Chapitre XXIV
La Bataille de Vivec
Le jour fatidique approchait à grands pas.
Les rapports des espions impériaux et hlaalu affirmaient que les rangs des Exaltés du Nérévarine ne cessaient de grossir – surtout de nécromanciens et de daedra, bien que certains affirmaient y avoir vu des visages parfois familiers, ceux de Dunmers qui ont renié leur foi après les désillusions provoquées par les évènements de l'an 427.
Ce fut dans la précipitation que le Conseil Hlaalu quitta Balmora pour s'établir temporairement à Vivec, notamment pour mieux coordonner les opérations avec les quartiers des Ordonnateurs établis là-bas et la Légion impériale à Coeurébène. Hlénil Néladren se décida à rester à Balmora mais envoya aux côtés d'Almasea, Starr et Alinor, ses agents Imare et Mervs Uvayn – si les choses venaient à mal tourner, il fallait que le Conseil ait encore un haut membre pour prendre des décisions, avait-il prétexté.
Vivec était déjà en état d'alerte à leur arrivée.
Une solution avait été trouvée concernant l'impossibilité d'évacuer selon le duc : Frald le Blanc avait proposé que cela se fasse par voie maritime. Sauf erreur de leur part, les Exaltés du Nérévarine ne prévoyaient aucun assaut par la mer, rendant celle-ci libre d'accès et relativement protégée d'eux.
Il en avait fait part à Varus Vantinus, qui avait donné l'autorisation afin que des navires impériaux mouillant au port de Coeurébène soient réquisitionnés pour l'évacuation des habitants de Vivec. Celle-ci n'avait pas été rendue obligatoire et peu furent les volontaires pour s'éloigner de Vivec – la majorité provenait du quartier étrangers car beaucoup préféraient rester, convaincus que la ville-mère de Vvardenfell résisterait à l'assaut des adorateurs de Boéthia.
Certains avaient même voulu prendre les armes pour participer à la défense de Vivec mais leurs demandes furent refusées : ils seraient des cibles faciles pour les nécromanciens et autres mages noirs que comptaient les Exaltés du Nérévarine. Il serait donc inutile qu'ils aillent se battre pour mourir aussitôt et venir accroître les rangs ennemis sous la forme de morts-vivants.
Jamais Alinor n'avait trouvé le temps aussi long que lors de ces quelques jours passés à Vivec. Un conseil de guerre était réuni entre le grand maître de la Maison Hlaalu, le chevalier du dragon impérial et les grands maîtres des Ordonnateurs et des Maisons Hlaalu et Rédoran. Quelques fois se joignaient à eux le grand chanoine du Temple ou la théurgiste Ruccia Conician – la supérieure de Lalatian Varian – et, de temps à autres, Fédris Hler invitait Almasea à les rejoindre.
De ce fait, Alinor voyait assez peu la devineresse. Le quartier étranger ayant été pratiquement déserté, c'était ici qu'il fut décidé de faire résider les officiers de la Légion et du Culte de l'Empire. Entre deux moments à se perdre dans les dédales que représentaient les cantons de Vivec, elle croisait donc Lalatia Varian, Aurane Renault ou Sellus Gravius. Comme elle, ils affichaient une mine grave et soucieuse, se demandant quand est-ce que les Exaltés du Nérévarine finiraient par passer à l'action.
Lors d'un passage dans le canton du Temple, elle surprit une conversation entre Almasea, Fédris Hler et un Dunmer vêtu d'une armure de verre en mauvais état, avec une épée d'ébonite rangée dans son fourreau. Comme pour le grand maître des Ordonnateurs à côté de lui, une imposante balafre lui traversait le côté droit de son visage impassible et le rendait aveugle d'un d'œil.
Alinor essaya d'ignorer le pincement au coeur qu'elle ressentit à la vue de cette armure qui lui rappelait tant Véloth et s'avança lorsque Almasea la vit et lui fit signe de les rejoindre. L'étranger borgne ne cessa de la fixer de son œil valide avec un profond dédain.
« Vous arrivez au moment opportun, Disciple de Stendarr, lui dit Fédris Hler. Nous parlions justement de vous à Ulms Drathen. »
Ce Dunmer était donc l'Exalté qui avait survécu à l'attaque de Molag Mar ? En tout cas, elle n'appréciait guère la façon dont il la dévisageait. Elle préféra ne rien dire et le regarda croiser les bras en l'examinant de bas en haut.
« C'est donc elle qui a tenu tête à Indaram ? demanda-t-il, d'une voix rude qui n'inspirait aucune sympathie. Humph, c'est difficile à croire…
— Pourtant c'est la vérité, intervint Almasea avant qu'Alinor n'ait l'occasion de se défendre. C'est une grande alliée dans la lutte que nous menons contre les Exaltés du Nérévarine.
— Réduits à devoir accepter l'aide de l'Empire… Notre province va vraiment mal pour en être arrivée là. »
Ce fut à grande peine qu'Alinor se retint de faire remarquer que l'Empire ne serait pas intervenu dans cette affaire si le Temple et ses différents ordres faisaient correctement leur travail – elle ne voulait pas provoquer inutilement une scène, bien que ces derniers temps ce genre de commentaires et critiques à l'égard de l'Empire et de sa profession de plus en plus fréquents mettaient à mal sa patience. Elle vit du coin de l'œil qu'Almasea partageait son agacement, bien qu'elle soit plus douée que la Bréton pour le dissimuler.
La tension entre eux était palpable. Elle fut rompue par Fédris Hler, qui changea de sujet et dit à l'Exalté :
« Reprenez donc ce que vous nous disiez concernant Tidros Indaram. »
Ulms Drathen hésita, jetant un coup d'œil vers Alinor. Il semblait réticent à en parler en sa présence, du moins jusqu'à ce qu'Almasea renchérisse :
« Reprenez. »
Alinor sut aussitôt qu'elle venait de se servir du pouvoir de son Anneau de Persuasion et s'étonna d'ailleurs de ne jamais avoir remarqué combien le ton d'Almasea changeait lorsqu'elle faisait appel à ce artefact : sa voix semblait exercer une emprise sur toute personne l'entendant, captivant l'attention de son interlocuteur.
L'Exalté opina avec raideur et se mit à raconter :
« Je connaissais bien les frères Indaram puisqu'eux aussi étaient de service à Molag Mar. Des trois frères, Tidros était le plus discret – je dirai même qu'il n'avait rien de spécial. Il passait la plupart de son temps à rattraper les bêtises de son plus jeune frère, Giras. Comment ce dernier a pu devenir un Exalté, je me le demande encore aujourd'hui : c'était un bon-à-rien qui s'attirait toujours des ennuis. Seul Birer, l'aîné, était un digne Exalté mais il n'avait aucune patience pour les excentricités de Giras et laissait donc Tidros s'en charger – même lorsque Giras s'est retrouvé en prison, ce fut Tidros qui dû payer seul sa caution pour le sortir de là : Birer était d'avis de le laisser croupir dans ses geôles.
« Tout a dégénéré lors de la venue du Nérévarine. Les fidèles ont commencé à douter des Tribuns et des vraies raisons de la mort du capitaine Nérévar au Mont Écarlate lors de l'Ère Première. L'infamie a été jetée sur les ordres les plus dévoués d'ALMSIVI, dont les Exaltés. Peu après, Giras et Birer ont trouvé la mort. Les circonstances de leur décès sont assez troubles : officiellement, Giras aurait déserté les Exaltés avant de trouver la mort dans les terres arides de Molag Amur. Birer, accablé par la perte de son jeune frère, se serait donné la mort. Une autre histoire, plus méconnue, prétend que Giras se serait suicidé par honte de servir des dieux imposteurs. Birer aurait alors surpris Tidros en train de comploter contre le Seigneur Vivec pour venger Giras, par le biais de rituels daedriques. Les deux frères se seraient lancés dans un combat à mort, remporté par Tidros qui se serait ensuite enfui de Molag Mar pour ne plus jamais être vu jusqu'à ce jour.
« Pour ma part, j'ai une toute autre version de cette sombre affaire : Giras a effectivement quitté la forteresse pour ne plus jamais être revu. Birer n'aurait jamais accepté une telle désertion, surtout pas venant de son propre sang, et s'est donc lancé à sa poursuite. Il est revenu à Molag Mar sans Giras mais je ne pense pas que celui-ci se soit suicidé ou fait tué par des monstres quelconques de la région. Je crois que Birer l'a tué. Je connais bien le tempérament de celui-ci et il ne fait aucun doute qu'il préférerait son frère mort que déshonorant le nom des Indaram en faisant défection aux Exaltés. Tidros a fini par apprendre le crime dont s'est rendu coupable son aîné et, dans un accès de colère, l'a tué à son tour. Voilà ce que je crois.
« Quoi qu'il en soit, il est certain que la mort de ses frères est responsable de la trahison de Tidros qui, plutôt que d'en vouloir à l'un ou l'autre comme à l'origine de cette tragédie familiale, a dirigé sa haine vers les Tribuns : si ceux-ci ne les avaient pas abreuvés de mensonges pendant des siècles, Giras et Birer ne seraient pas morts. Tel est le raisonnement derrière ses actions. Cela démontre combien il est néfaste de se laisser dominer par ses émotions et ses sentiments. »
Était-ce une malédiction que des drames familiaux soient derrière tous les agissements des Exaltés du Nérévarine ? Alinor se le demandait après entendu une telle histoire, bien que celle-ci n'ait apporté aucun information sur Tidros Indaram qui puisse les aider à le vaincre.
« Si vous le pensez, pourquoi tant insister pour pouvoir vous battre contre le chef des Exaltés du Nérévarine lorsqu'ils attaqueront Vivec ? rétorqua Almasea. N'est-ce pas par esprit de vengeance ?
— Humph, ce n'est pas par ressentiment personnel que je veux l'affronter. Tidros n'a pas seulement fait défection à notre ordre, il nous a trahi et a renié tous nos principes. Il doit être châtié pour ça. Je veux que cela soit fait de la main d'un Exalté, de ma main. »
Almasea et son mentor s'échangèrent un regard las.
« Nous en reparlerons plus tard, déclara la devineresse. Venez, Alinor. J'ai à vous parler.
