Chapitre XX

La Maison Hlaalu contre-attaque

Alinor fut surprise de pouvoir se réveiller.

Elle se pensait morte mais il s'avéra que non : au lieu de cela, elle n'était non pas de retour à pourrir dans une cellule mais allongée sur un lit douillet, dans une chambre – une vraie chambre, avec ces draperies dunmeri qui recouvraient les murs et le sol, quelques plantes exotiques et des lanternes bleues qui éclairaient la salle d'une agréable et douce lumière azurée.

Elle n'y connaissait pas grand-chose aux décorations elfiques de Vvardenfell mais il était certain que le propriétaire de cet endroit devait être quelqu'un d'important pour pouvoir afficher un tel luxe. Les endroits dans lesquels elle avait logé depuis son arrivée en Morrowind n'étaient nullement dotés de tels apparats.

Cela ne la rassurait pas pour autant. Peut-être n'était-ce qu'un autre traquenard. Il valait mieux qu'elle ne s'attarde pas ici.

Mais lorsqu'elle essaya de se relever, son corps refusa de lui obéir.

Alinor soupira et laissa sa tête retomber sur les oreillers. Elle fixa le plafond quelques instants, à la recherche d'une solution mais aucune ne lui vint à l'esprit.

Alors elle se décida à au moins essayer de se reposer mais à peine ferma-t-elle les yeux qu'elle entendit des bruits de pas et la porte à sa gauche s'ouvrir. Elle se redressa en hâte, au point d'en être étourdie.

« Vous êtes réveillée ? Grâce soit rendue à ALMSIVI. »

Almasea sourit à l'air ébahi qu'afficha la Disciple de Stendarr. Elle déposa le plateau qu'elle avait emmené sur une table et posa une main sur l'épaule de la Bréton pour l'inciter à se recoucher.

« Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle doucement.

— Bien, déclara Alinor, ajoutant avec dédain : surprenamment.

— Surprenamment ? Pourquoi ?

— Je me pensais morte. »

Alinor réalisa trop tard qu'elle aurait peut-être dû formuler les choses différemment mais le tact n'avait jamais été son fort, d'autant plus qu'elle ne se sentait pas l'envie de faire dans la délicatesse en ce moment.

« Que vous est-il arrivée, Alinor ? demanda Almasea en la dévisageant avec une expression inquiète.

— C'est une longue histoire. Dites-moi d'abord où nous sommes.

— Chez moi. »

La devineresse sourit à son air surpris.

« Cela vous étonne vraiment, Alinor ?

— Vous m'aviez dit posséder une demeure mais je ne m'attendais pas à un manoir. Nous sommes donc à Balmora ?

— En effet. Nous vous avons trouvée dans le temple. De ce que nous avons compris, ce serait le Daedra de Verre qui vous aurait amené là.

— Le Daedra de Verre ? Pourquoi aurait-il fait ça ?

— Nous espérions que vous nous l'expliqueriez. »

Alinor détourna les yeux et regarda d'un air absent le plafond, confuse et déconcertée. Elle finit par déclarer :

« Cela doit être un piège. Pour quelle autre raison m'aurait-il sauvé la vie et amenée ici ?

La Dunmer hocha gravement la tête, partageant son inquiétude et sa perplexité. Elle la dévisagea sans rien dire jusqu'à se rappeler d'une chose qu'elle voulait évoquer avec la Disciple de Stendarr.

« Puis-je vous poser une question quelque peu personnelle ?

— Bien sûr.

— Comment connaissez-vous Véloth ?

Quoi ? »

La Bréton pâlit et lui jeta un regard si abasourdi qu'Almasea se sentit obligée d'ajouter presque aussitôt :

« Vous étiez agitée dans votre sommeil et appeliez le nom de Véloth le Pèlerin, le guide des Chimers. Pourquoi ? »

Alinor poussa un soupir de soulagement et passa une main tremblante sur son visage, qui affichait une expression de profonde mélancolie.

« Je n'invoquais pas le nom de votre prophète. »

Elle déglutit, la gorge nouée, mais se força à ajouter :

« Véloth était le nom de mon frère. »

Almasea ne put cacher sa surprise, ce qui ne l'étonna pas : elle n'évoquait jamais sa famille, au point qu'Iudas lui avait déjà demandé en plaisantant si elle était un genre de vagabond solitaire sans maison ni attache comme tant parcouraient les routes de Tamriel.

