Coucou ! Le chapitre est un poil en avance étant donné que je suis en sortie dans un salon du livre demain :D Bonne lecture !
CHAPITRE 31
La nuit fut bien trop courte pour Théo. Balthazar avait passé la soirée à éplucher chacune des orbes mémorielles, puis à prendre scrupuleusement en notes ce qu'il avait vu dans chacune d'elle. Le paladin lui avait apporté un soutien moral jusqu'à ce que la fatigue l'emporte et qu'il ne tombe de fatigue sur le canapé. Au réveil, une couverture rouge le couvrait des pieds à la tête et il mit queques minutes à retrouver ses repères. Le mage dormait profondément dans le fauteuil en face de lui. La table basse était couverte de parchemins noirs d'inscriptions, tandis que les petites boules bleues reposaient sagement dans un panier.
Le guerrier s'étira doucement et tira une grimace en sentant sa plaie tirer dans son dos. Une odeur de viennoiseries flottait dans l'air, et il se surprit lui-même lorsque son ventre gronda pour le supplier de se remplir. Théo repoussa la couverture et se leva pour voir d'où venait l'odeur. Il traîna des pieds jusqu'à la cuisine où Maria Lennon s'activait joyeusement. Elle se tourna légèrement à son approche, mais se referma immédiatement en l'apercevant. Le paladin se sentit vexé. Pour une fois qu'il voulait être sociable, on l'envoyait bouler. Quelque part, cela le fit sourire. Balthazar agissait exactement de la même manière avec lui au tout début. S'il avait réussi à charmer le fils - ou l'inverse -, la mère ne devrait pas être trop compliquée à convaincre.
"Je ne sais vraiment pas ce que mon fils vous trouve, siffla la vieille femme d'une voix aigrie. Pourquoi diantre s'enticher d'un paladin ?
- Vous avez du mal avec les guerriers ?"
Il se rendit compte du ridicule de cette question après coup. Elle avait vécu les guerres démoniques, bien sûr qu'elle avait du mal avec les guerriers. Théo baissa les yeux.
"Je ne suis pas comme mon père, ajouta-t-il. Je sais qu'il n'est pas exactement le modèle que je pensais qu'il était. Mais je peux vous promettre que je fais en sorte de réparer ses conneries. Je ne veux pas perdre Balthazar.
- Pourquoi ? Pourquoi vouloir à tout prix le sauver ? N'est-ce pas contre toutes les leçons que vous avez reçu plus jeune ? Quelle garantie ai-je que vous ne prendrez pas la vie de mon fils au moment le plus critique ?
- Nous nous sommes sauvés l'un et l'autre dans une des périodes les plus critiques de notre vie. Lui avait perdu l'espoir d'être accepté, moi, j'avais peur de rester coincé dans un travail qui ne me convenait pas. Nous sommes liés par une promesse qui ne peut être brisée et qui nous ramènent toujours l'un vers l'autre, comme des aimants. Il est ma famille bien plus que n'importe qui sur ces terres. Vous avez des appréhensions sur moi, la plupart des personnes qu'on croise en ont, mais je peux vous assurer qu'elles sont fausses."
Elle plissa des yeux avant de lui tourner le dos pour sortir les viennoiseries du four. Théo ne bougea pas, il pouvait l'entendre marmonner. Elle finit par poser l'assiette sur le comptoir et passa devant lui en l'ignorant copieusement. Le paladin n'y accorda pas trop d'attention. Il ne pouvait pas l'obliger à l'apprécier, même si cette résistance lui fit plus mal que ce à quoi il s'attendait.
Il se tourna vers le canapé. Les deux yeux moqueurs de Balthazar étaient braqués sur lui. Il poussa un soupir exagéré. Il ne manquait plus que ça.
"Elle a un sacré caractère, hein ? Et encore, c'est plutôt cordial pour l'instant. Tu devrais la voir tenir tête à Enoch, c'est un spectacle qu'il faut voir une fois dans sa vie. Ne le prends pas personnellement. Elle est… Juste comme ça.
- Et moi qui me demandais d'où te venait ce caractère de merde les jours d'hiver, se moqua gentiment le paladin."
Il retourna s'asseoir en face de lui. Balthazar lança un regard aux orbes mémorielles. Son regard s'assombrit légèrement, mais s'effaça vite au profit d'une expression plus sereine. Théo hésita à parler, mais se retint finalement. S'il voulait en discuter, il le ferait quand il l'aurait décidé. Il n'avait pas à le forcer pour l'instant. Et puis, ce qu'il y avait dans les boules magiques avait de quoi réveiller quelques traumatismes.
