27 juillet 1972

Le ciel était orange. Il était rongé par les flammes magiques qui dévoraient les maisons, les arbres et les nuages. Sa fumée, sombre, intense et asphyxiante, étendait fermement ses bras autour d'Harry et l'emprisonnait dans une brume étouffante et menaçante. Mais le jeune homme ne savait pas si c'était l'âcreté de la fumée, ou si c'était le constat de sa fin prochaine qui était la cause des lourdes larmes qui coulaient à présent sur ses joues.

C'était la dernière fois qu'il admirerait la voute céleste.

La dernière fois qu'il verrait la lumière de la Lune.

La dernière fois qu'il marcherait sur de l'herbe tendre.

La dernière fois qu'il sentirait le vent jouer dans ses cheveux.

La dernière fois qu'il respirait l'air de l'extérieur.

Il n'avait même pas dix-sept ans mais sa vie s'arrêtait ici. A la porte des enfers que représentait le Département des Mystères. Guidé par cette main ferme qui retenait encore son poignet, et le tirait en dehors de la ville qui avait vu son dernier repas.

Oh, comme Harry aurait voulu pouvoir continuer à se battre. Comme il aurait voulu faire tomber Voldemort avec lui, où au moins, une partie de ses suivants. Quitte à être condamné, il aurait préféré choisir sa fin et partir sur le champ de bataille. L'idée de la mort lui faisait toujours peur mais, au moins, sa courte existence aurait eu un but. Une raison. Il ne serait pas décédé pour rien.

Mais il était si fatigué… Trop pour se battre encore. La semaine avait été longue. La peur, omniprésente. L'avenir, inexistant.

Et sa fin, inévitable.

Harry l'acceptait.

Mais ses larmes ne se tarissaient pas. Elles témoignaient de sa peur et de ses regrets, de sa tristesse et de sa solitude. Son regard, lui, se perdait sur ce ciel orange. A cause de la lumière des flammes, les étoiles n'étaient pas visibles. Mais il aurait voulu les voir une dernière fois. Juste une dernière fois. Se gorger de leur vue, de leur lumière avant que les portes du Ministère ne se referment derrière lui pour l'éternité.

Mais McKinnon ne le laissa pas profiter de ses derniers instants. Une fois hors de la ville, elle le tira un peu plus fort vers la forêt, loin des regards, loin du danger. Ses yeux océan étaient étonnamment gentils. Compréhensifs. Chaleureux. Lumineux. Harry ne comprenait pas le sens de ce regard. Mais il se dit qu'il aurait aimé rencontrer la jeune femme dans d'autres circonstances que celles de sa mort.

- As-tu fait de la magie là bas ? demanda-t-elle d'un ton suffisamment rude pour sortir le sorcier de ses sombres pensées.

La question le prit tellement par surprise qu'il ne put que cligner inutilement des yeux. L'auror lâcha finalement sa main et se mit à fouiller frénétiquement dans sa besace. Seul le silence la poussa à relever une nouvelle les yeux pour les darder sur lui.

- As-tu lancé un sort ? répéta-t-elle, plus insistante et autoritaire.

- Je… Je n'ai pas eu le temps…, répondit Harry, incertain.

- Merlin merci, murmura-t-elle dans un étonnant soupir rassuré.

Alors qu'Harry regardait l'auror avec confusion et surprise, celle-ci sortit rapidement un parchemin et une plume de son sac et se mit à écrire précipitamment une courte note. Elle ne tarda pas à lui donner son document avant de continuer sa rédaction. Sur ce dernier se trouvait une représentation grossière de la Grande Bretagne avec un gros point mis en évidence sur le coté gauche. Elle avait écrit en énorme « Liverpool », suivit d'un dessin sommaire de bateau et d'une nouvelle note, « Le Céladon ».

- Va là bas et prend ce navire. Il devrait partir demain matin alors ne traine pas en route. Monte directement sur le pont et demande à parler au capitaine. Tu lui donneras ce message.

McKinnon termina sa seconde note mais elle continua d'écrire sur un troisième parchemin. Sur le nouveau papier, quelques mots y étaient inscrits dans une élégante écriture, même s'ils étaient hachés par la précipitation.

Samuel.

J'ai horreur des plats trop salés. C'est difficile de trouver de bons poissons à cause de ça.

