Nous voici enfin à Longsanglot et nous nous remettons enfin (en partie) dans l'intrigue à proprement parler. C'est aussi un chapitre sur lequel j'ai eu beaucoup de difficultés à écrire, notamment à cause de sa longueur et du début un peu lent mais j'en suis assez satisfaite au final.
Chapitre XI
La Main d'Almalexia
Se téléporter grâce à la magie laissait la drôle impression de se retrouver très haut dans les airs et de retomber d'un coup, pour une chute qui ne pouvait qu'être fatale.
Alinor en eut le coeur retourné et la peau traversée par une vague de froid qui ne dura qu'une fraction de secondes mais lui sembla s'étendre à l'infini. Elle entendit à côté d'elle Nels Llendo émettre un grognement qui signifiait qu'il ressentait la même désagréable sensation qu'elle.
Alinor serait bien incapable de dire si Asciene Rane les avait transporté magiquement à Longsanglot puisqu'ils se retrouvèrent dans une salle dont les lanternes jaunes et les chandelles produisaient un faible éclat sur le carrelage vert sombre au sol. Au centre de la pièce, des fleurs roses de Timsa-par-là et des fleurs jaunes de Tiges de névol entourées de petites plantes vertes venait apporter une touche de verdure et offrait une douce vue à ceux qui voulaient s'asseoir sur les bancs disséminés près des murs, où se trouvaient des tapisseries rouges somptueuses.
Almasea, apparemment moins troublée qu'eux par ce voyage magique, s'avança déjà vers un Argonien richement vêtu d'une robe violette ornée d'améthystes et de quartz violets. Ils se parlèrent comme de vieux amis jusqu'à ce que l'Argonien s'en aille dans un couloir et que la devineresse retourne auprès de ses compagnons.
« Nous sommes dans la salle de Réception, informa-t-elle. Effe-Tei, à qui je viens de parler, est celui qui nous renverra au Château Coeurébène quand nous le lui demanderons. Quoi qu'il en soit, je dois m'entretenir un instant avec Tiénus Délitian, le capitaine de la garde royale de Longsanglot, pour obtenir une audience auprès du roi Helseth. Pourquoi ne pas m'attendre dans la cour ? Empruntez la porte derrière vous, elle vous y mènera. »
. . .
« Pourquoi ai-je l'impression que nous… mmh, comment dire ? Que nous gênons ? » s'interrogea Nels Llendo alors qu'ils quittaient le bâtiment.
Alinor ne trouva pas nécessaire de dire quoi que ce soit tant la réponse paraissait évidente. Ils restèrent donc maladroitement debout dans la cour, observant les deux grandes portes qui se faisaient face et étaient toutes deux légèrement entrouvertes.
« Il se fait tard, observa Alinor en scrutant le ciel. Il nous faut nous dépêcher : les portes des différents quartiers ferment à la tombée de la nuit.
— Drôle d'idée, commenta Nels Llendo. Comment savez-vous ça, ma belle étincelle ? Vous êtes déjà venue ici ? »
Elle confirma d'un hochement de tête alors qu'elle se remémora sa visite dans la capitale dunmer, lorsqu'Iudas était encore en vie. Se rappeler du Disciple de Stendarr lui donna l'impression de rouvrir une vieille blessure. Elle se força à faire fi des sentiments qui s'emparaient d'elle mais ne dit plus rien. Le bandit sembla ressentir son trouble intérieur puisque lui aussi se tut.
Le silence régna jusqu'à qu'ils entendent une porte s'ouvrir derrière eux. Almasea s'approcha et les regarda de haut en bas.
« Il s'est passé quelque chose ? demanda-t-elle.
— Rien qu'un profond ennui en vous attendant mais une vraie dame se fait toujours attendre, déclara Nels Llendo avec un sourire charmeur.
— Vous feriez mieux de tenir votre langue avant que je ne vous la coupe, voleur. »
Le brigand grimaça et posa une main sur son coeur en prenant un air désolé.
