Hello ! Certain(e)s d'entre vous de voir un nouveau chapitre. Navrée pour cette longue attente, je me suis laissée happée par mes vacances d'été et la rentrée (avec un nouveau boulot) a un peu bousculé mon emploi du temps. En plus Shima-chan (ma beta) est elle aussi submergée de travail et la correction de ce chapitre lui a pris du temps.

Voilà, j'espère que l'attente en vaudra quand même le coup ;)


Le feu sous la glace

Le séjour au fief des Yama se déroula finalement sans incident majeur. Aussi contrarié qu'il puisse l'être, Lord Yama faisait preuve d'une remarquable consilience. Kylo Ren n'arrivait pas à déterminer si c'était parce que le seigneur Sith voulait vraiment complaire à son nouveau souverain ou parce qu'il nourrissait l'espoir que sa fille devienne la nouvelle reine du clan. Quoi qu'il en soit, il laissa Ren inspecter son domaine, interroger ses gens, faire examiner sa comptabilité par ses scribes – Kylo était un guerrier, pas un comptable. Il ne fallait pas pousser non plus ! – et même consulter le registre des procès. Le tout sans exprimer la moindre réserve, ni émettre de plainte.

Kylo finit par se dire qu'il pouvait bien lui donner un os à ronger en se montrant plus galant avec Lady Yama Fénide(1). Il accepta sans broncher son invitation à une chasse au faucon. Ce qui – quand on le connaissait – constituait une grande marque de privilège tant il détestait ses animaux. Tout ça parce qu'un jour, alors qu'il vivait au Temple Jedi, quelqu'un – sûrement un crétin d'apprenti – avait fait remarquer qu'il ressemblait lui-même à un faucon. Dès lors, Kylo avait pris toute cette espèce en grippe. Et même tous les rapaces en général !

Pour dire que, de sa part, c'était faire preuve d'une courtoisie extrême que d'endurer la proximité de ces oiseaux, alors qu'il chevauchait dans les grandes plaines herbeuses en compagnie de Lady Yama et de Rey, qui trottinait derrière eux. La jeune femme boudait parce que Lady Yama avait exigé qu'elle laisse sa renarde apprivoisée au château, sous prétexte que sa présence perturberait les faucons.

En fait, Rey était d'humeur maussade depuis deux jours. Elle trouvait tous les prétextes possibles pour fausser compagnie à Kylo Ren. Ce dernier l'avait soupçonné un temps d'aller retrouver son ami Finn. Mais Phasma lui avait affirmé que le jeune garde et son écuyère n'avaient noué aucun contact depuis qu'ils étaient dans la demeure des Yama. Aux dires des autres serviteurs, Rey allait simplement s'isoler dans la lingerie ou bien elle flânait le long du ruisseau en contrebas, qui alimentait le château en eau.

Mais ce jour-là, en dépit de ses protestations, Kylo avait insisté pour qu'elle le suive à la chasse. D'abord parce qu'il n'aimait pas l'idée de la laisser seule dans le château, ensuite parce qu'après avoir constaté son efficacité pour empêcher Lady Yama d'investir ses appartements, il estimait qu'elle ferait un bon garde du corps si d'aventure la noble dame devenait trop entreprenante. Et puis, après tout c'était lui le Roi, et s'il voulait que son écuyère reste près de lui, il n'avait pas à s'en justifier !

Au final, l'après-midi n'avait pas été si désagréable. Pour se faire bien voir, Lady Fénide les avait entrainés sur des endroits reculés où Kylo avait jugé sur pièce de l'abondance du gibier sur les terres de Lord Yama et de l'état de sa campagne. Les paysans se montraient aussi plus naturels. Comme Lady Fénide leur inspirait moins de crainte que son père et qu'aucun d'eux ne reconnaissait en Kylo le Roi Sith – sans une armée de chevaliers autour de lui –, ils exprimaient plus librement leurs opinions. Même si, pour Kylo, les interroger était superflu. Il lui suffisait pour cela de sonder leurs esprits. Cependant, le fait qu'ils soient moins sur leur garde rendait la tâche plus facile.

Dans l'ensemble, ils voyaient leur suzerain comme un mal nécessaire. Certes, il les accablait de taxes, mais d'un autre côté, Lord Yama avait toujours su mener sa barque pour éviter que ses gens ne souffrent des conflits internes au clan. En trente ans, et ce malgré les différentes crises qui avaient éclaté, le fief avait profité d'une paix royale. Aucune bataille n'avait ravagé ses terres, aucun pillage n'avait terrorisé ses habitants. A peine une pénurie de temps à autre. Mais quand on entendait parler de villages brûlés chez les seigneurs voisins, de femmes violées, d'enfants tués sous les yeux de leurs parents, on s'estimait plutôt bien loti.

