Vronik : Merci. Ravie que ça te plaise toujours autant.
Cara : Hé hé... mieux vaut tard que jamais. J'ai conscience que je prends un risque en transposant Star Wars dans un univers d'Heroic Fantasy. Même si pour moi, les deux ont beaucoup en commun. ;D
NoChaDaiSAlamander : Je ne peux pas nier mes influences Game of Thrones, vu que c'est mon œuvre de référence. ;) Dans mon histoire, j'ai voulu que les Sith incarnent la corruption du pouvoir : ma vision du Côté Obscure. Tandis que les Jedis incarnent le renoncement (inhérent à la culture bouddhique) : où ils rejettent tout attachement au bien matériel. Et bien sûr, pour moi, le Reylo est au centre de cette histoire. ;)
S'adapter
Désormais, Rey trottait dans le palais toujours flanquée de son nouvel animal de compagnie. Le plus compliqué avait été de le faire accepter aux cuisines : Maz refusait qu'un renard tourne autour de ses poulets, fût-il plus docile et discipliné qu'un chien. C'était d'ailleurs ce qui étonnait le plus la jeune padawan : la renarde – oui, parce qu'après examen, il s'était avéré qu'il s'agissait d'une femelle – surnommée « Bibi », se montrait extrêmement familière avec l'environnement des humains. Rey pouvait lui donner des ordres ou des indications qu'elle suivait sans problème. A se demander même si elle ne maîtrisait pas le langage des humains.
Qui que soit celui ou celle qui l'avait domestiquée, c'était un dresseur exceptionnel. Peut-être appartenait-il à une troupe de saltimbanques ? Ces derniers n'étaient pas vraiment aimés des soldats et des gardiens de la paix. Peut-être avaient-ils été séparés après avoir été poursuivis par une patrouille ? Car Rey ne concevait pas que son propriétaire ait pu sciemment s'en débarrasser.
Quoiqu'il en soit, Bibi s'adaptait très bien à sa nouvelle vie et elle tenait à Rey compagnie pendant la journée, avant que cette dernière ne retrouve Finn le soir pour leur entrainement. Elle sautillait joyeusement autour d'elle, tandis qu'elle marchait dans les couloirs, portant son plateau à bout de bras, attrapant de temps à autre un morceau tombé par inadvertance et le gobant en un clin d'œil.
- Encore ! s'exaspéra la cheffe cuisinière envoyant Rey revenir avec ses victuailles intactes, auxquelles Kylo Ren n'avait pratiquement pas touché. Mais qu'est-ce qu'il reproche à ma cuisine, franchement ? Je sélectionne moi-même les fournisseurs. J'inspecte la marchandise à chaque livraison. Et gare à celui qui s'aviserait de glisser un fruit pourri dans mes paniers ! Toutes les matrones du royaume s'arracheraient les yeux pour avoir mes recettes. Même le grand Snoke n'a jamais rien trouvé à y redire ! De quel droit dédaigne-t-il ma nourriture ?!
- Honnêtement Maz, soupira Rey en posant son fardeau sur une table, ce n'est pas ta cuisine le problème. Son Altesse n'est pas un gros mangeur, c'est tout. Il picore à peine les trois-quarts du temps…
- Il ne mange pas. Il ne boit pas assez pour s'enivrer. Il ne baise pas. J'ai jamais entendu une fille ou même un garçon se plaindre qu'il leur ait déjà mis une main au cul. Où il trouve son plaisir, bon sang ?
- Je ne suis même pas certaine qu'il comprenne le sens de ce mot. Prépare-lui plutôt un bouillon la prochaine fois.
Maz leva les yeux au ciel, visiblement désespérée que ses talents culinaires ne soient pas reconnus à leur juste valeur. Rey, quant à elle, s'était installée à la grande table centrale pour écosser des petits pois. Bibi avait discrètement volé un morceau de pain aux noix et le mâchouillait tranquillement, roulée en boule à ses pieds.
La cuisinière en cheffe alla beugler deux ou trois ordres à ses commis avant de revenir auprès de la jeune femme.
- Tu sembles dépitée, aujourd'hui, mon enfant. Tu t'es encore levée du pied gauche ?
- Ce n'est rien, maugréa Rey dans sa barbe.
- Vous vous êtes disputés avec ton petit-ami, hier soir ?
- Quoi ? Quel petit-ami ?!
- Ce garçon… Finn. Celui qui fait partie du guet…
- Finn et moi, nous sommes amis. Il a accepté de m'aider à m'entrainer… comme les autres gardes refusent de se battre avec moi…
- Il est toujours nerveux en ta présence. Ne me dis pas que tu n'as pas remarqué !...
Rey s'interrompit dans sa tâche. C'était son tour d'être exaspérée.
- C'est ridicule, grogna-t-elle.
- Pourquoi ? Il est plutôt beau garçon. Et tu n'es pas si mal dans ton genre. Enfin, quand tu ne vas pas crapahuter dans les caves pour revenir couvertes de toiles d'araignées…
- Qu'est-ce que vous avez tous à vouloir qu'il y ait quelque chose entre moi et Finn ?!
Déjà ce matin, lorsqu'elle était venue lui apporter son déjeuner, Ben Solo lui avait pratiquement fait une scène.
C'était parti de trois fois rien. Alors que Rey tendait son bras pour remplir son verre, l'attention du Roi Sith avait soudain été attirée par le bandage qu'elle portait au poignet.
- Qu'est-ce ?... avait-il demandé en enroulant ses longs doigts autour de son avant-bras.
- Rien du tout. Un petit incident, durant l'entrainement.
- C'est ce garde qui t'a fait ça ? Celui avec qui tu trainais l'autre soir.
Rey s'était dégagée un peu brusquement : gênée par son contact et parce qu'il l'avait serrée un peu trop fort.
- Ce sont des choses qui arrivent quand on se bat. Je vous ai déjà vu vous entrainer avec vos chevaliers. A côté, Finn et moi, on ne fait qu'échanger des pichenettes.
- Je sais ce que mes chevaliers peuvent encaisser. Si ton partenaire n'arrive pas à se dominer lors d'un entrainement…
- Je ne veux pas qu'il se domine.
Après coup, Rey s'était dit que ses paroles pouvaient prêter à confusion.
- Je ne veux pas qu'on me ménage. Je suis pas une petite chose fragile qu'il faut ménager.
Déjà qu'il avait fallu des jours avant que Finn cesse de retenir ses coups. Comment pouvait-elle progresser, sinon ?
- Il te faut peut-être un autre partenaire d'entrainement ?
- Je suis satisfaite de Finn. Et puis, ce n'est pas comme si j'avais l'embarras du choix…
- Moi, je pourrais t'entrainer.
