Coucou ! Voici un petit chapitre calme, mais nécessaire pour permettre à deux vieux amis de se retrouver. Gare aux feelings, ça va faire mal.

CHAPITRE 27

Le regard perdu sur le feu, Théo montait distraitement la garde, couvrant le sommeil de ses compagnons. La journée avait été éreintante et riche en émotions fortes. Même s'ils ne courraient pas de danger dans l'immédiat, il n'était pas parvenu à fermer les yeux pour se reposer. Il n'arrivait pas à croire à ce retour inespéré à la normale. Tout ce qu'il vivait était surréaliste. Tout se passait trop bien pour que cela dure.

Balthazar grogna dans son sommeil. La couverture avait glissé de ses épaules et il tapait le sol les yeux fermés pour la retrouver. Il finit par la retrouver, mais en se tournant, il quitta la chaleur réconfortante de sa paillasse pour le froid humide du sol de la forêt. Il sursauta et se réveilla brutalement, le dos trempé. Théo, amusé, le vit se mordre le poing pour ne pas insulter l'entièreté de ce qui se trouvait autour de lui. Il ne pouvait que comprendre ce sentiment. Après plusieurs mois de vie citadine, le retour à la brousse était toujours compliqué.

Le mage se tourna vers Théo et fronça les sourcils en le voyant toujours debout. Pris sur le fait, le paladin tourna innocemment la tête pour faire comme s'il n'avait rien vu, quand bien même le demi-diable l'avait distinctement vu faire. Dans un bruit de feuilles froissées, il entendit son ami se rapprocher de sa position, puis s'affaler de manière peu gracieuse à côté de lui, enroulé dans sa couverture.

"Qu'est-ce qui se passe ? demanda le mage sans préambule. Qu'est-ce qui s'est passé pendant que j'étais pas là qui justifie tes crises d'angoisse et tes insomnies ? Je suis pas idiot, Théo, je vois bien qu'il y a quelque chose qui te bouffe et je préfère crever l'abcès tout de suite parce que je sais que ça va t'énerver et que ça va nous retomber dessus."

Le paladin grogna, mal à l'aise. Il n'avait pas prévu d'expliquer tout ça maintenant. Il était trop tôt. Mais en même temps, il était le seul à écouter, et surtout le seul susceptible de comprendre ce qu'il avait vécu pour l'avoir subi lui aussi à un moment de sa vie qu'il taisait aujourd'hui. Théo poussa un soupir. Il se leva et fit signe au mage de le suivre. Il s'exécuta, non sans saisir une veste pour se couvrir. Les deux aventuriers s'éloignèrent un peu du camp, côte à côte. Le paladin voulait être seul avec lui.

Ils choisirent la rive d'une petite rivière pour se poser après une demi-heure de marche. Théo serra ses genoux contre lui et se perdit dans la contemplation de l'eau qui s'écoulait, inlassablement. Balthazar suivit son regard. Le silence gêné qui s'imposa à la vision de l'élément d'origine de Shinddha suffit à parler pour eux.

"J'ai essayé, tu sais, murmura le premier le mage. De le ramener, je veux dire. De toutes mes forces, de toute mon âme. J'y ai passé des heures et des heures, et lorsque j'ai réussi à ramener Icy, j'ai crû que je serais capable de le faire. C'est pour ça que j'ai plongé. J'ai mis tellement d'espoir dans cette expérience, tellement de temps que ça m'a détruit. J'ai commencé à me droguer pour tenir le coup, je culpabilisais à chaque fois que je m'endormais, j'ai mis mon corps à ses limites les plus extrêmes… Merde, Théo, j'ai failli me tuer plusieurs fois. Si Tesla n'avait pas veillé sur moi constamment... "

Le mage poussa un soupir.

"Il me manque. Ses blagues vaseuses me manquent, ses flèches ratées, et les jours où il gueulait parce que Eden pissait sur sa couchette. Il n'y a pas une journée où je n'y pense pas. Et à chaque fois que j'y pense, j'ai du mal à renoncer à le ramener. Sa mort est injuste. Il ne méritait pas de finir comme ça. Grunlek m'a dit qu'il y avait des tensions avec Mani. C'est à cause de ça ?

- Non. J'ai assisté à la cérémonie qu'ils ont fait à Castelblanc pour lui. Il n'y avait personne qui le connaissait. Même Mani n'est pas venu. Je me suis juste retrouvé seul devant ce cercueil vide et… Et j'étais en colère. Parce que je me suis senti abandonné. J'ai essayé de lui en parler, vraiment. Mais à chaque fois que je voyais son visage, je ne pensais qu'au fait que si on avait pas perdu du temps et de la psyché à régler son affaire, il aurait eu assez de force pour esquiver ou mieux viser. On était tous épuisés en y allant."

