Chapitre XXI
La forteresse de Hlormaren
« Êtes-vous certaine de vouloir venir ? Avec les récents évènements, il serait plus prudent que vous restiez au manoir.
— Je vous remercie de votre inquiétude mais je ne resterais pas derrière pendant que vous risquez vos vies à affronter les Exaltés du Nérévarine. »
Alinor finit de mettre ses bottes d'acier impériales avant de s'assurer que la ceinture à laquelle était accroché le fourreau de son épée tenait correctement.
Elle ne se sentait pas à l'aise dans l'ensemble d'armures qu'elle portait. En plus de porter ses épaulières et gants impériaux, elle portait également une cotte de mailles impériale qui venait de l'armurerie de Fort Phalène. C'était Almasea qui avait insisté pour qu'elle ait cette protection supplémentaire – probablement pour qu'un incident comme celui de la Place du Dragon ne se reproduise plus – et bien Alinor préférait se battre sans équipement qui pourrait entraver ses mouvements, elle avait fini par céder et accepté de s'en revêtir.
Elle ne comprenait pas comment Almasea faisait pour supporter le poids de sa propre armure – sans doute cela venait-il de sa formation de Main d'Almalexia. La devineresse portait un équipement en adamantium avec par dessus un tabard d'un vert impérial avec un blason de gueules à une main dunmer de sable orné des runes daedriques Ayem, Vehk et Seth – les initiales daedriques des noms d'Almalexia, Vivec et Sotha Sil. Elle était également munie d'un étrange sabre ciselé d'or et de jais à la lame courbée — Almasea lui avait expliqué qu'il s'agissait d'un cimeterre d'ébonite, un type de lame inventé par les Chimers.
Pourquoi ne revêtait-elle pas son armure de Main d'Almalexia qui reposait sur un autel secondaire dans la chapelle du manoir dédiée aux Tribuns ? Alinor n'osait pas le lui demander : sans doute était-ce par principe qu'Almasea ne voulait pas s'en équiper, car il s'agissait d'un uniforme d'une époque révolue, le rappel de son service à une déesse désormais morte. À moins que cela soit tout simplement interdit.
Elle remarqua que la devineresse la dévisageait sans rien dire, perdue dans ses réflexions. Alinor devina lesquelles et demande :
« Vous craignez que tout ceci soit un traquenard.
— Pas forcément mais il est certain que nous serons attendus. Particulièrement vous, puisque je ne vois pas d'autres raisons à ces apostats vous aient laissé en vie.
— Ne vous en faites pas pour moi, il ne m'arrivera rien, assura-t-elle avec un sourire. J'ai manqué de prudence par deux fois auparavant mais cela ne se reproduira pas. »
Sans compter qu'elle était une Disciple de Stendarr. L'opération qu'ils s'apprêtaient à mener faisait partie de ses compétences. Elle ne laisserait plus jamais ces hérétiques avoir le dessus sur elle : s'il y avait bien quelque chose qu'elle avait hérité du sang elfique du côté de son père, c'était sa fierté digne d'un Altmer et celle-ci ne supporterait pas une nouvelle humiliation contre les Exaltés du Nérévarine.
« Ne vous en faites pas, ma belle étincelle ! Avec le grand Nels Llendo qui couvrira vos arrières, vous ne risquerez rien. »
Le brigand les rejoignit dans la chambre d'ami où elles étaient, lourdement équipé. Il ne portait qu'une cuirasse, des bracelets et des bottes d'ossement mais un nombre conséquent d'armes : dans une poche fermement attachée à sa jambe droite étaient rangés des shurikens, un tantō en acier dans son fourreau tenait à sa ceinture et un arc long dont la corde tendue traversait son torse jusqu'à sa hanche.
Almasea le dévisagea de haut en bas avec dépit.
« Sachez que cela me désole de vous voir porter une cuirasse de la Maison Hlaalu. Comment l'avez-vous obtenu, d'ailleurs ?
— Je vous apprend que je ne l'ai nullement dérobée, déclara Nels Llendo avec un sourire satisfait. Elle m'appartient car je l'ai gagné honnêtement contre un garde hlaalu qui passait à Pélagiad et a fait l'erreur de jouer au jeu contre moi. Quand il n'a plus eu d'argent, il m'a proposé de me donner son armure.
— Vous avez triché, n'est-ce pas ?
— Je ne vois pas de quoi vous vous voulez parler. »
Alinor sourit en entendant Almasea maugréer à voix basse contre l'incompétence actuelle des gardes hlaalu devenus trop laxistes dans leurs formations – il était certain que cela ne devait pas ressembler aux entraînements des ordres templiers qu'elle avait connus. C'était aussi la première fois qu'Alinor la voyait agir ainsi et fut amusée à l'idée que son comportement revêche et acrimonieux ait déteins sur la devineresse.
Des coups sur la porte les interrompirent dans leur discussion.
« Tiens, qui est-ce ? se demanda Nels Llendo. N'aviez-vous pas dit que vos amis nous attendraient à la porte sud de Balmora ?
— C'est ce que nous avions convenu, en effet, affirma Almasea en fronçant les sourcils. Peut-être y-a-t-il un imprévu. »
Elle attrapa discrètement un poignard à la poignée d'argent caché dans une doublure en cuir de sa botte et le tint à la main en allant ouvrir la porte.
« Pardonnez-moi de cette intrusion. »
Ils se détendirent en voyant la grande et imposante silhouette de Frik. Il ne portait pas son élégante chemise rouge avec par dessus une veste noire mais un épais gambison carmin avec une paire de gants en mailles nordiques. À première vue, il ne portait aucune arme avec lui.
Il regarda maladroitement la Dunmer avant que ses yeux ne se portent sur Alinor et soient soulagé à la vue plus familière de la Disciple de Stendarr, qui n'hésita pas à lui demander :
« Que faites-vous ici, Frik ? Y-a-t-il un problème à la chapelle de Coeurébène ?
— Aucun. Pour tout vous dire, je ne suis pas ici au nom de l'oracle. »
Ses yeux se durcirent et il se redressa de toute sa hauteur.
« J'aimerais vous rejoindre dans votre lutte contre les Exaltés du Nérévarine. J'en ai parlé avec l'oracle et elle a accepté de suspendre momentanément mes fonctions à la chapelle. »
Pourquoi ai-je envoyé cette maudite lettre ? se réprimanda Alinor. J'aurais au moins dû préciser à Lalatia Varian que ce serait dangereux et donc qu'elle interdise aux clercs du Culte impérial de se mêler de cette affaire…
« Vous devriez reconsidérer la chose, intervint Almasea avant qu'elle ne puisse parler. Nos ennemis sont dangereux, bien plus que vous pourriez l'imaginer.
— Croyez-vous que je l'ignore ? rétorqua Frik avec sérieux. J'ai déjà rencontré l'un d'entre eux et failli y laisser ma vie. Si je suis encore là pour en parler, c'est uniquement parce que le Daedra de Verre a éliminé Iudas Odiil à ma place. »
Il fixa Alinor, son expression démontrant une détermination farouche.
« Je veux le venger, honorer son sacrifice en aidant à éliminer ces adorateurs sectaires. Laissez-moi venir avec vous, je vous en prie. »
Incertaine quant à ce qu'il fallait faire, la Bréton jeta un coup d'œil vers Almasea mais celle-ci se contenta de secouer la tête, lui signifiant que le choix lui appartenait.
Si cela ne tenait qu'à elle, Alinor refuserait que Frik les accompagne – elle ne voulait pas avoir sa mort sur la conscience. Sauf qu'elle était la mieux placée pour comprendre ce qu'il ressentait car le même désir de vengeance l'animait. Qui était-elle pour lui refuser le droit de rendre justice à Iudas ?
« Vous pouvez nous accompagner. »
Le Nordique la gratifia d'un sourire reconnaissant.
« Je vous remercie. »
Alinor lui jeta un regard réprobateur.