La proposition l'avait tellement prise au dépourvu qu'elle en avait lâché son pichet. La céramique avait éclaté sur le sol, répandant son contenu sur les dalles.
- C'est pas vrai !
Rey avait attrapé le premier chiffon qui lui était tombé sous la main, pour éponger les dégâts. Mais elle savait déjà que ne serait pas suffisant. Elle était partie en vitesse récupérer une serpillère et un seau d'eau. A son grand dam, lorsqu'elle revint avec le nécessaire, Ben était toujours présent. Appuyé contre la fenêtre, il demeurait immobile à contempler quelque chose ou quelqu'un au-dehors. Elle avait espéré un bref instant qu'il se contenterait de l'ignorer.
- Tu n'as pas répondu à ma question, lui dit-il sans même daigner se tourner vers elle.
- Quelle question ?
- Veux-tu que je t'entraine ?
- Ne serait-ce pas… inconvenant ? Comme vous l'avez-vous-même souligné, vous êtes Roi et moi une simple domestique. Depuis quand les rois prodiguent-ils des cours d'escrime à leur servante ?
- Et si je fais de toi mon écuyère ?
Rey redressa la tête cette fois.
- Mais… Vous n'avez pas déjà Imaze, pour ça ?
- Imaze est mon aide camp. Et maintenant que j'ai de plus grandes responsabilités, il ne sait plus où donner de la tête. Il sera ravi de se décharger d'une partie de ses tâches sur toi.
- Je ne sais pas quoi dire.
- « Oui » ou « non » suffira.
Rey se sentait perdue, déstabilisée. Et pourtant, il lui en fallait beaucoup d'ordinaire. A peine trois nuits plus tôt, Ben lui rappelait sans le moindre tact sa condition précaire, et à présent il se proposait de la faire monter en grade.
- Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
Ben s'était désintéressé de la fenêtre, pour se tourner vers elle.
- Je pars faire le tour des fiefs dans trois jours. J'emmène une partie de mes chevaliers avec moi. L'autre restant sur place afin que personne ne cherche à tirer profit de mon absence.
Rey avait retenu de justesse un soupire : ce devait être exténuant à force, d'être toujours sur ses gardes, comme il le faisait.
- Imaze reste également. J'aurais donc besoin de quelqu'un pour me seconder.
- Ça veut dire que je devrais partir aussi ?
- Ça va de soi. De toute manière, ce n'est pas comme si quelque chose te retenait ici, n'est-ce pas ?
Rey n'avait rien répondu à cela. Comment aurait-il pu comprendre qu'elle s'était fait des amis ? Que même si elle n'était pas au château depuis longtemps, elle commençait à s'habituer à sa nouvelle vie ? Et que devoir déménager maintenant ne l'enchantait pas ?
- Globalement, qu'est-ce que j'aurais à faire ? A part nettoyer votre linge.
- Tu devras rester près de moi, veiller à l'ordre dans mes affaires, entretenir mes armes, soigner mon cheval, m'aider à diverses tâches… A l'occasion, je pourrais te dicter des lettres ou des notes. Tu sais écrire, n'est-ce pas ?
- Oui. Et lire aussi. J'ai eu six ans pour apprendre.
Elle aurait dû être flattée que Ben daigne lui témoigner sa confiance de cette manière. Mais Rey sentait toujours en lui cette tension refoulée, qu'elle avait perçue lors de leur entretien dans la cour. Et ça la dérangeait. Il ne lui disait pas tout. Comment pouvait-il avoir assez confiance en elle pour la laisser entrer dans son cercle privé, tout en lui cachant des choses ?
- Pourquoi vous ne demandez pas à un autre de vos chevaliers ? A Cirii ou Phasma, par exemple.
Avec Solak, c'étaient les seules femmes au sein des chevaliers de Ren. Elles étaient toutes trois très dissemblables. Solak était de loin la plus gouailleuse : trapue, de taille moyenne, très brune de teint et de cheveux. Sans ses longues tresses, on pouvait facilement la prendre pour un garçon. Par contraste, Cirii était plutôt menue. Elle avait à peu près les mêmes proportions que Rey, mais elle était très pâle de peau et blonde aux yeux bleus. Cirii avait des traits fins et délicats. Beaucoup, sans doute, l'auraient trouvée jolie. Mais elle était très réservée et ne quittait pratiquement jamais ses autres compagnons chevaliers. La dernière, Phasma, était aussi blonde et assez blanche de peau. Mais au niveau de la carrure, en revanche, elle était pratiquement aussi grande que KyloRen, assez carrée des épaules et de la mâchoire et portait les cheveux courts. Elle faisait partie des chevaliers qui en imposaient le plus, avec Imaze et Daeron. Finn avait même confessé à Rey qu'il ne pouvait pas la croiser dans un couloir sans se mettre à trembler des genoux.
- Cirii n'est pas une adepte du rangement, avait répondu Ben Solo calmement. De plus, elle restera à Korriban pour seconder Imaze. Quant à Phasma, elle doit déjà assurer le commandement d'une partie des troupes. Elle n'a pas de temps à consacrer à ce que je te demande.
Occupée à éponger le sol, Rey n'avait pas pris garde que le Roi avait quitté la fenêtre pour se rapprocher d'elle. Lorsqu'elle s'était enfin remise debout, il se tenait à peine à un mètre d'elle. La jeune femme ressentit un courant bizarre lui traverser tout le corps. Elle ne l'avait même pas entendu approcher. Comment pouvait-il être aussi silencieux avec cette grande carcasse à déplacer ?
- J'avoue que je m'étonne de ton manque d'enthousiasme, avait-il asséné. Je croyais que tu rêvais d'autre chose que d'une vie de domestique… Ou bien y a-t-il d'autres éléments que je dois prendre en compte ?
- Quels éléments ?
- Y a-t-il quelque chose, entre toi et ce garde, dont je devrais être mis au courant ?
Rey avait senti ses joues prendre feu.
- Il n'y a rien entre Finn et moi. Nous sommes amis. Et pardon si je ne me mets pas à genoux pour vous remercier de votre grande générosité ! Mais oui, il y a des éléments que je dois prendre en compte, avant de prendre une décision.
Elle avait fait un pas vers la porte, lorsque la voix de Ben l'avait fauchée dans son élan.
- Réalises-tu seulement l'opportunité que je t'offre ? La seule qu'on ne t'ait jamais offerte. Si tu étais une vraie combattante comme tu sembles t'en convaincre, tu aurais déjà sauté sur l'occasion au lieu de te dérober comme une gamine apeurée.
Rey avait fait volteface.
