05 septembre 1976
Le second retour à Poudlard parut bien étrange à Harry. Le jour de son entretien avec Dumbledore, le jeune homme avait eu l'impression de naviguer au cœur d'une photo couleur sépia, au milieu de ses souvenirs et de ses sentiments passés. Chaque détail lui avait rappelé des visages connus, des voix familières, des évènements maintes fois vécus, rappel constant de cette douce époque révolue.
Mais ce n'était pas le cas de cette fois-ci.
En ce début de septembre, les teintes chaudes de l'été avaient laissé leur place à celles plus froides de l'automne. Le vent s'était rafraichi, les arbres avaient perdu quelques feuilles, le ciel s'était teint de taches grises ici et là. A l'intérieur du château, de nombreuses silhouettes s'activaient pour préparer l'arrivée prochaine des étudiants. Les chandeliers étaient allumés, des professeurs étaient visibles depuis les fenêtres des couloirs, les Sombrals piaffaient leur impatience de se mettre en route tandis qu'Hagrid les harnachait patiemment aux carrosses des étudiants…
C'était une scène inédite aux yeux d'Harry. Un bout de quotidien qu'il n'aurait jamais pu vivre en tant qu'étudiant. C'était les coulisses de Poudlard. Les moments volés d'un professeur. Et, l'espace d'un instant, le jeune sorcier oublia ses souvenirs et imagina cette année avec le regard d'un adulte. Dans ses songeries, il voyait ses élèves vadrouiller en parlant des devoirs qu'il leur avait donnés. Pensait aux plus rusés d'entre eux, lorsqu'ils cherchaient à échapper à sa vigilance dans les couloirs sombres de Poudlard…. Songeait aux longues discussions dans la salle des professeurs…
Et c'était si étrange de concilier sa vie d'adulte avec ce lieu qui avait bercé une bonne partie de son adolescence.
Puis, après ce petit détour par le parc de Poudlard, Harry arriva finalement devant la grande porte d'entrée. McGonagall l'attendait en haut des marches, autoritaire et sévère, à l'image de celle qu'il avait toujours connu : Une femme stable, encourageante, stricte mais juste, qui avait tout fait pour soutenir ses élèves. Une femme qui ne l'avait pas toujours écouté, l'avait souvent laissé seul, mais pour qui Harry ressentait encore beaucoup de respect et d'admiration.
Il la salua avec chaleur et la rejoignait près de la porte d'entrée.
- Minerva McGonagall, directrice adjointe de Poudlard, commença-t-elle avec un ton factuel et professionnel. Vous devez être le nouveau professeur de Défense contre les Forces du Mal ?
- Tout à fait. Caradoc Dearborn, enchanté de faire votre connaissance.
McGonagall lui fit un signe de tête en réponse, et Harry ne put s'empêcher de lui sourire poliment. Etrangement, il n'avait pas imaginé d'autres salutations de la part de son ancien professeur…
- Commençons la visite par vos quartiers, si vous le voulez bien, continua-t-elle de son habituel ton pincé tout en rentrant à l'intérieur du château magique. Comme peu de professeurs emménagent à Poudlard durant leur mandat, vous serez sans doute amené à revoir les mêmes visages durant la nuit. Les autres préfèrent rentrer auprès de leur famille le soir… Pensez-y, si vous avez à traiter avec vos collègues.
Harry eut un regard surpris et tourna la tête vers McGonagall. Il avait naïvement pensé que tous les professeurs vivaient et dormaient à Poudlard… Mais réflexion faite, il aurait pu se douter du contraire : Il avait beaucoup vadrouillé dans les couloirs de l'école, et il avait toujours croisé les mêmes visages… Rusard, Rogue, McGonagall… Jamais le professeur de vol ou celui d'arithmancie…
- J'ignorais cette information, nota Harry avec un sourire amusé devant sa propre candeur. Cela dit, ma famille se trouve en Amérique. Ce serait bien embêtant de rentrer là-bas tous les soirs.