« Votre frère ? répéta la devineresse. Pourquoi un Bréton porterait-il un tel nom ?

— Ce n'était pas un Bréton. Mon père est un Bréton mais ma mère une Dunmer. Véloth, mon frère aîné, a bien plus hérité d'elle que de mon père.

— Il est donc un Dunmer ?

— Oui. Je crois qu'il portait ce nom par rapport aux anciennes croyances de ma mère. C'était une Cendrais mais elle a quitté Vvardenfell en rencontrant mon père.

— Qu'est-il devenu ?

— Il est mort. »

Elle s'attendait à une telle réponse, de par la façon dont Alinor en parlait. La Bréton essayait de garder un ton détaché mais sa voix exprimaient de l'amertume et du regret.

« Il y a des années de cela, ma mère et lui étaient repartis pour Morrowind. Quelques mois plus tard, l'Empire a informé mon père que ma mère avait trouvé la mort sur Vvardenfell. Cette information aurait été rapportée par le Temple de Morrowind, auquel mon père ne faisait guère confiance donc il s'est rendu sur Vvardenfell pour en être certain et à son retour, m'a confirmé non seulement la mort de ma mère mais aussi celle de mon frère. »

Une fois qu'Alinor finit de parler, un silence pesant s'installa entre elles jusqu'à qu'Almasea ne déclare doucement :

« Je suis désolée de l'avoir évoqué. Cela a dû vous rappeler de douloureux souvenirs.

— Ne vous en faites pas pour ça. Tout cela a eu lieu il y a longtemps. Je ne m'attarde pas sur ce genre de choses. Je… Je ne sais tout simplement pas pourquoi j'ai pensé à lui dans mon sommeil. »

Elle se mit à fixer le mur en face d'elle d'un air absent. La devineresse ne manqua pas de remarquer que ses mains, agrippant fortement la couverture d'un vert impérial, tremblaient mais ne fit aucun commentaire dessus.

« Je… Je crois que je l'ai vu dans la geôle où j'étais prisonnière. J'étais aux portes de la mort et je délirais. C'est à ce moment qu'il m'est apparu. Je ne me rappelle plus ce qu'il m'a dit mais je me souviens avoir pensé que c'était le signe que j'allais mourir. »

Almasea ne sut pas quoi répondre à ces paroles. Elle n'eut cependant pas à le faire car Alinor reprit ses esprits et secoua la tête.

« Enfin… il ne sert à rien de rechasser le passé. »

Elle jeta un regard las mais aussi incertain à la devineresse.

« Il y a des choses plus graves dont nous devons nous préoccuper. »

. . .

Pour la première fois de sa vie, Alinor aurait aimé pouvoir rester flâner dans le lit de la chambre d'ami qu'elle occupait chez Almasea depuis son réveil – où elle logeait désormais, sous l'insistance de la devineresse qui voulait s'assurer de sa sécurité et garder un œil sur elle.

Le manoir d'Almasea lui avait fait découvrir la passion de celle-ci pour les armes et les plantes. Sa demeure possédait ce charme gracieux et quelque peu mystique des maisons dunmeri, avec leurs plantes exotiques, leurs tapisseries si nombreuses sur les murs et au sol et leurs lanternes qui apportaient une lueur bleutée aux salles – elle se demandait d'ailleurs si ces lumières avaient un lien avec les coprins violet, ces plantes en forme de champignon qui brillaient dans la nuit. En y pensant, cela lui rappelait les intérieurs atypiques des édifices de la Guilde des Mages.

Si elle vit des salles insolites, comme une dédiée à l'alchimie et au enchantement et une chapelle vouée aux Tribuns, il n'y avait néanmoins aucune trace d'une salle ou d'une alcôve dédiée à un autel familiale – un élément essentiel chez les Elfes Noir de Vvardenfell de ce qu'elle avait compris.

Cela ne faisait que confirmer l'idée qu'Almasea n'entretenait pas de bons liens avec sa famille, peut-être même avait-elle coupé les ponts avec les siens : de ce qu'elle savait, le Culte des Ancêtres n'était pas désapprouvé par les dogmes du Temple de Morrowind, bien que celui des Cendrais différait de ceux vénérant les Tribuns. Elle ne voyait donc pas d'autres explications à ce qu'Almasea ne dispose pas d'autel familial.

