Chapitre 1: Séparation.

23 juillet 1942, Munich - convoie en direction du camp d'internement de Dachau.

La pluie, le vent, les cris. Beaucoup des cris. La gare est sous étroite surveillance et c'est la peur au ventre que je descends du camion militaire allemand en tenant fermement la main de ma meilleure amie Annah. Les soldats en uniformes créent un corridor pour nous forcer à nous diriger vers le quai où déjà une foule patiente. La plupart des gens sont désorientés et terrifiés suite au déferlement de violence qui s'est abattue depuis le début de la rafle. J'ai encore en mémoire ce bruit assourdissant lorsque des hommes sont entrés dans le bâtiment où l'on se cachait et détruit le peu de ce qui faisait encore notre vie. Des soldats ont ensuite pris le relai et nous ont re groupé avec d'autres dans la rue avant de nous faire monter dans des camions. Certains habitants de la ville se sont massés en nous insultant et en nous jetant même des fruits. Leur fureur m'a terrifié. L'air encore frais de cette matinée me fait grelotter sous mon manteau. Soudain, un gargouillis s'échappe de mon ventre.

- Qu'est-ce que j'ai faim… Tu penses qu'ils vont nous donner quelque chose ?

Annah me regarde mais ne me répond pas. Ses yeux parlent d'eux-mêmes. Le train dans lequel on doit monter finit par arriver dans sifflement strident en déversant des panaches de fumées. Lorsque je le vois passer un détail me surprend : il n'y a qu'un seul wagon passager d'où on distingue des hommes en armes. Les autres voitures sont plus semblables à ceux utilisés pour transporter les vaches ou les cochons. Mon malaise se confirme lorsque leurs portes sont ouvertes et qu'on commence à faire monter tout le monde dedans.

- Montez ! Ordonne les soldats sans ménagement en n'hésitant pas à frapper quiconque trainerait.

Choquée, je n'arrive pas à imaginer comment une telle foule puisse tenir dans un aussi petit d'espace. Malgré cela après quelques minutes de cris, le quai est de nouveau désert Les portes sont refermées dans un claquement assourdissant et verrouillées sans doute par un cadenas au son du cliquetis, nous laissant à moitié dans le noir, tous collés les uns aux autres.

- Tout va bien se passer, me chuchote Annah. Ne t'inquiète pas, dit-elle pour me rassurer bien que les tremblements dans sa voix trahissent son malaise.

- Où est-ce qu'on va selon toi ?

- J'ai cru entendre le nom de Dachau. Il s'agit d'un camp de travail d'après ce qu'en sait un homme avec qui on était tout à l'heure.

Elle se colle un peu plus à moi pour me chuchotter.

- Là où on va il faudra que tu fasses attention à toi et si on est séparée…

- Pourquoi serait-on séparée ?

- Si on est séparée, continue-t-elle en coupant court à toutes protestations, tu ne devras pas te faire remarquer.

J'hoche la tête pour acquiescer tandis que le train se met en marche, faisant tomber certains qui ne se sont pas préparés au départ. Mon amie et moi nous réussissons à nous mettre dans un coin du wagon et de nous soutenir l'une à l'autre. Le voyage commence.

Le voyage dure quelques heures. Quelques heures éprouvantes. Entre les gens blessés ou malades qui toussent à perdre leurs poumons, ceux qui n'arrêtent pas de pleurer et d'autres qui se soulagent un peu partout l'endroit devient très vite absolument immonde avec des odeurs pestilentielles. Ajoutés à cela le manque d'eau et de nourriture et le tableau final est tout simplement effroyable. Moi-même je sens la fatigue m'étreindre Annah, elle, ne se plaint pas et reste stoïque. D'aussi loin que je me souvienne, elle avait toujours été plus forte que moi. Elle était devenue une véritable sœur lorsque sa famille m'avait trouvé et accueilli à mes sept ans. Orpheline de rue, cette famille était devenue ma famille. Mon foyer. Puis tout avait changé avec la guerre. D'abord les parents… Puis maintenant nous… Le convoi s'immobilise enfin, me tirant de mes souvenirs. De nouveaux soldats sont là pour nous accueillir à l'ouverture des portes. A quelques centaines de mètres au loin j'aperçois un grand camp entouré de murs et de barbelés. Je distingue alors l'écriteau du terminus, qui nous indique le lieu où nous sommes « Camps de Dachau ». Ils nous font tous sortir et commence par séparer les gens en plusieurs files.

- Dépêchez-vous !

Dans la cohue nous sommes séparées malgré nous. Je tente de rattraper la main de ma sœur de cœur, en larmes et terrifiée.

- Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Lui criais-je tandis qu'un gardien me force à lâcher prise.

- Tout va bien se passer, tente-t-elle de ma consoler. Ne t'inquiète pas !

Sa voix trahie ses doutes et c'est en larme que je suis amenée avec les autres à l'écart. Je continue à me débattre dans les bras du garde qui tente de me tenir tranquille. Le triste spectacle des séparations se terminent très vite, les derniers récalcitrants sont menacés, voir brutalisés, afin d'accélérer le mouvement. Je ne vois plus Annah dans la foule. Le sifflement de la locomotive est comme l'étincelle de trop dans mon esprit. Animée de désespoir, je donne un violent coup de pied dans le tibia du soldat et tente de courir à l'endroit où nous avons été séparée. Il n'est pas question que je la perde ! Pas elle ! Pas comme ça ! Mais je suis aussitôt rattrapée par deux gardiens qui m'enserrent la taille. Ivre de colère je crie, je pleure, je hurle… Ma vue se brouille, mes joues sont inondées de larmes. Les soldats pestent et je sens bien que l'un deux s'apprête à se servir de sa matraque. En cet instant je n'ai plus de pensées cohérentes. Une soudaine onde de choc se produits alors, envoyant tout ce qui se trouve autour de moi voler sur quelques mètres dans la confusion la plus totale. Je réalise à peine le chaos autour de moi et les yeux hagards des soldats soufflés par le choc. Tous me regardent. Je frissonne et sens alors mes forces m'abandonner. Epuisée, et sans comprendre ce qu'il vient de se passer, je sombre dans l'inconscience…