La directrice de maison le regarda un moment, en silence. Elle semblait l'analyser, le jauger, cherchait à comprendre ce qui cachait derrière ce sourire léger et ces lunettes qui cerclaient ses yeux. Harry la laissa faire, confiant dans le jugement de McGonagall. Il voulait lui montrer qu'il n'était pas un ennemi… Bien que les circonstances actuelles n'étaient pas forcément propices à la confiance et à l'acceptation d'autrui.
- Je suppose que c'est une bonne raison de rester, en effet, finit-elle par dire d'air pincé.
Harry eut un nouveau sourire à cette réponse mais il garda le silence, et profita de leur trajet pour redécouvrir ce lieu emblématique qu'était Poudlard. Il se demanda, au détour d'un couloir, si tous les collègues résidants étaient célibataires comme lui. Si c'était la raison commune qui poussait les sorciers à se donner à leur métier plutôt qu'à leur vie privée. Pour Rogue, Rusard et Dumbledore, c'était une conclusion plutôt évidente (car après tout, quel genre de personnes pouvait bien attendre ces trois hommes toute l'année ?). Mais pour Flitwick ? Chourave ? Et même Trelawney ?
Finalement, McGonagall termina sa visite rudimentaire à la salle des professeurs. Harry se souvenait encore de ce couloir situé en rez-de-chaussée, de ces gargouilles qui en gardaient l'entrée. Enfant, il s'était parfois rendu dans cette pièce pour chercher de l'aide, afin de faire face aux évènements dangereux qui menaçaient son école et sa vie. Malheureusement, ses visites ici s'étaient souvent avérées vaines, et il avait tout simplement perdu l'habitude de venir en cas de danger …. Avant son départ, il avait même arrêté de croire que les adultes pouvaient l'aider à résoudre les périls auxquels il était confronté.
Heureusement, son voyage dans le temps lui avait fait rencontrer d'autres personnes, d'autres sorciers qui l'avaient laissé être l'enfant qu'il était. Qui l'avaient sorti du danger et qui s'étaient assuré qu'il soit en sécurité, le temps qu'il grandisse et qu'il soit prêt à affronter le monde extérieur. Aujourd'hui, il était devenu l'adulte qui se trouvait derrière cette porte, celui qui avait le pouvoir d'aider ceux qui n'étaient pas pris au sérieux : A présent, c'était sa responsabilité de ne pas reproduire les erreurs dont il avait été victime.
Fort de ses pensées, Harry détourna les yeux de la salle des professeurs et jeta un œil à McGonagall. Celle-ci ne fit pas mine de rentrer dans la pièce, lui tournant même délibérément le dos. A la place, elle se concentra sur l'une des gargouilles qui en gardait l'entrée, et prononça l'un de ces étranges mots de passe dont Dumbledore avait le secret. Et soudainement, un couloir lumineux et bien entretenu se dévoila face à eux. Il était composé d'une dizaine de portes fermées, semblables celles des salles de classes. Des plaques dorées numérotées se situaient sur chacune d'entre elle, et Harry devina sans mal qu'elles étaient l'ancre des protections qui entouraient chacune de ces pièces.
- Voici le quartier des professeurs résidants. Vous y trouverez ici les membres du personnel de Poudlard, ainsi que des chambres provisoires pour les gardes de nuit. Bien sûr, pour le bien des étudiants, les logements des directeurs et directrices de maisons se situent près des dortoirs des élèves dont ils ont la charge, précisa McGonagall avant de s'arrêter devant la chambre portant le numéro 7. Votre pièce se trouve ici. Sentez-vous libre de l'occuper comme vous le désirez.
