On continue les aventures de nos aventuriers dans le désert :D Nous les avons laissés dans une situation un peu compliquée. Pour se sortir de celle-ci, ils vont devoir utiliser un peu plus que leurs compétences de base…
CHAPITRE 62
Une marée rouge s'éclata contre le bouclier psychique que Tesla avait dressé tout autour d'eux. Les démons y fonçaient sans discontinuité. Certains s'y brisèrent la nuque, rapidement dévorés par leurs pairs qui revenaient à l'assaut avec plus de force. Les aventuriers, tétanisés, n'avaient pas eu le temps de se concerter sur un plan à suivre. Les uns dos aux autres, ils se demandaient tous comment ils allaient venir à bout de ces monstruosités.
Grunlek fut le premier à réagir. Dans un hurlement guttural, il tomba à genoux et entama sa métamorphose élémentaire. Son corps grandit et se couvrit de roche. Les démons auraient du mal à mordre dedans. Shinddha apporta son soutien à la mage en gelant le bouclier à sa demande, pour le rendre plus solide. Cependant, sous cette chaleur, il peinait à maintenir sa magie au meilleur niveau.
Balthazar, impuissant, discutait avec lui-même sous le regard inquiet de Théo. Le feu ne ferait rien aux attaquants, en revanche, il y avait autre chose qui le pouvait. Le seul problème étant que sa transformation pourrait le tuer avec son démon dans son état. Théo voulut parler, mais Cyrielle retenait davantage son attention. Il lui apprenait sur le tas à utiliser le don de la Lumière pour faire briller son bouclier. La magie divine brûlait les démons, mais étant donné leur nombre, lui-même n'était pas certain que ça fasse une grande différence. Concentré à leurs côtés, Mictian faisait voler des orbes autour de lui, dont le paladin ignorait leurs capacités. Ils étaient mal.
Un craquement terrifiant les fit tous relever la tête. Le bouclier se fissurait sous les coups des monstres. Tesla poussa un grognement et tint bon. Du sang commença à couler de son nez. La pression devenait trop importante, comprit Théo. Il se tourna vers Balthazar, qui n'avait toujours pas décidé quoi faire.
« Fais-le ! cria Théo. Transforme-toi, dépêche-toi, on n'a pas le temps ! »
Le mage, sonné par la demande loufoque, lui lança une œillade surprise, comme si le paladin avait totalement perdu l'esprit. Peut-être que c'était le cas. Il ne pouvait pas aider de toute manière. Avec le pacte du sang, sa forme élémentaire ne répondait plus, et il avait essayé. Avec Cyrielle, ils n'auraient que des épées à offrir en contre-offensive. Balthazar se décida enfin.
Ses yeux virèrent au rouge et son corps se recouvrit intégralement d'écailles rouge sang. Dans un hurlement bestial, il tomba à genoux et commença à muter. Son corps grossit, plus musclé et puissant, et les écailles formèrent une carapace impénétrable. Des cornes perçaient peu à peu son crâne, de même que deux excroissances dans son dos, qui ne tardèrent pas à devenir deux ailes sombres.
Cependant, à mi-transformation, les cris guerriers se transformèrent en cris de douleur.
Théo, à distance, n'osait pas approcher. Il ignorait si cela faisait partie du processus ou non et ne voulait pas risquer de l'inverser, ce qui les conduiraient tous à une mort certaine. Il ne pouvait s'empêcher de grimacer à chaque gémissement de douleur, et retenait l'épée qu'il voulait planter à travers la poitrine de l'hérésie qui grossissait sous ses yeux. Ce n'était pas normal. Ça ne devrait pas exister. Il était heureux de ne pas avoir été conscient la première fois que c'était arrivé.
Shinddha remarqua son visage et plissa les yeux, ce qui le fit se redresser légèrement. Il avait peut-être oublié qu'il n'y avait pas qu'une hérésie dans cette bulle psychique.
« Je ne vais plus pouvoir tenir ! cria Tesla, à bout de souffle.