Prend soin du gamin.

Avec toute mon affection,

MMK

- Qu'est-ce que… ?

- Le bateau va faire plusieurs escales mais la tienne est à New-York, coupa McKinnon d'une voix concentrée. C'est suffisamment loin pour que le Ministère anglais ne puisse plus te traquer et j'ai un contact là bas qui peut prendre soin de toi. Ne reviens pas en Angleterre avant au moins deux ans. A ce moment là, la Trace temporelle devrait être assez atténuée pour que le détecteur ne puisse plus te suivre. Reviens sans ton balai et sans les autres trucs magiquement avancés : ils portent les Traces plus longtemps que les organismes vivants ou les choses sans magie.

Derrière eux, une brusque explosion se fit entendre, bientôt suivie par des cris de douleur et des ordres lancés par ci par là. Les flammes magiques continuaient de gagner du terrain, s'étendant bientôt sur les maisons bordant la forêt dans laquelle ils se trouvaient. McKinnon jeta un coup d'œil en arrière, inquiète et tendue, avant de redoubler de vitesse pour terminer sa longue lettre. Une goutte de sueur coula le long de sa tempe, comme si son cœur battait fort d'angoisse.

Celui d'Harry, en revanche, brulait d'incompréhension mais aussi d'espoir. Un espoir fou et enivrant, un espoir comme il n'en avait jamais ressentit jusqu'alors. Peut-être qu'il vivrait un peu plus longtemps finalement… ? Peut-être qu'il verrait le soleil se lever le lendemain matin ? Peut-être que sa liberté ne lui serait pas volée ce soir là ?

- Allan Cooper est un gamin mort lors d'un raid de Voldemort, il y a deux jours. Nous n'avons pas encore eu le temps de le répertorier dans le registre, alors ce pseudonyme pourra te permettre de fuir l'Angleterre. Cependant, il ne tiendra pas longtemps, et tu devras trouver un moyen de te créer une identité magique une fois aux USA. Si tu vas voir Timaois Dearborn, mon contact, il a la capacité d'arranger ça.

McKinnon n'avait pas l'intention de l'arrêter.

Au contraire, elle voulait l'aider.

Elle était en train de l'aider à s'enfuir !

- Pourquoi… Pourquoi vous faites tout ça alors que…, commença Harry avant de se couper.

L'incertitude et l'espoir fou brulaient sa gorge, à l'image de l'acre fumée des incendies magiques. Le feu et les combats se rapprochaient toujours plus d'eux mais, pour la première fois, le jeune homme ne pouvait pas se résoudre à briser l'échange visuel avec McKinnon. La femme le regardait avec une sorte de tristesse, de méfiance et beaucoup de doute. Mais c'était surtout sa détermination et sa compassion qui faisait pétiller l'océan de ses yeux.

- Parce que tu n'es qu'un enfant, répondit-elle finalement. Regarde-toi. Tu as l'air de ne plus pouvoir tenir debout. Tu es épuisé et affamé. Tu es effrayé par les mangemorts. Il ne faut pas être un génie pour comprendre que tu as fait ce voyage dans le temps pour fuir quelque chose... Quelle sorte de monstre serais-je si je condamnais un enfant comme toi à un sort pire qu'Azkaban?

Elle soupira et termina finalement sa note avant de la glisser dans une enveloppe. Elle la donna ensuite à Harry et fouilla dans sa sacoche pour sortir quelques potions. L'une d'elle était turquoise et semblait aussi épaisse que de la gelée tandis que la seconde était claire comme de l'eau, même si elle luisait de reflets rouges lorsque le liquide bougeait. Sans laisser le temps au jeune homme de lire la nouvelle lettre, elle fourra les deux fioles dans ses mains.

- Potion de l'Œil Vif et Philtre Revigorant. Ils éloigneront le sommeil jusqu'à ce que tu sois sur le bateau. Envoie la lettre au Professeur Dearborn dès que tu as posé pied à terre en Amérique. Et fais attention à toi, je ne pourrais pas t'aider une seconde fois.

Les mots de McKinnon étaient emplis de chaleur, de douceur et de compassion. Elle posa un instant sa main sur le bras d'Harry, comme pour le soutenir pendant quelques secondes, avant de finalement reculer pour le laisser partir. Le jeune homme ne se fit pas prier pour remonter sur son balai, mais tourna une nouvelle fois la tête vers elle quand elle reprit la parole.