- Non ! Le premier à m'avoir donné ma chance, c'était Maître Luke. Il a cru en moi. Il m'a offert un toit, une éducation, une famille… et bien d'autres choses auxquelles je n'aurais jamais osé rêver. J'avais une vie dans ce Temple, figurez-vous ! Des amis, des gens auxquels je tenais et qui tenaient à moi ! J'y ai vécu les six plus belles années de ma vie ! Je me fichais d'être célèbre, d'être puissante… J'avais trouvé ma place ! Et vous, d'un geste, vous avez tout balayé. Et maintenant, vous voulez que je vous dise « Merci » ? Quel besoin vous aviez de revenir ici ? Vous vivez entouré de gens que vous méprisez et que vous voulez forcer à vous admirer ! Vous avez obtenu ce que vous vouliez, mais vous n'êtes toujours pas satisfait. Il vous en faut plus. Il vous en faudra toujours plus. Quitte à bouffer la terre entière pour ça. Vous pouviez pas simplement nous laisser tranquilles !
Après ça, Rey était sortie précipitamment de la chambre, avant que Kylo Ren ne soit revenu de sa surprise et ne la tançât une fois de plus pour son insolence. Elle avait attendu d'être certaine que le Roi ait bien vidé ses appartements, avant de revenir chercher le plateau du petit-déjeuner avec Bibi sur les talons cette fois. Ses mains tremblaient encore de l'audace qu'elle avait prise. Elle s'était traitée mentalement d'idiote et d'imbécile suicidaire. Si après ça, Kylo Ren ne la renvoyait pas dès qu'il la croiserait… Ou pire ? Quel châtiment était prévu pour les servantes insolentes ?
Elle essayait de ne pas y penser tandis qu'elle écossait les petits pois, assise à la grande table de la cuisine, avec Bibi roulée en boule à ses pieds. Maz vint s'assoir en face d'elle et l'observa attentivement.
- Admettons que ce ne soit pas Finn qui hante tes pensées. Cependant quelque chose te préoccupe, mon Enfant. Mes vieux yeux perçoivent le trouble en toi. Et plus tu tentes de le refouler, plus il grandit.
Rey ne lui répondit pas, concentrée sur sa tâche. Les deux femmes furent toutefois tirées de leur conciliabule par une entrée intempestive.
- Ah Rey ! Shana m'a dit que je te trouverais ici !
Finn venait de débouler dans les cuisines, son casque sous le bras et sa lance à la main.
- Rey, j'ai un immense service à te demander…
- Qu'est-ce que tu veux, Finn ? demanda-t-elle, sans lever les yeux de sa besogne.
- T'emprunter Bibi.
- Quoi ? Pourquoi ?!
- Un prisonnier s'est échappé, expliqua Finn, l'air extrêmement gêné. Et je me suis dit que, avec son flaire, Bibi pourrait m'aider à le retrouver.
- Pourquoi tu ne prends pas un des limiers du château ? C'est à ça qu'ils servent, non ?
- Oui, mais… Ca impliquerait que je demande l'autorisation au maître-chien… et… déjà, le gars ne m'a pas à la bonne… Et en plus, je préfèrerais que le moins de gens possible soient au courant.
- Pourquoi ?
Finn s'assit face à elle. Il manqua de peu éborgner Maz au passage, avec sa lance. Celle-ci préféra battre en retraite, vers ses fourneaux.
- Ecoute, je vais être franc avec toi : l'homme qui s'est échappé, c'est un voleur. Sa spécialité, c'est de s'introduire dans les maisons des rupins et de piquer tous ce qui a de la fait des semaines que le guet lui court après. On était enfin parvenu à lui mettre la main dessus. J'avais pour mission de le coller en cage. Seulement, j'ai dû aller satisfaire un besoin pressant. Le temps que je règle mon affaire, il en avait profité pour se faire la malle. Maintenant, je dois impérativement le retrouver, avant que les autres s'aperçoivent de sa disparition. Sinon, je suis bon pour le pilori pendant un mois.
- D'accord, dit Rey. Mais à une condition.
- Laquelle ?
- Je t'accompagne.
Dans la grande cour du palais, KyloRen passait en revue les recrues choisies pour former son escorte. Il les avait lui-même sélectionnées, avec Imaze, parmi les soldats qui s'étaient battus à ses côtés durant la grande bataille contre Snoke. Phasma aurait la charge de les encadrer durant tout le voyage. Bien qu'elle ne soit pas une utilisatrice de la Force, cette grande bringue avait une autorité naturelle qui faisait plier même les fortes têtes. Elle en imposait, autant physiquement que mentalement, et c'était tout ce que Kylo attendait d'elle.
A l'occasion, elle pourrait canaliser Naïs et Solak. Après leurs derniers exploits dans la basse ville, il était hors de question qu'ils demeurent à Korriban sans surveillance. Le mieux aurait été de les séparer, mais ils n'allaient jamais l'un sans l'autre. Il en était ainsi depuis le jour où KyloRen les avait recrutés à Corellia. Seul Naïs l'intéressait en fait : le Zabrak était sensible à la Force. C'était un phénomène tellement rare, que Kylo n'avait pas pu laisser passer l'occasion de l'intégrer à ses chevaliers. A cette époque, sur les quinze compagnons qui l'avaient suivi lorsqu'il avait quitté le Temple, cinq n'étaient déjà plus des leurs.
Ils avaient tous entre seize et vingt ans, au moment de leur fugue. Et même si leurs maîtres les avaient formés à être de bons combattants, des duellistes talentueux, ils ne les avaient pas préparés au monde extérieur. Pendant longtemps, Kylo s'en était voulu de les avoir entrainés loin de la sphère protectrice qu'était le Temple Jedi – même si tous avaient été volontaires pour le suivre. Les entrainements encadrés par des Maîtres bienveillants ne préparaient pas à la sauvagerie du champ de bataille, face à un ennemi déterminé à vous tuer.
Mais depuis que Hux avait fait massacrer l'Ordre, Kylo avait révisé son jugement : au moins ses amis étaient morts comme ils l'avaient souhaité, en se battant comme des chevaliers, et non pas comme des agneaux se faisant égorgés dans leur propre bergerie.
Et non, il n'éprouvait aucun remord pour ce qui s'était passé ! Quand bien même il aurait prêté secours à l'Ordre, qu'est-ce que ça aurait changé ? S'il s'était précipité au Temple pour aider ses occupants, il aurait du même coup compromis sa progression, donnant à Snoke le temps de renforcer ses rangs. Ils se seraient tous retrouvés bien avancés si le Géant Chenu lesavait écrasés, lui et son armée…
Snoke voulait se débarrasser des derniers Skywalker depuis un long moment. Il n'était jamais vraiment resté serein à l'idée que le frère et le rejeton de sa grande rivale soient toujours vivants. La seule chose qui l'avait empêché de revenir sur sa parole était qu'il avait prêté serment sur le journal des Whills – l'un des textes les plus sacrés de l'Eglise de la Force, autant pour les Sith que pour les Jedi – qu'il n'attenterait pas à la vie de Ben Solo, tant que ce dernier se tiendrait à distance du pouvoir. Or, un serment fait sur les textes sacrés était inviolable, même pour les Sith eux-mêmes, pourtant prompts à reprendre leur parole.
