Bonjour tout le monde ! Information importante avant de commencer le texte. La rentrée arrive, ce n'est pas une surprise pour vous, et comme je reprends les cours cette année, le rythme de publication de Silverberg passe à un chapitre toutes les deux semaines. Je sais que ça peut être long pour certains, mais c'est malheureusement la seule solution que j'ai trouvé pour continuer à vous proposer des contenus de qualité. La semaine prochaine sera une semaine A, donc vous aurez un chapitre de Silverberg. Sur ce, c'est parti pour le chapitre 50 des aventures de notre joyeuse troupe. Eh oui, déjà !

CHAPITRE 50

Théo somnolait sur le dos de son étalon. La nuit avait été courte et l'heure du départ pour les terres du sud était arrivé. Afin d'éviter l'agitation matinale de Castelblanc et d'éventuels nouveaux problèmes, les aventuriers étaient partis tôt, bien avant la levée de l'aube. Comme toujours, le paladin menait la troupe, quelques mètres devant les autres. Balthazar le suivait de près, lui aussi de grands cernes sous les yeux. Mictian conduisait la charrette dans laquelle se trouvaient Tesla et Shinddha, le mage ayant refusé de forcer le demi-élémentaire à voyager à cheval. Grunlek et Cyrielle fermaient la marche, en grande discussion. Triste Chêne se trouvait entre les jambes de l'apprentie paladine, accroché à l'encolure de sa monture qu'il avait jugé digne pour faire la sieste. Son odeur incommodait fortement Théo, pourtant quelques mètres devant lui. La petite créature n'avait rien trouvé de mieux que de se rouler dans la bouse au passage des champs qui longeaient la capitale.

Le guerrier recentra son attention sur la route. Après les derniers jours qu'ils avaient passés à Castelblanc, ce n'était pas ce détail insignifiant qui allait venir à bout de sa patience. Après l'altercation avec Enoch, la situation s'était envenimée entre le paladin et Tesla. L'archimage lui avait reproché son inactivité et sa stupidité une nouvelle fois, ce qui n'avait fait que braquer un peu plus le paladin, parfaitement conscient que les conséquences du pacte démonique allaient leur causer des problèmes. Balthazar avait travaillé sur un philtre capable de masquer sa présence à Enoch, mais il ne fonctionnait que par intervalles de quatre heures et avait un goût horrible. La ressource était également limitée. Il n'y en avait que pour dix jours. Après ça, il avait fallu gérer le cas délicat de Shinddha. Passé les premiers examens, le demi-élémentaire semblait aller bien en apparence. Cependant, les marques d'une cicatrice étaient apparues une nuit, au milieu de son torse et cela inquiétait Balthazar. Néanmoins, l'archer ne s'en inquiétait pas outre-mesure. Il avait reçu un nouvel arc, offert par Vendis, et s'il avait des séquelles de ce qui s'était passé, il les masquait sous un masque de jovialité.

Théo n'était toujours pas à l'aise en sa présence. Son cerveau ne parvenait pas à croire ce qu'i avait sous les yeux. Après toutes ces visions qui le hantaient toujours, il avait quelques difficultés à séparer les cauchemars de la réalité. Shinddha l'avait remarqué et faisait des efforts pour ne pas le brusquer, mais Théo n'arrivait pas à ne pas être distant avec lui. Ce n'était pas comme avant. Rien ne serait plus jamais comme avant. L'écart qui s'était tisser entre les deux aventuriers rendait aussi Grunlek et Balthazar mal à l'aise. Eux n'avaient pas ce problème et agissaient comme si rien ne s'était passé. Cela ne l'étonnait pas. Il s'était passé la même chose lorsque lui avait été ramené à la vie après l'éboulement de la montagne. Les aventuriers avaient immédiatement agi comme si tout n'était qu'un mauvais cauchemar. Le sujet était devenu si tabou que Théo en était venu à avoir peur d'en parler et camoufler ses émotions, même lorsque ça n'allait pas. Et lorsqu'il en était arrivé au point de ne plus le supporter, il n'avait pas pu prévenir ses amis à temps et la situation avait tourné à la catastrophe avec la destruction de Mirages et leur fuite précipitée aux quatre coins du Cratère. Depuis, le sujet de la montagne avait été comme effacé. Balthazar en particulier agissait souvent comme s'il n'avait jamais existé. Théo avait remarqué que lorsqu'il racontait leur histoire, il sautait automatiquement ce passage.

