles d'interrogatoire. Je sais comment m'y prendre.
— Non, t'as trop bu, Albus. Tu as pris un coup à la tête. Tu vas tout envoyer en l'air. En plus tu es sous l'influence du Veritaserum.

Albus cessa aussitôt de se débattre pour regarder son amie avec des yeux ronds.

— Tu m'as empoisonné moi aussi ?!
— Techniquement, non, se défendit Juliet. C'est toi qui as voulu te jeter sur la bouteille. J'ai juste préféré ne rien te dire.
— J'arrive pas… je… j'ai…

Albus se tut, devenant de plus en plus rouge à mesure que les secondes s'effilaient. Juliet dut se retenir de rire jusqu'à ce qu'il expire enfin.

— J'ai peur d'ouvrir la bouche et te dire tout ce que je pense mais que je n'ai pas envie que tu saches.
— Arrête de paniquer, j'en ai bu aussi pour ne pas attirer ses soupçons.

Devant l'air encore plus horrifié d'Albus, Juliet s'empressa de poursuivre :

— C'est pas si horrible que ça de dire la vérité ! Par contre je vais en profiter pour te dire que tu touches beaucoup trop tes cheveux et quand tu es assis devant moi en cours ça me gâche une partie du tableau… j'ai jamais osé te le dire parce que ce doit être un tic et c'est difficile de s'en débarrasser mais j'apprécierais que tu…
— Tout le monde aime mes cheveux, mais là n'est pas le sujet, l'interrompit Albus à voix basse. On est en période de guerre et tu décides d'utiliser ton unique arme contre toi-même… t'es vraiment la pire des espionnes.
— Je n'ai rien à cacher, contrairement à d'autres, dit-elle en pointant un doigt accusateur sur son torse.
— Si tu fais une nouvelle remarque à propos de Barbara, je te jure que…
— Elle te plaît, hein ?
— Ferme-la, Juliet !

Leur échange alerta Barbara et Cameron, qui les observaient de loin en se demandant à quoi il jouaient. Albus profita de ce moment pour se libérer de l'emprise de son amie et s'élança à grands pas chancelants de leur bureau de fortune. Juliet poussa un profond soupir avant de les rejoindre à son tour face à un Albus qui cachait à peine son intérêt pour le Serpentard : il s'était assis au bout de sa chaise en le fixant d'un air grave.

— J'ai quelques questions à te poser, Lloyd.
— Vas-y.

Après s'être assise sur la chaise qu'elle avait désertée une heure plus tôt Juliet se retint de ne pas pouffer devant la pauvre tentative d'Albus de lui soutirer des informations. Sous l'oeil courroucé de Barbara, Juliet se mit à passer le bout de ses doigts sur ses lèvres en observant Cameron. Ses yeux faisaient l'aller retour entre le fond de la pièce et le teint livide d'Albus qui était jauni par la lumière de la lanterne. Le moment hors du temps que Cameron et elle avaient partagé ensemble était désormais aussi lointain que les étoiles dans le ciel.

Un soupir s'échappa de ses lèvres sans qu'elle ne le contrôle.

— Tu utilises quoi comme shampoing ? demanda Albus dans le silence le plus complet.

Cameron reposa brutalement le paquet de cookies d'un coup sec au moment où Juliet se mettait à glousser. Albus était perché tout au bout de sa chaise à tel point qu'il menaçait à tout moment de tomber à la renverse.

— J'étais curieux, c'est tout, reprit Albus sans attendre la réponse. Maisie et toi vous avez les cheveux vraiment soyeux.
— Tu devrais passer à l'infirmerie quand on pourra sortir… tu as du prendre un sacré coup sur la tête, Potter.
— Plus que tu ne l'imagines, ajouta Juliet, hilare.

Albus lui décocha un regard noir avant de se focaliser à nouveau sur Cameron.

