Chapitre XXIII
Faire face au lendemain
Bien des jours furent nécessaires pour se remettre des évènements de la Forteresse de Hlormaren et de la Pointe de Khartag.
Almasea gardait toujours un goût amère de ce qui s'était passé contre les Exaltés du Névérarine. Tant de choses avaient mal tourné et le pire semblait à venir : que feraient Tidros Indaram et ses apostats du pouvoir phénoménal dont ils s'étaient emparés ? Elle craignait de connaître la réponse.
Hlénil Néladren était sur le coup et s'occupait de faire surveiller la Côte de Mélancolie, les Îles ascadiennes et les régions alentour, tout en essayant de convaincre le Temple de Morrowind et les autres grandes Maisons de la menace imminente que représentaient les Exaltés du Nérévarine.
Le plus haut membre du Conseil Hlaalu, après s'être enfui lors de la débâcle de la Forteresse de Hlormaren, était retourné à Balmora pour faire préparer de nouvelles troupes, composées de soldats hlaalu et de soldats impériaux venus du Fort Phalène. Celles-ci étaient passées par Caldéra pour rejoindre la Pointe de Khartag mais n'y avaient rencontré aucun ennemi, seulement des alliés que Hlénil Néladren pensait morts, et des victimes des Exaltés du Nérévarine. Il avait été surpris en apprenant que le Daedra de Verre avait trahi ses compagnons apostats pour leur prêter-main, au prix de sa vie.
Almasea ne pouvait pas lui jeter la pierre : elle-même restait confuse quant à ce retournement de situation. Nels Llendo, l'un des premiers à les avoir rejoint dans la salle des liturgies avec le Khajiit déjà vu aux côtés du Daedra de Verre en parvenant à trouver l'autre passage du sanctuaire – par lequel s'étaient enfuis Tidros Indaram et tous les autres – lui avait expliqué ce qu'il avait lui-même compris de la situation.
Apparemment, Alinor et le Daedra de Verre étaient liés : il était son frère, un certain Véloth Aren – du nom de famille de leur mère – et avait décidé de trahir les autres Exaltés en voyant que sa sœur allait être exécutée.
Cela pouvait expliquer pourquoi il avait ramené Alinor après qu'elle ait été enlevée mais alors pourquoi avait-il essayé de la tuer à Coeurébène ? Ignorait-il alors que c'était sa sœur qu'il affrontait ?
Quoi qu'il en soit, Véloth Aren avait trouvé la mort dans les profondeurs de la Pointe de Khartag et quand enfin Alinor avait consenti à s'éloigner de son cadavre pour qu'il puisse être emmené, Hlénil Néladren fut bien embêté : où l'enterrer ? C'était un Dunmer et les Aren, sans être très significatifs, étaient sans conteste une famille elfique de Morrowind mais en même temps, sa famille vivait en Cyrodiil d'après ce qu'ils avaient compris. Fallait-il envoyer le corps dans la province impériale ?
La question avait été tranchée par Alinor, qui déclara vouloir que Véloth soit enterré aux côtés de leur mère, Marasa Aren. Le Temple de Morrowind, bien que sans pitié envers ceux qu'il méprisait, respectait les traditions funéraires alors Almasea avait promis de rechercher dans les dossiers de celui-ci où reposait leur mère et que Véloth y serait enterré. En attendant, son corps fut mis en sécurité dans la crypte du temple de Balmora.
C'était à peu près tout ce qu'avait dit Alinor depuis leur retour à Balmora, ce qui ne manquait pas d'inquiéter Almasea. Elle venait de reprendre ses esprits quand le Daedra de Verre avait trépassé sous le regard impuissant de sa sœur. Elle avait essayé de sortir Alinor de son état de choc mais rien n'était parvenu à faire réagir la Bréton, pas même les cris du Khajiit Baadargo quand lui-même avait vu le corps sans vie de son ami. Ce n'était qu'après une éternité qu'elle avait été obligée de lâcher Véloth, quand soldats hlaalu et impériaux étaient parvenus à entrer dans la salle aux côtés de Sellus Gravius et Aurane Renault.
Depuis la mort de son frère, la Disciple de Stendarr était absente. Elle errait dans le manoir d'Almasea comme un fantôme, restait la plupart du temps cloîtrée dans sa chambre et plongée dans de sombres et moroses pensées dont rien ne semblait pouvoir l'en sortir. Elle ne quittait son refuge que lorsqu'on y insistait – même si parfois, le soir, Almasea l'entendait se rendre sur le balcon et passer de longues heures à observer Balmora et les deux lunes de Nirn.
La voir dans cet état second était douloureux. Almasea voulait l'aider mais ne savait pas comment s'y prendre. Des mots ne suffiraient pas à la réconforter en plein deuil d'un être cher, non pas qu'elle puisse comprendre ce qu'elle ressentait de toute façon : Almasea n'avait jamais été proche de sa famille et bien que la trahison de Névéna l'avait plus blessé qu'elle n'aurait voulu, sa sœur était encore en vie et elle pouvait toujours lui rendre visite au manoir Ulès où elle était assignée.
Elle ne pouvait donc pas comprendre la peine que traversait son amie et même si elle l'avait fait, ça n'y aurait pas changé grand-chose : Alinor s'isolait autant que possible et chaque tentative d'un d'entre eux pour entamer une conversation finissait par une discussion à sens unique. Même lorsque Nels Llendo essayait de l'énerver, ne serait-ce que pour obtenir une réaction, elle restait calme et silencieuse.
Au final, Almasea se demandait si le mieux n'était pas de respecter la volonté d'Alinor et de la laisser faire son deuil en paix.
« Je ne pense pas que ce soit la bonne chose à faire, avait prévenu Nels Llendo. Certains ont besoin d'être seuls, c'est vrai… mais je ne crois pas que ce soit le cas de notre belle étincelle. Du moins, même si elle souhaite être seule, je suis persuadé que certaines personnes doivent faire exception à cette règle… »
Il avait ponctué ces mots d'un regard très insistant dirigé vers la devineresse. Pourtant, contrairement à ce qu'il croyait, ils ne faisaient pas exception à cette règle. Alinor ne leur parlait pas plus qu'aux autres et quand elle le faisait, cela semblait plus par obligation qu'autre chose : parce qu'une question lui était posée et demandait une réponse, que son caractère trop convenant l'empêchait de donner le traitement silencieux à son hôte.
Elle eut un regain d'espoir quand Alinor vint à elle un jour pour lui dire qu'elle voulait se rendre à Coeurébène. Elle ne précisa pas pourquoi la raison était évidence.
Almasea accepta, à une condition :
« Je vous accompagne. »
Elle s'attendait à ce qu'Alinor refuse et objecte mais la Bréton se contenta de la dévisager avec lassitude avant d'acquiescer d'un imperceptible hochement de tête, comme si elle savait d'avance qu'essayer de l'en empêcher serait impossible.
« Si ça vous fait plaisir... » marmonna-t-elle laconiquement en détournant les yeux.
. . .
Le voyage vers Coeurébène se passa en silence, au point de faire regretter à Almasea l'absence de Nels Llendo, que l'inaction dérangeait tant qu'il était parti faire un tour vers Pélagiad avec Baadargo – les deux semblaient être devenus très complices en quelques jours, ce qui n'augurait rien de bon. Elle s'attendait presque à les retrouver dans des geôles hlaalu ou impériales à leur retour, probablement après une tentative de vol ratée.
Leur séjour à Coeurébène ne fut pas meilleur.
Au dernier instant, Alinor n'eut pas le courage de se présenter à la chapelle du Culte impérial. Elles logèrent donc une nuit dans une auberge non loin, tenue par un Nordique du nom d'Agning. Celui-ci dévisagea longuement la Bréton, avant de claquer des doigts avec satisfaction en s'exclamant :
« Je me rappelle de vous : les étrangers venus de Cyrodiil ! J'ai failli ne pas vous reconnaître, avec votre teint hâlé. La première fois que je vous ai vu, vous étiez pâle comme une morte et votre ami étouffait sous ses robes. Vvardenfell n'a pas été tendre avec vous deux, pas vrai ? Je suppose que vous avez été bien occupés avec tout ce qui se trame ici en ce moment… »
S'il remarqua le tressaillement d'Alinor à la mention de son partenaire, Agning n'en dit rien mais sembla réaliser son erreur et mit maladroitement fin à la conversation en leur indiquant leur chambre.
Ce fut dans un silence pesant qu'elles s'installèrent dans la chambre. Après avoir déposé son bâton de verre et le fourreau de son épée d'argent dans un coin de la pièce, Alinor s'était assise sur le bord du lit et son regard passait entre le ciel bleu visible depuis la fenêtre ou le parquet en bois à ses pieds.