Mais Kylo savait de source sûre que Snoke avait eu l'intention de les faire assassiner, lui et son oncle, quelques semaines seulement avant qu'il ne revendique lui-même le trône. Le Géant Chenu comptait incendier le Temple et faire passer l'attentat pour un accident. Dans le fond, Kylo l'avait seulement poussé à montrer clairement son jeu.
Alors pourquoi diable les réprimandes de Rey continuaient-elles de raisonner dans son esprit ? Pourquoi était-ce à lui qu'elle en voulait ? Il lui avait offert de la former, de faire d'elle son écuyère et cette ingrate trouvait le moyen de l'accabler au lieu de lui témoigner sa reconnaissance !
Pourquoi ça le touchait autant ?
- Votre Altesse ?
Kylo se tourna machinalement vers Lord Frak. Ce dernier se tenait deux pas derrière lui, flanqué d'un scribe qui prenait note de toutes ses observations.
- Voici l'itinéraire que vous avez demandé.
Le Grand Intendant lui tendit un morceau de parchemin, sur lequel avait été tracé un brouillon de carte. Kylo le parcourut distraitement.
- La première escale se fera au fief de votre belle-famille, nota-t-il à l'adresse de Lord Frak.
- C'est l'enclave la plus proche, votre Altesse. Lord Yama sera honoré de vous offrir l'hospitalité. Ma nièce se propose de vous accompagner…
- Tiens donc… Je n'ai pas prévu de carrosse dans l'équipement. Si elle veut voyager, ce sera par ses propres moyens.
- C'est une excellente cavalière, Votre Altesse. Et elle est habituée aux longues chevauchées.
- Le contraire m'eut étonné. Soit, je suppose que sa présence adoucira un peu les mœurs. J'ai l'espoir que les soldats sauront se tenir, à proximité d'une personne aussi raffinée que votre nièce.
- Je vous rassure, Lady Yama est de taille à affronter toutes sortes de difficultés. J'ai cru comprendre que votre aide camp demeurerait à Korriban. Avez-vous prévu quelqu'un pour le remplacer ?
Kylo s'efforça de maitriser la moue contrariée qui commençait à déformer ses traits.
- C'est en cours.
- Puis-je vous recommander quelqu'un ?…
- C'est très aimable de votre part, mais je sélectionne avec soin les personnes qui m'entourent. Je ne suis pas à l'aise à l'idée qu'un inconnu me suive comme une ombre.
- Je comprends, Votre Altesse.
Kylo se replongea dans ses pensées. Sans qu'il l'ait cherché, ni même souhaité, celles-ci dérivèrent à nouveau sur Rey et leur conversation de ce matin. Devant la réticence de la jeune femme à quitter Korriban, Kylo s'était rappelé du soir où il l'avait surprise en compagnie du jeune garde. Lorsqu'il avait tenté d'en savoir plus sur les rapports qu'ils entretenaient tous les deux, Rey avait aussitôt pris la tangente. Le Roi Sith mit son intérêt pour les relations qu'entretenait la padawan sur le compte de son devoir en tant que protecteur.
- Lord Frak, j'imagine qu'en tant que Grand Intendant vous devez en connaître un rayon sur toutes les personnes vivant et travaillant dans le Palais.
- Il serait présomptueux de ma part d'affirmer une telle chose, quand on sait que plus d'un millier de personnes vivent au palais toute l'année. Mais il est vrai qu'à force de traiter de différentes affaires, j'en suis venu à connaître beaucoup de choses sur beaucoup de monde.
- Que pouvez-vous me dire sur un des hommes du guet ? Un dénommé Finn, si mes souvenirs sont bons. Taille moyenne. Noir de peau. Les cheveux crépus.
Pendant une fraction de seconde, Kylo sentit Lord Frak frémir intérieurement. Le Grand Intendant se reprit cependant très vite et le Roi Sith n'eut plus accès à ses pensées. Frak, comme tous les membres du clan, était sensible à la Force. Ils étaient rares toutefois à avoir un niveau de maitrise suffisant pour pouvoir tenir tête à une intrusion mentale.
Kylo avait toujours soupçonné l'Intendant d'avoir plus de ressources qu'il ne le laissait paraître. Et cette résistance à son introspection en était la preuve. Il fit semblant de n'avoir rien remarqué, mais intérieurement il bouillait.
- Finn, dites-vous ? demanda Lord Frak flegmatique. Je ne connais pas par cœur les noms de tous les gardes du palais. Mais je peux facilement obtenir des renseignements. Que désirez-vous savoir exactement ?
- Tout ce que vous pourrez m'en dire. Comme vous le savez, je recherche un écuyer. Et je déteste ne rien savoir sur les gens qui m'entourent.
Lord Frak acquiesça. Comme il ne bougea pas d'un pouce, Kylo lui dit qu'il pouvait disposer. Le Grand Intendant tourna les talons, le laissant seul au milieu des gardes et des serviteurs qui s'affairaient autour des fourgons et des charriots. Le Roi Sith l'observa s'éloigner calmement, tandis qu'Imaze s'approchait, silencieux comme une ombre.
- En mon absence, dit Kylo Ren, tu garderas un œil sur lui. Au moindre truc suspect, tu m'envoies un message et je fais demi-tour immédiatement.
Imaze grogna, ce qui était sa façon d'acquiescer.
- Et cet homme du guet, avec qui Rey traine sans arrêt, essaie d'en savoir plus sur lui.
Le grand chevelu grogna une fois de plus. Contrairement à d'autres, Imaze n'avait pas besoin de connaître les raisons de son maître : il lui suffisait que ce dernier lui dise ce qu'il attendait de lui. Lord Frak posait trop de questions pour être un serviteur zélé.
Après réflexion, Kylo craignait d'en avoir trop dit devant lui. Il espérait avoir détourné ses soupçons avec cette pirouette à propos d'écuyer. De quoi aurait-il l'air s'il avait dit à son Grand Intendant qu'il voulait en savoir plus sur l'homme qui tournait autour de sa servante ? Si c'était un coureur notoire ou s'il avait des antécédents de violence…
Si Luke lui avait confié Rey, ce n'était pas pour qu'il la laisse fréquenter n'importe qui. Et sûrement pas une espèce de beau parleur qui profiterait de sa naïveté pour l'embobiner et lui briser le cœur. Rey avait beau se targuer d'en savoir un rayon sur les hommes, Kylo doutait fort que l'Ordre Jedi, ou même Jakku, ne l'ait préparée à la perfidie dont était capable un séducteur pour parvenir à ses fins : faire passer le faux pour le vrai, l'égoïsme pour de l'altruisme et pour de l'amour un simple désir à ce qu'il se disait pour se convaincre qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune padawan et non le sien.