- Je prie pour que tu ne deviennes jamais mon ennemi, dit-elle avec un mélange d'avertissement et de résignation.

A la lumière de la bataille, les cheveux roux de l'auror formaient une couronne de flammes sauvage qui entouraient son visage et qui faisait ressortir sa posture courageuse et forte. Seuls ses yeux détonnaient par leur couleur froide et profonde. Son regard était l'ancre de la jeune femme et traduisaient une intense et solide détermination, ainsi qu'un indéfectible sens de la justice. Tout en elle criait qu'elle serait une dangereuse adversaire si Harry venait à la combattre, mais qu'elle serait une alliée inflexible si le jeune sorcier était dans le même camp qu'elle.

- Je n'en ai pas l'intention, répondit honnêtement Harry tout en se perdant quelques secondes dans son regard.

- Alors bon courage, termina-elle avec un sourire pâle avant de se détourner de lui pour retourner au cœur de la bataille.

28 Juillet 1972

Il faisait encore nuit noire là l'arrivée d'Harry à Liverpool. La ville était grande, un peu angoissante, et tranchait avec la sérénité des réserves naturelles qu'il avait sillonnée toute la semaine durant. Ici, la lumière était omniprésente, éclairant les routes et les fêtards. Ici, le calme était absent, brisé par le bruit des moteurs de camions et de voitures. Ici, le parfum de la mer se mélangeait à celui du café du matin, et à celui de l'essence qui alimentait les bateaux du port.

Lorsque le sorcier survola les nombreux docks de la ville, il n'eut aucun mal à distinguer le Céladon parmi tous les autres navires. Tout comme son nom l'indiquait, il s'agissait d'un grand cargo vert surmonté de deux petites grues et d'une superstructure peinte dans un jaune soleil éclatant. Mais même si le bateau était grand et intimidant pour Harry, il semblait pourtant être écrasé par l'immensité des porte-conteneurs neufs qui l'entouraient de toute part.

Après avoir identifié son navire et fait un dernier tour dans le ciel pour surveiller les alentours, Harry se posa finalement près d'un grand camion vide et se faufila sur la passerelle du Céladon. Sur le pont, il croisa quelques marins qui, de toute évidence, travaillaient ici. Il y avait un jeune homme assez fin et agile, une montagne de muscle, une jeune femme pleine d'entrain et vers la proue du bateau, il trouva enfin Samuel, l'étrange contact de McKinnon.

Le capitaine du cargo était un homme d'une quarantaine d'années, grand, musclé et imposant. Il avait de fins cheveux noirs qui s'égrainaient à certain endroit et sa peau était dorée par le soleil maritime. Il possédait une certaine prestance qui intimida Harry pendant quelques secondes, mais le jeune homme finit par prendre son courage à deux mains pour se rapprocher de lui. Celui-ci ne tarda pas à le remarquer et son regard glissa un instant sur sa chouette, posée sur son épaule, et sur le balai qu'il tenait à la main. Un sourire illumina alors son visage et il tendit la main pour qu'Harry puisse lui donner le parchemin de McKinnon. Sans doute connaissait-il déjà la raison de sa présence ici.

Et effectivement, lorsqu'il eut terminé la lecture de sa note, un rire fort et franc raisonna sur le bateau, étonnant autant Harry que les marins qui travaillaient.

- Les gouts de Marlene sont étranges hein, précisa-t-il en pointant le parchemin. Un jour, elle m'a confié que le seul Fish and Chips qu'elle mangeait était le sien. Et pour cause, elle remplace toujours le sel par du paprika, du curry et du cumin.

Samuel leva les yeux au ciel à cette confession, comme s'il n'arrivait pas à envisager qu'un tel plat puisse être mangeable. Il réussit cependant à soutirer un sourire tendu et un peu amusé à Harry ainsi qu'un hululement intrigué à Hedwige.

- En tout cas, bienvenue sur le Céladon, gamin. Carleen va te montrer ta cabine pour le trajet. Mais garde à l'esprit que tous les gens ici sont moldus, alors ne parle de magie, prévient-il avant d'aborder un sourire enthousiaste. On ne devrait pas partir dans longtemps. Si tu veux aider, Jan pourrait avoir besoin d'un coup de main avant le départ.

