Coucou ! On se lance aujourd'hui dans une toute nouvelle partie de l'intrigue. On repart à l'aventure et ça va être bien. Au niveau de ce que j'ai prévu pour cette histoire, je dirais qu'on en est à peu près à la moitié. Mais eh, vous savez, avec moi, rien n'est certain en fin de compte.

CHAPITRE 26

Théo caressa doucement l'encolure de son étalon, Aloys. Suite à la disparition du sien dans la forêt, Tesla lui avait confié sa monture pour la route. Il n'était pas aussi haut qu'un cheval de l'Eglise de la Lumière, mais s'était montré assez docile et obéissant pour le séduire. L'armure de fer ne le dérangeait pas tellement et masquait un peu ses poils d'un blanc trop visible en cas d'infiltration. Il releva la tête vers Cyrielle, elle aussi en train de préparer sa monture. Sa protégée avait opté pour une jument palomino. Quant à Balthazar, fidèle à lui-même, il fêtait les retrouvailles avec son équidé de flammes de manière bruyante et gaga.

Un fin sourire étira le visage du guerrier. Il retrouvait un semblant de stabilité, un groupe et la liberté des routes. Les visages étaient différents, certes, mais toute cette mascarade avait un doux goût de nostalgie. Il tira sa monture par la bride pour rejoindre les autres sur le parvis de la tour des pyromanciens. Tesla patientait, un sac à la main, Victoria à ses côtés. Sa soeur avait décidé de rester sur place avec Mani, pour poursuivre les recherches. L'elfe avait promis à Théo de veiller sur le laboratoire, afin d'agir si cette enflure de scientifique osait remettre les pieds ici.

"J'ai mis deux doses de stabilisateur dans le sac, expliqua l'archimage à Balthazar, ainsi que l'équivalent de six mois de cachets, à prendre quotidiennement. Faites attention à vous, Lennon.

- Je ferais au mieux, promis. Et puis, je suis surveillé."

Théo se rapprocha de lui. Victoria prit le paladin dans ses bras. Il se laissa faire, les yeux levés au ciel, avant de se mettre en selle. Tous les trois quittèrent rapidement le sentier et s'engagèrent vers le nord.

Dans un premier temps silencieux, les langues se délièrent peu à peu grâce à Cyrielle. La petite était curieuse vis à vis du cheval de flammes du demi-démon qui ne cessait de se vanter et pavaner comme un mâle dominant. Cela faisait doucement rire le paladin, qui appréciait néanmoins ce retour temporel à la normale. Il gardait toutefois un oeil sur son ami, toujours inquiet sur son état physique alarmant. Dommage que Grunlek n'était pas là, il l'aurait gavé pour le forcer à reprendre quelques kilos. Il flottait dans sa robe et par moment, Théo pouvait distinguer ses côtes sous les vêtements.

"Pourquoi avoir choisi le paladinat ? demanda Balthazar à Cyrielle. C'est une piste inhabituelle pour les demi-démons. Généralement, ce sont eux qui nous chassent.

- C'est un métier qui paye bien, répondit-elle. Maman est malade, ma pension l'aide à tenir et à s'acheter les ingrédients pour ses potions. Et puis, ce n'est pas si terrible. A part Théo, personne n'a vraiment remarqué.

- Hum, j'espère que ça restera de cette façon, répondit le mage d'une voix plus sombre. Tu es encore jeune, mais ce qu'il y a dans ta tête, ça va prendre le dessus, tôt ou tard.

- Je sais, soupira-t-elle."

Le paladin détourna le regard. Elle était sous sa protection. Si elle s'accrochait à son humanité, il n'y avait aucune raison que ça ne se passe mal. En tout cas, tant qu'elle ne jouait pas avec des forces qui la dépassait et attrapait des écailles sur le visage comme Balthazar. Il garda ses réflexions pour lui.

"On arrivera dans une semaine, si tout se passe bien, lâcha Théo pour couper le silence qui s'était installé. T'es sûr que ta mère vit toujours là bas ?

- Sûr et certain, répondit le mage. J'étais peut-être un gamin problématique, mais elle a toujours été respectée. Elle a ses petites habitudes. J'ai un peu peur de sa réaction lorsqu'elle va me voir avec cette tête là, ajouta-t-il en pointant ses écailles, mais je suis presque certain qu'elle ne m'en voudra pas trop.

- Depuis combien de temps ne l'avez-vous pas vu ? demanda la petite.

- Depuis que j'ai quitté l'Académie des Mages. Oh, elle a dû entendre des ragots, nous ne sommes pas vraiment passé inaperçus, mais physiquement, ça fait très, très longtemps. Elle sait que la situation est complexe. Je lui envoie un peu d'argent chaque année pour garder le lien, mais c'est difficile. Elle pourrait avoir refait sa vie, je ne le saurais que lorsqu'on arrivera. J'espère qu'elle a refait sa vie. Enoch ne mérite pas son attente."

