Allez, un petit chapitre tranquille avant la suite de l'aventure. Enfin… Presque tranquille.

CHAPITRE 47

Balthazar allait et venait entre le portail de la Tour des Mages et la grande table en bois où se trouvait déjà la moitié du matériel de Tesla. Théo le regardait faire sans bouger le petit doigt, un grand sourire aux lèvres à chaque fois qu'un gros grimoire lui tombait sur les pieds. Il commençait sérieusement à se demander comment l'archimage allait bien pouvoir emporter tout ça. Menki Dal hésita à lui apporter son aide avant de se raviser à cause des nombreux problèmes qu'avaient occasionné sa chute au moment de son sauvetage, aux abords du Pont des Larmes. Même si la paralysie était passée grâce au talent des paladins de la Lumière et qu'elle avait pu remarcher, cette partie de son corps restait très sensible.

La jeune femme, Victoria, la reine, Mani, Grunlek et Théo prenaient le thé comme de parfaits petits citadins sur la table juste à côté. Théo s'était lancé dans un récit plus détaillé de leurs récentes aventures, et notamment sur la rencontre avec le demi-frère de Balthazar. A la mention de la Mêta Lignée, Mani fronça un peu les sourcils, mais préféra ne pas intervenir immédiatement, légèrement nerveux.

"Où en sont tes recherches sur Finéas ? lui demanda par ailleurs le paladin.

- Je… J'ai un peu lâché prise, avoua l'elfe. Il se tient tranquille pour le moment, et je commence même à me demander s'il n'a pas quitté la ville. J'ai simplement mis mes parents en sûreté en ville, puisqu'il les a menacés. La… La saison des fraises, c'est là où je suis né. Enfin… Là où j'ai été plus ou moins adopté. C'est une longue histoire. En revanche, pour Mictian, je devrais être en mesure de retrouver des informations sur lui au besoin. Son visage ne m'est pas inconnu.

- Oui, il nous a dit qu'il se rappelait de toi.

- Si c'est le cas, il n'est pas aussi jeune qu'il n'y paraît. J'ai quitté la Méta-Lignée il y a presque vingt ans maintenant. Et s'il se rappelle de moi, je dirais même un bon vingt-cinq ans, étant donné que j'ai eu pas mal de petits problèmes avec Finéas sur les dernières années. J'ai été… déchu de la haute-sphère, on va dire."

Théo resta silencieux. Il était vrai que c'était assez curieux, étant donné que l'homme semblait à peine plus vieux que Balthazar.

"Si tu trouves quoi que ce soit, ça m'intéresse en effet, approuva Théo.

- Il est fiable ? demanda Victoria. Depuis qu'il est arrivé, je ne l'ai vu sortir de sa chambre que deux fois. Et il semble… ailleurs.

- Je ne sais pas, avoua le guerrier. Il n'a pas eu de mauvaises intentions jusqu'à présent, mais je reste sur mes gardes. Ce ne serait pas la première fois qu'on nous plante un couteau dans le dos.

- Je pense pour ma part qu'il mérite une chance, argumenta Grunlek. Il en veut à Enoch autant que nous et même s'il n'a pas spécialement les mêmes objectifs que nous, il veut peut-être tout simplement apprendre à connaître Balthazar ? Ils ont beaucoup discuté ces derniers jours."

Le paladin lança un regard vers le mage, de retour avec une nouvelle caisse de fioles et autres potions. Il haussa un sourcil en voyant que tout le monde le regardait, puis tourna les talons lorsque la voix mélodieuse de Tesla le hêla de nouveau avec agressivité. Menki Dal rit doucement.

"Où est Cyrielle ? demanda-t-elle, changeant complètement de sujet.

- Elle est partie rendre visite à sa mère, répondit le guerrier. Elle a beaucoup de choses à lui dire, je pense.

- Tu t'es attachée à elle, remarqua Victoria. Si on m'avait dit que tu prendrais une écuyère un jour… Même Viktor ne l'aurait pas cru. Au moins, on peut dire qu'elle aura fait ces preuves. Elle n'aura aucune difficulté à rentrer dans les rangs d'élite. Et peut-être même plus. Il faudrait que je la teste, mais… Je n'ai aucun doute sur ses capacités.

- Je suis d'accord avec Victoria, répondit la reine. Même si vous quittez les ordres, Théo, elle aura un avenir tout tracé grâce à vous."

Le guerrier rougit légèrement, peu habitué aux compliments. Un cri strident se fit entendre dans le couloir. Ils se retournèrent tous pour voir une petite fille aux cheveux noirs courir vers la table, poursuivie par Triste Chêne, visiblement désolé, lui-même poursuivi par un homme à la cape rouge, l'air colérique. Il se stoppa net en apercevant les aventuriers. Le visage de Grunlek et Théo s'élargit d'un grand sourire.