« Vous me remercierez si vous revenez en vie à Coeurébène. Je préférerais ne pas avoir à annoncer votre mort à l'oracle alors tâchez d'être prudent.
— Je n'y manquerais pas, soyez-en assurée. »
. . .
« La Pointe de Khartag ? C'est quoi ce nom ?
— De ce que je sais, cet endroit doit son nom à un Orsimer abolitionniste qui résidait là, il y a très longtemps.
— On dirait surtout un nom nordique. Vous êtes sûre que c'était un Orsimer, ce type ?
— Je l'ignore, voleur. Cela remonte à l'Ère Deuxième. Je n'y étais pas, pour tout vous dire. »
C'est donc à ça que je ressemble quand je me dispute avec le rôdeur… songea Alinor en observant ses amis se battre devant elle. Bien qu'elle était contente de ne pas être la cible des questions incessantes de Nels Llendo, elle eut de la peine pour Almasea – la devineresse semblait tendue depuis quelques jours, sans doute à cause de l'implication de sa sœur avec des apostats et son rôle décisif dans les décisions du Conseil Hlaalu pour arrêter les Exaltés du Nérévarine.
Elle alla donc à sa rescousse en les rejoignant et souffla à voix basse :
« Taisez-vous, rôdeur. Ne voyez-vous pas que vous faites une scène ? »
Elle fit un geste de la tête devant eux, où Hlénil Néladren ouvrait la marche, Mervs Uvayn à sa gauche et Imare à sa droite pendant que Frik les suivait en silence. Alinor se serait inquiétée qu'ils soient si peu nombreux pour arrêter les Exaltés du Nérévarine si, lors de leur départ de Balmora, Néladren ne leur avait pas annoncé qu'il avait déjà envoyé un groupe de gardes hlaalu inspecter les environs de la forteresse et qu'ils devaient donc rejoindre là-bas.
« Pff, ils ne remarquent même pas notre existence, protesta Nels Llendo. À se demander pourquoi nous sommes ici. Je suis certain que sans la devineresse, nous n'aurions même pas été conviés à ces opérations car… »
Il se tut brusquement et s'arrêta, tirant son tantō de son fourreau. Devant, les membres du Conseil hlaalu faisaient de même. La troupe fut plongée dans un silence de plomb, qui ne fut rompue que par le tumulte des rapides de la rivière Odaï qu'ils longeaient et de lourds bruits de pas au loin, en direction du sud – non loin d'un pont qui permettait traverser la rivière pour rejoindre la route de Pélagiad et Seyda Nihyn.
« Vous pensez que ce sont nos ennemis qui nous attendent ? » chuchota Nels Llendo.
Alinor et Almasea secouèrent la tête et un seul coup d'œil permettait de savoir qu'elles étaient du même avis : les Exaltés du Nérévarine n'auraient pas pris le risque d'être si peu discrets – surtout avec le Daedra de Verre parmi eux. Néanmoins, peut-être s'agissait-il de brigands qu'ils pouvaient avoir engagé pour surveiller les routes de la Côte de la Mélancolie.
Ils se firent discrets, cachés dans les failles des montagnes qui bordaient la route de la rivière Odaï, et attendirent d'avoir un meilleur aperçus de ceux qui approchaient.
Les gêneurs apparurent enfin dans leur champ de vision, avec des casques et des bottes d'acier qui brillaient sous les lueurs du soleil. Alinor fut la première – et probablement la seule – à les reconnaître. Elle s'empressa d'abaisser son arme et s'avança dans leur direction. Elle entendit Nels Llendo l'appeler mais l'ignora et s'inclina respectueusement devant les deux Impériaux qui marchaient en tête.
« Sire Gravius. Agent Renault. »
Déconcertés, les autres baissèrent leurs armes avec hésitation. Almasea s'empressa de rejoindre la Disciple de Stendarr et dévisagea les nouveaux venants, notamment l'Impérial à l'armure dorée.
« Vous les connaissez, Alinor ?
— En effet, confirma-t-elle. Nous nous sommes rencontrés quelques semaines plus tôt, lors des premières attaques contre le Culte impérial. Sellus Gravius est un chevalier errant et Aurane Renault une agent, tous deux au service de la Légion impériale.
— Mmh… Je crois me souvenir que vous en avez déjà parlé mais cela n'explique pas ce que fait une troupe impériale sur cette route. »
Elle faisait référence aux quelques soldats impériaux en armure qui les suivaient.
« Nous avons été informés de la décision de la Maison Hlaalu d'en finir avec les Exaltés du Nérévarine, informa Sellus Gravius. Varus Vantinius, le chevalier du dragon impérial, a demandé aux garnisons aux alentours de Balmora de soutenir l'action de la Maison Hlaalu.
— Pourquoi donc ? questionna Néladren en les rejoignant, fixant les Impériaux avec un air embêté. Cette affaire ne regarde que la Maison Hlaalu.
— Détrompez-vous. Dès l'instant où les Exaltés du Nérévarine s'en sont pris aux fidèles du Culte impériale, cette affaire nous concernait aussi mais qu'il n'y ait pas méprise : nous ne sommes pas ici pour marcher sur les plates-bandes de la Maison Hlaalu mais pour vous prêter maint-forte. Vous êtes bien Hlénil Néladren, haut membre du Conseil Hlaalu ?
— C'est possible… répondit celui-ci avec nonchalance. Comment le sauriez-vous ?
— C'est votre Grand Maître, le duc Védam Dren, qui a demandé à ce que la Légion impériale apporte son soutien à l'opération menée par son représentant au Conseil Hlaalu, c'est-à-dire vous.
— Et vous ? demanda l'agent Renault à l'autre Dunmer qui se tenait aux côtés d'Alinor. Qui êtes-vous ?
— Almasea Ulès, se présenta celle-ci avec une courtoisie bien opposée au ton suspicieux de son interlocutrice. Devineresse au service des Tribuns. »
Les deux Impériaux échangèrent un coup d'œil intrigué – se demandant sans doute ce qu'une clerc du Temple de Morrowind faisait en compagnie d'une Disciple de Stendarr plutôt que d'être dans son sanctuaire.
« Dame Ulès était également un membre éminent du Conseil Hlaalu, précisa Alinor, sentant le besoin d'intervenir. Elle a joué un rôle prépondérant dans la découverte de nos ennemis. Sans elle, nous ne serions pas là. »
Désormais que les présentations étaient faites, Sellus Gravius proposa que les forces impériales se joignirent à eux.
Hlénil Néladren accepta à contrecœur et ils prirent la route vers l'ouest.
. . .
Ils avaient définitivement quitté la Faille de l'Ouest pour entrer dans la région de la Côte de Mélancolie : les montagnes qui bordaient la rivière Odaï apparaissait maintenant à l'horizon, derrière les étendues verdoyantes mais marécageuses de la Côte de Mélancolie.
Il était d'ailleurs devenu assez pénible d'avancer sur des routes parfois boueuses et vaseuses. Quelques blasphèmes s'élevaient parfois quand l'un d'eux tombait et peinait à se relever, maculé de terre et de bourbe. Alinor était contente d'avoir son bâton de verre avec elle pour la soutenir, l'empêchant ainsi de finir comme les gardes impériaux dans leurs lourdes armures.
« Quelle plaie… grommela Nels Llendo en secouant sa jambe droite qui, un instant plus tôt, tombait dans un trou rempli de vase. J'en ai plein les bottes ! Quelle idée d'être passé par ici plutôt que par Caldéra ! Dites-moi au moins que nous sommes bientôt arrivés sinon je ne bouge plus d'un pied.
— Nous ne devrions pas tarder à arriver, assura Almasea avec un sourire en coin avant de jeter un coup d'œil préoccupé vers le ciel. Nous devrions arriver juste à temps pour passer la nuit. »
Il fallait espérer qu'Almasea ait raison : le soleil commençait déjà à disparaître derrière l'horizon de la ligne bleue de la Mer Intérieure à l'ouest et avec les cyprès de marais et les aulnes noirs qui ombrageaient la Côte de Mélancolie, ils ne verraient bientôt plus rien – et alors avancer deviendrait une tâche presque impossible.
