Bouh!

Avec un peu (beaucoup?) de retard, voici enfin la suite corrigée de Reverse! La bonne nouvelle c'est qu'à part un Epilogue composé en majorité de délires de ma part, l'histoire est complètement terminée (en terme d'écriture). Il ne me manque donc plus qu'à tout corriger!

Je vais vous laisser profiter de cette monstruosité de 25 pages word...

Enjoy!

Summary: Ce bal masquait allait sans aucun doute entrer dans les annales...


Cinderella Complex Reverse

Chapitre 5 : Second Event

Fool/Full in Love

Livaï

Part 3

Livaï détestait danser.

Bien qu'il ait reçu des leçons afin de ne pas s'humilier sur la piste, il peinait à trouver le moindre intérêt pour cette activité. Quand il était forcé dedanser, il passait le plus clair de son temps à soigneusement réfléchir à ses mouvements. En général, les réceptions, bals ou autres obligations où on le poussait à se présenter sur la piste étaient de véritables exercices de patience. Impossible de se détendre ou même de vraiment profiter de la musique quand il était obligé de surveiller le moindre de ses faits et gestes s'il voulait éviter de s'humilier.

Pour résumer : la danse était pour lui une épreuve angoissante.

Et la grosse différence avec ce bal masqué ?

Au moins, ici, absolument personne ne le jugerait en attendant son prochain faux pas.

Farlan de son côté, était plus qu'excité à l'idée de festoyer dans l'anonymat. Livaï avait vraiment l'impression de devoir calmer un gosse de cinq ans face à un plat débordant de sucreries… Malheureusement, tout cet enthousiasme n'avait pas suffi à détourner son meilleur ami de son sujet favori, à savoir la vie privée de Livaï. Avant d'entrer dans la salle des fêtes, Farlan l'avait fixé avec détermination. Il avait alors déclaré avec sérieux : « Tu as intérêt à le retrouver ce soir et tout lui raconter avant le début de la dernière épreuve. » Livaï se figea tout en fronçant les sourcils. Il s'énerva : « J'ai compris ! Si j'arrive à le retrouver, je le ferais ! Pas la peine de me prendre la tête ! » Farlan l'examina longuement, visiblement dubitatif.

Même s'il n'était pas convaincu, il finit par acquiescer sèchement. Puis d'un coup, comme s'il était passé à tout à fait autre chose, Farlan se remit à sautiller de joie et s'exclama : « Je vais enfin revoir Isabelle ! Des mois que j'attends ça ! » Il se mit à babiller comme un idiot et Livaï entreprit presque immédiatement de l'ignorer. Même si l'Alpha n'était pas du genre à revenir sur sa parole une fois décidé, Farlan n'avait pu s'empêcher de lui faire remarquer qu'il était anormalement indécis en ce moment.

Livaï était tout particulièrement réticent à l'idée de dévoiler la vérité. Et même s'il n'avait aucune intention de s'appesantir sur le sujet, il était prêt à admettre que Farlan avait sans doute raison : il avait peur. En réalité, l'aversion qu'éprouvait Eren envers la famille impériale l'inquiétait. Jusqu'ici, Livaï s'était avéré incapable de découvrir ce qui aliénait l'Oméga contre la famille régnante. Mais il avait, étrangement, l'intime conviction que sa révélation risquait d'absolument tout changer entre eux.

Bien entendu, Eren était obligé de continuer à participer à la Sélection tant qu'il n'en était pas évincé. Mais depuis le temps, Livaï avait bien compris une chose à propos de l'Oméga : le forcer à quoique ce fût était une très mauvaise idée. L'ingéniosité et l'énergie que déployait Eren à aider ses rivales pour mener à bien leurs projets pouvaient, d'un moment à l'autre, être consacrées à supplanter les règles de la compétition et s'enfuir. Compte tenu de la cohérence du discours de l'Oméga jusqu'à présent, Livaï n'avait aucun doute sur le fait qu'Eren se tenait prêt à prendre la poudre d'escampette à la moindre occasion. En découvrant la vérité, l'Alpha craignait qu'Eren ne lui accorde pas suffisamment de temps pour le calmer et comprendre pourquoi Livaï avait été obligé de mettre en place ce stratagème d'usurpation d'identité.

Toutefois, l'Alpha était sincère lorsqu'il affirmait qu'il comptait tout lui révéler.

Car plus le temps passait, et plus ce mensonge risquait de lui coûter cher. Livaï en avait pleinement conscience. Etonnamment, Eren était le seul qui avait exprimé une certaine empathie envers les difficultés que rencontrait le Prince Héritier dans sa position précaire à la Cour. Alors était-il si dingue de croire que peut-être, Livaï réfléchissait trop ? Et qu'en réalité Eren allait une fois de plus le surprendre et que rien de dramatique n'allait se passer quand il lui révèlera sa véritable identité. Plus important encore, l'Oméga serait peut-être à même de comprendre les véritables intentions de Livaï à son égard.

Si l'Alpha était honnête jusqu'au bout, il devait admettre qu'Eren avait à peine semblé lui retourner un 'certain' intérêt à ce jour. Du moins, Livaï pensait pouvoir affirmer sans trop s'avancer qu'il plaisait, au moins physiquement, au Candidat. Après tout, Eren l'avait déjà Marqué, une fois. Même si l'Oméga avait affirmé juste après avoir agi sous le coup de l'impulsion, Livaï avait décidé d'interpréter son geste comme un signe prometteur.

**C*i*N*d*I*r*E*l*L*a**C*o*M*p*L*e*X**

La salle des fêtes du palais impérial n'avait jamais été aussi impressionnante.

Certes, cela faisait très peu de temps que Livaï avait pris ses marques à Utopia, mais il pensait pouvoir affirmer sans trop s'avancer que c'était le bal le plus admirable qu'eut accueilli l'endroit depuis des années. Lorsqu'il entra dans la bâtisse, Livaï marqua une pause. Il ne fallait pas être un génie pour déceler l'unique marque d'Eren Jaëger à travers la décoration fantasque. Ces derniers temps, quand quelque chose transgressait le classicisme étouffant de la Cour, c'était forcément dû à l'étonnante influence de l'Oméga.

Les nobles s'étaient mis en tête de substituer la majorité de leurs accessoires et bijoux contre la présence d'un maquillage cabalistique au niveau des tempes. L'empreinte d'Eren se voyait aussi à travers les nouvelles tenues adoptées par la Haute Société : on favorisait dorénavant de plus en plus la simplicité des ornements et le mélange des matières aux richesses ostentatoires de l'or et de la soie. Parvenir à paraître altier tout en présentant le moins de marques d'opulence possible était devenu un véritable défi que peu parvenaient à relever avec succès.

Et c'était tout ce qui faisait l'attrait de l'exercice.

Eren continuait de penser qu'il était le mouton noir du troupeau et que sa participation à la Sélection était surtout anecdotique. Mais à présent, il ne se passait sûrement plus une seule journée sans que son nom ne soit susurré à la Cour. On voulait comprendre d'où il venait, comment il avait été élevé, pourquoi on avait pris autant de soin à dissimuler son existence ou/et ses capacités. Plus Livaï constatait à quel point l'Oméga avait réussi à se creuser une place spéciale à la Cour sans même vraiment essayer, et plus il était convaincu d'avoir fait le bon choix. Bien au-delà de son attrait personnel pour Eren, il pressentait que l'Oméga pouvait réellement lui apporter le type de soutien dont il aurait besoin pour régner.

Un allié puissant et résilient.

Lorsque Livaï pénétra dans la grande salle, le décor était tout simplement fantasmagorique.

Les plantes grimpantes contre les colonnes, la présence chaleureuse et intimiste du bois, les larges fresques peintes décrivant une multitude de créatures mystiques envoûtantes, les lanternes flottantes, le côté vaporeux des draps tourbillonnants au plafond qui donnaient l'impression d'être survolés par des astres brûlants… Sans parler de l'odeur subtile et enchanteresse des fleurs, des couleurs éclatantes des costumes de la foule et des divers masques fantaisistes : c'était comme pénétrer dans le pays enchanté des Faes des légendes.

Rico avait été élevée par des bourgeois : si le raffinement des mets et des boissons qui circulaient étaient sans aucun doute de son fait, il était clair qu'on ne pouvait attribuer tout le reste qu'à son partenaire. Tous ceux qui avaient espéré voir les Omégas se planter royalement en organisant en si peu de temps la réception du siècle, devaient s'en mordre les doigts.

L'orchestre avait été savamment installé sur une scène en prenant en compte l'acoustique optimale du lieu. On remarquait pourtant à peine les musiciens, les organisateurs ayant pris soin de les fondre dans le décor. Ils étaient entourés de plantes et leur tenue avait été pensée pour qu'on les assimile parmi les représentations fantastiques des panneaux décorant les lieux. Grâce aux demi-masques argentés qui leur recouvraient une part du visage, ils se perdaient au milieu des convives.

La fête battait déjà son plein lorsque Livaï et Farlan firent leur entrée.

Il ne fallut que quelques minutes pour que son meilleur ami ne repère Isabelle. Ils avaient pris soin d'échanger auparavant des détails de leur costume respectif afin de se retrouver sans encombre. Pendant l'espace d'un instant, alors qu'il les regardait s'élancer sur la piste, Livaï regretta de ne pas avoir préalablement contacté Eren pour en faire de même. C'était sans doute l'unique occasion qu'ils auraient pu saisir en faisant fi de leurs rôles respectifs de Candidat et de Conseiller…

Livaï ne savait pas ce qui l'avait retenu. De prendre contact, ou de simplement demander à l'Oméga comment il allait se déguiser pour l'occasion. Au départ, l'Alpha s'était convaincu qu'ils étaient tous les deux beaucoup trop occupés pour prendre le temps de régler ce genre de détail. Mais à présent et en faisant face au problème, il était bien obligé de se poser sérieusement la question. Comme Livaï avait déjà promis à Farlan (et à lui-même) de tout révéler à Eren s'ils parvenaient à se retrouver pendant le bal masqué, il n'était pas impossible qu'il eût voulu provoquer cette situation. Il savait qu'il devait impérativement révéler la vérité à l'Oméga avant la date fatidique où Farlan récupèrerait son titre. Mais s'il ne trouvait pas Eren ce soir, on ne pourrait pas lui reprocher que ses aveux soient remis à plus tard, si ?

Irrité par sa propre couardise et surtout parce que le sentiment lui était jusqu'ici parfaitement inconnu, Livaï s'était concentré sur le buffet.

Une coupe à la main, il s'était enfin décidé à faire face à la foule quand son regard tomba sur le couple qui virevoltait au milieu de la piste de danse. Ils avaient inexplicablement réussi à se retrouver au centre de l'attention. La foule s'était écartée pour les laisser librement dérouler les pas du saltarello que jouait l'orchestre. Etrangement bien assortis, ils se mouvaient en harmonie avec une grâce qui poussait à l'admiration. Les couleurs sombres de leur costume qu'on attribuait généralement à la famille impériale dénotaient de l'extravagance des teintes éclatantes portées par les convives qui les entouraient.