« Pauvre de Nels Llendo, méprisé de tous ! Le caractère âpre de notre belle étincelle au sang elfique aurait-il déteint sur vous, ma dame ? »
La devineresse ne daigna pas lui répondre et se tourna vers Alinor.
« J'ai réussi à obtenir une audience auprès du roi Helseth, informa-t-elle. Nous devrons revenir ici demain en début d'après-midi pour lui parler de votre cas et ainsi mettre les choses au clair. Je vous assure qu'à votre retour à Vvardenfell, votre sécurité ne sera plus compromise.
— Le roi Helseth ? Pourquoi avez-vous besoin de parler au roi de Morrowind ? »
Alinor ignora la question de Nels Llendo et s'adressa à Almasea :
« Je vous remercie. Rien ne vous obligeait à me venir en aide. »
La Dunmer lui sourit.
« Tout le plaisir est pour moi, Alinor. Je suis heureuse de pouvoir aider à empêcher une injustice. Vous n'êtes nullement une nuisance pour la Maison Hlaalu et je crains que tout ce qui vous est arrivé ne soit qu'un malheureux malentendu avec mes pairs. »
Alinor ignorait ce qu'elle sous-entendait par là mais ne se doutait pas qu'elle l'apprendrait bientôt. Ce n'était plus qu'une question de temps.
. . .
Désormais que l'audience auprès du roi Helseth était prévue, il ne leur restait plus qu'à louer leurs chambres dans l'une des auberges du quartier résidentiel de Villedieu. Alinor pensait que Nels Llendo les abandonnerait aussitôt pour partir de son côté mais le brigand les accompagna tout du long – sans doute car il ne connaissait pas les lieux.
Ils passèrent par la porte nord, qui menait à un immense édifice qui surplombait la ville par dessus une série d'escaliers, d'une toiture blanche immaculée et ornée de trois tours plus pointues que les pinces d'un dreugh.
Il en dégageait une telle aura qu'ils ne purent que s'arrêter en le voyant.
« Le Temple d'Almalexia… » souffla Nels Llendo dans un mélange de dégoût et de contemplation.
Il se reprit rapidement et ajouta :
« Mmh ! Un temple désormais sans déesse et ce n'est pas plus mal si on en croit les rumeurs qui disaient qu'Almalexia avait perdu l'esprit et… »
Alinor lui jeta un regard noir qui l'incita à se taire. Ce n'était probablement pas la meilleure chose à faire que de critiquer l'un des Tribuns en présence d'un membre du Temple de Morrowind. Elle en fut convaincue en voyant Almasea fixer le temple avec intensité, ses yeux rouges trahissant sa profonde dévotion envers la foi dunmer mais aussi une peine que rien ne semblait pouvoir consoler.
Nul doute que cela était à cause des récents évènements qui avaient ébranlé Morrowind – tout Tamriel avait entendu parler du Nérévarine qui non seulement avait défait Dagoth Ur mais aussi tué la déesse Almalexia, qu'on disait être devenue folle. Cela ébranlerait les croyances de n'importe quel fidèle…
« Nous devrions y aller… » souffla doucement Alinor dans une tentative de détourner la devineresse de pensées qui ne pouvaient qu'être sombres.
Almasea acquiesça d'un hochement de tête mais ne bougea pas. Elle continua de contempler le temple avec un air désolé et en conflit, en joignant maladroitement les mains.
« Allons-nous passer la nuit ici ? grommela Nels Llendo avec impatience.
— Êtes-vous incapable de faire preuve d'un peu de respect ? rétorqua Alinor à voix basse.
— Je le peux mais ne le souhaite pas, se défendit le Dunmer. Les Tribuns ont toujours été des menteurs et des usurpateurs. Je n'ai pas à faire preuve de compassion pour ceux qui se fourvoyaient en leur accordant leur confiance.
