Pas beaucoup de progression dans ce chapitre mais… mais comme dit précédemment, j'aime bien ce genre de chapitres tranquilles à écrire. Cela bougera un peu plus par la suite, promis.
Chapitre IX
La gemme volée
À son retour à l'auberge des Huit Plats, Alinor fut surprise de voir que Nels Llendo n'était pas parti mais dormait toujours profondément dans le lit de la chambre qu'elle avait louée.
Elle s'assoupit dans un coin de la pièce et fut réveillée lorsque les premiers rayons du soleil éclairèrent sa chambre. Elle remarqua aussitôt l'absence du brigand.
L'aubergiste lui apprit qu'il avait vu le Dunmer passer un peu plus tôt, à moitié endormi – ou encore soûl ? – et avait commandé à boire et à manger avant de partir, assurant qu'Alinor payerait pour lui.
La Bréton le maudit en silence. Il l'avait piégé et, à coups sûr, le rôdeur avait déjà quitté Balmora – donc impossible pour elle d'aller le retrouver pour qu'il paye sa part.
« Mauvaise nuit ? compatit Talvas Ralaal avec un sourire. Votre époux semblait assez ivre. »
Des années d'entraînement permirent à Alinor de rester stoïque à l'entente du mot ''époux'' et de ne pas jeter le gobelet d'eau dans sa main sur son interlocuteur pour avoir supposé une telle chose. Elle préférerait presque avoir à faire face à Méhrunes Dagon en personne que d'être appelée l'épouse de Nels Llendo.
Sauf qu'avant qu'elle ne puisse répondre à l'aubergiste, des éclats de voix derrière elle attirèrent son attention quand elle entendit la Camonna Tong être mentionnée.
« On parle d'un véritable massacre. Vous vous rendez compte ? Sur cinq ou six membres de la Camonna Tong qui se trouvaient au Club du Cercle, la moitié a été éliminée !
— J'ai entendu dire ça. Et les survivants ? Que sont-ils devenus ?
— Attrapés par les gardes et jetés en prison. Je pense que la Maison Hlaalu va essayer d'obtenir des information de leur part avant de les faire exécuter. »
Alinor essaya de ne pas paraître troublée par ce qu'elle entendait mais l'aubergiste lui dit tout de même :
« Sombre affaire, hein ? Difficile de croire que hier soir dans la nuit, tant de gens de la Camonna Tong se sont fait assassinés sans que cela n'alerte qui que ce soit.
— Savons-nous qui est derrière tout ça ? »
Heureusement, en revenant du Temple de Balmora, elle avait rangé sa tunique bleue ensanglantée pour revêtir une simple chemise verte.
« Probablement la Guilde des Voleurs. Elle n'aime pas trop que la Camonna Tong empiète sur son monopole du marché noir. Enfin ça, vous devez déjà le savoir, je me trompe ? »
Alinor se raidit. Qu'insinuait ce Dunmer ? Qu'elle faisait partie de la Guilde des Voleurs ?
« Il était difficile de ne pas voir vos vêtements imbibés de sang quand vous êtes entrée dans mon auberge, dit Talvas Ralaal en souriant. Ne vous en faites pas, personne d'autre ne l'a remarqué et je ne compte pas vous dénoncer. Vous savez, j'ai repris cette auberge à ma mère deux ans plus tôt à une époque où la Camonna Tong était encore plus dangereuse qu'aujourd'hui. Elle a toujours causé beaucoup de problèmes partout en ville alors franchement, ces criminels méritent ce qui leur est arrivé. Par contre, je vous conseillerai de faire profil bas car la Camonna Tong cherchera sans doute à se venger de votre guilde. »
Elle se contenta d'opiner de la tête en silence. Ainsi donc, le massacre au Club du Cercle était considéré comme un acte de vengeance de la Guilde des Voleurs ? Tant mieux.
. . .
Alinor n'avait pas l'habitude de ne rien faire mais n'osa pas quitter les Huit Plats pour vagabonder dans les rues de Balmora, par peur que sa présence attire quelques suspicions dans un climat sans nul doute troublé après le massacre du Club du Cercle.
Elle passa donc une bonne partie de la journée dans sa chambre plutôt qu'en extérieure et ce fut ainsi qu'elle constata qu'elle s'était trompée concernant le départ de Nels Llendo. Le chapardeur ne s'était pas simplement contenté de partir sans rien : avant de prendre la poudre d'escampette, il l'avait volé.
Alinor sentit son coeur manquer un battement lorsqu'elle remarqua que la gemme noire d'ordinaire située au sommet de son bâton de verre avait disparu, remplacée par une pitoyable gemme ordinaire grossière peinte de noir.
