Chapitre 3 : Fuite.

1 mois plus tard

- Voici donc la fameuse Aradia.

L'homme en tenue militaire s'avance tranquillement, les mains derrière le dos. Il me tourne autour et finit par m'attraper la mâchoire pour me tourner le visage à loisir sans ménagements. Je serre les dents pour ne pas réagir. C'est inutile.

- C'est donc elle votre projet. Pas très impressionnant.

- Peut-être mais ses dons le sont.

- Ah oui… Ses… Dons.

Il se retourne vers le docteur et lui fait un petit sourire de complaisance.

- Le Haut Commandement a plus que des doutes quant à vos affirmations.

- Ce qui veut dire ? questionne un Ritter touché dans son orgueil.

- Pas assez de résultats concrets, argue un autre Colonel.

- Vous vous entêtez à nous faire croire qu'une enfant juive d'à peine 15 ans peut être l'avenir en tant qu'arme absolue. Juive, insiste-t-il en souriant.

Agacé, Ritter se relève de sa chaise brusquement pour tenter de défendre sa cause sous le regard inquiet de son assistante aussi présente.

- Tout ce que j'ai transmis au Commandement reflète la plus stricte vérité ! Le Führer…

- Le Führer porte peut-être un intérêt personnel à tout ce qui touche au surnaturel, mais il a désormais d'autres sujets d'inquiétudes dans l'immédiat et les fonds qui vous sont alloués seraient bien plus utiles ailleurs. En outre vous êtes rappelés à Berlin. Le Camps va être réorganisé et agrandit pour une utilisation plus… Intensive. Faites-moi plaisir et ne rendez pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont. Vous pourrez continuer vos petites expériences ailleurs.

- Vous ne pouvez pas… tente de se défendre mon bourreau. Laissez-moi vous prouvez ce que j'avance ! Nous avons fait tellement de progrès, tout pourrait changer si on réussissait à reproduire et intensifier l'expérience !

L'officier secoue la tête, fermé à toutes ces âneries tandis que Ritter se tourne vers moi et me montre l'une des chaises de la pièce avec insistance.

- Tu sais ce que tu dois faire.

J'hoche la tête et, le regard vide, lève la main vers l'objet sous les regards curieux des hommes de la Wehrmacht. Sans doute s'attende-t-il à un échec et à clouer le bec définitivement au scientifique. Je puise alors dans ma colère et ma peur, me focalisant dessus pour atteindre ce pouvoir que je ne comprends toujours pas. Après tout ce temps passé avec le docteur, il est apparu très clairement que c'était le meilleur moyen de l'atteindre et de l'utiliser, souvent de manière chaotique mais bien perceptible. Malheureusement mon don, ou ma malédiction selon le point de vu de chacun, ne se fait pas sur demande. Quelques secondes s'écoulent sans rien ne se passe. Eva s'approche alors de moi et pose une main faussement compatissante sur mon épaule pour venir me chuchoter à l'oreille :

- Pense à Annah.

Habituée, mais toujours autant terrifiée de cette énième menace concernant mon amie, je fronce les sourcils en faisant appel à tous ces souvenirs douloureux depuis notre départ forcé. Je sens enfin venir ce pouvoir sous la forme d'une légère brise me traverser. Je la retiens autant que je peux puis en mobilisant toute ma concentration je la relâche d'un coup pour envoyer valser la chaise à l'autre bout de la pièce. L'attitude des officiers change radicalement, désormais incrédule devant ce qui vient de se passer. Pour ma part je sens mes forces diminuer et écoute d'une oreille distraite la suite.

- C'est… commence le Colonel.

- Incroyable, n'est-ce pas ? complète le docteur avec un sourire victorieux.

- Les possibilités sont… Infinies, murmure le deuxième militaire,

- Imaginez : des armées entières soufflées par ces pouvoirs. En voyant plus grand, des villes rasées en un clin d'œil, argue Ritter.

- La Guerre serait terminée en quelques mois… Imagine l'officier allemand. Mais quand sauriez-vous augmenter, et surtout contrôler, cette chose ?

- Catapulter une simple chaise est un début effectivement et nous sommes encore loin du véritable potentiel. Il me reste encore beaucoup à…

- Le temps nous est précieux docteur. Partout des ennemis n'attendent que de se repaître de notre culture. Le front de l'Est est également préoccupant et nous devons faire au plus vite si cette arme peut être utilisée.

Après un bref coup porté sur la porte encore entre-ouverte, un nouveau gradé en tenue de l'armée allemande entre en exécutant un rapide salut, presque négligé.

- Vous êtes ? demande un Ritter irrité de ce dérangement.

- Hermann Goëls, de la Sicherheitsdienst, se présente-t-il e désignant son écusson : un losange noir avec les lettes « S » et « D » brodées côte à côté. Je viens chercher la jeune fille.

- Qui ? S'étonne son interlocuteur avec un léger trémolo dans la voix.