— Vous devriez surveiller vous paroles, voleur. »
Ce n'était pas Alinor qui venait de parler mais Almasea qui, sortit de sa transe, jeta un regard réprobateur à Nels Llendo et dit froidement :
« Je ne sais pas quel est votre problème avec les Tribuns mais gardez votre impiété pour vous. Je ne tolérerai pas que vous teniez de tels propos en ma présence. »
Le rôdeur fronça les sourcils et croisa les bras avec dédain.
« Car vous vous sentez offensée par ce que je dis ? C'est une réaction quelque peu exagérée, vous ne croyez pas ? Tous les fidèles du Temple des Tribuns sont-ils aussi susceptibles que des Exaltés ou des Ordonnateurs ? »
Alinor sentit qu'elle devait intervenir maintenant, avant que les choses ne dégénèrent entre ses deux compagnons de route. Elle pouvait déjà remarquer quelques passants regarder dans leur direction et si cela continuait ainsi, ils finiraient tous les trois dans les geôles de la capitaine – enfin, de par son statut, Almasea éviterait sans doute la prison mais certainement pas un voleur et une étrangère.
Elle s'apprêtait à les interrompre dans leur dispute quand un bruit métallique, celui de pas lourds causés par une armure, résonna derrière eux et attira leur attention.
Ils se retournèrent et virent approcher d'eux quelqu'un de petite taille – sans doute un Bréton ou un Elfe des Bois – qui revêtait une armure de plaques d'un violet sombre et brillant, mis en valeur par des bordures et motifs dorés. Cette armure en ébonite le recouvrait entièrement, allant jusqu'à cacher son visage.
Par instinct, Alinor porta son regard à sa hanche et remarqua qu'il portait avec lui, en plus de son bouclier des plus ostentatoires, le fourreau d'une épée pour le moment rangée.
Elle fut aussitôt sur ses gardes et resserra discrètement son emprise sur son bâton de verre, prête à se défendre si nécessaire.
Dans une autre situation, elle s'en serait voulue d'être aussi méfiante mais après ses mésaventures sur Vvardenfell, elle ne pouvait pas faire autrement – d'autant plus que l'inconnu semblait regarder dans sa direction précisément et cela ne la rassurait guère. Que lui voulait ce drôle de personnage ?
« Excusez-moi ? Nous nous sommes déjà vus, n'est-ce pas ? »
Alinor le dévisagea sans rien dire. Il ne lui semblait pas qu'ils se connaissaient mais elle avait tout de même l'étrange sensation d'avoir déjà entendu cette voix aiguë quelque part.
L'individu en armure d'ébonite laissa échapper un gloussement amère et ôta son casque, révélant un visage écrasé aux traits hautains et aux longs oreilles, encadré par une longue chevelure blonde et une barbe hirsute mal taillée.
Alinor écarquilla les yeux.
« Et maintenant ? reprit le Bosmer avec un air hautain. Vous me reconnaissez ? »
Oui, elle le reconnaissait sans mal. Ils s'étaient rencontrés lorsque les deux Disciples de Stendarr passaient à Longsanglot pour rejoindre Vvardenfell, exactement au même endroit.
L'Elfe des Bois portait alors des haillons et il l'avait approché pour lui quémander de l'argent. Il paraissait si démuni qu'Alinor n'avait pu qu'accepter, surtout qu'il ne demandait qu'une somme dérisoire au début.
Sauf qu'il s'était alors mis à demander encore plus d'argent, avec de plus en plus d'insistance.
C'était Iudas qui avait mis fin à cette mascarade, en le traitant de charlatan et le menaçant d'avertir les gardes de son escroquerie s'il continuait de leur réclamer quoi que ce soit. Bien qu'il se soit indigné et effarouché, l'Elfe des Bois s'en était tout de même allé, les joues rouges de colère en marmonnant qu'il se vengerait d'un tel affront.