Le danseur ayant accepté le rôle dominant portait un costume trois pièces aux lignes typiquement masculines. Son masque noir, dont les tracés argentés illuminaient l'obscurité, était complètement asexué. Il était impossible de savoir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, même si quelque chose dans son maintien criait de familiarité aux yeux de Livaï.

Cependant, ce qui l'avait figé sur place, c'était le partenaire de cet étrange danseur.

Il portait un costume trois pièces bleu nuit, argenté et noir, qui répondait parfaitement à l'aspect de la tenue de son cavalier. Sa veste cintrée bleue avait les manches et le col enluminés de symboles anciens au fil argenté. Son corset noir en cuir soulignait l'argent mat de sa chemise de soie. Son pantalon bi-matière bleu épousait gracieusement ses formes. Deux bandes argentées vaporeuses s'allongeaient sur le côté de ses cuisses et étaient traversées par des lacets de cuirs noirs. On aurait pu deviner la couleur de sa peau si les concepteurs du costume n'avaient pas pris un soin particulier à rendre ce voile opaque.

Mais le plus étonnant restait son masque. Il était principalement argenté, mais ses lèvres avaient été peintes d'un rouge intense. Les arabesques dessinées sur les côtés du faciès figé rappelaient la mode qu'Eren avait réussi à instaurer malgré lui à la Cour. Une multitude de plumes noires et blanches encadraient le masque telle une crinière de lion. Son extravagance était notable, même si elle faisait pâle figure face aux choix d'autres invités.

Livaï était incapable de détourner les yeux. Son corps se mut avant que ses pensées ne suivent le mouvement. Sa coupe abandonnée sur la table la plus proche, l'Alpha fendit la foule sans quitter des yeux sa cible. Son sang était entré en ébullition. Il y avait de fortes chances qu'il se trompe, mais il était intimement convaincu d'avoir réussi à trouver Eren.

Lorsque la musique prit fin, le temps se suspendit pendant une fraction de seconde.

Les deux cavaliers étaient restés plantés au centre de la piste, à se fixer sans bouger. Livaï pouvait entendre les battements de son cœur raisonner jusqu'à ses oreilles. Bien qu'inexplicable, l'urgence du moment lui saisit les entrailles. Une nouvelle mélodie s'éleva dans l'air quand enfin le statut quo se brisa. Le danseur au masque de plumes se mit soudain à bouger, visiblement déterminé à s'éloigner de son cavalier. L'Alpha saisit le bras du fuyard pile avant qu'il ne parvienne à s'enfoncer dans l'anonymat grouillant de la foule de convives. Livaï remarqua la stupéfaction de son partenaire qui, le bras levé, était trop surpris par sa réaction pour le retenir. Un comportement aux antipodes de celui de Livaï, qui n'avait cessé de se rapprocher depuis que ses yeux s'étaient posés sur sa silhouette.

Le simple contact de ses doigts sur ce bras le fit frissonner de la tête aux pieds.

Livaï raffermit légèrement sa prise, de crainte que sa cible ne lui échappe. Il n'avait pas besoin de l'aide de phéromones ou de décrypter la couleur des iris qu'il sentait braqués sur lui, en dépit des efforts de la bande de toile qu'on avait plaqué contre les orifices du masque pour dissimuler son regard. La réaction instinctive du corps de Livaï, cette impression impérieuse de connaître l'identité de celui qu'il retenait de sa main… C'était bien plus révélateur que tout autre indice. Et puis il y avait ce maintien distinctif qui lui rappelait Eren. La chaleur qui lui remontait le long du bras était aussi l'un des effets que l'Oméga avait souvent sur lui et qu'il lui était très difficile d'ignorer. Jamais son instinct ou son corps n'avait paru aussi assuré que lorsqu'il s'agissait d'Eren. De le retrouver, de le reconnaitre, de le chasser.

Aucun d'eux n'osa briser la magie du moment.

Leur silence était chargé de tension, d'appréhension.

Des roulements de tambours suivis de près par l'air lancinant d'une cornemuse donnèrent le ton de la prochaine danse. Livaï se laissa emporter par le mouvement de foule. Il prit place avec les autres danseurs, comme manipulé par les fils invisibles de la musique. Son esprit flottait librement. Il était excité, confus. Son regard braqué sur le masque qui lui faisait face, il essayait en vain de décrypter l'expression de son partenaire.

Le son des flûtes s'éleva dans l'air. Tous les participants se saluèrent avec grâce et les percussions montèrent soudain en puissance. Comme dans une transe, tous se mirent à légèrement sautiller sur place pour accompagner l'entraînant tempo. Leur anticipation était à peine contenue. De toutes les danses qu'il connaissait, Livaï préférait sans doute le ductia. Et le hasard avait bien fait les choses : cette danse était beaucoup plus rythmée que les autres et les pas à suivre restaient plus instinctifs que contrôlés.

Lorsque leurs paumes entrèrent en contact, Livaï fut traversé une fois de plus par un frisson qui lui provoqua la chair de poule. Ils se tournaient autour, les yeux dans les yeux, entraînés par l'air cadencé qui les guidait à travers la piste. La salle semblait avoir disparue dans un flou de couleurs et de sons épars. Il n'y avait plus que lui, et ce danseur qui lui semblait si familier. Son partenaire avait le pas léger, suivant le rythme avec une aisance décomplexée. Cette assurance encouragea Livaï à se détendre, lui qui avait pourtant toujours été rigide dans ce genre de moment. Leur chorégraphie le grisait. Il avait l'irrésistible envie de se rapprocher, de décoder ces mouvements, ôter ce masque… Mais c'était impossible, pour une quantité de raisons qu'il ne pouvait décemment ignorer.

Livaï ne pouvait s'empêcher de se dire que l'Oméga avait le total contrôle de la situation d'une certaine manière. Car jusqu'à ce jour, il ignorait si Eren l'appréciait réellement. S'il pensait à lui, comme lui-même ne pouvait s'empêcher de penser à l'Oméga, si l'attirance que le Candidat semblait éprouver pour lui suffirait à le convaincre d'outrepasser son aversion pour la famille impériale. S'il allait accepter de devenir son Impératrice, de lier son destin au sien…

Brutalement, le flot musical du ductia les sépara.

Contraint de changer de partenaire pour suivre les directives de la danse, Livaï se retrouva paume contre paume avec une multitude d'autres danseuses. Son cœur battait la chamade et un lancinant mal de crâne lui vrillait les tempes. Soudainement, son masque lui sembla étouffant, son costume trop étriqué. Il eut de plus en plus de mal à contrôler sa respiration et la rapide succession de cavalières lui donnait le tournis. Quand le ductia arriva enfin à son terme, Livaï n'était que trop heureux de s'écarter de la piste.

Il se dirigea d'un pas déterminé vers la foule d'observateurs. Il quitta la salle, déboussolé. Non, il n'était clairement pas en train de prendre la fuite. Il avait juste besoin de prendre l'air, c'était tout. Et puis maintenant qu'il pensait avoir retrouvé Eren et qu'il pouvait reconnaitre son costume, rien ne pressait. Il allait juste sortir un moment, se recentrer et ensuite… Il irait enfin remplir sa part du marché.

La gorge nouée, Livaï quitta l'effervescence du bal masqué.

Son pas était nerveux, sa foulée rapide.

Il se dirigea vers le jardin avec empressement. Dès que l'air frais hivernal lui fouetta le visage, Livaï s'entendit pousser un soupir de soulagement. Il s'enfonça sur le chemin de promenade et ferma les yeux un instant. Il se raisonna, prenant peu à peu conscience de son état.

Depuis qu'il avait posé les yeux sur l'Oméga durant la Cérémonie d'Introduction des Candidats, il n'avait pu faire autrement que d'essayer d'en apprendre davantage à son sujet. L'apparence et la différence d'Eren l'avaient intrigué. Entrer dans un jeu de séduction plus ou moins équitable s'était imposé à lui comme une évidence. Le temps avait filé, et très vite, cet étrange intérêt s'était mué en une véritable obsession. C'était un sentiment aussi excitant et nouveau, que profondément irritant. Eren Jaëger était un imprévu, une catastrophe ambulante drapée de mystère. Il forçait l'admiration, il fascinait. Ce qui n'était au départ qu'une forte attirance physique s'était beaucoup trop vite transformée en désir. D'en apprendre toujours plus sur l'Oméga, de l'avoir à ses côtés, de prolonger les moments où ils se retrouvaient ensemble… Et plus l'Alpha passait de temps en sa compagnie, à s'entraîner, discutant de tout et de rien, et plus Livaï était forcé d'admettre qu'Eren Jaëger avait pris une place particulière dans sa vie.

L'Oméga était capable de l'émouvoir : le faire rire, sourire, s'irriter, s'inquiéter, se questionner. Il était aussi celui qui, que Livaï le veuille ou non, s'avérait capable d'écarter les cauchemars, de relâcher la pression inhérente à ses devoirs princiers, à ses problèmes de succession et de lutte pour le pouvoir. En six mois, Eren était devenu une existence de laquelle il refusait de se passer. Et s'il avait raison, si l'homme avec lequel il avait dansé était bel et bien l'Oméga, Livaï allait devoir lui révéler toute la vérité à son sujet, sur les sentiments qu'il pensait éprouver pour lui. Ce serait un saut dans l'inconnu, sans plan de secours, ni plan B.

Il n'était pas si choquant qu'il panique autant face à ce genre de découverte personnelle.

Comme le disait Farlan, la relation bancale qu'entretenaient Kenny et Kuchel étaient loin de l'avoir préparé à éprouver des sentiments. Livaï s'était toujours imaginé que le jour où il serait contraint de se marier, ce serait déjà un luxe si son épouse n'essayait pas de le faire assassiner après la naissance de leur premier enfant. Ce qu'il cherchait, c'était une alliance profitable, une partenaire plus ou moins fiable. Il s'était déjà convaincu depuis très longtemps que les histoires romantiques comme celles de Farlan et Isabelle n'étaient que des exceptions qui confirmaient la règle. Surtout quand on avait le rôle de Prince Héritier à endosser.

Même lorsqu'il devenait apparent que son intérêt pour l'Oméga était plus complexe qu'une vulgaire envie de l'attirer dans son lit, Livaï avait pris un certain temps avant de ne serait-ce qu'envisager autre chose. Après tout, difficile de trouver plus intriguant qu'Eren Jaëger. Le surveiller de près était sans doute un choix stratégique pertinent si Livaï souhaitait survivre à la Sélection : cependant cette excuse avait très vite fondue comme neige au soleil. Et même là, il avait fallu l'insistance très gênante de ses amis pour que l'Alpha admette porter un intérêt particulier au Candidat… Les rêves avaient eux aussi contribués à sa prise de conscience, qu'il s'agisse de cauchemars ou d'autre chose.

Livaï s'arrêta net de marcher.

Il ôta son masque, leva les yeux au ciel puis inspira à plein poumons.