Le pyromancien se tourna vers le guerrier.

"Tu l'as revu, donc ? Quoi de nouveau depuis l'île des intendants ?

- Il a complètement perdu l'esprit. Les Codex lui ont bouffé le cerveau. Il n'a plus ses pouvoirs, enfin, il ne les avait plus à notre première rencontre. De toute évidence, sa récente fusion avec les parchemins lui ont rendu sa vivacité. Il est plus instable qu'avant et donc plus dangereux.

- Je vois. Je pense que la leçon que lui ont donné les mages l'a calmé temporairement. Il a dû utiliser une grande quantité d'énergie pour invoquer une bestiole pareille. On a un mois ou deux devant nous avant qu'il ne réessaye.

- J'espère que t'as raison, il a foutu un sacré bordel à Castelblanc lorsqu'il a fusionné avec sa merde, et j'ai pas envie de revivre l'expérience."

Le mage réfléchit un instant, concentré sur la route. Théo le laissa à ses élucubrations et talonna un peu son cheval pour prendre de l'avance. Il n'aimait pas quand ils voyageaient tous au même niveau. En cas d'attaque, ça les rendait vulnérable. Son étalon renâcla et obéit docilement.

L'ambiance calme de la forêt le fit frissonner d'excitation. Il retrouvait cette impression de fusionner avec son environnement qui lui avait tant manquée. Il se sentait enfin libéré de la pression citadine, il pouvait enfin faire ce qui lui plaisait sans devoir se soucier du regard des autres ou de son rang. Une forme blanche traversa la route comme une furie. Alyos hennit de surprise et se cabra. Théo se campronna et calma sa monture.

"Eden ?!"

A l'entente de son nom, la louve redressa les oreilles et s'approcha, la queue battante. Théo descendit et vint la saluer gentiment. Balthazar et Cyrielle le rejoignirent bientôt. Le mage sauta lui aussi de cheval.

"Oooooooh, mais c'est ma n'Eden, mais elle est belle ma n'Eden, qu'est-ce qu'elle fait là ? Mais oui, mais oui !"

Il la gratta de tous les côtés et elle finit par s'effondrer les quatre pattes en l'air pour se faire aider. Théo sourit, ravi de retrouver lui aussi l'animal qui lui avait sauvé la vie plusieurs fois dans le passé. Alors qu'il s'apprêtait à demander ce qu'elle faisait ici, une forme trapue sortit d'un fourré. Il jeta un regard aux deux aventuriers avant que son visage ne s'étire d'un grand sourire.

"Vous voilà enfin ! J'ai crû que je ne vous retrouverais jamais !

- Grunlek ? s'étonna Théo. Mais qu'est-ce que tu fais ici ? T'étais à Castelblanc.

- Il se trouve que je t'avais demandé de me donner des nouvelles et tu ne l'as pas fait, répondit le nain sur un ton de reproches. Tesla m'a dit que vous étiez partis, j'ai pris le premier portail pour vous rejoindre. Je n'allais pas vous laisser mourir de faim, pas vrai ? Et puis, Eden avait besoin de sortir."

Balthazar se releva et s'approcha à grands pas avant de serrer son ami dans ses bras. Grunlek tomba sur les fesses en riant et lui rendit son étreinte, ravi de le revoir en un seul morceau. Cependant, son sourire se figea vite lorsqu'il effleura les côtes de son ami. Théo capta son regard interrogatif mais se contenta d'un haussement d'épaule pour lui signifier qu'il lui raconterait tout plus tard.

Le nain déposa son sac au sol et vint saluer Théo de la même manière. Le paladin leva les yeux au ciel lorsqu'il lui encercla les jambes amicalement. Finalement, les choses revenaient plus ou moins à la normale, même si l'absence de l'un d'entre eux se fit immédiatement sentir. Cyrielle, en retrait, observait leurs retrouvailles sourire aux lèvres, les mains perdues dans la fourrure d'Eden, curieuse, qui la reniflait avec attention.

"Je suis content de voir que vous allez tous les deux bien, reprit-il. J'avais peur que.. Enfin que tu ne me donnes pas de nouvelles parce que ça s'était mal passé.

- Je pensais que tu ne pouvais pas partir à cause de tes devoirs royaux, changea de sujet Théo, légèrement coupable de l'avoir inquiété pour rien.

- Je me suis arrangé. Je suis roi, certes, mais je me sentais mal à l'idée de ne pas pouvoir être là pour vous au pire moment. Vous êtes ma famille bien avant eux."