Harry hocha la tête et remercia McGonagall. Le numéro de la porte le narguait de par sa singularité, et son symbolisme. Le sept était un chiffre trop proche de Voldemort, de son point de vue. Néanmoins, le jeune homme ne pouvait pas nier la force magique de ce nombre. Il était un atout pour les sorts de protection qui entouraient les lieux, un atout pour sa propre sécurité. Alors, pensivement, Harry passa sa main sur la plaque. Il saisit les cercles gravés dans le métal, réfléchit à la magie ancestrale qui résidait ici. Et, finalement, il posa sa main sur la poignée
- Nous vous laissons deux semaines pour vous acclimater à Poudlard, avant de vous octroyer des gardes de nuit, reprit tranquillement McGonagall. Une fois votre installation terminée, vous pouvez vous rendre à la salle des professeurs, devant les gargouilles. Je vous emmènerais voir votre bureau et votre salle de classe. Posez toutes vos questions sans hésiter, je ferais de mon mieux pour vous répondre, continua la sage directrice adjointe.
- Merci pour le temps que vous m'accordez, reprit Harry avec un sourire naturel. Rassurez-moi, je ne vous mets pas en retard ainsi ?
- C'est mon devoir d'accueillir les nouveaux professeurs, reprit la sorcière avec un brin de bienveillance malgré sa fermeté coutumière.
Elle lui donna un nouveau signe de tête sec et finit par s'en aller dans le couloir. Harry regarda cette noble silhouette s'éloigner, de la même manière qu'elle l'avait fait, peu après l'enterrement de Dumbledore. Même après un retour de vingt ans en arrière, McGonagall restait McGonagall. Elle conservait cette droiture qui la caractérisait tant aux yeux d'Harry. Elle conservait sa bienveillance et sa sévérité. Elle était comme un phare, au milieu de mer d'inconnus…
Harry finit néanmoins par détourner la tête pour ouvrir la porte de sa chambre et rentrer à l'intérieur. Il se trouvait à présent dans une sorte de petit appartement, composé d'un salon, d'un point d'eau et d'une chambre. De grands lambris de bois tapissaient les murs dans une fine élégance, et les délicats motifs étaient repris sur les meubles qui parsemaient la pièce. C'était un ensemble qui reflétait le passé et l'élégance du château, sans pour autant détonner de couleur. Un endroit neutre, presque impersonnel, portant l'Histoire des professeurs passés.
Le jeune homme ne s'attacha cependant aux détails de la pièce. Elle était fonctionnelle, confortable, et avait un coté rassurant. C'était tout ce qu'il lui demandait. Il posa alors ses affaires sur la table et alla ouvrir la fenêtre pour accueillir Hedwige d'une caresse amicale.
Et alors que la journée s'approchait de sa fin, Harry prenait de plus en plus conscience du premier pas qu'il faisait pour entrer frontalement en guerre contre Voldemort.
05 septembre 1976
Lorsque le soleil commença à se cacher derrière les montagnes de Poudlard, le calme de l'après-midi fut soudainement remplacé par le chahut provoqué par une foule d'élèves qui se retrouvaient joyeusement. Bientôt, le bruit fut omniprésent, et l'effervescence des nouveaux arrivants contamina peu à peu la Grande Salle. Les jeunes étudiants se saluaient, se taquinaient, racontaient leurs vacances et leurs plans pour l'avenir. Les cravates colorées se mélangeaient les unes aux autres dans une masse de robes noires et de chapeaux pointus. Puis ils se séparèrent par couleur, rejoignirent la table qui leur était assignée dans une ambiance légère et joyeuse… Loin des temps sombres dans lesquels vivait le reste du monde des sorciers.
Harry regardait curieusement la scène depuis l'estrade des professeurs. Il se sentait un peu à part, assis sur cette chaise qui dominait les bancs des quatre maisons. La dernière fois qu'il avait assisté au banquet de Poudlard, il avait été parmi ces élèves. Il avait jeté des regards noirs à Malfoy, avait ri avec Ron, s'était fait gronder par Hermione. Il avait parlé aux petits étudiants et avait blagué avec les plus vieux.
Mais aujourd'hui, il était si loin de toute cette effervescence qu'il avait l'impression d'être passé de l'autre côté d'un miroir. Ses camarades étaient devenus inaccessibles, puisque son rôle n'était plus de les fréquenter, mais de les surveiller, de les guider et de leur enseigner. Cette estrade sur laquelle il se trouvait, était la manifestation physique de cette barrière qui le séparait du monde. C'était cette blessure et ces regrets qu'il portait dans son cœur : Ceux d'avoir fuient l'école sans même avoir pu la terminer.