Décidément, qu'importe la capitale, les gens bizarres sont tous les mêmes, avait déclaré Iudas en levant les yeux au ciel. Je n'arrive pas à croire que vous vous êtes faite avoir par une arnaque si grotesque, Alinor.
Se rappeler de cela ne fit qu'éveiller encore plus ses soupçons. Ce fut d'un ton prudent qu'elle dit :
« Vous êtes l'escroc de l'autre fois.
— L'escroc ? L'escroc ! pesta l'Elfe des Bois avec une grimace de dégoût. C'est ainsi que vous m'appelez, espèce de sotte ? Je suis Gaenor ! Ne vous en faites pas, je vais m'assurer que vous vous en rappeliez. »
Selon Alinor, cela ressemblait clairement à des menaces et apparemment, Almasea eut la même impression :
« Que voulez-vous dire par là ?
— Rien qui ne vous regarde ! Cela ne concerne que cette dame et moi alors vous feriez mieux de vous tenir à l'écart. »
Il posa une main gantée sur le pommeau de son épée. Alinor fit de même mais avant que l'un d'entre eux ne puisse dégainer son arme, Almasea s'avança et dit d'un ton impérieux :
« Vous feriez mieux de ne pas faire ça. »
Gaenor se moqua :
« Je ne le répéterai qu'une seule fois : écartez -vous. »
Il tira son épée d'ébonite de son fourreau mais Almasea ne bougea pas. Les craintes d'Alinor se confirmèrent quand Gaenor se mit à fondre dans sa direction. Elle devait intervenir avant qu'il ne tue la devineresse sur son chemin.
Elle remarqua du coin de œil un éclat d'argent être lancé vers Gaenor mais le shuriken de Nels Llendo n'effleura même pas l'armure en ébonite : il ricocha et se brisa contre les pavés de pierre.
Face à Almasea, Gaenor brandit son épée avant de l'abattre violemment mais, avant qu'Alinor ou Nels Llendo ne puisse s'interposer pour l'empêcher de blesser la devineresse, celle-ci réagit. Elle empoigna d'une main l'avant-bras de son adversaire avec une telle force que celui-ci ne put plus bouger son bras et, de l'autre, frappa le plastron de la paume de sa main, d'où s'échappait des particules de frimas. Une brume froide et bleutée entoura Gaenor alors que celui-ci recula d'un pas avant de s'immobiliser, comme gelé sur place.
Alinor fut impressionnée : elle ne s'attendait pas à ce que la devineresse soit capable à la fois de se battre au corps à corps mais aussi d'utiliser de la magie de Destruction.
« Rappelez-moi de ne pas vous énerver à l'avenir… » marmonna Nels Llendo.
Alinor s'empressa de rejoindre Almasea, tout en restant vigilante lorsque l'Elfe des Bois serait libéré des effets du sort de froid. Il devrait s'être calmé mais mieux valait rester sur ses gardes.
« Vous n'êtes pas blessée ? s'enquit-elle en la dévisagea de haut en bas, à la recherche de la moindre blessure.
— Ne vous en faites pas, je suis indemne. » assura la devineresse avec un sourire.
Celui-ci s'évanouit alors qu'Almasea écarquilla les yeux en regardant par dessus l'épaule d'Alinor au même instant que le bruit sourd et métallique d'un casque jeté au sol retentit.
La Disciple de Stendarr fit volte-face et vit sur le visage de Gaenor se tordre d'une rage qu'elle n'ait jamais vu chez un Elfe des Bois mais celui-ci ne lui était pas adressé : ces yeux empli d'une soif sanguinaire étaient rivés sur Almasea.
Il allait la tuer.
Alinor agit avant même de réfléchir. Elle serra la hampe de son bâton de verre de ses deux mains et l'abattit violemment vers Gaenor.
La malachite était un matériaux moins solide que l'ébonite mais compensait cette fragilité par un tranchant inégalité. Son arme ne faisait pas exception et les lames de verre à son extrémité transpercèrent l'épaulette d'un noir scintillant et fendirent la cuirasse d'ébonite de part en part.
