Assez mitigée concernant ce chapitre mais c'était un passage important donc j'ai fait de mon mieux pour le rendre intéressant. Je pensais aussi qu'il serait très court mais… mais je vais arrêter de spéculer sur le nombre de mots par chapitre, car je suis toujours à côté de la plaque pour ça.


Chapitre XII

Derrière la déraison

Alinor savait qu'elle aurait dû se méfier : cela faisait longtemps que Nels Llendo n'avait pas causé de problèmes, ce qui cachait forcément quelque chose.

Puisque l'audience auprès du roi Hlaalu Helseth n'aurait lieu que demain, ils avaient pris la décision de se rendre au Grand Bazar de Longsanglot, très réputé dans toute la région de Morrowind.

« Un grand marché ? C'est une bonne idée, approuva Nels Llendo. Cela pourrait être très enrichissant. »

Elle lui avait un regard méfiant en retour, ce à quoi il avait levé les mains en signe de reddition – avec toujours ce sourire insouciant si irritant.

« Doucement, ma belle étincelle ! Je dis juste que nous allons bien nous amuser. N'en ai-je pas le droit ? »

Elle lui avait laissé le bénéfice du doute, supposant qu'elle était tout simplement trop paranoïaque en ce moment et l'accusait injustement. Elle espérait juste qu'il n'attire pas l'attention sur eux : elle s'en était déjà assez chargée la veille pour eux trois, à son grand dam.

Par un accord silencieux entre Almasea et Alinor, encore préoccupées par les évènements de hier, ils passèrent cette fois-ci par la place Brindisi Dorom plutôt que devant le Temple, où la devineresse leur expliqua – non sans un certain ressenti – que y trônait autrefois une statue de la Mère Guérisseuse lorsqu'elle combattait Méhrunes Dagon. Elle avait été détruite suite à une attaque de Sauroïdes en l'an 427 et l'idée de la reconstruite à l'identique avait été abandonnée à cause de la déchéance récente des Tribuns, remplacée par une simple fontaine – des plus communes et oubliables, selon Almasea.

« C'est une tentative ridicule de faire disparaître les Tribuns de l'histoire de notre peuple, déclara-t-elle sans cacher son aversion. Pourquoi donc plonger dans l'oubli le récit de l'affrontement de Longsanglot et si bien relaté dans La vérité en Séquence du Père des Mystères lorsqu'il se battit aux côtés de la Mère de miséricorde contre l'ignore Prince Daedra ? Comme si ALMSIVI ne représentait rien pour nous, que ce n'était qu'une erreur oubliable et non pas le coeur même de notre foi ! Il est triste que nous tournions le dos à nos fautes plutôt que de les reconnaître et s'en servir pour devenir meilleurs. ''Forge la lumière à partir des ténèbres''. Sommes-nous incapables de comprendre un si simple aphorisme ? »

Nels Llendo plissa le nez avec une expression moqueuse mais si Almasea le remarqua, elle ne le mentionna pas, au grand soulagement d'Alinor : elle avait compris que le Temple et les Tribuns étaient un sujet sensible pour les deux Dunmers, qui ne partageaient clairement pas le même point de vue.

Les propos d'Almasea lui rappelèrent une citation de l'Ère Deuxième : ''Les Dunmers remodèlent l'histoire suivant leurs desseins''. C'était apparemment vrai et les Tribuns n'y faisaient pas exception puisqu'ils avaient eux-même manipulé l'opinion sur les véritables raisons de la mort de Nérévar Indoril pour accéder au pouvoir mais Alinor se retint bien de le mentionner en présence de la devineresse.

Le quartier Grand Bazar portait bien son nom : un agitation extatique y régnait, les passants marchaient avec frénésie vers le lieu de leur destination dans un vacarme assourdissant. Sur une base en pierre, une troupe semblait se préparer à mettre en scène une pièce de théâtre, ce qui attirait déjà l'attention de quelques badauds qui flânaient près de kiosques alentours.