Ce que Kylo aurait souhaité, c'était en savoir un peu plus sur ces fameux rebelles. La version de Lord Yama ne le satisfaisait pas complètement. Il aurait voulu pouvoir évaluer la nuisance réelle de ces renégats. Cela valait-il le coup de tenter de les ramener dans le rang ? Ou n'y avait-il d'autre moyen que de les éliminer comme de la vermine ?

Il fut interrompu dans ses réflexions par l'exclamation de joie satisfaite de Lady Fénide, lorsque son faucon lui ramena entre ses serres une perdrix bien grasse.

– Encore une belle prise pour vous, commenta Kylo, tandis que la noble dame exhibait fièrement son trophée.

– Que diriez-vous de la déguster à la broche ? Cette chasse m'a mise en appétit.

– Vous sauriez le faire ?

– Bien sûr ! Je suis une excellente cuisinière au feu de bois. Mon père a coutume de dire qu'un chasseur n'est pas un vrai chasseur s'il n'accommode pas lui-même son gibier.

Kylo entendit Rey maugréer dans son dos. Son humeur ne s'arrangeait pas depuis ce matin.

– Faisons une halte, ordonna-t-il.

– Il y a une cascade un peu plus loin, nous y serons très bien.


La journée était particulièrement chaude et pouvoir profiter de la fraicheur de la cascade n'était pas du luxe. D'ailleurs, sitôt qu'ils installèrent le bivouac, Rey alla s'isoler près de la chute d'eau et ne daigna pas se joindre au maître fauconnier et aux deux gardes qui composaient l'escorte. Elle se désintéressa ostensiblement de Ben et de Lady Yama, installés à l'ombre d'un grand saule pleureur.

Rey ne décolérait pas que Ben l'ait trainée dehors par cette chaleur et obligée à rester en scelle des heures entières. Son ventre et ses reins lui faisaient un mal de chien, comme si elle avait avalé du verre pilé. Et le sang coagulé entre ses cuisses lui irritait la peau. C'était vraiment un calvaire d'avoir ses règles dans un moment pareil !

Déjà, la première fois qu'elle les avait eues, cela avait été pour elle un grand traumatisme. Elle avait treize ans. Elle était encore esclave à Jakku. Elle n'avait pas de mère, ni de sœur ou de tante pour lui expliquer ce qui lui arrivait. Lorsqu'elle avait vu le sang couler entre ses jambes, elle s'était crue blessée, voir malade. Elle avait eu peur d'en parler à Unkar Plutt ou même qu'il s'en aperçoive. Il se serait débarrassé d'elle immédiatement s'il avait pu penser qu'elle n'était plus en « bon état ».

Elle avait fui la compagnie pendant trois jours, nettoyé le sang sur ses cuisses en se frottant avec du sable. Elle volait des bandes de tissus pour pouvoir se changer. Jusqu'à ce que l'hémorragie se tarisse. Rey s'était alors crue sortie d'affaire. Sauf qu'un mois plus tard, rebelote. Et avec des maux de ventre abominables ! De nouveau, elle avait dû trouver des subterfuges pour cacher son état.

Elle s'était crue atteinte d'une maladie rare et incurable. Peut-être la conséquence de son dépucelage par ce muletier rencontré près d'une caravane. Faut dire qu'il avait été un peu brutal !

Ce ne fut qu'une fois rachetée par Luke et amenée au Temple, que Rey découvrit que cette perte de sang menstruelle n'avait rien d'anormal, ni de dangereux pour elle. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait tenté de le cacher : craignant qu'on la renvoie si on apprenait qu'elle était atteinte d'une maladie grave. Mais contrairement à Jakku, où on avait cure de ce qui pouvait lui arriver, les membres de l'Ordre Jedi veillaient les uns sur les autres. Les Gardiennes n'avaient pas tardé à remarquer les taches sur ses draps et ses camarades féminines avaient fait le rapprochement avec le fait qu'elle s'isolait une fois par mois. Elles l'avaient prise à part pour tirer les choses au clair. Rey était tombée des nues lorsque les autres filles lui avaient révélé qu'elles vivaient la même chose qu'elle. Elles lui avaient expliqué comment se protéger pour éviter de salir ses affaires. Les Gardiennes lui préparaient même des décoctions de plantes pour apaiser ses maux de ventre.