Alinor tira la bâton de verre vers elle et pendant que Gaenor tituba en arrière en laissant échapper un cri de douleur, elle tendit sa main droite en avant. Une langue de feu en jaillit et frappa l'Elfe des Bois en plein torse mais ne suffit pas à le faire tomber.
Elle s'apprêtait à réessayer un sort de Destruction quand une main s'enroula autour de son avant-bras et l'arrêta.
« C'est fini, Alinor. »
La voix d'Almasea résonna à ses oreilles. La Disciple de Stendarr eut l'impression de sortir d'une transe. Son coeur battait la chamade et l'adrénaline faisait bouillonner son sang dans ses veines et c'était tout ce sur quoi elle parvenait à se focaliser.
Elle n'arrivait pas à se concentrer sur ce qui l'entourait. Ses oreilles sifflaient, sa tête tournait et ce fut à peine si elle remarqua Gaenor s'effondrer au sol, inepte.
Il était mort. Alinor constata avec effroi que cela la réjouissait presque.
« Alinor ? Vous m'entendez ? »
Elle croisa le regard inquiet d'Almasea et hocha la tête avec difficulté sans parvenir à dire quoi que ce soit.
Ce fut alors qu'arrivèrent – bien en retard – les gardes de la capitale, non pas les Grands Ordonnateurs vêtus de leurs armures lourdes et immaculées mais ceux sous l'autorité du roi Helseth, reconnaissables avec leurs armures rouges si différentes de celles des gardes impériaux présents sur l'île de Vvardenfell.
« Il me semble que les ennuis arrivent, déclara Nels Llendo. Nous devrions prendre la poudre d'escampette avant qu'on nous arrête pour meurtre, mesdames.
— Ce serait la pire des décisions, protesta Almasea. Nous passerions pour les fautifs, alors que nous n'avons fait que nous défendre. Avez-vous si peu foi en la justice de Sa Majesté que vous croyez que nous serons arrêtés à tort ? »
Le voleur haussa dédaigneusement les épaules.
« Je fais pas confiance aux représentants de l'ordre, surtout pas en Morrowind. »
Il réfléchit et ajouta :
« Enfin… Je suppose que tant que ce ne sont pas des gardes du Temple, nous ne risquons pas grand-chose. De toute façon, aucune cellule ne peut retenir longtemps le grand Nels Llendo. »
Il ponctua ses mots d'un sourire assuré. La devineresse lui jeta un regard sceptique.
« Pour l'amour d'ALMSIVI, laissez-moi prendre la parole et surtout taisez-vous en présence de ces gardes. »
Alinor ne tenta pas de prendre part à la conversation. Nels Llendo vint se placer auprès d'elle et tous deux restèrent à l'écart et en retrait pendant qu'Almasea s'adressait aux gardes pendant que deux d'entre eux se chargeaient de récupérer le cadavre de Gaenor — probablement moins par sympathie et respect pour le mort que parce qu'un macchabée était un chose laide et encombrante dans une belle capitale comme Longsanglot.
Encore une fois, l'éloquence et le charisme si exceptionnelle de la devineresse du Temple de Morrowind firent effet – à se demander si elle n'usait pas de sortilèges d'Illusion, bien qu'aucune trace de magie n'était perceptible dans les airs – et si l'attitude des gardes trahissaient la méfiance qu'ils dissimulaient derrière leurs casques, celle-ci disparut au fil des explications d'Almasea, prononcées à voix basse de telle sorte que seuls les gardes et elle les entendaient.
Sous les regards ébahis d'Alinor et Nels Llendo, les gardes finirent par opiner d'un geste de la tête et s'en retournèrent de là où ils venaient.
« Sommes-nous certains que cette devineresse est une Dunmer ? lui souffla à voix basse Nels Llendo. Car avec de tels pouvoirs de persuasion, je la soupçonne d'être secrètement une Impériale capable d'utiliser la Voix de l'Empereur. »
Cette hypothèse était des plus grotesques mais Alinor partageait sa perplexité quant aux capacités de persuasion surnaturelles d'Almasea, qui revint vers eux avec une expression satisfaite mais las.