Venir au Grand Bazar fut une bonne idée, songea Alinor en remarquant combien l'expression d'Almasea s'allégea à la vue de tout ce que le quartier avait à offrir. La devineresse marchait d'un pas léger, désignait et commentait ce qui les entourait avec une fausse nonchalance qui ne cachait pas son plaisir de pouvoir parler de choses qu'elle connaissait et aimait — ainsi, même si elle n'avait pas dit à Alinor qu'elle vivait autrefois à Longsanglot, celle-ci l'aurait deviné tôt ou tard.

L'enthousiasme de la Dunmer était contagieux et un instant, Alinor eut l'impression de traverser les rues de la Cité impériale, dans les Jardins des Elfes ou le Quartier du Marché. Elle devait reconnaître – n'en déplaise aux Impériaux si envoûtés par les splendeurs de leur cité bien-aimée – que Longsanglot n'avait rien à envier à la capitale de Cyrodiil. Elle n'était que brièvement passée par ici avec Iudas Odiil auparavant mais cette fois, pouvait prendre le temps de visiter.

Almasea leur fit visiter les kiosques où étaient vendus tout sorte d'objets exotiques – dont beaucoup venaient de Vvardenfell, comme des armures et armures en chitine ou des ingrédients propres à l'île volcanique –, des boutiques d'alchimie et de vêtements où Alinor avait racheté une tunique bleue identique à celle tâchée de sang d'après le massacre de la Camonna Tong à Balmora – et dont elle avait préféré se débarrasser, pour que personne ne la retrouve.

Seule la dérangeait les regards que semblaient lui lancer les Grands Ordonnateurs derrière leurs masques. Elle pouvait les sentir la dévisager, probablement à cause de ses armes mais Alinor refusait de s'éloigner de son épée et surtout de son bâton de verre. À moins qu'ils aient remarqué l'Amulette de Stendarr qu'elle portait autour du cou et que cela les dérange ? Par précaution, elle la cacha sous ses vêtements – elle ne voulait vraiment pas provoqué une nouvelle scène comme la veille.

« Tiens, il semblerait que nous ayons perdu de vue votre ami hors-la-loi. »

Alinor jura en silence, constatant qu'Almasea avait raison : Nels Llendo n'était plus avec eux. Elle savait qu'il fallait se méfier de son air enjoué.

« Ne vous en faites pas, je suis sûre qu'il n'est pas loin, ajouta la devineresse. Il y a trop de Gardes Royales et de Grands Ordonnateurs pour qu'il fasse quoi que ce soit d'insensé. »

Elle n'en était pas aussi convaincue mais se tut, tout de même reconnaissante de la tentative de la Dunmer de la rassurer.

Elles cherchèrent Nels Llendo dans tout le Grand Bazar, aussi discrètement que possible pour ne pas éveiller les soupçons des gardes qui surveillaient le quartier mais ne trouvèrent aucune trace du voleur où que ce soit.

« Peut-être était-il lassé et est retourné à Villedieu ? proposa Almasea. Avec un peu de chance, nous le retrouverons au Guar ailé en train de perdre son argent contre Galms Seles et ses jeux truqués. »

Nels Llendo semblait trop malin pour se faire avoir par un telle arnaque et il serait assez ironique qu'un brigand comme lui se fasse avoir par un de ses semblables dans le crime mais au moins, cela signifierait qu'il ne complote rien qui puisse leur attirer des ennuis. Pourtant, Alinor ne pouvait pas s'empêcher de se dire qu'ils ne le trouveraient pas là-bas et dans ce cas, cela commencerait à être très inquiétant.

. . .

« Zzzz… Zzzz… »

Alinor ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Nels Llendo était bien à la taverne, dormant et bavant sur une table, sous le regard amusé de Ra'Tesh le barman – qui rangeait une série de petits objets de valeurs que la Bréton était certaine appartenaient au Dunmer.

Elle gardait tout de même un mauvais pressentiment : cette scène lui semblait trop… prévisible.

« Est-il là depuis longtemps ?