Ces quelques jours de repos avaient été pénibles et longs : Alinor avait été restreinte au manoir pour éviter qu'elle n'aggrave son état de santé ou soit de nouveau enlevée – comme si elle allait permettre de laisser cela se reproduire. Cela le temps qu'elle soit remise sur pieds et donc qu'Almasea puisse convoquer un nouveau conseil pour que celui-ci apprenne tout ce qu'Alinor aurait à raconter concernant son enlèvement – « Ces hérétiques étaient déjà une épine dans notre pied mais en ayant l'audace de s'en prendre à vous alors que vous être sous la protection de la Maison Hlaalu, ils ont creusé leur propre tombe », avait-elle déclaré avec colère quand Alinor lui avait demandé pourquoi c'était nécessaire.

Elle se retrouvait donc à traîner dans le manoir sans pouvoir rien faire, quelque chose qui lui déplaisait au plus au point. Non pas que son hôte était de mauvaise compagnie mais le désarroi qu'Alinor ressentait depuis sa capture l'empêchait d'être à l'aise en sa présence – elle craignait la réaction d'Almasea quand elle leur raconterait sa rencontre avec les Exaltés du Nérévarine et ne cessait d'appréhender cette réunion.

Pour aggraver les choses, Nels Llendo s'était présenté au manoir. Almasea lui louait une chambre à l'auberge de Huit Plats mais il passait la plupart de son temps au manoir, ce qui permettait à la devineresse de partir au Temple de Balmora la journée.

« Je n'ai pas besoin qu'on me garde, lui assura Alinor d'un ton sec, ennuyée de ces dispositions. Je peux rester seule.

— Je n'en doute pas mais je préférerai éviter que vous ne soyez pas seule si vos assaillants devaient revenir.

— Je suis persuadée qu'ils ne le feront pas. De plus, n'y a-t-il pas deux gardes devant les murs de votre manoir ?

— C'est vrai… Pour tout vous dire, je laisse le voleur ici car sinon il ne cesserait de m'importuner pour que je le laisse vous voir, admit Almasea avec un sourire taquin. Sachez que de vous deux, c'est plus vous qui le surveillez que l'inverse : je ne tiens pas à ce qu'il chaparde tout ce que je possède de valeur.

— Hé, pour qui me prenez-vous ? s'indigna faussement Nels Llendo. En temps que bandit courtois, sachez que je ne vole pas mes amis – pas plus que je ne trahi leur confiance. »

Malgré l'appréhension d'Alinor, la présence de Nels Llendo fut agréable et réconfortante que prévu. Ils discutèrent de tout et de rien, plaisantèrent et surtout se chamaillèrent, mais cela sans jamais entrer dans de lourds débats ou de sujets graves. Cela lui rappelait que depuis leur conversation à cœur ouvert à Longsanglot, leur relation avait changé du tout au tout et, au fond d'elle, elle s'en réjouissait. Il était le premier à lui avoir vraiment tendu la main sur Vvardenfell, certes par intérêt mais cela comptait tout de même et elle appréciait le lien unique qu'ils partageaient.

Être forcée au repos eut du bon car Alinor se remit vite. Ainsi, le Conseil put être appelé – trop tôt selon elle mais elle ne pouvait pas partager son appréhension à Almasea et ne put donc qu'opiner lorsqu'elle lui en parla.

Almasea craignait que l'enlèvement ait été possible grâce à une trahison de la part d'un des membres du Conseil. Elle ne convoqua donc que quelques membres qu'elle savait dignes de confiance et organisation leur rencontre non pas au manoir du Conseil Hlaalu mais dans le sien.

Bien qu'elle les avait déjà rencontré auparavant, cela n'aida pas Alinor à se sentir à l'aise lorsqu'ils se présentèrent : Niléno Dorvayn continuait d'adopter cette posture altière et dédaigneuse, Mervs Uvayn et Imare rôdaient dans l'ombre et lui donnaient l'impression de pouvoir lui planter un couteau dans le dos à tout instant et Hlénil Néladren ne cessait de la dévisager avec ce sourire horripilant, comme si son malheur l'amusait.