En vérité, depuis le soir où il avait surpris Rey faisant la causette avec son prétendu partenaire d'entrainement, Kylo se sentait rongé par un sentiment qu'il avait lui-même du mal à analyser. Un mélange de colère, de faim et d'anxiété. Et le fait que Rey lui battait froid depuis qu'il lui avait reproché son manque de retenue pendant la chasse n'arrangeait rien, même si elle ne faisait qu'obéir à ses préceptes. Kylo s'était rendu compte que ça l'énervait davantage qu'elle soit distante et soumise avec lui, plutôt qu'impétueuse et directe.
L'idée que Rey restât à Korriban tandis qu'il serait sur les routes ne lui plaisait pas non plus. Il préférait qu'elle soit là où il pourrait garder un œil sur elle. Et tant pis si elle ne voulait pas du poste d'écuyère, il trouverait bien une autre excuse pour l'emmener avec lui.
Il n'avait pas fallu beaucoup de temps à Bibi pour retrouver la trace du fugitif. Comme l'avait subodoré Finn, l'odorat de la renarde était exceptionnel. Le jeune homme lui fit renifler un vieux bout d'étoffe (surement arraché aux vêtements du fugitif) et aussitôt, l'animal fila comme une flèche à travers les ruelles étroites de la cité. La renarde courait tellement vite que ses deux compagnons humains avaient toutes les peines du monde à la suivre. Même Rey, pourtant légère et agile, manqua à plusieurs reprises la perdre de vue, Finn crapahutant tant bien que mal derrière elles.
Pour mieux se fondre dans la foule, le jeune garde avait laissé son uniforme du guet au palais et ne portait qu'un simple pantalon de toile et une tunique matelassée. Sans son casque, son plastron en métal et ses lourdes jambières, il était beaucoup plus alerte et rapide. Mais il se sentait aussi plus vulnérable sans sa lance et sa rapière. Heureusement, il avait pris soin d'emporter avec lui une dague et une mini-arbalète portative, fixée à son poignet. Ça pouvait toujours s'avérer utile si les choses dégénéraient. Et même si la présence de Rey risquait de compliquer ses négociations, il devait reconnaître que c'était un réconfort de l'avoir à ses côtés.
Les pérégrinations de Bibi les conduisirent dans les bas-fonds de la ville. Dans une ruelle sombre et étroite, juste derrière la boutique d'un boucher. Les odeurs acres de bidoches et de sang séché leur remontaient jusqu'à la gorge. Rey se demanda même comment Bibi pouvait distinguer quoique ce soit au milieu de tant de puanteur. La renarde s'était arrêtée devant une porte en bois pourrissante et grattait le sol avec l'obstination d'une poule qui aurait trouvé un nid de vers de terre.
- J'ai peur que l'odeur de la viande ne l'ait distraite, soupira Rey.
- Non. Regarde.
Finn désigna un graffiti taillé dans le bois : « Ne rejoins pas ».
- C'est la devise des contrebandiers, expliqua-t-il. Laisse-moi faire.
Il frappa une série de coups sur la porte à un rythme précis. Ils entendirent un bruit, comme le raclement d'une chaise sur le sol, et le coulissement d'un panneau de bois. Une paire d'yeux vitreux apparus dans l'encadrement d'une ouverture dans la porte.
- C'est pour quoi ? demanda une voix pâteuse.
Finn se plaça en évidence devant les yeux du gardien. Les globes oculaires de ce dernier semblèrent le détailler de haut en bas, avant de finalement refermer le panneau. Puis la porte s'ouvrit sur un homme adipeux au crâne chauve. Ce dernier écarta ses grands bras flasques et les referma sur Finn.
- Finn, mon vieux ! Ca faisait un bail ! On commençait à se dire que t'étais peut-être mort.
Rey jura qu'elle entendit craquer les os de Finn, tandis que le gardien de la porte le serrait contre lui comme une espèce d'ours en peluche.
- Loqar, l'ami ! répondit Finn. Désolé, j'ai eu pas mal à faire avec l'arrivée du nouveau Roi.
- En effet ! Ca a pas l'air d'être un marrant, çui-là. Tu me diras, avec le Géant Chenu, on rigolait pas tous les jours non plus.
- Ouais, justement, en parlant de rigoler. J'ai promis à mon amie de lui faire voir les coins sympas de la cité.
Il désigna Rey, plantée derrière lui. Loraq finit par relâcher Finn et la jeune femme craignit un instant qu'il ne lui inflige le même traitement. Mais il se contenta d'une tape vigoureuse sur l'épaule, qui fit partir Rey en avant.
- Je vous laisse descendre, les enfants. Si je quitte mon poste, le patron va m'étriper. Comme d'habitude, Finn : tu suis le bruit et les odeurs de tabac.
Les jeunes gens s'enfoncèrent dans un escalier étroit et sombre, Bibi trottant toujours devant eux.
- Donc… murmura Rey dans le noir. Si j'ai bien compris, tu es un familier de ce genre d'endroit.
- Ouais… Enfin disons que, quand on travaille pour la sécurité de la cité, avoir des amis chez les truands peut avoir ses avantages.
- J'imagine…
- Y a rien d'immoral ! Juste,… on se rend des services. Je regarde ailleurs quand ils montent un tripaux et ils me disent où trouver tel gars…
- Finn, tu parles à quelqu'un qui volait des bourses aux passants. Je suis mal placée pour te juger.
Rey crut entendre son compagnon pousser un soupir de soulagement. Il faisait tellement sombre qu'elle devait se tenir aux pierres du mur pour se guider et avancer prudemment, car à chaque pas elle avait peur de rater une marche.
Ils ne tardèrent pas à entendre des bruits et des éclats de voix. Une odeur âcre d'herbes à pipes et de substances en tout genre épaississait de plus en plus l'air. L'escalier déboucha dans une grande salle souterraine, qui devait sans doute servir de cave à l'origine. Des tables de jeux étaient installées un peu partout, avec au moins huit personnes rassemblées autour. Personne ne fit attention à eux tandis qu'ils se faufilaient entre les tables. Soudain Finn s'immobilisa, alors que Bibi braquait son museau vers les couchettes remisées dans le fond, où des hommes et des femmes alanguis fumaient des pipes à eaux.
