Chapitre XXII
Véloth Aren
« Véloth ? »
Un mort se tenait devant Alinor.
Pendant des années, elle avait pensé que Véloth Selone, son frère aîné, avait trouvé la mort dans la province de Morrowind. Son dernier souvenir de lui remontait à son enfance, quand son frère et sa mère partaient pour Vvardenfell. Ils avaient tous deux franchi le seuil de leur maison à Cheydinhal en promettant de revenir au plus vite mais n'étaient jamais rentrés…
Le Dunmer qui lui faisait face ressemblait à son frère et, pourtant, était si différent de lui…
« Content de voir que tu te rappelles de moi, ma sœur. »
Alinor se retint de tressaillir. Encore aujourd'hui, Véloth avait les yeux de leur mère mais le sourire de leur père et l'entendre l'appeler sa ''sœur'' lui rappelait des souvenirs auxquels elle préférait ne pas penser : elle ne voulait pas les associer à celui qui se tenait face à elle.
Elle tenta de se ressaisir et demanda :
« Qu'est-ce que cela signifie ? Tu es censé être mort.
— Je suis pourtant bien vivant, rétorqua Véloth sans réaction. Pourquoi croyais-tu le contraire ?
— Parce que père m'a dit que tu avais trouvé la mort sur Vvardenfell. »
À la mention de leur père, le visage de son frère s'assombrit.
« Il t'a menti, déclara-t-il d'un ton plat et sans équivoque. Le vieil homme n'a pas supporté la vérité alors il t'a menti. Cela ne m'étonne pas du lâche égoïste qu'il est. »
Alinor se rappela comment Tidros Indaram avait appelé Véloth plus tôt et comprit alors pourquoi son frère avait pris le nom de leur mère : il ne tenait pas leur père en grande estime. Sauf que ces propos impliquaient autre chose.
« Quelle vérité ?
— Celle de comment notre mère a trouvé la mort sur cette île maudite, pesta-t-il avec amertume. Je suis sûr qu'Irbran t'a abreuvé de doux mensonges sur ce qui s'est passé. »
Cette fois-ci, Alinor fut incapable de retenir son tressaillement face à son ton accusateur mais, au-delà de ça, elle se sentit énervée du mépris flagrant qu'il affichait comme si elle ignorait tout de cette affaire.
Sa main se resserra autour de son bâton de verre alors qu'elle essayait de rester calme.
« Tu te trompes. Il ne m'a jamais caché ce qui lui est arrivé. »
Son père avait mis longtemps avant de tout lui raconter : après les semaines d'incertitudes et de réflexions qui avaient suivi l'annonce par l'Empire de la mort de sa femme, Irbran Selone s'était décidé à apprendre ce qui était vraiment arrivé à son épouse et son fils en se rendant à Vvardenfell. « Il s'est passé quelque chose de grave mais ne t'en fais pas, je vais arranger ça » avait-il dit à Alinor avant de partir pour Morrowind.
À son retour, des mois plus tard, il n'était plus qu'un homme brisé qui lui avait appris, d'une voix sinistre et dévastée, que sa mère et son frère avaient trouvé la mort lors de leur voyage. Ce n'était que bien après qu'Alinor avait compris, qu'en partant pour Vvardenfell, son père pensait que le Temple de Morrowind mentait sur la mort de Mérisa et qu'elle était peut-être encore en vie quelque part…
« Je sais qu'elle a été exécutée par le Temple de Morrowind parce qu'elle prophétisait la venue du Nérévarine. »
Véloth écarquilla les yeux et tout son corps se tendit.
« Tu le sais et pourtant tu te ranges de leur côté ? s'écria-t-il, incapable de cacher son indignation. Tu te bats pour défendre ceux qui ont injustement tué notre mère ? »
Sa colère grandit. Croyait-il vraiment que c'était ce qu'elle faisait ?
Depuis qu'on lui avait annoncé que sa mission se déroulerait en Morrowind, elle s'efforçait de ne pas y penser. Elle venait sur Vvardenfell en tant que Disciple de Stendarr et, pour effectuer consciencieusement son travail, il lui fallait ignorer ses sentiments personnels envers cette terre étrangère responsable de la déchéance de sa famille.
Tous ses efforts depuis son arrivée sur Vvardenfell œuvraient dans ce but – jamais elle n'en avait fait une affaire personnelle. Le faire ne lui aurait rien apporté : le Temple de Morrowind tombait déjà en ruines et si Alinor y semait la discorde, ce serait perçu comme une attaque du Culte impérial qu'elle servait.
Ce n'était que par hasard que sa route avait croisé celle du Temple, parce que les Exaltés du Nérévarine avaient tué Iudas. Sans ça, leurs chemins ne se seraient probablement jamais rencontrés – tout comme Nels Llendo et Almasea, qui seraient restés à jamais des inconnus pour elle.
À la pensée de la devineresse, Alinor fronça les sourcils. Elle perdait du temps à discuter avec Véloth alors que Tidros Indaram et ses sous-fifres avaient peut-être déjà emmené Almasea loin d'ici. Ceci faisait-il partie de leur plan ? Non, elle ne le croyait pas : Véloth paraissait sincère dans son comportement. Il avait vraiment attendu une occasion pour lui révéler son identité, pour qu'ils puissent se parler. Sans doute était-ce pour ça qu'il avait préféré rester à la Forteresse de Hlormaren.
Se serait-il interposé si les mercenaires avaient décidé de l'exécuter ? Ça, Alinor ne pouvait pas en être certaine mais l'idée qu'il puisse rester en retrait alors qu'elle allait être tuée par ces brigands la dérangeait plus qu'elle ne le voulait.
Alinor inspira lourdement et resserra son emprise sur le Sceptre d'Ulrich, qu'elle garda dirigé vers son frère.
« Je n'ai pas de temps à perdre avec ça, Véloth. Laisse-moi partir et nous en rediscuterons plus tard. »
Son frère fronça les sourcils et, avec un visage impassible, ré-invoqua son daï-katana lié.
« Tu penses vraiment que je vais te laisser partir libérer l'Ordonnatrice et réduire à néant nos plans ?
— N'essaye pas de m'arrêter. Je suis une Disciple de Stendarr, c'est mon devoir d'empêcher les sectes daedriques de nuire.
— Humph. Tu ne renonceras pas, n'est-ce pas ? Tu tiens vraiment du vieil homme : tu partages ses mêmes idéaux et principes futiles… »
D'un geste fluide, il saisit à deux mains la poignée de son arme et pointa la lame daedrique vers sa sœur. Dans ses yeux brûlait une détermination inébranlable.
« J'ai attendu des années de pouvoir me venger du Temple, le voir s'effondrer sur lui-même avec ses faux-dieux tyranniques et enfin je touche au but. Je ne te laisserais pas gâcher tous ces efforts. »
Il baissa brièvement la tête et, d'une voix qui trahissait une pointe de regrets, dit :
« Je suis désolé que nous devions en arriver là, Alinor.
— Moi aussi, Véloth. »
Pour oublier que celui contre lequel elle allait se battre était son frère, Alinor s'efforça de se concentrer sur Almasea – Almasea qui allait être remise en sacrifice au Prince Daedra Boéthia si elle ne faisait rien pour la sauver des griffes de Tidros Indaram.
Cela lui donna la force nécessaire pour se précipiter vers Véloth et lui porter un coup avec le bout de la hampe de son bâton de verre. Son frère sembla surpris de son aplomb, ne s'attendant pas à ce qu'elle ait le courage de se dresser face à lui, mais fit un pas sur le côté au dernier moment et riposta en lui frappant les mains du dos de son daï-katana lié.
Alinor perdit son emprise sur le Sceptre d'Ulrich qui tomba par terre mais elle n'y prêta pas attention, ce qui lui permit de réagir vite et de se reculer vivement pour éviter le coup de poing que Véloth s'apprêtait à lui asséner. Elle le frappa de la paume de la main sur l'épaule avec l'intention de le paralyser à l'aide d'un sort d'Illusion – espérant que cela mette un terme à ce combat insensé. Sauf qu'à son grand étonnement, sa magie n'eut aucun effet sur Véloth.
Son armure doit être enchantée.
Ça ou ses forces la quittaient tant que cela rendait sa magie inefficace.
Elle se réprimanda de ne pas y avoir pensé plus tôt et se rattrapa en l'aveuglant d'un sort de Lumière – étrangement, peu de gens pensaient à s'en servir ainsi alors que cela se révélait rudement efficace pour déstabiliser un adversaire. Véloth tituba en arrière, désorienté, et elle en profita pour reprendre son bâton de verre et se mettre à bonne distance de son frère, haletante.
« Abandonne, Alinor ! Même si tu parvenais à me vaincre ou que je te laissais partir, jamais tu ne pourrais affronter Tidros et Ervesa dans ton état. »
Elle en avait bien conscience mais quel autre choix avait-elle ? Elle ne pouvait pas laisser tomber Almasea, ni permettre aux Exaltés du Nérévarine d'arriver à leurs fins. Elle devait faire quelque chose pour empêcher que le pire se produise – même si ça signifiait y perdre la vie.
« C'est hors de question, déclara-t-elle d'une voix ferme. Renoncer maintenant serait trahir mes principes. En tant que Disciple de Stendarr, je ne peux pas me le permettre. »
Véloth secoua la tête avec dépit avant de fondre sur elle. Alinor eut tout juste le temps de lever le Sceptre d'Ulrich à deux mains avant que la lame daedrique ne s'abatte sur la hampe, provoquant un choc fracassant entre les deux armes qu'elle ressentit dans tout son corps.
Elle utilisa précipitamment sa magie d'Altération afin d'obtenir la force suffisante pour repousser la lame qui menaçait de briser son bâton de verre et riposter en balançant son arme contondante vers Véloth, les lames de verre en avant. Ils se mirent à échanger des coups, leurs lames s'entrechoquant dans une tempête fracassante de métal pendant qu'eux-même se déplaçaient de façon si fulgurante qu'ils peinaient à suivre les mouvements de l'autre.
Cette funeste danse sanguinaire ne pouvait cependant pas durer indéfiniment. Alinor fut la première à céder en réagissant trop tard pour parer une frappe de Véloth, ce qui lui fit perdre le maintient du Sceptre d'Ulrich – qui s'échappa de ses mains pour se planter dans le sol, hors de portée.