— Longtemps ? répéta le Khajiit de cette voix persifleuse propre aux marchants satisfaits de quelque escroquerie réussite. Ra'Tesh ne saurait le dire mais assez longtemps, oui… »

Elle connaissait assez de Khajiit – et de marchands Impériaux véreux – pour savoir que cela voulait dire non. Donc si Nels Llendo était ici depuis peu, qu'avait-il fait entre-temps ?

Elle plissa des yeux. Elle avait vraiment un mauvais pressentiment.

« Pouvez-vous le surveiller un instant ? demanda-t-elle à Almasea. Je dois vérifier quelque chose. »

Elle s'empressa de se rendre dans la chambre du voleur, qui était impeccable au premier abord mais Iudas lui avait appris quelques tours pour cacher ses biens de valeur si nécessaire. Et comme elle s'y attendait – car Nels Llendo, malgré ses fanfaronnades, était plus prévisible qu'il ne le pensait –, quelque chose se cachait sous le lit du Dunmer, dissimulé sous un faux tas de vêtements en désordre.

À première vue, il ressemblait à un bâton ordinaire : d'une couleur d'ambre, fait vraisemblablement d'un matériaux sans grande valeur – ce n'était ni du malachite ni de l'ébonite, alors peut-être du vif-argent ou de la pierre de lune raffinée utilisés dans les armes elfiques ? – avec une lame plus tordue que courbée.

Elle l'examina et fronça les sourcils. Qu'avait de si précieux ce bâton pour que Nels Llendo l'ait volé ? Ce n'était pas une arme redoutable, une relique de grande valeur ou…

Alinor sentit l'inquiétude la gagner tandis qu'elle quitta la chambre à grandes enjambées pour rejoindre Almasea, qui essayait – sans grand succès – de réveiller le voleur.

« Tout va bien, Alinor ? Vous êtes pâle.

— Vous n'allez pas aimer ce que j'ai découvert. »

Elle l'emmena dans la chambre, craignant la réaction d'Almasea, qui ne se fit pas attendre : les yeux écarlates de la Dunmer s'écarquillèrent et une expression choquée figea son visage. Derrière elles, des pas traînants s'approchèrent.

« On peut savoir ce que vous faites dans ma chambre, mesdames ? demanda Nels Llendo d'une voix somnolente et encore abasourdie par son excès d'alcool.

— Avez-vous perdu l'esprit, espèce d'inconscient ? s'écria Almasea en faisant volte-face pour lui jeta un regard noir. Vous avez volé la Crosse de Saint Llothis qui était gardée dans le Musée des Objets ! Voulez-vous être damné pour l'éternité ? »

Alinor souffla et se frotta l'arrête du nez. C'était bien ce qu'elle craignait : Nels Llendo avait volé une relique. Il semblait d'ailleurs ne pas se préoccuper des conséquences d'un tel acte et se contenta de jeter un regard ennuyé vers Almasea, en veillant à prendre le produit de son larcin dans ses mains pour qu'il ne lui soit pas enlevé.

« Saint Llothis, vous dites ? Hé ben j'espère que ça vaudra cher sur le marché noir, la relique d'un saint. »

Tout en guettant la réaction d'Almasea, Alinor s'empressa de refermer la porte derrière eux. Elle préférerait éviter que toute la taverne entende leur conversation, surtout qu'elle avait l'impression que le barman en savait déjà trop et qu'il faudrait s'occuper de le convaincre de tenir sa langue en échange d'une quantité généreuse de septims.

Le Musée des Objets n'était pas bien loin du Guar Ailé mais comment y aller sans attirer l'attention avec la Crosse de Saint Llothis en mains ? Sans compter qu'il était fort probable que son vol ait été remarqué et que des gardes soient déjà à sa recherche.

« Pourquoi avez-vous fait une telle chose ? demanda-t-elle à Nels Llendo. N'ayez-vous donc vraiment aucun respect pour la religion de votre pays ?