"Encore perdu dans tes pensées ? Ça devient récurrent. Je ne pensais pas que tu pourrais être aussi silencieux un jour."

Le paladin se retourna. Balthazar n'était plus derrière lui, mais à côté de lui. Le mage lui sourit, légèrement inquiet par sa réaction. Théo poussa un soupir.

"Désolé, beaucoup de choses en tête.

- Shin ?"

Le guerrier fronça les sourcils. N'était-ce qu'une coïncidence ou lisait-il dans son esprit ? Il n'aimait vraiment pas ces nouvelles facultés démoniaques. Il avait l'impression de ne plus avoir d'intimité. Balthazar comme Enoch pouvaient désormais lire en lui comme dans un livre ouvert. Néanmoins, il savait que le mage ne le faisait pas volontairement. Il lui accorda le bénéfice du doute.

"Oui, entre autres, finit-il par répondre.

- Moi aussi, soupira le mage, visiblement soulagé de pouvoir se confier. Je n'arrive pas à comprendre comment il est revenu et ça m'inquiète. Après ce qui s'est passé avec toi, peut-être… Que quelque chose l'a ramené de force à la vie. Je n'ai pas vraiment envie de me retrouver avec un Shin possédé sur les bras. Il a l'air en forme, mais… Je ne sais pas. Quelque chose ne sonne pas juste. Tu es sensible aux flux magiques, tu as ressenti quelque chose ?

- Non, pas vraiment, répondit le guerrier.

- Vraiment ? Alors pourquoi est-ce que tu restes éloigné de lui comme ça ? Il s'en est rendu compte, tu sais."

Le paladin baissa la tête.

"Je ne sais pas. Je n'y arrive pas, tout simplement. Je n'arrive pas à croire à son retour. C'est trop irréel, trop… Je veux y croire, vraiment, mais c'est comme si j'étais coincé dans un rêve où tu sais le retour à la réalité brutal et inéluctable. Je fais tout pour que ça dure, mais je ne m'attache pas parce que j'ai l'impression que tout va cesser d'un seul coup. Tu… vois où je veux en venir ?"

Le mage lui sourit doucement et rapprocha son cheval pour poser une main sur son épaule. Surpris par le geste, le guerrier se crispa légèrement.

"Tu es sûr que ça n'a rien à voir avec ce qu'ils t'ont fait là-bas ? dit-il à voix basse. Peut-être que cette impression vient de là. Ils ont joué avec tes souvenirs, ce n'est pas anodin et ça laisse des conséquences. Je t'avais promis de t'aider sur ce point, c'est toujours d'actualité."

Mal à l'aise, Théo se dégagea. Cela faisait un moment qu'il n'avait plus penser à son enfermement pendant le siège de Castelblanc. Tellement de choses s'étaient produites en si peu de temps que tous ses souvenirs d'avant la mort de Shinddha paraissaient s'être produits il y avait des années, et non seulement quelques mois. Balthazar n'insista pas, mais son regard se teinta d'inquiétude. Ils reprirent la route dans un silence pesant. Leur prochaine étape était Fort d'Acier. Pour gagner le désert, ils allaient devoir s'équiper en conséquence pour affronter le froid des montagnes, puis la chaleur étouffante du désert, situé derrière l'ombre imposante des pics rocheux. Ils n'étaient encore que de vagues ombres à l'horizon.