Déstabilisée, Alinor trébucha en arrière et tomba par terre. Sa vision se troubla un instant et lorsqu'elle voulut se relever, le tranchant froid du daï-katana daedrique contre son cou l'en dissuada. Véloth la regarda d'un air impassible et dit d'une voix ferme :
« C'est fini, Alinor. Tu n'es plus en état de te battre. Épargne-moi le supplice de devoir commettre un fratricide et reconnais ta défaite. »
Alinor voulait protester, se remettre debout et reprendre le combat mais dut se rendre à l'évidence : Véloth avait raison. Elle n'avait plus une once de magie en elle, le Sceptre d'Ulrich était hors d'atteinte et son corps criait de douleur.
Elle avait échoué et ne pouvait plus rien faire pour arrêter Tidros Indaram et libérer Almasea.
Tout était perdu.
. . .
Alinor ne savait pas quel était le pire des sentiments qui la traversaient : était-ce la culpabilité d'avoir échoué à remplir son devoir et accomplir sa mission ou l'amertume d'avoir été trahie par un être cher ?
Probablement ce dernier puisqu'elle ne parvenait pas à détacher ses yeux de Véloth depuis qu'il l'avait ramené à la Forteresse de Hlormaren – mais peut-être était-ce pour éviter les regards surpris et déçus de ses compagnons d'infortune qui avaient cru en la réussite de sa fuite.
Llarys s'arrêta devant elle, un sourire suffisant aux lèvres.
« J'ai entendu dire que vous supportiez mal la magie. Cela m'arrange. Vous allez payer pour l'humiliation que vous m'avez faite subir tantôt, semi-elfe. »
Alinor ne lui donna le plaisir de paraître intimidée par cette menace et rétorqua froidement :
« Vous ne comprenez pas dans quoi vous vous êtes engagés avec les Exaltés du Nérévarine. »
Elle jeta un coup d'œil vers Véloth, qui restait en retrait.
Comment as-tu pu tomber si bas, Véloth ?
Elle ne gaspilla pas sa salive à le dire à haute voix : son regard parlait pour elle. Au delà de la déception qu'il trahisse ainsi son propre sang, elle lui tenait rigueur pour sa décision d'avoir rejoint les Exaltés du Nérévarine – un choix que n'aurait certainement pas approuvé leur défunte mère.
Llarys tendit sa main.
« Gardez vos beaux discours moralisateurs pour vous, Cyrodiilienne. »
Alinor se raidit et ferma les yeux, essayant de se préparer à ce qui allait suivre.
Bien qu'elle l'ait déjà ressenti, Alinor ne s'attendit pas à la douleur fulgurante que la magie répandit dans son corps – lui donnant l'impression d'être foudroyée. Elle serra les dents, s'efforçant de ne pas laisser échapper le moindre cri de douleur tandis qu'elle sentit ses oreilles se mettre à siffler et sa tête à tourner. Tout son corps hurlait. À ce rythme, elle n'allait pas tarder à s'évanouir.
Il lui sembla que des heures s'étaient écoulées avant qu'enfin cette torture ne s'interrompe. La respiration haletante, elle n'osa pas espérer que ce soit fini – sa tortionnaire s'arrêtait sans doute pour reprendre son souffle – et essaya de rester impassible à l'agitation qu'elle sentait monter autour d'elle, ignorant tout les bruits et éclats de voix qui résonnaient à ses oreilles comme un lointain brouhaha.
Au bout de quelques secondes sans que rien ne se passe, Alinor se décida à ouvrir les yeux.
Elle sentit son coeur rater un battement en voyant Véloth devant elle, son daï-katana en main non pas dirigé vers elle mais transperçant de part en part Llarys, la tuant instantanément et figeant à tout jamais son visage, dont l'expression d'effroi trahissait son choc.
Les autres mercenaires réagirent aussitôt en dégainant leurs armes et en se précipitant sur celui qui venait d'abattre leur mage mais le Daedra de Verre ne fut guère impressionné et attendit patiemment qu'ils viennent à lui pour les achever tour à tour, d'une simplicité déconcertante.
Bientôt, tout autour des prisonniers, reposèrent dans des mares de sang les cadavres des mercenaires fraîchement tués. Véloth se tint au milieu d'eux et poussa un soupir avant de faire disparaître son daï-katana lié.
Il se tourna vers Alinor et s'approcha d'elle.
Elle resta sur ses gardes mais il ne fit rien d'autre que s'agenouiller près d'elle et, après l'avoir brièvement dévisagé comme pour s'assurer qu'elle allait bien, il détacha les liens qui la retenaient et l'aida à se relever.
Elle le regarda, stupéfaite, faire de même avec ses compagnons d'infortune. Ceux-ci étaient aussi déconcertés qu'elle mais, intimidés par celui qu'ils connaissaient sous le titre de Daedra de Verre, n'osèrent pas prendre la parole jusqu'à ce que Sellus Gravius, faisant honneur à son statut de haut gradé de la Légion impériale, le fixe avec suspicion tout en frottant ses poignets endoloris et demande d'un ton ferme :
« Qu'est-ce que cela signifie ? D'abord vous essayez de nous tuer et maintenant vous nous libérer… qu'attendez-vous de nous, charognard ? »
Véloth lui jeta un regard dédaigneux.
« Je n'attends rien d'un chien de l'Empire » se contenta-t-il de dire impassiblement.
Il se tourna une nouvelle fois vers Alinor et tous se deux s'observèrent dans un silence pesant jusqu'à ce qu'elle lui demande :
« Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis, Véloth ? »
Son frère ne lui répondit pas immédiatement, comme s'il lui-même ignorait pourquoi il était intervenu. Il fronça les sourcils.
« Qu'importe combien j'essaye de me persuader du contraire… je ne peux pas me résoudre à les laisser te tuer. »
Alinor ne s'attendait pas à ça et ne sut pas quoi dire en retour. Elle se contenta donc d'opiner et récupéra son bâton de verre et son épée d'argent.
« Dépêchons-nous. Nous devons nous mettre en route pour Gnaar Mok et rattraper les Exaltés du Nérévarine avant qu'il ne soit trop tard. »
Si Frik et Sellus Gravius approuvèrent d'un hochement de tête, sa déclaration parut surprendre Nels Llendo et Véloth.
« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée que vous veniez, ma belle étincelle, protesta le voleur avec hésitation.
— Tu n'es pas en état d'aller où que ce soit, approuva Véloth.
— Et alors ? rétorqua-t-elle sèchement. Cela ne m'arrêtera pas. »
Je dois porter secours à Almasea, ajouta-t-elle silencieusement pour elle-même – car c'était la vraie raison pour laquelle elle tenait à y aller, s'assurer de ses propres yeux qu'Almasea était encore vivante et la libérer des griffes des Exaltés du Nérévarine avant qu'ils n'exécutent leur odieux sacrifice.
Comme s'il parvenait à lire dans son esprit, le regard sévère de Véloth s'adoucit et il lui murmura avec douceur :
« Cette Dunmer… Elle compte vraiment pour toi ?
— Plus que tout, répondit-elle d'emblée, sans même y réfléchir. Il est hors de question que je l'abandonne. »
Véloth la dévisagea un instant avant de soupirer et de faire disparaître son daï-katana lié.
« Je vous accompagne, lui déclara-t-il.
— Pourquoi ferais-tu ça ? rétorqua-t-elle en fronçant les sourcils. Nous allons combattre Tidros Indaram et les siens. N'es-tu pas l'un des leurs ?
— J'ai cessé d'être des leurs à l'instant où j'ai décidé de te sauver la vie, Alinor. Et je n'ai pas trahi Tidros pour que tu ailles te faire tuer par les Exaltés du Nérévarine juste après. Alors je viens avec vous. »
Il ponctua ses propos d'un air résolu, auquel Alinor céda : ils n'avaient pas le temps de se battre à ce sujet alors tant que Véloth ne faisait rien de suspect, cela lui importait peu qu'il décide de se retourner contre ses anciens alliés.
Alors qu'ils commençaient à descendre les escaliers pour quitter la forteresse, Alinor constata que l'un d'entre eux ne les suivait pas.
« Vous ne venez pas, sire Gravius ? demanda-t-elle au chevalier errant qui restait en retrait.
— Je vous rejoindrai plus tard, déclara l'Impérial. Je dois d'abord vérifié si l'agent Renault et mes hommes sont en vie.
— Bien. Deux membres du Conseil Hlaalu, ont aussi été envoyés à l'intérieur par Hlénil Néladren. Puisqu'ils ne sont pas revenus, il est à craindre qu'ils soient morts mais il serait préférable de s'en assurer. Pourrez-vous les retrouver ?
— Ce sera fait. Que les Divins vous gardent. »
. . .
Ce fut dans une ambiance pesante et tendue qu'ils traversèrent la Côté de Mélancolie pour rejoindre Gnaar Mok – et les quelques tentatives maladroites de Nels Llendo pour détendre l'atmosphère n'y changèrent rien. Alinor était plongée dans ses pensées, concentrée sur leur progression, le mécontentement de Frik se ressentait dans tout son être et la présence du Daedra de Verre parmi eux ne faisait qu'aggraver les choses.
Ils avançaient péniblement dans l'obscurité de la nuit, jusqu'à ce qu'un Nels Llendo fatigué insiste pour qu'ils se reposent un peu – ce qui lui valut un regard réprobateur de la Bréton.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de faire une halte. Comprenez-vous à quel point la situation est critique ?
— J'en ai bien conscience mais ne voyez vous pas que nous n'irons pas bien loin dans cet état ? Nous sommes épuisés et de toute façon il fait nuit noire. Reposons-nous quelques heures et je vous assure qu'à l'aube, nous serons bien plus efficaces.
— Et perdre un temps précieux que Tidros Indaram et les siens mettront à profil ?
— Ils ne sont pas aussi en avance que tu le crois, l'interrompit Véloth. Supposons que les Exaltés du Nérévarine soient déjà arrivés au Sanctuaire de Boéthia : même si ça devait être le cas, le rituel voulu par Tidros est bien plus long et complexe qu'on ne le pense au premier abord. Il mettra des heures à être préparé.
— Et s'il était déjà prêt ?
— Il ne l'est pas. Tidros est prévoyant : il s'attendait à ce que vous soyez à la Forteresse de Hlormaren mais avait aussi prévu que vous passiez par Caldéra pour atteindre la Pointe de Khartag. Il ne voulait pas prendre le risque que vous trouviez l'emplacement du sanctuaire et mettiez à mal les préparatifs du rituel alors il n'en a rien fait. Nous ne risquons rien à faire une halte. »
Alinor dévisagea tour à tour les deux Dunmers avant de céder et de s'affaler contre un rocher mousseux, gardant toujours fermement le Sceptre d'Ulrich contre elle.