C'était complètement stupide. Quoiqu'il se passe avec Eren, ça ne changeait (presque) rien à sa situation. La Sélection se poursuivrait, puis le jour fatidique de son intronisation arriverait ensuite, comme le voulait la coutume. Que l'Oméga refuse d'être à ses côtés, s'enfuit ou autre, la vie continuerait brutalement sa course. Livaï finirait sans doute, comme tout le monde, par s'en remettre et passer à autre chose. Il tenta en vain d'ignorer la sensation désagréable qui lui brûlait l'estomac à cette pensée. Eren avait un pouvoir étrange sur son instinct d'Alpha, mais ça aussi, ça passerait sûrement avec le temps.

Il sentait gronder cette possessivité effrayante, cette rage à l'idée de laisser son Oméga s'échapper… Livaï savait qu'il ne devait absolument pas laisser voix au chapitre, à quelque chose d'aussi chaotique que pouvait l'être cet instinct primal. C'était une pente dangereuse dans laquelle trop d'Alphas avant lui s'étaient laissé glisser. Il se refusait de devenir un monstre en se contentant d'accuser la biologie. A en croire Hanji, même si son statut avait certaines prédispositions, tout le monde devait un jour ou l'autre lutter contre ses démons.

Livaï comptait enfin rebrousser chemin lorsqu'un éclat lumineux lui passa sous le nez.

Il marqua une légère pause : le papillon qui tourbillonnait sous ses yeux avait le corps nimbé de lumière. Dans l'obscurité, la phosphorescence violacée de ses ailes semblait laisser des traces sur son passage. C'était la première fois de sa vie que Livaï voyait un papillon pareil, et d'autant plus en plein hiver. Troublé, il suivit l'insecte des yeux. Le voyant s'éloigner, il ne put s'empêcher de le suivre. Très vite, ses pas le menèrent devant la double porte qu'il avait empruntée pour s'enfoncer dans le jardin quelques minutes plus tôt. Sous son regard ébahi, le papillon traversa le bois et disparu comme s'il n'avait jamais existé. Livaï cligna des yeux, incrédule, avant d'ouvrir la porte à la volée et s'avancer dans le couloir sombre et vide. L'insecte s'était bel et bien évaporé…

Soudainement, un cri retentit dans l'obscurité.

Cette fois-ci, le frisson qui remonta le long de son échine lui glaça le sang. Il n'avait jamais entendu ce type de hurlement auparavant, mais il avait la certitude qu'il s'agissait du cri de détresse d'Eren. Le cœur battant, l'Alpha se mit à l'appeler : « Eren ? » Quand seul le silence lui répondit, il entreprit d'essayer de retrouver l'Oméga. Mais la soirée était loin de se terminer et la plupart des chambres privées restaient encore fermées à clés. Il tenta d'ouvrir une bonne dizaine de portes avant de constater que cette méthode ne lui permettrait sans doute pas de retrouver Eren avant qu'il ne soit trop tard. Il jura entre ses dents. Le boucan qu'il faisait parvint néanmoins à alerter le garde en charge de faire sa ronde dans le coin. Il lui ordonna : « Va chercher des renforts ! J'ai entendu un cri en provenance d'une des chambres ! » Le soldat sembla hésiter pendant quelques secondes avant que le lourd regard de Livaï ne le convainque de passer à l'action. Il salua et partit en trombe chercher d'autres gardes pour l'assister.

L'angoisse qui retournait les tripes de l'Alpha ne cessait de croître alors qu'il continuait à essayer d'ouvrir des portes sur son passage, impuissant. Il se rendit vaguement compte que son intrusion avait dérangé quelques invités. Mais plus le temps passait et plus il se sentait fébrile. Irrité, il envoya valser son masque contre le mur. L'objet se brisa sous l'impact, tandis que Livaï se passait une main nerveuse dans les cheveux tout en tentant de percer l'obscurité relative du long couloir du regard. Un sentiment nauséeux l'envahi : il commençait à perdre ses moyens. L'espace semblait se distordre autour de lui, comme pour accentuer son inquiétude. Le couloir paraissait s'étirer à l'infini, comme si le nombre de portes à ouvrir s'étendait sans fin. Eren était certainement en danger, et tout comme le jour de l'assassinat de sa mère, il se retrouvait impuissant, à …

Une vive lumière lui fit plisser les yeux et interrompit net son flot de pensées négatives.

Quand son regard s'habitua enfin à cette luminosité, Livaï demeura interdit : une silhouette flottait dans l'air, face à lui. Enveloppé de fils multicolores, son corps semblait à la fois charneux et transparent. Une longue capuche recouvrait à moitié sa tête et quelques mèches de cheveux s'en échappaient, balancées par une brise qu'elle semblait être la seule à ressentir. De seconde en seconde, la couleur de sa longue chevelure variait. Elle se tenait immobile, le regard braqué sur la porte qui lui faisait face. Livaï ne pouvait peut-être pas distinguer les traits de son visage ou même vraiment comprendre ce qui se passait au juste, mais il était certain de l'avoir reconnue : Sina, la Déesse de la Destinée.

Elle disparut aussi vite qu'elle était apparue. En un clignement d'œil, le couloir s'était de nouveau vidé. Les yeux écarquillés, Livaï sortit rapidement de sa stupeur. Il s'élança, alors qu'une certaine part de sa raison se demandait si quelqu'un n'avait pas glissé une drogue dans son verre. Instinctivement, il défonça la porte devant laquelle s'était tenue l'apparition quelques secondes plus tôt. La scène qui l'accueillit le figea sur place.

Eren gisait au sol, inconscient.

L'homme qui le maintenait à terre d'une main avait manifestement réussi à l'écraser de son poids. Lorsque Livaï inspira bruyamment sous le choc, la force des phéromones qui flottaient dans l'air lui firent l'effet d'une gifle. Incrédule, l'agresseur avait relevé les yeux vers la porte. Ses pupilles arrondies de désir brillaient d'un éclat de folie à peine contenue. L'odeur ferreuse du sang de l'Oméga se mêlait au parfum sirupeux et étouffant qui gorgeait l'air ambiant de la pièce.

Il ne se passa qu'un fragment de seconde avant que Livaï ne se jette violemment contre l'assaillant. Il ne reprit vraiment conscience de ses actes que lorsqu'un geignement plaintif, faible et étouffé, venant de derrière lui, le ramena à la raison. Tous ses muscles s'étaient raidis, prêts à intervenir.

Eren.

Eren avait besoin de lui.

Livaï cligna des yeux. Il tenait d'une main le devant du costume de l'agresseur, tandis que l'autre était maculée de sang. Il baissa le regard : l'homme avait le visage boursouflé, presque méconnaissable. L'Alpha fut étonné de ne pas lui avoir tout simplement défoncé le crâne à force de coups de poings. Livaï se redressa, lâcha sans précaution le corps lourd et inconscient de l'homme au sol et ne prit même pas la peine de vérifier s'il respirait encore. Il approcha de l'Oméga avec précaution.

On lui avait ôté son pantalon et sa tenue était en lambeaux. Le gémissement désemparé qui échappa à Livaï peinait à exprimer toute la détresse qui lui brouillait l'esprit. Il enlaça Eren avec délicatesse, le cœur serré. Il lui suffisait d'ordinaire de capter un simple effluve du parfum de l'Oméga pour sentir son sang bouillir. Pourtant, cette fois-ci, ses phéromones étaient tellement lourdes que Livaï ne pouvait que les comparer à une pâte. Elles étaient consistantes, melliflues. Il manquait au parfum d'Eren toute la délicatesse, toutes les notes fleuries, fruitées et épicées constituant la parfaite symphonie olfactive qui avait le pouvoir de le mettre à genoux.

A la place, un effluve aigre, presque piquant, s'était greffé à l'odeur naturelle de l'Oméga. En plus de son étrange lourdeur, c'était un peu comme si l'Alpha faisait face à un tout autre individu. Bien que l'odeur fût conçue pour faire perdre lui faire perdre l'esprit, elle lui faisait l'effet inverse. Il se sentait écœuré et troublé : qu'est-ce qui avait bien pu arriver à Eren pour le mettre dans cet état ?!

Livaï déplaça la mèche humide qui recouvrait le visage de l'Oméga. Sa peau était brûlante et couverte d'une fine couche de transpiration. Un épais filet de sang frais lui coulait d'une narine. Livaï l'essuya d'un geste tremblant de la manche et murmura : « Eren ? » Mais l'Oméga était toujours inconscient. Livaï tenta de vérifier maladroitement s'il n'était blessé nulle part. Les doigts fébriles, il effleura son crâne, palpa ses membres un à un. C'est là qu'il remarqua les traces de piqures au niveau de son cou. Il fronça les sourcils avant de lever rapidement la tête en direction de l'homme évanoui au sol. Un juron retentit dans la pièce : « Espèce de fils de pute ! » Livaï souleva Eren, se redressa et le posa doucement sur le lit.

Déterminé, il se détourna de l'Oméga et s'approcha de l'agresseur évanoui. Sans une once d'hésitation, il lui brisa la rotule en lui écrasant la jambe d'un mouvement vif du pied. Un affreux râle de douleur échappa à l'homme alors qu'il reprenait brutalement conscience. Livaï s'accroupit et lui souleva la tête en lui saisissant les cheveux d'une main. Il le tira violemment vers lui et gronda : « Qu'est-ce que tu lui as fait, raclure ?! » L'homme était tellement amoché et dans les vapes qu'il peinait à ouvrir l'unique œil que l'Alpha n'avait pas complètement explosé de ses poings. Livaï s'apprêtait à lui frapper le visage contre le sol quand un vacarme assourdissant mit ses sens en alerte.

Ses muscles se crispèrent.

Les gardes arrivèrent sur la scène du crime avec fracas. Presque immédiatement, le même flash de rage, d'un rouge intense, qui avait saisi Livaï à la vue d'Eren et son agresseur lui fit retrousser les lèvres. En quelques pas, il se retrouva sur le lit avec l'Oméga, abandonnant sa victime à son sort. L'Alpha recouvrit autant que possible le corps d'Eren du sien, s'apprêtant à bondir sur les intrus. 'Mien', 'Protéger', 'Oméga'. Son instinct lui dictait que personne d'autre que lui ne devait approcher. Un grondement subvocal d'une rare intensité lui remonta du fond de la poitrine et figea les soldats dans l'entrée.

Cette étrange capacité était commune dans la famille Ackerman.

En plus de leur étonnante supériorité physique, leur pouvoir de contrôler leur Aura pour influer autrui était sans doute leur plus grand atout. Pour les Alphas de la famille régnante, parler 'd'instinct animal' n'était pas une simple formule. Les messages chimiques contenus dans l'odeur, l'énergie distincte qu'étaient capables de produire leurs descendants étaient presque 'magiques'. Inexplicables. Pendant la guerre, Livaï s'était servi de ces capacités au mieux pour donner l'avantage à ses troupes. Galvaniser les soldats en les entourant de son Aura, les rendre insensible à la peur ou la fatigue, inspirer une peur viscérale à l'ennemi. La manipulation de cette force primale n'était toutefois pas une pratique qu'il appréciait car il était beaucoup trop facile d'y succomber, de laisser sa raison se faire totalement engloutir par la rage et la folie.