Carleen était la jeune femme qu'Harry avait aperçue un peu plus tôt sur le bateau. Mince, petite mais néanmoins musclée, elle avait des longs cheveux noirs noués en queue de cheval. Elle trottina jusqu'à eux lorsque Samuel l'appela et salua le jeune homme d'un signe de main enthousiaste avant de l'inviter à la suivre à l'intérieur du bateau.

- Tu as vraiment adopté une chouette ? Ca c'est cool, s'exclama-t-elle en regardant l'oiseau avant de détourner les yeux pour s'engouffrer dans l'étroit couloir du navire. Je te conseille de prendre ta douche le matin, vu que tout le monde préfère la prendre le soir. Les repas sont donnés à heures fixes mais le cuisinier fait sonner la cloche pour que tout le monde l'entende. Ah, et c'est la première fois que tu vas sur un bateau ? demanda-t-elle en tournant la tête pour lui jeter un coup d'œil. A ton expression, oui. Si tu as le mal de mer, ne te force pas à trop bouger. Personne n'aime nettoyer le vomi sur le pont, gloussa-t-elle. Le capitaine a des astuces pour lutter contre ça alors préviens dès les premiers symptômes…

Carleen continua de faire la conversation durant tout le trajet, bavardant joyeusement pour qu'Harry n'ai pas à le faire. Elle parla bientôt des autres marins, de ses aventures en mer et de ses rencontres dans les divers ports du monde. Parfois, elle s'intéressait au jeune homme aussi mais elle n'osa pas poser de questions gênantes ou intrusives, comme pour respecter son silence et son histoire. Elle finit cependant par se taire d'elle-même devant la porte d'une toute petite cabine déjà bien encombrée par un lit une place et une minuscule penderie. La pièce rappelait à Harry le placard chez les Dursley et il bénit la présence du hublot qui apportait de la lumière à l'endroit.

- C'est ta chambre, tu peux faire ce que tu veux là. Quand tu auras finit ton voyage, pense juste à changer les draps, ce sera plus sympa pour celui qui viendra après toi.

Harry sourit à la jeune femme pour la remercier de sa gentillesse avant de rentrer dans la cabine pour poser son sac à dos, son balai et la cage d'Hedwige. Sa chouette, elle, passa par le hublot pour essayer de se trouver un endroit tranquille où dormir. Comme elle, le sorcier aurait bien voulu enfin se reposer de cette longue et stressante cavale, mais les potions de McKinnon faisaient encore effets sur lui, et le rendait incapable de fermer les yeux.

Alors, Harry suivit Carleen lorsqu'elle ressortit des entrailles du bateau. La jeune femme lui fit visiter le navire avant de finalement s'arrêter à la poupe, où se trouvait le fameux Jan dont lui avait parlé Samuel. Il s'agissait d'un marin blond, plutôt jeune et mince, qui s'affairait sur des nœuds. Après avoir remercié la jeune femme pour son aide, Harry prit congé de Carleen et se rapprocha de l'homme en le saluant d'un signe de main.

- Le capitaine m'a dit que tu avais peut-être besoin d'aide, commença-il de manière un peu maladroite en attirant l'attention du matelot.

- Ah ! Oui, il m'a parlé de toi, commença-t-il dans un anglais approximatif, rythmé par un très fort accent qu'Harry n'arrivait pas à identifier. Moi c'est Jan.

- Ha… commença le sorcier avant de se couper en se rappelant des paroles prudentes de McKinnon. Allan. Enchanté.

Le marin fit un grand sourire à Harry avant de l'inviter à se rapprocher pour lui montrer studieusement comment faire des nœuds marins et comment s'assurer de la bonne tenue de la cargaison qu'ils transportaient. Comme Carleen et Samuel avant lui, Jan un homme gentil et avenant, qui prenait son temps pour lui montrer les choses.

- Au fait, c'est la première fois que tu quittes ton pays ? demanda-t-il en cédant finalement à sa curiosité.

Cette question fit naitre une vague de nostalgie en Harry. Après tout, il n'avait jamais vraiment quitté son pays mais il avait abandonné son époque. D'une certaine manière, c'était un peu pareil non ?