Ils étaient en plus petit commité que la dernière fois et Alinor ne manqua d'ailleurs pas de constater que Névéna Ulès n'était pas parmi eux. Elle en fit la remarque à Almasea.

« Vous n'avez pas convié votre sœur ? lui chuchota-t-elle.

— Même si je l'avais fait, je sais pertinemment qu'elle ne serait pas venue pour ce qu'elle considère comme une perte de temps, répliqua Almasea avec indifférence. Je laisse Néladren s'occuper de lui faire un compte-rendu plus tard.

— Et le Nordique ?

— Starr ? Je ne doute pas de sa confiance mais vous avez sans doute remarqué qu'il n'est pas très doué pour garder le silence sur certaines choses – hors, pour l'instant, je préférerais que nos ennemis ne sachent rien de nos agissements. J'en ai assez qu'ils aient une longueur d'avance sur nous. »

Le moment de prendre place autour de la table long du salon vint bien trop vite au goût d'Alinor – heureusement, Almasea sembla ne pas remarquer son appréhension, perdue dans de profondes réflexions.

Comme la dernière fois, Hlénil Néladren s'installa en bout de table et Almasea de l'autre. Niléno Dorvayn se mit près de lui tandis qu'Alinor se plaça à la droite de son hôte et Nels Llendo à sa gauche – la devineresse avait finalement décrété, quelque peu à contrecœur, que de part son implication dans toute cette affaire, il était désormais inutile d'essayer de le tenir à l'écart, à la grande satisfaction du brigand.

Hlénil Néladren fut le premier à s'exprimer, ses yeux rivés vers la Disciple de Stendarr.

« Ainsi donc vous êtes vivante ? C'est un soulagement de l'apprendre.

— Ne soyez pas désagréable, Néladren, rétorqua Almasea en lui jetant un regard ennuyé. Alinor Selone possède des renseignements précieux sur ces apostats, que nous nous devons d'écouter avec attention. »

Elle fit un signe de la tête vers Alinor.

« Commencez le récit de votre enlèvement et de ce qui s'en est suivi, mon amie. »

Ce fut avec circonspection que la Disciple de Stendarr s'exécuta. Elle raconta comment on l'avait piégée alors qu'elle traversait les rues de Balmora, décrivit de son mieux la geôle dans laquelle elle s'était réveillée et sa rencontre avec ceux qui se faisaient appeler les Exaltés du Nérévarine.

« Ils étaient cinq, vous dites ? l'interrompit Néladren. Avez-vous reconnu certains de ces séides ?

— Le Daedra de Verre et le Khajiit qui l'accompagne étaient là. J'ignore qui était la Dunmer qui est venue me chercher mais leur chef l'a appelé Ervesa. Quant à lui, il ne m'a pas révélé son nom mais j'ai appris qu'il était anciennement un Exalté qui servait Vivec.

— Mmh… Leur nom d'Exaltés du Nérévarine n'est donc pas si anodin, bien qu'un manque flagrant d'originalité. Et le cinquième membre ? »

Ce fut à cet instant que la volonté d'Alinor chancela alors qu'elle jeta un coup d'œil hésitant en direction d'Almasea.

L'incertitude s'empara d'elle : qu'est-ce qui lui assurait que la devineresse la croirait ? Était-ce bien raisonnable de faire une telle révélation en présence de membres éminents du Conseil Hlaalu ? Ces propos seraient-ils vus comme des accusations éhontées ? Ils pourraient la jeter en prison pour diffamation et rien ne lui garantissait qu'Almasea la sortirait de cette fâcheuse situation.

Elle envisagea un instant de prétendre qu'elle ne savait rien sur ce cinquième membre mais à peine cette pensée traversa son esprit qu'elle la rejeta, répugnée à l'idée de mentir.

Elle était une Disciple de Stendarr. Son rôle était de propager Sa Justice. La vérité, aussi blessante et douloureuse soit-elle, servait Sa Justice.

« Son visage était partiellement dissimulé sous une capuche mais je l'ai distinctement reconnu. »

Elle ne détacha pas son regard de celui d'Almasea.

« Il s'agissait de Névéna Ulès, votre sœur. »

Un silence de plomb s'abattit sur le conseil.