Même le siège qu'il occupait était très symbolique : Par il ne savait quel coup du sort, Harry occupait dorénavant une place qu'il avait adoré détester étant jeune. Celle qu'il surveillait toujours d'un coin de l'œil, celle qui déterminait souvent sa place à la table de Gryffondor : Celle de Rogue lui-même. Un endroit qui lui permettait de surveiller les Serpentards sans rien rater du jeu des Gryffondors. Une chaise éloignée de Dumbledore mais proche de McGonagall. C'était une place pratique, qui lui apprenait beaucoup sur les jeux de pouvoirs des adolescents et des adultes…
Harry devait juste ne pas s'attarder sur le fait qu'il partageait dorénavant la vision du monde de cet homme qu'il abhorrait presque autant que Voldemort lui-même.
Le jeune homme soupira à cette pensée mais il la chassa d'un signe de main. Il regarda encore la masse indistincte d'élèves avant de pencher la tête vers ses collègues. A côté de lui, il y avait des professeurs qu'il ne connaissait pas, et d'autres qu'il était étrange de revoir. Flitwick, Hagrid et McGonagall étaient visiblement plus jeunes. Slughorn était le même homme insupportable et Pince semblait toujours aussi sévère. Pomfresh avait les mêmes vêtements que vingt ans plus tard, bien qu'elle semblait plus souriante qu'à son époque. Et Burbage… Et bien, Harry essayait encore d'oublier l'article sanglant qu'il avait lu à son propos, quelques jours à peine avant de quitter son époque.
- Intimidé par tous ces élèves qui vous dévisagent ?
L'homme qui avait pris la parole était le voisin immédiat d'Harry, un homme que ce dernier reconnaissait sans savoir d'où. Il avait des cheveux légèrement grisonnants, des cicatrices marquées sur le visage, et un sourire éblouissant. Il était habillé d'un manteau solide en cuir, brulé sur les bords. Il y avait quelque chose dans son regard, dans son attitude, qui rappelait beaucoup Hagrid à Harry. Quelque chose qui lui rappelait encore plus l'époque de son enseignement. Alors peut-être que…
- Et bien… J'ai déjà eu la charge d'une classe, répondit franchement Harry en riant. Mais, je l'avoue, je n'ai jamais eu à faire face à toute une école. Ils ont l'air si curieux.
- Ils le sont. Peu de choses sont nouvelles pour eux à Poudlard, à part le professeur de Défense contre les Forces du Mal.
Harry eut un sourire amusé à cette remarque. Pour avoir grandi à Poudlard, il savait exactement ce à quoi l'homme faisait référence. Ici, le changement de professeur était si rare qu'il n'était pas bien difficile de deviner que la nouvelle tête de l'année était celle qui occupait le cours maudit. D'ailleurs, la première impression d'Harry sur cette personne avait souvent été la bonne : Lupin avait été un professeur compétent, tout l'inverse de Lockhart. Ombrage l'avait dégouté, et Maugrey l'avait rendu méfiant... Il comprenait donc tous ces regards curieux posés sur lui.
- Ne dites pas ça, rit Harry en regardant l'homme de haut en bas. Je suis sûr que les animaux que vous allez leur montrer en classe de soin aux créatures magiques vont bien plus les surprendre que mon visage.
Ce dernier ricana à son tour, et posa un regard paternaliste sur ses élèves. Dans ses yeux, on pouvait lire qu'il était déjà impatient de retrouver ses bêtes et de faire cours à ses élèves. Néanmoins, il détourna rapidement les yeux de l'assemblée pour tendre la main à son nouveau collègue et serrer la sienne avec enthousiasme.
- Ravi de faire votre connaissance, jeune homme… Je suis Silvanus Brûlopot. Appelez-moi simplement Silvanus, si le cœur vous en dit. N'hésitez pas à me trouver si vous avez la moindre question sur Poudlard : je serais ravi d'y répondre.