- On peut dire ça oui, répondit-t-il vaguement tout en essayant de faire taire l'impitoyable vague de tristesse qui envahit son cœur à la pensée de ce qu'il avait laissé derrière lui lors de son premier voyage.

Jan lui tapota gentiment l'épaule, comme pour lui apporter un soutien silencieux. Cette marque d'attention déstabilisa tellement Harry que, pendant un moment, il se contenta de le regarder avec un air un peu bête. Mais le jeune homme lui, avait toujours un sourire franc et honnête sur le visage.

- Quand j'ai quitté la Pologne, ça m'a aussi fait tout drôle. Prendre le large, c'est accepter d'abandonner la maison et la famille qu'on a toujours connu. C'est devenir un étranger aux yeux des gens. Mais tu sais, je pense que tu arriveras à t'adapter à ta nouvelle vie. Au début, tu auras surement l'impression que quelque chose te manque parce que tu seras loin de chez toi, mais tu finiras quand même par t'entourer de gens qui te donneront l'impression d'être à la maison.

Les mots de Jan avaient une étrange saveur sous la langue d'Harry. Ils étaient la preuve que le sorcier était désormais seul, étranger à son présent et à son avenir. Mais ils promettaient aussi qu'un jour prochain, il saurait se trouver une place dans sa nouvelle époque et, qu'à ce moment là, il serait entouré de personnes aussi importantes pour lui que ne l'était Ron, Hermione, Ginny et Sirius.

- Tu sais quoi ? reprit Jan en attirant une nouvelle fois son attention. Reste ici pendant qu'on quitte le port. La dernière image de son pays, c'est important.

Il lui fit un clin d'œil complice et laissa Harry seul lorsque le capitaine annonça le départ. Le jeune homme regarda le polonais s'éloigner avant de porter son regard vers Liverpool. Les énormes grues des docks semblaient le dominer de part leur taille et leur stature massive, s'élevant dans la nuit de manière menaçante et projetant une gigantesque ombre sur le grand bateau. Harry fut presque rassuré de les voir s'éloigner lorsque que le cargo leva finalement l'ancre pour suivre le court du Mersey et quitter l'Angleterre. Néanmoins, les quatre grues rouge et blanche marquèrent à vif l'esprit du jeune homme comme faisant partie de la dernière image qu'il eut de son pays natal.

31 Juillet 1972

Le bleu de la mer noyait l'horizon. Il s'étendait, tout autour de lui, semblant infini, profond et abyssal. Il se mélangeait à l'azur de la voute céleste, donnait l'impression d'être perdus entre la terre et les cieux. Offrait cette étrange sentiment d'être piégés dans une sphère unicolore qui ne cessait de rouler sur elle-même.

Le bateau franchissait l'océan et les tempêtes, mais seul le mouvement des vagues et celui des étoiles laissaient à penser qu'ils bougeaient réellement au lieu d'être simplement figés au milieu de rien. Seule la danse du compas sur la carte maritime et celle des aiguilles de la boussole de Samuel parvenait à rassurer Harry sur le fait qu'ils retrouveraient un jour sa terre tant aimée.

Avant cette escapade, jamais le sorcier n'aurait pu deviner qu'être en pleine mer lui ferait cet effet. Il s'était réellement habitué à être entouré de forêts, de montagnes, de lacs ou de routes, mais le seul horizon que l'on trouvait au milieu de l'océan se résumait à de l'eau à perte de vue. Et c'était presque aussi angoissant que de sentir l'instabilité du bateau, lorsque l'on était habitué à la fermeté du sol.

De fait, les premiers temps à bord du Céladon ne furent guère agréables pour Harry. Comme Carleen l' avait prédit, le mal de mer mit rapidement le sorcier à terre. Samuel l'avait consolé d'une tape sur l'épaule et lui avait donné du gingembre séché, mais le jeune homme avait tout de même mit deux jours avant de faire passer cette affreuse sensation. Entre deux vomissements, il s'était promit de ne plus jamais monter sur un bateau de sa vie, et de ne plus jamais toucher à du gingembre séché. Hedwige elle-même avait hululé son accord avant de sortir voler, ne supportant manifestement pas non plus le tangage du navire.