Livaï étant à visage découvert, aucun des gardes n'était assez fou pour défier l'Epée de l'Empire. Leur retenue permit à l'Alpha de reprendre peu à peu le contrôle de son instinct bouleversé par les phéromones anormales qui s'échappaient de l'Oméga. Livaï ferma les yeux et compta jusqu'à cinq avant de les rouvrir. Il s'efforça de respirer lentement, en inspirant le moins d'air possible. Il déglutit puis ordonna : « Allez chercher le Médecin Impérial. Un Candidat a été agressé. » Quelques secondes s'écoulèrent avant que l'Aura menaçante de l'Alpha ne s'estompe et que les gardes ne se reprennent. Presque immédiatement, leur chef désigna deux hommes pour partir à la recherche d'Hanji Zoé.

Livaï pensa quelques secondes à la panique qui allait mettre un terme abrupt aux festivités si les hommes chargés de cette mission n'avaient pas la présence d'esprit d'être le plus discret possible. Il était encore en pleine réflexion lorsque le chef des gardes se racla la gorge pour attirer son attention : « Seigneur… que fait-on de… » Son regard glissa ensuite vers le corps inerte et ensanglanté de l'homme qui gisait dans la pièce. Livaï retroussa à nouveau les lèvres et gronda : « Ramassez-moi cette saloperie et balancez-le dans la cellule la plus sordide que vous pourrez trouver en attendant qu'on enquête sur son cas. » Le garde acquiesça d'un geste raide de la tête. Puis il ajouta, d'une voix incertaine : « Permission d'entrer ? » Livaï cligna des yeux, confus.

Trois soldats s'étaient éloignés dans le couloir, quelques collègues semblant les maintenir à distance de la pièce. Livaï prit quelques secondes avant d'enfin comprendre ce qu'il se passait. Quoiqu'on eût injecté à Eren, on avait réussi à provoquer ses Chaleurs. Et si Livaï se montrait aussi protecteur et violent, c'était sans doute parce que dans un tel état de faiblesse, tout Alpha devenait une menace pour celui qu'il considérait comme étant son Oméga. Son instinct ne faisait que le pousser à défendre sa possession. Le chef des gardes devait être un Bêta, et donc n'était que très faiblement impacté par les phéromones d'Eren. Livaï acquiesça à son tour, les muscles toujours aussi crispés. L'homme s'avança prudemment dans la pièce, évitant à tout prix de jeter ne serait-ce qu'un coup d'œil en direction du lit d'où l'Alpha observait attentivement chacun de ses gestes.

Il parvint à agripper l'agresseur sans délicatesse et à le traîner hors de la pièce sans incident notable.

Une fois l'homme inconscient sorti, le chef des gardes le confia à ses hommes, se tourna à nouveau vers la pièce et déclara avec gravité : « Pour le bon déroulement de l'enquête et la sécurité du Candidat, je vous invite à quitter la chambre du suspect. Nous pouvons vous escorter vers la chambre adjacente et allons garder l'entrée, le temps que le Médecin Impérial arrive pour l'ausculter. » Livaï prit une grande inspiration et plissa le nez. Les phéromones d'Eren étaient encore plus 'compactes' qu'avant. L'aigreur sous-jacente de son parfum donnait envie à Livaï de retrouver son assaillant pour le tailler en pièces. Il savait cependant qu'il devait actuellement bien être le seul Alpha à trouver son odeur plus révoltante qu'absolument irrésistible. Eren avait besoin de son aide, de sa protection.

Il crispa la mâchoire, souleva l'Oméga et le plaqua contre son torse avant de quitter la sécurité relative du lit où il l'avait installé. Le chef des gardes se mit directement en mouvement. Les Bêtas présents laissèrent Livaï passer, s'assurant de lui accorder largement d'espace pour qu'il ne se sente pas menacé. L'Alpha commença à se détendre lorsqu'ils se plantèrent devant la porte de leur nouvelle chambre dans une posture défensive. Les Bêtas ne représentaient pas une menace aux yeux de son instinct alarmé, au contraire, l'ajout de leur protection lui donnait l'impression d'avoir une armée à disposition prête à intervenir pour protéger son bien. Même si, en vérité, le chef des gardes avait dû décider de leur donner ce rôle non seulement pour assurer leur protection, mais aussi pour garantir qu'Eren continuerait d'être en sécurité avec Livaï.

L'Alpha pensa vaguement qu'il devait se rappeler, plus tard, de retrouver ce soldat afin de le récompenser comme il se devait pour son excellente gestion de la situation.

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Dans ce nouvel environnement, les phéromones d'Eren n'avaient pas encore assez contaminé l'air pour que leur douceur étouffante n'agisse aussi fort sur la raison de Livaï.

L'Alpha avait porté l'Oméga jusqu'au lit de la chambre et l'avait installé avec précaution, la tête sur les coussins.

Il lui dégagea les cheveux du visage et grimaça en constatant à quel point Eren était brûlant. Il n'avait jamais vu ou connu d'Oméga pendant leurs Chaleurs, et il ignorait à quel point ce que vivait Eren était normal ou non. Mais Livaï avait reçu la meilleure éducation possible, et en tant qu'Alpha, on s'était assuré qu'il en sache le plus possible pour 'prendre soin' de son ou sa futur(e) partenaire. Livaï se pinça les lèvres. Son regard se balada dans la pièce alors qu'il luttait contre sa confusion et ses hésitations. Il n'allait pas perdre la tête, le simple fait que cet idiot d'agresseur eut drogué Eren l'aidait actuellement à repousser tous ses instincts. Livaï pouvait y arriver. Aider, soulager l'Oméga, sans tirer avantage de la situation.

Il tenait assez à Eren pour ne pas juste succomber à sa basse nature.

Livaï se débarrassa de sa veste et ouvrit sa chemise de quelques boutons d'un geste nerveux mais efficace. Il prit une grande inspiration et grimpa sur le lit. Sa gorge était nouée lorsqu'il enlaça à nouveau l'Oméga dans ses bras. Il ne savait pas quand est-ce qu'Hanji allait arriver, quand est-ce qu'on pourrait aider Eren, alors il devait au moins faire ce qu'il pouvait pour l'épauler. L'Oméga semblait attiré par lui, il était clairement réceptif à son odeur. Livaï pouvait certainement faciliter son attente… Il ferma les yeux, déglutit difficilement et plaça le visage d'Eren de manière que son nez lui effleure le creux du cou.

La peau brûlante de l'Oméga lui arracha un frisson et un léger tremblement lui indiqua qu'il était bien plus affecté qu'il ne l'aurait cru par les phéromones du Candidat inconscient. Cependant, Livaï avait encore la totale maîtrise de lui-même. Alors il s'installa plus confortablement contre la tête de lit et arrangea l'Oméga dans ses bras de façon à ce qu'il soit, lui aussi, bien installé.

A partir de ce moment, le temps sembla passer au ralenti.

La fausseté acrimonieuse de l'excitation traduite par les phéromones acerbes d'Eren aidait à ce que Livaï résiste à ses impulsions, mais elle était loin de le prémunir entièrement. Surtout lorsque l'Oméga parut reprendre momentanément conscience. Un geignement plaintif, quelques reniflements et enfin un soupir de satisfaction, Eren était en train de fiévreusement frotter son visage contre le cou de Livaï. Tandis que l'Alpha, figé, s'efforçait de rester parfaitement immobile.

Une puissante vague de chaleur lui perça les reins, pendant un court instant, Livaï fut pris de tournis. Le déferlement de phéromones qui venait de le frapper de plein fouet était complètement différent des débordements constants auxquels l'Alpha était sujet depuis qu'il avait secouru Eren. Ce parfum-ci contenait quelques notes fleuries et un véritable bouquet d'épices boisées. Avant qu'il ne puisse se contrôler, Livaï répondit à l'appel de l'Oméga en relâchant à son tour une bouffée de phéromones. Le corps d'Eren se raidit soudain entre ses bras et un gémissement orgastique perça le silence. Livaï écarquilla les yeux et resserra son emprise sur le corps tremblant de l'Oméga.

Est-ce qu'Eren venait de… ?

Une nouvelle odeur vint titiller les sens en alerte de Livaï. L'Alpha inspira sans retenue et un grondement profond lui roula dans la gorge. Il plongea le nez dans la chevelure de l'Oméga et, dans un état second, commença à balbutier pour rester ancrer dans l'instant. Il se raccrochait de toutes ses forces à l'idée qu'il devait résister à l'envie fondamentale de succomber à la tentation : « Est-ce que je sens aussi bon que ça, Eren ? Tu as réussi à jouir sans que je ne te touche ? » Il glissa une main sur la cuisse nue de l'Oméga et continua à flatter son partenaire d'une voix rauque : « Tu es parfait. Si cet imbécile ne t'avait pas drogué, je… » Livaï stoppa l'avancée de sa main. Le souffle court, il serra les dents et agita la tête pour reprendre ses esprits.

Non. Eren était déjà de nouveau inconscient et rien dans cette situation n'était normal ou consenti. L'Oméga était en détresse, dans un rare moment de faiblesse duquel Livaï n'avait aucun droit de prendre avantage. L'Alpha s'écarta de son protégé à force de détermination. Il enroula Eren dans les couvertures du lit et reprit ensuite sa position, prenant soin à placer de nouveau le nez de l'Oméga à la joncture entre son épaule et son cou. Puisqu'Eren venait de lui confirmer que leurs phéromones étaient compatibles, Livaï avait l'assurance de pouvoir l'aider à passer ce moment pénible avec le moins de souffrance possible. Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était de résister. Il posa un baiser sur le front brûlant de l'Oméga et promit : « Tout va bien se passer. Je vais te protéger. » Eren poussa un gémissement confus auquel Livaï répondit, d'une voix cajoleuse : « Je suis là, tout va bien… » Et comme on le lui avait enseigné dans ses leçons, l'affirmation positive sembla calmer Eren presque immédiatement.

Livaï ferma les yeux et pria pour qu'Hanji arrive rapidement.

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Les gardes avaient visiblement eu la présence d'esprit de se montrer aussi discret que possible pour traiter l'affaire.

Livaï attendit patiemment pendant des heures avant qu'Hanji ne fasse enfin irruption dans la chambre privée. La Bêta s'était débarrassée de son masque mais portait toujours le costume extrêmement coloré avec lequel elle avait décidé de participer au bal. Son regard était empli d'inquiétude lorsqu'elle se stoppa net dans la pièce. Livaï avait ouvert les yeux et commencé à grogner à l'instant où ce qu'il considérait comme un intru avait passé la porte de leur 'nid'. On avait dû mettre Hanji au courant des grandes lignes de l'incident, car elle se montrait anormalement prudente en s'approchant. Les deux mains bien en évidence, elle s'avança alors qu'elle tentait d'apaiser Livaï : « C'est moi, Levi, je viens pour ausculter Oméga Jaëger. Je veux juste vérifier s'il va bien… Tu m'as fait appeler, tu te souviens ? » Livaï s'efforça d'arrêter de se montrer aussi hostile.

Il était lui aussi recouvert d'une fine couche de transpiration, et c'était un miracle que les Chaleurs factices de l'Oméga n'eussent pas réussi à déclencher son Rut.