Nels Llendo soupira de soulagement et se laissa tomber par terre, grimaçant avec exagération. Frik resta debout et fixa Véloth avec une haine non dissimulée en veillant à garder une bonne distance entre eux, comme si le simple fait d'être non loin du Daedra de Verre le révulsait physiquement.
« Je vais surveiller les alentours, déclara-t-il d'un ton qui ne laissait pas place à la discussion avant de disparaître dans l'obscurité.
— Il a l'air bien énervé, le Nordique, constata Nels Llendo. Quelle mouche l'a piqué ?
— C'est assez facile à comprendre, répondit Alinor en dévisageant son frère. Il était venu pour se venger de l'assassin d'Iudas Odiil, pas faire équipe avec lui.
— Iudas Odiil… répéta lentement Véloth, pensif. Je suppose que c'est le nom de l'Impérial que j'ai tué à Molag Amur. C'était ton partenaire, n'est-ce pas ? »
Le silence qu'il reçut fut une réponse suffisante.
« Je ne l'aurais pas tué si j'avais su plus tôt que c'était toi l'envoyée du Culte impérial.
— Comme tu n'aurais pas essayé de me tuer à Coeurébène, c'est ça ? rétorqua-t-elle platement. Le mal est fait, Véloth. Iudas est mort et rien ne changera ça. »
Cette conversation n'irait pas plus loin et son frère s'en rendit bien compte. Il décida donc plutôt de s'asseoir à son tour mais à l'écart d'eux – probablement plus pour leur confort que le sien. Alinor lui en fut reconnaissante, car l'avoir près d'eux mettait ses sens en alerte : il était peut-être son frère mais cela ne changeait rien au fait qu'il restait avant tout un ennemi – ou au moins quelqu'un contre lequel il fallait garder un œil vigilant.
Son regard se porta sur Nels Llendo, qui s'était allongé à même le sol, les bras derrière la tête. Il ne semblait pas le moins du monde dérangé à l'idée de dormir sur la terre humide et vaseuse de la Côte de Mélancolie et ferma les yeux avant de s'endormir presque aussitôt.
Alinor ne prévoyait pas de faire de même. Avec Frik éloigné de leur camp improvisé, elle était la seule à pouvoir surveiller son frère et quand bien même son esprit essayait de la raisonner en lui disant qu'il n'allait certainement pas s'attaquer à eux juste après leur avoir sauvé la vie contre les mercenaires à Hlormaren, elle préférait ne pas courir le moindre risque. Si Véloth remarquait qu'elle ne le quittait pas des yeux, il n'en laissa rien paraître et, comme le voleur, ferma les yeux pour se reposer.
Tout était calme autour d'eux et, bercée par le murmure des vagues non loin, Alinor sentit sa vision s'obscurcir jusqu'à ce qu'elle cède à la fatigue et s'endorme malgré elle.
Elle fut réveillée par le bruit presque imperceptible de pas feutrés qui auraient pu être entièrement silencieux sur des pavés mais qui, sur la terre boueuse et vaseuse de la Côte de Mélancolie, trahissaient la présence de celui qui essayait d'être discret.
Aussitôt en alerte, elle se leva avec son bâton de verre et vit Véloth faire de même. Il lui fit signe de ne faire aucun bruit et dédaigna une dague en ébonite de ses bottes, se dissimulant dans le creux du tronc d'arbre contre lequel il s'était affalé tantôt.
Ils virent une silhouette bouger dans l'obscurité et s'approcher de leur camp. Quand elle fut assez proche, Véloth bondit et sa lame ne tarda pas à atteindre le cou de l'inconnu, qui leva les bras en signe de reddition et laissa échapper un sifflement nerveux, presque animal.
« Pauvre Baadargo ! se désola une voix malicieuse. Qu'a-t-il fait pour que vous vouliez le tuer après toutes ces années de bons et loyaux services ? »
Véloth esquissa un faible sourire et rangea son arme, indiquant à Alinor de faire de même.
« Que fais-tu ici, Baadargo ?
— Je m'inquiétais pour vous, mon ami. Ne vous voyant pas revenir, j'ai décidé de vous rejoindre. Je craignais le pire mais voilà que je vous retrouve en compagnie de nos ennemis. Puis-je demander pourquoi un tel changement ?
— C'est elle », déclara Véloth en désignant Alinor.
Le Khajiit pencha la tête, confus.
« Elle ?
— Oui. »
Baadargo se tourna vers Alinor et s'inclina respectueusement, une main sur le coeur.
« C'est un plaisir de vous rencontrer, sœur de Véloth. »
Ils entendirent quelqu'un s'étouffer et virent Nels Llendo se lever d'un bond, manquant de tomber dans le processus.
« Vous êtes frère et sœur ? s'exclama-t-il avec un air choqué.
— Vous ne dormiez pas, vous ? répliqua Alinor en arquant un sourcil.
— Hé bien oui mais… le Khajiit m'a réveillé ! prétexta-t-il. Je l'ai entendu venir, bien sûr, mais je me suis dit que vous seriez suffisants tous deux pour l'arrêter alors… »
Il s'interrompit et secoua la tête.
« Bref ! Vous êtes de la même famille, ma belle étincelle ? Dans ce cas, pourquoi votre frère a-t-il tenté de nous tuer à Coeurébène ? Et est-ce pour ça que…
— C'est une histoire pour un autre jour, le coupa brusquement Alinor. Retournez dormir. C'est vous qui vouliez que nous faisions une halte alors profitez-en car nous partirons tôt. »
À contrecœur, Nels Llendo soupira et se rallongea. Il ferma à nouveau les yeux mais au moment il s'apprêtait à se rendormir, le Khajiit trébucha sur ses pieds.
« Hé ! Regarde où tu marches, l'homme-chat !
— Oups… Baadargo est vraiment navré. Il ne vous avait pas vu dans le noir. »
Le sourire jusqu'aux oreilles qu'il ne parvenait pas à dissimuler indiquait néanmoins que ce n'était pas du tout accidentel. Nels Llendo lui jeta un regard agacé et roula sur le côté, se rendormant en marmonnant :
« Fichu matou… »
Le Khajiit ricana et s'approcha près de l'arbre où s'était installé Véloth, s'asseyant en tailleur.
Alinor soupira et se remit à sa place, ne sachant pas quoi penser de ce nouveau arrivant dont la présence ne la réjouissait guère.
Et si Tidros avait pressenti la trahison de Véloth et avait envoyé ce Khajiit pour le surveiller ? Ou pour s'assurer que nous soyons tués par les mercenaires qu'il a engagé ? Ou que…
Le fil de ses pensées fut interrompu lorsque son frère s'installa près d'elle. Elle se raidit mais ne fit rien pour s'éloigner de lui ou lui dire de partir. Ils restèrent un long moment plongé dans le silence, observant le Khajiit finir par se mettre à bâiller et se recroqueviller entre les racines de l'arbre.
Alors seulement Véloth commença à parler, chuchotant pour n'être entendu que d'elle :
« J'ai rencontré Baadargo alors qu'il était retenu prisonnier d'esclavagistes cachés dans une planque près de Seyda Nihyn. J'étais à la recherche d'un endroit où rester quelques temps alors lorsque j'ai trouvé cette cache occupée par des contrebandiers, je n'ai eu aucun scrupule à les tuer. Baadargo, plutôt que de partir avec les autres esclaves pour rejoindre la délégation argonienne de Coeurébène qui œuvre en secret contre l'esclavage pratiquée en Morrowind, a décidé de rester avec moi.
» Nous étions tous les deux des étrangers sur une terre que nous méprisions alors nous nous sommes rapidement liés d'amitié. Il a été ma seule compagnie depuis la mort de notre mère, pendant toutes ces années passées sur Vvardenfell à chercher un moyen de me venger du Temple de Morrowind. Plus d'une fois, nous avons été dans des situations périlleuses mais il est toujours resté – quand bien même il ne me devait rien. Je sais qu'il n'en a pas l'air mais c'est quelqu'un de fidèle et je lui fais confiance – tout comme tu fais confiance à cette Ordonnatrice.
— Nous ne sommes pas comparables, réfuta aussitôt Alinor, sur la défensive.
— Tu as raison… Ce que tu éprouves pour elle est différent, reconnut-il en opinant doucement de la tête. Je sais que tu t'inquiètes pour elle mais ne t'en fais pas, nous arriverons à temps pour la sauver. »
Alinor souffla bruyamment et se tourna entièrement vers lui.
« Pourquoi fais-tu ça ?
— Quoi donc ?
— Trahir les Exaltés du Nérévarine, aller jusqu'à vouloir te battre à nos côtés contre eux… et agir comme si nous n'étions pas prêts à nous entre-tuer quelques heures plus tôt. »
Véloth soupira et ses épaules s'affaissèrent. Il croisa lentement les bras et veilla à éviter son regard, dans une attitude clairement réticente. Pourtant, sous l'insistance de sa sœur, il finit par dire :
« Les opportunités pour me venger du Temple de Morrowind ne manqueront pas mais que nos chemins se croisent ici, sur cette île… c'est peut-être ma seule occasion pour que l'on renoue des liens. »
Il se redressa et fixa Alinor avec intensité.
« C'est à Coeurébène que j'ai compris. J'étais déjà intrigué parce que malgré tes oreilles tu ne ressemblais pas à une Bosmer mais quand l'Ordonnatrice a crié ton nom… je me suis dit que c'était impossible, que tu ne pouvais pas être sur Vvardenfell. Tidros m'avait pourtant informé que tu avais été envoyée par le Culte impérial, ce qui menaçait les plans des Exaltés du Nérévarine. C'est pour ça qu'il m'a envoyé me débarrasser de toi et ton partenaire. Quand j'ai compris que c'était bien toi, j'ai réalisé que je ne pourrais pas me résoudre à te tuer.
» Je ne pensais cependant pas que Tidros irait jusqu'à t'enlever. Quand j'ai appris que tu étais retenue prisonnière, j'ai voulu te sortir de là parce que je savais très bien ce qu'il comptait faire de toi mais je ne tenais pas non plus à compromettre ma place au sein du groupe. Alors j'ai inventé une excuse pour qu'on te laisse la vie sauve, que cela nous permettrait de nous emparer de quelqu'un encore plus fort. C'est comme ça que j'ai pu te ramener à Balmora sans éveiller leurs soupçons.