Une fois son corps habitué aux sensations de la mer, Harry finit par rejoindre les vingt-trois marins qui travaillaient sur le cargo. Il aidait souvent Jan, qui lui enseignait en retour tous les nœuds marins, et quelques mots de sa langue natale. Il lui parla aussi de son histoire, de ses motivations à rejoindre le Céladon plus ou moins légalement, afin d'aider sa famille restée au pays. Harry mit un moment à réaliser qu'effectivement, en 1972, le monde moldu était déchiré par la Guerre Froide, et le contexte économique en Pologne était assez difficile à ce moment là.

Le jeune sorcier ne voyait Carleen qu'aux repas, ou lorsqu'il descendait à la salle des machines. C'était elle qui s'occupait de la bonne santé du bateau et on la voyait souvent couverte d'huile et chargée d'outils de travail. La jeune femme avait toujours de l'énergie à revendre et aimait son travail presque autant qu'elle aimait la mer. Harry appréciait beaucoup sa positivité et son enthousiasme mais son bavardage constant le fatiguait assez vite, compte tenu de sa fragilité émotionnelle.

Etonnamment, c'était le marin le plus musclé qui était responsable de la cambuse. Liam était souvent silencieux et en retrait durant les moments conviviaux, mais il savait comment gérer tous les matelots pour que le Céladon marche droit. Harry adorait venir l'aider dans sa cuisine car sa présence était reposante et leurs conversations étaient douces. Liam l'aimait bien aussi puisqu'il partageait souvent ses recettes et ses astuces culinaires avec lui, une fois qu'il eut constaté du petit talent en cuisine du sorcier.

Et enfin, il y avait Samuel. L'homme lui avait confié assez vite qu'il était un cracmol, et qu'il avait été durement chassé de sa famille sang-pur lorsque son manque de magie était devenu indéniable. Seule sa petite sœur avait continué à correspondre avec lui au fil des ans, et c'était apparemment elle qui l'avait mis en contact avec Marlene. Cependant, Harry n'avait jamais vraiment demandé pourquoi le capitaine acceptait de faire sortir des sorciers comme lui de Grande-Bretagne. Peut-être parce qu'il avait constaté qu'aucune des histoires de Samuel n'étaient récentes, et qu'il parlait souvent de sa sœur au conditionnel ou au passé…

Les jours sur le Céladon se ressemblaient tous, sans doute parce que le paysage qui défilait autour de lui était constamment le même. Après avoir passé tant de temps sur son balai, à parcourir l'entièreté de l'Ecosse, Harry avait du mal à se faire à la différence de rythme imposé par la mer. Alors, pour la première fois de sa vie, il oublia son anniversaire, s'endormi tôt le soir du 30 juillet et vécu le lendemain comme si c'était un jour tout à fait normal.

Mais le soir fut une autre affaire. Alors que la nuit tombait sur l'océan, Jan vint arracher Harry à ses nœuds pour le trainer dans la grande salle de repos du personnel, où tout le monde l'attendait avec un verre de rhum. Lorsqu'il arriva, tous les marins du Céladon entonnèrent une chanson d'anniversaire et le sorcier, surprit, choqué et touché par cette initiative, ne put que les regarder bêtement faire. Il était encore dans cet état d'esprit lorsque Carleen attrapa son bras pour l'entrainer devant une grande table couverte de belles victuailles.

- C'est Liam qui a préparé tout ça pour toi, avoua-t-elle, complice. Tu aurais pu nous le dire que c'était ton anniversaire aujourd'hui, banane !

Harry regarda l'homme avec surprise, ayant oublié avoir mentionné le jour de sa naissance dans l'une de leurs nombreuses discussions. Le discret cuisinier lui donna simplement un sourire paternel et bienveillant, même s'il garda le silence pour siroter tranquillement son verre d'alcool.

Le repas fut excellent, comme Harry s'y attendait de la part de Liam. Carleen parla beaucoup mais, pour une fois, son énergie était plutôt communicative et tous les matelots entretenaient cette agréable ambiance festive. L'alcool coula à flot et, sur les coups des vingt-trois heures, les chansons paillardes remplacèrent les histoires et les blagues, sous l'œil amusé de Samuel et celui vigilant de Liam. Même Jan, qui était ordinairement assez timide, se mit à chanter ouvertement une chanson en polonais que personne ne comprit, mais dont l'air entêtant fut bruyamment repris par les autres au cours de la soirée.