- Caradoc Dearborn, enchanté. Merci pour cette proposition, je saurais m'en souvenir
L'homme eut un sourire ravi et plein de joie en réponse à ses mots. Il fut ensuite interpelé par un autre professeur et tourna la tête vers lui, laissant Harry se concentrer sur cette salle qui terminait de se remplir. Ce dernier en profita pour prendre ses marques avec ce nouveau point de vue, et captura certains regards posés sur lui. Il y lu beaucoup de curiosité. Parfois de la méfiance, de la prudence, de l'attention. Rarement, de la malice, du jugement, du dédain. Etonnamment, ces derniers regards ne provenaient pas juste des enfants à la cravate verte. Et si Harry pouvait parfaitement comprendre les réticences de ces derniers, il avait cependant beaucoup de mal à décrypter les pensées des autres maisons, qu'il avait pourtant connu comme amicales et patiente.
Le jeune homme constatait aussi, avec surprise, des différences entre cette époque et de la sienne. Ici, les Serpentards n'étaient pas tous isolés comme de son temps. Ils se mélangeaient à toutes les couleurs de Poudlard, même le rouge, occasionnellement. Le nombre d'élèves était aussi plus important qu'à son époque. Les classes y étaient moins réduites… Et cela se voyait surtout lorsque tout le monde était réuni dans la Grande Salle, comme maintenant.
Cela dit, l'explication de ces phénomènes n'était pas à chercher bien loin : La guerre avait isolée la maison dont Voldemort se clamait le descendant… Et elle avait aussi, hélas, ôté beaucoup d'avenirs à ces enfants magiques…
Et alors que le calme reprenait ses droits, des airs de familles commencèrent à se dessiner aux yeux d'Harry. Ici, le regard de Diggory. Là, le sourire de Luna. Le nez de Dean. Les cheveux de Macmillan…
Les traits jeunes d'un Sirius qui n'avait pas tant changé que ça. La mine méconnaissable d'un Lupin adolescent. Le sourire presque naïf d'un Pettigrew qui n'avait pas encore connu une cavale de 12 ans, piégé dans le corps d'un rat.
Et le visage d'Harry lui-même. Une copie, trait pour trait, de ses propres lignes d'enfance. Dans un corps plus long et fin que le sien. Doté d'une coiffure volontairement désordonnée, d'un sourire charmeur, d'un dos droit qui trahissait une confiance excessive en soi. Surmonté d'un regard méfiant, provocateur, intensément braqué sur lui.
Harry avait souvent rêvé son père étant jeune. Il l'avait imaginé solide comme un rocher, droit comme la justice. Un chevalier au grand cœur qui serait venu à sa rescousse s'il avait entendu parler de son traitement chez son oncle et sa tante. Un homme doux avec le monde, tendre avec les faibles, protecteur envers sa famille.
Puis, on lui avait dit que ses parents étaient morts dans un accident de voiture, car son père conduisait ivre. Pétunia avait forcé Harry à y croire, mais ce dernier n'avait pas pu s'empêcher de garder, au fond de lui, cette image fantasmée d'un père fort et juste. Et quand il avait appris la véritable cause de la mort de ses parents, il s'était dit qu'il avait eu raison de croire cette figure paternelle onirique. Il avait même eu la chance de la rencontrer, grâce au miroir du Risèd. Cet homme trapu, avec un sourire fort, rassurant et accueillant.
Et puis, il avait assisté aux humiliants souvenirs de Rogue. Et maintenant, il était aux premières loges pour rencontrer, pour la première fois de sa vie, ce père qui lui avait toujours fait défaut.
Mais bien sûr, James n'était pas son père. Ce n'était qu'un adolescent, plus jeune que lui, plus immature qu'Harry, même à son âge le plus tendre. Il défiait les professeurs d'un sourire arrogant et supérieur, se moquait des coiffures des filles des autres maisons, riait avec ses amis comme si rien ne pouvait les atteindre. Il ressemblait bien plus aux souvenirs de Rogue qu'aux songeries de son jeune lui. Ressemblait bien plus à un jeune Malfoy qu'à un mini Harry.