— Pas le moindre, non. »

Il cracha ses mots avec une haine et une colère non dissimulées mais avant qu'Alinor ou Almasea ne puisse dire quoi que ce soit, il les foudroya du regard et ajouta en croisant les bras :

« Qui croyez-vous être pour me juger ? Vous reposez vos espoirs sur des dieux qui, soit vous ignorent, soit se jouent de vous. Vous n'êtes que leurs suppôts, aveuglées aux vraies misères du monde par votre foi. Je ne suis pas naïf comme vous. »

« Ne sois pas naïve, Alinor ! Nous avons été trompés. La lumière de Stendarr, aussi miséricordieuse soit-elle, ne peut pas toucher le coeur de ces réprouvés. Pourquoi avoir perdu notre temps à essayer ? Ils sont condamnés… et ils méritent de l'être pour leurs crimes. »

Alinor se retint de tressaillir alors que ces propos résonnèrent dans son esprit.

Elle s'était déjà demandée pourquoi ce bandit l'intriguait autant et pourquoi elle s'obstinait à essayer de dialoguer avec lui plutôt que de prendre ses nombreux coup-fourrés comme une mise en garde pour ne plus jamais croiser son chemin – en plus du fait qu'il lui avait volé quelque chose d'important qu'elle comptait bien récupérer.

Elle eut sa réponse en croisant ses yeux rouges : ils lui rappelaient les yeux hagards de son père, de quelqu'un frappé par un malheur dont il ne se relèverait jamais et qui cherchait encore une raison de vivre, sans vraiment avoir espoir d'en trouver.

« Vous ne l'êtes pas, c'est certain, approuva-t-elle en retrouvant son calme, sa colère disparue. Mais que vous souffriez parce que vous avez perdu quelqu'un de cher à votre coeur ne justifie pas vos actes. »

Ils la dévisagèrent avec de grands yeux. Nels Llendo s'en remit le premier mais plutôt que de se renfrogner – la réaction logique qu'attendait Alinor –, il lui sourit narquoisement.

« De quoi parlez-vous, ma belle étincelle ? Vous me prenez pour un héros d'un livre à l'eau de rose digne de Barenziah la vraie histoire ? Allons, vous me connaissez mieux que ça…

— Je le croyais, oui mais… »

Mais vous êtes certainement plus imprévisible que prévu.

« Je me trompais et il est temps de mettre un terme à tout ça. »

Mais avant ça, ils devaient s'occuper du problème que constituait la Crosse de Saint Llothis…

Elle se tourna vers Almasea mais son visage devait trahir ses intentions puisque avant qu'elle ne puisse lui demander quoi que ce soit, la devineresse opina de la tête avec un sourire en coin – riait-elle parce qu'elle savait à l'avance ce qu'allait lui demander la Bréton ?

« Je m'en charge. »

Alinor comprit alors : ce n'était pas de l'amusement mais du soulagement. Almasea devait vouloir s'éloigner du rôdeur au plus vite – probablement avant de laisser son indignation prendre le dessus et la faire sortir de ses gongs.

« Remettez-moi la relique, ordonna-t-elle à Nels Llendo.

— Pour quelle raison le ferais-je ? rétorqua-t-il.

— Je ne me répéterai qu'une fois. Remettez-la moi. Tout de suite. »

Son ton glacial et sévère choqua le voleur, qui parut hébété l'espace d'un instant, comme sous l'effet d'un sortilège d'Illusion, bien qu'il n'y ait aucune trace de magie de la part de la devineresse.

Nels Llendo retrouva ses esprits et poussa un soupir résigné avant de se séparer à contrecœur de la relique.

Almasea quitta la chambre avec empressement, les laissant tous deux dans un silence pesant jusqu'à ce qu'il demanda, ses yeux rivés vers la porte :

« Comment compte-t-elle arranger tout cela ? »

Alinor se posait la même question mais si elle avait appris quelque chose ces derniers jours, c'était qu'Almasea parvenait toujours à ses fins.

« Elle a… des relations, semble-t-il.

— Humph ! Même des relations ne peuvent rien dans ce genre de situations, moqua Nels Llendo en croisant les bras. Enfin, ça ne fait que confirmer que le Temple de Morrowind est pourri jusqu'à la moelle, tout autant que les Grandes Maisons Dunmeri. »

Elle lui jeta un regard consterné.