La patience d'Almasea ne dura que quelques minutes avant qu'elle ne se décide à s'asseoir à côté d'elle sur le lit et rompe le silence en disant :
« Ce qui est arrivé n'est pas de votre faute. »
Alinor ne lui répondit pas. En fait, elle ne réagit pas du tout, au point qu'Almasea se demandait si elle l'avait entendu. Était-elle tant plongée dans sa névrose qu'elle en oubliait son environnement et s'éloignait de la réalité ?
Elle commença à s'inquiéter de l'absence de réponse d'Alinor, jusqu'à ce que celle-ci pousse un soupir et parle enfin :
« C'est moi qui aurait dû mourir à Molag Amur. J'allais me proposer pour me rendre dans les régions de l'est de l'île quand Iudas a déclaré qu'il irait.
— Vous ne pouviez pas savoir ce qui se passerait.
— J'en ai conscience mais cela ne change rien au fait que sa mort est ma responsabilité. Même si nous étions tous deux des Disciples de Stendarr, Iudas et moi n'avons pas reçu la même formation : j'étais bien plus adaptée que lui à affronter des imprévus dans des lieux hostiles. J'avais compris que la partie est de Vvardenfell était bien plus dangereuse que l'autre et pourtant, je n'ai pas insisté pour prendre sa place.
— Pensez-vous vraiment que cela aurait été pour le mieux ? » répliqua Almasea d'un ton sec, ne supportant plus ce qu'elle entendait.
Elle réalisa alors qu'elle s'emportait et s'interrompit. Elle se leva et passa une main dans ses cheveux pour se calmer avant de reprendre plus doucement :
« Rien ne dit que votre partenaire n'aurait pas trouvé la mort à Caldéra ou ailleurs. Les Exaltés du Nérévarine l'auraient tué tôt ou tard. Quant à vous… si vous aviez trouvé la mort à Molag Amur, vous n'auriez jamais découvert l'identité de votre frère ni renoué avec lui. Considérez-vous vraiment que votre survie soit une erreur, que votre vie ait moins de valeur qu'une autre ? »
Le silence qu'elle reçut en réponse lui serra le coeur mais elle essaya de se rassurer en se rappelant qu'Alinor n'était pas dans son état normal et que donc il ne fallait pas lui en tenir rigueur.
Elle se força donc à sourire et déclara :
« Pour ce que ça vaut… je suis heureuse que vous soyez en vie car vous rencontrer fut une des plus belles choses qui me soient arrivées. »
Votre frère non plus ne voudrait pas que vous dépréciez autant votre vie, fut-elle tentée d'ajouter avant de se retenir : cela paraîtrait déplacer qu'elle prétendre comprendre celui qu'elle n'a jamais considéré autrement que comme leur ennemi.
Leur échange s'arrêta là et elles n'eurent plus rien à se dire pour le reste de la soirée.
Le matin venu, Alinor fut tout aussi silencieuse mais Almasea perçut son appréhension à l'idée de faire face aux membres de la chapelle du Culte impérial. Elle lui rappela que rien ne l'obligeait à le faire mais cela ne dissuada pas la Disciple de Stendarr.
« Je dois le faire », avait-elle répété d'un ton ferme – sans doute pour s'en convaincre.
Comprenant qu'il était inutile d'insister, Almasea céda et elles partirent de bonne heure de l'auberge. Coeurébène était bien calme en cette heure matinale où seuls les gardes impériaux traînaient dans les rues, une torche ou une lanterne en main.
Elles arrivèrent à la chapelle impériale au moment où le soleil commençait à se lever. Seule l'oracle était présente dans la salle des prières, derrière l'autel sur lequel était posé un livre qu'elle feuilletait en prévision de la messe à venir.
La Disciple de Stendarr entra avec hésitation dans la chapelle avant de jeter un coup d'œil par dessus son épaule en remarquant qu'Almasea ne la suivait pas.
« Allez-y. Je vous attendrais ici. »
Elle ne voulait pas s'imposer.
Alinor opina de la tête et ferma la porte derrière elle. Almasea s'approcha du bord des remparts du fort et observa l'aube se lever, offrant sa lueur dorée à la mer face aux quais où marins et pêcheurs commençaient leur journée.
Après un certain temps, elle entendit la porte de la chapelle s'ouvrit. Elle se retourna au moment où les deux Cyrodiiliennes sortaient.
Lalatia Varian regardait la Bréton avec une expression soucieuse.
« Faites attention, Alinor. La voie de la vengeance n'amène rien de bon.
— Je vous assure que ce n'est pas la vengeance qui anime mes actes. »
Alinor baissa la tête et posa ses yeux fatigués sur l'autel au fond de la salle.
« Je suis une Disciple de Stendarr. C'est mon devoir d'arrêter Tidros Indaram et sa secte daedrique. C'est la raison de ma venue en Vvardenfell. Je dois le faire. »
Almasea ne put s'empêcher de froncer les sourcils à l'entente de ces mots. Était-ce le serment d'Alinor qui la maintenant encore debout ?
L'oracle secoua la tête avec dépit mais n'émit aucune protestation et se contenta de dire doucement :
« Dans ce cas, je ne peux que prier les Huit et l'Unique pour qu'ils veillent sur vous. Puissiez-vous réussir dans votre mission, Disciple de Stendarr. »
Alinor opina avec raideur et s'éloigna de la chapelle. Almasea ne tarda pas à la suivre et passa devant Lalatia Varian, qui la regarda avec appréhension.
Elle supposait que cette inquiétude était destinée à Alinor mais ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était elle que l'oracle dévisageait avec tant d'insistance…
. . .
De façon presque imperceptible, il semblait à Almasea qu'Alinor allait mieux depuis leur séjour à Coeurébène.
Elles ne s'étaient pas attardées dans la cité impériale. Sur le chemin du retour, la Disciple de Stendarr n'était pas restée dans le silence comme à leur arrivée mais lui avait raconté, en quelques brefs mots, ce que l'oracle et elle avaient échangé dans la chapelle : Lalatia Varian lui avait annoncé que la dépouille de Frik serait ramenée en Cyrodiil sous peu et qu'elle ne tenait pas rigueur à Alinor pour ce qui s'était passé dans le Sanctuaire de Boéthia.
« Même en temps qu'apothicaire, il a toujours eu la témérité propre à sa race, avait-elle répondu après avoir entendu les excuses dites par Alinor. Ce qui lui est arrivé n'est pas de votre faute : seuls ces apostats au service de Boéthia sont responsables de sa mort. »
Bien que le chagrin se lisait encore sur son visage, ces mots avaient levé un poids des épaules d'Alinor – ce qui était un signe d'amélioration non négligeable.
Cela tombait au moment opportun puisqu'à leur retour à Balmora, Hlénil Néladren se présenta en début de soirée au manoir d'Almasea avec des nouvelles inquiétantes concernant les mouvements de leurs ennemis – des nouvelles que n'aurait peut-être pas pu encaisser Alinor dans un état second.
« Molag Mar est tombé, annonça-t-il d'emblée avec gravité. Tidros Indaram et ses séides ont frappé la nuit dernière et l'ont pris d'assaut en un éclair. »
Almasea eut du mal à le croire.
« Comment est-ce possible ? demanda-t-elle, incrédule. Molag Mar est le bastion des Exaltés, un des ordres les plus puissants du Temple. N'ont-ils pas été capables d'arrêter l'attaque ?
— Ils ont été pris en traître. C'est Ulms Drathen, un rescapé arrivé à Vivec ce matin, qui a raconté ce qui s'est passé. Tidros Indaram et les siens ont pénétré dans le fortin par des passages secrets connus seulement des Exaltés mais ils n'étaient pas seuls : une horde de daedra en tout genre les accompagnait. Les gardes de Molag Mar ont été submergés par leur nombre. »
Il joignit les mains derrière son dos, soucieux.
« Je crains que ce n'est pas tout. Avant de s'enfuir, Ulms Drathen a croisé Tidros Indaram. Il affirme que celui-ci portait une armure noire entourée d'aura daedrique. Selon le grand chanoine Saryoni, ce serait…
— L'Armure d'Ébène, conclut sombrement Almasea à sa place. Cela n'augure rien de bon si Tidros Indaram est en possession de deux des plus puissants artefacts revendiqués par le Prince des Complots. »
Hlénil Néladren approuva d'un bref geste de la tête et continua :
« Par la situation exceptionnelle à laquelle nous devons faire face, le grand maître a décrété que la maison Hlaalu et les forces impériales ne pourraient pas mener ce combat seules.