Balthazar réfléchit un instant avant de répondre en pesant ses mots.

"Je ne peux pas nier que Mani a une part de responsabilité dans ce qui est arrivé. Mais pense aussi un peu à lui. Il a aussi souffert de sa disparition, et tu n'as pas forcément été des plus encourageants. Mais la colère est une étape normale dans le deuil, Théo. Ne t'en veux pas pour ça. Si tu es en colère, c'est que tu guéris peu à peu. Regarde, tu commences même à en parler alors qu'à Castelblanc… Enfin, tu n'étais pas des plus communicatifs. C'était une erreur de te laisser seul là-bas, je m'en suis aperçu après. Je… Je ne voulais pas vraiment t'abandonner aussitôt, je voulais qu'on ait le temps d'en parler, mais Tesla m'a pressé la main. Je n'ai pas vraiment eu le choix.

- Te justifie pas. Je sais que c'est pas de ta faute. Ce n'est pas la seule raison pour laquelle je ne parlais pas, si ça peut te rassurer. Il… Il s'est passé autre chose, avant. Je voulais pas en parler, parce qu'on était dans le feu de l'action et que ça vous aurait déconcentré mais… Le revers du coup est apparu ensuite."

Le demi-diable fronça les sourcils, inquiet et surpris. Il n'aimait pas beaucoup l'air sombre qu'avait pris le visage de son ami. Qu'est-ce qui était grave à ce point pour le ronger depuis aussi longtemps ?

"Lorsqu'on s'est revus, avant le village des nains, je vous ai tous menti. A la base, je voulais vous avouer que… Enfin que c'était arrivé, mais vous étiez pressés et j'ai pas voulu en rajouter une couche.

- C'était sur le champ de bataille de Castelblanc, n'est-ce pas ? Ta soeur nous a dit que tu avais disparu là-bas. Elle nous a aussi dit qu'ils faisaient tout pour te retrouver. Enfin, je pensais juste que tu avais déserté, pour être honnête. T'as beau être fort et tout ça, je ne te voyais pas en soldat…

- C'est à peu près ça, avoua le paladin. Lorsqu'ils nous ont aligné sur le champ de bataille, on a reçu aucun ordre. On devait suivre Victoria, foncer dans le tas et repousser l'ennemi. Aucune stratégie. Avec le recul, je pense qu'ils avaient fait exprès de mettre toutes les grandes figures de la ville en première ligne, pour nous affaiblir lors de l'attaque finale. Mais ce qui s'est passé ensuite… C'était un carnage. Il y avait du sang et des morts par centaines, des deux côtés. Mon cheval s'est fait descendre et je me suis retrouvé coincé sous les cadavres. Mais… C'est pas tout."

Le paladin serra nerveusement ses mains autour de ses genoux. Balthazar, patient, attendait qu'il poursuive, concentré. Il ne voyait pas encore où il voulait en venir.

"Kirov m'a mis la main dessus quand je suis enfin parvenu à me relever. Ils m'ont fait prisonnier de guerre. Pendant environ deux mois, ils ont tout fait pour me forcer à vendre votre position et votre plan. Au début, c'était de la torture physique, des coups de fouet, des mises à l'épreuve. Ca, je pouvais encore le supporter. Mais quand ils se sont aperçus que je ne céderais pas à leurs jeux, ils ont… Ils ont commencé à employer une machine bizarre. Je ne sais pas ce qu'elle m'a fait exactement, mais je me suis mis à revivre les pires moments de ma vie, encore et encore. Quand ils n'ont plus eu assez de matière, ils se sont amusés à modifier mes souvenirs pour les rendre encore plus monstrueux, jusqu'à ce que je sois incapable de discerner ce qui était réel et ce qui ne l'était pas. Je suis devenu fou, Balthazar, vraiment. Il y a des nuits, je m'entendais hurler, mais c'était comme si je ne commandais rien. Je… Je sais pas ce qu'ils ont fait dans ma tête, mais c'est à partir de là que les crises ont commencé. Jusqu'à ce qui s'est passé avec Shin, elles n'étaient pas très importantes, mais elles ont commencé à être de plus en plus violentes et…"

Il s'interrompit lorsque le mage renifla. Surpris, Théo leva les sourcils. Même s'il essayait de le retenir, des larmes coulaient le long des joues de Balthazar.