Si Harry ne but pas autant de verres que les marins, il apprécia tout de même l'ambiance de fête qui régnait ce soir là dans la salle du personnel. Jan et Carleen l'entrainaient souvent avec eux, l'invitant à danser et chanter faux sur les quelques airs qu'il crut reconnaitre. Et le sorcier suivit le mouvement avec une innocence et un enthousiasme qu'il n'aurait jamais pensé posséder avant. Même Liam eut un l'air ravi de voir son jeune protégé partager l'euphorie générale avec un rire qu'on ne lui avait jamais entendu depuis qu'il avait quitté son époque d'origine.

Après quelques heures, ce fut Samuel qui extirpa Harry des bras fous de Carleen. Le sorcier baillait maintenant ouvertement et la tête lui tournait légèrement sous les quelques verres d'alcool qu'il avait bu, mais il parvint tout de même à suivre le capitaine lorsque celui-ci le ramena vers sa cabine. Une fois dehors, l'air frais de la mer fit un bien fou à Harry, qui s'accorda quelques secondes pour prendre une grande inspiration. Cependant, il ouvrit brusquement les yeux lorsque Samuel captura sa main pour y déposer un étrange objet circulaire.

- Il est de coutume d'en donner une aux sorciers majeurs. C'est mon cadeau pour tes dix-sept ans. Je sais qu'elle est un peu vielle mais elle a de l'histoire, j'ai pensé que ça te ferait plaisir.

Dans la paume de sa main se trouvait une épaisse montre à gousset en bronze, qui semblait effectivement assez ancienne. Celle-ci possédait un couvercle finement gravé, représentant un paysage qu'Harry avait souvent vu en Ecosse. L'intérieur de la montre était assez classique, composé d'un fond blanc mis en valeur par des chiffres romain noirs. Les aiguilles elles-mêmes étaient assez fines et discrètes, sans trop de fioritures.

Harry sentit sa gorge se nouer devant la valeur du présent de Samuel et des larmes émues s'écoulèrent sur ses joues, encouragées par l'alcool qui avait accompagné sa soirée. Le jeune homme savait à quel point le cracmol avait voulu être un sorcier, à quel point il avait voulu recevoir ce cadeau pour ses dix-sept ans. Et pourtant, il avait assez de cœur pour donner sa propre montre à un adolescent qu'il ne reverrait peut-être jamais de sa vie…

- Je ne peux pas… je… bredouilla Harry mais Samuel le coupa en ébouriffant ses cheveux.

- Suffit, gamin. C'est mon cadeau, et il n'est pas négociable. Prends juste bien soin d'elle.

Harry hocha la tête tout en resserrant précieusement la montre contre son torse. Les larmes coulaient toujours sur ses joues sous l'émotion, et Samuel eut un rire amusé à le voir sur-réagir de cette manière. Il ramena alors fermement le petit mousse à sa cabine, et lui souhaita joyeusement une bonne nuit.

Jamais Harry n'aurait imaginé son dix-septième anniversaire ainsi. Ron, Hermione et Ginny n'étaient même pas encore nés, personne ne connaissait son véritable nom et lui-même ne savait rien de sa nouvelle époque. Et pourtant, cet anniversaire fut l'un des meilleurs de sa courte vie. Pour la première fois depuis des années, Harry se sentait libre, même s'il était piégé sur un bateau. Il se sentait en sécurité, même si sol tanguait. Il se sentait entouré, même s'il ne connaissait réellement personne. Il se sentait plein d'espoir alors même que la première guerre contre Voldemort venait à peine de débuter…

A l'aube de ses dix-sept ans, Harry se dit, pour la première fois, qu'il y avait peut-être un avenir pour lui. Qu'il pouvait dormir ce soir là sans avoir à craindre une attaque, un cauchemar, un réveil brutal. Que demain, il pouvait remonter sa nouvelle montre à gousset pour ne pas qu'elle s'arrête. Qu'il pouvait penser à ce qu'il voulait faire dans un an, dans trois ans, dans dix ans…

Oui, demain, il serait encore vivant.


Merci pour tous vos commentaires, ça m'a vraiment mit du baume au cœur !