Coucou ! Cette semaine, je vous offre un petit chapitre tout en douceur qui est la première partie des aventures de Cyrielle et Grunlek. On reste avec eux la semaine prochaine, pour un peu plus de drama :)

CHAPITRE 33

Grunlek et Cyrielle avançaient à leur rythme dans les rues bondées de la ville. En cette matinée pluvieuse, la place du marché était plein à craquer d'artisans et de marchands qui hurlaient leurs prix le plus fort possible afin d'attirer un maximum de clients devant leur étal. Le nain et la jeune guerrière avaient du mal à se frayer un chemin dans la foule, sans cesse bousculés par les badauds trop pressés qui ne se rendaient compte de la présence de Grunlek au dernier moment. Le roi ne s'en offusquait pas pour autant, toujours patient et souriant, ce qui était loin d'être le cas de l'écuyère de Théo. A chaque coup d'épaule, son démon se remplissait d'envies de meurtres et de vengeance qu'elle peinait de plus en plus à contenir.

Grunlek s'aperçut rapidement de son malaise et décida de la guider un peu plus à l'écart. Ils s'arrêtèrent sur les marches de l'une des deux imposantes cathédrales de la ville : une tour carrée en briques noires et d'une hauteur vertigineuse. Ils s'installèrent face à la foule pour reprendre leur souffle et préparer la suite de leur parcours. Leur tâche était complexe et ils ne savaient pas forcément par quoi commencer. La ville était bien plus grande que ce qu'ils ne le pensaient et leurs recherches pour retrouver la fameuse Simaë en étaient toutes à leur point mort.

"Tu tiens le coup ? demanda le nain à la jeune fille. Tu sembles perturbée. Et… Tu as quelques écailles qui ont poussé sur tes joues."

Elle poussa une exclamation et s'empressa de toucher son visage. Elle fit une grimace en sentant effectivement quelques écailles sous ses doigts. Grunlek posa une main réconfortante sur son genou.

"Ce n'est pas grave. Mon ami demi-élémentaire n'aimait pas trop la foule, lui non plus. Une fois, il a transformé une place en patinoire sous la panique. Le seul problème, c'est que les jambes de toutes les personnes présentes se sont retrouvées piégées sous la glace. Il a fallu l'aider à se calmer, puis le divertir. Tout le monde a fini par s'y mettre. C'est presque devenu une célébrité locale là bas. Ils ont été les premiers à envoyer leurs condoléances quand…"

Il poussa un soupir et baissa la tête, le coeur serré. Cyrielle posa à son tour sa main sur la sienne pour le réconforter.

"Je ne le connaissais pas, mais vous semblez tous tenir à lui vraiment fort. Sans vouloir être indiscrète, qu'est-ce qui… s'est passé ? Théo semble tenir Mani pour responsable, mais si c'était le cas, connaissant son tempérament, je ne pense pas qu'il serait encore en vie.

- Mani n'y est pour rien. Lors de l'attaque de Castelblanc, nous nous sommes retrouvés en première ligne pour empêcher les plans de Melancholia. Shinddha, comme beaucoup de soldats ce jour-là, est mort en héros. C'est… C'est lui qui a poussé la déesse dans la faille. Théo en veut après Mani parce que nous avons perdu un temps précieux pour lui venir en aide juste avant le combat, ce qui a mobilisé nos forces et mis en danger plusieurs personnes de notre groupe, dont des civils. Théo a… du mal à le digérer. C'est quelqu'un qui marche à la confiance aveugle, et Mani l'a trahi, nous a trahi de la pire des manières. Je… Je ne suis pas certain qu'il puisse vraiment lui pardonner un jour. Il n'est pas rancunier, mais il ne supporte pas de voir ses repères s'effondrer. Je sais qu'il donne l'impression de ne jamais avoir l'impression de tenir aux autres, de garder toujours la tête froide et de n'obéir qu'aux règles de ses ordres, mais ce n'est vraiment pas le cas. Il s'accroche aux gens, tellement, tellement fort que la moindre étincelle peut le déstabiliser profondément. Il réagit à l'instinct et au coeur, mais rarement avec la tête."