« Alors ? demanda Nels Llendo. Je suppose que nous sommes libres de tout soupçon ?
— C'est exactement ça, confirma-t-elle. Maintenant, que diriez-vous que nous reprenions notre route avant que toutes les tavernes nous ferment leurs portes pour qu'enfin, nous puissions nous reposer ? Ce fut une journée des plus mouvementées, après tout. »
Ils ne pouvaient qu'être d'accord avec ça.
. . .
Ce fut au Guard Ailé qu'ils trouvèrent à loger, un bar populaire géré par une Haute-Elfe appelée Hession où Humains et Elfes festoyaient côte à côte – avec quelques échauffourées provoquées par un excès de boissons alcoolisées dont les responsables ne tardaient pas à se faire expulser par un Orc des plus robustes au service de la gérante.
Sans grande surprise, Nels Llendo les abandonna rapidement pour aller au bar.
« Vous l'avez dit vous même : ce fut une longue journée, se justifia-t-il. Il me faut bien un peu de réconfort.
— Votre amour de la boisson ne regarde que vous, se contenta de répondre Almasea. Essayez juste de ne pas vous faire expulser et surtout de ne pas nous faire expulser.
— Sachez que nul ne peut expulser Nels Llendo car celui-ci ne cède jamais aux effets de l'alcool. »
Alinor arqua un sourcil mais se retint de faire mention de leur passage aux Huit Plats à Balmora, où un simple cognac de Cyrodiil avait eu raison de lui. Elle n'était pas d'humeur à se disputer avec le rôdeur et se rendit plutôt dans sa chambre mais avant qu'elle ne puisse se retrouver seule avec ses pensées, on toqua.
Almasea ouvrit la porte sans attendre d'invitation mais resta dans ne pénétra pas dans la pièce, restant dans l'entrebâillement.
« Comment allez-vous ? »
Alinor ne répondit pas. Dire qu'elle allait bien serait mentir – de toute façon, elle n'était pas douée pour mentir – mais elle ne voulait certainement pas en discuter avec qui que ce soit en ce moment.
« Je crois que votre silence parle pour vous, ajouta la Dunmer avec un sourire en coin, sans s'offenser de l'absence de réponse de son interlocutrice. Puis-je ? »
Elle entra mais plutôt que de s'approcher d'Alinor, elle se dirigea vers les fenêtres qui donnaient, en contre-bas,, sur les rues du quartier résidentiel plongé dans la pénombre : les seules lumières visibles provenaient des réverbères que les falotiers allumaient au fur et à mesure que le soleil se couchait.
« Cela me fait tout drôle de revenir à la capitale. Tout a tellement changé depuis que la prophétie cendraise de l'Étranger s'est concrétisée avec la venue du Nérévarine. La confiance du peuple dunmer envers le Temple s'effiloche de jour en jour et c'est toute la province de Morrowind qui semble toujours ébranlée par ce qui s'est passé deux ans auparavant. »
C'était un euphémisme. Même si à Cyrodiil, les citoyens de l'Empire n'avaient pas tout compris aux évènements de l'an 427 sur le territoire dunmer, tous avaient entendu parler du Nérévarine et de sa lutte contre Dagoth Ur ainsi que des révélations faites sur les Dieux Vivants de Morrowind.
Une rumeur importante affirmait d'ailleurs que le Nérévarine aurait d'abord été un prisonnier de l'Empire gracié par Uriel Septim VII, pour justement accomplir sa destiné. Les plus naïfs assuraient de la bonne volonté de l'Empereur de sauver Vvardenfell du joug de Dagoth Ur tandis que d'autres prétendaient qu'il s'agissait avant tout d'une stratégie pour affaiblir le pouvoir du Temple sur Vvardenfell et renforcer celui de la Maison Hlaalu et du roi Helseth, alliés de l'Empire et d'autres encore parlaient d'un complot pour réduire la culture dunmer et la remplacer par celle de l'Empire.