« Allez-vous vraiment vous plaindre qu'elle nous sorte de l'embarras dans lequel vous nous avez plongé ? »

Nels Llendo maugréa et s'assit sur son lit. Il paraissait plus lucide que tout à l'heure.

« Il n'y en aurait pas eu besoin si vous m'aviez laissé m'occuper de mes affaires.

— Pour que vous chapardiez une arme sainte en toute impunité ? C'était peu probable. C'est pour ça que vous êtes venu à Longsanglot, je présume ? Pour dérober tout objet de valeur que vous pourriez trouver dans la capitale ?

— Quelle fine déduction, la belle étincelle. »

Il n'essayait même pas de le cacher. De mieux en mieux.

Elle ne put s'empêcher de souffler. Elle en avait rencontré des brigands et des malfrats mais jamais quelqu'un comme Nels Llendo et l'attention qu'elle ne pouvait s'empêcher de lui accorder la dérangeait.

« Pourquoi faites-vous ça ? »

Il haussa nonchalamment les épaules.

« Parce que c'est ma carrière.

— Voleur n'est pas une profession.

—Bien sûr que si. Il y a même une guilde pour les gens comme moi, vous l'ignoriez ? »

Il lui sourit avec arrogance mais elle ne tomba pas dans son piège grotesque. Elle ne le laisserai pas jouer l'idiot pour l'énerver et éviter cette conversation.

« N'essayez pas de vous défiler, rôdeur. Je suis une Bréton mais je ne suis pas naïve pour autant. »

Il fronça les sourcils mais maintint sa façade et déclara d'un ton léger mais aussi acéré :

« C'est dommage pour vous mais je n'ai pas envie d'en parler. C'est d'ailleurs ironique que ce soit vous qui essayez de me délier la langue sur ma vie alors que vous ne mentionnez rien sur la vôtre. C'est un comportement digne de Vil Clavicus, si vous voulez mon avis. »

Elle ignora cette abjecte comparaison avec un Prince Daedra, prête à riposter, avant de réaliser qu'elle ne pouvait rien argumenter face à ces accusations car elles étaient véridiques. Alinor veillait toujours à ne jamais parler d'elle, à esquiver les questions concernant sa vie privée ou son passé.

Ce n'était pas très juste de sa part.

Elle n'aimait pas parler d'elle et cela la mettait mal à l'aise mais elle pouvait faire cet effort, juste cette fois. Elle n'irait pas prétendre qu'elle appréciait le rôdeur mais il méritait qu'elle soit plus juste avec lui.

Elle s'assit donc à côté de lui et, avec difficulté et à la grande surprise du brigand, commença à parler.

Alinor lui expliqua comment la mort de sa mère avait affecté son père ; comment ce Bréton dévoué à Stendarr et ses commandements avait progressivement cessé d'avoir foi dans les enseignements du Dieu de la Miséricorde et de la Justice ; comment son chagrin s'était changé en colère puis en une haine profonde et aveugle…

« Ils se sont rencontrés en Morrowind, sur Vvardenfell plus précisément, raconta-t-elle. Puisqu'il était déjà un Disciple de Stendarr confirmé, il avait été envoyé là-bas pour étudier le vampirisme et aider les autorités religieuses de l'île à lutter contre – un des rares accords entre le Temple de Morrowind et le Culte impérial. Sa mission l'a fait se rendre dans les régions recluses de Vvardenfell et c'est là-bas qu'il a rencontré ma mère, car elle était alors une Cendrais. Ils sont tombés amoureux et lorsque la mission de mon père prit fin, ma mère est partie avec lui sur le continent.

« Elle n'est retournée qu'une seule fois sur l'île de Vvardenfell, des décennies plus tard et n'en est jamais revenue. On a rapporté sa mort à la Légion impériale, qui ensuite l'a annoncé à mon père. Les circonstances mystérieuses de sa mort l'ont toujours obnubilé et un jour, il s'est décidé à se rendre sur Vvardenfell pour lever le voile sur cette affaire. Quand il est rentré, ce n'était plus le même homme. »

Irbran n'avait jamais dit à sa fille ce qu'il avait appris en concernant la mort de Mérisa mais il était revenu avec un profond mépris pour le Temple de Morrowind et la culture dunmer en général, au point de faire promettre à Alinor qu'elle ne mettrait jamais les pieds dans cette ''province sauvage et traîtresse''.