— Et à cause de ça, c'est Almasea qui a été faite prisonnière », termina Alinor avec amertume.
Le visage de Véloth s'adoucit.
« En effet… Ce n'est sans doute pas ce que tu veux entendre mais je ne regrette pas mon geste. C'était le seul moyen d'empêcher Tidros de te sacrifier à son seigneur daedrique.
— C'est donc ça ? Est-ce la culpabilité qui te pousse à agir ?
— Je l'ignore mais ce qui est fait est fait. Il n'y a pas de retour en arrière possible mais cela me va. »
Il se leva et fit quelques pas vers l'arbre contre lequel reposait Baadargo avant de se retourner et d'ajouter :
« Je ne sais où tout cela nous mènera mais je pense que ça vaut le coup d'essayer. Qu'en dis-tu ? »
Alinor ne voulait pas lui donner une réponse concrète dans l'immédiat : son esprit ne se préoccupait que de ce qui pouvait se passer en ce moment à la Pointe de Khartag. Prendre une décision maintenant concernant leur relation paraissait trop hâtif mais Véloth, qui avait trahi les Exaltés du Nérévarine sur un coup de tête et était prêt à renoncer à sa vengeance pour rétablir leurs liens brisés, méritait une réponse, aussi laconique soit-elle.
« Je suis prête à essayer. »
Son frère lui adressa un sourire las mais sincère.
« C'est bien suffisant pour moi. »
Quand Frik revint au camp, il fut bien surpris de voir qu'un Khajiit les avait rejoint sans qu'il ne l'ait vu venir et croisa le regard réprobateur d'Alinor.
« Vous bayez aux corneilles, Nordique. Heureusement que vous ne vouliez pas faire carrière chez les sentinelles. »
Frik, gêné, ne répondit rien.
. . .
Le soleil n'était pas encore levé quand ils se remirent en route. La lumière commençait néanmoins à assez éclairer le littoral pour qu'ils puissent avancer efficacement et comme le prévoyaient Véloth et Nels Llendo, ces quelques heures de repos les avaient assez revigoré pour qu'ils se hâtent vers la Pointe de Khartag.
Ils se sentirent toucher au but en apercevant à leur gauche, bordant la Mer Intérieure, un village de pêche encore endormi dont un bâtiment se distinguait de tous les autres, entouré de murailles et semblable à tous les manoirs visibles à Balmora. Devant l'entrée, surveillée par deux gardes portant une armure d'ossement, flottait le drapeau aux symboles de la Maison Hlaalu.
« Gnaar Mok, présenta Véloth. Nous ne sommes plus très loin du Sanctuaire de Boéthia. Néanmoins, il nous faut rester sur nos gardes : peut-être Tidros se doute-t-il de quelque chose. »
Ils restèrent à bonne distance du village, au cas où des espions des Exaltés du Nérévarine s'y cachaient car Gnaar Mok était un de leurs repères – mais à supposer que Tidros et les siens se soient arrêtés là avant d'aller au Sanctuaire du Boéthia, ils ne devaient plus s'y trouver depuis un moment ; il était donc inutile de s'y rendre.
Ils s'écartèrent rapidement du chemin pour longer la côte et s'arrêtèrent en voyant, sur un bout de terre au nord-ouest séparé d'eux par une crique, une imposante statue d'un être revêtu d'une cape et tenant dans ses mains une hache.
« Nous y sommes, annonça Véloth. Voici la Pointe de Khartag.
— Mmh… Je suis certain d'être déjà passé par ici une fois et pourtant, je n'y jamais vu de statue… commenta Nels Llendo, dubitatif.
— C'est parce qu'elle a été érigée l'année de la venue du Nérévarine, quand le Temple et les Tribuns étaient trop occupés par le menace que représentait Dagoth Ur pour se préoccuper de la construction d'une statue dédiée à un Prince Daedra.
— Je croyais que le Temple approuvait ceux qu'il appelle les Bons Daedra ? s'interrogea Alinor. Boéthia est pourtant considéré comme l'un d'entre eux, si je me rappelle bien.
— Le Temple les tolère, en effet. Néanmoins, reconnaître les Bons Daedra comme les Anticipations des Tribuns et leur vouer un culte sont deux choses différentes. Le Tribunal considérait que les cultes daedriques se rapprochaient trop des cultures cendraises dont il essayait de se débarrasser – alors officieusement, il condamnait la vénération des Princes Daedra. C'est pour cela qu'il n'y a plus eu de temple dédié à Boéthia pendant longtemps. L'ancien remontait à l'Ère Première, avant d'être englouti sous les flots en l'an 700 lors de l'éruption du Mont Écarlate – et il repose désormais dans les profondeurs de la Mer Intérieure, près des ruines daedriques d'Ashurnibibi, non loin de Hla Oad. Avec la déchéance des Tribuns, une occasion s'est présentée et Duma gro-Lag, un adepte de Boéthia, a construit le monument que nous voyons. »
Alinor fronça les sourcils. Ce nom orque lui était familier…
« Est-ce un Exalté du Nérévarine ?
— En effet, pourquoi ?
— Ma première mission en arrivant sur Vvardenfell fut de me rendre à Caldéra pour chasser un esprit lié à Boéthia qui résidait dans la cave du manoir d'un Bosmer. En passant la nuit dans une auberge locale, j'ai été attaquée par un assassin Dunmer. Quant à cette histoire d'esprit de Boéthia, il n'en était rien et Duma gro-Lag, qui avait mis cette idée dans la tête du Bosmer pour qu'il demande l'intervention du Culte impérial, avait disparu de Caldéra quelques jours plus tôt. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. On m'a dit qu'il s'agissait certainement d'une attaque orchestrée par la Camonna Tong mais je suppose que les Exaltés du Nérévarine étaient derrière tout ça ?
— C'était un traquenard, confirma sombrement Véloth. L'assassin était un Cendrais appelé Yakum Hairshashishi, n'est-ce pas ? Tidros les a envoyé tous deux à Caldéra quand nous avons appris que des paladins du Culte impérial viendraient ici. Quand nous avons découvert que Yakum avait échoué dans sa tâche, on m'a envoyé à Coeurébène pour finir le travail.
— Et Faven Drès ? renchérit-elle. Était-il aussi l'un de ceux envoyés pour nous tuer ?
— Faven ? Il était trop vaniteux pour être efficace mais il nous était utile parce qu'il avait des contacts avec des membres de la Confrérie Noire. Cela nous avait notamment permis d'apprendre que Helseth Hlaalu n'appréciait pas non plus la venue de renforts du Culte impérial sur Vvardenfell, ce qui nous arrangeait bien – même si nous en ignorions les raisons. »
Alinor frissonna. Ainsi donc, les Exaltés du Nérévarine étaient derrière toutes ces attaques depuis le début. Dire qu'elle avait perdu un temps précieux en se concentrant sur la Camonna Tong et la Confrérie Noire…
Ils longèrent la crique pour s'approcher de la statue. Ils pensaient, en contournant les roches et arbres qui cachaient partiellement la Pointe de Khartag, apercevoir enfin le sanctuaire mais aucune structure autre que la statue de Boéthia ne tranchait avec le paysage sauvage de la Côte de Mélancolie.
Ce fut Véloth qui leur dévoila l'entrée du sanctuaire, sous la forme d'une trappe dissimulée sous des roches et de la végétation. Puisqu'il fallait que quelqu'un reste à l'extérieur pour surveiller les alentours – et éventuellement guetter la venue de Sellus Gravius et ses troupes –, Baadargo se proposa à rester à l'extérieur.
« Je reste aussi, déclara Nels Llendo en adressant un regard suspicieux vers le Khajiit. Juste au cas où… »
Véloth fut le premier à descendre l'échelle en fer, suivi d'Alinor puis de Frik. Ils arrivèrent dans une salle circulaire aux parois de terre qui ressemblait plus à une grotte qu'à un temple daedrique. Seuls quelques meubles dans l'espace permettaient de comprendre qu'il s'agissait d'un repère.
« C'est par là, dit Véloth en désignant la seule porte qu'ils voyaient autour d'eux. Soyez silencieux : s'il n'y a aucun Exalté ici pour monter la garde, c'est qu'ils doivent tous être réunis dans la salle des liturgies. »
Alinor sentit son coeur battre la chamade. Insinuait-il que le rituel avait commencé… ou qu'ils arrivaient trop tard ? Son frère dut percevoir son inquiétude puisqu'il lui dit doucement pour la rassurer :
« Je suis sûr qu'elle va bien. Si le rituel avait déjà été effectué, je t'assure que nous l'aurions remarqué. »
Elle ne pouvait qu'espérer qu'il ait raison.
Véloth poussa aussi doucement que possible la porte en bois massif et ils s'engagèrent dans un étroit couloir sombre et en pente aux murs de pierre de taille. Au fur et à mesure qu'ils descendaient, le couloir devint de moins en moins exiguë, jusqu'à qu'ils fassent face à deux grandes portes légèrement entrouverte et derrière lesquels se faisaient entendre le crépitement des torches et surtout des éclats de voix.
« Recueille-toi, ô fidèle. Prie pour que ta mort soit rapide.
Recueille-toi, ô fidèle. Prie pour que ta mort soit silencieuse.
Recueille-toi, ô fidèle. Vénère la gloire qu'incarne Boéthia. »
Ils approchèrent à pas furtif de l'entrebâillement, qui laissait voir une partie de la salle des liturgies. Sur les murs et au sol étaient peints les mêmes inscriptions et sceaux daedriques qu'Alinor avait aperçu quand les Exaltés du Nérévarine l'avaient faite prisonnière, avec un imposant autel en pierre au fond, juste devant une statue de Boéthia.
Dos à eux et au centre d'un cercle fait de lettres daedriques peint au sol, Almasea avait été mise à genoux devant Tidros Indaram – et probablement soumise à un sort paralysant puisqu'elle ne bougeait pas d'un pouce. Le séide avait une main posée sur l'épaule de la prisonnière et l'autre tenait un poignard dressé. Ervesa Romandas et le meneur des mercenaires – Ravel – se tenaient debout derrière lui et tout autour du cercle, des Exaltés du Nérévarine s'accordaient dans une attitude révérencieuse et pieuse à ce que psalmodiait leur chef.
Almasea ! s'écria intérieurement Alinor en voyant la devineresse, belle et bien vivante mais en grand danger.
« Êtes-vous prêts ? » leur demanda Véloth du bout des lèvres.