— Ce qui veut dire qu'il veut que nous collaborions avec le Temple ?
— Entre autres, oui.
— Qui sont les autres ? »
Il la regarda avec une expression résignée et dégoûtée, qui fut suffisant pour qu'elle comprenne.
« Nous demandons leur aide aux Telvanni et aux Rédoran ?
— Ainsi qu'aux Indoril. »
Almasea secoua la tête, riant presque de l'absurdité de tout ceci.
« C'est ridicule. Aucun d'entre eux n'acceptera.
— Il est certain que les Telvanni ne répondront pas à notre appel. Ils se contrefichent bien qu'une secte daedrique menace le Temple et le seigneur Vivec. Je crois même qu'ils seraient très contents que les Hlaalu aient à affronter seuls les Exaltés du Nérévarine. Il y a cependant une chance que les Rédoran nous aident. Décliner l'offre du duc Dren de se battre pour Vvardenfell serait déshonorant. Quant aux Indoril… il faut espérer qu'ils acceptent de laisser de côté leur foi aveugle qui les pousseraient à vouloir combattre seuls toute une armée daedrique – s'ils refusent l'implication de toute autre Grande Maison dans ce conflit, tout sera fini avant même d'avoir commencé. »
Il la scruta avec un air pensif.
« À moins que vous puissiez faire quelque chose pour convaincre ces Ordonnateurs un peu trop zélés de nous aider…
— Je n'en ai guère les moyens : je ne suis pas Tholer Saryoni. Seul lui détient un tel pouvoir sur les Ordonnateurs sans en être le grand maître. »
Hlénil Néladren se frotta distraitement le mention.
« Je suis sûr que nous pourrions nous arranger… Rappelez-moi : vous étiez bien de service au temple de Longsanglot, n'est-ce pas ? »
Almasea fronça les sourcils, se demandant ce que complotait le bras droit du duc.
« Je ne servais pas le temple mais la déesse Almalexia, rectifia-t-elle sèchement. J'étais une de Ses Mains.
— Humph ! C'est à peu près la même chose… Sur ce, des affaires importantes m'appellent. Je reviendrai vers vous dès que le Conseil Hlaalu en apprendra plus. »
Ce ne fut qu'une fois Hlénil Néladren parti qu'Alinor prit la parole et, demanda, perplexe :
« Qu'entendait-il par ça ?
— Je ne sais pas, soupira la devineresse, exaspérée. À chaque fois qu'il me semble enfin être possible de cerner son caractère, Hlénil Néladren me démontre que je me trompe… »
. . .
Les nouvelles qui parvinrent les jours suivants ne furent pas meilleures.
Des tentatives avaient été faites pour essayer de reconquérir Molag Mar mais furent infructueuses et d'inquiétants rapports indiquaient que de plus en plus de daedra rôdaient dans les régions de Molag Amur et de la Côte d'Azura. D'autres encore plus accablants assuraient qu'il y avait eu de l'agitation dans les ruines daedriques alentours : à Bal Fel et Mzanch près de Vivec, pendant que les habitants de Suran affirmaient avoir entendu d'étranges bruits provenant de Bal Ur dans les montagnes près de la rivière qui rejoignait le lac Masobi.
Il ne faisait plus aucun doute que Vivec était la cible des Exaltés du Nérévarine qui, progressivement et insidieusement, occupaient les Îles ascadiennes et cherchaient à encercler – même partiellement – la baie de Norvayn.
Moins d'une semaine après qu'ait été annoncée la chute de Molag Mar, une assemblée fut réunie dans le manoir du Conseil Hlaalu par le duc Védam Dren lui-même – à laquelle furent conviées Almasea et Alinor.
Contrairement à la dernière fois où les hauts membres de la Maison Hlaalu s'étaient réunis, le hall du manoir ne fut pas uniquement occupé par des Hlaalu mais de hauts dignitaires hétérogènes dont la présence témoignait de l'urgence de la situation : seul ça pouvait permettre de réunir dans un même lieu des sympathisants hlaalu, des officiers de la Légion impérial, des fidèles du Culte impérial et des membres du Temple de Morrowind.
Almasea n'ignorait pas le nom d'un seul d'entre eux, au contraire d'Alinor qui paraissait dépassée par tant de monde. La Bréton y reconnaissait tout de même des visages familiers : le membre du Conseil Hlaalu Starr, le capitaine du Fort Phalène Larrius Varro, les soldats impériaux Sellus Gravius et Aurane Renault et l'oracle du Culte impérial Lalatia Varian mais les autres lui étaient inconnus.
Almasea se pencha vers elle et lui désigna discrètement chacun d'entre eux, à commencer par un Nordique aux cheveux blond platine vêtu d'une armure impériale de templier
« Frald le Blanc, un chevalier protecteur qui seconde Varus Vantinius depuis Coeurébène – et en est aussi le représentant quand c'est nécessaire. Je suppose que le duc Védam Dren a demandé sa présence au chevalier du dragon impérial mais que celui-ci n'a pas pu venir en personne. »
Elle se concentra ensuite sur une Dunmer aux cheveux cendrés vêtue d'une robe bleue portée par beaucoup de membres du Temple.
« Mehra Drora, la prêtresse du temple de Gnisis. J'ai entendu dire qu'elle a renoncé à ses fonctions sacerdotales pour prendre les armes lors de la bataille du Mont Écarlate qui a opposé le Nérévarine et le Temple aux troupes de Dagoth Ur, il y a deux ans de cela. Je suppose que c'est pour cette raison qu'elle est ici. »
Elle constata d'ailleurs avec désappointement que le grand chanoine Tholer Saryoni n'était pas parmi eux, ni même un des patriarches du Temple qui pouvaient venir en son nom – même Feldrelo Sadri, pourtant souvent présente au temple de Balmora, n'avait pas daigné se montrer ici. Cela n'annonçait rien de bon concernant les pourparlers qu'il devait y avoir entre la Maison Hlaalu avec le Temple.
Qu'une prêtresse soit là étonna tout de même assez Alinor pour qu'elle lui chuchote :
« Vous avez des sympathisants même au sein du Temple ? »
Almasea la regarda sans parvenir à cacher son amusement. La Bréton réalisa son erreur et ajouta aussitôt :
« Faites comme si je n'avais rien dit. »
Elles se dirigèrent vers Lalatia Varian et Larrius Varro, qui les avaient remarquées et les invitaient à les rejoindre.
« Décidément, vous vous êtes faite une réputation sur cette île, dit le capitaine du Fort Phalène à l'attention d'Alinor, son ton léger malgré son air grave. Qui aurait crû que de l'incident qui vous a mené à Caldéra découlait de plus vastes machinations que nous aurions sans doute remarqué que bien trop tard sans votre aide ? »
— Je n'ai rien fait de tel… protesta la Disciple de Stendarr en fronçant les sourcils.
— Détrompez-vous : sans votre intervention, ces adorateurs de daedra auraient continué leurs complots dans l'ombre. Même si je ne doute pas que ce soit involontaire, vous avez permis de les dévoiler au grand jour – bien qu'il soit regrettable que cela ait coûté la vie à votre camarade… »
Qu'ont-ils tous à le mentionner maintenant ? se demanda amèrement Almasea en sentant Alinor se raidir à côté d'elle. Elle la regarda avec inquiétude mais la Bréton se contenta de jeter un coup d'œil au reste de la salle et demanda :
« Le duc Védam Dren ne devrait-il pas présider cette assemblée ?
— Il est là, déclara l'oracle en désignant les escaliers menant à l'étage. Depuis près d'une demie-heure, il s'est isolé en haut avec Hlénil Néladren et un Dunmer qui semble être à la tête des Ordonnateurs de Vivec, de ce que nous en avons compris. Sire Frald s'est impatienté et est allé les rejoindre mais il est revenu bredouille et depuis, nous sommes sans nouvelle de ce qui est dit là-haut. »
Almasea arqua un sourcil. Le grand maître des Ordonnateurs était ici ? Il devait y avoir une erreur ou bien ce n'était plus Berel Sala qui était le chef de l'ordre : la réputation de ce Mer acrimonieux et présomptueux était connue de tous et lorsque la devineresse avait eu le déplaisir de faire sa rencontre, elle put confirmer que toutes les rumeurs à son sujet étaient vraies.