"Vendis ! s'exclama le nain. Quelle surprise ! Comment tu vas mon grand ? C'est ta fille ?

- Oui, répondit-il à voix basse. Je suis très heureux de vous voir, j'ai l'impression que ça fait une éternité !"

Vendis, prince demi-élémentaire du nord du Cratère, avait bien vieilli depuis la dernière fois qu'il l'avait vu. Il avait passé une partie de sa jeunesse au côté des aventuriers à apprendre la vie et à maîtriser ses dons, tant bien que mal. Et de toute évidence, la petite famille avait bien poussé, à voir la petite fille aux longs cheveux bruns accrochée à la robe de la reine. Triste Chêne semblait sincèrement désolé, mais ne savait pas comment réparer son erreur.

"Elle est à vous cette… créature ? demanda-t-il avec détachement.

- Il n'est pas dangereux, promit Grunlek. Un peu gênant et pot de colle, mais pas méchant. C'est un lutin.

- Maître, je ne voulais pas effrayer le petit humain, promis ! s'alarma-t-il en s'accrochant au pantalon de Grunlek. Ne me mangez pas !"

Il s'étala au sol, les bras accrochés autour de sa cheville. Théo leva les yeux au ciel.

"Qu'est-ce qu'il a fait ? grogna Théo.

- Il l'a regardée nue dans les commodités ! Puis il a… Il a mangé ses… déjections.

- Ah… C'est un truc qu'il fait, s'excusa le nain. Il mange les excréments humains…"

La reine Timarée porta la petite fille et la mit sur ses genoux. Vendis hésita, puis décida de s'inviter à leur table. Théo dévisagea la gamine les yeux plissés, alors qu'elle le regardait lui, ou plutôt son armure, avec des étoiles dans les yeux. Elle se tourna vers son père avec un grand sourire.

"Papa, c'est un vrai soldat de la Lumière ?

- C'est Théo, je t'en ai déjà parlé, tu te souviens ?"

Son visage devint incertain, presque craintif.

"Le monsieur qui a frappé une petite fille avec un bouclier ?"

Théo, en train de boire son verre, s'étouffa bruyamment. Grunlek ne retint pas longtemps le rire qu'il tentait d'étouffer et explosa en tapant du poing sur la table, au grand désarroi de la fillette. Elle lança un regard vers son père.

"Ils ne sont pas méchants, ne t'inquiètes pas.

- Alors, qu'est-ce que tu deviens, dis-moi ? demanda Grunlek, en se calmant. J'ai cru comprendre que tu aidais la reine à maîtriser ses pouvoirs.

- C'est un peu ça, approuva-t-il. Je suis en mission officielle sur l'ordre de mon père pour aider à la reconstruction de Castelblanc et apporter de l'aide financière. Des trucs de prince. Et, en effet, j'aide la reine à prendre ses fonctions et à… améliorer la gestion de ses dons magiques. Nous avons vécu une expérience similaire, même si je dois dire que ma mort était beaucoup moins spectaculaire."

Il s'assombrit légèrement.

"J'ai appris pour Shinddha. Je vous présente toutes mes condoléances. Vous savez s'il avait de la famille ou… Je peux éventuellement leur offrir une pension, c'est la moindre des choses que je puisse faire.

- Il était le dernier descendant du peuple de la forêt, répondit tristement Grunlek. Il n'avait personne à part nous.

- J'aurais aimé être là pour défendre la ville, dit-il, amer. Mais Père ne voulait pas s'engager dans le conflit et je n'ai pas eu mon mot à dire. Au moins les relations avec Kirov se sont un peu améliorées avec la montée au pouvoir de son fils unique. Karl est compréhensif.

- Je suis d'accord, approuva Victoria. Je ne pense pas que nous connaîtrons de nouveau une situation similaire maintenant que Fort d'Acier a enfin de nouveau un dirigeant et que Kirov est gouverné par un empereur plus ou moins compétent. Il reste Lorimar, mais… Lorimar a toujours été un cas compliqué.

- Son nouveau chef est assez ouvert, répondit Grunlek. C'est une forte tête, mais j'ai déjà négocié avec lui le partage des mines et un pacte de protection. De toute manière, avec leur honneur bafoué par Manaril, ils peinent à s'en remettre.

- C'est vrai, félicitation votre Majesté, rit Vendis. Si on m'avait dit que je t'aurais comme voisin frontalier."