— Eh, pas si vite ! Nous en avons pas fini ! »
Elles ignorèrent les protestations de l'Exalté et partirent, laissant Fédris Hler essayer de le gérer. Ce ne fut qu'une fois dans un autre canton, à marcher dans les couloirs sans but particulier, qu'Alinor entama la conversation :
« Alors, de quoi aviez-vous besoin de me parler ?
— Hmm ? Oh, ce n'était qu'un prétexte pour m'éloigner d'Ulms Drathen. Cela fait des heures que maître Fédris et moi essayons de lui faire comprendre qu'il ne serait qu'une gêne à essayer de vouloir affronter Tidros Indaram.
— Pourtant c'est un Exalté. Ne fait-il pas partie de l'élite des ordres templiers du Tribunal ?
— Bien sûr mais il ne s'est pas remis de sa fuite à Molag Amur et, dans son état, il serait plus un poids qu'autre chose. Il ne parvient pas à se mettre ça en tête tellement il est obnubilé à vouloir se venger de son ancien collègue. De toute façon ce n'est pas comme si le Conseil d'urgence accepterait sa requête. »
À la mention du conseil établi à Vivec, Alinor songea à quelque chose et demanda :
« A-t-il été décidé de qui devra affronter Tidros Indaram lors de l'attaque ?
— Ce fut une des premières décisions prises, car les candidats pour une telle mission sont peu nombreux, vous vous en doutez.
— Qui seront-ils ?
— Maître Fédris et moi-même. »
Alinor s'arrêta net. Ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait comme réponse. Que Fédris Hler et Almasea en fassent partie de la surprenait pas mais elle pensait que des officiers de la Légion impérial comme Frald le Blanc ou Sellus Gravius se joindraient à eux.
« Vous ne serez que deux pour ça ? Sire Varus Vantinius et le duc Védam Dren sont d'accord avec ça ?
— Ils ont approuvé ce plan, oui. Eux-même ne peuvent se permettre de mettre de leurs vies en danger en essayant d'arrêter Tidros Indaram. Nous sommes donc les seuls à pouvoir lui tenir tête, ils en ont bien conscience. Ils n'interviendront que si maître Fédris ou moi périssons avant. »
Elle remarqua l'air réticent de la Bréton et ajouta, amusée :
« Vous n'êtes pas convaincue.
— N'est-ce pas trop dangereux ?
— Ça l'est mais nous n'avons pas d'autres choix. Mieux vaut ça que de laisser d'autres courir à leur perte.
— Laissez-moi au moins être des vôtres.
— Je me doutais que vous diriez ça mais je me dois de refuser.
— Pourquoi ? Je suis un Disciple de Stendarr. J'ai été formée pour affronter les menaces daedriques.
— Peut-être mais ça n'empêche qu'avec ses nouveaux pouvoirs, Tidros Indaram est trop dangereux pour que vous l'affrontiez. Pour être sincère avec vous… cela me rassurerait de vous savoir le plus loin possible de lui. Il a déjà mis votre vie en péril bien trop de fois. »
Elle serra la main d'Alinor dans la sienne et lui adressa un sourire confiant.
« Ne vous en faites pas pour moi. J'ai été prise au dépourvue la dernière fois mais cela ne se reproduira pas.
— Dans ce cas, promettez-vous que vous ne vous laisserez pas tuée par Tidros Indaram.
Almasea secoua la tête avec douceur.
« Je crains ne pas pouvoir vous le promettre… Néanmoins, je ferai tout mon possible pour revenir auprès de vous, n'en doutez pas. »
. . .
« Ils sont là. »
Les Exaltés du Nérévarine étaient aux portes de la cité. Des plus hauts promontoires des cantons de Vivec, il était possible de voir, sous la clarté du soleil couchant, la masse noire formée par leurs armées venant de l'est, à laquelle des groupes plus réduits du nord venaient s'ajouter de temps à autre. Dans quelques heures, ils arriveraient à Vivec.
Malgré elle, Alinor sentait l'angoisse la gagner. Elle se demandait comment ils viendraient à bout d'une telle armée, alors même qu'elle savait le nombre conséquent de soldats présents dans la cité : les Hlaalu défendraient le pont à l'ouest, au plus près de leur quartier ; les Rédoran protégeraient le nord par le Quartier étranger pendant que les Impériaux et les Ordonnateurs formeraient le plus gros des troupes à l'est pour arrêter la progression des Exaltés du Nérévarine, soutenus par des archers, des arbalétriers et des mages en retrait.
En derniers recours, si nécessaire, tous se retrancheraient derrière des barricades placées dans tous les cantons pour ralentir l'ennemi et reculeraient progressivement vers les quartiers du Temple jusqu'à vaincre l'adversaire ou être tous éliminés. Dans ce cas, les Exaltés du Nérévarine pourraient atteindre et pénétrer dans le Palais de Vivec, où le Guerrier-Poète était resté – il avait à la fois refusé d'être mis en sécurité ailleurs mais aussi de se battre pour la défense de sa ville, dans une attitude stoïque surprenant même ses plus proches serviteurs, qui n'eurent d'autres choix que de se soumettre à cette décision sans en comprendre la raison.
La nuit était tombée. De minuscules flammes au loin permettaient de se faire une idée de l'avancée des Exaltés du Nérévarine alors que les Ordonnateurs et les Impériaux se positionnaient en rang devant le pont menant au Quartier Telvanni, dirigés dans leurs mouvements par Mehra Drora et Frald le Blanc.
Alinor n'y vit aucun visage familier, si ce n'est Sellus Gravius qui se démarquait dans les rangs de la Légion impérial avec son armure rouge et dorée de templier, portée par seulement une poignée de soldats. Elle avait vu Aurane Renault plus tôt, qui resterait en retrait lors de la bataille – sans doute parce qu'il serait idiot de perdre un agent des Lames en l'envoyant au front.
Almasea ne s'était pas encore présentée. Alinor ne savait pas si la devineresse devait prendre part à la bataille devant le quartier Telvanni ou si elle allait se poster directement au Palais de Vivec avec Fédris Hler – où il ne faisait aucun doute que Tidros Indaram profiterait de la confusion des affrontements pour s'y faufiler.
Elle s'apprêtait à partir vers les quartiers du Temple dans l'espoir d'y croiser Almasea avant la bataille quand une voix familière l'interpela :
« C'est à une bataille historique que nous allons prendre part ! Pensez-vous que l'on se souviendra de nous dans les récits qui la relateront ? »
Nels Llendo, dans son armure d'ossement et muni de sa pléthore d'armes, se glissait entre les archers et mages impériaux pour la rejoindre. Alinor ne put cacher son étonnement : s'il y avait bien une personne qu'elle ne s'attendait pas à voir ici, c'était bien lui et, plus surprenant encore, Baadargo l'accompagnait. Le Khajiit devait être le seul parmi eux tous à ne pas porter d'armure, ce qui l'incitait à croire qu'il ne se joindrait pas à eux dans cette bataille. Mais alors que venait-il faire ici ?
« Vous semblez surprise de nous voir ici, se moqua le brigand en affichant un sourire charmeur. Je vous comprends : j'ai aussi l'impression qu'une éternité est passée depuis que nous nous sommes vus. »
Elle le fixa d'un regard plat qu'il ignora mais ajouta, la mine grave :
« Plus sérieusement… Vous pensiez vraiment que je fuirais le combat ?
— Je dois admettre que oui. Je ne comprends pas pourquoi quelqu'un avec une telle… profession vient prendre part à une guerre qui ne le concerne pas.
— Pour quelqu'un de si perspicace, vous avez tendance à être aveugle à l'évidence. Cela fait un moment que toute cette histoire ne me concerne plus et pourtant je vous ai suivi où que vous alliez. Ignorez-vous vraiment pourquoi ? »
Elle songeait bien à des raisons mais elle préférait ne pas les mentionner. Son absence de réponse amusa Nels, qui sourit avec suffisance.
« Parce que nous sommes amis, ma belle étincelle. Je vous apprécie et j'aime à croire que vous m'appréciez en retour. Pour tout vous dire, mes amis ne courent pas les rues et j'ai l'impression que c'est pareil pour vous donc nous pouvons dire que nous nous sommes bien trouvés… À mes yeux, c'est une raison suffisante pour être ici à vos côtés. Nous nous battrons donc non pas pour le dernier des Dieux-Vivants du Tribunal ou je-ne-sais-quoi mais pour vous. »
Alinor fut troublée et ne sut pas quoi répondre : jamais Nels ne lui avait parlé avec tant de sincérité. Étaient-ils vraiment amis comme il le disait ? Si Iudas avait été là, il aurait levé les yeux au ciel pour prier les Neuf de lui apporter un peu de clairvoyance, désemparé par son manque de sociabilité.
Elle sourit presque à cette pensée et préféra changer de sujet avant que le chagrin ne l'accable.
« Nous ? »
Le Khajiit à côté de lui posa une main sur son cœur et inclina la tête.
« Avant de partir pour le Sanctuaire de Boéthia, Véloth a demandé à Baadargo de veiller sur sa sœur s'il ne pouvait pas le faire. Baadargo s'acquittera de cette tâche pour honorer son ami.
— Vous n'avez pas à faire ça, protesta Alinor en fronçant les sourcils. Je ne crois pas que mon frère vous en aurait voulu si vous manquiez à sa volonté pour cette fois.
— Peut-être que non mais Baadargo le fera tout de même. »
Avant qu'Alinor ne puisse insister pour l'en dissuader, une voix les interpella :
« Vous ! Ici ? Je n'en crois pas mes yeux : ce doit être une illusion provoquée par Vaernima… »
Nels poussa un soupir et posa ses mains sur ses hanches en secouant la tête de façon exagérée.
« Vous vous y mettez aussi ? Il semble que le pauvre Nels Llendo a vraiment mauvaise réputation auprès de vous, mesdames… »
Almasea afficha un sourire en coin en les rejoignant. Il y avait quelque chose de différent en elle, qu'Alinor associa d'office avec l'armure enchantée que revêtait la devineresse : c'était celle qui reposait d'habitude dans la chapelle de son manoir, l'armure des Mains d'Almalexia. Elle recouvrait entièrement Almasea, à l'exception du casque qu'elle n'avait pas avec elle, et pourtant celle-ci ne paraissait pas avoir le moindre mal à se mouvoir avec.