"Putain, t'as gardé ça pour toi tout ce temps ? demanda-t-il. J'aurais pu t'aider, Théo. C'est peut-être… Enfin, c'est une distorsion mentale, c'est réparable. Mais comment tu peux vivre avec ça depuis tout ce temps ? Pourquoi tu n'as rien dit après…

- Parce qu'on avait déjà assez de choses à gérer avec Shin, je ne voulais pas… Je considérais pas ça comme…

- Tu as encore des marques ?"

Théo garda le silence et baissa les yeux. Le mage se releva et se plaça derrière son dos. Le guerrier ne broncha pas lorsqu'il souleva sa chemise, y compris lorsqu'un juron s'échappa de ses lèvres à la vue de la catastrophe. Outre la blessure infligée par Enoch, la plupart des marques de fouet étaient encore bien visibles. Peut-être même le resteraient-elles jusqu'à la fin de ses jours.

"C'est moche, hein ?

- Oui. La blessure au milieu, c'est celle d'Enoch, c'est ça ?

- Oui. Elle se referme pas. Pas difficile de la manquer.

- Elle te fait mal ?

- Non, Tesla a posé un truc magique dessus pour calmer la douleur."

Il relâcha le vêtement et vint s'asseoir à côté de lui. Il garda le silence quelques instants, Théo le fixa nerveusement, craignant sa réaction.

"Tu es la tête de mule la plus courageuse que j'ai jamais vu. Les distorsions mentales sont extrêmement douloureuses et violentes, je ne sais même pas comment tu peux encore vivre avec, ou même seulement les contrôler. C'est… C'est comme une graine qu'on plante dans ta tête. A chaque fois qu'une émotion trop violente se fait sentir, elle pousse et provoque une crise. Dans le meilleur des cas, ça dure quelques secondes. Mais j'ai déjà vu plusieurs sujets atteints sur du long terme… Perdre entièrement les pédales, incapables de dissocier réalité et fiction. Je ne suis pas exactement spécialiste de la télékynésie, mais je peux essayer de t'aider à arranger ça. D'une manière ou d'une autre. Pour… Pour m'excuser de ne pas avoir été là, et surtout de n'avoir rien vu quand on s'est croisés. Je… Je savais que ça avait été compliqué mais… Comment tu en as réchappé ?"

Un sourire étira le visage du paladin.

"Ces abrutis ont réussi à attraper Eden lors d'une patrouille. Elle n'a vraiment pas apprécié d'être mise en cage. Disons que… Nous nous sommes libérés mutuellement. Je dois beaucoup au clebs du nain. Elle est restée à mes côtés ensuite, lorsque j'ai repris la route. Peut-être qu'elle savait, je ne sais pas. Mais elle m'a beaucoup aidé.

- Dommage que Grunlek ne soit pas là pour entendre ça, rit le mage. Toi qui voulait t'en débarrasser à la première occasion dès qu'on l'a trouvée, c'est assez drôle comme retournement de situation.

- Il faut croire qu'elle est différente des autres clebs."

Ils restèrent silencieux un moment. Le mage s'étira comme un chat et posa une main rassurante sur son épaule.

"On va trouver ce qui va pas chez toi. Après tout ce que tu es en train de faire pour sauver mes fesses encore une fois, c'est la moindre des choses que je peux faire.

- Tu ne me dois absolument rien.

- Bien sûr que si. Je veux pouvoir me vanter d'avoir sauvé les fesses du Troisième de la Lumière et récolter toute la gloire qui va avec.

- Ah, ça… Je suis pas sûr d'être le meilleur candidat pour ce rôle, mais Victoria a l'air de le penser très fort. En tout cas, elle ne me lâche pas avec ça."

Balthazar se plaça devant lui, les mains sur les hanches.

"Qui a sauvé le Cratère de Vladimir Hannibal ? Sous la montagne ? Qui est le seul con de toute l'histoire du Cratère à avoir signé un pacte avec une entité maléfique et se ressusciter tout seul ? Qui est-ce qui est le premier à avoir remarqué qu'il y avait quelque chose de louche avec les paladins noirs de ton bled ? Celui qui a convaincu l'Eglise de la Lumière de travailler avec des nains pour reprendre Castelblanc ? Regarde-moi dans les yeux et répète juste pour voir que tu n'es pas fait pour ce rôle. Théo, tu es prêt depuis longtemps, c'est juste le petit garçon qui a peur de dépasser papa qui parle en toi là. Tu imagines l'impact que tu pourrais avoir sur la région ? Tu es à la tête de la communauté religieuse la plus importante de l'ouest. Tu pourrais rétablir la justice, l'ordre, l'équité et la tolérance en seulement un discours. Alors arrête de chialer sur ton sort et relève la tête. Elle est où ta foi débile quand t'en as besoin ?"