Elle avait accepté sans trop comprendre et quand le Culte impérial lui avait demandé de se rendre à Vvardenfell, elle n'avait plus songé depuis des années qu'il s'agissait du lieu à l'origine de la tragédie qui avait brisé sa famille. Quand elle s'en était souvenue, il était trop tard pour se défiler. Alors elle s'était ressaisie et s'était forcée à faire fi de ses sentiments et préjugés personnels sur l'île volcanique pour accomplir efficacement son devoir.

« Donc cette criminelle ne mentait pas ? Elle est vraiment votre tante. »

Alinor acquiesça d'un hochement de tête distrait. Rencontrer Marasa Aren avait été une épreuve difficile à surmonter, notamment lorsque sa mère fut mentionnée.

Elle n'avait plus qu'un désir : quitter cette province maudite et l'effacer de sa mémoire. Sauf que sa mission n'était pas finie – en fait, avait-elle même vraiment commencée ? – et avec toutes les menaces qui planaient sur le Culte impérial, Alinor ne supporterait pas de partir à un instant si critique. Ce serait fuir et les Disciples de Stendarr n'étaient pas des lâches. Elle se devait d'aller jusqu'au bout de cette affaire, ne serait-ce que pour honorer le mémoire d'Iudas.

Un soupir exaspéré rompu le fil de ses pensés. Nels Llendo s'était redressé et la regardait avec une expression lasse mais amusée :

« Vous êtes une sacrée adversaire, ma belle étincelle. J'étais certain que vous finiriez par vous en aller mais au lieu de ça, vous voilà en train de tenir le plus long monologue que je vous ai jamais entendu faire. J'étais persuadé que vous ne pouviez pas enchaîner plus de trois phrases à la suite, vous savez ? »

Alinor fut tentée de lui demander où il voulait en venir mais il lui coupa l'herbe sous les pieds en déclarant d'une voix si basse qu'elle faillit ne pas l'entendre :

« J'étais marié, autrefois. »

Il rit de son expression choquée.

« Surprenant, n'est-ce pas ? »

Elle avait en effet du mal à croire que quelqu'un puisse supporter le rôdeur mais on pourrait sans nul doute dire la même chose d'elle donc se serait hypocrite de sa part de le faire remarquer.

Nels Llendo passa une main dans ses cheveux, dans un geste las, d'une fatigue qui l'accablait depuis des années.

« Je ne mentais quand je disais que ma carrière consistait dans le brigandage. Aussi loin que je me souvienne, c'est de cette façon que j'ai mené ma vie. Je viens d'une famille ouvrière de Gnisis et dès mon plus jeune âge, j'ai sus que je ne voulais pas passer mon existence à travailler dans des mines, à courber l'échine pour une misère pendant que d'autres accumulaient des richesses gagnées sur le dos des pauvres. Alors j'ai pris la route et la voie du crime s'est rapidement révélée un commerce profitable pour moi. C'est ainsi que la Camonna Tong s'est intéressée à moi.

« Aujourd'hui la Camonna Tong n'est plus que l'ombre d'elle-même mais autrefois, elle était beaucoup plus puissante et il valait mieux ne pas s'en faire une ennemie. Sachant que je n'avais guère le choix, je suis devenu un des leurs. Je pouvais même de targuer d'être un de leurs meilleurs membres. Un jour, un riche marchand hlaalu a fait appel à nos services. Des caravanes khajiit avaient eu l'autorisation de se rendre sur les côtes de Vvardenfell et faisaient de l'ombre à son commerce. Nous devions… les convaincre de plier bagages et quitter l'île au plus vite.