« J'espère que des lits moelleux nous attendent… marmonna le brigand en passant une main à son cou.
— J'espère surtout que rien d'autre nous attend là-bas, répliqua Almasea.
— Pourquoi dites-vous ça ? demanda Alinor, curieuse. Vous pensez que nous y sommes attendus ?
— Peut-être, mais pas par les Exaltés du Nérévarine. La forteresse de Hlormaren appartient à la Maison Hlaalu mais fait partie des anciennes forteresses chimers, à l'époque des entre les Chimers et les Dwemers pour le contrôle de Morrowind. Chaque Grande Maison s'est emparée des forteresses sur son territoire mais puisque nous sommes en temps de paix, les sentinelles qui y étaient affectées ont été rappelées. Alors ces forteresses sont devenues le repère de coupe-jarrets en tout genre, que nous essayons de déloger constamment.
— Vous pensez donc que des hors-la-loi s'y trouvent en ce moment ?
— Normalement non. Le Conseil Hlaalu a récemment envoyé des troupes nettoyer Hlormaren donc l'endroit devrait être inhabité pour le moment mais on ne sait jamais.
— C'est donc pour ça que des gardes y ont été envoyés avant nous, n'est-ce pas ? devina Nels Llendo.
— Exact. »
Le voleur poussa un soupir las : c'était peut-être raté pour qu'il se jette dans un lit douillet dès leur arrivée à la forteresse.
Celle-ci apparut d'ailleurs à l'horizon : sur un monticule de terre, un imposant temple de pierre sombre et imposant tranchait radicalement avec le paysage alentour. Une série d'escaliers menait à une terrasse qui permettait d'accéder à deux bâtiments éloignés l'un de l'autre.
Tout paraissait calme et pourtant Alinor ne put s'empêcher d'avoir un mauvais pressentiment. Ne devrait-il pas y avoir quelques gardes hlaalu en extérieur, en train de surveiller les environs, au moins pour voir si les membres du Conseil approchaient ?
C'était dans ce genre de moments qu'elle aimerait avoir une meilleure maîtrise de la magie de Mysticisme, pour pouvoir utiliser un sort de détection de vie dans une zone assez large pour savoir si l'intérieur de cette forteresse était occupé. Avec ses compétences actuelles, utiliser un tel sort à cette distance ne serait d'aucune utilité.
Elle se tendit et resserra son emprise sur le Sceptre d'Ulrich, un geste que ne manqua pas de remarquer Almasea.
« Alinor ? Il y a un problème ?
— Ne trouvez-vous pas étrange qu'il n'y ait personne pour nous accueillir ? Ou que nous n'entendions pas le moindre bruit ? »
La devineresse regarda la forteresse avec suspicion.
« Vous avez raison… Mieux vaut que nous restions sur nos gardes. »
Elle rejoignit l'avant de la troupe et discuta à voix basse avec Hlénil Néladren et Sellus Gravius, qui hochèrent la tête avec gravité. Ils sortirent leurs épées de leurs fourreaux et tous ne tardèrent pas à les imiter, comprenant qu'ils devaient faire preuve de vigilance en approchant de la forteresse.
Ce fut dans un silence presque religieux qui se remirent à marcher, bien que les cliquetis de leurs armures pourraient les trahir si jamais des intrus les attendaient dans l'édifice. Ils gravirent les marches avec prudence, sans jamais cesser d'observer avec attention les alentours.
Pourtant toute leur vigilance fut oubliée lorsqu'ils virent le spectacle qui les attendait sur le terrasse et qu'ils n'avaient pas pu voir avant, en contrebas : sur le sol tâché de traces de sang reposaient les corps de nombreux gardes hlaalu en armures, armes en main.
« Soldats ! s'exclama l'agent Renault. En position ! »
Les gardes impériaux ne perdirent pas de temps avant de se répartir sur toute la terrasse, chacun dans une direction différente pour prévenir toute attaque. Les membres du Conseil hlaalu levèrent aussi leurs armes et attendirent que leurs ennemis se dévoilent mais il ne se passa rien : pas un seul bandit n'apparut d'un des bâtiments ou d'en bas de l'édifice pour les attaquer.
« Ils doivent être à l'intérieur, en conclut Sellus Gravius.
— Probablement, soutint Néladren avec un sourire arrogant. À se terrer comme des rats. »
Néladren jeta un coup d'œil vers Mervs Uvayn et Imare, qui comprirent ce qu'il attendait d'eux et pénétrèrent dans un des deux bâtiments pendant que l'agent Renault fit signe à un soldat impérial de l'accompagner dans l'autre.
« Alinor, appela Almasea. Pourriez-vous… ? »
La Disciple de Stendarr comprit ce qu'on lui demandait et utilisa un sortilège de Détection de vie. Elle perçu l'énergie vitale de ses compagnons, ainsi que celle de Mervs Uvayn et Imare et les soldats impériaux qui descendaient dans les parties inférieures du bâtiment mais fut surtout surpris de sentir de l'énergie vitale venir d'en bas, non pas de l'intérieur de la forteresse… mais des cadavres.
Alinor écarquilla les yeux en comprenant ce qui se passait et s'écria :
« C'est un piège ! »
C'était trop tard : les gardes hlaalu qu'ils pensaient morts se relevèrent d'un coup et brandirent leurs armes en poussant des cris de rage emplis de moquerie. Avant même qu'ils aient le temps de lever leurs boucliers, deux gardes impériaux se firent tués.
Du coup de l'œil, Alinor vit Sellus Gravius se protéger au dernier instant du tranchant d'une hache qui allait lui ouvrir le crâne mais ne put que dévirer la lame, qui s'enfonça dans son épaule et le fit tituber en arrière.
Avant qu'il ne puisse être abattu par son adversaire, Alinor lança dans la direction du brigand une boule de feu qui le toucha de plein fouet dans le dos et permit au chevalier errant de le frapper d'un coup d'estoc dans le cou et le tua net. Sellus Gravius adressa ensuite un signe de la tête reconnaissant à la Disciple de Stendarr avant de partir aider ses soldats, maniant son épée comme si la blessure à son épaule ne représentait rien pour lui.
Alinor se retrouva à combattre quelqu'un de sa taille : un Bosmer qui avait ôté son casque et peinait dans l'armure hlaalu qu'il portait mais maniait la hache de guerre qu'il tenait en mains avec adresse. De part sa façon de se battre et les cris de guerre qu'il poussait, il ressemblait à ces guerriers enragés que mentionnaient parfois des soldats impériaux postés dans les confins isolés de Bordeciel, des Nordiques sauvages et fous à la force démesurée qu'on appelaient des berserkers.
Heureusement que le Sceptre d'Ulrich n'était pas un simple bâton de verre car sinon il se serait déjà brisé sous l'assaut incessant du barbare elfique. Néanmoins, cela empêchait Alinor d'avoir la moindre occasion de riposter : elle ne pouvait que reculer, s'approchant dangereusement du bord de la terrasse.
Elle réfléchissait en urgence à une façon de se sortir de cette situation quand une série de trois flèches passa juste devant le barbare. Si celui-ci n'en fut pas effrayé, cela le troubla assez de temps pour permettre à Alinor de jeter précipitamment une rune magique à ses pieds et de se jeter sur le côté, roulant hors de porter du champ d'action de son sort. Avant même de le voir, elle entendit le rugissement familier d'une tempête de glace derrière elle et vit le corps du Bosmer s'effondrer au sol, sa hache de guerre toujours en main.
« Besoin d'un coup de main, ma belle étincelle ? »
Avec un sourire charmeur, Nels Llendo lui tendit sa main pour l'aider à se relever.