Finn désigna à Rey un homme particulièrement crasseux, la quarantaine environ, le visage bouffi, avec des poches sous les yeux. Ce dernier était complètement avachi sur sa couchette et tirait sur sa pipe à eau comme si sa vie en dépendait. Rey peinait à croire que c'était cette loque humaine qui donnait autant de fil à retordre au guet depuis des semaines.
Puis les petits yeux vitreux du bonhomme se posèrent sur Finn, puis sur Bibi. Et brusquement, son grand corps mou s'anima et bondit comme s'il était monté sur ressorts. Il longea le mur à toutes jambes, renversant des tables au passage et se mit à crier : « Descente du guet !»
Aussitôt, l'ambiance indolente et brumeuse de la salle de tripaux laissa place à une agitation frénétique. Chacun se mit à courir en tous sens, renversant tables et sièges sur leur passage. Au milieu de tout ce désordre, Bibi bondit comme un cabri entre les obstacles, aux trousses du fugitif. Rey voulut la suivre, mais Finn l'agrippa par la main et l'entraina à l'opposé.
- Je sais où il va.
Il l'attira vers une autre pièce, plus petite, où était entassé un amas de sac et de tonneaux. La seule source de lumière venait d'une ouverture pratiquée tout en haut de la paroi. Aen juger par les bruits qui s'en échappait, elle devait donner sur la rue, juste au niveau du pavé.
- On va passer par-là.
Finn empila deux tonneaux l'un sur l'autre. Rey grimpa la première et se faufila à travers l'ouverture, sans grande peine. Finn eut plus de mal en revanche et, après s'être remise debout, elle dût l'aider en tirant sur ses bras pour l'extraire de l'ouverture. Ils étaient de nouveau dans une ruelle étroite, opposée à celle par laquelle ils étaient entrés. Un cri les alerta vers une petite cour où étaient rassemblés les porcs destinés à l'équarrissage. Rey et Finn eurent la satisfaction de retrouver leur fugitif, accroché à la palissade qui délimitait l'enclos des cochons, Bibi suspendue à sa jambe, ses dents plantées dans la chair et le tissu de son pantalon.
- Sale bête ! Lâche-moi, ch'te dis !
Les deux camarades vinrent prêter main forte à la petite renarde. L'attrapant chacun par une jambe, ils le tirèrent en arrière, l'obligeant à lâcher prise et il s'écrasa lourdement sur le sol. Les fesses dans la merde, le pantalon déchiré, le type faisait vraiment peine à voir. Pourtant, il leva vers Finn un regard presqu'amical et lança, l'air débonnaire.
- Hey ! Justement, je me disais que ça faisait un moment qu'on s'était pas croisé.
- On a deux trois trucs à se dire,DJ.
L'individu jeta un regard équivoque à Rey. Cette dernière étudiait tour à tour les deux hommes en essayant de comprendre dans quel pétrin Finn s'était fourré. Plus ça allait, moins elle croyait à cette histoire de prisonnier évadé.
- Rey…
Finn lui avait parlé tout doucement, visiblement gêné. La jeune padawan ressentait de la contrariété et de la culpabilité émanant de son ami.
- Est-ce que tu peux monter la garde avec Bibi, s'il te plait ?
Les yeux noirs de Finn se firent implorants. Bien qu'elle ait le sentiment grandissant de s'être faite mener en bateau, Rey estima que le moment était mal choisi pour faire une scène. Elle accepta donc de se plier à la demande de Finn, se promettant toutefois qu'elle obtiendrait une explication ultérieurement.
Une fois seul à seul, Finn attrapa DJ par le col de son manteau et le plaqua contre un mur.
- Tu te doutes pourquoi je suis là, pas vrai ? dit-il entre ses dents.
L'homme haussa les épaules.
- Je suppose que Poe Dameron n'est pas satisfait de la tournure de notre arrangement…
- Et comment ! La Rébellion a donné beaucoup pour ce Putsch. Et ça fait des mois que le Palais ne donne plus de nouvelles.
- Je sais, je sais… Et crois bien que ça me contrarie beaucoup. Mais vu la conjecture actuelle, ça serait trop dangereux de se lancer maintenant.
- Pourquoi pas maintenant ? Rien n'a changé. Nous sommes prêts. Toute la Rébellion attend le coup d'envoi. Si tu crois que la mort de Snoke va nous arrêter, c'est que t'as rien compris.
- C'est toi qu'as pas compris, mon grand. Tout a changé ! Y a plus de Putsch. Snoke est mort. Y a un nouveau roi à la tête du clan. Le petit-fils de DarkVador en personne ! Et çui-là, c'est pas un vieillard à moitié fou. Après la démonstration qu'il a fait lors de son entrée dans la ville, c'est pas demain que les autres membres du clan vont lui chercher des noises.
- Mais… et pour nous alors ? Les renégats ? Les Ilotes1 ? Ce Putsch devait nous permettre d'obtenir des droits. Lord Frak avait promis au Fulcrum qu'il nous obtiendrait l'armistice…
- Et bien Lord Frak a changé son arbalète d'épaule. Apparemment, le nouveau roi se cherche une femme. Frak s'est déjà arrangé pour que sa nièce se retrouve dans l'entourage proche de Kylo Ren. Si la donzelle s'y prend bien – et si j'en crois la rumeur, elle est assez compétente à ce niveau-là – dans moins d'un an, elle sera mariée et enceinte. Pas forcément dans cet ordre-là. Avec un enfant Skywalker dans leur famille, les Yama et les Frak auront la main mise sur le clan.
- Et nous dans tout ça, qu'est-ce qu'on devient ?
DJ haussa les épaules de nouveau. Il aurait presqu'eu l'air navré.
- Faites comme eux : adaptez-vous. De ce que j'en sais, Kylo Ren n'a pas d'opinion établie sur les Ilotes et les renégats. Et il a vécu quasiment toute sa vie en dehors du clan. Il traine toute une bande d'étrangers et de va-nu-pieds à sa botte. Essayez de le caresser dans le sens du poil et peut-être qu'il acceptera de réintégrer les renégats dans son armée.
- Ce n'est pas pour ça qu'on s'est battu ! s'énerva Finn. Je peux pas aller retrouver les autres et leur dire que tout est annulé.
- C'est sûr que j'aimerais pas être à ta place. Mais si ton Poe Dameron est bien le héros dont tu vantes les mérites, il t'en tiendra pas rigueur.
DJ lui mit une tape amicale sur l'épaule, mais Finn le remarqua à peine. Le jeune homme était sonné. Comment allait-il annoncer ça à Poe et aux autres ? Ils avaient tous fondé tellement d'espoir sur ce coup d'Etat. Des négociations clandestines avaient lieu depuis des mois entre le réseau des renégats et l'administration du Palais. Lord Frak ambitionnait de renverser Snoke, et pour cela il s'était proposé de rallier les rebelles, les esclaves en fuite et les Ilotes du clan. En échange de quoi, ces derniers obtiendraient enfin ce qu'ils réclamaient depuis des siècles : l'égalité et l'équité avec les autres membres du clan. Tout avait été préparé, minutieusement organisé, à l'extérieur comme à l'intérieur de la cité. Mais la brusque apparition de Kylo Ren et ses revendications sur l'échiquier avait d'un coup paralysé toute la machine.