Le bruit des pas dans l'escalier les sortirent de leur contemplation silencieuse. Cyrielle leur offrit un grand sourire, reposée. Derrière elle, Grunlek descendit plus prudemment les marches.
"Je t'ai connu plus vif que ça. On a des rhumatismes, Papy ? rit le mage.
- Ne rigole pas, quand t'auras mon âge, on en reparlera. Et puis, le taquina-t-il, au moins, moi j'ai pas fait de crise existentielle à l'apparition de mes premiers cheveux blancs.
- Je n'ai pas de… C'est ta louve qui laisse ses poils partout, se défendit-il, de mauvaise foi."
Il croisa les bras sur son torse, la tête haute, déclanchant l'hilarité de ses compagnons. Grunlek renifla l'air, puis se rapprocha de l'assiette de viennoiseries avec avidité. Ce fut le moment que choisit Maria pour revenir de la cave. Elle ébouriffa tendrement les cheveux de son fils avant d'autoriser Grunlek d'un signe de tête à prendre l'assiette. Les aventuriers, affamés, prirent chacun une brioche et commencèrent à la dévorer. Théo devait le reconnaître, ses compétences culinaires étaient irréprochables. Il crut même voir une pointe de jalousie passer sur le visage de son ami nain.
Ils discutèrent joyeusement de tout et de rien avant que la conversation ne redevienne naturellement plus sérieuse. Balthazar et Théo expliquèrent leur envie de fouiller les archives d'Enoch pendant la journée, afin de pouvoir retrancher le plus rapidement possible les informations avec celles des affaires du père de Théo. Grunlek et Cyrielle décidèrent quand à eux de faire un tour en ville, histoire de repérer les lieux et de se renseigner sur la fameuse Simaë et son fils. Ils prirent le temps de prendre un bain chacun leur tour avant de se mettre finalement au travail. Théo suivit le mage à l'étage de la maison.
Comme le rez-de-chaussée, celui-ci était encombré de cartons. Balthazar s'arrêta brièvement devant une porte noire où son nom était peint en blanc. Il poussa finalement la porte et entra, le paladin à sa suite. La pièce était sommaire : une armoire, un lit bien trop petit pour le mage et un bureau encombré de nombreux parchemins et artefacts couverts de runes. Théo en fut presque déçu. Il s'attendait à de petits secrets cachés, surtout venant de sa part, lui qui détestait parler de son passé avant la Tour des Mages. Un grand coffre était collé contre le lit. Le mage l'ouvrit et fouilla quelques instants à l'intérieur. Il en sortit une grande clé rouillée, qu'il garda à la main pendant plusieurs secondes, nerveux.
"Je ne suis pas remonté là haut depuis… de nombreuses années. Je ne sais pas trop ce que l'on va y trouver, avoua-t-il."
Le paladin haussa les épaules. Balthazar retourna dans le couloir et se dirigea vers le mur du fond. Il tira une ficelle qui pendait du plafond et tira dessus : une grande échelle de bois coulissa jusqu'à eux. Le mage grimpa le premier dessus et poussa l'imposante porte du grenier, avant de se glisser à l'intérieur. Théo lui emboîta le poids quelques minutes plus tard.
La pièce était plein à craquer de boîtes et de coffres étiquetés soigneusement. Plusieurs étaient ouvertes et vides, les autres débordaient de curiosités. Le demi-diable dévérouilla quelques malles avec sa clé et les ouvrit une à une avec appréhension. Les premières débordaient de papiers en tout genre, les autres d'objets plus ou moins étranges qui ne dataient clairement pas de cette époque. Théo s'assit au milieu des coffres et attendit les instructions.
"Mon père n'a emporté que les ustensiles magiques, on dirait. On a de la chance. On a, en gros, ces six malles à fouiller. Fais-très attention avec les artefacts magiques. Il y a des trucs démoniques anciens, et je crois que ni toi ni moi n'avons envie de savoir ce qu'ils contiennent. Je ne sais pas ce qui est récent ou non. Je ne t'apprends rien si je te dis que mon père a vécu plusieurs vies. Je ne sais pas où il a rangé ses affaires des guerres démoniques."