Rien d'étonnant à ça. En effet, cette unité spéciale appartient au service de renseignement et de maintien de l'ordre de la SS. Ces soldats ne rendent des comptes qu'auprès des grands leaders du régime tels qu'Himmler ou d'Hitler et ont toutes autorités sur le reste de l'armée allemande. La terreur qu'engendre l'apparition de ses représentants est réelle et palpable. L'homme se contente de me désigner tout en remettant un document officiel à l'assistante du docteur qui vient le lui apporter.

- Je viens chercher cette détenue. Si vous prenez la peine de lire ces papiers et d'arrêter de me faire perdre mon temps, vous verrez que l'ordre vient de tout en haut. Je suis en charge de son transfert dans un lieu sécurisé.

- C'est forcément une erreur… Colonel, vous étiez au courant ? s'alarme Ritter en cherchant un quelconque soutien de sa part.

Celui-ci déni de la tête, peu enclin à se mêler des affaires de ce corps d'armée.

- En aucune façon. Nous étions ici justement pour l'inspection de vos travaux… Mais ces papiers sont parfaitement en règle, dit-il après les avoir examiné. Il y a le cachet du Führer en personne.

Le Docteur est sous le choc et, désemparé, cherche un moyen de se soustraire à cet ordre.

- Où est-elle emmenée ? Je dois le savoir pour pouvoir continuer mes recherches !

- Vous le saurez en temps utile, s'impatiente le nouveau venu en me prenant le bras sans ménagement.

Alors qu'on s'apprête à quitter la pièce ensemble, le docteur s'interpose entre nous et la sortie, dernière tentative malheureuse pour tenter de renverser la situation. Cependant face à cet officier des services de renseignements, il n'en mène pas large.

- Dois-je comprendre que vous refusez de vous plier aux ordres du Führer ? Même si vous pensez être vital à l'Allemagne je peux vous affirmez que ça ne serait pas sans conséquences… Tragiques pour vous et les personnes qui vous soutiendraient, termine-t-il d'exposer en regardant furtivement les deux officiers qui regardent la scène.

Voyant que nul n'ose le soutenir, Ritter s'écarte à regret non sans avoir demandé inutilement à ce qu'on le tienne au courant du lieu du transfert. L'homme des « SD » quitte la pièce sans plus de cérémonie, en me traînant derrière, anxieuse. Où peut-on aller ? Et Annah ? Que va-t-elle devenir ? Allait-elle me suivre ? Sachant d'expérience qu'il était inutile de poser des questions à ce type de personnage, je me laisse faire, docile. Les réponses viendront bien assez tôt. Pour l'heure il me suffit de me faire toute petite, d'exécuter les ordres et de rester en vie.

Après avoir traversé plusieurs couloirs nous arrivons à l'air libre. Une jeep attend à l'entrée du camp qui semble en effervescence. Plusieurs camions arrivent, dont certains qui déchargent divers matériaux pris en charge par des prisonniers pour aller les ranger. Visiblement l'extension du camp dont a parlé l'officier est en cours. Lhomme ouvre la portière arrière et me lâche enfin le bras pour m'ordonner de monter à l'intérieur. Il m'imite rapidement en me poussant pour que je me décale.

- Démarre Oswald, dit-t-il au conducteur.

Ce dernier obtempère, faisant vrombir le véhicule avant d'avancer vers les barrières qui gardent l'accès principal.

- Pas trop tôt. J'en ai ma claque de ces tarés de Moldus, déclare cet Oswald.

- Alors avance.

- Facile à dire, on aurait du transplaner, dit-il presque boudeur.

- Ne pas éveiller les soupçons, précise Hermann en me jetant un œil.

Je fronce les sourcils, ne comprenant pas un traître mot de cette expression. A-t-il dit « transplaner » ?

La voiture passe le barrage facilement, les papiers des deux hommes étant en règle. Le silence perdure encore un moment jusqu'à ce qu'Hermann n'enlève sa casquette d'officier pour la jeter derrière lui.

- On arrive bientôt ? demande-t-il cette fois en anglais.

Mon cœur rate un battement. Bien qu'ignorante de mon passé et de mes origines il s'avère que j'arrive à comprendre parfaitement la langue de Shakespeare, ce qui m'a poussé à imaginer mes parents de deux nationalités différentes.

- Dans quelques minutes. J'ai repéré un chemin en arrivant. On abandonnera cette chose sur place.

- Hâte de quitter ces vêtements pourris, ajoute cet Hermann avant de se tourner vers moi avec un sourire étrange.

Il m'observa un moment avant de me prendre par surprise en déclarant :

- Alors c'est toi Aradia Grindelwald ? J'avoue que je n'y croyais pas quand on nous a donné cette mission.

Interloquée, je réussis à articuler d'une voix hésitante :

- Vous… Vous me connaissez ?

- Ha content que tu nous comprennes ! En fait non je ne te connais pas mais ton paternel oui. C'est lui qui nous envoie.

- Mon… Mon père ?

- Oui : Gellert Grindelwald. En fait que je te présente : voici Oswald Schulz dit-il en désignant le conducteur. On est venu te libérer et t'emmener auprès de lui.