Quelqu'un comme Berel Sala n'accepterait jamais de les aider, pas même si le grand chanoine lui-même lui en donnait l'ordre : il abhorrait la Maison Hlaalu et toutes ses valeurs, clamait sans sourciller sa haine de l'Empire et allait même jusqu'à reprocher au Temple sa neutralité vis à vis de celui-ci. Cela lui valait d'être très considéré par les Rédoran et les Indoril, au mépris des Hlaalu dont l'aversion qu'il leur portait était réciproque.
Qu'un personnage aussi problématique que lui soit ici était impossible. Il semblait pourtant difficile de croire qu'il ait été démis de ses fonctions : qu'importe son tempérament virulent et antipathique, il n'en demeurait pas moins compétent et loyal. Certes, ses détracteurs faisaient courir le bruit qu'il aurait été grièvement blessé lors de la bataille pour défaire Dagoth Ur mais ce n'étaient que de simples rumeurs qui ne s'appuyaient sur aucune preuve.
Sans doute ceci n'est-il qu'un quiproquo, se raisonna-t-elle. Ce devait être un autre Ordonnateur que le duc avait convoqué, quelqu'un de moins zélé que Berel Sala.
Elle en eut la confirmation peu de temps après, lorsque les trois Dunmers descendirent les escaliers. Hlénil Néladren fut le premier à apparaître, ce qui incita tous les conviés réunis dans le hall à se taire. Celui qui le rejoignit n'était en effet pas le grand maître Berel Sala mais portait tout de même une cuirasse d'Ordonnateur. C'était un Dunmer chauve aux traits sévères avec une grande balafre qui traversait le côté droit de son visage, dont son œil aveugle.
Almasea le reconnaissait.
Leurs regards se croisèrent un instant, ce qui lui donna l'horrible sensation d'être revenue des années en arrière avant la chute des Tribuns.
Il lui adressa un bref signe de la tête juste avant que le duc Védam Dren – qu'Almasea n'avait même pas remarqué être descendu – ne fasse un pas en avant pour s'adresser à tous ses convives. L'armure d'ébonite qu'il portait brillait sous les lumières tamisées du manoir, pendant que le duc s'exprimait avec une éloquence et une confiance qui n'avaient rien à envier à Hlénil Néladren.
« La Maison Hlaalu vous remercie de votre présence. »
Il fit notamment en signe en direction du chevalier protecteur représentant Varus Vantinius, de la devineresse du temple de Balmora, de l'oracle de la chapelle de Coeurébène et de l'Ordonnateur à sa gauche.
Le duc joignit les mains dans son dos et prit un air grave.
« Je vous ai réuni ici car Vvardenfell est en danger. Comme je l'expliquais dans la missive que je vous ai fait parvenir, les Îles ascadiennes sont prises en étau par les Exaltés du Nérévarine et leurs troupes d'infâmes daedra. Leur cible ne fait plus aucun doute et si nous ne les arrêtons pas, Vivec tombera. »
Des murmures solennels et inquiets accueillirent sa déclaration jusqu'à ce que Frald le Blanc s'avance et clame d'une voix ferme :
« Jamais ils ne pourront s'emparer de Coeurébène. Il n'existe pas de ville fortifiée plus solidement gardée en Vvardenfell ! De plus, la Légion impériale a déjà envoyé des troupes renforcer les garnisons de Pélagiad et Seyda Nihyn en cas d'attaque.
— Je ne pense pas qu'attaquer ces places fasse partie des plans de Tidros Indaram. »
L'officier se tourna vers Almasea. Hlénil Néladren lui fit signe de continuer et elle ajouta donc :
« La cible principale des Exaltés du Nérévarine pour l'instant est Vivec et uniquement Vivec. En utilisant Molag Mar comme base et en s'établissant sur la partie orientale des Îles ascadiennes, il paraît évident qu'ils cherchent à s'approcher le plus possible des ponts menant aux cantons. Celui du quartier Telvanni à l'est est déjà presque sous leur contrôle mais il est fort probable qu'ils essayeront de s'emparer aussi de celui du quartier étranger au nord et, si les moyens le leur permettent, ils finiront aussi par prendre celui du quartier Hlaalu à l'ouest. Ainsi, ils seront libres d'entrer dans la cité et de fondre vers les quartiers du Temple pour rejoindre le Palais de Vivec. »
Une telle perspective faisait froid dans le dos. Almasea s'en rendait bien compte en prononçant ces mots mais ne pouvait s'empêcher d'être convaincue que les plans de Tidros Indaram se dérouleraient ainsi : après des années à œuvrer dans l'ombre, il avait atteint une puissance démesurée qu'il mettrait à profil le plus rapidement possible. Il voudrait frapper fort, sans laisser le temps à quiconque de se préparer contre la horde de daedra qui lui obéissait.
C'était à peu près ce qu'elle avait compris en l'écoutant déblatérer ses inepties alors qu'ils la menaient vers le Sanctuaire de Boéthia – ce qui était tout ce qu'elle avait pu obtenir de lui en exerçant l'influence de l'Anneau de Persuasion avant que celui-ci n'ait plus le moindre effet sur ces sectaires.
« Que faudrait-il donc faire ? demanda Starr, soucieux. Que les habitants de Vivec soient évacués vers Coeurébène ou Pélagiad ?
— Une telle manœuvre prendrait trop de temps, réfuta Hlénil Néladren en secouant la tête.
— Et serait d'ailleurs une occasion inespérée pour les apostats d'attaquer, ajouta Mehra Drora. Les Exaltés du Nérévarine feraient diversion en s'en prenant aux civils, ce qui alerteraient les gardes, et ils en profiteraient pour entrer dans Vivec. Cela reviendrait à devoir combattre sur deux fronts différents.
— D'accord, d'accord… interrompit le Nordique en signe de reddition. Ce serait une mauvaise idée compte tenu du nombre de civils à Vivec mais dans ce cas, quelle autre solution y-a-t-il ?
— La seule valable. »
Tous se tournèrent vers l'Ordonnateur aux côtés du duc qui venait de parler. Il était l'un des seuls à ne pas paraître déstabilisé par la situation et gardait les bras croisés avec un certain détachement.
« La seule valable ? répéta Larrius Varro, dubitatif. Qu'en est-elle ? Une attaque frontale en direction de Molag Mar ?
— Ce serait une terrible erreur, déclara Frald le Blanc. Nous entrerions dans un territoire contrôlé par Tidros Indaram et ses fidèles, où ils auraient l'avantage sur nous…
— Sans oublier tous les daedra à leur service, ajouta Sellus Gravius. N'est-ce pas ça qui a provoqué l'échec de la tentative du Temple de reconquérir Molag Mar, qui ne remonte qu'à quelques jours ? »
Bien que ce fut bref, Almasea ne manqua pas de voir Hlénil Néladren esquisser un sourire amusé. Il devait rire de combien les officiers de la Légion impériale s'emportaient facilement. C'était quelque chose qu'elle pouvait comprendre – même si, dans son cas, l'orgueil et le manque de discipline des Impériaux ne l'amusait guère.
« Ce n'est pas notre intention que d'attaquer de front les Exaltés du Nérévarine, annonça le duc Védam Dren. Ce que nous prévoyons est en fait tout l'inverse : nous défendrons Vivec. »
Les convives se dévisagèrent sans comprendre, du moins jusqu'à ce que l'agent Renault fronce les sourcils et demande d'un ton sceptique :
« Vous vous préparez à un siège ?
— Ce ne sera pas un siège à proprement parler, rectifia Hlénil Néladren, mais nous camperons sur nos positions pour repousser l'invasion daedrique pour que les ponts stratégiques de la cité ne soient pas pris. »
Le duc acquiesça d'un hochement de la tête solennel et désigna de la main le Dunmer à sa gauche.
« Les grands maîtres de la Maison Rédoran, des Ordonnateurs et moi-même y avons longuement réfléchi et il s'avère que c'est notre meilleure chance de l'emporter contre les Exaltés du Nérévarine. »
Un silence pesant et lourd de sens accueillit ces propos. Peu croyaient en la réussite d'un tel plan mais avaient-ils un quelconque choix là-dedans ? En quelques jours à peine, la situation leur avait échappé des mains et ce qui apparaissait jusque là comme une secte insignifiante était devenue une menace omniprésente.
Finalement, ce fut Frald le Blanc qui prit l'initiative de rompre le silence en s'avançant pour dire :
« Ce n'est pas le genre de décisions que je peux prendre au nom du chevalier du dragon impérial. Néanmoins, pourrions-nous discuter plus des détails d'une telle opération pour que sire Varus Vantinius soit mis au courant de toute la situation et puisse peser le pour et le contre d'une telle entreprise ?