Alinor ne manqua pas de remarquer qu'elle tenait dans sa main la Sentence d'ALM : la masse dwemer brillait d'une lueur inquiétante d'où émanait une grande puissance magique.
« Hé ben… Je ne m'y connais pas trop en armure mais je suis à parier que celle-ci rapporterait une fortune à la revente, commenta le brigand avec admiration avant de lever les mains dans un signe de paix au regard noir que lui lança la devineresse. Non pas que je vais le faire, voyons ! Rien que vous voir porter ça me fait mal aux épaules et au dos. J'ai essayé de voler la cuirasse d'un Ordonnateur ivre une fois mais elle était si lourde que j'ai préféré laisser tomber, alors la vôtre… je ne veux même pas imaginer son poids.
— Ce n'est qu'une question d'habitude, prétendit Almasea, amusée. Même si à vrai dire, cela nécessite d'abord de nombreuses années d'entraînements et de préparation.
— Et probablement être né sous le signe du Seigneur ou de la Dame, selon moi… »
Intérieurement, Alinor était d'accord avec lui : à ses yeux, seuls ceux nés sous les constellations gardées par le fort Guerrier pouvaient réalisé l'exploit de porter des équipements lourds d'ébonites ou daedriques. En même temps, il était logique que le port d'armures lourdes paraissait impossible à ceux nés comme elle sous les constellations du sage Mage, pour qui même des armures de Verre pouvaient être encombrantes…
« Ne devriez-vous pas être devant le Palais de Vivec avec Fédris Hler ? demanda-t-elle.
— Je l'y rejoindrais sous peu, expliqua Almasea. Avant ça, je tenais à commencer cette bataille à vos côtés. Je veux envoyer autant que possible de ces séides dans l'Oblivion auquel ils ont prêté allégeance.
— Parfait ! s'exclama le brigand. J'espère que vous offrirez un beau spectacle à ceux qui seront en hauteur. Mon arc et moi surveillerons vos arrières dont vous ne craindrez rien de potentiels ennemis voulant vous poignarder dans le dos.
— Je serai bien plus rassurée si vous visiez des ennemis loin de nous. Je ne tiens pas à me faire atteinte par une de vos flèches perdues.
— Votre manque de confiance me blesse, devineresse. Pourquoi croire si peu en moi ?
— Je ne le fais que pour compenser votre excès de confiance en vos propres capacités. »
De l'agitation dans les rangs formés devant le pont attirèrent leur attention.
« Je crois qu'il est temps pour nous d'y aller, déclara Almasea, le visage grave. Rejoignons-les. »
Baadargo et Alinor acquiescèrent et s'apprêtèrent à la suivre quand Nels l'interpela la Bréton :
« Je peux vous parler une petite minute ? Ce ne sera pas long. »
Elle fit signe à Almasea d'avancer avant d'adresser un regard agacé au brigand.
« Qu'y-a-t-il ? Y-a-t-il quelque chose d'important que vous vouliez me dire ?
— Cela dépend du point de vue. De plus, ce n'est sans doute pas le meilleur moment pour ça mais… »
Alinor s'impatienta et croisa les bras, agacée.
« Hé bien ? Vous n'avez pas besoin qu'on vous délie la langue d'habitude.
— D'accord, d'accord, je vais aller droit au but. Vous n'avez encore rien dit à Almasea, je me trompe ?
— Je ne comprends rien à ce que vous dites. De quoi parlez-vous ?
— De ce que vous ressentez pour elle, évidemment. »
La Disciple de Stendarr cligna des yeux, confuse. Nels lui jeta un regard peu impressionné.
« Quoi ? Vous pensez vraiment que je n'ai rien remarqué ? Vous n'êtes pas aussi impassible que vous voulez le faire croire, moqua-t-il en souriant narquoisement. J'irai même jusqu'à dire que parfois, on lit en vous comme dans un livre ouvert. »
Alinor fronça les sourcils. Troublée et gênée, elle répliqua :
« Vous… Vous pensez vraiment que c'est le moment de parler de ça ?
— Pour tout vous dire… oui. Nous allons nous battre face à une armée, ma belle étincelle. Je veux être optimiste et confiant mais rien n'assure que nous en ressortirons victorieux ou même vivants. Alors je me dis que c'est peut-être maintenant ou jamais l'occasion pour vous de ce que vous ressentez pour elle. Que risquez-vous à ça ? J'espère que vous savez qu'elle vous aime tout autant que vous l'aimez, n'est-ce pas ? »
Alinor ne prit pas la peine d'essayer de prétendre le contraire.
« Je le sais. Elle m'a avoué ce qu'elle ressentait pour moi il y a quelques jours.
— Vraiment ? Parfait ! Alors qu'attendez-vous pour faire de même ?
— J'attends la bonne occasion … si jamais il s'en présente une.
— Humph ! Je n'ai jamais entendu d'excuses aussi pitoyables que les vôtres. À qui essayez-vous de mentir ? Moi ou vous ? De quoi avez-vous aussi peur que vous seriez prête à sacrifier votre bonheur à cause de ça ? Ce serait ridicule : vous êtes bien trop courageuse pour ça, je le sais. Le choix vous appartient. Je ne vous dirai qu'une seule chose à ce sujet : vous avez bien plus à perdre à garder ce que vous ressentez pour vous que de lui en parler. »
Les yeux de Nels Llendo se recouvrirent d'un voile de nostalgie et de douleur.
« Lorsque j'ai perdu la femme que j'aimais… et dans mes moments les plus sombres, je songeais à ce qui se serait passé si nous ne nous étions pas déclarés notre amour. J'y ai bien réfléchi et je préfère mille fois vivre avec la douleur de sa perte que de m'imaginer dans un avenir où je ne l'aurais pas connue et aimée. Elle est la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie et même si je peine toujours à supporter son absence, je chéri encore plus tous les souvenirs des moments passés avec elle. Peut-être l'amour et ce qu'il s'ensuit est une expérience différente pour chacun mais c'est selon moi une des choses pour laquelle la vie vaut la peine d'être vécue. »
Alinor le dévisagea sans un mot, étonnée. Face à air insistant, elle finit par dire :
« Je ne vous connaissais pas si… sentimental.
— Le grand Nels Llendo est plein de surprises, n'est-ce pas ? rétorqua-t-il, amusé. Je reconnais cependant que ce n'est pas une part de moi que je montre souvent. Alors ? J'espère que mon discours sentimental plein d'éloquences vous a convaincu. »
Elle sourit malgré elle et opina la tête avec raideur.
« Vous m'avez convaincu, oui. Je… Je lui dirai.
— Quand donc ? insista Nels.
— Si nous ressortons vivants de cette bataille. Je lui parlerai de ce que je ressens pour elle. »
Il ne parut pas satisfait de cette réponse mais ne protesta pas. Alinor prit cela comme le signe qu'ils en avaient fini et allait partir retrouver Almasea mais tourna les talons et dit lui dit, avant qu'il ne parte rejoindre les archers :
« Ne mourrez pas. »
Nels afficha un sourire narquois.
« Ne vous en faites pas pour moi : je ne prévois pas de mourir de sitôt. »
. . .
Elle voyait Almasea dans les rangs à l'avant, auprès de Fédris Hler, où les Ordonnateurs et soldats de la Légion impériale en armure lourde se côtoyaient et seraient les premiers à se lancer dans la bataille contre les Exaltés du Nérévarine, qui n'étaient plus loin d'eux.
Dans le firmament sans le moindre nuage pour venir troubler les étoiles, la lumière émise par Masser les éclairait désormais assez pour qu'ils puissent être vus distinctement par leurs ennemis : drémora, dévoreurs et xivilai boétien se tenaient auprès de nécromanciens et d'autres mages noirs, formant une armée hétéroclite et difforme qui n'en paraissait que plus dangereuse. Il n'y avait cependant aucune trace de Tidros Indaram parmi eux. Peut-être se cachait-il dans l'ombre, à l'arrière ?
Alinor aurait voulu rejoindre Almasea et se battre à ses côtés mais savait que ce serait du suicide de mettre quelqu'un comme elle en première ligne : elle ne tiendrait pas longtemps avant de se faire tuer par un Exalté du Nérévarine, sans que la cuirasse impérial qu'elle portait ne lui soit d'un grand secours.
Elle resserra son emprise sur la hampe du Sceptre d'Ulrich, adressant une prière silencieuse aux Huit et l'Unique pour que cette bataille soit une victoire.
« Avez-vous peur, Alinor ? »
Alinor s'étonna de voir Lalatia Varian à côté d'elle. Elle était si concentrée sur ce qui allait se passer qu'elle ne l'avait même pas remarquée. Contrairement à elle, l'Impériale n'avait pas trouvé nécessaire de se revêtir d'une armure et se contentait de porter sa robe rouge.
« Non, dit-elle aussitôt – un mensonge éhonté. Vous ?
— Un peu. Une bataille n'est pas exactement quelque chose dans lequel des membres du Culte impérial sont impliqués d'habitude. »
L'oracle esquissa un sourire confiant.
« Quoi qu'en vérité, cela entre dans nos attributions puisque nos adversaires servent la Dame Noire des Complots. Avec la bénédiction des Neuf, nous ne craignons rien. »
Le son perçant et puissant d'une trompette de guerre retentit, plongeant les rangs dans le silence le plus complet. Seul se faisait entendre les bruits de pas des troupes ennemies qui n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres d'eux. La tension était palpable. Les soldats tenaient fermement leurs armes, impatients que sonne le signal pour eux de passer à l'attaque.
Une nouvelle fois, le cri de la trompette résonna mais il ne leur était pas adressé. Derrière eux se fit entendre des flèches et des carreaux être chargés. Une fraction de secondes plus tard, une pluie de tirs recouvrait le ciel et cachait les étoiles avant de s'abattre sur leurs cibles. Presque une rangée entière de daedra et de mages noirs s'effondra aussitôt.
Ce fut l'élément déclencheur : les Exaltés du Nérévarine chargèrent et, au troisième appel de la trompette de guerre, Ordonnateurs et légionnaires firent de même dans un cri combatif.