Les Cyrodiiliens étaient donc partagés sur la responsabilité de l'Empire dans toute cette histoire mais, d'une manière générale, voyaient d'un bon œil les changements apportés par le Nérévarine sur l'île de Vvardenfell.
Alinor ne s'était jamais penchée sur la question mais elle réalisait à présent que la situation critique aperçue à Vvardenfell était probablement une conséquence des changements apportés par le Nérévarine.
« En voulez-vous au Nérévarine pour ça ? demanda-t-elle prudemment.
— Pas vraiment, répondit Almasea d'un ton traînant et détaché, presque amorphe. Le Nérévarine n'a fait que prendre position dans un problème dont nous avions tous conscience mais que nous refusions de reconnaître car il annonçait des changements auxquels nous n'étions pas prêts. »
Elle eut un sourire amère.
« Je n'ai pas fait exception à cette règle. J'ai servi ALMSIVI avec toute la dévotion qu'un fidèle pouvait avoir et lorsque les premiers signes de leur disgrâce me sont apparus, je ne pouvais pas croire ce que je voyais. J'ai donc fuis la vérité et je suis partie rejoindre le clergé régulier du Temple, à Balmora. »
Son expression fut si similaire à celle qu'elle affichait devant le Temple d'Almalexia qu'Alinor ne put s'empêcher d'en tirer des conclusions et demanda :
« Vous serviez Almalexia, n'est-ce pas ?
— C'est exact, confirma Almasea. J'officiais au Temple de Longsanglot. »
Alinor avait appris lors de son premier séjour que seuls quelques privilégiés des ordres militaires du Temple pouvaient servir Almalexia dans son temple et ce n'étaient ni les Ordonnateurs ou Grands Ordonnateurs. Il n'y avait donc pas de confusion possible.
« Vous étiez une Main d'Almalexia ? »
Un bref éclat de douleur et de chagrin se lit dans les yeux écarlates d'Almasea, qui acquiesça en déclarant doucement, d'une façon presque inaudible :
« J'étais une de Ses Mains, oui. »
Cela expliquait sa réaction en voyant le Temple de Longsanglot, ainsi que ses réflexes surprenants face à Gaenor. Il était connu qu'avant de revêtir leurs armures sacrées si lourdes, les Ordonnateurs devaient suivre des entraînements ardus pour les mettre à l'épreuve et endurcir leurs corps et leurs esprits.
Les Mains d'Almalexia, étant considérées comme l'élite des Ordonnateurs et disposaint d'uniformes dits encore plus lourds et encombrants que l'armure d'Indoril classique, il était évident qu'ils possédaient des compétences physiques et magiques inouïes que n'égalaient que des combattants d'exception, comme des mages de guerre impériaux ou des membres des Lames.
Alors qu'Alinor se demandait s'il serait impoli de poser plus de questions sur un sujet visiblement sensible pour Almasea, cette dernière continua :
« J'avais assisté en personne à la déchéance de la Mère Guérisseuse mais apprendre ce qu'elle était devenue lorsque le Nérévarine prit la décision de l'abattre fut… inconcevable, expliqua-t-elle avec regret. Dame Almalexia portait bien son nom de Mère de Morrowind : elle n'a toujours été que bienveillance et compassion, prévenante même dans ses brefs éclats de folie auxquels seules Ses Mains assistaient. Comme nous lui étions dévoués, nous ne lui tenions pas rigueur de ses errances car nous ne pouvions pas imaginer qu'elles soient le signe avant-coureur que la déesse que nous servions sombre dans la folie au point de comploter pour tuer Sotha Sil et Vivec, afin de devenir la seule divinité vénérée par les Dunmers. Peut-être les choses se seraient passées différemment si nous avions eu le courage d'agir ? »
Elle s'arrêta et croisa les bras d'un air pensif et soucieux.