Rey en avait pleuré : de rage contre elle-même – Non mais quelle idiote ! À tous les coups, les autres l'avaient prise pour une ignare incurable ! – et de gratitude envers ses congénères.

Mais tout ça, c'était avant. Si au moins, elle avait retenu la recette de la potion contre les maux de ventre, ça l'aurait soulagée d'un poids !

En plus, ça tombait vraiment au plus mauvais moment. Si encore, elle était à Korriban, elle aurait pu demander de l'aide à Maz ou à l'une des servantes du château. Mais il était hors de question qu'elle se confie sur ce genre de problèmes à Ben ! Elle n'osait pas plus en parler à Phasma ou Solak, les seules femmes qu'elle connaissait ici, qui se seraient sûrement payé sa tête. Alors, elle avait décidé de s'isoler en attendant que ça passe. Dans la lingerie du château, où elle pouvait rester couchée sur une pile de linge sale ou près du ruisseau où elle pouvait se tremper pour faire partir le sang. Sauf que Ben Solo venait de l'obliger à briser cette isolation pour crapahuter toute la journée et de devoir supporter lady Yama lui faire les yeux doux par-dessus le marché ! Autant dire que Rey arrivait au bout de ses limites en termes de patience.

Voilà aussi pourquoi elle profita de la halte et du pique-nique improvisé pour se mettre à l'écart. Alors que Lady Yama faisait étalage de ses talents de cuisinière pour impressionner le Roi, et que les gardes s'évertuaient à allumer le feu – ce qui, par cette chaleur, était une véritable corvée –, Rey se glissa derrière le rideau de la cascade où elle pouvait échapper aux regards indiscrets. Une fois certaine que personne ne pouvait la voir, elle inspecta rapidement ses vêtements pour s'assurer qu'il n'y avait pas de tâche suspecte. Elle changea rapidement son pagne et rinça l'autre sous la cascade. En espérant que personne ne tournerait les yeux vers sa cachette et n'apercevrait l'eau se teinter de carmin. Une crainte absurde, car la pression du torrent était si forte qu'elle emportait la souillure de ses menstrues avant qu'elle ne soit visible.

Elle était encore en train d'essorer son linge intime lorsqu'un garde la héla à travers la cascade. Rey fourra en vitesse la bande de tissu dans sac avant que l'autre n'ait l'idée de passer la tête à travers la chute d'eau.

– Le Roi voulait savoir où tu étais passée, lança le garde lorsqu'elle se montra.

– J'étais pas loin, rétorqua Rey de mauvaise humeur. Sa Majesté peut pas éternuer sans que je lui tienne son mouchoir.

C'était une réplique très insolente à lancer envers Kylo Ren et rien qu'à la tête que fit le garde, Rey se douta que sa pique allait être répétée, déformée et amplifiée à la première occasion. La jeune écuyère soupira et leva les yeux aux ciels. Elle aurait dû feindre un malaise et rester au lit. Sa mauvaise humeur allait lui attirer des ennuis.

Lorsqu'elle revint vers le couple, installé à l'ombre d'un saule pleureur, Lady Yama servait un généreux morceau de perdrix rôtie, à la peau dorée comme une brioche moelleuse, à Kylo Ren peu enthousiaste mais qui la remercia tout de même poliment. Rey, assise près de son maître en bon chien de garde, aurait volontiers mordu dans le volatile, mais c'était inespéré. Elle lorgna distraitement sur les doigts de Lady Yama et constata que ses ongles étaient immaculés. Rey se demanda subrepticement quel était donc ce pouvoir surnaturel qui lui permettait de garder des mains propres après avoir plumé, vidé et découpé du gibier. Et comment parvenait-elle à montrer la profondeur de son décolleté par la même occasion ?

Elle devait regarder la noble dame d'un œil un peu trop mauvais, parce qu'elle sentit un coup de coude entre ses côtes venant du côté de Ben Solo.

– Aouch !

Cette fois, le regard meurtrier fut pour lui. La réaction de Rey fut instantanée, presqu'instinctive. Sa main vola vers la joue du Roi à la vitesse d'un battement de cil. Le claquement fit lever les yeux de Lady Yama, occupée à demander une gourde de vin miellé à ses gardes. La noble dame regarda, l'air interrogateur, Kylo Ren qui se tenait la joue et Rey, toujours la main levée.