Finn était partagé entre colère et désespoir. Ce que lui annonçait DJ, c'était ce qu'il redoutait depuis des semaines. Depuis que les troupes de Kylo Ren étaient entrées dans la cité. Lorsque Rey avait lu le nom de Poe Dameron sur le collier de la renarde, Finn avait compris le message : l'un des principaux chefs de la Rébellion voulait comprendre pourquoi rien n'avait été fait. L'apparition de Bibi, sa renarde domestique, était une marque de son impatience : Poe ne se séparait jamais de cet animal qu'il avait lui-même adoptée et apprivoisée.
« Adaptez-vous » disait DJ. Comme si c'était si simple ! Comme si Kylo Ren serait disposé à les entendre. Comme si Lord Frak n'allait pas leur mettre des bâtons dans les roues maintenant qu'il avait d'autres moyens d'arriver à ses fins.
Finn frissonna. Le Grand Intendant avait la réputation d'être un homme prudent et extrêmement méticuleux. S'il avait fait une croix sur cette révolte, il ne tarderait pas à vouloir se débarrasser de tout élément pouvant le compromettre…
- Finn !
La voix de Rey résonna dans la petite cour. La jeune femme courut vers lui, Bibi sur les talons.
- Des chevaliers de Ren. On ferait mieux de filer.
Génial, manquait plus qu'eux !
- Par ici !
DJ leur indiqua des caisses empilées près de la palissade de l'enclos à cochons. Finn leva les yeux au ciel.
- T'es pas sérieux !
- Vous préférez vous expliquer avec les chiens de Kylo Ren ?
Finn sauta sur la première caisse, rapidement suivi par Rey. Le plus difficile ne fut pas d'enjamber la palissade, ni de sauter à pieds joints au milieu des porcs, ou de devoir se frayer un chemin au milieu des bestiaux pour atteindre l'autre côté. Non, ce fut de devoir rentrer à pieds au palais, couvert de lisier et sentant la mort.
Les deux jeunes gens firent un détour par les écuries, afin de pouvoir se rincer à la pompe de l'abreuvoir. Il fallut plusieurs heures et deux pains de savons piqués à la laverie, pour faire partir la puanteur. La nuit commençait à tomber alors qu'ils étaient toujours en train de se frotter la peau à l'eau froide. Rey était tellement frigorifiée qu'elle sentait ses tétons pointés sous sa brassière. Quant à Finn, même dans la lumière crépusculaire, elle pouvait voir la chair de poule sur sa peau foncée.
- Je crois que tu me dois des explications, dit-elle. Pour ce qui s'est passé aujourd'hui.
Elle vit Finn s'arrêter et pousser un profond soupir.
- Oui, en effet.
Il leva vers Rey un regard prudent.
- Pas besoin de te dire que le gars que nous cherchions n'était pas un prisonnier échappé.
- Non, en effet. Qui est-ce en réalité ?
- Disons qu'il a pas mal de « talents » et qu'il connait du monde, aussi bien dans les bas-fonds que dans les hautes sphères…
- Qui dans les hautes sphères ?
- Mieux vaudrait que tu l'ignores.
Rey se mit à gronder.
- Je ne plaisante pas, Rey. Tu ne te rends pas compte, mais certains n'hésiteraient pas à te tuer s'ils apprenaient que tu sais des choses compromettantes sur eux.
Finn lui avait saisi la main et la serrait à lui broyer les os. Rey le sentait sincèrement inquiet. Cela la toucha et renforça en même temps sa détermination.
- Je suis désolé, dit Finn. J'aurais jamais dû t'embarquer là-dedans. C'était stupide et irresponsable de ma part.
- Non, tu as bien fait. Finn, tu peux me faire confiance. Je ne te trahirais jamais. Dis-moi juste une chose : les personnes impliquées… Est-ce qu'il s'agit de Lord Frak ?
Le jeune homme leva vers elle un regard des plus éloquents. Puis ses yeux dévièrent vers un point derrière Rey. La jeune femme y vit passer un nouvel éclair de panique. Il lui lâcha brusquement la main, se pencha pour attraper sa chemise et l'enfiler prestement, avant de se lever. Avant de partir, il lui posa la main sur l'épaule en murmurant.
- S'il te plait, surtout garde ce qu'on s'est dit pour toi.
Lorsque Rey se retourna pour le suivre des yeux, ces derniers tombèrent sur Ben Solo. Elle dut se retenir de pousser un soupir exaspéré. Prenant conscience de la fraicheur du soir tombant sur sa peau nue, Rey s'empressa de remettre sa tunique. Finn avait filé comme une ombre et elle sentait à présent le regard de Ben peser sur son dos. Ses doigts se mirent à trembler, alors qu'elle resserrait les laçages de sa tunique.
Cette fois, c'était la fin. Il allait la chasser. Elle se retrouverait à la rue, sans toit, sans famille, sans appui. Elle eut froid, comme ça ne lui était plus arrivé depuis son premier hiver dans la forêt d'Endor. A nouveau l'ombre de Ben Solo l'enveloppa : il était juste derrière elle.
- Il faudra qu'un jour tu m'expliques ta conception d'un entrainement.
Rey se tourna vers lui, surprise.
- Ça fait deux fois que je vous surprends tous les deux et, tu m'excuseras, mais je n'ai pas l'impression que vous échangiez beaucoup de passes d'armes.
- Ce n'est pas ce que vous pensez, répondit Rey.
Sa voix était étrangement enrouée.
- Et qu'est-ce que je pense, d'après toi ?
- Qui suis-je pour le dire ? Personne.
Il tendit la main vers elle et la referma autour de son avant-bras, l'obligeant à se mettre debout. Même ainsi, il la dominait d'une tête au moins. Il était tellement grand. Ridiculement grand. Quelque chose en lui semblait vouloir l'attraper et l'engloutir complètement. Elle n'arrivait pas à déterminer si cela lui faisait peur ou non.
- As-tu au moins progressé depuis la dernière fois ? Depuis Ach-To.
Rey ne comprenait pas. Pourquoi lui parlait-il de ça ? Pourquoi ne la renvoyait-il pas ?
- Il y a un moyen simple de le savoir, dit-elle.
Elle se dégagea de son étreinte et tendit la main vers son bâton. Celui-ci sauta instantanément dans sa main. Rey se mit en position de garde. Kylo Ren la considéra quelques secondes, puis il avisa une lance oubliée près d'un box. A l'instar de Rey, il l'a fit voler jusqu'à lui et se mit aussi en position.