Théo ne répondit pas. Il avait raison sur certains points, mais ce ne serait pas suffisant pour le convaincre. Il le sentait en lui : il n'était pas prêt à assumer autant de responsabilité.

"J'ai jamais été un meneur.

- Qu'est-ce que tu me chantes là ? s'emporta le mage. Si t'étais pas un meneur, on se prendrait pas le bec à longueur de journée pour notre groupe de quatre glandus et un loup. C'est toujours toi qui établit les statégies, organise les journées, veille sur nous. Théo, tu es prêt. Tu ne veux juste pas… Oh. Tu ne veux pas renoncer à Grunlek et moi, pas vrai ?"

Le paladin baissa la tête et s'empourpra. Dans le mille. Il ne pouvait pas avoir visé plus juste. Son ami se rassit à côté de lui.

"Eh, même si je deviens une vieux mage grincheux, ça veut pas dire qu'on ne se reverra pas, tu sais. Je sais que Tesla a des plans pour moi, mais même si je deviens archimage, je ne compte pas rester cloîtré dans une tour jusqu'à la fin de mes jours. Tu m'as regardé ? J'ai commencé ma carrière en incendiant des villages. Je suis pas un enfant modèle, tout comme toi. Victoria tient à toi autant qu'à moi, elle ne fera pas l'erreur de te garder enfermé, tu sais. Tu vas probablement voir du pays, faire des missions diplomatiques à l'est. Je veux tellement voir ta gueule en tant qu'ambassadeur que je t'accompagnerais avec plaisir pour couvrir tes fesses.

- Mais ce ne sera plus comme avant.

- Oui, c'est vrai, mais…

- Mais ce n'est pas ce que je veux. Je sais que Grunlek et toi, ça fait longtemps que vous cherchez à vous stabiliser. On en parlait déjà avec ce projet idiot de taverne. Mais moi… Je ne pourrais pas supporter une vie enfermé dans des codes et des règles, j'ai jamais réussi à les suivre aveuglément. Je ne suis pas un soldat, pas plus qu'un paladin. Je suis un aventurier et je suis incapable de m'adapter à une vie bien rangée. Je ne veux pas me marier, je ne veux pas avoir d'enfants. Je veux simplement continuer ce qu'on fait maintenant. Qu'est-ce que tu crois qui va se passer quand je rétablirais l'ordre et la tolérance comme tu dis ? Personne ne va l'accepter les yeux fermés, pas après ce qui s'est passé à Mirages ou à Castelblanc. Il va y avoir des guerres, des morts, et je vais me retrouver prisonnier de responsabilités dont je n'ai jamais voulu en premier lieu. On ne parle pas de victimes collatérales suite à une attaque de cocatrix, on parle de centaines de personnes que je vais devoir envoyer à la mort juste parce que c'est ce que finissent par faire tous les hauts-gradés de l'Eglise de la Lumière."

Le mage resta silencieux à sa réplique. La discussion fonçait dans une impasse. Tous les arguments étaient valides. Le pyromancien finit par hausser les épaules.

"Le choix te revient dans tous les cas, tu as encore le temps d'y réfléchir. Fais ce qui te rend heureux, et ça me rendra heureux aussi. Tout simplement."

Un fin sourire étira le visage du paladin. Il se releva et aida son ami à en faire de même. Le soleil se levait déjà à l'horizon. Il allait falloir reprendre la route. Les deux aventuriers mirent leurs réfléxions à l'écart d'un regard complice. Ce qui s'était dit cette nuit-là ne resterait qu'entre eux deux. Théo regretta de n'avoir pas eu le courage d'aborder le passé de Balthazar avec lui. Mais il avait encore le temps pour ça. Il ne comptait pas se reposer entièrement tant que le coupable n'aurait pas payé.

Au camp, Cyrielle s'éveillait déjà. La petite lui offrit un grand sourire après une nuit qui s'était avéré bien plus réparatrice que les précédentes. Le paladin lança un regard vers le nain. Il ronflait toujours à poings fermés, et il le connaissait assez pour savoir qu'il ne bougerait pas encore avant une heure ou deux. Il décida d'en profiter.

"Entraînement à l'épée ? proposa-t-il à son écuyère."

Ses yeux luirent d'excitation alors qu'elle fonçait vers les montures pour récupérer les deux épées d'entraînement. Après un dernier regard pour Balthazar, déjà penché sur un de ses trop nombreux grimoires, il partit la rejoindre.