Les deux armées s'entrechoquèrent et se mélangèrent dans un désordre belliqueux, où il était difficile de distinguer ses alliés de ses ennemis, tant tout se passait à une vitesse extrême.
Alinor perdit vite de vue l'oracle alors qu'elle se défendait contre les daedra qui se précipitaient vers elle. Elle abandonna bien vite son bâton de verre au profil de son épée d'argent et bien des drémora et des dévoreurs vinrent perdre la vie contre la pointe de sa lame. Elle venait de précipiter dans la main un mage quand elle sentit quelqu'un la tirer brusquement sur le côté. Au même instant, elle vit du coin de l'œil la silhouette imposante d'un xivilai boétien abattre violemment une masse à l'endroit où elle se tenait une seconde auparavant avec une telle violence que le sol trembla sous ses pieds.
C'était Mervs Uvayn qui venait de lui sauver la vie. Imare et lui, tous deux protégés par des armures de chitine et recouverts de bandes de tissus aux couleurs de la Maison Hlaalu, se placèrent devant le xivilai boétien et l'attaquèrent. Aussi vifs et réactifs que des assassins de la Confrérie Noire ou de la Morag Tong, ils lui assénaient des coups de taille et d'estoc à toute allure avant de se reculer précipitamment pour éviter un coup du colosse. Celui-ci finit par s'effondrer après qu'un shuriken lancé par Imare se plante dans sa gorge et le fit pousser un râle de douleur. Il lâcha son arme et tomba à genoux, permettant à Mervs de l'achever en lui tranchant l'arrière du cou.
Alinor les remercia d'un geste de la tête qu'ils lui retournèrent avant de se fondre dans la masse des affrontements.
Elle louvoya entre les combats vers là où elle supposait qu'était Almasea et sentit le soulagement l'envahir quand elle aperçut les reflets argentés de son armure. Elle s'inquiétait visiblement pour rien puisque l'ancienne Main d'Almalexia se battait férocement contre ceux assez audacieux – ou stupides – pour s'attaquer à elle et les envoyait valser d'un seul coup de sa masse dwemer, se déplaçant avec adresse et supportant les frappes adverses sans broncher grâce à son armure enchantée.
Mais même quelqu'un comme elle ne pouvait pas être sur tous les fronts : occupée à abattre un xivilai boétien, Almasea ne vit pas derrière elle le cadavre d'un soldat impérial être ranimé par un nécromancien. Alinor ne perdit pas un instant avant de s'interposer entre eux et de jeter sur le mort-vivant un sort de guérison. Des filaments dorées l'enveloppèrent et son corps s'effrita en quelques secondes, réduit en une poussière qui s'envola au vent. Elle chercha aussitôt à attaquer le mage noir mais celui-ci avait disparu de son champ de vision.
Elle souffla et se tourna vers Almasea, qui lui souriait.
« Merci. Vous avez aperçu Tidros Indaram ?
— Non.
— Mmh… fit Almasea, soucieuse. C'est étrange qu'il ne se soit pas déjà montré. Avec ses pouvoirs, il pourrait rapidement inverser le cours de cette bataille.
— Peut-être cette bataille n'est-elle d'une diversion ? proposa Alinor.
— C'est ce que je me disais. Maître Fédris et moi allons nous mettre en position devant le Palais de Vivec. Tôt ou tard, Tidros Indaram s'y présentera. »
À peine finit-elle sa phrase que le son du la trompette de guerre retentit de nouveau. C'était cette fois-ci le signal de la retraite. Ils devaient commencer à se retrancher dans les cantons pour prévenir l'assaut massif des troupes des Exaltés du Nérévarine.
C'est ce qu'ils firent. Soutenus à distance par les archers, arbalétriers et mages qui repoussaient au mieux leurs assaillants, les troupes défensives reculaient et convergeaient vers les cantons. Alinor et Almasea y arrivèrent parmi les premiers, grâce aux efforts de cette dernière qui écartait tout ennemi de leur chemin d'un simple geste de la Sentence d'ALM.
Alinor pensait qu'elles prendraient le temps de souffler mais ce ne fut pas le cas.
« Je vais rejoindre Fédris, déclara Almasea en jetant un regard inquiet vers les cantons du Temple. Nous n'avons pas de temps à perdre.
— Laissez-moi venir avec vous, demanda aussitôt Alinor.
— Non. Nous avons déjà eu cette discussion. Vous vous mettriez en danger inutilement. Me faites-vous confiance ?
— Toujours. »
Almasea sourit et lui attrapa la main, la serrant dans la sienne avec une telle douceur qu'Alinor la ressentit malgré le froid des gants métalliques qui les séparaient.
« Alors croyez en mes paroles. Nous vaincrons Tidros Indaram et tout sera enfin fini. »
Elle voulait désespérément protester et insister pour combattre à leurs côtés mais savait que rien ne ferait pas changer d'avis la devineresse, sans compter qu'elle avait bien conscience de la véracité de ces propos : elle ne ferait que les gêner. Disciple de Stendarr ou pas, elle ne leur arrivait pas à la cheville lorsqu'il s'agissait de se battre – surtout pas face au Champion de Boéthia.
Elle devait respecter la volonté d'Almasea.
« D'accord… mais soyez prudente. »
Si Nels était là, il aurait soupiré de façon bruyante en levant les yeux au ciel mais Alinor était convaincue que ce n'était absolument pas le bon moment pour lui parler de ses sentiments.
« Je le suis toujours, n'ayez crainte. »
Almasea adressa une dernière pression rassurante sur leurs mains jointes avant de la lâcher et de partir en direction des quartiers du Temple.
Alinor la regarda disparaître de sa vue avec la désagréable sensation qu'elle faisait une erreur en la laissant partir ainsi.
Elle n'eut cependant pas le temps de s'y attarder : le pont menant au Quartier Telvanni était pris d'assaut. Les Ordonnateurs étaient en première ligne, affrontant des xivilai boétien deux fois plus grands qu'eux et qui les jetaient dans les eaux de la Baie de Norvayn où ils finissaient noyés par le poids de leur armure.
Un cri venant du corps des archers attira son attention.
« Des daedra ! Sur les murs ! »
Des dévoreurs se jetaient dans l'eau et parvenaient à ramper le long des murs du canton pour y pénétrer sans avoir à passer par le pont. Des archers inconscient se penchèrent par dessus les balcons de pierre pour les tuer d'un tir bien placé mais les monstres cadavériques les tuait net d'une griffe plantée dans la gorge, avant le tirer leur corps vers eux pour aspirer tout le sang qu'ils pouvaient et d'abandonner les corps dans l'eau. Ils bondissaient ensuite pour envahir les couloirs du canton.
Alinor projeta une tempête de glace sur trois d'entre eux qui essayaient de passer par dessus le balcon et les renvoya dans la Baie de Norvayn, puis en tua un autre en lui tranchant le cou avec son épée d'argent.
Elle jeta un coup d'œil autour d'elle. Ils perdaient le contrôle de la situation : les daedra commençaient à les entourer et les mages noirs, qui étaient restés en retrait et se contentaient d'envoyer des sorts, commençaient à approcher et à ranimer les corps d'Ordonnateurs et de légionnaires impériaux du canton.
Tidros Indaram a réussi à réunir tous les nécromanciens de Vvardenfell ou bien ? se demanda-t-elle, agacée. Elle tenta d'en tuer un en lançant sur lui un sort de destruction mais le mage qu'elle visait leva in-extremis un bouclier qui fit voler en éclats le stalactite qu'elle envoyait.
Elle pesta. Il leur fallait des renforts ou ils perdaient le Quartier Telvanni. À contrecœur, elle tourna le dos à la bataille et se précipita vers le Quartier étranger, le plus proche pour obtenir de l'aide.
Ce qui l'y attendait lui glaça le sang. Elle se figea.
Du canton du Quartier étranger, il ne restait qu'une boucherie, un massacre sans nom : les corps des Rédoran gisaient par dizaines sur le sol, baignés dans leur proche sang.
Alinor s'avança prudemment, en alerte.
« Par les Neuf… que s'est-il passé ? » murmura-t-elle pour elle-même, effarée.
C'était impossible que tous les Rédoran se soient faits vaincre ainsi. Le gros des troupes ennemies s'en était pris au front est et elle voyait trop peu de cadavres de daedra et de mages noirs aux alentours pour supposer qu'il y ait une attaque de grande envergure. Si une telle chose s'était produite, ne l'auraient-ils pas entendu de l'autre côté de la baie ? Et le Quartier Hlaalu ? Était-il dans le même état ?
Qui était responsable de ce carnage ?
À peine se posa-t-elle cette question qu'une réponse lui vint à l'esprit.
« Tidros Indaram… »
Cela ne pouvait qu'être son œuvre. Elle ne trompait pas : l'attaque vers le Quartier Telvanni servait de diversion pour rejoindre le Palais de Vivec par un autre côté. C'était le pont nord qu'il avait choisi.
La panique la gagna : avait-il croisé Almasea en se rendant au Palais de Vivec ou y était-il arrivé avant qu'elle y soit ?
S'assurer qu'Almasea allait bien fut la seule chose qui lui importa à cet instant, mais alors qu'elle s'apprêtait à faire demi-tour pour contourner l'enceinte du canton, du grabuge attira son attention. À sa grande stupeur, une horde de dévoreurs venait d'apparaître dans son dos et se dirigeait vers elle.
Sans vraiment savoir si cela suffirait, Alinor leva sa main, prête à lâcher sur eux le plus puissant sort de Destruction à sa disposition. Elle n'en eut cependant pas l'occasion : une silhouette en armure de verre surgit derrière les daedra et, à l'aide de sa lame en malachite, les pourfendit dans une rage frénétique mais contrôlée sans que les dévoreurs ne parviennent à le toucher.
Finalement, les quelques-uns restant prirent la fuite mais leur assaillant ne les poursuivit pas. Il se redressa et abaissa son épée en verre, reprenant son souffle.
Alinor le dévisagea, sceptique. Ulms Drathen se débrouillait très bien pour quelqu'un prétendument blessé. Était-ce sa colère qui lui donnait l'énergie nécessaire pour faire fi de ses blessures ? Ça en avait tout l'air. Elle ne parvenait pas à voir ses yeux, cachés sous son casque de verre, mais sa mâchoire était serrée et tout son corps semblait raide et tendu.