Le jeune professeur soupira. L'innocence était une chose magnifique, il ne devait pas l'oublier. Sans elle, la peur aurait modelé ce garçon comme elle avait modelée Harry. James était innocent des horreurs du monde, sans doute protégé par cette famille que le jeune homme n'avait jamais connue. Il pouvait se permettre d'être arrogant, là où son fils n'avait souvent fait qu'imiter la confiance en lui.
Il n'avait pas le droit d'avoir des attentes sur James… Ni d'être déçu par elles.
Et alors qu'il détournait les yeux de celui qui aurait pu être son père dans une autre vie, son regard croisa un reflet émeraude qui le fixait en retour. Un regard franc, honnête, courageux, curieux, surmonté d'une longue chevelure rousse. Une moue qu'Harry avait tendance à faire lorsqu'il était plongé dans ses pensées était visible sur son visage.
Lily.
Le jeune professeur ne put s'empêcher de sourire chaleureusement. Contrairement à ce père attendu depuis longtemps, Lily n'avait jamais été fantasmée par le garçon qu'il avait été. Car au fond de lui, il l'avait toujours su : Elle était encore avec lui, même maintenant. Son âme liée à la protection qu'elle lui avait donnée. Sa vie, offerte pour le protéger.
Cependant, la jeune fille eut une mine bien curieuse face au sourire inattendu de son professeur. Elle fronça les sourcils, mais ne détourna pas les yeux de cet étrange échange, comme si elle percevait quelque chose qu'Harry lui-même ne comprenait pas. Ce dernier préféra alors ne pas s'attarder sur l'instant et regarda ailleurs : Il ne devait pas oublier que Lily, tout comme James, était dorénavant son élève. Peu importait son envie de la rencontrer et de la connaitre, le jeune sorcier devait juste se référer à leur relation de professeur et étudiant… Et, peut-être, pourrait-il se laisser aller aux traits d'esprit de la sorcière durant ses cours…
Mais alors qu'il détournait les yeux, le regard d'Harry captura une scène qui le glaça instantanément. Car ici, juste sous son nez, se trouvait l'entièreté du groupe des futurs Mangemorts. Un air fermé, arrogant, supérieur et presque… mauvais… était clairement lisible dans leurs expressions. Ils chuchotaient, ricanaient, complotaient… Et Harry ne pouvait que se perdre dans les souvenir de leurs regards, de leurs sourires dangereux, de leurs voix reconnaissables.
Croupton Junior et son satané tic. Carrow et sa voix perçante qui ne lui rappelait que trop les circonstances de la mort de Dumbledore. Avery qui, loin d'être aussi servile qu'au cimetière, conservait sa capacité à minauder auprès des plus forts.
Un tout petit Black, à la fois connu et inconnu, perdu dans les affres d'une guerre qui semblait déjà peser sur ses petites épaules. Et, plus loin, dans un coin caché de la tablée, la silhouette squelettique d'un Rogue courbé et alerte.
- On dirait que vous avez vu un fantôme, interrompit soudainement Silvanus, en sortant Harry de sa terrifiante contemplation.
Ce dernier cligna des yeux pour reprendre pied avec la réalité et regarda son collègue. Il constata, avec surprise, à quel point sa bouche s'était asséchée, à quel point ses épaules s'étaient tendues. Sa main s'était rapprochée de son étui à baguette, cherchant instinctivement cette amie qu'il avait laissée à la maison. Pour chasser toute cette tension, Harry soupira longuement et se servit un verre d'eau d'une main tremblante. Il regarda un court instant le liquide onduler sur la surface, et fit de son mieux pour oblitérer toute ressemblance entre cette eau et cette affreuse potion brassée dans un cimetière.