– Une guêpe, lâche l'écuyère le souffle court. Elle allait vous piquer…

Puis elle se leva prestement et s'éloigna en direction de la prairie, sous le regard incrédule du reste de la compagnie.

– Il faudra qu'un jour vous me racontiez comment vous l'avez dégottée, celle-là, commenta Lady Fénide de sa voix suave.

Kylo se retint de se lever pour courir après son écuyère, un comportement qu'il jugeait peu royal. En revanche, elle ne perdait rien pour attendre !

Pour se calmer les nerfs, il accepta la coupe de vin que lui tendit gracieusement Lady Fénide. Cette dernière en profita pour se rapprocher de lui et glisser son bras contre son flan. Heureusement qu'il restait les deux gardes autour d'eux, sinon Kylo l'aurait crue capable de passer sa main sur son entrejambe.


Rey avait récupéré son bâton et s'en servait pour faucher les hautes herbes dans la prairie où elle avait trouvé refuge. Une tâche inutile qui avait au moins le mérite de la défouler. Elle n'était même pas certaine de savoir contre quoi elle était en colère : ses maux de ventre ? La chaleur ? Le comportement tyrannique de Ben ? Les stratégies à peine subtiles de Lady Yama pour lui offrir ses charmes ? Le peu de conviction qu'il mettait à les repousser ? Le corps sans défaut de la noble dame ? Ou bien le fait que tout ça la mette en rogne ?...

Elle ne s'arrêta que lorsque ses bras furent trop faibles pour soulever encore son bâton et que la transpiration qui coulait sur son visage lui brûla les yeux au point de troubler sa vue. Rey s'agenouilla dans l'herbe, toute moite et dégoulinante de sueur. Ses vêtements lui collaient à la peau. Son souffle était erratique. Elle ferma les yeux et se força à expirer puis inspirer profondément. Elle devait se calmer, faire le vide en elle, comme Luke le lui avait appris. L'influence de Kylo Ren faisait ressortir son tempérament impulsif et la colère en elle. Si Rey n'y prenait pas garde, elle serait entrainée vers le Côté Obscur avec lui et les autres chevaliers de Ren. Ce n'était pas ce qu'elle voulait.

Son seul désir était d'achever sa formation, d'acquérir les connaissances nécessaires pour être plus puissante. Alors elle serait assez forte pour reconstruire l'Ordre Jedi et rappeler à elle les anciens padawans. Peut-être même éveiller de nouvelles vocations. Pour cela, elle devait restée focaliser sur son but et ne plus laisser Ben Solo la sortir de ses gonds.

Rey se concentra. Elle se concentra sur la terre, sur laquelle elle était agenouillée. Elle se concentra sur les hautes herbes, sur le mouvement des tiges ballotées par la brise. Elle tenta de caler sa respiration sur le souffle du vent.

Toujours ne faire qu'un avec son environnement. Ne pas lutter contre les forces qui l'entouraient mais être en harmonie avec ces dernières, pour trouver l'équilibre.

Mais au moment où elle croyait trouver enfin un semblant de paix, quelque chose se mit à tambouriner à l'intérieur d'elle. Comme des battements de cœur précipité. Rey essaya d'abord d'inspirer plus fort, pour tenter de se calmer. Mais rien n'y faisait : malgré sa bonne volonté, le tambourinement se fit de plus en plus fort. Au point de ressembler aux pas d'un cheval lancé au galop.

Rey comprit alors que l'agitation ne venait pas d'elle mais de l'extérieur. Elle sortit de sa transe juste à temps pour voir deux chevaux gigantesques, montés par des cavaliers en armes, foncer droit dans sa direction. La jeune écuyère bondit sur ses pieds et courut en direction du campement pour prévenir les autres. Mais elle n'avait pas parcouru trois mètres que quelque chose s'enroula autour de ses chevilles et la fit trébucher. Elle s'étala de tout son long, face contre terre.

Les sabots des chevaux faisaient trembler le sol sous elle. Rey n'osa pas faire un geste, de peur que cela énerve les bestiaux et qu'ils ne la piétinent.

– Alors… Qu'avons-nous pêcher, là ?...

Rey sentit qu'on tirait sur la corde qui entravait ses chevilles. Elle se vit trainée près du cheval à la robe noire. Quand elle sentit une main agripper son pied, elle rua en avant et leva son bâton pour frapper. Mais son geste fut arrêté par la lame de son tortionnaire, qui se planta dans le bois.

– Quel drôle d'animal ! lança une voix dans son dos. C'est la première fois que j'en voie de cette espèce.