La jeune fille médita ses mots, les sourcils froncés. Il était vrai que son mentor exprimait peu ce qu'il ressentait. Elle avait plusieurs fois essayé de le titiller sur le trajet pour en connaître plus sur son histoire, mais s'était toujours retrouvée confrontée à un mur de briques infranchissable. Les rares détails croustillants obtenus venaient de Balthazar, qui à l'opposé du paladin, regorgeait d'anecdotes en tout genre. Cyrielle ne savait pas exactement comment réagir face au tempérament explosif du mage. Elle l'aimait bien, mais une part de lui le craignait vraiment, comme s'il émanait de lui une force bien plus supérieure à la sienne… Ou tout du moins un démon qui n'était clairement pas du même rang hiérarchique que celui qu'elle avait dans la tête. A cette pensée, elle sentit la bête grogner un avertissement. Il n'avait pas vraiment aimé être traité de faible. Pour autant, contrairement à d'habitude, il n'argumenta pas plus que ça, comme s'il avait peur de dire ce qu'il pensait ouvertement. Après tout, on ne parlait pas dans le dos de quelqu'un qui pouvait écouter à tout moment.

Elle releva les yeux vers Grunlek. Le regard perdu vers la foule, le nain lui parut terriblement triste. Avait-elle touché une corde sensible ? Rongée par l'envie d'en savoir plus et celle de ne pas l'embêter davantage, elle resta simplement à le dévisager de manière gênante, avant de se reprendre pour ne pas passer pour une idiote.

"Comment est-ce que vous vous êtes rencontré ? Chacun de vous est si différent qu'une collaboration semble parfois… impossible.

- Tu veux parler de comment je suis devenu maman de trois enfants capricieux et désordonnés ? se moqua gentiment le nain. C'est une longue histoire. Mon père et celui de Théo se connaissaient depuis longtemps. Quand j'étais adolescent, même s'il ne s'en souvient pas vraiment, je m'occupais déjà de Victoria et Théo. On passait des après-midi à jouer à cache-cache dans le château pendant que les adultes prenaient le thé. A la mort de son père, je ne l'ai plus revu. La situation est ensuite devenue compliqué pour moi, suite au décès de mon propre père. On a tenté de me pousser à reprendre le trône, à quinze ans à peine. Mais malheureusement, il se trouve que je suis né… avec une différence, dit-il en pointant son bras métallique. J'ai régné quelques jours, ça a été la pire expérience de ma vie : manipulations, mensonges, et même une tentative d'assassinat, si bien que mon oncle a décidé de prendre la régence, le temps que je sois en âge de régner. J'ai décidé de le laisser prendre le trône par couardise, dégoûté par ce que j'avais vécu."

Il marqua une pause, en proie aux souvenirs douloureux, avant de reprendre.

"Une nuit, j'ai entendu mon oncle et un de ses proches conseillers dire que je ne ferais jamais un bon roi, parce que mon handicap me montrerait comme faible aux yeux de tous. Au lieu de me défendre, il a approuvé et a encouragé la garde royale à me "perdre accidentellement" lors d'une chasse qui aurait lieu le lendemain. Je me suis enfui avec seulement une petite hache et le collier de ma mère. J'ai erré longtemps dans le froid avant de rencontrer Ugryn. C'était un inventeur qui vivait reclus dans les bois. Il a accepté de me prendre en apprentissage en échange de services. C'est lui qui m'a construit ce bras mécanique et appris tout ce qu'il savait sur les gemmes de pouvoir. Il m'a… comme recréé. Il m'a réparé physiquement et mentalement."

Un petit sourire étira ses lèvres.

"Un matin, un mage s'est présenté à notre porte. Son "ami" s'était pris la jambe dans un piège et il avait besoin d'aide. Ce que j'ignorais, c'est que Balthazar était à cette époque le prisonnier de Théo. Je ne sais toujours pas pourquoi il a choisi de l'aider plutôt que de prendre ses jambes à son cou alors que l'occasion se présentait enfin. J'ai reconnu Théo immédiatement, même si ça n'a pas été réciproque. On l'a soigné, nourri, logé pendant deux mois, le temps que sa cheville se resoude. J'ai appris beaucoup sur eux sur ce laps de temps, et je n'ai pas réussi à les laisser repartir. Ugryn m'a encouragé à les accompagner, en prétextant qu'il n'avait plus rien à m'apprendre, et c'est comme ça que notre longue aventure a débuté. Quelques mois plus tard, on a rencontré Shinddha. C'était un gamin en pleine détresse psychologique, qui ne faisait confiance ni aux hommes, ni à la société. Quelque part, il m'a rappelé moi, et ça nous a beaucoup rapproché. Après des mois à nos côtés, lui aussi fait prisonnier par Théo, il a fini par décider de rester. Après ça, on ne s'est plus vraiment quitté."