Elle n'oserait pas le dire à haute voix mais cette attitude lui rappelait Tidros Indaram. Elle ne serait pas surprise qu'il se fasse tuer bêtement à cause d'une attaque précipitée et d'un manque de prudence, aussi fort soit-il…
Ulms Drathen tourna la tête vers elle. Alinor pouvait presque sentir la haine émaner de lui, une rage noire coulant dans ses veines et qui ne serait apaisée qu'avec la mort de celui dont il voulait arracher le coeur.
« Vous tombez bien, lui dit-elle. Il faut que vous…
— L'avez-vous vu ? la coupa-t-il d'un ton féroce.
— Qui ça ? »
L'Exalté resserra son emprise sur la poignée de son épée, au point qu'Alinor pensait qu'il allait finir par la briser sous le coup de la colère.
« Tidros Indaram ! siffla-t-il froidement. L'avez-vous vu, oui ou non ?
— Non, mais je sais où il est. »
D'un geste de la tête, elle désigna le sud, vers les quartiers du Temple. Comme pour confirmer ses dires, une secousse se fit sentir, suivie d'un bruit sourd. Comme si un bâtiment venait de s'effondrer, projetant des débris dans l'eau.
Cela provenait du canton du Temple.
Alinor déglutit, inquiète. Qu'est-ce qui venait de se passer ?
« Là-bas. Il est là-bas, dit-elle à Ulms Drathen. Fédris Hler et Almasea Ulès doivent l'affronter en ce moment mais… »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que l'Exalté passa devant elle à toute vitesse, se précipitant vers le quartier du Palais de Vivec. C'était exactement ce qu'elle voulait qu'il fasse, bien qu'elle n'ait pas eu l'occasion de le lui demander correctement.
Ulms Drathen ne serait pas de trop pour faire barrage à Tidros Indaram et grâce à ça, Alinor put se diriger vers le Quartier Hlaalu, où devait se trouver le duc Védam Dren. Quelqu'un devait l'informer de ce qui s'était passé sur le front nord et, à supposer qu'il le sache déjà, alors il devait apprendre que le front est était sur le point de céder et qu'il fallait que des renforts y soient envoyés d'urgence.
Elle aurait préféré se rendre auprès d'Almasea pour s'assurer qu'elle allait bien mais elle avait dû faire un choix et reconnaissait, à contrecœur, qu'il valait mieux que ce soit Ulms Drathen qui aille les rejoindre plutôt qu'elle.
Elle approcha du Quartier Hlaalu et fut soulagée en voyant qu'au moins un des fronts résistait : les soldats en armure d'ossement repoussaient sans peine les daedra et mages qui les attaquaient, bien moins nombreux qu'à l'est.
Alinor s'apprêtait à partir à la recherche du duc dans cette mêlée chaotique – en espérant qu'il se soit contenté de se charger du commandement depuis les hauteurs du canton – quand un éclat à sa gauche attira son attention.
Elle se baissa à temps pour éviter qu'un couteau d'ébonite se plante dans son cou et fit volte-face, vers le danger. Dans l'ombre de l'immense édifice du canton se distinguaient les reflets argentés de l'armure en adamantium d'Ervesa Romandas, qui marchait vers elle d'un pas décidé.
Alinor pesta. C'était bien sa veine de tomber maintenant sur le bras droit de Tidros Indaram…
Elle rangea son épée dans son fourreau, préférant privilégier son bâton de verre qui lui permettrait de garder une distance entre elle et la Dunmer qui, par la façon dont elle tenait fortement son wakizashi, ne comptait pas la laisser partir vivante.
Elle attrapa la hampe du Sceptre d'Ulrich à deux mains et attendit qu'Ervesa fasse le premier pas. L'ancienne Exaltée de Vivec ne perdit pas un instant avant de fondre sur elle mais fut coupée en plein dans son élan lorsqu'une flèche frôla l'épaule d'Alinor sans que celle-ci ne l'ait remarqué et força la Dunmer à s'arrêter net pour lever son sabre. La flèche ricocha contre la lame et tomba au sol mais, avant qu'Alinor n'ait l'occasion de regarder par dessus son épaule qui venait de la tirer, Ervesa se précipita de nouveau sur elle.
Elle leva son wakizashi et Alinor fit de même avec son bâton de verre, prête à riposter. Elle entendit des bruits de pas précipités derrière elle et une silhouette familière s'interposer entre elles. Le fracas de deux lames s'entrechoquant résonna quand le wakizashi d'Ervesa entra en contact contre le tantō fermement tenu par Nels, qui afficha un sourire satisfait.
« Je crains que vous vous soyez trompée de cible. Votre adversaire dans ce combat, c'est moi ! »
En un éclair, il tira de sa main libre un couteau attaché à sa ceinture et parvint à effleurer la joue de la Dunmer alors qu'elle se reculait vivement, y laissant une trace rouge de sang. Il lui lança le couteau au visage, et se servit du court laps de temps où Ervesa fut distraite par l'attaque, pour attraper des shurikens et les envoyer à la chaîne sur elle, à un rythme effréné.
Bien que rapide, l'Exaltée du Nérévarine ne pouvait pas tous les éviter. Plusieurs shurikens ricochèrent contre sa cuirasse d'adamantium mais elle fut forcée de se reculer pour en esquiver d'autres, qui manquèrent de lui crever l'œil. Nels en profita pour se précipiter vers elle, tantō en main. Ervesa envoya voler le dernier shuriken lancé contre elle et levait son wakizashi vers son assaillant, prête à le repousser.
Alinor tendit la main et envoya sur la Dunmer une salve d'éclairs. Ce ne fut pas suffisant pour même la faire tressaillir mais cela la déstabilisa assez pour permettre à Nels de porter le premier coup en visant le cou. Ervesa réagit à temps pour éviter de se faire trancher la gorge et répliqua en le frappant à l'épaule. Nels grimaça quand une partie de son armure d'ossement s'effrita sous le coup et tomba en morceaux par terre. Il leva la jambe et porta un coup de pied dans la cuirasse d'Ervesa, l'obligeant ainsi à s'éloigner tout en la déstabilisant.
Nels se recula, haletant. Comme eux tous, il commençait à être fatigué de cette bataille interminable. Alinor sut qu'elle devait intervenir et le rejoignit, projeta sur leur ennemie un blizzard arcanique sous lequel elle disparue. Elle savait que cela ne suffirait pas et leva le Sceptre d'Ulrich en l'air, ressentant la magie l'inonder dès que la gemme noire en bout se mit à briller.
« Allez… souffla Nels. Finissons-en ! »
Alinor opina. La tempête de glace se dissipa à l'instant même où Ervesa jaillit de la brume froide, courant vers eux. Avec une vivacité et une adresse bien surprenantes pour quelqu'un portant une armure en adamantium, elle enchaîna les frappes rapides sur eux sans leur laisser l'occasion de riposter.
Alinor serra des dents quand le wakizashi frappa la hampe du Sceptre d'Ulrich, le coup se répercutant le long de ses bras. Avant qu'elle ne puisse faire le moindre mouvement, l'Exaltée du Nérévarine abaissa son arme pour lui donner un coup de taille vers la hanche, heureusement arrêté par la cuirasse impériale qu'elle portait.
Nels en profita pour sauter sur elle, la lame de son tantō visant son cou. Ervesa s'apprêta à bondir pour éviter le coup mais Alinor lui attrapa la main une fraction de secondes, assez pour la frapper d'un sort paralysant. La Dunmer tituba en arrière et leva son wakizashi dans un geste défensif qui ne suffit pas à arrêter la lame, qui lui trancha la gorge. Elle porta une main à sa gorge, sans que cela ne suffise à arrêter le flot de sang qui s'en jaillissait, et s'effondra en arrière en lâchant son arme.
Alinor et Nels la regardèrent essayer de se relever sans y parvenir, le sang coulait entre ses doigts et venait tâcher son armure argentée, nimber de pourpre le sol. La Dunmer finit par renoncer et s'affala sur le côté, se penchant en arrière pour leur faire face en marmonnant d'une voix faible et étouffée :
« Vous… vous ne l'emporterez pas. Vous ne pourrez pas arrêter Tidros… Il nous rendra justice.
— Vous pactisez avec un Prince Daedra et vous appelez ça justice ? rétorqua sèchement Alinor. Vous vous prenez pour les martyrs au service d'une noble cause mais vous n'êtes que des fanatiques en quête d'une vengeance personnelle dans laquelle vous voulez entraîner tout Vvardenfell. C'est ça la vérité. »
Ervesa cligna des yeux en laissant échapper un soupir tremblant, son teint pâlissant à vue d'œil.
« Vous… vous ne comprenez pas ce que ça fait de voir tout ce en quoi on croit voler en éclats sous vos yeux. N-nous nous battons pour… pour nous venger de siècles de mensonges. Notre cause… est juste. Nous ne serons plus jamais manipulés… par de faux dieux. »
Son regard devint vague et son souffle s'atténua jusqu'à ce que son corps tombe mollement contre le sol.
Alinor ne s'attarda qu'une fraction de seconde sur son cadavre avant de se tourner vers Nels, qui essuyait maladroitement la lame de son tantō contre son pantalon pour en nettoyer le sang en grimaçant.
« Une bonne chose de faite, dit-il négligemment en rangeant sa lame dans son étui.
— Que faisiez-vous là ?
— Je venais vous prêter main-forte, bien sûr. Baadargo gardait un œil sur vous et lorsqu'il vous a vu quitter le Quartier Telvanni, je me suis dit que j'allais vous suivre. Au cas où. »
Il jeta un coup d'œil dédaigneux vers le corps sans vie d'Ervesa Romandas.
« Je suis arrivé au moment opportun, semblerait-il. Tant mieux car j'avais une revanche à prendre sur elle pour ce qui s'est passé à la Forteresse de Hlormaren. »
Il récupéra son arc posé par terre et le passa à son épaule avant de se tourner vers Alinor.
« Alors ? Que faisons-nous maintenant ?
