Chapitre III
Les dangers de Caldéra
Alinor devait reconnaître que si voyager à dos d'un insecte géant était pour le moins désagréable – voir le sol à des mètres en dessous d'elle la mettait mal à l'aise –, l'échassier des marais avait l'avantage d'être plus rapide que sa carrure le laissait croire.
En début d'après-midi, elle arriva à la ville de Balmora mais n'eut pas le temps de s'attarder pour visiter la cité de pierre et emprunta la route à la porte sud.
Le Fort Phalène ne se situait pas loin à l'est de Balmora et faisait partie de cette longue liste des fortifications impériales dispersées un peu partout sur l'île de Vvardenfell. Elles servaient de caserne aux soldats de la Légion impériale en plus des nombreuses situées au Château Coeurébène. Alinor ne fut donc pas surprise d'y voir des gardes impériaux vêtus de leurs uniformes – par ailleurs très différents de ceux portés à Cyrodiil – vagabonder dans la cour du fort.
Une fois qu'elle fut entrée dans le fort, le commandant Varro et le prêtre Vunnis se présentèrent devant elle. Ils furent d'ailleurs surpris quand elle déclina son identité : Vunnis s'attendait à ce que Kaye leur envoie un initié ou un acolyte du Culte impérial.
« Une Disciple de Stendarr ? s'étonna le prêtre. Hé bien… cela est un peu gênant mais je crains qu'il y ait méprise. Nous avons effectivement fait appel au Culte impérial pour régler quelques soucis mais certains se sont déjà résolus par eux-même. Un groupe de nécromancien avait été repéré non loin de Caldéra mais nous avons appris aujourd'hui par la garde que celui-ci n'était en fait qu'un rassemblement de quelques pilleurs de tombes qui essayaient de profaner les caveaux familiaux aux alentours de la ville. Ils ont déjà été arrêtés. Quant au second problème… Un Elfe des Bois de Caldéra s'est plaint que son sous-sol serait hanté par un fantôme au service de Boéthia qui lui chuchoterait des idées folles la nuit. Il est fort probable que cet habitant exagère les faits et invente tout ceci… Quoi qu'il en soit, ce n'est rien de suffisamment important pour qu'un templier de l'ordre de Stendarr perde son temps avec cela. »
Alinor décida quand même de se rendre à Caldéra pour s'en assurer soi-même. Ce ne serait pas la première fois que quelqu'un considéré comme dément car il crie aux sectes daedriques ait raison.
Elle prit donc la direction du nord. La région de la Faille de l'Ouest se différenciait beaucoup de celle des Îles ascadiennes et de la Côte de la Mélancolie par son absence de verdure. Il n'y avait à perte de vue que des rochers et une terre grisâtre et stérile où les créatures étranges de Vvardenfell paraissaient aimer vivre : Alinor croisa une petite bête blanche sur six pattes qui l'ignora et surtout une grosse larve se déplaçant en bondissant qui se précipita sur elle dès qu'elle la vit et qu'Alinor tua en la tranchant en deux.
C'étaient probablement les scribs et les éclaireurs Kawma dont le commandant Varro lui parlé avant qu'elle parte. « L'île en est infestée et même si ces petits Kawmas ne sont pas très forts, ils peuvent devenir embêtants à plusieurs, sans oublier les maladies qu'ils véhiculent », lui avait-il dit.
Lorsqu'elle arriva enfin à la ville minière de Caldéra, la nuit était tombée depuis peu. Ne sachant pas où se situait la prétendue maison hantée par des fantômes daedriques ou celui ayant demandé l'aide du Culte impérial, Alinor préféra se rendre directement à l'auberge de Caldéra, non loin de l'entrée sud. La Pelle de Shenk devait son nom à son propriétaire, un Rougegarde qu'Alinor aborda aussitôt qu'elle pénétra dans la salle.
« Salutations ! s'exclama Shenk, servant du cognac de Cyrodiil dans des gobelets en bois. Vous êtes pas d'ici, je me trompe ? Je ne vous ai jamais vu dans les parages et les visiteurs sont rares par ici. Qu'est-ce qui vous amène à Caldéra ?
— Un travail pour le Culte impérial.
— Ha, vous devez être la personne attendue par Nédhélas ? Pauvre Bosmer ! lui qui était si fier de sa maison, voilà qu'elle est hantée. Vous avez de la chance, il loge ici depuis qu'il a fui son domicile. Vous le trouverez dans la pièce derrière moi. Vu son expression désemparée et mécontente, vous ne pourrez pas le manquer. Je vous sers quelque chose à boire ? »
Alinor déclina l'offre mais accepta de quoi manger et loua par la même occasion une chambre pour la nuit avant de se diriger dans la salle à gauche de l'entrée. Comme le lui avait dit Shenk, le client du Culte impérial fut simple à trouver parmi les convives attablés : un Elfe des Bois à la barbe fleurie était installé un peu à l'écart des autres tables, buvant nonchalamment une pinte d'un alcool quelconque avec si peu de conviction que sa barbe trempait dans la boisson.