Sonnée par cette révélation, je pose la question évidente.

- Et où va-t-on ?

- A Nurmengard !

- Nurmengard ?

- Ouais. C'est la forteresse du Maître. Il n'y a pas plus sûr endroit dans le monde.

- Et Pourquoi est-ce qu'il n'est pas venu avant me chercher ?!

Hermann hausse les épaules comme si ce n'est pas son problème.

- Ecoute petite, je ne suis que ton chauffeur je n'ai pas tous les détails mais d'après ce que j'ai entendu c'est une étrangère qui le lui aurait dit. Comme ton père surveille de près cette guerre entre Moldus, il a été facile de te localiser en sachant où chercher. Je n'en sais pas plus.

- Moldus ?

- Les personnes sans pouvoirs magiques, dit-il comme si c'est une évidence.

Il se met à rigoler devant mon air ahuri.

- Ah oui tu n'es pas au courant : félicitation, tu es une Sorcière petite.

- Une Sorcière ?!

- Oui Et si tu es aussi douée que ton père, je n'ose imaginer ton potentiel.

Il fouille dans une poche intérieur de sa veste et en extirpe une fine baguette de bois ouvragée disposant d'un pommeau à l'une des extrémités.

- Et ça c'est une Baguette Magique.

Je le dévisage, cherchant le mensonge dans ses yeux devant cette énormité. Etonnement mon instinct me souffle que ce dernier était honnête… Et mon instinct m'a rarement trompé pour juger de la sincérité de la personne qui me fait face.

- Tu ne me crois pas ?

Pour preuve, il pointe sa baguette au dehors et prononce l'incantation :

-Inflammare !

Une boule de feu fait son apparition du bout de la baguette pour aller percuter un arbre tout proche. Je ne peux m'empêcher d'observer les flammes, comme hypnotisée et met un certain temps à réaliser tout ce que ça implique. Déjà je peux enfin mettre un nom sur l'un de mes deux parents. Ensuite je suis vraiment une… Sorcière ? Après tout, cette explication tient plus la route que de disposer de pouvoirs divins comme l'avait supposé un jour mes bourreaux.

- C'est… De la Magie ce que je fais ?

- Ouaip et d'après ce que j'ai lu dans les comptes rendus de Ritter tu as de quoi devenir une sacré petite peste. Le Maître va t'apprécier.

De toute évidence pour Hermann être une « peste » est plutôt positif. Souriant malgré moi, je ne peux m'empêcher d'être heureuse de tant de nouvelles. Puis une ombre obscurcit ma joie comme une chape de plomb.

- Annah ! Il faut la libérer !

- Qui ? S'étonne-t-il.

- Elle est comme ma sœur. Il faut…

- Désolé mais le maître n'en a pas fait mention. Il n'y avait que toi qui l'intéresse.

- Co… Comment ?!

Je suis estomaquée par ce que j'entends. Une colère sourde me prend aux tripes. Sous l'afflux de magie, une petite fêlure apparait au coin de la vitre arrière jusqu'à ce que je reprenne mes esprits.

- Tu devrais te calmer petite, conseille Oswald en m'observant à travers le rétroviseur. Qui sait, peut-être que ton père acceptera si tu lui demande.

J'hoche la tête sans conviction tandis que la jeep s'immobilise dans un crissement de pneus.

- On arrête là et on transplane !

- Allez, viens Aradia.

Bouleversée et préoccupée par le sort de mon amie, je me laisse faire. On s'éloigne du véhicule pour se mettre près d'un petit bosquet à l'abri de la route principale.

- Attrape-moi la main.

Encore une fois j'obtempère sans trop comprendre.

- Inspire à fond. A trois… TROIS !

Une horrible sensation d'étranglement me submerge, comme si un étau invisible m'aspire vers le bas. Le monde tourne autour de moi et en un éclair tout s'arrête. Je tombe à terre, désorientée et prête à régurgiter le peu que j'ai avalé au camp lors de mon dernier repas.

- Toujours avec nous ? plaisante Oswald.

J'hoche la tête, tremblante, avant de me relever. Je jette un coup d'œil autour de moi et est surprise de constater qu'il fait presque nuit. Est-on si éloigné de Dachau que ça ? Ou le transplanage altère-t-il le temps ?

- La première fois est toujours la pire, avoue Hermann en me donnant une petite tape dans le dos.

- C'est ça transplaner ?

- Ouaip. Vachement pratique, non ?

- Si on veut.

- Il est temps d'y aller. Il nous reste encore un bout de chemin avant d'arriver.

- Pourquoi ne pas nous y être rendu directement ?

- Nurmengard est protégé par des sortilèges anti-transplanage. C'est une sécurité nécessaire pour éviter que nos ennemis nous prennent par surprise.

J'hoche la tête en m'exécutant. Logique. Nous nous mettons en marche en direction d'une colline que nous gravissons une fois atteinte. Enfin elle était là : imposante forteresse de pierre illuminée dans la nuit : Nurmengard.