Alinor vit Almasea se décomposer mais n'osa pas détourner les yeux, supportant les multiples expressions qui traversèrent son visage, allant de la pure trahison à un profond doute jusqu'à ce que l'ombre de la désillusion assombrisse son regard et que ses yeux écarlates d'habitude si nitescents et impavides ne se perdent dans de sombres et complexes pensées.

Alinor eut l'impression que ce silence dura une éternité, un instant terrible suspendu dans le temps qui lui montrait les conséquences que pouvait amener la vérité…

« Comment osez-vous ! »

… qui prit fin brutalement, lui permettant d'enfin détourner les yeux vers Niléno Dorvayn qui perdait son sang-froid et s'exclama d'une voix aiguë et acrimonieuse :

« Ce sont de graves accusations que vous portez sur un haut membre du Conseil. En avez-vous bien conscience ? »

Du coin de l'œil, Alinor vit Nels Llendo grimacer et la regarder avec sympathie. Elle pouvait presque l'entendre la féliciter : « Je ne vous pensais pas capable d'une telle audace, ma belle étincelle ! ».

Mervs Uvayn et Imare restèrent aussi impassibles qu'à l'ordinaire mais elle ne manqua pas de remarquer qu'ils échangèrent furtivement des regards suspicieux.

À l'autre bout de la table, Néladren la dévisagea d'un air ennuyé.

« Vous n'êtes pas originaire de Vvardenfell. Les étrangers ont tendance à confondre les Dunmers entre eux. Êtes-vous certaine de ne pas vous trompez ? »

Alinor se retint de soupirer. Elle s'attendait à ça. Elle s'apprêtait à commencer de longues et fastidieuses explications quand une voix l'interrompit.

« Est-ce vraiment Névéna que vous avez vu ? »

Elle fut surprise d'entendre Almasea lui parler d'un ton si détaché, comme si elles étaient de simples connaissances – non pas qu'elle puisse lui en vouloir.

Elle se força à ignorer combien cela lui fit mal – il n'était pas question d'elle d'ici.

« Je comprends que vous ne me croyez pas mais… »

Almasea leva la main pour l'arrêter.

« Contentez-vous de répondre. Avez-vous distinctement vu ma sœur, Alinor ? »

Le coeur lourd d'appréhension, Alinor hocha la tête.

« Oui. »

Almasea ferma les yeux et passa une main à son visage. La détresse que révélait cette attitude avachie ne dura qu'une fraction de secondes avant qu'elle se ressaisisse et adresse un sourire triste à la Bréton.

« D'accord. Je vous crois. »

Personne ne fut aussi surpris par cette déclaration que la principale concernée.

« Vous me croyez ? répéta-t-elle bêtement, incrédule.

— Malheureusement, oui, acquiesça Almasea d'un ton las. En vérité, cela ne me surprend qu'à moitié de la part de Névéna. »

Elle s'appuya contre le dossier de son siège, inspirant avec lenteur et fixant le mur opposé avec une expression agacée.

« Elle n'a jamais vraiment adhéré à la politique ouverte de la Maison Hlaalu. D'ailleurs, elle ne devait pas être membre du Conseil au départ mais n'a eu d'autres choix que de me succéder lorsque je suis partie rejoindre les ordres du Temple – l'honneur et le rang de notre famille en dépendait. Je n'aurais néanmoins jamais soupçonné que son mépris des cultures extérieures à notre province l'entraîne dans des voies si… déshonorantes.

— Dame Almasea, l'appela Néladren, préoccupé. Que comptez-vous faire concernant cette… délicate affaire ? »

La devineresse tapa distraitement du doigt sur la table, pensive.

« Je n'ai guère le choix. J'enverrai des gardes la surveiller au manoir Ulès où elle aura l'obligation de rester jusqu'à ce que j'obtienne le fin mot de toute cette histoire concernant son implication au sein des Exaltés du Nérévarine. Ensuite… nous aviserons. »

Tous opinèrent en silence, comprenant que le sujet était clos – du moins jusqu'à ce que Nels Llendo intrigué, demande :

« Qu'est-ce qui vous assure que votre sœur est sagement chez elle en train d'attendre que notre belle étincelle la dénonce ?