— Nous nous séparons. »
Nels cligna des yeux, surpris. La Bréton désigna les quartiers du Temple et ajouta :
« Tidros Indaram est déjà là-bas. Vous êtes passé par le Quartier étranger pour venir ici, n'est-ce pas ? Le carnage qui s'y trouve est son œuvre. J'allais avertir le duc Védam Dren quand Ervesa Romandas m'a attaqué mais puisque vous êtes là, j'aimerais que vous y alliez à ma place. Dites-lui que ce qui s'est passé sur le front nord et demandez lui d'envoyer des renforts à l'est.
— Et que ferez-vous en attendant ?
— Je vais rejoindre Almasea. »
Nels la dévisagea, sceptique. Elle savait bien ce qu'il pensait mais ils n'avaient pas le temps de se disputer quant aux risques qu'elle prenait avec une telle décision. Elle se contenta donc de le fixer sans rien dire, le défiant silencieusement de contester son choix.
Au lieu de ça, le brigand soupira et passa une main dans ses cheveux.
« Je suppose qu'il ne sert à rien d'essayer de vous faire changer d'avis…
— En effet.
— Humph, je m'en doutais. Je ne le ferai donc pas mais soyez prudente là-bas. Je vous rejoindrai dès que possible.
— Comme il vous plaira. »
Avant qu'ils se séparent et aillent dans deux directions différents, Nels se retourna et lui cria avec un sourire :
« Bonne chance, ma belle étincelle ! »
Elle le remercia d'un signe de la tête et partit en courant en direction des quartiers du Temple.
La première chose qu'elle remarqua en approchant du canton du Temple fut le sommet démoli du bâtiment du Grand Sanctuaire au dessus des Palais de la Justice et de la Sagesse. C'était le plus haut point de la cité, visible au loin, mais il avait maintenant l'allure de ruines et le tunnel qui permettait d'ordinaire de traverser le Grand Sanctuaire pour rejoindre le Palais de Vivec s'était effondré.
À peine traversa-t-elle pont séparant les quartiers de Saint-Délyn et du Temple qu'elle vit une silhouette familière affalée piteusement contre un mur du canton, dans une armure d'Indoril en lambeaux. Elle ne bougeait pas, la tête basse.
« Monseigneur ? » s'exclama Alinor en s'agenouillant devant elle, lui secouant l'épaule.
À son grand soulagement, Fédris Hler laissa échapper un grognement étouffé et releva la tête avec difficulté. Son œil hagard se posa sur Alinor, qu'il dévisagea quelques instants avant de froncer les sourcils et de murmurer dans un râle de douleur :
« Que faites-vous ici ?
— Je cherche Almasea. Que vous est-il arrivé ?
— Tidros Indaram… Il s'est montré. J'ai essayé de… de l'arrêter mais il m'a vaincu. Je crois… qu'il m'a cru mort. »
Un cri résonna, provenant de derrière le Grand Sanctuaire. Fédris Hler inspira et se releva avec difficulté. À peine tenta-t-il de faire un geste qu'il tressaillit et s'appuya lourdement contre le mur, grimaçant.
« Je ne crois pas que je sois en état d'y retourner…
— Non, vous ne l'êtes pas. Restez ici. »
Elle monta deux à deux les marches du Grand Sanctuaire avant de contourner celui-ci pour rejoindre la place menant au temple du dieu Vivec. Elle se figea en voyant ce qui l'y attendait.
Tidros Indaram, vêtu de son armure daedrique et sa cuirasse d'ébène dont émanait une énergie sombre, se tenait au bord de la terrasse du Grand Sanctuaire, dos à elle. Dans sa main droite, la lame dorée d'Orglaive était nimbée de sang, celui de l'Exalté qu'il tenait par le cou, suspendu au-dessus du vide. Ulms Drathen ne bougeait pas : ses yeux étaient ternes, son visage traversé d'une horrible agonie, ses bras pendaient le long de son corps et son armure de verre était fracturée au niveau du torse, d'où coulait une abondance de sang.
Tidros Indaram se moqua.
« Tu es un idiot, Ulms. Tu pensais sincèrement avoir une chance de me vaincre ? Tu es pathétique. Tu t'es toujours cru supérieur à moi mais au fond, l'as-tu jamais été ? Si tu savais depuis combien de temps j'attendais le jour où je te remettrais à ta place. Tu devais mourir à Molag Mar… mais cela me réjouit que ce soit de mes mains que tu vas périr. As-tu quelque chose à ajouter ? »
Dans un soubresaut de vie, Ulms Drathen lui jeta un regard noir et siffla avec haine :
« Va… crever… dans l'Oblivion… pourriture ! »
Le Champion de Boéthia gloussa.
« Si prévisible… »
D'un geste vif, il lui trancha la gorge tout en le lâchant. Le corps d'Ulms Drathen tomba et on l'entendit distinctement plonger dans l'eau.
Alinor profita que Tidros Indaram fixe avec une certaine fascination l'endroit où le cadavre de l'Exalté reposait pour jeter un coup d'œil aux alentours, inquiète qu'Almasea ait subi le même sort.
Le soulagement l'envahie lorsqu'elle vit la devineresse affalée contre des ruines du Grand Sanctuaire. Almasea paraissait consciente – éreintée mais consciente – et surtout indemne, toujours dans son armure de Main d'Almalexia et en possession de la Sentence d'ALM.
Alinor se précipita vers elle et l'aida à se remettre sur pieds. Almasea la dévisagea, incrédule.
« Que faites-vous ? siffla-t-elle avec difficulté. Vous ne devriez pas être ici ! »
La Bréton fronça les sourcils.
« Où devrais-je être si ce n'est à vos côtés ? répliqua-t-elle. Je m'inquiétais pour vous, alors je suis venue. »
L'expression d'Almasea s'adoucit et elle esquissa un sourire.
« Vous n'aviez pas à faire ça mais… merci.
— Si ce n'est pas mignon… »
Elles se tournèrent vers Tidros Indaram, qui agitait dédaigneusement sa lame d'or en s'avançant vers elles d'un pas lent. Malgré son air nonchalant, ses yeux brûlaient d'une joie meurtrière et d'une folie sans limites qui défiaient quiconque d'essayer de l'arrêter.
« Vous êtes venue jouer les héroïnes, sang-mêlé ? se moqua-t-il. Vous arrivez trop tard. Je vais tuer Vivec et vous ne pourrez pas m'en empêcher. »
Il afficha un sourire carnassier.
« Mais venez donc, si vous pensez avoir la moindre chance contre le Champion de la Dame des Noirs Desseins ! Orglaive se repaîtra de votre sang ! »
Almasea passa un bras protecteur devant Alinor et s'avança, levant sa masse vers lui.
« Il faudra d'abord me passer sur le corps, déclara-t-elle froidement.
— Avec plaisir, répliqua Tidros Indaram sans le laisser intimidé. Je me délecterai de votre mort, vous qui êtes si fière de votre droiture et votre dévotion. Votre foi vous rend aveugle, vous fait croire que toute personne s'opposant aux Tribuns est le mal incarné. »
Son expression se renfrogna.
« Votre simple vue me répugne, cracha-t-il avec rage. Parce qu'elle ne cesse de me montrer ce que j'aurais pu devenir si la vérité ne m'avait pas éclaté au visage. Vous vous croyez meilleur que moi, c'est ça ? FOUTAISES ! »
Sa main tenant la poignée d'Orglaive se mit à trembler sous l'effet de la fureur.
« Quelle hypocrisie ! Vous condamnez ce que je fais mais en quoi est-ce différent de vous ? Vous serviez Almalexia, la Mère de Morrowind qui prône la miséricorde et la compassion… et fait exécuter sans la moindre pitié ses sentences par Ses Grands Ordonnateurs et Ses Mains ! Combien d'innocents avez-vous abattu de sang-froid, Ulès ? Qu'avez-vous ressenti quand ils ont supplié pour leur vie ? Étiez-vous vraiment certaine de leur culpabilité ou vous contentiez-vous d'exécuter sans réfléchir les ordres donnés par votre grande et bienveillante déesse ? »
Il se calma et jaugea la réaction d'Almasea. De l'extérieur, elle semblait rester indifférentes aux accusations qu'il vociférait mais ses yeux ne trompaient pas : si un regard pouvait tuer, il serait mort.
Cela le fit sourire.
« La vérité fait mal, n'est-ce pas ? Pourtant vous devez l'accepter, comme tous ceux qui se cachent derrière des mensonges devront y faire face une fois que le Tribunal sera tombé et que les anciennes croyances dunmeri retrouveront la place qui leur est dû.
— Sans doute cela finira-t-il par arriver, admit Almasea, mais ce ne sera pas votre fait. Vous allez mourir ici, Indaram.
— Attendez ! »
Avant qu'Almasea ne puisse faire un pas en avant vers Tidros Indaram, Alinor la retint en lui attrapant le poignet. Elle plongea ses yeux dans ceux écarlates de la Dunmer et ignora son cœur qui battait la chamade pour prendre son courage à deux mains et lui dire :
« Je sais que ce n'est pas le bon moment pour ça mais… »
Elle songea à ce que lui avait dit Nels Llendo avant le début de cette bataille. Si Alinor et Almasea devaient mourir ici, face à Tidros Indaram, il lui fallait exprimer ses sentiments avant qu'il ne soit trop tard.
« Je voulais vous dire que je vous aime. »
C'était fait. Elle ne pouvait reprendre ce qu'elle venait de dire – non pas qu'elle le voulait de toute manière. Il était étrange de prononcer ces mots qu'elle n'avait jamais adressé à quiconque mais Nels avait raison : elle se sentait mieux d'avoir exprimer ce qu'elle ressentait plutôt que de le garder pour elle – et que les Neuf aient pitié d'elle car il n'allait jamais la laisser oublier que, pour une fois, qu'elle avait eu tort et lui raison.
La tendresse avec laquelle Almasea la regarda ne fit que lui confirmer qu'elle avait fait le bon choix en en parlant maintenant. La devineresse lui sourit avec douceur et serra sa main dans la sienne.
« Je sais. J'attendais juste que vous soyez prête à me le dire.
— Je suis désolée d'avoir mis tant de temps à vous le dire.
— Ne le soyez pas : je comprends. Nous en reparlerons quand tout cela sera fini, d'accord ? »
Alinor opina et lui lâcha la main.