Il lui fallut beaucoup d'efforts pour ne pas laisser échapper sa frustration par un déchaînement de magie de destruction – qui aurait potentiellement réduit sa chambre en cendres. Au lieu de cela, elle descendit à toute allure au hall pour s'adresser à Taval Ralaal.
« Étrange ? répéta l'aubergiste. Non, il ne me semblait pas étrange. Quoi que… maintenant que vous le dites, je l'ai trouvé bien hâtif pour quelqu'un d'ivre. Je pensais qu'il voulait se dépêcher de rentrer dans votre guilde, voilà tout. Je pensais d'ailleurs que vous seriez partie avec votre partenaire, plutôt que de rester ici. Non pas que je désire vous mettre à la porte mais je préférerai couvrir mes arrières si les gardes se présentent ici.
— Je vous assure que les gardes de la Maison Hlaalu ne vous dérangeront pas.
— Comment pouvez-vous le savoir ? »
Avant qu'elle ne puisse dire quoi que ce soit, la porte s'ouvrit et un Dunmer en robe blanche entra. Alinor le reconnut et ne s'étonna pas qu'il vienne vers lui.
« Je vous souhaite le bonjour, madame, dit-il avec un sourire poli mais sincère. Comme vous vous en doutez, je suis envoyé par dame Almasea Ulès pour vous délivrer un message de sa part. Elle vous demande de la retrouver devant le Temple de Balmora au crépuscule. »
Décidément, être une haute-gradée du Temple de Morrowind donnait bien des avantages, constata Alinor en remerciant le messager avant de le renvoyer. Elle remonta dans sa chambre louée et se mit à faire les cents pas en rangeant distraitement ses affaires, pensive.
Il serait impoli de sa part de faire attendre la devineresse du Temple de Morrowind mais elle devait coûte que coûte récupérer la gemme noire volée par Nels Llendo. C'était un héritage familiale qu'elle n'était pas disposée à laisser disparaître, surtout pas entre les mains de ce vil rôdeur.
Sauf que Pélagiad, où elle supposait qu'il s'était rendu, était assez loin et l'aller-retour promettait d'être assez long, même si elle pressait le pas – et, si de surcroît Nels Llendo n'y était pas, elle ne pouvait savoir où il s'était rendu et devrait se lancer dans une enquête qui pourrait l'emmener dans tous les recoins de la Côte de Mélancolie.
Néanmoins, la devineresse était une prioritée si elle pouvait l'aider à comprendre pourquoi quelqu'un avait mis sa tête à prix et arrêter ça – ne pas avoir à regarder par dessus son épaule à chaque instant serait un grand progrès.
Elle prit donc sa décision, bien que ce fut à contrecœur et se rendit au Temple de Balmora au coucher du jour – Talvas Ralaal cacha très mal sa joie de la voir quitter son auberge.
Ne sachant pas si la devineresse se trouvait dans l'édifice religieux ou non, Alinor préféra rester sur le seuil et observa distraitement le ciel étoilé. Elle se demandait avec regret où Nels Llendo pouvait être parti se cacher avec son bien et s'il l'avait déjà vendu au plus offrant quand la porte du Temple de Balmora s'ouvrit et que la devineresse apparue.
« Bonsoir, Alinor. Je m'excuse pour mon retard, quelques préparatifs de dernier instant m'ont retenu. »
La Bréton lui répondit d'un hochement de tête, ce qui l'incita à poursuivre :
« J'ai de bonnes et de mauvaises nouvelles concernant ce que je vous ai promis. Par quoi voulez-vous que je commence ? »
Alinor haussa les épaules, indifférente.
« La bonne nouvelle, alors, décida la devineresse avec un sourire. J'ai pu m'entretenir avec un haut membre de la Maison Hlaalu et lui faire part de votre cas. Tout ceci sera réglé au plus vite et vous ne devriez plus être embêtée par quelque organisation perfide qu'il soit.
— Mais ? ajouta Alinor en arquant un sourcil.
— Si je vous ai fait venir par une heure aussi tardive plutôt que de réclamer votre présence demain, ce n'est pas pour rien. Si nous voulons faire vite, il nous faut partir dès ce soir.
— Partir ? Où ça et pourquoi ?
— Parce que celui à qui je dois m'adresser pour cette affaire n'est autre que le plus haut représentant de la Maison Hlaalu.
— Le duc Védam Dren, à Coeurébène ? »
Almasea secoua la tête.
« Pas exactement. Je dois me rendre à Longsanglot pour m'entretenir avec Sa Majesté le Roi Hlaalu Helseth. »
Le roi Helseth Haalu ?
Sous le choc, Alinor se recula.
La devineresse allait avoir une audience auprès du roi de Morrowind en personne ?
« Qui êtes-vous pour obtenir une audience auprès du roi ? » ne put-elle s'empêcher de demander.