Alinor et Frik acquiescèrent d'un hochement de tête ferme. Véloth invoqua son daï-katana daedrique et donna un coup de pied dans la porte. Celle-ci vola en éclat, attirant l'attention de tous les sectaires.
Un éclat de rage apparut dans les yeux de Tidros Indaram qui, sans perdre de temps, leva son poignard mais le lâcha dans un cri de douleur quand un éclat de glace envoyé par Alinor lui frappa le poignet.
Ervesa dédaigna son wakizashi et se précipita vers Almasea pour l'achever mais fut arrêtée net lorsque sa lame croisa le fer avec le daï-katana de Véloth.
« Qu'est-ce qui te prend, Aren ? s'exclama-t-elle en serrant les dents. Tu oses nous trahir ?
— Je ne vous trahi pas. Je répare une erreur commise il y a longtemps. »
Avant qu'il n'ait même le temps d'agir, Alinor plaça une rune de glace sous les pieds de Ravel et le mercenaire disparu sous une tempête blanche. Alors qu'elle se précipitait vers Almasea, des Exaltés s'avancèrent pour lui barrer la route mais Frik intervint et les immobilisa d'un sort d'Illusion, lui permettant d'entrer dans le cercle daedrique.
Elle brandit le Sceptre d'Ulrich vers Tidros Indaram qui n'eut d'autres choix que de se reculer mais alors qu'il tirait Orglaive de son fourreau pour se battre, Véloth se plaça entre lui et sa sœur.
Alinor arriva au niveau d'Almasea et s'agenouilla auprès d'elle, la saisissant par les épaules. La devineresse avait les yeux fermés et semblait prise dans une torpeur anormale dont la Disciple de Stendarr la tira à l'aide de la magie de Guérison, l'enveloppant d'une aura dorée évanescente.
Elle entendit la Dunmer expirer et ouvrit les yeux avec difficulté. Son regard hagard croisa le sien.
« Alinor ? »
La Bréton sentit ses épaules s'affaisser et le soulagement l'envahir.
Elle va bien.
Elle lui sourit et l'aida à se relever.
« Toutes mes excuses pour ce retard. Vous allez bien ? »
Almasea opina de la tête avec raideur pendant qu'elle jeta un coup d'œil vers les Exaltés autour d'eux et, instinctivement, porta sa main à sa taille pour tirer son cimeterre d'ébonite qu'elle n'avait plus.
Presque machinalement, Alinor sortit son épée d'argent de son fourreau pour le lui remettre, qu'Almasea brandit avec naturel. Frik les rejoignit et, avec Véloth, ils firent front face à Tidros Indaram et les siens.
Bien qu'il essayait de se contenir, l'ancien Exalté de Vivec enrageait. Il empoignait si fortement Orglaive que sa main en tremblait.
« Vous ! s'écria-t-il avec hargne. Comment osez-vous vous mettre sur le chemin du Seigneur Boéthia ? »
Il tendit sa lame d'or vers Véloth.
« Aren… sale traître ! siffla-t-il entre ses dents alors que regard passa entre Alinor et lui. Je me doutais que quelque chose te troublait. Je comprends enfin que c'est à cause de cette elfe bâtarde. J'aurais dû la tuer quand l'occasion s'est présentée, me délecter de ses cris jusqu'à que son âme soit offerte au Prince Daedra des Complots… »
Il s'interrompit, reprenant son souffle. Il esquissa un sourire suffisant.
« Vous pensez pouvoir nous arrêter ? Vous vous trompez. Le rituel a déjà commencé et nous nous passerons de l'Ordonnatrice s'il le faut pour le finir ! »
Il brandit Orglaive. Le quatuor se raidit, prêt à riposter mais Tidros Indaram ne les attaqua pas.
Il fit volte-face et transperça Ravel avec en pleine poitrine. Le mercenaire recula sous le coup et n'eut le temps que de jeter un regard paniqué vers son employeur avant que la lame daedrique ne soit cruellement ôtée de son corps et qu'il tombe par terre dans une marre de sang, mort.
« Le Seigneur Boéthia vous remercie de votre dévouement, mercenaire ! » clama Tidros Indaram pendant que les disciples autour d'eux recommencèrent à psalmodier.
La salle des liturgies se mit à trembler et, au sol, le cercle aux runes daedriques brilla d'une lueur rougeâtre inquiétante. D'un signe, Véloth les incita à reculer jusqu'à ce qu'ils soient hors du cercle et qu'il n'y reste dedans que Tidros Indaram, dominant le cadavre du mercenaire qu'il venait d'assassiner froidement.
L'instinct d'Alinor lui dit qu'ils devaient partir, que l'essentiel était fait – Almasea était avec eux, bien vivante – et qu'il fallait s'enfuir d'ici avant que tout le sanctuaire ne s'écroule sur eux.
Pourtant elle ne put se résoudre à faire part de ses craintes aux autres, de les convaincre qu'ils s'en aillent. Même si Almasea était saine et sauve, ils n'étaient pas parvenus à arrêter Tidros Indaram alors qu'importe ce qu'il allait se passer, ils devaient rester pour y faire face avant que cela n'ait des conséquences catastrophiques sur Vvardenfell.
Bientôt, les marques sur les murs se mirent aussi à scintiller, comme si l'énergie qui émanait du cercle se diffusait dans toute la pièce. Les secousses s'intensifièrent jusqu'à produire un vacarme assourdissant, forçant tout le monde à ployer un genoux à terre pour ne pas tomber – à l'exception de Tidros Indaram, qui ne bougeait pas d'un pouce, comme si n'était pas un Mortel mais un élément du rituel qui se déroulait sous leurs yeux.
Alors, dans un son strident semblable au fracas des glaciers dans les étendues glaciales de Bordeciel, une faille aux couleurs pourpres apparue au centre du cercle comme si une force inconnue avait déchiré le tissu de l'espace-temps pour créer un passage.
Alinor sentit son sang se glacer. Elle n'en avait jamais vu auparavant mais comprenait de quoi il s'agissait : le rituel consistait à permettre l'ouverture d'une Porte d'Oblivion.
Elle tenta de se rassurer et de se raisonner. Sans doute n'était-ce qu'une version plus impressionnante d'un puissant sortilège de Conjuration car par le pacte passé entre Akatosh et sainte Alessia, les Divins protégeaient le Mundus des infâmes domaines de l'Oblivion. Cela n'en demeurait pas moins très impressionnant – et très inquiétant.
Elle serra le Sceptre d'Ulrich avec appréhension. Qu'allait-il sortir de ce passage menant aux royaumes de perdition des Princes Daedra ? Des drémora supérieurs comme des kynreeve ou des markynaz ou, pire, Boéthia en personne ? Elle écarta rapidement cette dernière idée – car le Chim-el Adabal empêchait une telle chose – mais peut-être le Prince Daedra des Complots pouvait-il se manifester sous la forme d'un avatar reposant dans son royaume d'Oblivion ?
Sauf qu'aucune créature daedrique ne jaillit de la faille pourpre. Tidros Indaram bougea enfin et, avec raideur, s'en approcha, la main libre tendue. De part la façon dont il contemplait la brèche mystique, il semblait que plus rien au monde ne comptait.
Alinor réalisa alors qu'il ne fallait pas que Tidros Indaram puisse atteindre la faille et envoya précipitamment un flot d'éclairs sur lui mais, comme elle le craignait, ceux-ci disparurent dès qu'ils franchirent le cercle – comme si celui-ci était une barrière veillant au bon déroulement du rituel.
Ils regardèrent, impuissants, Tidros Indaram toucher du bout des doigts le tissu d'énergie de faille. Alors des filaments pourpres s'en échappèrent et s'enveloppèrent autour de lui. Dans un cri de douleur, le Dunmer s'écarta brusquement et essaya, en vain, de les éloigner de lui avant de tomber à genoux, son corps accablé de spasmes.
L'énergie pourpre de la faille se mit à palpiter et faire jaillir des éclairs autour d'elle. Les secousses redoublèrent et firent tomber des morceaux du plafond tandis que le rugissement du portail dimensionnel devint omniprésent.
Puis, presque aussi vite que cette tempête surnaturelle avait été provoquée, le calme revint dans la salle des liturgies : la faille se mit à rétrécir jusqu'à disparaître, mettant un terme aux tremblements de terre qui avaient manqué de les faire mourir écrasés et la lumière rougeâtre qui entourait le cercle s'estompa.
Le silence régna dans la salle, seulement interrompu par la respiration haletante de Tidros Indaram qui se releva péniblement, tenant toujours Orglaive dans sa main droite.
Le chef des Exaltés du Nérévarine tituba, regardant autour de lui d'un air ahuri avant de porter sa main libre sur sa cuirasse daedrique, comme pour vérifier qu'il était bel et bien vivant et en un seul morceau.
Ervesa fut la première à réagir et s'approcha de lui avec hésitation et inquiétude.
« Tidros ? »
Il cligna des yeux et se redressa, tournant la tête vers elle.
« Ça a fonctionné, parvint-il à articuler, d'une voix fatiguée. Je sens son pouvoir en moi… Je l'entends me parler. Nous… nous ne formons plus qu'un. »
Il jeta un regard dédaigneux vers le cadavre de Ravel.
« Le transfert n'a pas été aussi puissant que prévu à cause de cet incapable mais cela devrait faire l'affaire – pour l'instant du moins. Nous pouvons partir. »
Il s'adressa d'un geste de la tête aux Exaltés du Nérévarine et s'exclama :
« Évacuez le sanctuaire, sur le champ ! »
Ces mots les sortirent tous de leur torpeur : les séides sortirent par une porte au fond de la salle tandis qu'Alinor et les autres se préparèrent à les arrêter.
Tidros Indaram ne les laissa pas faire. Il tendit la main, qui crépita de magicka. La salle se mit une nouvelle fois à trembler et ils entendirent un bruit sourd derrière eux : des morceaux du plafond venaient de s'effondrer sur l'encadrement de la porte par laquelle ils étaient entrés plus tôt.
Comment Nels Llendo et les autres vont-ils nous rejoindre maintenant ? se demanda Alinor. Ce n'était sans doute pas le plus important pour l'instant puisque leur adversaire ajouta avec arrogance :
« C'était une erreur pour vous de venir profaner ce lieu. Pour cette offense, c'est ici que vous périrez tous ! »
Il claqua des doigts et alors apparurent, de failles sombres de l'Oblivion, des créatures difformes et monstrueuses, composées essentiellement de cadavres maigres aux griffes longues et acérées dont la gueule ressemblait à un gouffre d'aspirer l'âme des gens – des dévoreurs, les serviteurs daedra les plus dévoués à Boéthia.