Tidros Indaram attaqua le premier et fondit sur elles. Alinor jeta précipitamment une rune de glace à ses pieds, qu'il déclencha en marchant dessus et le fit disparaître dans un blizzard déchaîné. Pourtant, une fraction de secondes à peine s'écoula avant qu'il ne surgisse du brouillard de neige, comme si le piège arcanique ne lui avait rien fait.
Il brandit Orglaive vers Almasea, qui n'hésita pas avant de balancer la Sentence d'ALM contre la lame daedrique. Le choc en fut si fracassant qu'il résonna sur toute la terrasse tandis que les deux armes se repoussaient mutuellement avec tant de force qu'elles en tremblaient.
Alinor se précipita vers lui, les lames du Sceptre d'Ulrich pointées droit devant elle mais Tidros Indaram se recula vivement avant qu'elle ne puisse l'atteindre. Il ne perdit pas de temps avant de repartir à l'attaque en la visant de sa lame mais Almasea intervint et bondit devant Alinor, le bloquant une nouvelle fois avec sa masse d'armes dwemer.
« Vous commencez à me fatiguer ! » s'écria-t-il.
Alinor refit une tentative pour le frapper avec son bâton de verre mais cette fois-ci, plutôt que de se reculer pour éviter le coup, Tidros la laissa approcher. Il ne réagit qu'au dernier instant, attrapant dans sa main libre la hampe du Sceptre d'Ulrich au moment où ses lames frôlèrent son visage.
Avant que l'une ou l'autre ne puisse réagir, il parvint à repousser la masse d'armes d'Almasea. Il profita qu'elle soit déstabilisée pour abattre d'un coup féroce Orglaive contre son épaule gauche. Cela fit voler en éclats l'épaulière et, sous le choc, Almasea tituba en arrière. Dans un geste vif, le Champion de Boéthia pivota et donna un coup de pied dans le plastron de l'ancienne Main d'Almalexia, ce qui la fit tomber en arrière et se cogner la tête contre le sol. La Sentence d'ALM lui glissa entre les mains et roula plus loin, jusqu'à être dangereusement proche du bord.
Ça fait, il tira d'un coup sec le Sceptre d'Ulrich vers lui. Pour éviter d'être entraînée par son élan, Alinor n'eut d'autres choix que de lâcher son arme. Elle se recula à temps pour ne pas être frappée du bout de la hampe par Tidros Indaram, et tira son épée de son fourreau pendant qu'il jeta à terre le bâton de verre.
Alinor essaya de lui asséner un coup de taille vers le hanche, là où l'armure d'ébène qu'il portait le protégeait moins. Le Dunmer l'anticipa et la bloqua de son arme, la pointe tournée vers le bas. Il était dans une posture défavorable et, pourtant, il parvenait à repousser l'épée d'Alinor alors qu'elle mettait toutes ses forces en œuvre pour l'atteindre et le frapper. Tout son corps criait de douleur sous l'effort qu'elle exerçait mais elle ne céda pas, pas même en sentant ses jambes progressivement céder.
Son obstination énerva Tidros Indaram, qui serra les dents et poussa un cri de rage en mettant toute son énergie pour la repousser. Alinor ploya un genoux par terre pour éviter de tomber et regarda, incrédule, la lame de son épée d'argent être brisée par Orglaive. Des fragments d'argent volèrent en éclats et tombèrent tout autour d'elle, la frôlant au passage.
Choquée, Alinor laissa tomber la poignée de son épée brisée par terre et ne put se défendre lorsqu'il la frappa à la joue du pommeau d'Orglaive. Elle tomba mais amortit sa chute avec son bras. Étourdie, elle peina à se relever et se figea lorsque le métal froid de la lame d'or entra en contact avec son cou.
Tidros Indaram la dominait et la regardait avec dédain, sans cacher son dégoût.
« C'est idiot… cracha-t-il avec mépris. Vous allez mourir car vous vous mêlez d'une affaire qui ne vous regarde pas.
— C'est à cause de vous que j'y suis mêlée, répliqua Alinor sans se laisser impressionnée. Iudas Odiil est mort par votre faute et vous vouliez aussi ma mort.
— Vous méritiez votre sort, insista-t-il en lui jetant un regard noir. Vous êtes des étrangers mais vous débarquez ici comme si cette terre vous appartenait, que votre culture, votre religion et vos lois étaient plus légitimes que les nôtres ! Morrowind appartient aux Dunmers et ne sera jamais une simple province d'empire.
— Alors c'est ça ? Votre dévouement envers Boéthia et les anciennes croyances dunmeri… ne sont qu'une façade ? Une façade pour cacher le fait que vous détestez les étrangers et que vous voulez que Morrowind vive en autarcie, coupée du reste de Tamriel.
— Fermez-la ! »
Il lui donna un violent coup de pied dans l'estomac qui lui coupa le souffle.
« Vous perdez votre temps à parler dans le vide. Vous n'avez aucune place dans cette histoire. Vous n'êtes personne pour cette terre et personne ne vous pleurera quand vous périrez ici ! Vous les Cyrodiiliens êtes tous les mêmes : vous vous obstinez à agir, convaincus du bien-fondé de vos actes alors que vous ne faites que nous déposséder de nos valeurs et de nos droits. Nous n'avons jamais voulu de l'Empire et nous n'en voudrons jamais ! »
Alinor ignora la douleur qui la tiraillait et prit une profonde inspiration avant de répondre d'un ton sec :
« Votre haine envers l'Empire ne concerne que vous mais dès l'instant où des innocents meurent parce qu'ils représentent tout ce que vous détestez… il est de mon devoir d'intervenir, en tant que Disciple de Stendarr. »
Elle leva la tête et le regarda droit dans les yeux en déclarant ostensiblement :
« Je me fiche que vous vénérez Boéthia ou que vous ne voulez pas de l'Empire en Morrowind mais êtes responsable de la mort de mon partenaire et de mon frère et pour ça… je ne cesserai jamais de me mettre en travers de votre chemin, même si cela doit me conduire à ma perte. »
À la réaction de Tidros Indaram, dont le visage se tordit de rage, cela ne faisait pas de doute que ce n'étaient pas les mots qu'il espérait entendre. Il aurait probablement préféré qu'elle supplie pour sa vie ou renonce à se battre mais cela n'arriverait pas.
Le Champion de Boéthia empoigna Orglaive des deux mains, la brandit dans les airs, et s'écria :
« Alors mourrez ! »
Il abattit son arme. Dans une tentative désespérée de se sortir de là, Alinor fit apparaître dans la paume de sa main une sphère de lumière qu'elle lui jeta au visage. Il laissa échapper un cri dans l'orbe lumineux entra en contact avec ses yeux et fut si déstabilisé qu'Orglaive manqua sa cible d'un bond pied.
Alors qu'il posa précipitamment ses mains à ses yeux, Alinor en profita pour se relever péniblement. Dans ses mains crépitèrent des filaments de magie qui prirent la forme d'éclairs qu'elle lança sur Tidros Indaram, sans s'interrompre. Les Traits de foudre le transpercèrent de part en part mais l'armure daedrique qu'il portait atténuait leurs effets, se contentant de le faire reculer et de le sonner légèrement.
Alinor insista en remplaçant les traits de foudre par des lances de glace. Les premières vinrent se désintégrer contre l'armure d'ébène de Tidros Indaram mais créèrent une faiblesse dans la cuirasse noire et la quatrième lance arcanique blanche parvint à la percer, créer une faille à exploiter.
Alinor s'apprêtait à lui asséner le coup de grâce quand elle sentit le monder tourner autour d'elle. Elle réalisa alors que son coeur battait frénétiquement et qu'elle ne parvenait plus à respirer. Elle avait abusé de ses pouvoirs – son corps n'en pouvait plus.
Un voile noir l'aveugla et Alinor s'effondra.
Elle reprit conscience en sentant quelqu'un amortir sa chuter et l'aider à s'agenouiller au sol. Sa vue revint progressivement et elle parvint à distinguer la silhouette accroupie à côté d'elle.
« Ça va, Alinor ? »
Almasea la fixait avec inquiétude.
« Je… Je crois, oui. »
Elle jeta un coup d'œil par dessus l'épaule de la devineresse et vit Tidros Indaram à l'autre bout de la terrasse, haletant avec une main posée sur la faille dans son armure d'ébène. Du sang coulait entre ses doigts.
Quand bien même cela ait failli lui coûter la vie, Alinor fut fière d'être parvenue à le blesser – ce qui n'était pas très digne d'une Disciple de Stendarr mais tant pis…
Elle inspira et s'apprêta à se relever mais Almasea posa une main sur son épaule et le repoussa avec douceur en murmurant :
« Restez là. Je m'en occupe. »
Almasea se redressa et se dirigea vers le Champion de Boéthia, qui ploya un genoux à terre, sa main toujours portée à sa plaie. Une énergie ténébreuse émana de lui et l'enveloppa comme un halo.
Tidros Indaram se mit à rire et se releva avec difficulté. Ses yeux brillaient d'un inquiétant éclat pourpre et le sourire confiant qu'il arborait n'indiquait rien de bon.
« Nous entrons dans la dernière ligne droite… »
Sa voix était distordue et grave comme celles des drémora, semblait provenir des limbes de l'Oblivion.
Alinor n'avait jamais vu ça. Celui qui leur faisait face était-il même encore Tidros Indaram ? Le Prince des Complots était connu pour se servir d'avatars afin d'agir dans le Mundus. Était-ce là l'œuvre de Boéthia : le Dunmer servait-il de réceptacle pour accueillir la puissance de son maître et être son pantin ? À la façon dont sa peau prenait une affreuse teinte noirâtre, Alinor ne serait pas étonnée que Tidros Indaram ne soit plus qu'un cadavre ambulant – il était probablement déjà mort.
Quoi qu'il en soit, cela n'impressionna guère Almasea. Elle agita d'un coup sec du poignet sa masse d'armes, activa son enchantement duquel émana une lumière blanche, qui enveloppa Almasea avant de s'estomper presque aussitôt.