Après quelques minutes de lutte acharnée contre ses instincts, l'Alpha parvint enfin à articuler une réponse : « Ce fils de pute l'a drogué. Je crois qu'il est en Chaleurs. » Hanji acquiesça doucement et expliqua : « Oui. On a réussi à trouver quelques seringues dans ses affaires personnelles. Malheureusement, je n'ai pas encore eu le temps de vérifier en détails les composants de son produit et donner quoique ce soit pour contrer les effets dans ces circonstances. Cela pourrait mettre Candidat Jaëger en danger… » Livaï gronda de frustration. Hanji arrêta net son avancée et déglutit. L'Alpha se reprit à nouveau, avec difficulté. Il ferma les yeux et jura : « C'est la première fois que… J'ai autant de mal à gérer mes capacités…

-… C'est normal, Levi. Eren est un Oméga, tu es un Alpha. Et plus important, il n'est pas n'importe quel Oméga pour toi. N'est-ce pas ? » Livaï marqua un silence pesant.

Hanji sembla comprendre qu'il n'avait aucune intention de s'appesantir sur le sujet et réorienta la conversation vers leur intérêt commun : « La bonne nouvelle, c'est que je pense que d'ici quelques heures ou quelques jours, ces Chaleurs factices devraient tout simplement s'estomper. Tout dépend de la dose qui lui a été administré dans la seringue qui…

- Il a été piqué deux fois.

-… pardon ?!

- Il a deux marques de piqure sur le cou.

- J'ai à peine eu le temps de commencer à analyser ce produit et je sais déjà qu'il y a assez d'actifs dans une seringue pour déclencher les Chaleurs d'une femelle éléphant ! Comment se fait-il qu'il ne soit pas… » Livaï l'interrompit d'un grondement menaçant : « Est-ce que tu peux l'aider ou non ?! » Hanji se tut abruptement. Elle agita la tête avec sérieux et répondit franchement : « Je ne sais pas Levi. Je vais devoir lui prélever du sang. Il va falloir que tu me laisses approcher pour que je prenne sa température et ses autres constantes vitales… » L'Alpha resserra sa prise contre son partenaire, mais acquiesça de la tête sans trop y croire.

Hanji fut aussi douce que possible. Non seulement parce qu'elle avait vraiment beaucoup de peine pour l'Oméga fiévreux qu'elle auscultait, mais aussi parce que le regard perçant de Livaï ne lui avait jamais inspiré autant de crainte. Elle avait déjà entendu parler de l'impression que pouvait laisser son ami lorsqu'il entrait 'dans la zone' sur le champ de bataille. On ne l'avait pas surnommé le Prince Sanglant pour rien. Et Hanji avait toujours été très curieuse : les spécificités physiques de la famille impériale l'avaient toujours fascinée. Les Titans l'avaient juste bien plus captivée que les Ackerman, mais ça s'était joué de peu. Se retrouver dans cette pièce, aussi proche de Livaï alors que tous ses instincts primaires étaient en action, c'était comme entrer nu dans la cage d'un fauve affamé.

La pression était presque insoutenable.

Malgré elle, la Bêta ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement lorsqu'elle termina d'examiner Eren sans que celui-ci ne gémisse de douleur ou d'inconfort. Elle savait que Livaï était assez conscient pour lui répondre sommairement lorsqu'elle lui parlait, mais elle n'était pas assez folle pour croire qu'il était tout à fait conscient. Il n'hésiterait sans doute pas à lui briser le crâne de ses mains si elle blessait 'son Oméga' par inadvertance. Les accès de rage et la force phénoménal des divers Empereurs de Paradise étaient légendaires. Le grand-père de Livaï avait même fini par succomber à la folie meurtrière qui tourmentait la lignée impériale au sang pur avant que l'Empereur Kenny ne prenne sa place sur le trône.

Hanji recula et annonça : « Je ne sais pas comment tu t'y prends, mais tu as l'air de résister aux effets de ses Chaleurs. Je suis une Bêta, et même moi je suis affectée dans une certaine mesure par la force de ses phéromones. Donc je ne pense pas qu'il serait sage qu'on trouve quelqu'un d'autre pour s'occuper de… » Le grondement menaçant qui répondit à cette éventualité acheva de la convaincre qu'elle prenait la bonne décision lorsqu'elle reprit : « …du calme ! J'étais justement en train de dire que je ne pense pas possible de vous séparer de toutes les manières ! Je vais t'apporter de l'eau et des fruits faciles à ingérer. Tu vas devoir faire en sorte qu'il reste hydraté et nourri le temps que le produit cesse de faire effet… » Levi acquiesça sans dire un mot. Et Hanji crut même voir l'instant où son regard, presque vacant, récupéra un éclat de lucidité.

L'Alpha était visiblement en train de lutter de toutes ses forces pour combattre ses pulsions.

Lorsque Farlan était venu lui dire qu'il pensait que Livaï avait trouvé 'un partenaire idéal', 'l'amour' dans la Sélection, Hanji s'était montrée dubitative. Aux anges, parce que personne ne méritait plus que Levi d'être heureux, mais très incrédule. Elle se délectait de toutes les anecdotes que pouvait lui rapporter Farlan au sujet de cette 'romance du siècle'. Elle était excitée à l'idée de rencontrer enfin l'Oméga qui avait su faire s'effondrer les barrières impénétrables du cœur du Prince Couronné. Comme tout le monde, la Bêta avait entendu moultes rumeurs au sujet d'Eren Jaëger, et après l'avoir aperçu de loin, elle était obligée d'admettre que celles le décrivant comme incroyablement attirant étaient fondées.

Quand Erwin avait à son tour commencé à se montrer enthousiaste et impressionné par le Candidat Jaëger, Hanji avait jeté par la fenêtre ses dernières réticences. Elle avait aidé Farlan à pousser Livaï à accepter de considérer l'Oméga comme le seul Candidat valable de cette mascarade. Comme elle l'avait déjà dit, elle estimait que son ami avait droit à l'amour plus que tout autre. Parce qu'il était quelqu'un de bien, qui pensait constamment à la prospérité et au bonheur de son Empire, mais aussi parce qu'Hanji avait la conviction que ce qui, finalement, séparait un Empereur de Paradise de la folie, était la présence ou non à ses côtés d'un partenaire capable de l'ancrer, de le calmer.

Selon elle, c'était grâce à son lien avec Uli Reiss que Kenny avait vécu si longtemps en pleine possession de ses moyens : il avait un Oméga à ses côtés pour le recentrer. Bien sûr, ce n'était qu'une théorie et Hanji ne pouvait s'appuyer que sur les maigres données qu'elle avait recueilli sur les morts des anciens Empereurs. Mais à voir Livaï dans cet état, elle ne pouvait s'empêcher de croire qu'elle avait mis le doigt sur une part de vérité. En dépit des effets notables des Chaleurs de l'Oméga, Livaï le tenait précieusement contre lui. Il le protégeait, et même lorsqu'il tombait dans un état second, pas une fois il ne semblait sur le point de céder.

En quittant la chambre privée Hanji alla prévenir Farlan pour qu'il gère le reste de la situation pendant l'absence de Livaï. Quant au Candidat Jaëger ? Elle n'avait aucune crainte pour lui : avec son Alpha à ses côtés, il n'y avait pas un seul doute dans son esprit qu'Eren Jaëger n'aurait pu se trouver plus en sécurité dans une chambre forte.

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Les jours s'écoulèrent alors que Livaï alternait entre un état second et une douloureuse lucidité.

Il se focalisait sur divers points d'ancrage pour réussir à jouer son rôle. Le premier, c'était de veiller à ce qu'Eren soit bien hydraté. Régulièrement, il trempait un mouchoir dans l'eau pour humidifier les lèvres de l'Oméga. Dans son délire, il était assez simple (et trop tentant) de faire Eren sucer tout ce qu'on lui présentait à la bouche. Quand l'Oméga geignait de ne pas pouvoir calmer ses pulsions et l'appelait à grand coup de phéromones, Livaï l'apaisait en babillant : « Allez, bois. Encore un peu, Eren. Bon Oméga… » En revanche, il était beaucoup plus difficile de tenir son second engagement : celui de nourrir l'Oméga. Pas parce qu'Eren refusait de manger, non, plutôt parce que le nourrir était un véritable exercice d'abstinence.

L'Oméga lui léchait les doigts avec avidité, tentait de se frotter contre lui, en dépit de l'épais duvet que Livaï avait pris soin de placer entre eux. Les gémissements qu'il poussait donnaient à l'Alpha l'envie de jurer, d'envoyer valser sa conscience et de simplement offrir à l'Oméga ce qu'il semblait supplier d'obtenir. Livaï serrait les dents et se plaignait : « Tu… Tu ne veux pas vraiment que je cède. Je sais que tu finirais par me détester si je… S'il te plait, Eren, arrête de me sucer le doigt ! Mange ce morceau de clémentine et ne… Putain ! » Livaï avait honte d'avouer qu'il avait renoncé à mieux le nourrir à plusieurs reprises. Libéré de tout sens moral, l'Oméga semblait l'accepter, voire mieux encore : le désirer.

L'excitation qui lui brûlait constamment les reins et le plaisir non contenu qui lui embrasait le bas ventre quand Eren finissait par jouir dans ses bras, à la seule aide de son odeur, le faisaient se sentir extrêmement coupable. Livaï n'avait pas la moindre idée de combien de temps il devait encore patienter avant que l'Oméga ne reprenne conscience. Et malheureusement, contrairement à l'assurance que semblait avoir Hanji quant à sa capacité à continuer de prendre soin d'Eren sans tirer profit de la situation, il n'avait absolument aucune conviction de pouvoir tenir le coup jusqu'au bout.

Fort heureusement, la torture prit fin deux jours après son commencement.

Livaï ne pouvait expliquer ce qui, cette fois-ci, était vraiment différent. Il avait la tête posée contre la tête de lit et les yeux fermés en espérant réussir à se reposer un minimum avant la prochaine 'crise' d'Eren. Quand l'Oméga s'agita dans ses bras, il renifla par réflexe son parfum. Presque immédiatement, il sentit la nuance : les phéromones d'Eren étaient enfin retournées à la normale. Plus la moindre trace sirupeuse ou d'acidité. L'Oméga semblait juste confus et épuisé. Même s'il avait déjà la réponse à sa question, Livaï demanda : « Est-ce que tu es lucide ? » Eren se raidit. Comme si, dans sa confusion, il avait parfaitement occulté la présence de l'Alpha derrière lui.

Il tourna la tête vers Livaï et sursauta, confirmant les suspicions de l'Alpha. Alors que l'Oméga tentait manifestement de s'éloigner, Livaï resserra sa prise par réflexe. Peut-être qu'Eren était de nouveau en pleine possession de ses moyens, mais ça ne voulait pas dire que l'instinct d'Alpha de Livaï était si brutalement prêt à le laisser s'écarter. Ils venaient tous les deux de vivre un moment aussi traumatique que puissant. Livaï n'était vraiment pas prêt à revoir l'Oméga prendre ses distances aussi facilement. Pas alors qu'Eren avait si facilement accepté sa présence et sa protection pendant ses Chaleurs, consciemment ou non.