« Quand tu seras face à ces Mangemorts, tu devras faire très attention. La colère peut flouter ton jugement, et un sort vicieux peut vite t'échapper, ou vite te faucher. Soit d'autant plus prudent face à ces sorciers-là. »
Caradoc l'avait prévenu pourtant. Harry avait, une fois de plus, sous-estimé sa sagesse. Il se devait d'être réfléchi, d'approcher ces élèves sans se laisser influencer par les batailles passées… Mais sans pour autant oublier ce que leurs alter-égos d'un autre temps étaient capables de faire.
Surtout Rogue. Particulièrement Rogue.
Car le gamin qu'il voyait sur le banc de Serpentard était… tout au mieux pitoyable. Rien à voir avec l'abusif maitre des potions, avec le meurtrier de son mentor, avec le Mangemort cruel et sadique. Ce gamin était maigre. Ses épaules étaient tout aussi voutées que son dos, comme s'il craignait d'attirer l'attention. Ses cheveux cachaient son regard mais les lèvres pincées traduisaient à elles seules l'amertume du jeune garçon.
Mais, contrairement à l'homme qu'avait toujours connu Harry… Cet enfant lui faisait pitié. Son attitude fermée était une manière de demander de l'aide, comme s'il tendait la main pour ne pas finir noyé dans une noirceur innommable. Et quand le jeune professeur voyait cet enfant… Son cœur était déchiré entre la haine qu'il ressentait pour sa version adulte… Et l'envie de venir en aide à cet enfant égarée qui ne lui ressemblait que trop.
- On peut dire ça comme ça, répondit Harry en détournant les yeux, avant de boire son verre cul-sec. Certains élèves ont des airs de famille avec des connaissances. Je n'aurais jamais pensé les retrouver aussi loin de mon pays natal.
- Rien d'étonnant. Beaucoup de grandes familles sorcières ont une branche aux Etats-Unis, répondit joyeusement Silvanus et Harry hocha la tête.
Silvanus avait raison. Le jeune sorcier n'aurait jamais dû être aussi surpris de retrouver ceux qui en voulaient à sa vie autrefois. Car, après tout, il était venu ici pour eux. Pour rencontrer les futurs Mangemorts. Pour les empêcher de rejoindre Voldemort à l'avenir.
Il n'aurait pas dû réagir aussi viscéralement en reconnaissant ses cibles dans la foule. Même si ses réflexes étaient compréhensibles et hors d'atteinte de sa propre raison… Il ne devait pas paraitre menaçant pour eux. Il ne devait pas les juger ainsi, alors que leurs crimes n'avaient pas encore été commis.
Harry devait être plus prudent, dorénavant. Aussi bien envers eux, qu'envers lui-même.
Et alors qu'il prenait cette résolution et qu'il s'efforçait de reprendre son calme, la cérémonie de répartition débuta par l'arrivée de tous ces enfants à peine plus haut que trois pommes. McGonagall amena ensuite le Choixpeau et le posa sur le tabouret, comme si elle répétait une cérémonie soigneusement préparée qui se perpétuait à chaque nouvelle année. Harry ne put s'empêcher de sourire avec nostalgie, en la voyant faire. Cela lui rappelait sa timidité lorsqu'il était à la place de ces enfants… et sa curiosité lorsqu'il était sur le banc des Gryffondor les autres années.
Mais lorsque le Choixpeau chanta, toute la nostalgie et toute la bonne humeur de la soirée s'en allèrent. Les paroles qu'il conta étaient pleines d'avertissements, semblables à celle qu'Harry avait écouté lors de sa sixième année. La mélodie était sombre, lente, légèrement angoissante tout en se voulant rassurante. Elle était comme un phare dans la nuit, un conseil pour trouver une issue dans les ténèbres.
Lorsque le chant se termina, une vague d'inquiétude secoua la Grande Salle. Les professeurs se regardèrent tous un par un, sans dire un mot, tandis que des chuchotements frénétiques brisaient petit à petit le silence. Heureusement, la directrice adjointe reprit rapidement contenance pour commencer la cérémonie de répartition et, bientôt, le ballet des enfants sous l'artefact magique chassa lentement, mais surement, l'ambiance pesante née des paroles sombres de la chanson.