— Je la connais. Elle doit penser qu'Alinor ne l'a pas reconnu et que même si son nom est mentionné, personne ne croira qu'un éminent membre du Conseil Hlaalu pactise avec des séides. De plus, ce n'est pas la lâcheté qui la définie. Elle considère probablement qu'elle n'a rien fait de mal et n'a donc pas à se cacher ou fuir. Elle se trouvera là où elle est censée être. »

Ces mots furent murmurés avec dépit. Personne n'osa prendre la parole après ça, laissant Almasea se tourner vers Alinor et dire d'un ton plus léger :

« Nous vous avons interrompu, je crois. Reprenez où vous en étiez dans votre récit, je vous prie. »

Alinor ne se fit pas prier – satisfaite de changer de sujet – et s'attarda sur la conversation qu'elle avait eu avec le chef des Exaltés du Nérévarine avant de parler de façon assez vague de ce qu'ils lui avaient fait – car encore maintenant ces souvenirs restaient confus quant à ce qui s'était passé et pourquoi ils l'avaient laissé en vie.

« La dernière chose dont je les ai entendu parler, c'est d'un sanctuaire dédié à Boéthia.

— Où ça ? demanda Néladren avec véhémence. Ici ? En Vvardenfell ?

— Oui. Je crois qu'il porte le nom d'un lieu à l'ouest d'ici.

— Hla Oad ? proposa aussitôt Dorvayn. Le village après la rivière Odaï, au nord-ouest de Seyda Nihyn ?

— Non c'était un autre. »

Elle ferma les yeux, essayant de se rappeler ce qu'elle avait entendu, à demi-consciente après que le chef des Exaltés du Nérévarine ait essayé de la tuer.

« Gnaar… marmonna-t-elle. Gnaar…

— Mok ? termina Almasea. Gnaar Mok, c'est ça ? »

Alinor réfléchit un instant avant d'acquiescer.

« Il me semble que c'est ce que j'ai entendu, oui.

— Cela n'a rien d'étonnant, ajouta Néladren, pensif. Les régions littorales de la Côte de Mélancolie regorgent de ruines en tout genre, dont beaucoup de ruines daedriques. Je crains cependant que ça ne nous avance pas plus. Que ces séides soient des adorateurs de Boéthia ne nous aide guère à comprendre quels sont leurs plans.

— Vous ne voyez pas ce qu'ils préparent ? rétorqua sèchement Almasea. Les choses me paraissent pourtant très claires : leur haine est envers le Temple de Morrowind.

— Ce n'est pas une nouveauté, répliqua Dorvayn avec dédain. Rien que la façon dont ils se nomment démontre de leur mépris envers les Tribuns.

— Réfléchissez, je vous prie, insista la devineresse avec sévérité. L'évidence est sous nos yeux. Il est à parier que le Tribunal n'est pas seulement leur ennemi mais aussi leur cible.

— Insinuez-vous qu'ils iraient à s'en prendre au Temple, dame Ulès ?

— Pas au Temple en tant que structure, non. Je crois que leur objectif, c'est de le réformer pour y installer la tradition religieuse des Cendrais – celle qui a prédit la venue du Nérévarine, je vous rappelle.

— Ne sont-ils donc pas à rapprocher des Prêtres Dissidents ? demanda Nels Llendo en fronçant les sourcils, confus.

— Ils ont des points communs, mais il semblerait que ces deux groupes n'aient aucun lien. Je crains d'ailleurs que les Exaltés du Nérévarine ne soient hautement plus dangereux que ceux-ci. Ce sont des zélateurs aveuglés par la haine. Ils ne sont pas en quête de vérité ou d'ascension spirituelle mais de vengeance et de pouvoir. Je crois pouvoir affirmer qu'ils n'œuvrent que pour provoquer la fin des Dieux Vivants. »

Un silence pesant s'installa entre eux. Tous dévisageaient la devineresse avec de grands yeux jusqu'à ce que Néladren, dont le sourire paresseux fut remplacé par une expression préoccupée, grommelle :

« Qu'est-ce que vous voulez dire ?

— Dame Almalexia et Maître Sotha Sil sont morts. Ils n'ont plus qu'un seul ennemi : le Seigneur Vivec. Ils essayeront de le tuer. »

Le représentant du Grand Maître de la Maison Hlaalu renifla avec suffisance et s'adossa à son siège en croisant les bras.