« Je vous remercie de votre aide, rôdeur.
— C'est tout naturel, voyons. Quel genre de mer serais-je si je ne venais pas en aide à une demoiselle en détresse ? »
La Bréton lui jeta un regard las.
« N'en faites pas trop, tout de même.
— À vos ordres, ma dame. »
Il fit une révérence exagérée et repartit au combat. En tout cas, toute trace de fatigue chez lui avait disparu.
Désormais seule, Alinor cherchait du regard Almasea. Elle la trouva aux prises avec un bandit qui s'était délesté du poids de son armure hlaalu et se battait muni d'une courte lame en verre. Sans la moindre protection, un simple coup suffirait à le tuer mais il se mouvait avec aisance et agilité, parant et esquivant toutes les frappes de la devineresse.
Alinor se préparait à lui prêter main-forte quand une boule de feu explosa juste devant elle, lui barrant la route. Elle se tourna vers la personne à l'origine de ce sort, entièrement cachée sous son armure d'ossement. C'était probablement un mage car il ne tenait aucune arme dans ses mains, desquelles s'échappaient des particules de magie.
Elle se précipita vers son adversaire et fit appel à sa magie d'Altération pour ériger autour d'elle une barrière au moment même où le multitudes d'éclairs se mit à entourer le corps du mage avant de se concentrer dans sa main et de fondre vers Alinor sous la forme d'un puissant trait de foudre. Malgré son bouclier, celle-ci reçut le sort de plein fouet et en eut le souffle coupé et les membres paralysés. Une douleur fulgurante parcourue son corps et la fit tomber à genoux, sa vue s'obscurcissant momentanément comme si elle était proche de s'évanouir.
Alinor réalisa avec effroi que sans sa protection magique, elle serait probablement morte sur le coup. Elle releva la tête avec difficulté vers son adversaire et remarqua que celui-ci ne bougeait plus, reprenant son souffle.
C'était sans doute sa seule chance de riposter. Elle ne devait pas la manquer.
Elle tendit son bras devant elle et jeta une rune de froid sous les pieds du mage – ce qui l'incita à rester immobile. C'était exactement ce qu'elle voulait. Elle se releva aussi vite que possible et brandit son bâton de verre vers le ciel. Aussitôt, une vague de magie déferla sur elle et vint la régénérer, juste à temps pour utiliser un sort de réflexion contre l'éclair enflammé envoyé par le mage et qui le revint en plein visage, explosant dans une déflagration de feu auquel s'ajouta le blizzard provoqué par la rune de froid qui s'était activé sous ses pieds car, par réflexe, il avait reculé à l'approche de son propre sort.
« Llarys ! » entendit-elle crier non loin.
Épuisée, la Disciple de Stendarr posa un genoux à terre et tint fermement le Sceptre d'Ulrich, s'en servant comme soutien. Après s'être assurée que le mage était hors d'état de nuire – son casque hlaalu s'était brisé lors de l'explosion, permettant de constater qu'il s'agissait d'une Dunmer –, Alinor ferma brièvement les yeux dans l'espoir que l'étourdissement qu'elle ressentait après avoir utilisant tant de ses forces disparaisse.
Cela ne dura qu'une fraction de secondes mais en ce court laps de temps, elle entendit distinctement des portes être ouvertes avec fracas et Almasea s'exclamer avec urgence :
« Des renforts ! »
Alinor ouvrit brusquement les yeux et se releva avec difficulté en essayant de repérer ceux qui venaient de rejoindre la bataille. À son grand dam, elle les reconnut immédiatement : les Exaltés du Nérévarine.
Son sang se glaça. Ainsi donc, tout ceci était bel et bien un guet-apens : ils étaient attendus ici depuis le début.
Elle reconnut parmi eux l'ancienne Exaltée Ervesa Romandas, le khajiit Baadargo et leur chef Tidros Indaram mais l'un d'eux manquait : le Daedra de Verre. Elle ne le voyait nulle part et cela l'inquiétait : d'où surgirait-il pour les occire de sang-froid ? Était-il même à Hlormaren ?
Elle n'eut pas le temps de s'en préoccuper : elle vit Almasea, débarrassée de son ancien adversaire, faire face à Tidros Indaram et s'empressa de la rejoindre.
Le maître des sectaires eut une expression satisfaite en la voyant approcher.
« Je dois reconnaître que vous laissez en vie fut une bonne idée. Vous avez fait exactement ce qu'on attendait de vous. Néanmoins cela ne durera pas longtemps : vous allez servir une dernière fois nos plans, avant de disparaître définitivement.
— C'est donc vous qui êtes derrière tout ça, dit avec un mépris flagrant Almasea, dont la colère et l'indignation se lisaient dans ses yeux écarlates. Le renégat qui a renié ALMSIVI pour s'abaisser à servir le Prince Daedra des Complots… Vous regretterez cette trahison car votre dieu imposteur ne vous empêchera pas de trouver la mort ici même. Vous avez omis le serment fait à ALMSIVI et par ce manquement, vous avez scellé votre destin. Vous périrez pour votre faute. »
Tidros Indaram eut un sourire en coin et leva son arme, un long katana à la lame d'or et à la poignée aux couleurs sombres des daedra. Il en émanait une énergie magique et ténébreuse qui laissait deviner qu'il s'agissait d'un artefact daedrique.
« Vous savez qui je suis et pourtant vous pensez sincèrement avoir une chance contre un ancien Exalté ? Vous êtes bien naïve. J'ai reçu l'insigne honneur du Seigneur Boéthia d'être le porteur d'Orglaive, la lame sanguinaire dont vous apprendrez bientôt à craindre sa puissance. »
Almasea ne fut pas le moins du monde intimidée par ces propos et leva son cimeterre d'ébonite dans un geste de défi.
« Vous n'êtes pas le seul à avoir été l'épée d'un Tribun mais, contrairement à vous, la foi n'a jamais cessé d'être ma seule loi. Par ma lame, j'ai rendue la justice d'ALMSIVI et comme tous ceux qui ont refusé Sa Grâce, vous périrez. »
Dans une colère froide qu'Alinor ne lui connaissait pas, Almasea se précipita vers Tidros Indaram. Leurs lames s'entrechoquèrent dans un fracas assourdissant, celui de deux adversaires qui connaissaient mieux que quiconque les arts du combats, s'étaient tant de fois battus que leur armure et leurs épée n'étaient plus qu'une extension de leur corps et que la perspective de mourir n'effrayait plus depuis longtemps.
Restée en retrait, Alinor ne savait pas comment intervenir dans ce combat qui opposait deux champions au service de deux déités différentes. De chaque coup porté émanait une force brute décuplée par leur volonté de détruire l'autre, d'abattre la sentence ordonnée par sa foi. L'adoration des Dunmers à une croyance dépassait de loin celle des Cyrodiiliens aux Neuf Divins et même elle, une Disciple de Stendarr, n'avait jamais eu la conviction profonde que ses actes étaient soutenus par une puissance divine qui voulait sa réussite.
Sans doute était-ce là la différence entre la dévotion accordée à un Aedra, à un Daedra et à des Dieux Vivants autrefois Mortels…
En scrutant attentivement le combat qui se déroulait devant elle, Alinor vit une ouverture : un bref moment où Tidros fut déstabilisé par la frappe d'Almasea. Comme un griffon qui fonce sur sa proie, Alinor ne perdit pas un instant avant de se précipiter vers lui, le Sceptre d'Ulrich prêt à transpercer la carotide – et si jamais il venait à parer sa frappe, cela permettait au moins à Almasea de lui porter le coup de grâce.
Son élan fut arrêté net lorsqu'une lance vint se ficher entre les dalles de la terre juste devant elle, avant de se désintégrer dans un halo ténébreux qui ne laissait aucun doute quant à son origine daedrique. En levant les yeux vers le toit d'où avait été jetée la lance, Alinor eut tout juste le temps de voir une ombre aux éclats d'émeraude avant que le Daedra de Verre ne s'interpose entre Tidros Indaram et Almasea, forçant celle-ci à reculer en la menaçant de son daï-katana lié.