Soudain, le visage de l'Oméga s'empourpra.

La note de fleurie d'embarras qui flotta dans l'air arracha un léger sourire de satisfaction à Livaï. Enfin, le parfum de son Oméga retrouvait toutes les nuances qui le rendaient si irrésistible. Eren se tourna et se plia en deux en grommelant : « Qu'on me tue… » Livaï retint son ricanement amusé. L'Oméga n'avait visiblement pas oublié tout ce qu'il s'était passé pendant ses Chaleurs. Bien. Il allait peut-être éviter de continuer à repousser Livaï maintenant que son attirance avait été avouée par son instinct.

Ces derniers jours avaient aidé à faire fondre les dernières traces d'inhibition de Livaï. Il n'arrivait plus à sérieusement déterminer ce qui, oui ou non, était une familiarité acceptable entre Eren et lui. Il colla le nez contre la nuque de l'Oméga et l'inhala. Un frisson souleva les courts cheveux qui se trouvaient sous son nez et Livaï sentit presque immédiatement une nouvelle salve de senteurs sucrées et boisées. La légère angoisse qui commençait à rendre nerveux l'Alpha s'atténua quand il constata que l'effet qu'il avait sur Eren était loin d'avoir disparu avec la fin de ses Chaleurs. L'Oméga était réceptif, même s'il tentait de s'échapper depuis son réveil.

Sans doute parce que Livaï n'était pas qu'un Alpha parmi d'autre pour lui.

Il s'écarta, poussa un long soupir et annonça avec soulagement : « On dirait que ce que t'as injecté ce bâtard a fini par s'estomper.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?! » Eren semblait complètement perdu, mais l'éclat brillant au fond de ses prunelles bleu vert rassurait davantage Livaï que n'importe quel diagnostic médical. Même s'il mentirait en disant ne pas avoir apprécié le simple regard lubrique et fiévreux de l'Oméga pendant ses Chaleurs, l'intelligence et la flamme qui brulaient au fond des yeux d'Eren lorsqu'il était lucide étaient hautement plus attrayants. Il s'imaginait réussir à faire ses prunelles siennes, à parvenir à exciter et posséder l'Oméga en pleine possession de ses moyens.

Avec toute la frustration qu'il avait accumulée, Livaï se loua pour la millionième fois d'avoir réussi à tenir le coup.

L'Alpha écarta les cheveux collés contre le visage en sueur d'Eren, puis il se laissa enfin retomber contre la tête de lit. Maintenant que c'était terminé, Livaï sentait pleinement la fatigue qui lui alourdissait les pensées. Il commença son récit avec langueur : « J'ai entendu ton cri quand il t'a kidnappé. Mais il y avait trop de chambres et il n'y avait pas moyen que je sache où il t'avait enfermé… » Eren avait l'air surpris lorsqu'il l'interrompit : « Tu étais dans le couloir quand… ? » Livaï tenta d'ignorer la pointe de culpabilité qui venait de lui serrer le cœur. A ce moment-là, il cherchait à fuir ses responsabilités. La promesse qu'il avait faite à Farlan de raconter toute la vérité à Eren s'il parvenait à le trouver pendant le bal…

Il expliqua avec amertume : « Je voulais prendre l'air… » Puis il se sentit obliger d'ajouter : « A vrai dire, j'avais l'impression d'avoir réussi à te retrouver à un moment donné dans la soirée, mais… » Qu'allait-il avouer ? Qu'il avait paniqué ? Que l'intensité de ses sentiments envers l'Oméga l'avait tout simplement surpris, terrifié ? Livaï s'embourba : « Il y avait tellement de monde que… » Il buta sur ces mots. Il ne pouvait avouer qu'il avait eu l'impression de suffoquer. Même si en réalité, sa soudaine agoraphobie n'était qu'un symptôme résultant de sa panique initiale.

Paniqué parce qu'il était raide dingue d'un Oméga.

Purement pathétique.

Livaï agita la tête et tenta de reprendre le fil de la conversation : « Attends, ce n'est pas le sujet. Quelque chose m'a montré où tu te trouvais…

- Quelque chose ? » Livaï le dévisagea un long moment, perturbé. Il ne savait pas quoi dire exactement. Eren paraissait juste intrigué, mais l'Alpha peinait à lui avouer ce qui, extraordinairement, l'avait aidé à lui porter secours. Pourtant, il s'entendit admettre : « On aurait dit la Déesse Sina. » Il s'attendait à ce qu'Eren se moque ouvertement de lui, qu'il semble au moins surpris ou inquiet. A la place, l'Oméga évita son regard et crispa la mâchoire. Un éclat particulier lui traversa les yeux, tout en gardant le silence.

Parfaitement pris de court par sa réaction, Livaï fronça les sourcils et s'enquit : « Est-ce que ce n'est pas le moment où tu commences à me traiter de cinglé ou à me demander combien de verres j'avais siphonné ce soir-là ? » Eren se contenta d'hausser les épaules : « Pourquoi ? C'est ce qui m'a sauvé la vie. Je suis déjà trop soulagé pour remettre en question ce coup de chance… » C'était tout ?! Livaï lui annonçait qu'il l'avait sauvé grâce à la (putain de) Déesse Sina en personne, apparaissant par enchantement dans le couloir sombre du palais impérial. Et l'Oméga se contentait d'hausser les épaules et accepter sa déclaration comme parole de foi ?!

Bien décidé à enfin obtenir des réponses à ses questions, Livaï s'écria : « Tu… » Mais la discussion coupa court lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Hanji fit irruption dans la pièce avec son habituelle et joyeuse exubérance. Elle referma la porte derrière elle, leur fit face et sourit de toutes ses dents en s'exclamant : « Oh ! Pas de gémissements ou de grognements cette fois-ci ! J'en conclus que le Suppresseur fait enfin effet ! » Eren rougit. Le moment avait été assez traumatisant sans qu'Hanji ne vienne y rajouter son grain de sel. Livaï plissa les yeux et gronda : « Hanji ! » Pour essayer de lui signifier qu'elle devait au moins faire semblant d'agir comme on l'attendait de sa position si elle voulait éviter qu'il n'organise son assassinat.

Mais après tant d'années, il savait déjà que c'était peine perdue.

La Bêta s'approcha d'un pas léger sans cesser de sourire avant de renchérir : « Oh ! Ce n'est rien ! Ce sont des réactions tout à fait naturelles, surtout dans vos circonstances ! Levi est incroyable d'avoir réussi à résister à l'instinct de morsure ! Tu devrais être impressionné, Eren… » L'Oméga cligna des yeux, visiblement étonné par cette déclaration. Le regard dubitatif qu'il lança dans la foulée en direction de Livaï le mit hors de lui. Une vague chaleur lui monta aux joues alors qu'il s'insurgeait : « Je ne suis pas un foutu violeur ! » Il vrilla ensuite Hanji du regard et la menaça de manière bien plus explicite : « Et si tu as le temps de raconter des conneries, profites-en plutôt pour faire ton job ! Sinon le Prince va se trouver un nouveau Médecin Impérial après son couronnement !

- Hey ! Ne sois pas désagréable, pas besoin de me menacer ! Surtout pas alors que je suis venue t'annoncer que ton Oméga se porte à merveille ! Pas d'effets secondaires à attendre de l'injection… » A ces mots, le corps d'Eren eut un sursaut. Alors qu'une note fleurie entêtante s'élevait dans l'air, il balbutia : « Je ne suis pas son… » Avant qu'il ne termine sa tirade et n'enfonce un couteau dans la plaie béante des incertitudes de Livaï, l'Alpha crut bon de l'interrompre : « L'enfoiré avait d'autres doses de son produit dans la mallette ? » Il avait déjà la réponse à cette question, puisque c'était la première chose que lui avait annoncé Hanji.

Mais pour une fois, la Bêta accepta sans broncher de suivre ses directives silencieuses et expliqua : « Oui, et j'ai pu l'analyser. Quel dommage qu'un tel génie finisse à la potence ! J'aurais tellement aimé parler de ses recherches ! » Livaï marqua une très courte pause avant de répliquer : « Tu n'as qu'à profiter de son temps d'emprisonnement avant le tribunal pour lui faire cracher le morceau. » Hanji faisait généralement preuve d'une ingéniosité effrayante lorsqu'il s'agissait d'obtenir les réponses à ses questions. Elle ne délaissait aucune piste sans l'explorer. Si elle avait l'autorisation d'interroger l'agresseur d'Eren, cet enfoiré allait sans aucun doute passer les pires moments du reste de sa courte existence en sa compagnie.

Un éclat de folie brillait au fond des yeux de la Bêta lorsqu'elle s'exclama : « Attends, est-ce que tu es en train de me donner carte blanche pour l'interrogatoire ?! » elle confirma ce que pensait Livaï. Il n'était que trop heureux d'accepter lorsqu'il haussa les épaules avec nonchalance. Il ajouta juste pour la forme: « Tant qu'il tient debout le jour de son procès... » Hanji se mit à sautiller de joie. Bien, il était parvenu à la détourner d'eux et avait évité autant d'embarras que possible pour Eren et lui. Il était grand temps de se débarrasser d'elle. Livaï grommela : « Maintenant tire-toi ! » Hanji se calma sur le coup et à sa plus grande surprise, répliqua, outrée : « Quoi ?! Non, attends ! Eren a été piqué deux fois ! Deux fois, Levi ! Il faut à tout prix que je l'analyse ! Comment il a fait pour…

- Hanji… » La menace contenue dans son avertissement était plus que sincère. Hanji fit la moue mais finit tout de même par se diriger vers la sortie. Même si elle ne put s'empêcher d'ajouter avant de disparaitre : « Essaie de passer me voir à l'infirmerie quand tu le pourras, Eren ! » Livaï soupira, leva les yeux au ciel puis se concentra de nouveau sur l'Oméga qui s'était légèrement écarté de lui quand il ne lui prêtait pas attention.

Livaï se devait de lui raconter toute la vérité au sujet de son identité et lui annoncer dans la foulée qu'il désirait non seulement le courtiser, mais aussi l'épouser. Pourtant, les mystères entourant l'Oméga ne cessaient d'augmenter. Qu'est-ce que c'était que cette apparition ? Pourquoi Eren n'avait pas semblé plus choqué que ça qu'une… chose (?!) ressemblant à une Déesse ait pu apparaitre pour lui venir en aide ? Pourquoi l'Oméga détestait-il autant la famille impériale ? Que cachait-il ? Anxieux, Livaï demanda : « Est-ce que je vais avoir droit à ta version des choses avant le procès ? » Eren se pinça les lèvres. Puis il le fixa, l'examinant visiblement avec intérêt avant de demander à son tour : « Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas mordu ? Pourquoi tu… » C'était vraiment la voie que choisissait l'Oméga pour détourner le sujet de conversation ?

Était-il vraiment si choqué d'apprendre que Livaï avait assez de décence pour ne pas tirer avantage d'un Oméga drogué jusqu'aux yeux ?