— Alors lâche tout, créature pathétique ! Et cette mauviette se fait prétend magicienne ? Je vais lui montrer ce que c'est qu'un vrai magicien ! répondit le démon qui avait enfin terminé son spectacle. Quoi ? rugit le mage à lui-même. Non, je ne compte pas la bouffer. Elle pue la transpiration, c'est dégueulasse. »
Les aventuriers étaient au moins rassurés que Balthazar ait encore un minimum de contrôle sur son double démoniaque. Tesla, en revanche, n'avait pas l'air ravie de ce manque de respect évident, mais elle ne put pas le montrer, toujours concentrée sur le bouclier, de plus en plus fissuré.
« Il faut vraiment tout faire soi-même, grogna Balthazar. »
Le démon poussa un soupir ennuyé, puis donna un grand coup dans leur couverture, qui explosa en miette sous le hurlement de l'archimage. Théo eut à peine le temps de lever son propre bouclier que plusieurs démons s'abattirent brutalement sur lui, excités comme jamais. Grunlek réussit à lui libérer un peu d'espace d'un grand coup de poing, ce qui lui donna quelques précieuses secondes pour reculer.
Le démon poussa un cri animal et se jeta dans la bataille. Il attrapa plusieurs créatures au vol et les écrasa au sol dans un rire sadique. Il attira l'attention de la horde, qui redoublèrent d'efforts pour l'attaquer. Plusieurs flèches de glaces et orbes s'abattirent sur les démons. Ils en tuèrent plusieurs sur le coup, mais il parut à Théo que d'autres les remplaçaient immédiatement. Quelques rares créatures isolées attaquèrent les paladins, mais ne firent pas long feu. Les aventuriers résistèrent assez bien à la première vague malgré l'intensité de l'attaque.
Balthazar fit de son mieux pour garder le plus gros de la horde sur lui. Il poussa un hurlement terrifiant qui fit reconsidérer à quelques-uns leurs options. Une partie de ses assaillants ne tarda pas à lâcher l'affaire pour se précipiter vers les proies plus faciles d'accès. Shinddha se baissa juste à temps, évitant une créature qui venait pour sa tête. Le démon s'écrasa contre le poing de pierre de Grunlek, qui l'écrabouilla au sol comme un insecte. Le golem tapa des deux mains, créant une onde de choc dans les airs qui repoussa une partie des monstres qui les chargeaient.
Soudain, Cyrielle poussa un cri de douleur. Un des démons avait réussi à l'atteindre et mordait furieusement entre les interstices des plaques de plates de son bras. Théo réagit au quart de tour et abattit son épée sur la créature, lui coupant net la tête. La guerrière se dégagea, dégoûtée, une bouillie rougeâtre lui couvrant à présent le visage. Mis à part la recoloration de son armure blanche, elle se portait plutôt bien.
« Bob, tu ne peux pas les attirer plus loin ?
— Tu me prends pour une couille molle, paladin ? grogna l'alter égo de son ami. Je ne faisais que m'amuser un peu, parce que de pauvres péons me craignent le reste du temps. Pour une fois que je sors… Peut-être que je pourrais rester un peu plus longtemps cette fois. Ou faire pleuvoir des météorites, comme la dernière fois ! Réduire ce désert en cendres !
— Repousser les démons, ce sera déjà bien, répondit le guerrier, peu rassuré. Ne pousse pas ta chance, démon. »
Le pyromancien se figea et braqua un regard de braise sur le guerrier. Théo le sentit pousser les limites de sa conscience. Le guerrier recula d'un pas et, instinctivement, baissa la tête. Il ignorait pourquoi, mais il lui semblait qu'il devait le respect au démon. Ce dernier ricana.
« C'est bien ce que je pensais, pitoyable esclave. Tu ne peux pas résister à mon pouvoir d'att… Eh ! hurla-t-il soudain à lui-même. Tu n'es pas drôle, demi-portion. Je ne vais pas faire de mal à ton jouet, je lui apprends à me respecter comme il se doit. Tu devrais en prendre la graine. Vu ta grande forme physique, ce n'est pas étonnant que tout le monde te marche dessus. Non, je ne retirerai pas ce que j'ai dit. Mauviette ! Incapable ! Fiente de tigre à dents de sapin toi-même ! »
Le démon grogna, agacé. Il se tourna vers la horde et poussa un cri puissant, qui fit trembler la terre sous lui. Théo se figea, les yeux écarquillés, terrifié au plus profond de son âme. Il savait que c'était irrationnel, mais il n'avait plus qu'une envie : fuir le plus loin d'ici. Le cri eut en tout cas cet effet sur la nuée qui s'envola avec panique. Plusieurs démons tapèrent les uns dans les autres et s'assommèrent, les autres se tinrent à une distance respectable.