L'adorateur de Boéthia lui jeta un regard dédaigneux, bien qu'un sourire satisfait apparut sur ses lèvres.
« Humph ! Vous daignez enfin vous montrer, Aren ? »
Comme toujours, l'assassin resta coi. Alinor ne put cependant s'empêcher de tressaillir car bien que sa lame était pointée vers Almasea, c'était bien dans sa direction que le Daedra de Verre regardait.
Il la fixait encore, sans qu'elle en sache la raison. Haïssait-il à ce point les Huit et l'Unique qu'il voulait sa mort à tout prix ou répugnait-il ce point qu'une de ses cibles lui ait échappé que la tuer devenait une obsession ? Quoi qu'il en soit, cela continuait à la déranger au plus haut point comme si la Morag Tong elle-même la pourchassait sans relâche.
Almasea dut le remarquer puisqu'elle fit un pas en avant, se plaçant ainsi entre elle et l'assassin.
« Je crois que nous avons un compte à régler, invocateur de daedra. »
Il ne daigna même pas réagir mais Tidros Indaram le fit et s'adressa à lui :
« Occupez-vous de l'Ordonnatrice pendant que je me charge de la sang-mêlée. »
Pendant un bref instant, il sembla que le Daedra de Verre était réticent à s'exécuter : ce fut presque imperceptible mais Alinor le vit se raidir et resserrer son emprise sur la poignée de son daï-katana.
Il se reprit néanmoins et chargea vers Almasea. Plutôt que de reculer ou se contenter de parer, celle-ci l'imita et se précipita vers lui. Leurs lames apparurent comme des éclairs d'argent chantant une mélodie meurtrière avant de s'entrechoquer dans un fracas de métal qui rugit comme le tonnerre.
Sauf que cela lui rappelait bien trop un mauvais souvenir, celui d'un affrontement duquel le Daedra de Verre était sorti vainqueur et aurait exécuté Almasea si Alinor n'avait pas été sa cible.
Elle refusait de laisser cela se reproduire, de revivre cette même situation encore une fois mais à peine fit-elle un pas vers eux qu'elle fut forcée de reculer en voyant Tidros Indaram fondre sur elle, Orglaive dressée.
« Je suis votre adversaire, étrangère. »
Alinor fut tentée de tirer son épée de son fourreau mais s'en abstint : face à un artefact daedrique, elle craignait que sa pauvre lame d'argent ne cède et se brise en mille éclats.
Elle garda donc son bâton de verre qui, malgré la réputation qu'avaient les armes de verre pour leur extrême fragilité, résistait à l'assaut des coups du katana doré.
Dans un enchaînement rapide, Alinor créa un bouclier magique qui s'enroula comme une membrane transparente autour d'elle et altéra le poids de son corps pour pouvoir faire un grand bon en arrière, loin de Tidros Indaram.
Elle entendit un cri de douleur venir de derrière et tourna la tête juste à temps pour voir Erversa Romandas frapper Nels Llendo du pommeau de son wakizashi. Le voleur tomba au sol, évanoui.
Il ne restait presque plus aucun garde impérial debout et même Sellus Gravius avait été maîtrisé, forcé d'avoir ses mains attachées dans le dos pendant que le bandit à la lame de verre qu'affrontait tantôt Almasea le maintenant fermement à genoux – tout comme Frik, bien que le Nordique avait encore assez d'énergie et d'ardeur pour maudire ses ravisseurs et promettre vengeance pour les fidèles des Huit et l'Unique victimes des Exaltés du Nérévarine.
L'agent Renault et les serviteurs de Hlénil Néladren n'étaient pas réapparus, ce qui voulait donc dire qu'ils devaient être morts. Quant à Néladren lui-même, il n'y avait aucune trace de lui dans les parages.
Alinor pesta : la situation commençait à tourner à leur désavantage. Si Tidros Indaram et le Daedra de Verre n'étaient pas défaits bientôt, c'en serait fini – il n'y aurait pas de renforts venant leur prêter main-forte.
Il fallait en finir au plus vite.
Elle éleva son bâton de verre et la gemme spirituelle noire se mit à briller, insufflant son énergie en elle. Alinor se sentit chancelante : ses tempes et son coeur se mirent à battre frénétiquement. Elle grimaça. Il ne fallait plus qu'elle abuse ainsi des pouvoirs du Sceptre d'Ulrich avant que la gemme ne puise dans son énergie vitale pour la convertir en énergie magique.
Elle jeta un bref coup d'œil vers Almasea, s'excusant silencieusement auprès d'elle pour ce qu'elle allait faire – en espérant que cela ne gêne pas la devineresse dans son duel. Elle jeta à terre son bâton de verre et tendit les mains sur le côté, se concentrant pour faire appel à un des sortilèges d'Illusion les plus puissants qu'il soit. En une fraction de secondes, un épais brouillard mystique recouvrit le sommet de la forteresse de Hlormaren.
Alinor enchaîna directement avec un autre sort d'Illusion qui lui permit de voir à travers cette brume hermétique, récupéra son arme et se servie de sa magie d'Altération pour se déplacer en silence vers Tidros Indaram. Celui-ci se tenait immobile, sur ses gardes mais ne vit pas et n'entendit pas Alinor approcher furtivement derrière lui.
Elle leva le Sceptre d'Ulrich, ses lames dirigées vers le cou du séide et frappa de toutes ses forces.
Tout se passa extrêmement vite : Tidros Indaram fit volte-face en une fraction de secondes et attrapa la hampe du bâton de verre juste avant que les lames ne l'atteignent avec un air imperturbable. Puis il eut un rictus mauvais et tira l'arme vers lui, l'ôtant des mains d'Alinor et avant qu'elle ne puisse réagir, il la frappa d'un coup de taille.
Alinor en eut le souffle coupé. Une douleur fulgurante lui déchira le côté gauche du corps, là où la lame d'or daedrique venait de transpercer sans peine sa cotte de maille mais, par un miracle des Divins, elle n'avait pas été gravement blessée – ou plutôt de Magnus l'Architecte du Plan Mortel et Père de la magie, car c'était sans conteste le sort de Bouclier qu'elle avait utilisé qui venait de lui sauver la vie.
Elle répliqua aussitôt en tirant son épée de son fourreau pour porter un coup fatal au sectaire, qui parvint à le dévier en se protégeant avec Orglaive et en ressortit avec une simple balafre au menton plutôt que d'avoir la tête coupée.
Tidros Indaram siffla avec agacement et avant qu'Alinor n'ait le temps d'agir, il lui frappa du pommeau de son épée sa main armée, lui faisant lâcher sa lame d'argent qui tomba au sol dans un cliquetis.
Alinor n'essaya pas de la reprendre, sachant que son adversaire ne lui en laisserait pas l'occasion. Désarmée, elle se recula vivement et usa les dernières forces magiques pour déchaîner une tempête de glace sur Tidros Indaram.
Elle regarda le Dunmer disparaître dans le blizzard qu'elle avait fait apparaître et s'arrêta pour reprendre son souffle. Sa tête tournait et elle sentait l'épuisement envahir son corps.
Elle regarda rapidement au sol, essayant d'apercevoir le Sceptre d'Ulrich. Du coup de l'œil, dans le blizzard qui s'estompait, elle vit une ombre se précipiter vers elle. À peine fit-elle un pas en arrière que Tidros Indaram fondit sur elle, Orglaive dressé – la fine couche de givre qui lui recouvrait une partie du corps ne semblait nullement le gêné.
En désespoir de cause, à l'instant où il dressa Orglaive au dessus de sa tête, elle essaya de le frapper d'un sort de paralysie. Cela n'eut aucun effet sur l'adepte de Boéthia, qui abattit l'épée d'or sur elle dans un cri.