Il ne réagit même pas lorsque Alinor s'assit à côté de lui, du moins jusqu'à ce qu'elle décline son identité.
« Vous êtes envoyée par le Culte impérial ? s'exclama-t-il, bondissant presque sur ses pieds. Mes prières ont été entendues, semblerait-il ! Je suis Nédhélas, propriétaire d'un manoir près des murs sud de la ville. Je l'ai acheté à son ancien propriétaire, qui paraissait empressé de s'en débarrasser et maintenant je comprends mieux pourquoi. Le gredin m'a caché le fait qu'il était hanté ! Un jour, je faisais un peu de ménage et je voulais ranger quelques bibelots dans la cave. Sauf qu'à peine l'ai-je ouverte que j'ai sentit un froid lugubre, de ceux qui mettent en garde contre un lieu hanté. Je l'ai refermée aussitôt à double-tour mais ça n'a pas suffi. Depuis plusieurs nuits, je suis pris d'horribles cauchemars et j'ai même entendu des cris venir de la cave !
» Quand c'est arrivé, je me suis précipité à l'extérieur de ma maison et j'ai couru à la Guilde des Mages pour qu'ils m'aident mais ces incompétents m'ont dit ne pas se charger de chasser les fantômes et quand je suis finalement allé voir la garde, on m'a répondu que cela n'était pas leur domaine ! Je commençais à désemparer et comptais même me plaindre au Palais du Gouverneur quand une aide inattendue s'est présentée. J'étais ici, à la Pelle de Shenk à réfléchir à une solution quand un de mes voisins, Duma gro-Lag, m'a conseillé de faire appel au Culte impérial. Je me suis donc rendu à Fort Phalène où j'ai rencontré un prêtre qui m'a dit qu'il ferait part de ma requête à la Chapelle impériale de Coeurébène. Et vous voilà ! Je vais enfin pouvoir retourner dormir chez moi. Je suis assure que si je recroise un jour la route de l'ancien propriétaire du manoir, il va m'entendre ! Quoi qu'il en soit, je vous propose de vous mettre au travail demain ? J'ai déjà loué une chambre pour cette nuit et je n'aimerais pas avoir perdu mon argent pour rien. J'espère que ça ne vous dérange pas ? En compensation, que diriez-vous que je vous paye un verre ? Le mazte de Shenk est probablement le meilleur de la région toute entière ! »
Comme pour le démontrer, il but cul-sec sa pinte de mazte. Lorsque Alinor voulut lui en demander plus sur cette histoire de fantômes de Boéthia, le peu de lucidité du Bosmer qu'il s'était efforcé de garder pour raconter sa mésaventure s'envola et il se contenta d'hausser les épaules en bredouillant quelque chose d'incompréhensible.
Elle en conclut qu'il n'y avait plus rien à tirer de lui et, rompue après ce trajet depuis Coeurébène, partit se coucher.
. . .
Elle se réveilla en entendant le plancher craquer. Elle savait qu'elle avait bien fait de ne dormir que d'une oreille et de garder son arme à proximité. Elle entendit les pas se rapprocher de son lit et, sous sa couverture, resserra son emprise sur la poignée de son épée.
Puis lorsqu'elle sentit son agresseur être près d'elle, Alinor se retourna brusquement et leva sa lame, qui manqua de couper le bras armé d'une dague de son adversaire, qui se recula précipitamment. Bien qu'il fasse nuit, la lumière de la lune traversant le vitrail de sa fenêtre lui permit de voir celui qui venait d'essayer d'attenter à sa vie : c'était un Elfe Noir aux longs cheveux noirs hérissés vêtu d'une armure blanche légère et qui se distinguait par les nombreux tatouages verts clairs sur son visage.
« Qui êtes-vous ? » demanda Alinor.
Son assaillant ne lui répondit pas et se précipita sur elle. Elle esquiva de peu le coup d'estoc destiné à lui transpercer le coeur et répliqua en essayant de le frapper verticalement mais le Dunmer, lui aussi agile, évita sa lame sans difficulté. Alinor se recula, désormais proche de la porte et son adversaire près du lit.
Ils se dévisagèrent en silence. Sous son regard impassible, Alinor vit que l'assassin dunmer paraissait tout de même dérouté. Il n'avait apparemment pas prévu qu'elle riposte et qu'ils aient à se battre. Peut-être était-il encore possible de le résonner et éviter un affrontement à l'issue fatale ?
« Pourquoi cherchez-vous à attenter à ma vie ? questionna Alinor. Je ne sais pas qui vous emploie, mais il doit y avoir erreur. Je travaille pour le Culte impérial.