Irrité, l'Alpha l'interrompit à nouveau en rétorquant : « Comme je l'ai déjà dit à Quatre-yeux, je ne suis pas un foutu violeur ! » Puis enflammé par la conversation, il lâcha : « Quand on finira par s'Appareiller, j'espère bien que tu seras assez conscient pour non seulement consentir, mais aussi pour apprécier ce qu'il se passe. » Livaï marqua une pause. Il prenait à peine conscience de ce qu'il venait d'avouer dans le feu de l'action. Et puis merde, trop réfléchir n'était vraiment pas dans son caractère. Au moins comme ça, Eren était sûr de ses intentions. Et c'était une part du marché de respecté…

Ce à quoi il ne s'était clairement pas attendu, c'était à l'air ahuri qui était apparu sur le visage incrédule de l'Oméga qui bégaya : « Quand ? Pas si ? » … Est-ce que contrairement à Eren, Livaï n'avait pas été aussi direct que possible en ce qui concernait ses intentions ?! A quel moment est-ce qu'il avait laissé planer le moindre doute quant à son attirance pour l'Oméga ? Eren sembla lire dans ses yeux à quel point sa question lui paraissait stupide. L'Oméga baissa les yeux, et maugréa : « Tu parles d'une confiance en soi. Ça frise le narcissisme là… » Il niait une fois de plus être assez intéressé pour accepter d'être courtisé par Livaï.

Et l'Alpha était en réalité plutôt dérangé par l'anxiété sous-jacente que ces quelques mots faisaient naitre dans ses entrailles. Le souci, c'était que comme d'ordinaire, lorsqu'Eren niait la réciprocité de son attirance, ses phéromones le trahissaient. Non seulement l'air était devenu plus sucré, mais les notes fleuries et épicées qui exposaient son intérêt avaient envahi l'atmosphère. Livaï sentit ses lèvres s'étirer dans un rictus alors qu'il se penchait pour effleurer du bout nez la nuque offerte de l'Oméga. Il répliqua : « Je dois dire que je commence à regretter l'Eren en Chaleurs, il était beaucoup plus honnête… » Sans prévenir, Eren recula brutalement la tête et lui asséna un coup de boule. Surpris, Livaï se toucha le nez dans l'espoir d'atténuer la douleur lancinante qui venait de l'abasourdir, il gronda : « Hey ! Morveux ! » Mais Eren était très loin de regretter son geste.

L'Oméga pouffa d'un faux rire et objecta avec détermination : « On n'a pas tellement d'années de différence ! Pas la peine de jouer la carte de l'aîné ! » Livaï jura entre ses dents. Il essayait encore se convaincre qu'Eren était rarement honnête lorsqu'il s'agissait de ses émotions quand l'effluve sucré du parfum de l'Oméga s'intensifia notablement dans l'air. La confirmation sensorielle des sentiments d'Eren le rasséréna assez pour qu'il retrouve son calme. Alors que Livaï se demandait encore quel sujet il voulait voir revenir sur le tapis plus que l'autre (la véritable réponse d'Eren pour être courtisé, ou le secret qu'il conservait jalousement), l'Oméga déclara soudain : « Sieg est le fils de Dinah Fritz… » Livaï resta interdit un moment.

Comme d'habitude, il était difficile de voir où Eren tentait d'amener la conversation. Mais aussi très difficile de résister à l'envie de le laisser s'exprimer quand il daignait enfin le faire. Alors l'Alpha l'encouragea à continuer sur sa lancée : « Oui, jusque-là, j'avais cru comprendre le topo. » Eren commença alors son récit avec conviction : « Quand les Fritz ont presque tout perdu avec cette histoire de trafic humains, Dinah et lui ont choisi de jeter leur dévolu sur mon père. Pour une raison ou une autre. Peut-être qu'il était vraiment le père biologique de Sieg, je n'en sais rien. Après tout, elle est devenue sa cliente des années avant qu'il ne rencontre ma mère. Le hic, c'était que ma mère se dressait sur leur route à l'époque. Alors ils l'ont assassinée afin de libérer la place de maîtresse de maison. » La voix d'Eren s'arrêta brutalement après cet aveu.

Quand est-ce qu'il avait appris la vérité ? Depuis combien de temps est-ce qu'il avait conscience d'être élevé par les assassins de sa mère ? Était-ce parce qu'il craignait pour sa vie qu'il s'était jusqu'ici retenu d'essayer d'obtenir vengeance ? Existait-il des preuves de ce meurtre dont Livaï pourrait se servir pour l'aider dans sa quête ? L'Alpha ajouta à la longue liste des choses dont devrait répondre Sieg Fritz. La voix d'Eren tremblait d'émotions lorsqu'il poursuivit : « Elle résistait étrangement aux poisons, alors Sieg a développé une sorte d'obsession. Il voulait voir si je partageais les mêmes gènes. Il était fasciné par le fait que je sois un Oméga… » Eren reprit son souffle et cracha avec véhémence : « Enfin bref, c'est un cinglé. » Livaï fronça les sourcils. Il avait déjà entendu parler de Carla et il avait noté à quel point les descriptions qu'on en faisait, étaient étranges.

Et Sieg avait été attiré par cette étrangeté.

Le secret d'Eren avait manifestement plus à voir avec son ascendance maternelle qu'avec son histoire avec les Fritz. L'Oméga renchérit : « Comme je continue de m'illustrer dans la Sélection et qu'on commence à poser trop de questions sur la façon dont j'ai vécu avant d'apparaitre à la Cour, Dinah voulait se débarrasser de moi… Et Sieg s'est dit que c'était l'occasion de… » Eren tremblait. D'autres auraient pu croire qu'il s'agissait de peur ou d'émotions fortes. Mais même après si peu de temps, Livaï savait qu'il n'en était rien. L'Oméga n'était pas du genre à trembler de peur ou à demander de l'aide. C'était de la rage, pure et simple, qui l'agitait. Une rage qui sentait le bois brûlé, qui piquait les sens avec la fraîcheur d'une note citronnée.

Livaï lui posa l'index sur le menton avec délicatesse et lui redressa le visage pour le forcer à lui faire face. La rage dévorante qui animait l'Oméga était aussi sienne. Il voulait qu'Eren s'en rende compte. Il était plus que sincère lorsqu'il déclara avec emphase : « Il va payer. Ils vont tous les deux payer. » Il pensait avoir réussi à faire passer son message en lui exprimant son soutien indéfectible, mais à la place, le regard de l'Oméga se ternit à vue d'œil. Et c'était avec amertume qu'Eren rétorqua : « Oh oui, ça je n'en doute pas. Après tout, est-ce que ce ne serait pas merveilleux pour la couronne si c'est le cas ? Si en plus tu peux prouver que les Reiss savaient ce que leurs 'cousins éloignés' manigançaient au moment du trafic d'esclaves, ce serait le pied. » Le sang de Livaï se glaça.

Après ce qu'il avait vécu, il n'y avait rien de choquant à ce qu'Eren se montre aussi méfiant des intentions de ses pairs. L'Oméga était dangereusement intelligent, et il avait une étrange propension à toujours s'imaginer le pire. Livaï ne lui avait même pas encore révélé la vérité à son sujet que la méfiance d'Eren l'éloignait déjà irrémédiablement de lui. D'eux, de ce qu'ils pouvaient construire. L'Oméga lui prêtait déjà des intentions néfastes alors qu'il n'était que le Futur Duc du Nord, un simple allié du Prince Couronné, à ses yeux. Que ferait-il si Livaï n'était pas capable de le mettre en confiance avant de tout lui révéler ? Avant qu'Eren ne croie que les sentiments que Livaï lui hurlait à la première occasion, étaient réelles ?

Livaï n'allait très certainement pas réussir à accomplir sa promesse si ça risquait de lui coûter Eren. Pas après tout ce qu'il avait traversé avant de s'avouer ses sentiments. Pas après ces deux jours de torture. Livaï se sentait à fleur de peau, vulnérable. Il avait un besoin viscéral que l'Oméga accepte la sincérité de ses sentiments. Livaï poussa un soupir à fendre l'âme et répliqua : « Depuis le temps, j'ai cru comprendre que tu avais la tête plutôt dure. Tu trouves toujours un moyen de remettre de la distance entre nous quand j'arrive à m'approcher de toi. J'ai peut-être vécu à la Cour, mais tu es largement plus doué que moi pour voir des plans néfastes et des doubles intentions derrière chaque sourire…

- Quoi ? Tu essaies de nier que cette affaire va finir par bénéficier au Prince et son parti ?

- Non. J'essaie juste de dire que même si ce n'était pas le cas, le simple fait que tu sois impliqué m'aurait suffi. » C'était tristement vrai. Même si, quelques jours plus tôt, Livaï aurait nié cette évidence sur son lit de mort. Le simple fait qu'Eren soit concerné suffisait pour qu'il en fasse une affaire personnelle.

Il prit une grande inspiration et souffla, comme un aveu : « Mon Oméga. » Eren papillonna, bouche-bée. Mais l'instant d'après, le Candidat était déjà reparti sur le pied de guerre et rétorquait, visiblement frustré : « Ah ?! Ton Oméga ? Alors, qu'est-ce que tu attends ? Pourquoi ne pas officialiser tout ça ? » En se remuant jusqu'à ce que sa prison de couvertures cède, il se dégagea de l'emprise de Livaï. Eren était à demi-nu, et sans la protection supplémentaire de son cocon duveteux, l'odeur de ses sécrétions était presque trop intense. Livaï sentit une pointe de chaleur lui percer le bas-ventre. La lueur brûlante de défi qui brillait dans les pupilles de l'Oméga ne présageait rien de bon. Eren s'était positionné de façon à lui faire face, sans une trace d'embarras pour sa tenue.

Agenouillé entre les jambes de Livaï, il pencha délibérément la tête sur le côté et lui présenta sa glande d'Appareillement : « Je suis lucide. » La proposition était claire et nette. Pendant une fraction de seconde, Livaï demeura figé sur place. Cela représentait tout ce qu'il avait désiré ces derniers jours, alors qu'il endurait dans un état second l'assaut des phéromones de l'Oméga. Tout ce dont il avait rêvé depuis qu'il avait posé les yeux sur Eren. La possibilité de mettre un terme de l'étrange possessivité maladive qui le rongeait de l'intérieur… L'Oméga était en train de lui offrir un moyen d'échapper à ses responsabilités. De le lier à lui pour toujours, sans plus rien à voir à craindre des réactions d'Eren quand il viendrait à apprendre la vérité à son sujet. Si Livaï cédait et acceptait sa proposition, l'Oméga serait sien. Il ne pourrait plus le refuser ou fuir…

Un profond grondement jaillit du torse de l'Alpha.

En une fraction de seconde, il avait plaqué l'Oméga contre le matelas et l'avait recouvert de son corps. Le nez enfoui au creux de son cou, Livaï retraça l'étendue de peau offerte avec avidité. Il tremblait d'excitation, d'ivresse. Il n'était qu'à quelques centimètres de donner vie à ses plus sombres désirs, à son instinct… Le parfum d'Eren était divin, presque parfait. Sucré, fleurie, avec quelques notes délicieuses de cannelle ou de muscade. Cependant, là était le problème. C'était ce presque. Elle restait infime, et il aurait sans doute pu l'ignorer dans d'autres circonstances. Mais elle était bel et bien là. La dérisoire trace d'aigreur qui s'y trouvait, sous-jacente dans les phéromones de l'Oméga. Qu'était-ce ? De la peur ? Du doute ?