— Bien évidemment, assura le duc. Nous écouterons aussi tout conseil que la Légion impériale peut offrir pour le succès de ce plan. »
Le duc esquissa un geste pour monter à l'étage, suivi de Frald le Blanc, qui fit signe à Sellus Gravius et Aurane Renault de venir avec lui.
L'assemblée étant mise en suspend, Almasea allait en profiter pour rejoindre l'Ordonnateur mais celui-ci la prit de court et à peine cligna-t-elle des yeux qu'il fut déjà devant elle.
Ils ne dévisagèrent sans oser être le premier à prendre la parole, du moins jusqu'à ce qu'il pose une main sur son épaule en esquissant un léger sourire.
« Il est bon de te revoir, ma sœur. »
C'était le déclic dont elle avait besoin pour à son tour sourire et répondre :
« De même, mon frère. »
Elle pouvait sentir sur elle le regard brûlant de questions d'Alinor et se hâta donc de faire les présentations :
« Je vous présente monseigneur Fédris Hler, le chef intendant du temple de Longsanglot.
— L'ancien chef intendant, rectifia-t-il avec ressentiment. Je ne le suis plus depuis les évènements qui ont ébranlé Morrowind en l'an 427 et la… disparition de dame Almalexia. À qui ai-je l'honneur ?
— Je suis Alinor Selone, Disciple de Stendarr au service du Culte impérial. »
Il la dévisagea longuement mais elle ne se laissa pas déstabilisée. Il finit par détourner le regard, passant à Almasea.
« Ce roublard de Néladren ne mentait donc pas : tu sers le Temple en qualité de devineresse. J'aurais pensé que tu rejoindrais les Exaltés ou les Apôtres mécaniques – bien que je suppose que ces derniers n'existent plus ? Tu en avais les compétences mais je peux comprendre pourquoi tu ne l'as pas fait : après près d'un demi-siècle à servir notre dame au sein de Ses Mains, je suppose que rejoindre les ordres dédiés aux Seigneurs Vivec ou Sotha Sil te donnerait l'impression de la trahir.
— Comment sauriez-vous ça ?
— Parce que c'est ce que je ne peux m'empêcher de ressentir depuis que j'ai quitté mes fonctions au temple de Longsanglot pour venir servir le Seigneur Vivec dans sa cité. »
Il appuya ses propos en apposant sa main sur sa cuirasse d'Indoril. Cela rappela à Almasea une question qu'elle se posait depuis qu'elle l'avait vu aux côtés du duc :
« Ai-je tort de présumer que vous succédez à Berel Sala au rang de grand maître des Ordonnateurs ?
— Tu ne te trompes pas, non. À la fin de l'an 427, Berel Sala a été élevé au titre de représentant de la Maison Indoril au Conseil des Grandes Maisons. Le grand chanoine m'a proposé de prendre sa place alors je suis revenu à Vvardenfell.
— Berel Sala est membre du Conseil des Grandes Maisons ? Ce n'est guère rassurant…
— Ce n'est pas aussi catastrophique qu'il y paraît : avec l'affaiblissement du Temple, la Maison Indoril a perdu beaucoup de son influence. Bien que je le déplore, ce sont les Hlaalu qui dominent à présent…
— Pourtant vous avez répondu présent à l'appel du duc.
— Parce que mon devoir passe avant mon mépris pour l'attrait du pouvoir des Grandes Maisons. Il faudrait être aveugle ou complètement stupide pour ne pas comprendre le danger que représentent ces adorateurs de daedra au nom ridicule. »
Il s'interrompit puis ajouta d'un ton sinistre :
« Si Vivec tombe, qui sera en mesure d'empêcher les Exaltés du Nérévarine de soumettre tout Vvardenfell ? »
. . .
L'entretien entre Védam Dren et Frald le Blanc s'éternisa, alors la plupart des convives quittèrent le manoir pour débattre en privé de l'annonce du duc. Almasea et Alinor, qui n'avaient de toute façon nulle décision à rendre, partirent aussi.
Elle pensait que la route jusqu'à son manoir se ferait en silence mais décidément cette journée était pleine de surprise puisqu'Alinor entama la conversation :
« Je ne vous ai jamais vu être si familière avec quiconque. Vous devez être proche de ce Mer. Est-ce pour ça que vous l'appelez ''mon frère'' ou est-ce quelque chose de courant chez les Mains d'Almalexia ?
— Ça ne l'est pas, non. Quand j'ai été recrutée pour devenir une Main d'Almalexia, cela faisait déjà de nombreuses décennies que Fédris Hler avait été élevé au rang de chef intendant du temple. Néanmoins vous avez raison : nous sommes proches. Toutes les Mains d'Almalexia l'étaient parce que dans l'intimité du sanctuaire de la déesse que nous servions nous étions comme une grande famille mais Fédris fut plus qu'un frère pour moi : il était mon mentor. Il m'a appris beaucoup de ce que je sais aujourd'hui… »
Ce ne fut pas sans chagrin qu'elle prononça ces mots : en parler lui faisait inévitablement se rappeler de son temps au service de la Mère de Morrowind et elle songea qu'en quelques semaines, bien des évènements la forçaient à faire face à un passé qu'elle essayait de laisser derrière elle depuis des années.
Alinor sembla remarquer sa mélancolie puisqu'elle n'évoqua plus le sujet et se tut. Elles marchèrent en silence jusqu'à ce qu'une voix les interpelle :
« Dame Ulès ? Puis-je m'entretenir avec vous un instant ? »
C'était Lalatia Varian. Encore une fois, elle dévisageait Almasea de cette expression soucieuse emplie de sous-entendus que la devineresse ne comprenait pas.
« Bien sûr. Allez-y, Alinor. Je vous rejoindrai au manoir. »
La Bréton leur jeta un coup d'œil suspicieux mais ne protesta pas et s'en alla.
« Oracle. Que puis-je pour vous ? »
L'Impériale ne lui répondit pas : elle la fixait avec intensité mais ses yeux trahissaient un incertitude qui ne ressemblait guère au caractère habituellement flegme de l'oracle de la chapelle. Qu'est-ce qui la troublait tant qu'elle en perdait ainsi son sang-froid ?
« Quelque chose vous tracasse… et c'est en rapport avec moi, commenta Almasea avec douceur pour l'inciter à parler. Ou est-ce que je trompe ?
— Non, vous ne vous trompez pas. »
Lalatia Varian prit une profonde inspiration et déclara avec solennité :
« Par la grâce des Neuf, j'ai été dotée à ma naissance du don de clairvoyance. Je peux avoir des visions du passé, du présent et même de l'avenir. C'est un pouvoir rare que même les théurgistes et primats convoitent car ils le considèrent comme une bénédiction mais parfois… c'en est une malédiction.
— Je suppose que je suis l'objet d'une de ces visions ? »
Reste à savoir si c'est une bonne ou mauvaise chose...
« Malheureusement. »
Une mauvaise, donc… pensa Almasea avec un sourire amère. Ça ne la surprenait guère.
« Je serais tentée de vous demander ce que vous avez vue mais je crois que je vais m'abstenir.
— C'est votre choix mais je dois tout de même vous mettre en garde, Almasea. Ce que j'ai vu… »
La devineresse leva la main pour l'interrompre.
« Je peux le deviner aisément. C'est en rapport avec la bataille à venir, n'est-ce pas ?
— Oui… comment le savez-vous ? »
Un poids invisible sembla soudainement peser sur ses épaules. Almasea soupira.
« Votre vision… annonce un futur potentiel dont j'ai déjà conscience depuis un moment, avoua-t-elle. Avez-vous entendu parler de la Prophétie Hlaalu ?
— Ce terme m'est vaguement familier mais je croyais que ce n'étaient que des rumeurs.
— Pas tant que ça. La Prophétie Hlaalu est obscure et semble parfois contradictoire mais certains de ses éléments sont aussi clairs de que l'eau de roche. Elle me demande notamment de faire un choix, une décision cornélienne qu'aujourd'hui encore je n'ai pas prise. »
L'oracle la dévisagea d'un air grave.
« Ainsi donc vous savez ce qui vous attend… »
Almasea acquiesça d'un hochement de tête et, avec le contrôle de soi qui sied à une ancienne Main d'Almalexia, répondit :
« Si c'est ce destin qui m'attend, qu'il en soit ainsi : j'ai passé trop de temps à fuir mes responsabilités pour recommencer. Je me battrais, quoi qu'il m'en coûte. »
. . .
C'était une coutume au sein des Ordonnateurs de prier les Tribuns et les Saints avant chaque bataille. Au sein des Grands Ordonnateurs et des Mains d'Almalexia, ce rituel commençait à l'instant même où l'ordre de mission avait été donné.