Rey lança le premier assaut, qu'il para sans difficulté. Il enchaina avec une nouvelle attaque, que la jeune padawan esquiva. Ils alternèrent ainsi pendant au moins quinze minutes, enchainant les passes d'armes et les touches. Kylo évaluait les forces et les points faibles de son adversaire. Elle était forte. Bien plus que son gabarit ne le laissait supposer. Ce qu'elle n'avait pas en puissance, elle le compensait en rapidité et en agilité. Ses coups étaient plus maitrisés que lors de leur dernier combat, même si elle restait très brouillonne dans ses enchainements.
Ce fut grâce à une de ses manœuvres maladroites qu'il parvint à percer sa défense. Croisant son bâton avec le sien, Kylo glissa derrière Rey et, tirant de toutes ses forces, la bloqua contre sa poitrine. La padawan se retrouva prise au piège. Ren pouvait entendre son cœur battre à un rythme affolé. Sa respiration sifflante raisonnait dans sa cage thoracique. Il aurait pu la broyer facilement, mais il se contenta de la garder serrée contre lui.
Rey se débattait comme un lièvre pris dans un collet. Mais ses bras engourdis avaient à peine assez de force pour lutter contre la pression de Kylo Ren. Elle était littéralement écrasée contre son torse. Elle pouvait sentir sa poitrinepalpiterdans son dos. La chaleur de son souffle sur sa nuque était suffocante.
- Tu es douée, lui concéda Kylo. Avec un entrainement adapté, tu pourrais devenir exceptionnelle. Seulement, il te manque quelque chose pour être une guerrière redoutable. Veux-tu savoir ce que c'est ?
Rey ne répondit pas. Elle se tortillait pour essayer de se dégager. Ren leva le bâton de quelques pouces et elle se retrouva la moitié du visage collée contre la tunique en cuir du seigneur Sith. Elle pouvait entre son cœur battre contre son oreille.
- Tu n'aimes pas tuer.
- Vous vous trompez…
- Chasser du gibier pour se nourrir, ce n'est pas la même chose que de se battre au corps à corps avec un être humain, fillette. Sur un champ de bataille, si tu es clémente, dis-toi bien que ton adversaire lui ne l'est pas. Il est là pour te tuer. Si tu lui en laisses l'occasion, il te découpera en morceaux, il plongera sa lame au fond de ta poitrine et il ravagera tout ce qu'il pourra trouver à l'intérieur. Ta seule chance de t'en sortir, c'est de lui faire subir toi-même ce sort.
Il s'était dangereusement rapproché pour lui parler dans le creux de l'oreille. Rey saisit sa chance et lui envoya un coup de tête en plein dans l'arête du nez. Kylo Ren grogna et desserra sa prise. Rey en profita pour se dégager. Elle pivota et se remit en position de garde.
- Et vous, vous voulez connaître votre point faible ? lança-t-elle railleuse. Vous êtes trop sûr de vous. Face à un adversaire que vous méprisez, vous baissez votre garde et vous commettez des erreurs de débutant.
Ren lança un nouvel assaut, beaucoup plus violent que les précédents. Mais Rey se tenait prête. Leurs échanges devinrent plus brutaux et plus sauvages. Les cris de rage et les grognements se mêlaient aux claquements des bâtons.
- Tu veux savoir pourquoi tu as perdu la première fois ? jeta Kylo Ren. C'est parce que tu étais paralysée par la peur…
- Je n'avais pas…
- Oh que si ! Tu avais peur pour Luke. Peur pour toi. Peur de ce que l'avenir te réservait. Peur de te retrouver seule à nouveau, après avoir perdu le seul foyer que tu aies jamais connu. Alors que tu n'aurais dû être animée que par un seul but : me tuer. Me tuer par n'importe quel moyen… Voilà ce qu'aucun Jedi ne pourra jamais t'enseigner : la rage de vaincre. C'est cela, le premier pas vers la liberté. Lorsque tu te détaches de tout ce qui te rend faible, tout ce qui te fait douter et que tu ne te focalises plus que sur un but, prête à détruire tout ce qui se mettra entre toi et l'objet de ton désir.
Il fonça à nouveau sur elle. Rey leva haut son bâton des deux bras. Elle dut toutefois faire appel à la Force pour ne pas vaciller sous la charge de Kylo Ren. Elle s'efforça d'oublier sa peur, le sentiment d'intimidation qu'il faisait naître en elle. Elle devait les voir comme deux corps physiques, deux éléments s'attirant et se repoussant. Elle devait bander toutes ses forces pour le repousser et oublier tout le reste.
- Je peux t'enseigner ça.
Ben Solo la regardait droit dans les yeux.
- Je peux t'apprendre à n'être plus que cette force de volonté inébranlable. Plus jamais tu ne connaîtras la peur…
- Pourquoi vous voudriez faire ça ?
- Parce que Luke avait raison. La Force est puissante en toi. Ce don, tu n'as pas le droit de le gâcher en de vaines quêtes sentimentales. Laisse mourir la gamine des rues affamée et devient celle que tu es appelée à être, Rey.
Soudain, Kylo Ren se déroba et toute la Force que Rey avait concentrée pour le repousser l'entraina vers l'avant. Prise au dépourvu, elle n'eut pas le temps de se rattraper. Son visage n'était qu'à quelques pouces du sol, lorsqu'elle se sentit soudain flottée. Une aura de Force l'avait enveloppée et retenu sa chute. Rey devina plus qu'elle ne vit, la main de Ben tendue au-dessus d'elle, comme un marionnettiste retenant les fils de sa poupée. Puis il l'attira en arrière et Rey fut à nouveau sur pieds, le corps tremblant comme si elle venait de faire une chute vertigineuse.
Bien sûr, au Temple, les Grands Maîtres avaient évoqué cette manière d'employer la Force pour manipuler autrui. Mais cette façon de faire était très mal vue, jugée… inconvenante. Et Ben venait de l'employer sur elle, aussi naturellement qu'il aurait soulevé un fétu de paille. La jeune padawan réalisa pour la première fois toute l'étendue des capacités de son don et des limites que les Jedi y avaient mise.
- Alors ? demanda Ben Solo.
- J'accepte.
1 Dans la Grèce antique, les Hilotes ou Ilotes (en grec ancienΕἵλωτες / Heílôtes) sont une population autochtone de Laconie et de Messénie asservie aux Spartiates, qu'ils font vivre. Leur statut s'apparente à celui des serfs du Moyen Âge : attachés à la terre, ils sont la propriété de l'État lacédémonien. Ils ne sont donc pas des esclaves-marchandises.