Alinor eut l'impression que la lame déchira son épaule droite, la plongeant dans un feu encore plus brûlant que le magma qui s'échappait du Mont Écarlate. En une fraction de seconde, un voile noir passa devant elle et avant qu'elle ne le réalise, tout son corps fut entraîné vers le bas.
Elle tomba durement au sol, le choc retentissant dans tous les membres de son corps et accentuant encore plus la douleur qui lui paralysait l'épaule.
Elle n'arrivait plus à respirer et sa tête tournait tant qu'elle craignait de s'évanouir – bien qu'à cet instant, perdre connaissance serait presque un soulagement par rapport à combien elle souffrait. Elle se força néanmoins à se redresser mais à peine parvint-elle à s'asseoir qu'elle sentit sur son cou la morsure glacée d'une lame de métal.
Elle laissa échapper un souffle tremblant et ferma brièvement les yeux, résignée.
Elle se força à croiser le regard de Tidros Indaram qui, au dessus d'elle, afficha un sourire satisfait mais las.
« Je dois reconnaître que vous êtes plus tenace que je ne le pensais, dit-il en respirant lourdement. Malheureusement pour vous, vous restez une simple sang-mêlée et les bâtards de votre genre ne peuvent rien faire contre un véritable fils d'Aldmeris. Voilà pourquoi les Mers ne doivent pas s'abaisser à côtoyer des races inférieures : c'est prendre le risque qu'apparaissent des aberrations telles que vous. »
Si elle en avait eu l'énergie, Alinor lui aurait demandé s'il n'était pas secrètement un Haut-Elfe car elle croyait que seuls les Altmers avaient une si haute opinion d'eux-même – apparemment, les Dunmers n'étaient pas leurs cousins pour rien.
« Car vous… vous vous croyez mieux qu'une sang-mêlée ? parvint-elle à maugréer malgré sa voix fébrile et haletante. Vous avez pactisé avec un Prince Daedra ! Ce n'est pas vers l'Ætherius qu'ira votre âme… Elle sera précipitée dans les feux éternels de l'Oblivion, sous les rires de votre maître impie. »
Tidros Indaram lui jeta un regard furibond et appuya un peu plus le bout de sa lame contre son cou.
« Taisez-vous. Vous ne savez pas de quoi vous parler. Maintenant levez-vous. »
Alinor ne fit pas le moindre geste : même si elle acceptait de lui obéir, elle aurait été bien incapable de se relever.
« Je vous ai dis de vous lever ! » répéta le séide avec impatience.
Il l'attrapa par son bras valide et la força à se mettre debout. Elle vit son bâton de verre et son épée d'argent au sol, non loin d'elle mais avec Orglaive toujours sous son cou, elle ne pouvait rien faire pour essayer de les récupérer.
Tidros Indaram la fit avancer vers là où Almasea affrontait toujours le Daedra de Verre. Ervesa Romandas s'était joint à eux mais l'ancienne Main d'Almalexia parvenait à les repousser sans trop de difficulté. Alinor fut soulagée de voir que le brouillard qu'elle avait jeté sur la forteresse n'avait pas gêné la devineresse dans son combat mais craignait de comprendre ce qui allait suivre.
« Jetez votre arme ou elle meure ! »
Alinor serra des dents : c'était exactement ce qu'elle craignait. Les trois adversaires arrêtèrent de se battre et, sous la menace du daï-katana du Daedra de Verre et du wakizashi d'Ervesa Romandas, Almasea cligna des yeux comme si elle sortait d'un état de transe, sans jamais baisser son cimeterre d'ébonite.
Elle tourna la tête vers Alinor et la fixa pendant des secondes qui semblaient interminables où la Bréton la suppliait en silence de ne pas céder aux exigences de Tidros Indaram, de ne pas laisser ces séides gagner mais Almasea afficha une expression résignée et amère et lâcha finalement son arme, la jetant aux pieds du Daedra de Verre.
Sous les ordres de leur chef, les Exaltés et les bandits firent placer en rang leurs prisonniers avant de les forcer à se mettre à genoux. Ils n'étaient plus que cinq: Almasea, Alinor, Nels Llendo, Frik et Sellus Gravius. Tidros Indaram marcha devant eux en les examinant d'un regard dédaigneux mais pensif en faisant distraitement tournoyer Orglaive dans sa main – sans doute dans une tentative de paraître menaçant.
Alinor ne comprenait pas pourquoi ils ne les avaient pas déjà tous tués.
« Vous avez vraiment eu une excellente idée en proposant de laisser la vie sauve à cette sang-mêlée, dit Tidros Indaram à l'attention du Daedra de Verre. Grâce à cela, nous aurons de bien meilleurs sacrifices à proposer au seigneur Boéthia.
— Lequel sera l'heureux élu, mon frère ? demanda l'ancienne Exaltée de Vivec à ses côtés.
— Voyons voir... Lequel emmènerons-nous au sanctuaire du Seigneur Boéthia ? »
Il pointa tour à tour sa lame d'or vers les quatre prisonniers, en commençant par le chevalier errant de la Légion impériale.
« Celui-ci ne fera pas l'affaire. Un plus haut gradé aurait peut-être été à la hauteur de mes attentes mais il est clair que les soldats de l'Empire des Septims ne sont que des chiens galeux incompétents. C'est à se demander comment cet Empire de parvenus a pu dominer notre grande province et la soumettre à son autorité… »
Il jeta un regard dédaigneux à Frik.
« Quant à lui… Les seuls qualités des Nordiques viennent de leurs talents au combat. Un Nordique qui ne sait pas se battre est des plus inutiles. »
Il désigna Nels Llendo.
« Adroit et leste comme un assassin de la Morag Tong mais il n'en demeure pas moins un simple fanfaron qui n'arrive pas aux pieds des membres de celle-ci et dont même la Camonna Tong ne voudrait pas. »
Il pointa Alinor du bout de son épée.
« Vous auriez faite l'affaire, vous. Vous faites preuve d'une fourgue et d'un zèle rares et certainement jamais vu chez des Brétons, quelque chose que même ces barbares de Nordiques et d'Orques admireraient. Je suppose que ça a un rapport avec le dieu lâche que vous servez. Stendarr c'est ça ? Humph, le Défenseur des Hommes… quelle chose ridicule. C'est bien pathétique mais cela donne de l'espoir aux faibles. Vous auriez faite un sacrifice convenable mais… »
Il se tourna vers Almasea avec un sourire victorieux.
« Nous avons trouvé bien mieux. Une ancienne Ordonnatrice, adepte des Tribuns. Cela n'en rendra cette vengeance que plus savoureuse. Le Maître des Complots en sera plus que satisfait, je n'en doute pas. »
Il fit un signe à Ervesa Romandas, qui força Almasea à se lever. Bien qu'elle était en position de force, l'Exaltée du Nérévarine affichait une grande prudence comme si la devineresse, dont les poignets étaient pourtant liés dans le dos, pouvait se déchaîner à tout instant.
Tidros Indaram commença à descendre les escaliers de la forteresse, suivi par les autres membres de sa secte quand un des bandits, celui à la lame de verre, s'avança.
« Attendez ! Et pour notre paye ?
— Vous serez rémunéré lorsque le rituel sera accompli, déclara Tidros Indaram avant d'ajouter, face à l'air suspicieux du hors-la-loi : si ma parole ne vous suffit pas, vous pouvez nous accompagner. »
Le mercenaire y réfléchit un instant puis opina et se tourna vers un de ses membres, la mage dunmer qu'avait affronté Alinor. Elle avait repris connaissance depuis.
« Llarys, je vous confie les prisonniers.
— Bien, Ravel. Que devons-nous en faire ? »
Ravel se tourna vers Tidros Indaram, qui se contenta d'hausser dédaigneusement les épaules.
« Tuez-les, proposa-t-il nonchalamment. Ils ne nous sont plus d'aucune utilité. Je vous conseille de commencer avec celle qui ressemble à une Elfe des Bois, afin qu'elle soit mise hors d'état de nuire. »
La mage afficha un sourire en coin.