Sur ces mots, le mage tira une des caisses avec les papiers dans un coin et commença à fouiller. Théo choisit lui de se concentrer sur celle ouverte devant lui, qui contenait des babioles étranges. Précautionneusement, il saisit un des objets de la pile et commença à l'analyser. Il s'agissait d'une alliance de mariage. Le nom gravé à l'intérieur n'était pas celui de la mère de Balthazar, ni à son grand soulagement, celle de sa mère. Il déposa le bijou au sol et saisit plusieurs objets. Les premières poignées ne révélèrent pas grand chose. Ils s'agissait surtout de décorations : des chandeliers, des tasses, des statuettes effrayantes, mais d'autres choses retinrent son attention, comme cette immense moulure de pénis en bronze, visiblement arraché à une statue, qui lui fit hausser un sourcil circonspect.
Dans le fond de la caisse, cependant, d'autres choses plus intéressantes attirèrent son regard. Il tira tout d'abord une grande épée fait d'un métal noir. Théo passa ses doigts sur la lame et celle-ci lui brûla immédiatement les doigts. Il serra les dents alors qu'il sentait comme une onde maléfique le frapper dans son âme. Il mit du temps à comprendre que le métal avait résonné dans sa nature la plus profonde, dans sa magie divine, signe que l'épée avait été forgée dans le but de briser les êtres comme lui. Il la posa soigneusement sur le côté, ne doutant pas une seconde qu'elle ait été utilisée dans une guerre contre les paladins. Une armure reposait également en morceaux dans le fond. Les épaulettes rougeoyantes en cuir, terminées de pointes noires dans le même métal que l'épée, lui indiquèrent immédiatement qu'il s'agissait en effet de la bonne période, pour l'avoir étudié pendant toute son enfance. Il tenait dans ses mains l'armure de général d'Enoch, à n'en point douter. Plusieurs légions auraient tué juste pour réussir à mettre la main dessus. En la retournant, il remarqua immédiatement le découpage symbolique des armures démones : deux ronds près des omoplates pour laisser sortir leurs ailes. Une grave erreur de conception qui avait coûté la vie à bien des membres de son espèce. Les démons utilisaient rarement leurs ailes, et donc ces parties à nues étaient visées par les paladins.
En fouillant un peu sous l'armure, il trouva également des gants en acier blancs tordus, qui n'appartenaient pour le coup pas du tout aux démons. Théo les inspecta soigneusement avant de buter sur les runes inscrites sur le dos de sa paume. Il se figea légèrement, puis souleva légèrement sa chemise. Depuis les guerres démoniques, chaque paladin recevait ses runes sacrées directement sur la peau, et plus sur les armures, pour éviter de les perdre. Chaque lignée en avait une particulière, et celle des Silverberg était tout particulièrement reconnaissable : le symbole ressemblait à un oiseau sans tête. Sur sa peau était gravé le même symbole que sur l'armure.
Même s'il savait désormais que son père et Enoch étaient liés, cette découverte lui fit un petit choc psychologique. Il se reprit cependant rapidement et déposa les gants avec l'armure et l'épée d'Enoch. Un médaillon tomba de l'un d'entre eux. Théo le prit doucement entre ses doigts. C'était le soleil caractéristique de l'Eglise de la Lumière. Il le retourna, un nom était gravé et ne laissait plus aucun doute sur l'identité de son possesseur : Archibald Magnus Silverberg, Général de la Lumière. Le paladin eut du mal à retenir ses larmes. Il avait cherché cette relique partout plus jeune. A la mort de leur père, les jeunes paladins recevaient souvent ce cadeau en échange, pour garder leur souvenir avec eux. Le voir ici, en vrai, le fit trembler.
"Théo, tout va bien ?"
Il se tourna vers Balthazar. Le mage s'était rapproché en l'entendant hoqueter. Le mage jeta un coup d'oeil vers le médaillon, et se figea à son tour.
"C'est vrai, donc ? Ton père et mon père ont bien été liés quelque part dans leur histoire. Je ne sais pas si j'en doutais encore, mais...Eh bien, au moins, on est fixés maintenant. Tu… Tu peux le garder si tu veux, c'est à toi, après tout.
- Merci, répondit simplement le paladin."
Il passa le collier autour de son cou et le glissa sous sa chemise. Il se tourna ensuite vers le mage. Il tenait un gros livre dans ses mains.
"Tu as trouvé quelque chose d'intéressant ?
- Je crois oui. C'est en démonique, il va me falloir du temps pour le décrypter correctement, mais c'est ce qui s'apparent le plus à des mémoires de guerre, tenues par un capitaine de mon père pendant la dernière grande guerre démonique. J'ai aussi trouver des correspondances, dont une avec cette fameuse Simaë. Il semble que mon père et elle entretenaient une relation amoureuse. Je n'ai pas encore pu regarder ce qu'il y avait dans les autres caisses, mais ça a l'air plus ancien. J'ai… aussi trouvé des lettres non-datées et signées, qui semblent écrites par un soldat, de manière amicale. Je les ai mises de côté, peut-être que ce sont celles de ton père. Et toi ?