Il y avait aussi quelques drémora inférieurs en armure daedrique – des churl et des caitiff, les plus bas de la hiérarchie des drémora se résumant à de simples soldats abrutis et suivant aveuglément les ordres sans réfléchir.
Deux étranges et immenses serpents bleus apparurent aussi, aux écailles pointues, avec quatre bras aux griffes fourchues et dont les yeux vides et la bouche grand ouverte laissant échapper un cri d'horreur permettaient de voir s'échapper une lumière bleue qui traversaient tout leur corps.
Des moissonneurs d'âmes, réalisa Alinor avec effroi : elle n'en avait jamais rencontré auparavant mais connaissait la réputation de ces daedra féroces qu'on reliait surtout au Prince Daedra du Viol.
Il y avait aussi une autre créature daedrique à cornes et à la forme anthropomorphique mais néanmoins bien différente des drémora. Sa peau était d'un teint grisâtre virant au bleu terne. Il portait une cuirasse et des jambières d'ébonites mais était dépourvu de bottes et tenait dans sa main une longue épée noire aux reflets violines.
Alinor savait qu'elle était censée connaître ce daedra mais rien ne lui vint à l'esprit et son identité aurait pu lui restée inconnue si elle n'avait pas entendu Véloth jurer à voix basse et siffler :
« Un xivilai. Ce sont originairement des serviteurs de Méhrunes Dagon et de Molag Bal mais certains d'entre eux ont trahi leurs maîtres pour rejoindre Boéthia et ont pris le nom de xivilai boéthien. Celui-ci est l'un d'entre eux.
— Comment les différencier ?
— Regarde son armure. Les xivilai ne portent pas de cuirasse d'ordinaire. De plus, l'épée qu'il tient est une épée d'obsidienne fabriquée dans le royaume de Boéthia. Fais attention, Alinor. Les xivilai font partie des daedra les plus dangereux qu'il soit. »
C'était bien leur veine : comme si des dévoreurs, des drémora et moissonneurs d'âmes ne suffisaient pas…
Une interrogation lui vint à l'esprit : comment Tidros Indaram avait-il pu invoquer autant de créatures d'un plan de l'Oblivion ? Même les plus grandes maîtres en Conjuration en auraient été incapables ! Étaient-ce les nouveaux pouvoirs qu'il avait mentionné qui lui conféraient cette puissance magique phénoménale ?
Quoi qu'il en soit, Tidros Indaram était désormais hors de porté et s'en réjouissait. Il adressa un dernier sourire suffisant à leur encontre avant qu'Ervesa Romandas et lui ne quittent la salle à leur tour, ne prenant même pas la peine de fermer la porte derrière eux tant ils savaient qu'ils ne seraient pas poursuivis.
Qu'importe combien Alinor aurait aimé leur prouver le contraire et courir les rattraper, elle ne pouvait que reconnaître qu'ils avaient sans doute raison : avec autant de daedra, tous les vaincre à eux quatre semblait impossible. En fait, il y avait même de grandes chances qu'ils soient massacrés avant que le moindre renfort ne leur vienne en aide.
Elle n'était pas la seule à réaliser la gravité de la situation : Frik affichait le même air défaitiste qu'elle. Quant à Véloth et Almasea, s'ils éprouvaient la moindre peur, ils n'en démontraient rien et brandissaient courageusement leurs lames vers leurs ennemis.
Alinor ferma brièvement les yeux avant de prendre une posture similaire en brandissait le Sceptre d'Ulrich : quitte à mourir ici, autant le faire avec l'attitude honorable qui sied à une Disciple de Stendarr.
Elle jeta un coup d'œil hésitant vers Almasea.
Leurs chances de sortir vivant d'ici relevaient sans doute du miracle alors peut-être valait-il mieux qu'elle lui dise ces quelques mots avant qu'il ne soit trop tard. Elle ne savait pas exactement ce qu'elle ressentait et ce que cela signifiait mais si c'était la dernière fois qu'elles se parlaient…
« Almasea ? »
Elle sentit son coeur battre la chamade. Était-ce à la perceptive de mourir ou autre chose ?
« Je… soyez prudente. Que les Tribuns veillent sur vous. »
Non, elle ne pouvait pas se résoudre maintenant à lui parler de ça. Ce n'était pas juste et certainement pas le bon moment. Il fallait espérer qu'elles s'en sortent vivantes pour pouvoir en discuter plus tard.
Elle crut voir une lueur de déception chez Almasea, comme si la devineresse s'attendait à ce qu'elle dise autre chose, avant de lui sourire et répondre :
« Vous aussi, Alinor. Que les Huit et l'Unique vous protègent. »
Alinor, Véloth et Almasea s'adressèrent un dernier regard avant de se préparer à l'assaut imminent des daedra, dont les cris horribles et macabres retentissaient dans toute la salle.
Ce fut le coeur lourd à l'idée que ce sanctuaire maudit soit leur tombeau qu'Alinor partit à l'attaque. Se battre contre autant de monstres daedriques ne ressemblait en rien à ce dont elle était habituée : plutôt que de pouvoir réfléchir attentivement à ses mouvements et le meilleur moyen de l'emporter, elle dansait dans cette mêlée infernale sans trop comprendre ce qui se passait.
Son instinct et ses sens agissaient pour elle et la guidaient sans qu'elle ne puisse y penser : à chaque dévoreur ou drémora qui apparaissait devant elle et manquait de lui trancher la gorge, son corps se reculait brusquement et ses bras se balançaient presque aussitôt pour que les lames de verre du Sceptre d'Ulrich renvoient chacun de ces daedra à l'Oblivion auquel il appartenait. La formation chez les Disciples de Stendarr leur apprenait à lutter contre les Abominations mais rien dans celle-ci ne lui avait appris à se battre ainsi, dans un tel contexte.
À chaque instant de répit – aussi bref soit-il – elle jeta un coup d'œil à ses compagnons. Frik était le plus près d'elle, éliminant dévoreurs et drémora comme elle tandis qu'Almasea, pourtant armée d'une simple épée d'argent, affrontait vaillamment un moissonneur d'âme en faisant tournoyer sa lame sans paraître le moins du monde intimité par le serpent difforme – au point qu'Alinor pouvait presque l'imaginer portant une armure argentée de Grand Ordonnateur en brandissant son cimeterre d'ébonite.
Véloth se trouvait dans une situation similaire et faisait face à l'autre moissonneur d'âme qu'il menaçait du bout de son daï-katana lié en évitant agilement chacune des attaques du daedra mais ce n'était pas le seul adversaire contre lequel il devait se battre : le xivilai boéthien s'avançait vers lui d'un pas menaçant.
Alinor n'eut pas l'occasion de le prévenir du danger qui le guettait – et craignait que de toute façon cela ne fasse que le déconcentré – alors elle se décida à intervenir elle-même et tendit la main pour jeter une rune magique juste devant le colosse daedrique, qui posa un pied dessus et disparut dans une explosion de glace. Ce ne fut pas suffisant pour causer de véritables dégâts au xivilai boéthien, qui réapparut presque indemne, mais cela permit à Véloth de trancher le moissonneur d'âme en deux et de se mettre à bonne distance de son nouvel ennemi.
Leurs regards se croisèrent. Véloth afficha une expression paniquée et s'écria :
« Alinor ! Derrière toi ! »
Elle fit volte-face et esquiva de justesse une lame qui lui aurait coupé l'épaule si elle avait réagi une fraction de secondes trop tard. Elle envoya une valse d'éclairs dans le drémora devant elle et bondit en arrière, serrant à deux mains la hampe du Sceptre d'Ulrich en analysant la situation – plutôt mauvaise – dans laquelle elle se trouvait : deux churl et un kynval – qu'elle n'avait pas remarqué jusque-là – lui faisaient face.
Du coin de l'œil, derrière ces drémora, elle vit un dévoreur attraper Frik avec ses griffes acérées, l'empêchant tout mouvement. Sans qu'elle puisse faire quoi que ce soit pour l'arrêter, le dévoreur planta ses crocs dans la gorge du Nordique qui laissa échapper un cri atroce.
Presque aussitôt, il fut lâché et tomba à genoux avant de s'effondrer au sol. Sa peau était plus pâle que celle d'un vampire, ses yeux grands ouverts mais dépourvus de vie et des traces de sang coulaient le long de son cou.
Alinor observa la scène avec impuissance et désespoir.
Il est mort, réalisa-t-elle sombrement.
Elle se sentit envahie par un profond sentiment de honte : à supposer qu'ils sortent vivants de cet endroit damné, comment annoncerait-elle sa mort à Lalatia Varian ? Elle savait qu'elle n'aurait pas dû laisser l'apothicaire se joindre à eux et voilà que Frik avait payé de sa vie son erreur.
Elle ne se permit pas de pleurer sur son sort car combien étaient déjà morts contre les Exaltés du Nérévarine ? Le seul et meilleur moyen de leur rendre justice et d'honorer leurs sacrifices, c'était de se battre.
Elle agrippa la hampe de son bâton de verre et fit appel à la magie en elle pour lui insuffler la force et la rapidité nécessaires pour vaincre les drémora devant elle. Une fois qu'elle sentit la magicka couler dans ses veines et son corps devenir plus léger, elle projeta une rune de glace aux pieds des drémora, qui explosa dans une brume froide mais, comme elle s'y attendait, trois silhouettes daedriques en jaillirent et se précipitèrent sur elle.
Alinor avait déjà affronté des drémora par le passé : les nécromanciens et autres mages noirs adoraient les invoquer – en plus des cadavres nauséabondes qu'ils ranimaient – car cela leur donnait l'impression d'être puissants et dangereux, comme si faire apparaître des créatures de l'Oblivion relevait de l'exploit. En général, c'était bien moins impressionnant qu'ils essayaient de le faire croire : seuls apparaissaient des galopins ou des faucheclans et, éventuellement, des drémora inférieurs.
Pour quelqu'un avec une formation de défense contre les Abominations, un drémora seul ne représentait pas de difficulté, contrairement aux drémora supérieurs – elle se rappelait encore le jour où Iudas et elle avaient failli se faire tuer par un kynreeve invoqué par un nécromancien extrêmement porté sur la magie de Conjuration – mais avoir à affronter plusieurs drémora inférieurs pouvait être tout aussi dangereux.
Les churl et le kynval n'étaient pas particulièrement forts mais ils étaient trois contre elle seule. À peine parait-elle la lame d'un d'entre eux que les deux autres attaquaient à sa suite, la forçant à se reculer sans possibilité de contre-attaquer.