Il s'étira comme s'il sortait d'un long song, puis recentra son attention sur la jeune fille qui l'écoutait toujours, perdue dans ses pensées. Il y avait de quoi réfléchir, en effet. Elle qui n'avait jamais eu de famille à proprement parlé, elle trouvait quelque chose de véritablement magnifique à l'histoire de ces quatre personnes très différentes et perdues qui avaient retrouvé une stabilité en comblant leurs différences par leurs qualités. Elle les enviait. Chez elle, ce n'était pas vraiment comme ça.

Fille unique, elle avait dû apprendre très jeune à vivre sans son père, et plus précisément à devenir adulte. Sa mère avait sombré dans la folie après son départ, rendue cinglée par son démon qui avait profité de sa détresse psychologique et ne s'accrochait à la vie que par la présence de sa fille. En grandissant, Cyrielle avait décidé d'alléger son quotidien. Elle lui avait trouvé une place dans un centre de soin renommé, mais cher, et se battait depuis quotidiennement pour payer les dettes accumulées par des années de difficultés financières. Rejoindre le paladinat lui avait paru la seule solution possible pour gagner sa vie efficacement et subvenir à ses besoins. Elle était nourrie et logée gratuitement, l'engagement se faisant sur la base du volontariat. L'argent gagné lors des missions pouvait de ce fait être mis de côté pour sa mère. Elle avait grandi seule, mais restait prisonnière de ce passé. Sa mère ne la reconnaissait plus depuis longtemps, pourtant, elle continuait de venir la voir régulièrement et de payer sa chambre. Elle lui devait ça. Elle essayait de se convaincre que c'était le cas.

Elle porta une main au collier autour de son cou et refoula ses émotions pour elle. Elle ne voulait pas inquiéter ses nouveaux amis. Elle voulait se montrer à la hauteur de la tâche qui lui avait été confiée. De plus, se rapprocher du Troisième de l'Eglise de la Lumière lui garantissait des années à ne plus se soucier de rien, et en particulier du sort de sa mère si elle venait à perdre entièrement le contrôle sur le démon qui la rongeait.

"Et toi alors, pourquoi avoir choisi une route aussi dangereuse ? demanda Grunlek innocemment. Je ne connais pas de demi-démons assez fous pour s'y risquer. Du moins, jusqu'à aujourd'hui.

- C'est… C'est compliqué. Je l'ai fait pour me prouver que je ne dépendais pas uniquement de ce qu'il y avait dans ma tête. Que je pouvais arriver à dépasser mes peurs et devenir quelqu'un de bien. Et pour l'argent, aussi, pour aider ma mère, avoua-t-elle à mi-voix. Il est difficile de vivre à Castelblanc quand il n'y a plus d'homme pour garantir notre rang social. Mon père s'est enfui à ma naissance pour ne pas avoir à m'assumer. Ma mère ne l'a pas bien vécu. Elle… Elle a commencé à perdre la tête après ça. Et j'ai dû recoller les morceaux, toute seule.

- Tu as fait du bon travail, de toute évidence, tenta de la réconforter le nain. Tu es loin de chez toi, au milieu d'un conflit d'une importance capitale… Tu n'as pas à t'en faire. Si nous devions être défini par les erreurs de nos parents, il y a bien longtemps que je serais un roi aigri.

- Mais vous êtes roi, se moqua-t-elle d'une petite voix.

- C'est vrai. Mais cette fois, c'est moi qui l'ai choisi. Tu as la vie entre tes mains. C'est à toi de découvrir ce que tu vas en faire."

Cyrielle lui offrit un petit sourire pour le remercier. Grunlek se releva et lui tendit la main. Ils avaient encore du travail à accomplir.