Almasea avait toujours été assidue dans ses prières, convaincue qu'elles lui conféreraient le courage et la sagesse nécessaires pour surmonter les épreuves qui se présenteraient à elle.
Pourtant, même dans le calme complet de la chapelle de son manoir, Almasea ne parvenait pas à trouver le moindre réconfort en priant ALMSIVI.
Ses pensées l'en empêchaient.
Jamais auparavant elle n'avait été aussi incertaine à propos de ses propres capacités. Elle savait quel serait son rôle lors du siège de Vivec : combattre et défaire Tidros Indaram. Il avait acquis de tels pouvoirs que seuls Fédris et Almasea pourraient être en mesure de l'affronter – et si cela ne venait pas à l'idée du duc, ils se chargèrent de le lui faire comprendre. Inutile d'envoyer de pauvres soldats inconscients à leur perte contre le héraut de Boéthia : les Mains d'Almalexia étaient les croisés les plus forts qu'il ait jamais existé au sein du Temple – probablement plus que les Exaltés eux-même.
Mais serait-elle capable de remplir sa tâche ? Cette pensée ne cessait de la torturer depuis que Tidros Indaram et elle s'étaient affrontés à la Forteresse de Hlormaren. Sans l'intervention du Daedra de Verre, l'aurait-elle vaincu ?
Rien n'était moins sûr. Autrefois, Almasea était une des plus puissantes des Mains d'Almalexia mais cela faisait des années qu'elle n'avait plus pris les armes pour affronter un danger aussi grand.
Son armure bénie qui reposait sur une table à gauche de l'autel semblait la narguer. Il serait si simple de s'en revêtir, d'accepter ce que la porter impliquait et s'en servir contre les Exaltés du Nérévarine… mais en avait-elle le droit ?
Cette inexpugnable honte qui l'accompagnait depuis qu'elle avait déserté les rangs de Ses Mains l'empêchait de même l'envisager.
N'importe qui dirait que cette déférence était exagérée mais Almasea ne pouvait s'en empêcher : tous ceux ayant côtoyé au plus près les Tribuns le comprenaient et le ressentaient – ce qui découlait sans doute d'être les témoins de la puissance divine de Dieux Vivants.
Cela leur valait d'être appelés des fanatiques et peut-être qu'au fond ils l'étaient car après tout, ils ne se différenciant pas tant que ça que des adorateurs des Princes Daedra. Mais, contrairement à ces derniers, les Tribuns ne voyaient pas les Mortels comme de simples outils, les esclaves de leurs volontés. Pendant deux longs millénaires, les Tribuns avaient protégé et guidé les peuples de Morrowind, tant qu'il semblait normal que parmi tous ceux qui les révéraient, certains choisissent de dévouer leur vie à les servir.
Almasea avait fait ce choix des décennies plus tôt, prête à consacrer son existence entière à ALMSIVI et surtout à la Dame de la Miséricorde. Jamais elle n'aurait pu soupçonner que l'hégémonie du Tribunal prenne un jour fin, que les Tribuns faillissent et que deux d'entre eux trouvent la mort.
Almalexia avait assassiné Sotha Sil dans sa cité mécanique avant d'être elle-même abattue par le Nérévarine des prophéties cendraises. Sans elle, Ses Mains n'avaient plus aucune raison d'être…
Avec tous les évènements qui avaient accablé Morrowind au cours de ces dernières années, Almasea ne pouvait s'empêcher de se demander s'ils luttaient tout simplement contre le destin. La chute des Tribuns résultait-elle de l'intervention de saint Véloth pour punir les Dunmers d'avoir renié leurs croyances originelles ou bien de la vengeance d'Azura et saint Nérévar lui-même ?
De la Triune, il ne restait plus que le seigneur Vivec. Boéthia, à défaut d'avoir pu être celui éliminant Almalexia dont il était l'Anticipation reconnue, venait-il achever le dernier des Tribuns ? S'arrêterait-il une fois sa tâche accomplie ?
Peut-être valait-il mieux laisser le cours des choses se dérouler sans intervenir…
C'était cette pensée, traîtresse et lâche, qui ne cessait de la tourmenter. Comment quelqu'un comme elle, si dévouée et dévote, avait-elle pu tomber si bas que l'idée de laisser Tidros Indaram tuer le seigneur Vivec ne la dérange pas plus que ça ?
Il serait facile de prétendre que quelqu'un d'aussi puissant que le Poète-Guerrier n'aurait pas besoin d'aide dans un tel combat mais elle ne pouvait pas se mentir à elle-même : ce n'était pas la vraie raison…
L'armure enchantée de Ses Mains qui brillait sous la lueur des lanternes et des bougies de la chapelle ne cessait de lui rappeler son échec.
Les choses auraient-elles pu être différentes si elle n'avait pas déserté ? Elle voulait croire que oui mais savait pertinemment que sa présence au sein des Mains d'Almalexia n'aurait rien changé à la déchéance de la déesse.
Cela ne l'empêchait de toujours porter le poids de sa culpabilité.
Elle soupira et s'assit sur un banc face à l'autel, son regard se perdant dans les détails de la tapisserie verte au sol.
Elle resta ainsi jusqu'à ce qu'elle voit du coin du l'œil Alinor ouvrir doucement la porte.
« Almasea ? Monseigneur Fédris Hler est ici. Il demande à vous voir.
— Fédris ? »
Almasea se redressa. Elle songea aussitôt à une urgence, que quelque chose de grave venait de se produire mais Alinor ne paraissait pas le moins du monde alarmée.
« D'accord. Merci de m'en avoir informé, Alinor. »
Il semblait que son ancien mentor soit arrivé au moment opportun. Ils s'isolèrent dans l'intimité de la chapelle, où il l'écouta attentivement parler de ses appréhensions concernant la bataille à venir.
« C'est justement pour ça que je voulais te voir, Almasea… »
Le grand maître des Ordonnateurs s'appuya contre un mur et jeta un coup d'œil vers l'armure de Ses Mains.
« Après la mort de notre Dame, quelques-unes de Ses Mains ont comploté pour la venger en assassinant le Nérévarine, raconta-t-il. Il est revenu au temple quelques jours après pour m'annoncer qu'il les avait tous tuées mais qu'il n'en tiendrait pas rigueur au Temple. Les autres ont quitté leurs fonctions dans un état second comme si le sens de leur vie venait de disparaître et je n'ai plus jamais entendu parler d'elles.
« Des rumeurs courent : beaucoup réclament la destitution des Tribuns de leur statut divin pour les reléguer au simple rang de saints… Imagines-tu cela ? De saints parmi tant d'autres ? Que dirait-on d'eux ? Qu'ils se sont attribués des pouvoirs divins et érigés eux-même en Dieux Vivants vénérés de tous avant que la perte de ces mêmes pouvoirs les ramène parmi le commun des Mortels ? Que toujours planerait le doute quant à leur part de responsabilité dans la mort d'Indoril Nérévar ? Les rétrograder au rang de saints serait une insulte à ALMSIVI. C'est oublier tout ce que les Tribuns ont fait pour Morrowind. »
Il croisa les bras et sur son visage se lut une grande lassitude.
« J'aimerais presque que cette bataille soit ma dernière. Je me languis du passé, des temps glorieux d'ALMSIVI qui ne seront plus jamais. Pourtant je sais que je ne peux me résoudre à me laisser mourir car sinon, qui honorera la mémoire des Tribuns ? Le Temple du Tribunal est en train de disparaître et petit à petit tous tournent le dos à leurs anciennes croyances pour vénérer des Princes Daedra qui les méprisent en espérant que les maîtres de l'Oblivion aient pitié d'eux. Les Exaltés, les Ordonnateurs, les Apôtres mécaniques… nous nous battons tous vainement contre la fatalité, contre les changements inévitables de la société dunmer. C'est futile mais que pourrions-nous faire d'autre si ce n'est être ceux que nous étions lorsque nous servions ALMSIVI ? C'est notre essence même, que nous ne pouvons pas renier.
« Tidros Indaram et ses suppôts ne sont guère différents : ils pensent que tuer le seigneur Vivec effacera le passé mais l'ombre d'ALMSIVI planera toujours sur eux, qu'ils le veulent ou non. La façon dont ils renient tout cela ne fait qu'exacerber leurs fautes et rendent leurs actes encore plus impardonnables que les simples fidèles qui, faibles d'esprit et d'âme, se détournent du Tribunal par peur d'un châtiment infligé par les Princes Daedra et effrayés que tout ce en quoi ils croyaient se révèle être un mensonge et s'effondre devant eux.