« Avec plaisir. »
À ces mots, le regard d'Almasea s'assombrit et parvint à se dégager de l'emprise ferme de Exalté pour jeter un regard foudroyant à Llarys.
« Si vous osez toucher à un seul de ses cheveux, je vous arracherai le coeur comme Auri-El le fit avec Lorkhan.
— Ne vous inquiétez pas, vous la rejoindrez bientôt dans la mort, déclara Tidros Indaram. Soyez donc reconnaissante : vous n'aurez pas à assister à leur exécution. »
Alors qu'ils s'apprêtaient à quitter la forteresse, un Exalté du Nérévarine était resté derrière. Baadargo, derrière, s'arrêta et fit volte-face vers le Daedra de Verre.
« Vous ne venez pas, mon ami ? » demanda-t-il en penchant la tête, une habitude des Khajiit pour témoigner de leur confusion.
Son attention fixée sur les prisonniers, l'assassin ne tourna que faiblement la tête vers l'homme-félin.
« Je vous rejoins plus tard à Gnaar Mok. Je te charge de le dire à Indaram. »
Embêté, le Khajiit secoua la queue mais finit par acquiescer et siffla :
« Si telle est votre volonté, Baadargo le fera. »
Il descendit les escaliers pour rejoindre les autres, ne laissant au sommet de Hlormaren que le Daedra de Verre, les mercenaires et leurs prisonniers qui s'apprêtaient à être exécutés.
. . .
Chaque seconde qui s'écroula parut une éternité à Alinor.
C'était fini. Ils allaient mourir ici et le même sort attendait Almasea. Elle serait probablement torturée à mort pour l'ignoble sacrifice des Exaltés du Nérévarine. Ces adorateurs de Daedra allaient toucher au but. Quoi qu'il en ressortirait de leur sordide rituel, Tidros Indaram et ses gens s'en serviraient pour tuer un Dieu Vivant – mais il était certain qu'ils ne s'en arrêteraient pas là.
Avec un pouvoir capable de tuer un être presque divin, ils ne se contenteraient pas d'assouvir leur vengeance. Tidros Indaram servirait la volonté de son maître et ravagerait la province de Morrowind jusqu'à ce qu'elle se soumette à lui. Cela lui suffirait-il ou en voudrait-il toujours plus ? Continuerait-il d'obéir aux ordres du Prince Daedra des Complots ? Dans ce cas, la suite était presque évidente : c'était le désir de probablement tous les Princes Daedra que de se débarrasser de la lignée des Septims et des Empereurs de Cyrodiil car, par l'alliance millénaire passée entre Sainte Alessia et Akatosh, le Chim-el Adabal protégeait Nirn des envahisseurs daedriques et seules la mort de la lignée impériale et la disparition de l'Amulette des Rois pourraient leur permettre d'ouvrir les Portes d'Oblivion pour ravager le monde des Mortels.
Elle songea à ce précepte de la liturgie de l'Embrasement des Feux du Dragon, entendu dans toutes les églises de Cyrodiil.
« Tant que le sang du dragon coulera dans ses dirigeants, l'Empire connaîtra une gloire sans fin. Mais si les feux du dragon devaient faillir et si aucun héritier de notre sang mêlé ne portait l'amulette des rois, l'Empire sombrerait dans l'obscurité et les démoniaques seigneurs du Désordre gouverneraient le pays. »
Alinor sentit son coeur battre à toute allure.
Exagérait-elle ? Imaginait-elle vraiment le pire ou était-elle, au contraire, très lucide sur la situation critique actuelle ? Serait-ce cet échec qui condamnerait Tamriel et le reste de Nirn ?
Était-ce elle qui avait failli à sa tâche, avait manqué à son devoir et à la promesse prêtée aux Neuf Divins et à l'Empire quand elle était entrée dans les ordres ?
Pardonnez-moi Stendarr. Je n'ai pas pu protéger les faibles car aujourd'hui le faible n'était pas un autre mais moi.
Plongée dans son état d'autodépréciation, elle n'entendit que tardivement des murmures à sa droite, à côté de Nels Llendo.
« … préserve la paix et la sécurité de ta maison et de ta famille… »
Frik récitait à voix basse les commandements des Huit et l'Unique.
C'est approprié, songea Alinor avec amertume. Elle ferma les yeux et se joignit à lui en silence.
« Sois fort pour la guerre. Sois courageux face aux ennemis et au mal et défends le peuple de Tamriel. »
Le commandement de Talos. L'entendre lui fit l'effet d'une gifle reçue en plein visage.
Sois fort pour la guerre. Sois courageux face aux ennemis et au mal et défends le peuple de Tamriel.
Alinor le récitait toujours sans y prêter grande attention mais comprenait enfin pourquoi il n'avait jamais résonné en lui. Elle pensait ne pas manquer de courage mais avait toujours servi les Neuf Divins avec autant que dévouement qu'un paladin devait faire preuve mais maintenant, qu'en était-il ?
Elle était prête à abandonner, à renoncer à se battre et se laisser tuer par ces mercenaires sans foi ni loi. N'était-ce pas se moquer des préceptes d'Arkay qui disait de chérir la vie autant que faire se peut, d'insulter la volonté de Talos et trahir le serment fait à Stendarr ?
Alinor prit une profonde inspiration et regarda son bâton de verre qui reposait au sol, non loin de là.
Elle devait essayer quelque chose, même si terminait par sa mort. Ce serait mieux que de rester les bras croisés à ne rien faire. Llarys discutait avec d'autres mercenaires à voix basse et seul le Daedra de Verre les surveillait. C'était un grand risque que de se retrouver face à face avec lui mais elle n'avait pas d'autres choix. Elle ne laisserait pas mourir Almasea si elle pouvait l'en empêcher.
Discrètement, elle utilisa sa magie pour geler les liens dans son dos et quand elle fut certaine que personne ne lui prêtait attention, elle se leva d'un bond et se précipita vers son bâton de verre.
« La prisonnière ! entendit-elle Llarys crier à sa droite. Ne restez pas plantés là, imbéciles ! Arrêtez-là ! »
Elle jeta une rune de glace en direction des mercenaires, qui disparurent dans une tempête de neige. C'était suffisant pour les ralentir – bien que ça l'ait vidé du peu d'énergie magique que son brusque regain de combativité lui avait donné.
Le véritable danger était devant elle. Le Daedra de Verre n'avait pas encore bougé et se contentait de la regarder courir dans sa direction, les bras croisés.
Qu'allait-il faire ? Sortir un poignard et l'égorger ? Ou invoquer au dernier moment son daï-katana daedrique ?
Elle matérialisa un orbe de foudre dans le creux de sa main droite, sa seule arme si jamais elle devait s'attaquer à l'assassin – en espérant que cela suffise pour le ralentir ne serait-ce qu'une fraction de secondes.
Sauf qu'elle n'eut pas à s'en servir. Alinor passa près du Daedra de Verre mais celui-ci ne bougea pas. Il ne fit pas le moindre geste pour l'arrêter.
Elle sentit son coeur battre à toute allure alors qu'ils se dévisagèrent. Elle sentit son regard sur elle alors qu'elle passait devant lui.
Pourquoi ne fait-il rien ? Pourquoi ?
Elle serra les dents de rage et décida de ne pas y prêter attention. Elle se précipita vers son bâton de verre et l'attrapa, faisant aussitôt volte-face pour ne pas tourner le dos à ses adversaires.
Elle leva le Sceptre d'Ulrich en l'air et la gemme spirituelle noir en son bout se mit à briller, propageant dans ses veines le froid familier et agréable de la magie. Sauf qu'elle ressentit aussitôt une douleur fulgurante dans son corps qui se propagea dans tout son corps, la faisant tituber en arrière.
