Chapitre 2 : Le Docteur.
Lorsque je me réveille je me retrouve dans ce qui devait tenir lieu d'infirmerie du camp où nous sommes examinés et tatoués comme des animaux à l'avant-bras gauche d'un numéro comportant six chiffres. Les cris et les pleurs ne cessent de résonner entre les murs. Lorsque vient mon tour pas un son ne sort de ma bouche, trop épuisée par les derniers évènements. Pour finir on me donnes des vêtements d'un gris terne pour ensuite être dirigée avec les autres vers des sortes de petits baraquements en bois. A l'intérieur le confort est sommaire : seul se trouve plusieurs couchettes à étages disposées de chaque côté de la pièce. Des dizaines de personnes se trouvent déjà là, certaines endormies, d'autres le regard vide. Cependant sur tous les visages se perçoit la même tristesse, la même peur et la même résignation. Tout en reniflant j'essaie d'effacer avec mes mains les traces de larmes sur mes joues. Je me met en quête de mon amie, espérant avoir été assignée au même baraquement… Sans succès. Fatiguée, je m'installe rapidement sur couchette disponible vide et reste assise, mes yeux détaillants avec minutie les autres occupants des lieux. Où peut se trouver Annah ? Est-elle dans un bâtiment proche ? Une autre fille s'approche de moi et me regarde bizarrement. Je ne lui réponds pas et me contente de la toiser avec méfiance. Elle finit par s'en aller très vite. Je me retourne vers le mur et m'allonge pour réfléchir également aux derniers événements tout en regardant mes mains. Est-ce que c'est moi qui a fait tout ça ? Comment ? Pourquoi ? Puis-je m'en servir de nouveau ? Peut-être pour m'échapper ? C'est sur ces réflexions que je sombre dans le sommeil.
Deux jours plus tard.
- 141 191, le docteur veut te voir, m'informe une de nos surveillantes au seuil d'entrée de notre dortoir.
Toutes les filles présentes me dévisagent tandis que mon cœur se met à battre plus vite. Chose compréhensible car rare sont les filles qui reviennent en un seul morceau, si elles reviennent, lorsque l'on est appelée par le « Docteur » Rober Ritter et son assistante Eva Justin. La réputation de ce duo infernal avait très vote circulée entre les anciennes et les nouvelles.
- 141 ! Maintenant ! Ne m'oblige pas à venir te chercher !
Fébrile, je finis par suivre la surveillante à l'air sévère. Nous traversons la cour principale et longeons un autre secteur réservée aux femmes. J'entends quelques sifflets et quolibets à mon encontre lors de notre passage. Du genre « adieu », « encore une » ou alors « tu vas y passer ». La gardienne ne dit rien. Il faut dire qu'ici la seule distraction offerte et autorisée aux détenus est de se moquer les uns des autres. Ça entretient un petit spectacle aux gardes mourants d'ennuis dans leurs rondes. La nazie me pousse pour que j'avance plus vite. Nous arrivons alors devant l'entrée du bâtiment et je sens mon estomac vide se tortiller. Finalement je suis presque contente de n'avoir mangé qu'un quignon de pain ces dernières vingt-quatre heures. Eva Justin, une femme fine et sèche arrive en trottinant à notre rencontre. Elle me fait un sourire qui me fait froid dans le dos pour finir par me faire signe de la main d'entrer dans le bureau principal en congédiant mon accompagnatrice. Silencieuse, je m'exécute. A l'intérieur se trouve plusieurs étagères de chaque côté où s'alignent des livres de toutes tailles. Le claquement de la porte me fait sursauter. Eva arrive dans la pièce et rejoint l'homme assis derrière un gros bureau en chêne poli. Il est grand avec une calvitie avancée, des yeux avides qui semblent vous mettre à nu. Je m'arrête à quelques mètres du couple. La femme donne en même temps un dossier à son supérieur et attend patiemment qu'il parcourt les quelques feuilles.
- Je suis le Docteur Rober Ritter, se présente-t-il inutilement. Voici donc notre sujet n°141 191… Aradia... Fait-il avec lenteur. Dis-moi petite, sais tu qui sont tes parents ?
- Non. Je ne me souviens pas d'eux.
- Ce prénom… Aradia ? D'où te vient-il ?
- C'est… Lorsque ma famille adoptive m'a trouvé dans la rue je ne me souvenais de rien d'autre que ça…
Il hoche la tête en semblant comprendre ce que je viens de lui dire avant de tourner une page de son document.