— C'est quoi le but de ces recherches ?
— Je te l'ai déjà dit…
— Oui je sais, ce sont des histoires de famille. Comme la marque de ton shampoing. Mais je veux savoir ce…
— Taisez-vous, j'ai besoin de me concentrer !

La Serdaigle fouillait une liasse de parchemins vieillis, puis prenait quelques notes sur un parchemin vierge à côté d'elle. Juliet l'observa à la dérobée pendant plusieurs secondes avant qu'elle ne remarque l'objet de son attention. La pile de vieux parchemins n'était autre que le dossier de Darcy Adamson que le professeur Londubat lui avait confié plus tôt dans la soirée. Juliet perdit tout envie de rire en l'espace d'une seconde.

— Qu'est-ce-que tu fais avec ça ? l'attaqua Juliet en lui arrachant le dossier des mains. Je t'ai jamais demandé d'aller fouiller dans mes affaires !

Barbara eut un moment de recul et en lâcha sa plume.

— C'est juste que… ces histoires de néo-mangemorts qui refont surface de temps à autre me donnent la chair de poule… et j'avais raison de m'inquiéter. Ta mère…
— Comment ça tu avais raison ? Elle est le nouveau Voldemort ?

Un silence gêné s'attarda autour de leur table. Juliet oubliait souvent qu'elle était l'une des seules à ne pas avoir grandi directement sous l'influence des guerres. Ces mots qu'elle avait prononcés naturellement comme elle aurait parlé du beau temps, provoqua aussitôt un léger malaise chez ses camarades. Pour donner le change, Barbara redressa ses lunettes papillon sur l'arrête de son nez avant de reprendre d'un ton plus calme :

— C'est pas ce que j'ai dit. J'ai un mauvais pressentiment à son sujet et les nombres semblent le confirmer… Mais ce n'est pas tout. Ça fait des semaines… des mois… que je vois des signes sans vraiment les comprendre… Tes cartes des rêves, la boule de cristal… ton visage, ajouta-t-elle en regardant le front de Juliet. Tes problèmes viennent d'elle.
— Tu me fais peur, Barbara.

À la mention de son prénom, la Serdaigle soupira profondément. Juliet serra le dossier vieilli par le temps contre elle, mal à l'aise à l'idée d'étaler ses histoires familiales compliquées en leur compagnie. Barbara crut le percevoir et détacha son attention de Juliet pour s'adresser aux deux autres.

— Ce n'est pas un hasard si nous sommes tous les quatre réunis ici.
— C'est vrai, tu nous as toi-même enfermés ici, confirma Cameron d'une voix grave.
— Non. Tu comprends pas. Ça va bien au delà de mon plan à vouloir vous réunir tous les deux.

La main de Cameron s'arrêta à mi-chemin jusqu'au paquet de cookies avant que Barbara ne se lève subitement en faisant grincer sa chaise. Elle se mit à faire les cent pas dans le silence le plus complet. Albus s'était à nouveau enfoncé dans son siège en observant ses allées et venues comme s'il n'avait pas bougé de la soirée. Lorsque Barbara reprit la parole, elle avait toute leur attention.

— J'ai eu ce pressentiment toute l'année… au début je pensais que je me faisais des idées et que je frôlais la paranoïa, mais maintenant je pense que c'est plus qu'une impression. Ces projets d'arithmancie, la disparition de ta mère, l'attaque d'Andrea, l'accusation de Fiona Dixon… tout est lié. Tu as raison, Albus, quelque chose se prépare. Et je crois que je peux aider.
— Je croyais que tu ne voulais rien à voir avec ma mère ? répliqua Juliet en croisant les bras.

Barbara s'arrêta au milieu de la pièce, le dos tourné. Juliet déglutit en la voyant faire demi-tour et se diriger droit sur elle, tel un rapace se jetant sur sa proie. Il n'y avait plus aucun doute : la Serdaigle l'intimidait bien plus qu'en début d'année lorsque Barbara n'avait été que cette fille brillante et briseuse de couples qui lui était vaguement amicale par politesse. Interdite, Juliet ne bougea pas d'un pouce quand Barbara se planta devant elle et la menaça de toute sa hauteur.