« Alinor ! »
Véloth bondit entre elle et les drémora et, d'un coup de lame, les repoussa. Elle n'eut pas à lui demander où il en était dans son combat contre le xivilai boéthien car ils entendirent derrière eux Almasea pousser un cri de douleur.
En se retournant, Alinor eut tout juste le temps de voir la cuirasse de la devineresse être transpercée de part en part par l'épée du xivilai boéthien avant qu'Almasea ne soit projetée en arrière par la puissance du coup et ne se cogne durement la tête contre une paroi de la salle. Son corps glissa mollement du mur jusqu'à ce qu'elle tombe par terre, inerte.
Instinctivement, Alinor esquissa un mouvement pour la rejoindre et s'assurer qu'elle aille bien mais, à son grand dam, cela attira l'attention du xivilai boéthien et du dernier moissonneur d'âme. Elle se recula jusqu'à se retrouver dos à dos avec Véloth, entourés par une bonne dizaine de daedra qui se rapprochaient d'eux.
Qu'importe combien elle était confiante en leurs capacités, il fallait se rendre à l'évidence : ils ne s'en sortiraient pas vivants. Ils ne pouvaient pas, à deux, venir à bout de tant de daedra.
Elle jeta un coup d'œil par dessus son épaule, vers son frère. Si cela devait être la fin, autant enterrer la hache de guerre et lui pardonner – elle ne voulait pas qu'ils meurent en se détestant jusqu'au bout.
« Véloth, je…
— Passe-moi ton bâton de verre ! »
Il se tourna vers elle avec une expression presque suppliante. Pourtant Alinor se contenta de le dévisager, ne pouvant se résoudre à se séparer du Sceptre d'Ulrich – c'était une arme puissante, qui ne devait pas tomber entre de mauvaises mains.
Elle savait pertinemment que c'était ridicule d'avoir ce genre de pensées perfides dans une situation aussi critique mais c'était plus fort qu'elle. Une voix, insidieuse et méfiante, lui disait de ne pas le faire – qu'il valait mieux mourir que de remettre cet artefact familial à celui qui avait tourné le dos aux siens, les avait renié. Que son père ne lui pardonnerait pas un tel geste…
« S'il-te-plaît, Alinor, insista son frère, fais-moi confiance. »
Ils se dévisagèrent. Alinor pensa à Iudas que Véloth avait assassiné froidement, ainsi qu'à leur affrontement de la veille, où son frère semblait prêt à tout pour l'empêcher de nuire aux Exaltés du Nérévarine… mais aussi à Almasea, qui allait mourir s'ils ne faisaient rien.
Elle songea que cet instant était peut-être sa seule occasion de croire en le désir de son frère qu'ils essayent de réparer leur famille brisée, quand bien même cette tentative se solde par un échec avec leurs décès.
« Parfois nous n'avons pas d'autres choix que d'agir au plus vite, qu'importent les conséquences »
Elle ignorait si ces paroles prononcées par Almasea s'appliquaient à un tel instant mais elles lui permirent de prendre sa décision.
Qu'importent les conséquences, elle ferait le choix de croire en Véloth.
Sans se soucier du fait qu'elle se retrouverait désarmée, Alinor lui donna le Sceptre d'Ulrich. L'air stupéfait de Véloth ne dura qu'une fraction de secondes avant qu'il ne jette à terre son daï-katana lié et n'enroule fermement ses doigts autour de la hampe en verre. Il en frappa le bout avec force contre le sol en ployant un genoux. La gemme noire en son sommet se mit à briller de sa lumière sinistre et opaque si particulière.
Alinor ignorait ce que comptait faire son frère mais ne regretta pas sa décision : elle était persuadée qu'il ne s'enfuirait pas ou ne tenterait pas de soumettre les daedra à sa volonté pour la trahir.
Le bruit familier de l'ouverture d'un portail dimensionnel entre le Mundus et l'Oblivion retentit et de part et d'autre de la salle apparurent des golems de pierres en lévitation au dessus du sol et reliées entre elles par un champ magnétique si fort qu'elles semblaient constituées d'orages et d'éclairs.
Des atronachs des tempêtes.
Alinor n'aurait jamais cru que Véloth soit un si grand mage : il était déjà difficile pour un invocateur confirmer d'invoquer un atronach des tempêtes alors deux… cela relevait de l'exploit. C'était pour ça qu'il avait besoin du Sceptre d'Ulrich : afin d'obtenir l'énergie suffisante pour réaliser une telle invocation !
Mais à quel prix ?
Alinor se rappela avec effroi que la gemme spirituelle noire était dépourvue d'âmes. Elle devait donc avoir absorbé l'énergie vitale de Véloth : celui-ci respirait d'ailleurs avec difficulté mais impossible de savoir si c'était à cause de l'effort ou du Sceptre d'Ulrich.
Comme s'ils comprenaient le danger qui les menaçait désormais, les daedra se retournèrent pour faire face aux atronachs des tempêtes. Ceux-ci se mirent en mouvement, leurs corps faits de pierre penchés en avant. Ils envoyèrent des éclairs fulgurants d'une telle puissance que les drémora qu'ils frappèrent furent projetés à l'autre bout de la pièce – quand ils n'étaient pas détruits en cendre.
Le moissonneur d'âme, rapide et adroit malgré son imposante taille, serpenta jusqu'à l'un d'eux mais ses frappes acérées n'eurent aucun effet sur le colosse. Celui-ci lui asséna un puissant coup de poing qui fit chanceler la création au corps de reptile, puis un autre qui le renversa et le fit mordre la poussière avant de l'achever en lui brisant la nuque. Sa force démesurée provoqua un tel choc que le sol en trembla.
C'en était tout de même trop demander à Véloth : presque aussitôt, l'atronach des tempêtes disparut, n'en laissant plus qu'un qui se retrouva face à face dans une confrontation contre le xivilai boéthien.
Pourtant le danger n'était pas complètement écarté. Il restait un daedra les menaçant : le kynval n'avait pas été éliminé et s'approchait d'eux.
Alinor chercha désespérément une arme : l'épée d'argent qu'elle avait passé à Almasea était hors de portée et Véloth avait besoin du Sceptre d'Ulrich pour maintenir son invocation. Cela ne lui laissa plus qu'une option…
Elle attrapa le daï-katana daedrique avec hésitation – craignant qu'il ne reconnaisse pas son autorité et disparaisse – mais, à son grand soulagement, il ne se délia pas. Elle ressentait un certain dégoût à devoir manier cette arme dont l'essence provenait de l'Oblivion mais n'avait pas le choix.
Le tenir dans ses mains jointes fut une sensation des plus particulières : il était bien plus lourd qu'elle l'imaginait mais en le maniant, la lame fendait l'espace comme un éclair et semblait entraîner son bras avec lui, comme si elle en était l'extension – comme si le daï-katana essayait d'être en synergie avec son porteur. C'était le témoin de la volonté propre des armes liées – une expérience qu'Alinor préférerait ne pas avoir à reproduire si elle s'en sortait vivante.
Tournant le dos au xivilai boéthien et à l'atronach des tempêtes dont elle ressentait les crépitements de la magie en eux jusque dans ses veines, Alinor s'interposa entre Véloth et le kynval et tendit le daï-katana vers ce dernier, essayant de cacher combien l'arme tremblait dans sa main – car c'était une arme daedrique et, par les divins, qu'elle était lourde…
Mais le kynval le remarqua et en rit. Alinor ignorait s'il faisait partie des drémora capables de parler et s'il refusait simplement de s'adresser à une race qu'il devait estimer inférieure mais ce simple rire traduisait ce qu'il pensait d'elle.
Il fut le premier à attaquer, brandissant une lame noire daedrique qu'Alinor para in-extremis. Le drémora appuya de toutes ses forces pour que le tranchant de son épée se rapproche d'elle, qui se recula vivement. Emporté par l'élan de son épée qui plongeait vers le sol, le kynval trébucha. Alinor en profita pour lui asséner un coup de taille dans le dos : le drémora se retourna au dernier instant et reçut le coup sur le côté de sa cuirasse.
Le kynval chancela mais ne tomba pas. Il répliqua aussitôt en envoyant la pointe de sa lame vers elle. Alinor pivota juste à temps pour ne pas être transpercée par la lame mais celle-ci l'effleura, brisant les mailles de sa côte impériale et tranchant sa chair à l'emplacement même de sa vieille blessure causée par Véloth sur la Place du Dragon – à croire qu'à peine guérie cette cicatrice était destinée à sans cesse se rouvrir.
Alinor serra des dents et s'efforça d'ignorer la douleur cuisante provoquée par cette simple petite entaille. Elle lâcha une main de la poignée de l'épée daedrique – dont le poids l'entraîna vers le sol – et la leva vers le drémora. Des boules de feu apparurent et se jetèrent sur le kynval qui, dans un geste plutôt inconsidéré, essaya de les renvoyer avec sa lame mais celles-ci explosèrent à ce contact.
Le drémora, sous le choc des explosions, tituba en arrière. Alinor en profita pour se précipiter vers lui et brandit haut le daï-katana daedrique avant de l'abattre sur le kynval et de le trancher de part en part, de l'épaule gauche jusqu'à la hanche droite. Il poussa un cri avant de s'effondrer en arrière, mort.
Après s'être assurée que la menace était écartée, Alinor dirigea la pointe de la lame du daï-katana lié contre le sol, s'y appuyant maladroitement pour reprendre son souffle. Elle toucha prudemment la blessure à son abdomen et grimaça : la blessure prendrait encore un temps fou à se refermer.
Elle profita du calme soudain de la salle pour fermer une brève seconde les yeux, avant de les rouvrir précipitamment et se redresser en urgence. Pourquoi un tel silence régnait-il ? Elle eut sa réponse lorsque son regard se porta là où devaient se battre les deux daedra mais ne vit que le xivilai boéthien. L'atronach des tempêtes avait disparu, sans doute vaincu.
La réalisation tomba sur elle comme une tonne de brique : ils n'étaient pas encore sortis d'affaire…
Elle se précipita vers Véloth qui se relevait avec difficulté, tout aussi épuisé qu'elle. Son teint extrêmement pâle était très inquiétant mais ils n'avaient pas le temps de s'en préoccuper.
« Véloth, l'atronach…
— Je sais, la coupa-t-il avec douceur. Je suis désolé : je pensais que ce serait suffisant pour venir à bout d'eux.