Les paysages qu'ils traversaient étaient étrangement familiers, et pour cause : ils se trouvaient à quelques lieues de la Vieille Tour, et donc dans la forêt où ils avaient commencé leurs folles véritables aventures avec les Intendants. Le temps n'avait pas été gentil avec cette partie de la forêt. Les troupes de Lorimar avaient coupé la plupart des arbres pour gagner Castelblanc avec leurs catapultes. Etrangement, seul un coin de verdure semblait avoir été épargné et dégageait une empreinte magique forte. Eden, qui avait disparue depuis quelques jours, était couché au milieu du tapis de feuilles, le regard triste. Théo et Balthazar se lancèrent un regard. Ils n'avaient pas besoin de mots. Ils savaient qui se trouvait enterrer là-dessous. La druidesse, précédente propriétaire de la louve, semblait finalement dévoiler ses secrets. Avec le recul, peut-être que si le paladin n'avait pas provoqué accidentellement sa mort, les choses se seraient passées autrement. Ou peut-être pas. L'aventure avait cette part d'imprédictibilité qu'il aimait tant.

Théo ralentit les chevaux et décida de profiter de cette occasion pour faire une pause. Il avait besoin de faire la grosse commission. Et à en croire la précipitation de Shinddha qui s'était jeté du carrosse pour courir dans les buissons, il n'était pas le seul. Le reste des aventuriers descendit des montures pour se dégourdir les jambes. Grunlek se dirigea d'un pas tranquille vers Eden qui l'accueillit d'un battement de queue, sans pour autant bouger. Le paladin s'assura que tout le monde allait bien d'un regard et se dirigea à son tour vers les buissons, à l'opposé de ceux du demi-élémentaire. Il s'enfonça loin dans les fourrés.

Sauf que lorsqu'il voulut s'arrêter, ses jambes ne lui obéirent pas. Il eut beau résister et tenter de se retourner, quelque chose avait pris le contrôle de son corps. Enoch. Il pouvait sentir l'empreinte démoniaque forte à l'intérieur de lui. A quoi jouait-il ? Il avança comme ça encore dix minutes avant que le contrôle ne lâche d'un coup. Théo fit volte-face, paniqué et regarda autour de lui. Il se trouvait devant des ruines. Non, un cimetière, se corrigea-t-il. Les tombes s'éparpillaient sur plusieurs centaines de mètres à un rythme régulier. Il y en avait des centaines, des milliers peut-être. Le paladin s'approcha de l'une d'elle et l'inspecta. Il s'agissait de trois énormes rochers empilés les uns sur les autres, sans gravure ou signe les reliant à une quelconque église. Soit ces tombes étaient très anciennes, soit elles ne renfermaient pas des humains.

"En effet, intervint une voix. Ces tombes ne sont pas humaines."

Théo se retourna. Enoch était appuyé contre un arbre avec nonchalance. Le paladin se tendit. Il voulut quitter les lieux, mais le blocage fit son retour. Il ne pouvait plus bouger.

"Allons, allons, se moqua le démon. Tu ne vas pas déjà me fausser compagnie ? Ne t'inquiète pas pour tes compagnons, ils sont déjà bien occupés à l'heure qu'il est.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu leur as fait ? s'énerva le guerrier.

- Moi ? Rien. La manticore que j'ai hypnotisé et lancé à leurs trousses en revanche… Ton ami revenu d'entre les morts a dû avoir une sacrée surprise pendant qu'il... Mais ce n'est pas le sujet. Sais-tu où nous sommes, paladin ?"

Le paladin serra les poings. Il perdait du temps ici alors que ses amis avaient besoin d'aide ! Il poussa un grognement et essaya de bouger ses jambes une nouvelle fois. Enoch poussa un soupir.

"Si tu ne joues pas le jeu, je vais être contraint de te retenir ici, tu sais.

- J'en sais rien et je m'en fous ! Laissez-moi partir ! fulmina Théo.

- Mauvaise réponse."

Une douleur le prit brutalement au crâne et il tomba à genoux, les deux mains sur le front. Il poussa une plainte, et le mal disparut presqu'aussitôt.