- Aradia… Un nom inhabituel qui se rapporte à la déesse des sorcières, me dit-il en refermant le petit classeur. Tu le savais ?
J'acquiesce de la tête tout en me demandant la raison de tout ceci.
- Alors Aradia. Es-tu une sorte de sorcière ? L'incident de la gare… Que s'est-il passé ?
Je dénie de la tête avec énergie. Néanmoins il n'est pas dupe et fronce les sourcils en prenant une nouvelle tonalité de voix, cette fois plus dure et plus coupante.
- Le phénomène que l'on m'a rapporté lors de ton arrivée. Toi comme moi savons que tu en es l'origine, n'est-ce pas ?
- Je… Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Je me serais donc trompé ? Fait-il faussement surpris. Dans ce cas je n'ai pas vraiment besoin de toi et c'est fort dommage. Tu sais ce qui arrive à mes patients lorsqu'ils sont emmenés dans mon laboratoire ?
Je frémis d'épouvante à cette seule idée en me remémorant les histoires racontées par les rares rescapées. Ce « laboratoire » est l'antichambre du diable, avait affirmé une prisonnière. Il fait mine de se lever lorsque je crie :
- Attendez !
Il arbore alors un grand sourire, satisfait de ma réaction.
- On s'entête un peu moins ? Alors que peux-tu me dire sur tout ça ?
- Je… Je pense que c'était moi. Mais je… Je ne sais pas comment c'est arrivé !
La peur continue à ravager mon esprit. S'ils me croient inutile je sais où je vais finir et ça il n'en est pas question. Il me désigne une petite table posée à quelques mètres où se tient un vase avec plusieurs roses rouges dedans.
- Fait donc bouger ce vase.
J'écarquille les yeux, horrifiée. Faire des « trucs bizarres » sous le coup d'une émotion est une chose. Le commander un autre.
- Mais je ne…
- Tu as le choix. Soit tu réussis. Soit…
Il claque des doigts. La porte s'ouvre de nouveau et laisse passer un soldat Allemand qui escorte… Annah ! Mon cœur explose de joie. Depuis notre arrivée nous ne nous étions toujours pas revue. Le Docteur m'empêche de la rejoindre et me sert le bras avec vigueur.
- Si tu réussis je peux m'arranger pour que vous vous retrouviez ensemble dans le même dortoir. Dans le cas contraire elle repart de son côté et qui sait… J'ai tellement d'expériences en attente…
Affolée, je regarde mon amie avec terreur.
- Tu peux le faire, me dit-elle presque suppliante.
Ne sachant pas quoi foire, je tends la main vers l'objet et me concentre. Je fronce les sourcils et émet quelques petits grognements. Malheureusement il ne se passe rien. Le Docteur attends encore quelques minutes et soupir de déception en commençant à faire signe au garde de ramener Annah. J'hurle alors :
-Non !
La porte d'entrée se ferme sans que personne ne le touche dans un claquement sonore. Ritter pousse un petit cri de joie en claquant des mains.
-Ah ! Enfin ! La colère semble te motiver pas vrai petite ? Bien, bien ! C'est donc là-dessus que nous travaillerons !
Il vient se mettre à ma hauteur en me regardant droit dans les yeux.
- Etendons-nous… Tu as du potentiel. Nous allons nous revoir très bientôt jeune fille. Tant que tu feras ce qu'on te dit, je ferais en sorte que toi et ton amie soyez ensemble, à l'écart des autres, dans un des petits baraquements réservés aux détenus précieux. Vous aurez de la nourriture et de quoi vous lavez.
Je regarde ma sœur de cœur, heureuse d'un tel dénouement.
- Mais si tu refuses ou si tu n'es pas à la hauteur de mes attentes… ça sera fini. Pour de bon. Réfléchis-y bien Aradia. Quant à vous, je vous conseilles de l'encourager dans ce sens. Il faudra également que nous ayons une petite conversation. J'ai beaucoup de questions, et j'obtiens toujours ce que je veux… D'une manière ou d'une autre. Sortez, maintenant.
Je suis enfin autorisée à venir enlacer mon amie et c'est ensemble que nous sortons de la pièce, heureuses d'êtres de nouveaux réunies… A ce moment précis, je me promis deux choses : l'une ne jamais faillir. Et l'autre… De faire payer un jour à cet homme.