Les deux Dunmers se dévisagèrent, la tension entre eux palpable. Almasea fut la première à agir et se précipita sur lui à une vitesse surprenante, comme si l'armure qu'elle portait ne pesait rien. Elle leva la Sentence d'ALM avant de l'abattre sur Tidros Indaram, qui brandit Orglaive comme bouclier.
Alinor frissonna lorsque les deux armes s'entrechoquèrent : peut-être n'était-ce qu'une impression mais au delà du bruit assourdissant qu'elles provoquèrent, il lui semblait qu'une onde de choc venait de traverser toute la terrasse du canton. Elle n'aimerait pas devoir affronter ces deux-là : ils avaient plus de force que n'importe quel Orque ou Nordique.
D'un même geste, Almasea et Tidros Indaram virevoltèrent pour asséner un nouveau coup à l'autre et encore une fois l'épée et la masse se rencontrèrent avec férocité. La tentative suivante ne fut pas différente, si ce n'était qu'ils mettaient un peu plus de vigueur à chaque frappe – au point que leurs armes n'étaient plus que des floues dorés entre leurs mains qui s'entrechoquaient dans un fracas assourdissant. Ils semblaient de force égale mais si ce combat devait s'éterniser, Tidros Indaram l'emporterait sans doute : la respiration d'Almasea se faisait déjà haletante et son corps tremblait sous l'effort qu'elle lui demandait.
Alinor sut qu'elle devait agir et se releva avec peine, marchant maladroitement vers le Sceptre d'Ulrich. Elle tomba à genoux à côté du bâton de verre et s'empara de celui-ci, saisissant à deux mains la hampe en dirigeant la gemme noire vers le ciel. Elle se força à rester consciente pendant qu'elle sentait son énergie vitale être aspirée, jusqu'à ce que la gemme se mette à briller avec radiance, emplie de magicka.
Alinor se redressa en chancelant, se servant du Sceptre d'Ulrich comme soutien pour se maintenir debout. Ce serait probablement sa dernière occasion d'intervenir et d'aider Almasea : il ne fallait pas qu'elle se trompe.
Alors elle inspira profondément, se concentra et ferma les yeux.
Almasea venait d'éviter de justesse une frappe d'estoc d'Orglaive avant de donner un solide coup avec la Sentence d'ALM dans le torse de son adversaire – ce qui ne le blessa pas grièvement mais suffit à le faire reculer. D'un geste sec, elle activa l'enchantement de sa masse d'arme et reçut les effets bénéfiques de la Bénédiction d'Almalexia : il lui sembla que le poids de son armure s'allégea et sa fatigue s'estompa, remplacée par une vivacité nouvelle.
Alinor songea un instant que la devineresse ne devrait pas continuer à faire ça : ce n'était qu'une altération arcanique qui, en s'estompant, la laisserait sans doute morte de fatigue mais elle ne pouvait pas se permettre de faire autrement. C'était le seul moyen de tenir tête à Tidros Indaram pour le moment.
Ayant repris ses esprits, le Champion de Boéthia se précipita vers Almasea, qui se prépara au choc quand le tonnerre rugit autour d'eux. Ils levèrent les yeux vers le firmament mais celui-ci était dépourvu de nuages : Masser et Secunda dominaient de leur éclat le ciel parsemé d'étoiles. Le grondement se tut, remplacé par de multiples crépitements cacophoniques qui provenaient non pas des cieux mais de sous leurs pieds. Des filaments d'éclairs indigo parcoururent la terrasse, formant un large cercle autour d'eux.
Almasea jeta un coup d'œil par dessus son épaule et vit Alinor, genou à terre, sa main gauche posée à plat contre le sol. La Bréton redressa la tête et ouvrit les yeux, lesquels brillaient d'une intense clarté bleue. Elles échangèrent un regard, duquel Almasea comprit l'avertissement que lui envoyait la Disciple de Stendarr et courut aussi loin que possible de Tidros Indaram.
Alinor ramena son bras gauche vers elle et, d'un geste ferme, le tendit en direction du Champion de Boéthia. Les éclairs se soulevèrent et fondirent sur lui de toutes parts sans lui laisser la moindre chance d'agir. Il fut foudroyé sur place, son corps disparaissant sous la lumière éblouissante produite par la magie.
En une fraction de secondes, Alinor sentit ses forces l'abandonner et eut l'impression que le poids du monde lui tombait sur les épaules. Elle en eut le souffle coupé et dut poser sa main par terre pour éviter de s'effondrer au sol. Elle craignit un instant de s'évanouir encore une fois : son corps devenait engourdi, malgré le fait qu'elle sentait distinctement sa tête tourner, ses oreiller siffler et ses veines palpiter.
Elle parvient à rester consciente et à garder les yeux ouverts, quand bien même sa vision fut trouble. Elle distingua la silhouette ténébreuse de Tidros Indaram mais, à son grand dam, celui-ci était toujours debout, la tête basse et une main posée sur le coeur. Le sort qui venait de la frapper l'avait affaibli mais pas abattu.
Pire encore, il semblait qu'elle n'ait fait qu'aggraver les choses : la masse sombre d'Oblivion qui entourait le héraut daedrique formait désormais de grandes tâches qui recouvraient son corps. Cette énergie paraissait le dévorer progressivement et s'en servir pour s'étendre autour de lui.
En tout cas cela ne découragea pas Almasea. Elle activa encore une fois l'enchantement de la Sentence d'ALM et fondit sur Tidros Indaram.
Ce fut la dernière chose que vit Alinor avant de s'évanouir.
. . .
Alinor reprit connaissance au son d'une puissante explosion, suivie de féroces rafales de vent.
Pourtant quand elle ouvrit les yeux, une brume de poussière recouvrait le canton. Elle peinait à voir quoi que ce soit devant elle mais le brouillard grisâtre ne tarda pas à se dissiper et elle parvint à discerner la silhouette d'Almasea, toujours aux prises avec Tidros Indaram – les deux au bord de l'épuisement.
Un bruit attira son attention. Elle vit atterrir non loin d'elle Orglaive, dans un piteux état : le bout de la lame d'or n'était plus, les bords étaient émoussés et la poignée se détachait du métal.
Alinor était surprise : elle ne pensait pas qu'un artefact daedrique pouvait s'abîmer. Elle tendit la main pour essayer de l'attraper mais avant qu'elle ne puisse l'atteindre, de fines particulières pourpres évanescentes s'échappèrent de l'épée dorée jusqu'à qu'Orglaive disparaisse entièrement.
Tidros Indaram laissa échapper un cri rauque et chancela alors que l'énergie sombre qui l'entourait se dissipa. Il leva piteusement la tête et, de ses yeux rouges ternes, fixa Almasea. Dans un dernier sursaut de vie, son visage se tordit de rage avant de se figer. Il s'immobilisa et tomba en avant mais ne toucha jamais le sol : dans sa chute, son corps fut enveloppé de flammes noires qui le dévorèrent en une fraction de secondes.
De Tidros Indaram, il ne resta qu'un tas de cendres – confirmant la théorie d'Alinor de tantôt : celui qu'Almasea affrontait n'était plus qu'un cadavre ambulant ranimé par le Prince Daedra des Complots.
Le canton fut plongé dans le silence. Il fallut un certain temps à Alinor pour comprendre ce qui se passait, pour réaliser que tout était enfin fini : la mort de Tidros Indaram signifiait que les Exaltés du Nérévarine n'avaient pas atteint leur objectif et que les troupes qui assaillaient la cité allaient battre en retrait et se disperser.
La Bataille de Vivec était terminée et l'alliance formée par les Grandes Maisons Hlaalu et Rédoran, la Légion et le Culte impérial et le Temple l'avait emportée.
Alinor poussa un soupir de soulagement. La fatigue qu'elle ressentait disparut au profil d'une ardeur que seule la victoire pouvait apporter. Elle ignora la douleur dans ses membres et se releva sans même avoir besoin de s'appuyer sur le Sceptre d'Ulrich, sans jamais quitter des yeux Almasea, qui lui tournait le dos.
Elle commençait à marcher dans sa direction en l'appelant mais lorsque enfin la Dunmer se retourna pour lui faire face, Alinor se figea et sentit son coeur s'arrêter.
Des plaques pourpres recouvraient le visage pâle – trop pâle – d'Almasea, qui respirait lourdement et regardait autour d'elle avec des yeux ternes, éteints.
Ses iris écarlates se posèrent sur Alinor mais ne la voyaient pas.
La Bréton déglutit. Cela ne pouvait pas arriver…
« Almasea… ? »
Pendant une brève seconde, Almasea sembla réagir à l'entente de son nom et une lumière familière resurgit dans son regard mais il n'exprimait aucune joie à cette victoire, aucun soulagement à la défaite de Tidros Indaram. Que des regrets, adressés à Alinor, avant qu'elle ne cligne faiblement des yeux et que cet éclat ne disparaisse de nouveau et ne la laisse pantelante.
Stendarr, non…
Alinor sut aussitôt ce qui allait se passer mais, qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit, Almasea s'effondra.
Elle se précipita aussitôt vers la Dunmer, courant aussi vite que possible en ayant l'horrible impression que le temps tournait au ralenti. Elle se laissa tomber auprès d'elle et l'attrapa par les épaules en essayant d'ignorer combien son corps était déjà lourd et raide.
Le visage d'Almasea était pâle, d'un teint céladon qui contrastait bien trop avec ses cheveux d'ébène. Ses yeux écarlates d'ordinaire si expressifs et énigmatiques étaient désormais vides, sans vie et sans âme.
Pitié, Divins… ne me l'enlevez pas aussi… pas elle.
Alinor eut beau chercher le moindre signe, le moindre geste ou mouvement qui pourrait venir réfuter et contredire l'affreuse vérité qu'elle refusait d'admettre mais rien ne se passa : la Dunmer qu'elle tenait dans ses bras ne bougeait pas.
Alinor laissa échapper un souffle tremblant proche d'un sanglot.
Almasea était morte.
Elle ne trouva même pas en elle la force de pleurer ou de crier. Elle resta immobile, incapable de penser à quoi que ce soit d'autre que le corps sans vie dans ses bras. Elle entendit des éclats de voix et entendit Nels l'appeler mais ne s'en préoccupa pas.
Elle ne se préoccupa de rien d'autre que d'Almasea.