Elle ne réalisa que trop tard combien cette question semblait brutale et impolie mais son interlocutrice ne s'en offusqua pas et se contenta de répondre :
« Comme il me semble vous l'avoir dit, j'étais membre du Conseil Hlaalu autrefois. De plus… »
Elle s'interrompit un instant, pensive avant de se décider à ajouter :
« J'ai auparavant tenu un rôle autrement plus important au sein du Temple de Morrowind, qui me vaut aujourd'hui la confortable place de devineresse. Vous comprendrez sans mal que la Maison Hlaalu ne rechigne pas à m'avoir de son côté, comme une alliance avec elle m'est tout aussi profitable. »
Alinor n'en doutait pas mais continuait d'être intriguée par son interlocutrice.
« Est-ce vraiment pour cela que vous deviez me parler maintenant ? insista-t-elle. Parce que vous devez partir précipitamment ? »
Almasea Ulès rit doucement et répondit avec un sourire amusé :
« Je n'ai pas dû bien me faire comprendre. Nous partons pour Longsanglot, Alinor Selone. »
La Disciple de Stendarr la dévisagea, de plus en plus décontenancée. Cela signifiait-il qu'elle aussi allait avoir une audience auprès du régent de Morrowind, et devait donc quitter Vvardenfell en urgence ?
« À moins que cela pose problème ? ajouta alors la devineresse avec inquiétude face à son mutisme. Si vos devoirs au sein du Culte impérial sont trop importants, vous n'êtes pas obligée de venir mais je vous admet que votre présence rendrait les choses plus simples…
— S'il le faut, j'irai, concéda Alinor avec intransigeance. Néanmoins, si nous partons depuis Vivec, il me faudra un moyen pour faire parvenir un message à Lalatia Varian, ma supérieur hiérarchique sur Vvardenfell – sauf si nous prenons la mer depuis Coeurébène.
— Nous partirons depuis la ville portuaire impériale, confirma Almasea. Vous aurez donc le loisir de faire halte dans la chapelle impériale avant notre départ. De plus, ce ne sera pas par bateau que nous arriverons sur le continent, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.
— Que voulez-vous dire ?
— Je vous laisse la surprise mais comme je viens de vous le dire, être une devineresse au service du Temple de Morrowind offre bien des avantages. J'ai déjà engagé un échassier des marais pour nous mener à Coeurébène. Nous pouvons partir dès maintenant, ce qui nous permettra d'arriver à l'aube et d'être à Longsanglot dans le courant de la journée, ce qui sera bien plus pratique pour trouver où nous loger le temps de notre séjour à la capitale. »
Alinor fronça les sourcils, perplexe. Elle ne comprenait pas par quel miracle elles pourraient être demain à Longsanglot plutôt que dans une poignée de jours mais décida de ne pas poser de question et opina de la tête.
« Parfait, clama la devineresse avec satisfaction. Laissez-moi juste récupérer quelques affaires dans le Temple et nous pourrons y aller. Accompagnez-moi donc. Je me sens mal à l'idée de vous faire attendre plus longtemps au seuil du Temple de Balmora. »
Elles entrèrent dans l'édifice religieux mais plutôt que d'emprunter le chemin menant aux stèles saintes, Almasea l'entraîna vers une porte immédiatement à leur gauche. C'était une étroite mais longue salle, avec quelques meubles – des lits superposés et quelques cabinets de travail. La devineresse s'approcha d'un coffre au pied d'un lit et l'ouvrit à l'aide d'une clé.
Elle en sortir un sac en toile relativement léger – qui devait contenir des papiers ou des vêtements, songea Alinor – et surtout une épée en argent et un fourreau. Elle les ceignit à sa robe à l'aide d'une ceinture, d'un geste si nonchalamment et naturel qu'Alinor ne put qu'en déduire qu'elle en avait l'habitude – ce qui la surprit venant d'une religieuse mais en même temps, tant de dangers rôdaient sur cette île que même les gens de foi devaient savoir se battre dans un environnement aussi hostile que Vvardenfell.
Elles quittèrent le Temple et se mirent à traverser les rues silencieuses de Balmora en direction du sud. En passant sous un pont entre deux séries de bâtiments non loin des Huit Plats, Almasea demanda :
« Devons-nous passer à l'auberge où vous louer une chambre ?
— Ce ne sera pas nécessaire. J'ai pris toutes mes affaires. »
Elle désigna notamment son bâton de verre mais la vue de celui-ci lui rappela ce qui lui avait été volé, ce qui la fit se renfrogner malgré elle.
Elle inspira pour maîtriser sa colère et resserra son emprise sur la hampe de son arme, un fait que ne manqua pas de remarquer sa compagne.