Après quelques discussions joyeuses, le groupe se remit en marche. Grunlek grimpa derrière Balthazar, le cheval de Théo refusant tout simplement d'avancer avec le poids de son ami. Eden galopait gaiement autour d'eux, comme au bon vieux temps. Théo ne put s'empêcher de trouver cette situation anormale. Il n'aimait pas la nostalgie, il voulait avancer et oublier ce passé auquel, de toute manière, il ne pourrait pas revenir. Tôt ou tard, il devrait prendre ses responsabilités de Troisième, sa soeur comptait sur lui. Pire, s'il lui arrivait quelque chose, en tant que plus proche conseiller, ce serait à lui de reprendre le flambeau, seul. Ces derniers instants réunis avaient un goût de dernier voyage. Une dernière aventure avant qu'ils ne tournent tous définitivement la page.

Il retint la tristesse qui montait doucement en lui et s'éloigna en amont du groupe pour se calmer. Il avait besoin d'un peu de silence et de calme. Il avait bien entendu Grunlek et Balthazar se taire lorsqu'il avait talonné son cheval, mais il n'avait pas envie de s'expliquer. Ils ne comprendraient pas. Il avait toujours été le pilier fort du groupe, inébranlable, et plus que jamais, l'appui sur lequel il était posé fléchissait sous son poids. La chute semblait inéluctable.

Il tombe.

"Non, pas maintenant, murmura-t-il en posant une main sur son front."

Il tombe avec Vladimir Hannibal et il ne sait pas quand ça va s'arrêter. Il tente du mieux qu'il peut de mettre la tête en avant. Il doit se briser le crâne. Plus de pensées, plus de douleur. Cela l'empêcherait de penser à ceux qu'il a laissé tombé à la surface.

Une roche le frappe durement dans le dos et il perd toute notion de gravité. Propulsé comme une vulgaire poupée, il frappe les murs, les débris. Il ne sait plus où il se trouve, le mal est fulgurant. Il veut que ça s'arrête.

Et soudain, le sol, déjà couvert de débris. Et ce bout de ferraille qui dépasse. Son corps s'empale dessus, violemment. Il ne peut plus bouger, il sent chaque parcelle d'acier dans son corps. Les rochers qui tombent de la montagne brisent son corps en deux, le condamnant à un sommeil éternel.

"Eh, vieux, ça va ? Pourquoi tu t'es arrêté ? Théo… ?

- Oh… Oh non, Bob, il fait une crise. Aide-moi.

- Quoi ? Quelle… ? Grunlek ?"

Le noir. C'est la première image qui lui revint. Il flotte dans un océan noir à perte de vue dont il est prisonnier. Il ne peut plus hurler, plus sentir, si ce n'est une peur violente. Il ne comprend pas où il se trouve.

"Théo, qu'est-ce que tu fais ? Respire, bon sang !"

Il cherche l'air. Il ne la sent plus non plus. Même le bruit de ses battements de coeur ont disparu. C'est fou ce qu'ils lui manquent, alors même qu'il n'avait pas conscience de les entendre quelques temps plus tôt. Qu'est-ce qu'il est censé faire maintenant ? Il est seul. A l'abandon.

Théo se redressa subitement et se mit à tousser violemment. L'air lui brûla les poumons, alors qu'un hématome se formait doucement à la surface de sa poitrine. Grunlek, le poing levé, lui adressa un regard coupable. Les yeux de Balthazar, perdus, étaient embués de larmes. Il s'assit difficilement et prit quelques secondes pour se calmer. Ce n'était pas arrivé depuis un moment. Ca ne lui avait pas manqué. Cyrielle posa une main réconfortante sur son épaule.

"C'était quoi, ça ? demanda Balthazar, la voix tremblante. Putain, tu m'as foutu la frousse de ma vie. J'ai crû que t'avais une attaque ou… Putain, refais plus jamais ça, dit-il d'une voix sinistre.

- Tout va bien, le rassura Grunlek. C'est une petite rechute, rien de grave. Tu vas t'en remettre."

Le paladin grogna lorsque la douleur se réveilla dans son dos. Il avait chuté du cheval. Il prit appui sur le sol pour se relever doucement, soutenue par son écuyère. Balthazar garde les yeux sur lui, plissés, cherchant à déchiffrer ce qui se passait.

"Tu as besoin de repos, reprit Grunlek. On va installer le camp dans les environs."

Il ne répondit pas et laissa le nain prendre la bride de son cheval. Il resta en arrière avec Balthazar, qui ralentit l'allure pour marcher à son niveau.

"Qu'est-ce qui se passe ? C'est de ma faute ? s'inquiéta le mage.

- Non, répondit Théo d'une voix faible. C'est… Je veux pas en parler pour le moment. Plus tard."

Il savait que c'était trop tard. La curiosité du mage avait été piquée à vif, il n'allait plus le lâcher. Il allait devoir trouver d'autres entourloupes pour éviter le moment fatidique.

Finalement, ce court moment de nostalgie lui manquait déjà.