Devant, les mercenaires semblaient prendre ça comme le signe de passer à l'attaquer mais le Daedra de Verre fit un pas en avant et d'un geste de la main, les incita à ne pas intervenir.
« Je me charge d'elle. »
Alinor fronça les sourcils. Elle n'avait pas le temps de se battre contre lui, pas si elle voulait sauver Almasea et arrêter les Exaltés du Nérévarine.
Une horrible réalisation lui traversa l'esprit. Elle devait partir au plus vite mais… cela reviendrait à abandonner Nels Llendo et les autres à leur sort.
Elle jeta un coup d'œil incertain aux prisonniers, qui semblaient perplexe quant à ce qu'elle faisait, à l'exception de Nels Llendo. Le brigand, comme s'il lisait dans ses pensées ou que son regard trahissait ses intentions, opina doucement de la tête avec une expression résignée. Il lui sourit et lui dit en silence :
« Allez-y. »
Elle serra des poings, agacée contre sa propre impuissance. Elle voulait les sortir de là mais c'était impossible dans l'immédiat.
Je suis désolée.
Elle utilisa un sort d'Altération sur elle-même et se précipita vers le bord, bondissant d'un coup. Puisqu'elle avait atténué le poids de son corps, elle atterrit en douceur au sol. Elle se redressa, prête à partir vers Gnaar Mok dans l'espoir de rattraper la groupe des Exaltés du Névérarine.
Ce fut alors qu'un étourdissement lui prit, la forçant à s'adosser au mur de la forteresse derrière elle. Aussitôt, elle fut prise d'une forte toux qui lui donna l'impression qu'elle allait s'étouffer. Elle poussa une main sur sa bouche dans l'espoir de l'atténué sans que cela fonctionne et après ce qui lui sembla une éternité sans pouvoir rien faire, sa quinte de toux s'estompa enfin.
Elle inspira lourdement, avec un horrible goût cuivré dans sa bouche. Elle regarda la paume de sa main, couverte d'un liquide sombre que, malgré l'obscurité qui tombait sur le Côte de Mélancolie, elle reconnut sans peine.
C'était du sang. Son sang.
Elle ne pouvait plus se permettre d'utiliser le Sceptre d'Ulrich. Son corps ne le supporterait pas.
Alinor soupira. Elle s'écarta de la forteresse et reprit son souffle avant de partir en direction du nord-ouest aussi vite qu'elle pouvait.
À sa gauche, le soleil disparaissait derrière la mer calme dont le doux balancement des vagues faisait presque oublié la situation critique que traversait Vvardenfell. Avec un peu de chance, Tidros Indaram et les siens s'arrêteraient pour la nuit, ce qui permettrait à Alinor de les rattraper.
. . .
Alinor savait que c'était trop beau pour être vrai. Cela faisait quelques minutes qu'elle marchait sur le littoral, surprise de ne pas encore avoir été attaquée par quoi que ce soit – ou plutôt qui que ce soit – quand elle l'entendit : un bruit presque inaudible mais qui, dans le silence du soir, résonna à ses oreilles.
Elle n'avait même pas besoin d'utiliser sa magie pour savoir ce que cela signifiait et soupira. Elle ne pouvait pas l'éviter indéfiniment.
Elle se retourna et déclara :
« Je sais que vous êtes là. Montrez-vous ! »
Il y eut du mouvement dans les fourrés et le Daedra de Verre sortit de l'ombre pour lui faire face, son daï-katana lié en main.
Nous y sommes donc… songea Alinor en levant son bâton de verre. Cette fois-ci, il n'y aura personne pour intervenir. Seul l'un de nous deux ressortira vivant de cet affrontement.
Elle attendit avec appréhension qu'il fasse le premier pas. Elle n'avait pas le choix : si elle voulait sauver Almasea, elle devait remporter ce combat.
« Pourquoi vous obstinez-vous tant ? »
Alinor cligna des yeux, confuse. Ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait. Plutôt que de fondre sur elle pour la tuer, le Daedra de Verre entamait une discussion ? Quel genre de mauvaise plaisanterie était-ce ?
Son sang se mit à bouillir dans ses veines.
« Je me bats pour ce en quoi je crois, déclara-t-elle sèchement en lui jetant un regard noir. C'est quelque chose que quelqu'un sans foi ni loi comme vous ne peut pas comprendre. »
Le Daedra de Verre ne réagit pas à l'insulte lancée contre lui et continua calmement :
« Vous avez quitté votre patrie pour venir sur cette terre en perdition, vous battre pour une cause perdue d'avance… Pourquoi ? Vos convictions en valent-elles vraiment la peine ? »
Qu'est-ce qui lui prend ? s'écria mentalement Alinor, de plus en plus énervée par ces propos. Essaye-t-il de gagner du temps ?
Elle se força à rester calme mais ne put empêcher son ton d'être acerbe alors qu'elle rétorqua :
« En quoi mes choix vous regarderaient-ils ? Vous êtes pris de remords ? Il est trop tard pour ça.
— Il n'est pas trop tard, insista l'assassin avec une pointe d'agacement. Réfléchis Alinor ! Ton sacrifice serait vain. Renonce et tu seras épargnée. Je m'en assurerai. »
Alinor serra de toutes ses forces le Sceptre d'Ulrich. Comment osait-il prononcer son nom et lui parler si familièrement, comme s'ils se connaissaient ?
« Pensez-vous vraiment que je puisse croire à vos mensonges ? Vous cherchez à me tuer depuis notre première rencontre. Pourquoi voudriez-vous maintenant me laisser la vie sauve ?
— Tu ne l'as toujours pas deviné ? »
À son grand étonnement, le Daedra de Verre fit disparaître son daï-katana daedrique et ôta son casque de verre qu'il jeta à terre, révélant enfin son visage.
Comme elle le pensait, c'était un Dunmer. Il avait de longs cheveux bruns cendrés hérissés et une marque noire en forme de main elfique qui lui traversait une partie du visage. Un détail la surpris néanmoins : son regard. Contrairement à ce à quoi elle s'attendait, ses yeux rouges n'étaient pas emplis d'une soif de sang inexpugnable ou, à l'inverse, vides de tout sentiment pour ne laisser qu'un monstre tuant de sang-froid.
Ces iris carmins la fixaient avec une tendresse et un chagrin qu'elle ne comprenait pas mais qui lui donnaient une désagréable impression de déjà-vu, le sentiment de faire face à quelqu'un de familier…
Elle frissonna en réalisant ce que cela signifiait.
Je le connais… On dirait…
Elle le dévisagea, essayant de ne pas penser à la ressemblance troublante entre lui et…
« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-elle pour couper court à ses pensées. Qui êtes-vous ? »
Il lui jeta un regard déçu.
« Tu ne me reconnais toujours pas ? Enfin, ce n'est pas si surprenant : je ne t'ai pas reconnue non plus après toutes ces années. Cheydinhal est loin derrière nous, n'est-ce pas ? »
À l'entente du nom de sa ville natale, Alinor manqua de lâcher son arme.
Son coeur s'emballa. Cette ressemblance frappante n'était pas une simple coïncidence mais…
N'en croyant pas ses yeux, Alinor déglutit et dit d'une voix incertaine :
« Véloth ? »
Voilà ! Ce chapitre est enfin fini ! Alors vous vous y attendiez ? Je pense que oui car j'ai laissé pas mal d'indices à ce sujet et puis c'est assez prévisible comme révélation mais j'en suis tout de même assez satisfaite.
Sinon, ce qui est drôle avec la forteresse de Hlormaren, c'est qu'avant d'écrire cette histoire j'ignorais complètement son existence dans Morrowind. Peut-être que j'y suis passée devant une fois mais alors ça ne m'a pas marqué plus que ça, ce qui est étrange car l'architecture de ces forteresses chimers est vraiment unique en son genre. C'est un peu comme des ruines daedriques : on ne peut pas passer devant en se disant « bof, y'a rien d'intéressant ici ».