— Ne le sois pas. Tu as fait de ton mieux. »
Elle lui tendit son daï-katana lié.
« Finissons-en, ensemble. »
Il esquissa un bref sourire et lui rendit le Sceptre d'Ulrich en répondant :
« Faisons ainsi, ma sœur. »
Côte à côte, avec leur arme respective en main, ils firent face au xivilai boéthien. Ils étaient épuisés et meurtris mais toujours vivants et refusant que le Sanctuaire de Boéthia soit leur tombeau, que tout s'achève ici et ainsi.
Alinor et Véloth se précipitèrent vers le xivilai boéthien.
Le daedra brandit son épée d'ébonite pour leur trancher la tête mais ils l'évitèrent sans mal et, d'un commun accord silencieux passé entre eux, s'écartèrent l'un de l'autre pour le frapper de de chaque côté. Ils parvinrent à l'entailler mais celui ne fit même pas reculer le xivilai boéthien, qui dû faire un choix et tendit une main vers Véloth, d'où crépitaient des étincelles. Le Dunmer plongea en avant et roula hors de porter du sort, évitant ainsi d'être réduit en poussière par une salve d'éclairs si puissante qu'elle résonna comme le fracas d'un éclair dans toute la salle.
Derrière le xivilai boéthien, Véloth se redressa avec peine et fit volte-face afin de trancher l'arrière du cou du daedra du bout de son daï-katana mais la créature d'Oblivion se retourna d'un coup, repoussant la lame daedrique avec la sienne avec tant de force que Véloth manqua de tomber.
Le xivilai boéthien en profita pour lui envoyer une nouvelle fois une salve d'éclairs, qu'il ne put pas éviter cette fois-ci.
Véloth tomba à genoux, paralysé par la douleur.
« Véloth ! »
Dans un geste désespéré, Alinor agrippa à deux mains la hampe de son bâton de verre avant de planter de toutes ses forces les deux lames dans le dos du daedra colossale. Celui-ci tressaillit et se tourna lentement vers elle.
Alinor recula et tenta de faire appel à sa magie mais réalisa qu'elle n'avait plus une once de magicka en elle et, sans le Sceptre d'Ulrich, ne pouvait rien faire.
Elle déglutit mais, alors le xivilai boéthien tendit la main pour l'abattre avec sa magie de Destruction, elle vit du coin de l'œil Véloth se relever derrière lui et siffler dans une rage mesurée et contrôlée :
« Éloigne-toi d'elle. »
Il le frappa d'un coup de taille dans la jambe, ce qui le fit ployer un genou à terre.
« Alinor ! »
Véloth lui jeta son daï-katana lié qu'elle attrapa au vol pendant que lui-même ôta le Sceptre d'Ulrich du dos du daedra. Le xivilai boéthien se releva dans un cri enragé et, dans sa main, apparut un orbe bleu empli de magie qu'il projeta à ses pieds. La sphère explosa dans une tempête de vents et d'éclairs qui projeta Alinor et Véloth au sol et fit disparaître le daedra dans un déferlement arcanique.
Alinor y vit là une occasion inespérée mais dès qu'elle essaya de faire apparaître la moindre portion d'élément magique, sa vision se troubla.
« Véloth ! cria-t-elle désespérément pour se faire entendre à travers le hurlement de la tempête. Des flammes ! Il faut le brûler ! »
Pendant quelques secondes rien ne se passa, ce qui la fit craindre qu'il ne l'ait pas entendu. Puis une lueur rougeâtre apparut dans le maelstrom élémentaire et se répandit de plus en plus, formant des cercles de feu qui embrasèrent tout sur leur passage.
Ils entendirent distinctement un râle de douleur alors que la tempête magique s'estompa. Le xivilai boéthien refit surface, affaissé et le corps presque entièrement noirâtre d'où s'échappait une horrible odeur de chair brûlée.
Alinor et Véloth échangèrent un regard et se relevèrent pour fondre sur lui. Sans qu'il n'ait le temps de réagir, le xivilai boéthien fut tranché en deux au niveau de la taille par le Sceptre d'Ulrich tenu par Véloth et le daï-katana lié brandi par Alinor.
En touchant le sol, les deux moitiés du daedra s'effritèrent jusqu'à ce que tout son corps ne forme plus qu'un tas de cendre pestilentiel.
Éreintée, blessée et recouverte de poussière, Alinor ne réalisa pas tout de suite ce que cela signifiait. Ses oreilles sifflaient mais elle pouvait sentir que le silence régnait enfin dans la salle, que tous les daedra avaient été vaincus.
Elle regarda Véloth, qui se redressa difficilement mais affichait un sourire en coin satisfait. Incapable de réprimer l'émotion qui la traversait en comprenait qu'ils s'en étaient sortis, elle jeta le daï-katana lié – qui disparut avant de toucher le sol – et s'approcha en boitant de son frère avant de l'enlacer de ses bras tremblants, la faisant lâcher le Sceptre d'Ulrich.
« Nous l'avons fait... » bégaya-t-elle d'une voix fébrile.
Il laissa échapper un rire rauque et l'enlaça en retour en murmurant d'un ton las :
« Oui… nous l'avons fait. »
Une éternité sembla s'écouler pendant qu'ils s'embrassaient, heureux de se sentir encore en vie après ce qu'ils avaient vécu. Ils avaient survécu et Alinor songea que c'était leur chance, l'occasion pour eux d'enfin réparer les erreurs du passé. Cela lui rappela ce qu'elle comptait dire à Véloth mais celui-ci la devança :
« Alinor… Je suis désolé. »
Sa voix n'était qu'un murmure et prononcer ces mots parut le vider de ses forces. Alinor s'écarta en hâte et le saisit par les épaules pour le dévisager avec inquiétude. Le teint de Véloth n'était pas pâle mais livide et sur son visage se lisait une fatigue qui n'avait rien de naturelle.
« Véloth ? » murmura-t-elle avec inquiétude.
Il semblait sur le point de s'évanouir. Le coeur d'Alinor se serra alors d'une idée atroce lui traversa l'esprit : et si le Sceptre d'Ulrich… ?
Elle le guida vers une paroi pour qu'il y prenne appui mais Véloth se laissa tomber le long du mur, entraînant Alinor avec lui. Elle eut beau essayer de le guérir à l'aide de la magie, cela n'eut aucun effet, au point qu'il posa sa main sur le bras de sa sœur en disant avec douceur :
« C'est inutile, Alinor… »
Elle voulait désespérément lui dire qu'il avait tort mais savait qu'il avait raison. Ils comprenaient tous deux ce qui se passait mais, contrairement à lui, elle ne pouvait l'admettre ou de l'accepter.
Elle se sentait engourdie, incapable de reconnaître ce qui se passait. Cela ne pouvait finir ainsi, pas quand ils venaient tout juste de se retrouver et qu'ils pouvaient refonder une partie de leur famille brisée.
Accablée par son impuissance, elle resserra sa main sur l'épaule de Véloth, qui se contenta de jeter un coup d'œil vers le Sceptre d'Ulrich, son expression impassible comme si sa propre mort l'indifférait.
« Je… Je trouvais hypocrite de la part du vieil homme de se prétendre un farouche ennemi des daedra quand lui-même utilisait comme arme ayant une gemme noire, ânonna-t-il avec difficulté. Je comprends maintenant son usage : ce n'est pas une gemme spirituelle faite pour voler et emprisonner l'âme des gens. Elle est brandie pour défendre autrui, même au prix de sa propre vie. »
Leurs yeux se croisèrent de nouveau et il lui sourit fébrilement.
« Ne sois pas triste pour moi, Alinor. Je préfère que cela finisse ainsi plutôt que nous nous entre-tuerions ou que ma quête de vengeance m'ait conduit à ma perte. Je suis heureux que nos chemins se soient recroisés, qu'il nous ait été offert la chance de nous voir une dernière fois. »
Il s'interrompit pour reprendre son souffle, qui devenait de plus en plus éphémère et imperceptible.
Incapable de soutenir son regard, Alinor baissa la tête. Elle sentait une souffrance sans nom la traverser et déchirait son coeur, troublant sa vue et l'empêchant de respirer correctement.
Une main froide mais emplie de douceur vint effleurer sa joue, l'incitant à relever la tête pour faire face à la réalité.
« Qu'importent les années qui sont passées, lui chuchota avec tendresse son frère, et ce fossé qui s'est creusé entre nous… n'oublie jamais que je t'aime, ma sœur. »
Véloth ferma les yeux et son visage se figea dans une expression sereine. Au même moment que sa tête bascula mollement sur le côté, Alinor sentit la main effleurant sa joue tomber et la serra précipitamment dans la sienne sans jamais détourner le regard.
Elle ne fit pas attention aux larmes chaudes qui se mirent à couler le long de ses joues ou de son corps qui trembla de façon incontrôlable. Elle resta là à graver les traits du visage de Véloth dans son esprit, si paisible qu'il semblait dormir. Un sommeil dont il ne se réveillerait jamais.
Elle discerna faiblement du mouvement autour d'elle : une voix qui l'appelait – Almasea –, puis des bruits de pas précipité et, enfin, un cri de désespoir – Baadargo.
Alinor les ignora délibérément, son esprit se répétant sans cesse la même chose tandis qu'elle ne pouvait pas se résoudre à détourner le regard, quand bien même voir son frère ainsi ne faisait qu'ajouter à la souffrance qu'elle ressentait.
Il est parti, répétait en boucle son esprit, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d'autre. Il est parti à tout jamais.
Véloth Aren, son frère, était mort.
J'espère que la lecture de ce – trop long – chapitre n'a pas été trop pénible, puisqu'une bonne partie ne contient que des scènes de combat et que c'est loin d'être mon fort. J'avais pensé à le séparer en deux chapitres distincts – et peut-être cela aurait été préférable ? – mais alors le second n'aurait été qu'une succession de scènes d'action et cette idée me déplaisait.
Ce chapitre clos donc l'essentiel de l'histoire du passé d'Alinor, notamment concernant sa famille. J'ai conscience que cela peut sembler sortir de nulle part mais, personnellement, je ne suis pas une fan des personnages qui dévoilent tout d'eux en un instant dès que quelqu'un le leur demande donc j'ai attendu longtemps avant de vraiment mettre ça en avant. De plus, le mentionner plus tôt n'aurait pas collé au caractère plutôt privé du personnage d'Alinor. J'ai donc plutôt opté pour disperser son histoire de façon un peu erratique mais j'espère que c'était assez compréhensible dans l'ensemble.