Balthazar se retourna vers le paladin, satisfait, et leva un sourcil.
« Toujours là, hein ? Plus résistant que ce que je croyais, dit-il, presque avec admiration. Je vais profiter qu'ils soient loin pour les écraser. Reculez.
— Les écraser comment ? s'inquiéta Grunlek, qui couvrait les arrières de Mictian et Shinddha, en train d'aider Tesla à se relever. Et reculer à quel point ?
— Trop tard, ricana le mage. »
Il fit soudainement plus chaud, alors qu'une énorme boule de feu tombait du ciel. La plupart des démons commencèrent à paniquer, mais Tesla, comprenant le plan du démon, les coinça dans un nouveau champ de force, qui brillait avec moins d'éclat que le précédent. La boule de feu fit exploser le mur psychique et s'abattit sur la horde terrifiée. Un mur de sable s'éleva tout autour du point d'impact et fonça sur les aventuriers, qui n'avait pas exactement prévu de fuir aussi vite. Grunlek rassembla tout le monde comme des poupées et se mit à quatre pattes au-dessus d'eux pour les protéger. Il prit le plus gros de la tempête, mais le sable réussit tout de même à s'engouffrer sous lui. Théo et les autres fermèrent les yeux du mieux qu'ils purent, mais le sable était partout : dans leur bouche, dans leur nez, dans leurs oreilles, dans les armures. La sensation n'était pas des plus agréables.
Le silence retomba. Théo se cogna contre Grunlek en essayant de se redresser, toussant pour évacuer le sable de sa gorge, comme le reste des aventuriers. Ils étaient en partie ensevelis, réalisèrent-ils bientôt. La voix de Balthazar était toujours perceptible au-dessus d'eux, étouffée par le sable.
« Arrête ça, avorton ! Je leur ai dit de fuir, c'est eux qui ne m'ont pas écouté ! Je suis sûr qu'ils ne sont pas morts. Regarde, c'est ton nain-caillou, juste là. »
Grunlek fut brutalement arraché du sol, porté par le démon comme l'on porte un chien. Il le relâcha sans grande délicatesse dans le sable un peu plus loin.
« Voilà, ils ont tous là, tu vois ? La grognasse à la baguette magique, le glaçon, le troll, ton demi-avorton de frère, ton esclave et son esclave. On est quitte, ne me remercie pas surtout. Qu'est-ce que tu ferais sans moi ? Comment ça partir ? Je peux profiter de ma victoire pendant quelques minutes ? Non ? Tu es lourd, la mauviette. Ne me donne pas d'ordre ou je bouffe un paladin ! C'est bon, c'est bon, j'y vais. Abruti… »
Les ailes de Balthazar se disloquèrent pour rentrer dans son corps, et le démon perdit vite en taille pour reprendre une forme plus humaine. Balthazar grogna douloureusement, et plusieurs gémissements s'échappèrent de sa gorge. Il finit par retomber lourdement dans le sable, en position fœtale, la respiration sifflante et le corps toujours couvert d'écailles rouge.
« Bob, tu es de retour ? demanda Grunlek, qui retrouvait lui aussi sa forme originelle. Le démon est parti ? »
Pas de réponse. Théo sortit du cratère où il était et s'approcha de son ami. Du sable s'écoulait hors de son armure à intervalles réguliers. Il ne voyait plus très clair, et se frotter les yeux avec ses mains pleines de sable n'était définitivement pas son idée la plus glorieuse. Il fit de son mieux pour s'approcher du mage.
« Balthazar ? appela-t-il. Debout, c'est pas l'heure de faire la sieste. »
Le mage lui agrippa la main, il était conscient. Les yeux exorbités, il avait l'air en pleine détresse. Quelque chose n'allait pas.
« 'héo… plus… respirer…
— Hein ? Grunlek ! Ici, vite !
— 'son. P'tain de 'son. 'ai peur. »
Impuissant, le guerrier le souleva pour éviter qu'il n'avale du sable. La tête du mage retomba vers l'arrière. Il tremblait violemment. Tesla s'accroupit à côté de lui et observa ses yeux.
« C'est la malédiction, dit-elle. Nous manquons de temps. »