— J'ai jamais dit que je voulais me lancer à sa poursuite. Tu le fais très bien toi-même.

Barbara se pencha de façon à ce que son visage ne soit plus qu'à quelques centimètres de celui de Juliet, ce qui rappela à cette dernière leur étroite proximité du cours de divination. Ses yeux chocolat étaient toujours aussi doux, mais y brillait une détermination à toute épreuve.

— Je comprends que tu aies quelques problèmes de confiance, mais tu te rendras vite compte que tu as besoin de moi autant que j'ai besoin de toi. Je peux garder tes secrets.
— Mes secrets ? répéta Juliet.

Un léger sourire s'étala sur les lèvres de Barbara.

— Je sais ce que tu prépares dans l'ombre.

Un courant d'air glacé traversa le corps entier de Juliet. Elle avait perdu toute envie de la provoquer tant l'idée même que Barbara Hopkins soit au courant de ses plans l'effrayait. Pouvait-elle savoir qu'elle avait l'intention de rencontrer Darcy ? Décontenancée, Juliet se repassa les dernières semaines en tête, se demandant à quel moment elle aurait pu laisser penser qu'elle était activement à sa recherche. Rose était la seule personne à laquelle elle s'était confiée et Rose et Barbara se détestaient cordialement.

Juliet déglutit.

— Comment tu…
— Certains d'entre nous on un réel troisième oeil, Juliet. Tu penses vraiment que je vois rien dans tes feuilles de thé ?
— Je savais que j'aurais jamais du être ta partenaire en divination.

Barbara lui lança un sourire éclatant de blancheur avant d'entreprendre de rassembler ses parchemins en une pile nette. Juliet échangea un regard avec Cameron, qui avait l'air tout aussi déconcerté qu'elle. Il lui fit signe de ne pas insister comme si cette conversation n'avait jamais eu le moindre sens. Perdue plus que jamais, Juliet jeta machinalement un coup d'oeil à l'horloge murale pour voir combien de temps il leur restait avant de se rappeler que le mécanisme était cassé.

— Maintenant, si vous le voulez bien, j'aimerais aller me coucher. John m'attend.
— Qui est John ? s'interrogea Juliet.
— Son crapaud, répondit Albus, la tête entre les mains.

Juliet lui jeta un coup d'oeil inquiet avant qu'il ne se redresse subitement.

— Tu veux dire que la porte est ouverte ? demanda-t-il à Barbara.
— Tu crois vraiment que je suis capable de rater un sortilège aussi élémentaire ?

Juliet cligna des yeux, pas certaine de suivre. Comme pour répondre aux paroles de Barbara, les affaires de Cameron se mirent à voler dans les airs avant de rejoindre les bras du jeune homme. Il réceptionna ses affaires et les fourra dans son sac avec empressement. Ce n'était que lorsqu'il mit sa plume dans son sac que Juliet réalisa que la porte était grande ouverte. Un soulagement intense s'accapara d'elle.

— Plus jamais ça, dit Cameron en pointant un doigt accusateur vers Barbara.
— Tu me remercieras plus tard… Rendez-vous à la bibliothèque dimanche, Cam !

Cameron lui envoya un regard noir et disparut en un coup de vent dans le couloir plongé dans l'obscurité. Pendant un long moment, Juliet fixa l'encadrement de la porte d'un air vide sans que la voix légère et enthousiasmée de Barbara ne parvienne à l'atteindre. Un sourire radieux au visage, Barbara fixait Albus avec amusement.

— Tu vois ? C'était pas la peine de s'inquiéter. Tu vas pouvoir rejoindre ta première copine… si elle te laisse passer la nuit.
— Très drôle. Je vais rester ici. Partez sans moi.