- Je crois que j'ai trouvé l'armure de ton père, et son épée. Et ensuite, j'ai trouvé les gants de mon père."
Le mage posa ses papiers et dégagea la lame. Il passa lui aussi une main sur la lame, mais cette fois-ci, elle s'illumina, dévoilant une série de symboles démoniques. Balthazar recula soudain en arrière, comme électrocuté. Il poussa un cri de douleur qui fit paniquer Théo, et puis il s'effondra simplement au sol. Le paladin resta immobile, choqué par la vitesse avec laquelle s'était déroulé l'action. Sous ses yeux, les symboles démoniques se modifièrent pour former un nom en langue commune : Braise Ardente.
"Merde, grogna le mage en se redressant.
- Tu vas bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Les armes démoniques sont douées d'une pseudo-conscience. Elle a reconnu mon sang comme celui de l'héritier d'Enoch et a donc tissé un lien avec moi."
Il ouvrit sa paume de main. Les même symboles que sur l'épée y étaient désormais gravés.
"C'est… dangereux, expliqua le mage. Les épées conscientes décident un peu de ce qu'elles veulent faire en combat, et elles sont connues pour se retourner tôt ou tard contre leur porteur si elles le jugent trop faible, afin d'en trouver un nouveau. Elle ne m'a pas encore tué, donc je suppose que je suis digne, mais il va falloir faire attention pour ce qu'on va en faire ensuite. Je ne peux pas la laisser ici, malheureusement.
- Tu prends ça étonnament bien.
- J'ai toujours voulu avoir une arme comme ça quand j'étais petit. Mais je n'avais pas de… très bon modèle parental pour m'aider à m'en servir correctement. Enoch s'est barré, je n'ai jamais pu recevoir la mienne. Tous les démons en ont une. Quand il y a un trop plein d'énergie, il est recanalisé dans la lame. Je pourrais contrôler plus facilement mon démon avec ça, tu te rends compte ?"
Le paladin fronça les sourcils, méfiant. Il n'aimait pas cette épée et ses ondes diaboliques. Mais il ne pouvait pas courir le risque non plus de la laisser sans contrôle. Il céda temporairement, en se promettant de garder cette chose à l'oeil.
Maria se glissa silencieusement dans le grenier. Elle jeta un regard à l'épée, puis à son fils, avant de se tourner vers la pile de caisses derrière elle.
"Maman, qu'est-ce que tu fais ? demanda Balthazar, inquiet.
- Je viens de me rappeler de quelque chose qui pourrait t'être utile. Là !"
Elle ouvrit une caisse et en sortit un petit coffre noir aux gravures dorées. Elle le tendit à son fils avec un grand sourire.
"Ce sont des fragments de gemmes de pouvoir… De gemmes de l'abîme, en réalité. Ton père les a trafiqué pour en faire des… fragments mémoriels, ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas comment ça fonctionne, mais il me semble que tu es mage, donc, tu dois savoir.
- Tu sais de quels fragments il s'agit ?
- Non, mais ton père était censé les livrer à la femme qui a posé la malédiction sur ta tête. Elles sont donc liées à elle d'une quelconque manière. Si tu es capable de remonter leur piste, peut-être que ça t'aideras. Je ne peux pas t'aider davantage, tu sais comme moi à quel point il n'est pas bavard quand il s'agit de ses activités magiques."
Balthazar la remercia d'un sourire. Maria posa les yeux sur l'épée, et un sourire nostalgique barra son visage.
"Tu devrais prendre son armure également. Elle te protégera plus efficacement que ta robe. Là où tu vas, mon fils, tu vas avoir besoin de forces. Fais confiance à ta vieille mè…"
Le bruit sec d'un coup contre la porte d'entrée les interrompit. Balthazar se dirigea vers la petite fenêtre du grenier et glapit de surprise.
"Ce sont les paladins de l'Eglise du Feu. Ils nous ont retrouvé, dit-il à Théo d'une voix teintée de panique.
- Je vais y aller, grogna le guerrier. S'ils ne comprennent pas la manière douce, je vais leur faire bouffer mon épée dans la gorge. Enfermez-vous ici. Je reviens."
Balthazar hésita un moment, mais se rangea finalement de son côté. Il pourrait protéger sa mère si ça dérapait. Théo savait ce qu'il faisait. Enfin, il l'espérait.