— C'est pour cela que nous devons être ceux qui les arrêtent, déclara Almasea avec fermeté. Ils ont trahi le serment fait à ALMSIVI. Avant d'être des adeptes de Boéthia, ce sont des renégats. Nous ne pouvons pas laisser des laïcs et des étrangers s'occuper de nos affaires. De plus… »
Elle sentit la colère grandir en elle et joignit ses mains, les serrant avec force en ajoutant :
« J'ai un compte à régler avec Tidros Indaram. »
La vengeance était une bassesse indigne d'elle mais elle ne pouvait s'en empêcher : pour la trahison de sa sœur au profil de ces sectaires, pour toutes les fois où Alinor avait été la cible de leurs tentatives d'assassinat, pour l'insulte jetée au visage des Tribuns… elle le tuerait de ses propres mains.
« À ce propos… nous n'avons pas besoin d'être deux pour défaire cet hérétique. »
Almasea releva brusquement la tête et dévisagea son mentor, incrédule.
« Que dites-vous ?
— Si les choses tournent mal et que nous courrons à notre perte… il faut que l'un de nous survive, expliqua Fédris en soutenant son regard.
— Je n'y crois pas. Vous me demandez de fuir le combat ? »
Il secoua la tête et s'approcha d'elle, posant ses mains sur ses épaules tout en la regardant avec un chagrin non dissimulé.
« Toi et moi nous serons bientôt les seuls à conserver le souvenir de qui était vraiment Ayem… »
Son expression s'assombrit.
« Nous ne pouvons pas laisser son souvenir disparaître avec nous. Quand le Temple du Tribunal s'effondrera complètement et que les Tribuns seront la cible de toutes les attaques… il faudra que quelqu'un prenne leur défense, que notre foi ne soit pas dédaignée et lapidée par tous ces opportunistes qui n'attendent que d'entrer dans l'Histoire en étant ceux ayant révélé au grand jour les méfaits d'ALMSIVI.
— Ce que vous ferez mieux que quiconque, protesta Almasea. Vous êtes resté fidèle à notre Dame jusqu'à la fin tandis que moi… je me suis enfuie.
— Elle vous a laissé partir. Ce n'est pas pareil.
— Peut-être bien mais cela n'y change rien. Quoi que vous disiez, ma place sera au sein de cette bataille. Je le dois à la Maison Hlaalu, au Temple, à ALMSIVI… et à moi-même. »
Fédris se recula et la dévisagea sans rien dire avant de finir par esquisser un sourire fier.
« Je suis heureux de voir que tu as toujours l'âme d'une guerrière, ma sœur. Je respecterai ton choix et nous vaincrons ensemble ces renégats. »
Il se rapprocha et posa son front contre le sien, agrippant doucement l'arrière de sa tête. Ils fermèrent les yeux et récitèrent en cœur avec déférence :
« Bénis soyons-nous, nous qui servons ALMSIVI. »
. . .
La nuit commençait à tomber quand Almasea rejoignit Alinor au balcon. Une teinte rosée recouvrait le firmament où se dévoilaient déjà Masser et Secunda pendant que les rues de Balmora se vidaient progressivement, plongeant la ville dans le silence du soir.
Elle déposa une bouteille et deux gobelets en argent sur une table basse.
« Un vin originaire de Colovie, présenta-t-elle en s'asseyant. Les vins cyrodiiliens sont réputés les meilleurs – c'est bien pour ça que ce sont les seuls qu'achètent les Hlaalu.
— Ne laissez jamais un Altmer vous entendre dire ça. Nels sera déçu s'il apprend que nous buvons un verre sans lui.
— Nels ? Hé bien, vous en avez parcouru du chemin depuis le temps où l'appeliez rôdeur.
— Je suppose… »
Un silence inconfortable s'installa, qu'Alinor rompit en soupirant.
« Je suis désolée. Je ne dois pas être d'excellente compagnie ces derniers jours.
— Ne vous en faites pas pour ça. Oublieriez-vous qui est ma sœur ? Je vous assure que vous êtes bien plus agréable qu'elle, même dans ses meilleurs jours. »
L'esquisse d'un pâle sourire vint défaire le visage d'Alinor de sa morosité mais ne dura guère.
Almasea se décida d'arrêter de tourner autour du pot.
« Qu'est-ce qui vous tracasse ? »
Elle crut qu'Alinor n'allait pas lui en parler mais la Bréton se raviva et répondit :
« La bataille à venir… Combien périront là-bas ?
— Beaucoup, je le crains. C'est le prix de la guerre, surtout lorsque l'ennemi est daedrique. Le duc Védam s'est assuré que les troupes qui défendront Vivec soient nombreuses et efficaces mais cela ne changera rien au fait que beaucoup périront à coup sûr. »
Elle essaya de le dire aussi doucement possible mais il n'en demeurait pas moins que c'était la dure réalité de ce qui les attendrait lorsque Tidros Indaram et les siens se décideraient à passer à l'attaque. Elles en avaient toutes deux conscience.
« Rien ne vous oblige à y participer, vous savez… ajouta-t-elle avec prudence, surveillant sa réaction. Vous n'avez pas à prendre part à une bataille qui ne vous concerne pas. Personne ne vous en voudra.
— Je m'en voudrais, protesta Alinor en secouant la tête. Je ne crains pas pour ma vie. Si c'était le cas, j'aurais insisté pour qu'on ne m'envoie pas sur Vvardenfell – ce n'est pas pour vous offenser mais votre province a mauvaise réputation.
— À juste titre, suis-je tentée de dire.
— Quoi qu'il en soit, je ne cesse de me dire que les choses auraient pu être différentes si nous avions agis plus tôt…
— Vous songez surtout à vous en disant cela, n'est-ce pas ? »
Alinor hocha la tête avec raideur et prononça cette phrase qu'elle ne cessait répéter à longueur de temps quand sa volonté flanchait :
« Je suis une Disciple de Stendarr. Je suis formée pour affronter des Abominations et pourtant j'ai été incapable de prédire les agissements des Exaltés du Nérévarine.
— Vous n'avez pas à vous sentir responsable de cela : vous n'êtes sur cette île que depuis quelques mois. Même le Conseil Hlaalu et le Temple, qui ont vent de l'existence de ce culte renégat depuis bien plus longtemps, n'ont pas su anticiper leurs actions qui nous ont amenées à cette situation.
— Ce n'est pas une excuse… maugréa Alinor. À bon être des paladins voués à la lutte contre les ennemis des Mortels si nous échouons avant même de commencer à chaque fois que nous nous rendons dans une province qui n'est pas Cyrodiil ? »
Alinor réalisa qu'elle s'emportait et se tut le temps d'inspirer profondément et de reprendre plus calmement.
« J'ai l'impression que les Princes Daedra étendent de plus en plus leur influence sur le Mundus sans que cela n'étonne personne, alors même que le monde sombre dans la discorde la plus totale. Rien qu'en Cyrodiil, le nombre recensé de pratiques nécromanciennes accroît sans cesse et la Guilde des Mages, qui a l'autorité sur l'enseignement de la magie, ne fait rien pour l'en empêcher malgré le danger que représentent les arts noirs. Le Culte impérial a beau essayer de traquer les nécromanciens, certains sont mêmes protégés par l'Université des Arcanes. Iudas et moi étions chargés de nous occuper d'un de ces cas lorsque le Primat de Chorrol nous a ordonné de nous rendre en Morrowind. J'étais alors confiante en mes compétences mais les récents évènements les ont ébranlées, tout comme mes convictions. Jamais le Temple de Stendarr ne pourra atteindre les objectifs qu'il s'est fixé en créant notre ordre : nous sommes trop peu nombreux, face à bien trop d'adversaires… »
Elle se tut et porta son regard vers le firmament, où Masser et Secunda s'étaient enfin montrées, comme si c'était la dernière fois qu'elle contemplait le ciel nocturne.
Almasea la fixa, pensive.
Plongée dans son marasme, de simples mots sauraient-ils l'en sortir ? Elle en doutait : si ce qu'elles ressentaient était semblable, il n'en demeurait pas moins qu'elles étaient deux personnes très distinctes.
Cette fois-ci, des paroles réconfortantes ne suffiraient pas. Almasea songeait bien à quelque chose qui pourrait fonctionner mais ce n'était pas le meilleur moment pour en parler.
Y aura-t-il seulement un bon moment pour ça ? se demanda-t-elle.