Le visage livide, Albus replongea sa tête entre ses mains. Dans un claquement de langue agacé, Juliet le rejoignit en quelques pas et tenta de l'aider à se relever. Il était hors de question qu'elle le laisse seul dans la pièce qui les avait retenus en otage toute la soirée. Mais Albus résistait et refusait catégoriquement de coopérer. Pendant quelques secondes, Juliet songea à prendre ses jambes à son cou lorsqu'une main se posa sur son épaule. Elle tressaillit.

— Va aux toilettes, je vais le raccompagner à votre salle commune, lui chuchota Barbara à l'oreille en lui fourrant son cabas dans les mains. Je te dois bien ça.

Sous ses yeux ébahis, Juliet vit la Serdaigle passer son bras sous l'aisselle d'Albus puis l'aider à se relever sans que ce dernier n'oppose la moindre résistance. Albus et Barbara disparurent dans le couloir, cette dernière soutenant toujours le jeune homme qui lui murmurait des paroles que Juliet ne pouvait entendre. À son tour, Juliet jeta un dernier coup d'oeil autour d'elle, enfonça le dossier de Darcy Adamson dans le cabas de chez Diaboliquement Votre et se promit de ne plus jamais remettre un pied dans cette pièce.

Mais alors qu'elle passait son sac sur son épaule, un fracas retentit dans la salle. Juliet se retourna. L'horloge en métal s'était écrasée au sol dans des éclats de verre et morceaux de bois brisés. Juliet songea un instant à la coïncidence pure que représentait la chute de l'horloge et de leur départ de la salle avant qu'elle ne balaye la pensée d'un revers de main désinvolte. Pourtant, alors qu'elle s'apprêtait à faire un pas de plus, elle s'arrêta dans son geste et se retourna à nouveau, baguette magique levée.

Reparo.

L'horloge se reconstitua sous ses yeux satisfaits, et alors qu'elle s'apprêtait à faire un pas vers la sortie, la silhouette longiligne de Cameron était apparue dans l'encadrement de la porte. Juliet se figea. Elle avait l'impression d'être dans un rêve, comme si son corps ne lui appartenait plus et qu'elle n'était qu'une étrangère. Elle s'était attendue à ce qu'il sorte de cette salle et qu'elle ne le revoit pas avant des semaines. Pourtant, il était là.

Même dans la pénombre, Juliet parvenait à distinguer la légère gêne de Cameron, qui avait plongé ses mains dans les poches de sa cape comme il l'avait fait toute la soirée. Derrière lui, le couloir abandonné était plongé dans un tel silence qu'on aurait pu penser que le château s'était endormi. Juliet n'osait pas faire le moindre mouvement de peur de le réveiller. Son coeur battait déjà si vite, si vite, qu'elle crut que le monde entier l'entendait.

— Tu es venu me kidnapper et m'emmener dans la forêt interdite maintenant que les autres sont partis ?

Cameron la contempla quelques secondes avant de sourire franchement, faisant apparaître ses fossettes.

— J'ai d'autres plans pour toi, Hardy.

Juliet se mordit la lèvre en songeant à leur baiser échangé un peu plus tôt dans la soirée. Elle n'avait pas besoin du Veritaserum pour réaliser à quel point elle avait envie que cela se reproduise maintenant qu'ils étaient seuls. La gorge serrée, elle serra sa baguette et la fiole de Veritaserum entre ses doigts pour s'ancrer à la réalité et ne pas se perdre une nouvelle fois. Ces deux objets avaient été ses deux plus grandes armes de la soirée et elle comptait bien s'y accrocher comme à une bouée de sauvetage.

— Mais je ne suis pas ici pour ça, reprit Cameron en la sondant intensément.

Déconcertée, Juliet resta silencieuse.

— Suis-moi, j'ai quelque chose à te montrer.

Et sa silhouette s'évanouit à nouveau dans l'obscurité du couloir.


J'espère que ça vous a plu, on se retrouve en septembre pour 'Le match de formalité' où on retrouve enfin un peu de Quidditch !