— Il n'y a pas d'erreur, rétorqua le Dunmer d'un ton impartial. Vous cherchez à lui nuire. Je dois vous en empêcher.
— Lui ? Parlez-vous de votre employeur… ou d'un Prince Daedra ? »
Il ne prit pas la peine de lui répondre et l'attaqua avec bien plus d'entrain et de vigueur. Sa dague manqua de lui trancher la gorge et Alinor eut du mal à trouver une ouverture pour contre-attaquer. Il lui fallut changer de tactique.
De sa main libre, elle utilisa un sortilège d'Illusion pour faire apparaître de la lumière qui éblouit toute la salle. Elle ferma les yeux en prévision et lorsqu'elle les ouvrit de nouveau, son adversaire avait trébuché en arrière, une main devant ses yeux.
Elle profita de sa paralysie momentanée pour le frapper d'un coup d'estoc qu'il ne put parer. L'assassin laissa échapper un râle de douleur pendant qu'Alinor se recula, tout en veillant à rester assez proche pour l'attaquer de nouveau si nécessaire.
« Rendez-vous, lui ordonna-t-elle en pointant son épée vers lui. Vous avez perdu. »
Il secoua la tête et jeta un coup d'œil vers sa droite.
Alinor réalisa trop tard ce qu'il prévoyait et se précipita vers lui pendant qu'il se jetait vers la fenêtre. Cela ne suffit pas à l'arrêter : elle ne put que le frôler mais lui envoya en même temps un sort de paralysie. Cela ne l'empêcha pas de briser le verre mais il se figea en plein saut et chuta lourdement au sol.
Alinor attrapa son bâton en verre et quitta précipitamment sa chambre, courant à toute allure dans le couloir puis les escaliers pour sortir de l'auberge.
« Que se passe-t-il ? s'écria Shenk en la voyant passer en courant devant son comptoir.
— Un assassin ! »
Alinor quitta l'auberge et arriva devant le Dunmer, qui se relevait difficilement mais bel et bien libre de la paralysie. Alinor brandit son bâton devant elle pendant qu'elle vit du coin de l'œil des gardes approcher et Shenk la rejoindre, armé d'une épée en fer.
Le Dunmer les observa tour à tour et son regard se changea pour devenir celui de quelqu'un se sachant piégé mais déterminé à ne pas se rendre. Avant que quiconque ne puisse réagir, il sortit une potion d'une poche et l'avala d'une traître.
L'effet fut immédiat : son visage se tordit de douleur pendant qu'il posa instinctivement sa main sur son coeur. Lorsque les gardes le rejoignirent, il s'était déjà effondré, mort.
« C'est… Yakum Hairshashishi ? s'exclama un des gardes. Je n'arrive pas à y croire ! Il était pourtant si aimable. »
Shenk s'approcha et observa le cadavre. Il fronça les sourcils et se tourna vers Alinor, suspicieux.
« Pourquoi s'en est-il pris à vous ?
— Je l'ignore. Pendant que Nédhélas l'Elfe des Bois me parlait, je l'ai remarqué m'observer et j'ai senti que ma présence semblait le déranger. J'ai donc préféré rester vigilante durant la nuit et je l'ai entendu ouvrir la porte de ma chambre. Quand j'ai ouvert les yeux, il se tenait devant moi avec une dague en main. »
Elle fixa le cadavre, à la recherche du moindre indice mais n'en trouva aucun.
« Savez-vous s'il fait partie d'une secte ou d'un groupe criminel ? Demanda-t-elle.
— Yakum ? Pas à ma connaissance. Il logeait dans mon auberge depuis quelques semaines, expliqua Shenk, d'un ton peiné et perplexe. C'était un Cendrais des plus honorables, à la recherche d'un emploi stable. Il n'a jamais causé le moindre ennui à quiconque. Jamais je n'aurais crû qu'il puisse être dangereux…
— Je n'ai rien trouvé de compromettant sur lui, informa un garde en se relevant. Impossible de savoir d'où vient votre agresseur mais si je devais m'avancer, je dirai que c'était un membre de la Camonna Tong. Il ne porte pas l'uniforme de la Confrérie Noire et si c'était quelqu'un de la Morag Tong, vous seriez déjà morte. »
Alinor ignorait si ces propos étaient censés la rassurer mais ils ne calmèrent pas les dizaines de questions qui commençaient à lui traverser l'esprit.
Elle était venue à Vvardenfell pour s'occuper du cas croissant de sectes sur l'île et à peine arrivée, on essayait désormais d'attenter à sa vie. Qu'est-ce que tout cela signifiait ?
Cela me fait mal de faire de Yakum Hairshashishi un méchant parce qu'en vrai, j'aime bien ce PNJ de Pélagiad.