« Je me suis souvent posée la question. Nous étions Ses Mains, ses serviteurs et confidents. Elle nous chérissait et nous accordait sa confiance mais notre vénération envers elle nous aveuglait. Nous voyions bien que la perte de son statut divin l'affectait considérablement mais nous refusions de le reconnaître car elle était Almalexia. Elle ne pouvait être autre chose que la toute-puissante déesse que nous servions. D'une certaine façon, nous avons ainsi failli à notre tâche. Quel genre de fidèles sommes-nous si nous laissons les dieux en lesquels nous croyons s'effondrer sans rien faire ? Au final, nous étions tous aussi fautifs que les Tribuns dans cette histoire… »
Sa voix ne fut plus qu'un murmure qui vint rejoindre le silence de la chambre.
Alinor n'osa le briser ou troubler le fil des pensées d'Almasea, jusqu'à ce que celle-ci cligne des yeux comme pour ôter le brume qui occultait son esprit et croisa le regard de la Disciple de Stendarr en lui souriant doucement.
« Excusez-moi. Je divague. »
Alinor hocha la tête en signe de compréhension mais cette fois-ci, laissa de côté sa politesse et son hésitation pour poser la question qui lui brûlait les lèvres :
« Pourquoi me dire tout ça ? »
Tout ceci était lui semblait trop personnel pour être partagé avec qui que ce soit, surtout une étrangère à la foi dunmer qu'elle ne connaissait que depuis peu.
« Car j'ai sens le trouble qui vous agite, Alinor. Vous doutez de vous car vous pensez ne pas avoir agi comme vous deviez le faire mais j'ai parlé avec la garde de Longsanglot et celle-ci m'a expliqué que ce n'était pas la première fois que Gaenor s'en prenait aux autres par un éclat de folie. En fait, il était même connu pour s'être attaqué au Nérévarine en personne, ce qui lui avait valu un long séjour dans les geôles. Ne vous sentez pas coupable de sa mort : ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne vienne à lui. »
Alinor secoua la tête. Autant elle appréciait la tentative de la devineresse de la réconforter, autant elle savait ces mots faux.
« Il devait y avoir une autre solution. Nous sommes peut-être des paladins mais les seuls ennemis des Disciples de Stendarr sont les Abominations dénoncées par le Divin de la Miséricorde. Que cet Elfe des Bois ait été fou n'excuse pas mon geste.
— Je crains que ce ne soit pas ainsi que les choses fonctionnent. Parfois nous n'avons pas d'autres choix que d'agir au plus vite, qu'importent les conséquences.
— Je sais, déclara Alinor avec fermeté, mais c'est une voie que je m'étais jurée de ne pas suivre. »
Almasea la dévisagea en silence puis soupira avec une expression peinée.
« Ce n'est pas parce que vous avez failli une fois à votre devoir que cela fait de vous une apostat. Il est bon de se remettre en question mais dangereux de sans cesse ressasser ses erreurs passées. Servez-vous de ce qui est arrivé pour aller de l'avant mais pas pour vous culpabiliser inutilement. Cela ne sera bénéfique à personne et certainement pas aux dieux que vous servez.
— Comment pourriez-vous savoir cela ? Nous ne partageons pas la même foi.
— Qu'importe votre croyance ou la même. Tous les dévots partagent ce sentiment que seule la foi peut apporter à quelqu'un, même à ceux qui se dévouent aux Bons Prince Daedra – ce que je ne comprendrais jamais d'ailleurs. »
Elle afficha une expression de dégoût qui ne manqua pas d'amuser la Bréton.
« Vous n'aimez pas beaucoup les Daedra, n'est-ce pas ?
— Non, en effet. »
Sa réponse laconique fit sourire Alinor et, pendant un instant, elle se sentit libérée de toutes les inquiétudes qui pesaient sur elle.