« Dans ce cas, il n'y pas à s'inquiéter. Le Seigneur Vivec reste enfermé dans le temple de sa cité en attente du procès. Ces séides n'arriveront pas à y forcer l'entrée.

— Le sanctuaire du Seigneur Vivec est protégé par des enchantements magiques qui peuvent être défaits. Que se passera-t-il s'ils parviennent à y pénétrer ?

— Hé bien le Seigneur Vivec les vaincra sans peine. C'est un dieu, je vous rappelle. Que pourraient de simples Mortels face à lui ?

— Un dieu qui a perdu l'essentiel de ses pouvoirs, comme Dame Almasea et Maître Sotha Sil. Sinon pourquoi n'aurait-il pas affronté Dagoth Ur lorsque celui-ci manigançait la fin des Tribuns depuis le Mont Écarlate ? Ce n'est pas pour rien que ces fanatiques vénèrent Boéthia. Ils veulent que le Prince Daedra des Complots leur offre les pouvoirs suffisants pour tuer le Seigneur Vivec. »

Hlénil Néladren la dévisagea avec attention.

« Et vous pensez qu'ils pourraient parvenir à leur fin ?

— Si rien n'est fait pour les arrêter, c'est fort probable », confirma Almasea.

Il hocha la tête avec gravité.

« Bien. Dans ce cas, la Maison Hlaalu ne les laissera pas faire. »

D'un sourire paresseux, il ajouta :

« Et quand toute cette histoire éclatera au grand jour, on retiendra le rôle salvateur de la Maison Hlaalu. »

. . .

« J'ai à vous parler. »

S'il y avait bien une personne qu'Alinor ne s'attendait pas à voir sur le seuil de la porte d'entrée du manoir d'Almasea, c'était l'agent Aurane Renault.

Elle n'avait plus eu de contact avec Sellus Gravius depuis une éternité et ne voyait pas de raisons à ce qu'un membre des Lames se présente à elle, devant le manoir Ulès.

Elle ne savait pas non plus si c'était son droit de laisser quelqu'un entrer chez Almasea mais la Lame ne lui laissa pas le temps d'y réfléchir et passa la porte comme si les lieux lui appartenaient avant d'examiner le vestibule pour s'assurer qu'elles étaient seules.

« Nous avons récolté des informations sur les Exaltés du Nérévarine, déclara-t-elle d'emblée.

— Je croyais que vous ne vous occupiez plus de cette affaire. »

Elle ne le disait pas de façon condescendante : Alinor pensais sincèrement qu'ils ne s'occupaient plus de cette histoire d'attaques contre le Culte impérial. Sellus Gravius n'avait jamais daigné répondre aux missives qu'elle lui envoyait et ce n'était que par convenance qu'elle continuait cette correspondance à sens unique – pour que nul ne puisse dire plus qu'elle n'a pas rempli correctement son devoir.

La dernière lettre ne datait que de quelques jours : juste après le conseil qui s'était déroulé au manoir d'Almasea, Alinor avait rédigé un bref rapport à l'attention du chevalier errant de Seyda Nihyn. Elle ne s'attendait pas à recevoir une réponse, et surtout pas qu'Aurane Renault en personne vienne la délivrer.

« Nous nous en occupions, assura l'agent des Lames. Nous ne pouvions pas intervenir comme nous l'aurions souhaité mais maintenant nous avons une meilleure idée de qui sont nos ennemis. La Légion impériale se mettra en mouvement dès qu'elle recevra les autorisations de l'Empereur et de Helseth Hlaalu.

— Sa Majesté impériale a été informée de ce qui se passe ?

— Pas encore mais cela ne saurait tarder. La situation est plus grave que le pense la Maison Hlaalu. Les Lames de service sur Vvardenfell sont formelles à ce sujet : de plus en plus de fidèles du Prince Daedra des Complots apparaissent et conspirent dans l'ombre. Les Exaltés du Nérévarine semblent être au cœur de ces manigances.

— Vous disiez avoir obtenu des informations à leur sujet. Qu'avez-vous appris ?

— L'identité de leur meneur. Son nom est Tidros Indaram. Comme vous l'avez mentionné dans votre rapport, c'était un Exalté qui servait le dieu Vivec depuis leur baraquement à Molag Mar. Il avait deux frères : Birer Indaram et Giras Indaram.