Harry, lui, examinait juste les élèves. Il étudiait l'accueil des plus jeunes dans leur maison, s'attardait sur les futurs Mangemorts pour guetter leurs réactions et évitait soigneusement de dériver vers la table des lions, pour ne pas croiser certains regards. L'avertissement du Choixpeau était encore trop frais dans son esprit pour qu'il puisse se laisser aller aux souvenirs passés… Alors, de temps en temps, il observait simplement le sillon qui creusait le front de Dumbledore… Et pensait à tout ce qu'il avait préparé pour assurer le bon déroulement de cette année.
Une fois la cérémonie terminée, le vieux directeur se leva de sa chaise et capta toute de l'attention des enfants. Il s'éclaircit la gorge, reprit ce sourire lumineux qu'Harry lui connaissait si bien et parla d'une voix claire, forte et chaleureuse.
- Bienvenue aux nouveaux arrivants et bon retour aux anciens ! Passons les discours pour le moment, afin de remplir ces estomacs qui crient famine. Bon appétit !
Sur ces mots, les plats apparurent, et les enfants se servirent avec joie. L'insouciance était de retour, autant sur les traits des étudiants que dans le sourire de Dumbledore et le regard de Silvanus. Car ce soir, ni guerre, ni Seigneur des Ténèbres ne pouvaient frapper à la porte du château pour leur faire du mal. Ils étaient tous en sécurité, cachés derrière les murs de Poudlard, protégé par ce sorcier que Voldemort avait toujours craint.
Plus tard, lorsque Dumbledore reprit la parole, il présenta finalement Harry au reste de l'école. Ce dernier se leva et fit un signe de la tête simple, de la même manière que Lupin l'avait fait autrefois. Il n'eut pas besoin de prendre la parole, s'accommoda de la vague de murmures curieux qui accueillit sa présentation sobre. Néanmoins, la méfiance et la prudence était partout, autant du côté des Gryffondors que des Serpentards : La présentation d'Harry était bien trop succincte pour permettre aux élèves de cerner ses réelles intentions, ou pour comprendre la position qu'il tenait dans cette guerre. Un choix volontaire de la part du jeune sorcier, bien sûr. Un choix qu'il tient avec un sourire neutre et tranquille, tandis que Dumbledore continuait son discours.
Mais même après avoir repris place, les élèves continuaient d'observer Harry. Ce dernier leur rendit leur attention, s'attardant sur les plus insistants d'entre eux. Certains Mangemorts connus du jeune homme le jaugeaient, le jugeaient, le méprisaient ou cherchaient à lire en lui d'une manière ou d'une autre. A la table des Gryffondors, James et ses camarades ne le lâchaient pas des yeux non plus. Il y avait une sorte d'arrogance et de prudence dans leurs postures, qu'Harry connaissait bien : Il l'avait souvent vu chez Sirius quand il parlait de Rogue… Mais il l'avait surtout vu chez lui, lorsqu'il complotait contre tous ceux qu'il avait déterminé comme ennemis.
Et puis finalement, le banquet prit fin. Les élèves quittèrent la grande salle derrière leurs préfets, tous fatigués et repus de leur banquet. Ils furent bientôt imités par leurs professeurs, qui prirent congés un à un. Harry prit le temps de saluer ses collègues tout en observant attentivement ce qu'il se passait afin de ne rater aucune interaction entre les personnes qu'il voulait surveiller. Et bien vite, les tables furent vidées et les tablées débarrassées.
Lorsqu'il ne resta qu'une poignée de personne, Dumbledore se leva finalement et passa à côté d'Harry.
- Il y aura beaucoup de travail cette année, nota le vieux sage avec l'un de ses sourires bienveillants et un brin manipulateur.
Sur ces mots, le vieux mage s'en alla en laissant Harry seul. Ce dernier resta encore un long moment à sa place, perdu dans ses pensées, dans le souvenir de cette soirée si particulière. Et dans le silence de la grande pièce, il ne put que soupirer.
- Il y en aura beaucoup, murmura-t-il pour lui-même dans une voix lourde de sens.
Bonne année à tous et à la prochaine fois !