Puisque l'issue de la bataille contre les Exaltés du Nérévarine était très incertaine, peut-être s'agissait-il de sa seule opportunité pour en parler à Alinor.
Elle n'avait rien à perdre et tout à y gagner.
« Cela n'en rend vos actes que plus louables, dit-elle avec douceur. Il faut du courage pour se battre pour une cause qui paraît vaine à d'autres. Ce n'est pas le fait que vous soyez une Disciple de Stendarr qui vous définit mais la volonté dont vous faites preuve pour défendre ce qui vous semble juste. C'est quelque chose de vraiment admirable chez vous. »
Dans d'autres circonstances, elle aurait ri de combien ses propos déstabilisèrent la Bréton d'ordinaire stoïque et flegmatique, qui ne savait clairement pas quoi répondre face à de telles éloges.
Elle sourit et continua :
« J'ignore ce que vous retiendrez de votre mission en Morrowind mais je peux affirmer que vous vous trompez en pensant ne rien avoir fait. Cette alliance entre les Grandes Maisons Hlaalu et Rédoran, l'Empire et le Temple… vous ne le réalisez peut-être pas mais c'est grâce à vous qu'elle existe et qu'elle permettra d'arrêter les Exaltés du Nérévarine : si vous ne vous étiez pas battue pour découvrir la vérité, nous ignorerions encore tout de leurs plans et ils auraient toujours une longueur d'avance sur le Conseil Hlaalu grâce à Névéna. Pour ma part, je ne regrette pas un instant que vous ayez posé le pied sur Vvardenfell : sans vous, je serais restée cloîtrée dans le temple à Balmora sans me décider à agir contre Tidros Indaram.
— Cet honneur ne me revient pas. C'est votre décision après tout.
— Peut-être mais c'est vous qui m'en avez convaincue. Vous m'avez accorder votre confiance, ce qui est très inhabituel dans une province comme la nôtre où la trahison et les coups de poignard dans le dos ne sont pas reconnus comme des crimes et sont même encouragés.
— Douter de vous alors que vous m'aviez tendu la main aurait été injuste de ma part. »
Almasea rit doucement et secoua la tête.
« Ce n'est pas vraiment comme ça que les choses fonctionnent en Morrowind, vous vous en doutez : les relations de confiance sont rares chez nous. C'est pour cela que je chéris par dessus tout notre amitié même si en vérité… ce que je ressens pour vous va au delà de ça. »
Elle se décida d'arrêter de tourner autour du pot et tendit sa main pour saisir celle d'Alinor en la regardant droit dans les yeux.
« Ce que j'essaye de vous dire, c'est que je vous aime. Du plus profond de mon cœur. »
Elle ne savait pas exactement à quoi elle s'attendait comme réaction de la part d'Alinor : peut-être de la surprise ou la reconnaissance et l'acceptation – voir le réciproque – de ces sentiments… mais certainement pas à un éclat de douleur et d'accablement dans son regard.
Alinor paraissait abattue. Elle détourna les yeux, incapable de soutenir son regard, et murmura :
« Vous ne devriez pas. »
Almasea fut confuse.
« Pourquoi donc ?
— Parce que tous ceux que tous ceux que j'ai jamais aimé sont morts. Ma mère… mon partenaire… mon frère… Je ne voudrais pas que vous soyez la suivante à souffrir de ce que je commence à croire être une malédiction qui me poursuit partout.
— Votre inquiétude est touchante mais je crains que ce ne soit pas à vous de décider de ça pour moi. Je ne peux pas nier mes sentiments pour vous et je n'en ai pas l'intention. »
Devant l'air toujours incertain d'Alinor, elle ajouta avec assurance :
« De plus, oublieriez-vous qui je suis ? On ne vient pas si facilement à bout d'une Main d'Almalexia. Je vous assure que je ne compte pas mourir de sitôt. »
Cela eut le mérite d'arracher un sourire à Alinor mais il s'estompa bien vite, la laissant penaude et honteuse.
« Je suis désolée, je dois vous paraître sans-cœur à ne pas donner suite à votre aveu mais…
— Je sais, et je comprends, l'interrompit Almasea. Beaucoup de choses doivent vous préoccuper en ce moment et méritent plus votre attention. Prenez tout le temps qu'il vous faudra, Alinor. Je tenais juste à ce que vous sachiez ce que je ressens pour vous. »
L'étrange tension qui perdurait entre elles depuis des jours disparut enfin et, le temps d'une soirée, tout semblait être redevenu comme avant.
. . .
« Tu n'as pas à te sentir indigne de cette armure. Elle est le témoin de la confiance que t'accordait Ayem. Porte-la avec fierté, ma sœur. »
Alors qu'elle entrait dans le temple de Balmora. Almasea réfléchit à ce que Fédris lui avait dit avant qu'ils ne se quittent la veille.
Le soleil était encore bas dans le ciel et le silence régnait en cette calme matinée où même les membres du culte dormaient encore. Pourtant il y avait déjà une personne dans la salle des prières et, à son grand dam, c'était une Dunmer qu'elle aurait préféré ne pas croiser.
« Feldrelo Sadri, dit-elle sèchement. Votre absence s'est faite sentir à l'assemblée tenue hier par le duc Védam. »
La matriarche du Tribunal lui adressa un sourire empli de fausseté et de mépris.
« Je crains qu'une urgence m'ait empêché de répondre favorablement au Grand Maître de la Maison Hlaalu – oh pardonnez-moi, je devrais plutôt dire le représentant officiel d'Uriel Septim VII. »
Almasea plissa les yeux avec dégoût.
« Vous êtes ridicule. Pensez-vous vraiment que votre mépris de l'Empire apportera quoi que ce soit à notre province ? »
Plus qu'ailleurs, l'Empire était détesté au sein du Temple. Almasea pouvait comprendre pourquoi – elle-même n'appréciait guère la politique impériale – mais que le Temple refuse de prêter main-forte au Hlaalu et aux Rédoran à cause de sa vieille rancune contre l'Empire était une bassesse indigne des Dunmers.
Almasea pensait que la matriarche du Tribunal saurait mettre de côté ses sentiments personnels pour une cause plus grande mais apparemment elle s'était trompée au sujet de son collègue.
Feldrelo la dévisagea avec dépit.
« Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous vous obstinez ainsi, Ulès…
— Pardonnez-moi ?
— Ouvrez les yeux. ALMSIVI s'est révélé être un mensonge et les Tribuns des imposteurs désormais déchus. Les Prêtres dissidents prendront bientôt le commandement du Temple de Morrowind et lorsqu'ils seront au pouvoir, ils éradiqueront toute trace du Tribunal. Cela comprend ceux qui le servaient et si vous persistez à vénérer haut et fort ALMSIVI plutôt que de reconnaître que vous vous êtes trompée en vénérant de faux dieux, ils vous élimineront purement et simplement. Est-ce vraiment comme ça que vous voulez finir ?
— Je préfère mieux mourir que de commettre un tel parjure.
— Humph… Votre dévotion aveugle sera votre perte, Ulès. »
La matriarche lui lança un regard dédaigneux avant de s'en aller.
Enfin Almasea fut seule dans le silence religieux de la salle des prières. Seul résonna le bruit de ses pas alors qu'elle s'approcha de l'autel où reposait la Sentence d'ALM.
La masse dwemer était aussi splendide qu'au premier jour où Almalexia lui en avait fait cadeau et encore aujourd'hui, Almasea se souvenait de ce que cela faisait de la tenir dans sa main, l'élan dans laquelle l'entraînait cette arme comme si elle était pressée d'aller faire mordre la poussière à ses adversaires.
Après avoir quitté les Mains d'Almalexia, elle s'était promise de ne plus jamais s'armer de la Sentence d'ALM mais la situation exceptionnelle nécessitait qu'elle rompt son serment.
Alors elle tendit la main vers la masse et enroula ses doigts autour du manche. Aussitôt elle sentit la magie du puissant enchantement irradier en elle et fut envahie par une sensation familière qui lui avait tant fait défaut ces dernières années.
Almasea s'empara de la Sentence d'ALM et se mit à sourire en imaginant le visage horrifié de Tidros Indaram lorsqu'il réalisera que c'est par une Main d'Almalexia qu'il périra.
Il regrettera alors d'avoir renié sa foi pour vénérer un des plus vils Princes Daedra qui soient…
Au début de ce chapitre, j'étais un peu mitigée à l'idée de l'écrire du point de vue d'Almasea car je me disais qu'il n'y aurait grand-chose à dire à part deux ou trois scènes « obligatoires » avec elle mais finalement, ça a fait tout le chapitre sans le moindre problème.