Théo s'éclipsa discrètement, peu intéressé par le côté politique que prenait la discussion. Il s'approcha de la fenêtre pour regarder un peu à l'extérieur. Au loin, des ouvriers s'affairaient sur les restes de la Cathédrale de la Lumière. Il ressentit un petit pincement au coeur en pensant une nouvelle fois à Shinddha, qui y avait perdu la vie. Etait-ce tout ce qui resterait de lui désormais ? Sa postérité au combat ? Mais Shin n'était pas un guerrier. C'était un gamin un peu pommé qui aurait donné sa vie pour une tarte aux pommes et incapable de faire deux pas sans se faire mal ou tomber dans un piège, un archer incapable de tirer une flèche à deux mètres de distance et surtout et éventuellement un de ses confidents les plus proches. Ou l'inverse. Shin adorait raconter sa vie au paladin, ses histoires d'amour, ses problèmes de vessie pendant leurs rondes le soir, alors que les autres dormaient. Ses cris le matin lorsqu'Eden avait pissé sur sa couche, son regard semi-désolé lorsqu'un énième enfant l'accusait d'être son père, tout ça lui manquait bien plus qu'il ne le laissait paraître.

Théo haïssait le changement. Il était quelqu'un de routinier. Il aimait que les choses soient faites à telles heures, que les journées de voyage se passent comme il le voulait et que les problèmes ne durent jamais bien longtemps. Les dernières années de voyage n'avaient pas été de tout repos, mais ils avaient toujours rebondi et su se retrouver malgré les épreuves et les doutes. Mais maintenant que chacun partait dans une direction différente, la vie du paladin volait en éclat. Tout ce sur quoi il avait fondé sa vie s'effaçait au profit d'un schéma qui lui plaisait de moins en moins. Certes, leur groupe tenait encore, mais une fois tout ça terminé ? Chacun repartirait de son côté. Peut-être que de nouveaux fantômes viendraient hanter les nuits du paladin, peut-être même les fantômes de sa soeur et de son meilleur ami.

Il avait bien remarqué que Balthazar essayait de redonner un semblant de normalité à leurs aventures, mais rien n'était comme avant. Ce n'était qu'une douce illusion temporaire. Regarder Grunlek parler de ses futures réformes lui retourner l'estomac. Le nain avait déjà enterré sa vie d'aventurier. Cette aventure n'était qu'un bonus. Quant au mage, il n'en avait pas fini avec Tesla avant encore de nombreuses années. Il poussa un soupir. S'il ne devenait pas Troisième de la Lumière, que ferait-il de sa vie ?

Une main tira son pantalon. Il baissa les yeux sur Triste Chêne, toujours aussi misérable. Le lutin avait l'air nerveux.

"Maître Théo, maître Balthazar n'est pas revenu depuis un moment de la grande porte magique.

- Et ? Il doit être en train de se faire charger comme un baudet.

- Non, non, maître Théo. Maître Balthazar va avoir une attaque magique. Je le sens."

Le sang de Théo ne fit qu'un tour. Il se redressa et fonça vers le portail, sous le regard curieux de ses compagnons. Dès qu'il passa le seuil, il tomba nez à nez avec un être au visage abîmé et au sourire carnassier. La pièce prenait feu, et Tesla gisait au sol contre le mur, inconsciente.

"Enoch, gronda Théo, menaçant.

- Regarde, Balthou', même ton copain est là."

Balthazar, essoufflé, se tenait les côtes, le visage grimaçant, appuyé contre le mur. Il avait l'air en mauvais état.

"Qu'est-ce que tu lui as fait ? rugit le paladin.

- Moi ? répondit-il, surpris. Rien du tout ! Il a utilisé toute sa magie sur moi… Et maintenant il meurt."

A peine eut-il terminé sa phrase que le mage s'écroula lourdement au sol. Théo ressentit une vive douleur à la poitrine et posa un genou à terre, surpris. Enoch lui sourit.

"Ah, les pactes démoniques… C'est mieux quand on les fait sans la marque magique que j'ai laissé dans ton dos, sombre crétin. Merci de m'avoir montré la voie. Bonne nuit !"

Il disparut dans un écran de fumée noire. Théo lança un regard vers Balthazar. Il pouvait sentir son pouls irrégulier d'ici. Impuissant, il se traîna vers le mage et le retourna. Il fouilla dans ses poches et en tira l'une des petites fioles de Tesla, qu'il mit à ses lèvres. Le mage déglutit faiblement, mais en but l'intégralité. Ce fut la seule chose qu'il put faire avant qu'une nouvelle décharge le prenne à la poitrine et l'envoie au sol, inconscient.