« C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de celle qui allait devenir ma femme. C'était la plus belle Dunmer qui soit, pleine d'esprits et d'ambitions. Elle voyageait avec ces Khajiit nomades car elle voulait développer son propre commerce mais n'en avait jamais eu l'occasion à cause de ses origines modestes. J'en suis tombé amoureux au premier regard et en quelques jours, j'ai fais une croix sur celui que j'étais pour embrasser une vie de marchand à ses côtés. »

C'était une belle histoire mais Alinor craignait d'en entendre la fin car à la façon dont Nels Llendo s'exprimait, elle avait déjà une idée de ce qui s'était passé.

« Cela n'a pas plu à mes anciens collaborateurs car j'étais un de leurs meilleurs éléments et qu'ils ne voulaient pas me perdre. Ils ont d'abord essayé de me persuader de reprendre mes activités puis, quand ils ont compris que leurs belles paroles ne valaient rien, ils se sont mis à me menacer. Je ne croyais pas qu'ils seraient vraiment capable de mettre leurs menaces à exécution mais… »

Il s'interrompit et soupira longuement. Son silence en disait assez mais Alinor sentit le besoin de poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Ils ont tué votre femme ? »

Nels Llendo afficha un sourire amère.

« Non. Ces lâches me craignaient trop pour le faire, cracha-t-il avec haine. Ils ont engagé des assassins de la Morag Tong pour me tuer mais c'est elle qu'ils ont trouvée en premier. »

Cela expliquait son acte vengeur au Club du Conseil à Balmora, ainsi que son éclat de colère à l'idée qu'un membre de la Camonna Tong ressorte vivant de cette hécatombe.

Elle pouvait comprendre que Nels Llendo s'était perdu après la mort de sa femme, qu'il était retourné dans la voie du brigandage par familiarité avec celle-ci…

« Vous pensez trop fort, ma belle étincelle, déclara le rôdeur, l'interrompant dans ses réflexions. Je vous entends dire ''elle ne voudrait pas que vous gâchiez ainsi votre vie en vous livrant à la vengeance et au crime'' et d'autres bêtises naïves sur la compassion ou je-ne-sais-quoi. Épargnez moi ces beaux discours que nous savons tous deux faux, je vous en serai reconnaissant.

— Je n'allais rien dire de la sorte. »

Il croisa les bras et se moqua :

« Vraiment ? Je croyais que votre ordre s'occupait aussi de réconforter les âmes errantes et les ramener dans la lumière ?

— Vous ne faites certainement pas partie de cette catégorie et si vous refusez l'aide qu'on vous offre, c'est votre choix.

— Cela veut dire que vous allez me faire poursuivre mes activités en paix ?

— Non. La prochaine fois qu'il vous prendra l'envie de chaparder, je vous jetterai moi-même dans une cellule impériale. »

Il la dévisagea longuement, essayant de comprendre par son expression impassible si elle plaisantait ou était sérieuse.

« Je vais prendre ça comme un avertissement et me tenir à carreaux, alors, finit-il par dire avec un sourire amusé. Vous êtes vraiment déroutante, vous savez ? »

Ils ne dirent plus rien et d'une certaine façon, après tous ces états d'âme, le silence entre eux ne fut plus gênant mais appréciable.

Quand Almasea revient, des heures plus tard, elle fut surprise devant l'attitude presque assagie du rôdeur mais, avec un sourire las qui trahissait sa fatigue, leur rapporta une bonne nouvelle : la Crosse de Saint Llothis était retournée à sa place sans éveiller les soupçons de quiconque.

Alinor eut du mal à croire que ce fut si simple. À ce rythme, elle commencerait à partager les soupçons de Nels Llendo concernant la corruption au sein du Temple de Morrowind car elle en pouvait s'imaginer que la devineresse soit parvenue sans mal à retourner la relique dans le Musée des Objets.

« Comment avez-vous fait ?

— C'est un secret, répondit Almasea de façon énigmatique avant d'ajouter : mais peut-être qu'un jour, je vous le révélerai. »

Alinor n'insista pas mais retint que les membres de la congrégation du Temple n'étaient pas les derniers à cacher des cadavres dans leur placard. Elle espérait juste que cela ne vienne pas s'ajouter à la longue liste de ceux qui voulaient la perte du Culte impérial en Vvardenfell.