Dans le fond, quelle importance ?

Obtenir Eren par défi, dans la pulsion du moment, n'était qu'une illusion. Une cruelle illusion à laquelle Livaï devait résister, encore une fois. Quand l'Oméga apprendrait la vérité, s'il avait l'impression d'avoir été manipulé et trompé, qu'est-ce qu'il l'empêcherait de tourner sa rancœur et la rage que Livaï l'avait vu exprimer à l'encontre des Fritz contre sa Paire ? Livaï attendait bien plus de leur union. Il voulait enfin avoir droit au partenaire qu'avait toujours semblé attendre sa mère. Il voulait quelque chose de réel.

Et ce n'était certainement pas comme ça qu'il allait l'obtenir.

Un gémissement de frustration et désespoir lui échappa. Il se contraignit à l'immobilité, le nez caressant la glande d'Appareillement de l'Oméga figé sous lui. Une main placée de chaque côté de la tête d'Eren, il s'attendait presque à ce que l'Oméga craque et ne l'attaque avant qu'il ne tente véritablement de le mordre. Mais Eren était visiblement déterminé à le mettre au défi jusqu'au bout. Dans son irritation insatisfaite, Livaï laissa exploser une vague de phéromones. Instantanément, l'Oméga gémit à son tour, comme pris de court par l'assaut. Eren enfonça le nez au creux du cou de Livaï et un léger grondement subvocal répondit à l'appel inconscient de l'Alpha. La colère, la frustration qu'éprouvait Livaï s'estompèrent alors qu'il caressait du bout du nez la peau de son partenaire. L'aigreur avait complètement disparu du parfum de l'Oméga. A la place, une fraîcheur sereine enveloppait Livaï.

C'était ça ce qu'il voulait vraiment.

L'accord, l'acceptation, l'affection complète d'Eren. Il ne devait et ne pouvait pas l'acquérir par la force. Ce défi était une idée stupide. Probablement un test à la con que l'Oméga pensait devoir lui faire passer. Livaï n'allait pas céder, sa retenue semblait être la réponse adéquate. Eren le prouvait en fondant entre ses bras. Son parfum s'enrichissait d'effluves épicés au fur et à mesure que le temps passait sans que Livaï ne laisse libre cours à ses pulsions. L'Alpha ferma les yeux et profita de leurs caresses, de l'état second dans lequel la perfection de leurs phéromones mélangées les plongeaient tous les deux.

Livaï pouvait sentir son entrejambe se gorger de sang. Il avait plus ou moins conscience du fait que l'Oméga prisonnier entre ses bras devait lui aussi être excité. Mais c'était étrangement suffisant. Pour l'instant. Il glissa lentement le nez le long de la mâchoire d'Eren, puis en dessina les contours de sa langue avant de le mordiller. L'Oméga poussa un délicieux gémissement étouffé et cambra le dos. Livaï s'écarta pour mieux observer ses réactions. Ils avaient le souffle court et le regard légèrement nébuleux d'Eren lui fit bouillir les veines. Il laissa ses yeux se planter sur les lèvres entrouvertes de l'Oméga. L'ardeur de son désir lui brouilla l'esprit l'espace d'un instant.

Il se pencha pour embrasser Eren comme il en avait si souvent rêvé avant que, d'un coup, il ne se souvienne des raisons pour lesquelles ils se trouvaient actuellement dans cette situation. Un défi. Eren l'avait mis au défi. Et ce n'était pas parce qu'il était parvenu à miraculeusement exciter l'Oméga qu'ils avaient tiré au clair tout ce qu'ils avaient à se dire. Ce n'était pas parce qu'Eren était actuellement extrêmement réceptif à ses phéromones, qu'il était attiré, que l'Alpha avait réussi à obtenir sa confiance, ou à lui faire comprendre à quel point il était sérieux. Que Livaï fusse doué ou non avec les mots, il allait devoir les utiliser.

Il finit par se stopper net avant que leurs lèvres n'entrent en contact.

Il posa son front contre celui d'Eren et ferma les yeux. Dans l'espoir de davantage reprendre le contrôle, il bloqua sa respiration pendant un instant. Il déglutit et gronda avec émotion : « Toi… Tu… tu ne devrais jouer avec le feu comme ça… » Eren s'arrêta tout à coup lui aussi de respirer. Livaï se permit au moins de craquer dans une certaine mesure et lui déposa un baiser sur le front. Visiblement confus par son geste, ou plutôt son manque d'acte, l'Oméga s'insurgea : « Je ne comprends pas ! A quoi tu joues ? Je t'offrais de… » La frustration d'Eren lui mit du baume au cœur, sans que Livaï ne s'explique exactement pourquoi. L'Oméga bafouilla : « Mais… » L'Alpha grinça des dents et concéda malgré lui : « J'ai peut-être un peu exagéré lorsque j'ai dit que je pouvais juste te 'récupérer' à la fin de la Sélection. » La confusion d'Eren semblait croître à la seconde, il s'exclama : « Quoi ? » Livaï se fit violence, mais parvint enfin à s'écarter de l'Oméga.

C'était une conversation nécessaire et sérieuse, il ne devait pas se laisser distraire.

Il s'installa sur le bord du lit et se passa une main nerveuse dans les cheveux, avant d'expliquer enfin : « Il faut que tu continues de participer à la compétition, jusqu'au bout. » Il n'était pas prêt à tout révéler à l'Oméga, du moins pas tout de suite. Mais rien ne l'empêchait d'en dire le plus possible. Eren se redressa à son tour. Un frisson le secoua et il tenta maladroitement de refermer sa chemise. Livaï se défit de sa veste et lui posa sur les épaules avec empathie, avant de continuer ses justifications : « Ce serait mieux pour nous si tu pouvais aller jusqu'au bout du processus. Peut-être que tu ne peux rien 'apporter' à notre union, mais si ma Paire ne se trouve pas au moins parmi les Finalistes de la Sélection, je risque d'avoir beaucoup de problèmes avec mes vassaux… » Eren en resta bouche-bée.

L'Oméga finit par froncer les sourcils et demanda, toujours incrédule : « Est-ce… Est-ce que tu es en train de me dire que tu comptes présenter mes résultats pendant la compétition comme une sorte de… dot ? Pour apaiser les critiques d'éventuels détracteurs parmi tes vassaux ? » Grâce aux Déesses, Eren était dégourdi quand il le voulait. Livaï poussa un long soupir et avoua : « Je n'ai pas vraiment le choix. » Tout à coup, l'Oméga éclata de rire. L'Alpha lui jeta un coup d'œil inquiet et s'enquit : « Est-ce que tu viens enfin de péter un câble après tout ça ? » Eren se pinça les lèvres pour tenter de retenir son apparent fou rire.

Quand il prit finalement pitié de Livaï, il crut bon de demander, en agitant la tête : « Tu penses que mes résultats suffiraient à ce que tout le monde accepte que le Futur Duc du Nord épouse le pauvre Oméga victime des machinations des vils Fritz ? » Frustré, Livaï répondit en grommelant : « Je déteste cette foutue politique. Il n'empêche qu'on continuera à vivre dans l'Empire, et que si on veut que… » Mais avant qu'il ne finisse sa tirade, Eren lui avait bondi dessus et l'avait fermement enlacé. La forte note fleurie qui lui envahie les narines lui donna le tournis. Eren était plus que ravi, même si Livaï ignorait ce qu'il avait pu faire ou dire pour que l'humeur de l'Oméga devienne si brutalement légère et joyeuse.

Eren hasarda soudain : « C'est pour ça que tu tenais autant à ce que j'ai de bons résultats ? Parce que tu pensais depuis le début à ce que dirait la Cour si… » Livaï l'interrompit et le corrigea, malgré son air un peu perdu : « Quand. Pas 'si' je finissais par te choisir, mais 'quand'. » Les bras de l'Oméga le serrèrent avec plus de force avant qu'il n'ajoute avec émotion : « …à ce que dirait la Cour quand je deviendrais…

- Mon Oméga. » Livaï avait complété sa phrase, le cœur battant.

Est-ce qu'il était parvenu à faire passer le message ? Est-ce qu'enfin Eren était prêt à entendre la vérité ? Pouvait-il espérer que l'Oméga ne prenne pas la poudre d'escampette en apprenant qu'il était en réalité le Prince Héritier ? Livaï s'écarta de l'étreinte d'Eren et le fixa avec gravité. C'était encore trop tôt. Eren semblait à peine avoir accepté la réalité de ses sentiments. Et la joie qu'il venait de démontrer à savoir l'Alpha plus que sérieux risquait de tout simplement disparaître quand…

L'Oméga interrompit sa spirale de pensées sombres en lui posant une main compatissante sur l'épaule. Livaï crut lire dans son regard qu'il était prêt à l'écouter, à vraiment l'entendre. Il devait sauter le pas, où il craignait ne jamais plus avoir le courage de le faire. Il ouvrit la bouche, mais avant qu'un quelconque son n'en sorte, la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas. Ils sursautèrent et découvrirent Armin Arlert dans l'embrasure. Le blondinet venait de faire irruption dans la pièce, essoufflé, l'air hagard et des cernes affreux sous les yeux. Arlert n'avait d'yeux que pour Eren et le soulagement qu'on pouvait lire dans son regard était frappant. Armin croassa, visiblement à bout de force : « Eren ! Eren ! Tu… tu es vivant ! » Avant que Livaï ne puisse vraiment réagir ou le retenir, l'Oméga s'était dirigé droit dans les bras de son majordome et l'enlaçait pour le rassurer.

Quand il croisa à nouveau le regard de Livaï, celui-ci se contenta de nier de la tête. Il était déjà bien trop tard pour lui révéler la vérité, il devrait attendre une autre occasion pour sauter le pas. Mais vu la nouveauté de leur relation, Livaï ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était peut-être pour le mieux. Il était sans doute plus sage d'attendre que leur lien se consolide.

Il ne restait plus qu'à convaincre Farlan qu'il avait pris la bonne décision.

To Be Continued….


Kyaaaah!

Enfin un passage purement hot dans le Reverse! Bon, ok, Eren était complètement high, mais ça compte quand même un peu, non? Est-ce que j'ai réussi à faire passer la tension et le côté hot du passage?
Des avis sur le traitement pour l'instant de Livaï envers Sieg? (Vous n'avez pas fini d'être surpris ou happy je pense, surtout pour ceux qui ont demandé à le voir payer pour ses actes...le prochain chapitre devrait vous plaire! *rire démoniaque*)
Qu'avez-vous pensé du développement de Livaï? Des raisons pour lesquelles il n'a pas dit la vérité à Eren jusqu'à ce qu'arrive ce qu'on sait tous qui va arriver?
J'ai vraiment hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre!

Plein de love, Easyan