"Puisque tu ne veux pas jouer, laisse-moi t'expliquer. Nous nous trouvons sur l'emplacement même où s'est tenue la dernière bataille de mon peuple contre le tiens. Si ton père a eu le droit à un enterrement personnalisé, ce n'est pas le cas de tous ceux tellement abîmés par le combat qu'on ne pouvait même pas reconnaître leurs visages. Tes ancêtres et mes soldats sont enterrés ici. Tu connais les légendes sur les morts violentes ? Oh, bien sûr que non, les paladins pensent que tout le monde rejoint la Lumière après la mort. La vérité, c'est que les créatures mortes sans justices ne quittent jamais ce monde. Ils errent parmi les vivants sans jamais comprendre leur situation, et en particulier le lieu où ils sont enterrés. Tes yeux de mortels ne te permettent pas de les voir ou les entendre, mais les miens… Je vais te faire un cadeau."

Il avança vers lui avec un grand sourire, puis s'accroupit à côté de lui. Il porta deux doigts à ses lèvres qu'il embrassa avant de les poser sur sa tempe. Aussitôt, des ombres apparurent partout autour de lui, d'abord vagues, puis de plus en plus précises. Ici se tenait un homme à qui il manquait un bras, là un démon à la nuque brisée. Et ils hurlaient. Ils hurlaient tous de douleur, de peine, de tristesse, de colère. La cacophonie devint rapidement insupportable. Théo tenta d'éloigner le bras d'Enoch, mais le démon ne bougea pas. Les morts posèrent peu à peu leur regard sur lui. Ils s'avancèrent dans sa direction, puis plusieurs s'accroupirent à côté de lui. D'abord un, puis cinq, puis quinze. Rapidement, il se retrouva enseveli sous une montagne de cadavres vivant qui le suppliaient et l'appeler à l'aide. Théo paniqua et tenta de se déloger, terrifié. Et puis Enoch retira sa main, et tout disparut. Le paladin, essoufflé, resta au sol.

"Tu sais ce qui est arrivé au peuple de ton demi-élémentaire ? Son village s'est retrouvé par hasard sur la route du champ de bataille. Les "gentils" colons ont décidé de détruire cette civilisation parce qu'il le pouvait. La vérité, c'est que la nuit, tu peux encore entendre leurs hurlements. Crois-tu vraiment en la justice, paladin ? Et si je te disais que ta quête n'est pas juste ? Cette malédiction qui pèse sur mon fils, sur ta sœur, elle est uniquement la faute de ton père. La femme que tu cherches n'est pas passée à autre chose. Dès que vous entrerez sur ses terres, elle vous tuera tous. Fais demi-tour pendant que tu le peux encore.

- Qu'est-ce que vous en savez ? Vous voulez juste la source d'énergie pour vous !

- J'ai les Codex, pourquoi en aurais-je besoin ? Je suis gourmand, mais pas idiot. Ce qui se trouve là-bas ne peut être défait. Et si vous tenez vraiment à mon fils, la seule chose que vous pouvez faire pour l'aider est de le tuer. Il vaut mieux ça à ce qui va se passer. Vous pensez qu'on peut lever une malédiction sans risques ? A quel point êtes-vous naïf ?

- Pourquoi est-ce que vous voulez nous en empêcher ? Ça ne vous concerne même pas !

- Je ne le fais pas pour moi, ou pour lui. Je le fais pour un vieil ami à moi, à qui j'ai fait une promesse. Je ne vous retiendrais pas plus longtemps, mais je continuerais à vous poser des bâtons dans les roues jusqu'à ce que vous abandonniez. Bonne journée, Silverberg."

Il sourit et disparut dans un nuage de fumée. Le paladin resta immobile un moment dans l'herbe, songeur, avant que les dernières révélations ne lui reviennent en mémoire. Les autres étaient en danger ! Il bondit sur ses jambes et courut en direction des chevaux.