Avait ? Que sont-ils devenus ?

— Ils sont morts mais nous ignorons dans quelles circonstances exactement. Il est seulement indiqué dans les registres du Temple que Giras Indaram aurait réprouvé son ordre puis déserté Molag Mar. Ervesa Romandas, que vous avez aussi mentionné dans votre rapport, était également une Exaltée de Molag Mar – il est fort probable que Tidros Indaram et elle se connaissaient.

— J'en prend note. Puis-je partager ces informations avec la Maison Hlaalu ?

— Faites comme bon vous semble mais n'oubliez pas que le rôle des Lames dans cette affaire ne doit pas être évoqué.

— Cela va de soi. »

Ces informations transmises, Aurane Renault ne s'attarda pas au manoir. Avant de partir, elle demanda tout de même à Alinor de continuer à informer Sellus Gravius de tout évènement important auquel elle assisterait. La Disciple de Stendarr trouva cette demande des plus absurdes : n'était-ce pas ce qu'elle faisait depuis le début ? De plus elle n'était pas du genre à manquer à ses devoirs.

Dès qu'Almasea revient chez elle, Alinor l'informa de ces dernières découvertes. La devineresse l'écouta avec attention – bien qu'intriguée.

« Où avez-vous appris ça ?

— De Sellus Gravius, un chevalier errant de la Légion impériale qui réside à Seyda Nihyn. Il a envoyé une messagère venir ici pour annoncer ce que la Légion impériale a découvert sur les Exaltés du Nérévarine.

— Je vois. Ainsi donc notre ennemi se prénomme Tidros Indaram ? Cela ne me dit rien mais je ne suis pas familière avec la région de Molag Amur – seuls les Cendrais ont la volonté de vivre là-bas et les pèlerins le courage de traverser ces terres désolées pour rejoindre Molag Mar. »

Alinor opina distraitement. Pour sa part, Molag Amur ne symbolisait qu'une seule chose : la terre où Iudas Odiil avait trouvé la mort des mains du Daedra de Verre. Cet endroit avait été son tombeau et sa dépouille, abandonnée à même le sol, laissée aux tempêtes et aux bêtes sauvages de cette île – il n'y aurait aucun corps à ramener en Cyrodiil pour qu'il soit enterré convenablement selon la loi d'Arkay.

Au souvenir de son défunt partenaire, la Disciple de Stendarr serra les poings.

Les Exaltés du Nérévarine payeraient pour la mort d'Iudas, tout particulièrement le Daedra de Verre. Alinor ne quitterait pas Vvardenfell avant de l'avoir vengé.

. . .

Ce fut après ce qui sembla une éternité à Alinor – mais ne fut probablement que quelques jours – que Néladren se présenta au manoir, accompagné de Mervs Uvayn et Imare. Il affichait un air satisfait.

« Mesdames, je viens vous annoncer que nous allons enfin passer à l'attaque. »

Il désigna les deux membres du Conseil Hlaalu qui se tenaient derrière lui en silence.

« Pendant des jours et des nuits, mes espions ont surveillé tout l'ouest de la Côte de la Mélancolie et ont enfin repéré nos ennemis. Comme prévu, ils se terrent dans les caves de Gnaar Mok mais ont aussi été vus à Hla Oad. De ce que nous avons compris, c'est à la Pointe de Khartag que se trouverait le sanctuaire dédié à Boéthia. »

Alinor sentit le soulagement l'envahir. Ils touchaient enfin au but : bientôt, les Exaltés du Nérévarine seraient mis hors d'état de nuire et toute cette histoire serait derrière eux.

« Le duc Védam Dren et moi-même avons réfléchi à une tactique d'attaque et nous nous sommes mis d'accord sur le fait qu'une approche furtive serait le plus approprié.

— Vous prévoyez donc de les prendre par surprise ? devina Almasea. Comment comptez-vous procéder ? Si nous voulons mettre un terme à leurs activités, nous devrons être assez nombreux pour nous assurer qu'ils ne puissent pas s'en sortir. »

À ces mots, le sourire de Néladren se fit arrogant.

« Nous en avons bien conscience, ma dame. C'est pourquoi nous préparerons notre assaut depuis la forteresse de Hlormaren. »