« Y a-t-il un problème ? » s'enquit Almasea.
Alinor se réprimanda pour son manque de discrétion et s'efforça de reprendre le contrôle de ses émotions alors qu'elle répondit avec flegme :
« Rien de bien important, je vous assure. »
À son grand dam, cela ne fit qu'attirer l'attention de la devineresse qui porta sur elle ses yeux écarlates inquisiteurs.
« Qu'est-ce qui vous trouble ainsi ? »
Alinor essaya de soutenir son regard mais celui-ci eut raison d'elle. Elle soupira avec résignation et murmura à contrecœur :
« Quelqu'un a abusé de ma confiance pour me voler un objet d'une grande valeur affective.
— Il s'agit du joyau qui ornait votre bâton de verre, n'est-ce pas ? »
La Bréton la dévisagea, stupéfaite.
« Comment le savez-vous ?
— Je suis très observatrice, déclara la Dunmer avec un sourire en coin. Cette gemme noire est importante pour vous, n'est-ce pas ? En dehors de la valeur marchande qu'elle représente, bien sûr.
— Elle l'est. Il s'agit de l'héritage familial d'un de mes ancêtres, qui l'a créé pour être utilisée avec ce bâton de verre. Elle a été remise à mon père dans sa jeunesse, qui lui-même me l'a remise quand je suis entrée dans les ordres.
— C'est un artefact ? demanda Almasea en désignant le bâton de verre.
— Oui. Nous l'appelons le Sceptre d'Ulrich – du nom de mon ancêtre. La gemme noire jointe à celui-ci fut inspirée de l'Étoile d'Azura pour être une source d'énergie conséquente mais elle a surtout une particularité propre à son créateur.
— Puis-je savoir laquelle ou est-ce un secret ?
— Je n'ai pas de raison de le cacher. Cette gemme permet à celui qui la touche de regagner son énergie magique, une faculté qui s'étend au bâton de verre quand elle y est liée. »
Elle omit de mentionner que lorsque la gemme noire était dépourvue d'âmes – qui fournissaient les ressources magiques à transmettre –, elle compensait en puisant dans l'énergie vitale de celui qui l'utilisait.
Cela ne semblait pas un détail important – sans compte qu'il tendait à déstabiliser et mettre mal à l'aise les gens, comme s'ils craignaient que leur vitalité leur soit ôtée s'ils s'approchaient trop près du Sceptre d'Ulrich. Peut-être aurait-elle dû dire cela pour garder Nels Llendo à l'écart…
« Est-ce pour cela que vous étiez déjà sur le pied de guerre tout à l'heure ? s'enquit Almasea.
— Je reconnais que oui. Je prévoyais de partir pour un bref voyage jusqu'à Pélagiad lorsque j'ai reçu votre message. »
Une expression troublée abîma les traits fins de la Dunmer.
« Ainsi donc, je vous ai empêché d'aller récupérer votre bien ? »
— Non, réfuta aussitôt Alinor en secouant la tête. Il aurait été impoli de ma part de vous faire attendre alors que vous m'offrez gracieusement votre aide. Je retrouverai le voleur tôt ou tard, ce qui n'est pas important pour le moment. »
C'était un mensonge éhonté et Almasea n'eut aucun mal à voir à travers – ce qui commençait à irriter Alinor, qui n'appréciait pas comment cette Dunmer parvenait à la comprendre si facilement.
« Cela se voit que vous connaissez mal Vvardenfell. Vous venez de Cyrodiil, n'est-ce pas ? La province impériale n'est pas Morrowind. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, votre gemme noire aura été vendue au plus offrant à l'autre bout de l'île ou perdue dans quelque contrée sauvage si ce voleur se montre imprudent.
— J'en ai conscience mais mon choix est fait. »
Le mécontentement d'Almasea ne fit que s'accentuer.
« Tous les Cyrodiiliens sont-ils aussi têtus que vous, Alinor Selone ? »
La Bréton arqua un sourcil, ce qui fit sourire la Dunmer.
« Laissez-moi vous faire une proposition, dit-elle d'un ton qui ne laissait pas place à des protestations. Plutôt que de prendre un échassier des marais tout de suite, nous allons nous rendre à Pélagiad pour retrouver le brigand et ensuite nous passerons par Seyda Nihyn pour prendre un bateau jusqu'à Coeurébène. Ainsi, que nous trouvons ou non votre voleur, cela ne nous ralentira que de très peu dans notre trajet. Cela vous convient-il ? »
Cela ne lui convenait pas mais en croisant le regard de la devineresse, Alinor comprit que protester ne serait qu'une perte de temps et d'énergie.
Alors, à la place, elle soupira intérieurement et hocha la tête avec résignation.
« D'accord, faisons cela. »