– Elle me fait penser à un genre de renarde ou bien une souris…

Rey se débattit pour se remettre debout. Mais à peine fut-elle sur ses jambes qu'un autre lasso s'enroula autour d'elle, serrant ses bras contre son buste et l'empêchant de bouger. Elle se débattit, tenta de dénouer la corde en utilisant la Force. Mais cette dernière semblait impuissante. Ou bien Rey s'y prenait très mal, ou son adversaire utilisait lui-même la Force pour la neutraliser.

Maintenant qu'elle pouvait les étudier plus en détail, elle constata qu'il s'agissait de seigneurs Sith : leurs vêtements noirs et les blasons brodés sur leurs poitrines désignaient leur appartenance à une famille de haut rang. Rey regretta de ne pas avoir mieux étudié l'héraldique du clan : ça lui aurait permis de savoir quel nom elle devrait glisser à Kylo Ren pour une inspection surprise.

Mais, à bien y réfléchir, ça n'était peut-être pas le souci le plus important pour le moment…

‑ Dis-moi, mignonne, d'où sors-tu ?

L'un des cavaliers s'était penché vers elle et avait glissé son index sous son menton. Il devait avoir environ vingt-cinq ans, des cheveux châtain foncé, le visage en pointe, terminé par un bouc en ancre de bateau. Assez séduisant, si on faisait abstraction de son air suffisant et de son rictus carnassier.

– Ça ne vous regarde pas ! cracha Rey. Libérez-moi ou vous vous en repentirez !

– Mais c'est qu'elle mordrait, la sauvageonne ! s'esclaffa le second cavalier, du même âge que son compagnon, les cheveux auburn et plus trapu.

Rey essaya une nouvelle fois de défaire ses liens en utilisant la Force. Mais cela ne fut pas plus brillant. Elle changea alors de stratégie et se concentra sur les chevaux, celui de son tortionnaire en particulier, qui tenait la corde par laquelle elle était entravée. Rey parvint à entrer en connexion avec sa monture et s'arrangea pour lui transmettre sa peur. Ce ne fut pas très compliqué : elle avait juste à laisser couler ses émotions entre elle et l'animal.

Le cheval commença à hennir et à se cabrer, rendant nerveux l'autre monture. Les deux cavaliers eurent toutes les peines du monde à les calmer. L'un d'eux – le trapu aux cheveux auburn – manqua même être désarçonné.

Rey profita de l'agitation pour défaire ses liens. Elle ramassa son bâton et courut en direction de la cascade où se trouvait Kylo Ren, Lady Yama et les deux gardes. Elle avait désespérément besoin d'aide pour se débarrasser des deux énergumènes.

– Reviens ici, sorcière ! l'apostropha le plus grand des cavaliers.

Il galopait derrière elle. Cette fois Rey ne lui laissa pas le temps de lancer son lasso. Elle fit volteface et lança son bâton. Telle une hélice de moulin à vent, l'arme tournoya dans les airs, vint frapper le visage de l'homme, qui tomba de son cheval en se tenant le nez, avant de revenir dans la main de Rey. L'autre homme, le petit rouquin, s'élança. Rey frappa la terre avec son bâton, transmettant une vague de Force vers le sol qui effraya la monture de son adversaire, qui se cabra, renversant son cavalier.

Mais l'autre, le grand châtain, avait profité de ce moment d'inattention pour se glisser dans son dos. Il voulut l'empoigner pour l'immobiliser, lorsqu'un étau invisible vint enserrer sa gorge : l'empêchant de respirer. Rey se retourna pour voir son adversaire momentanément paralysé par l'asphyxie. Portant son regard quelques mètres plus loin, elle vit Kylo Ren, debout, droit comme un menhir, le bras tendu et les doigts repliés comme les serres d'un aigle. Rey comprit qu'il était en train d'utiliser la Force pour étrangler l'homme à distance.

– Allen !

En voyant son compagnon ainsi immobilisé par Kylo Ren, l'autre cavalier devint pâle comme la mort. Puis, retrouvant un semblant de courage et aussi d'inconscience, il leva son épée et courut vers le Sith.

– Arrêtez ! Je le connais !

Lady Yama était apparue aux côtés de Kylo Ren, au moment où celui-ci allait dégainer sa propre lame. L'homme, en la voyant, se figea.

– Fénide !

– Cousin, de grâce, rangez votre épée avant de provoquer un incident fâcheux.

– Un incident fâcheux ? Votre compagnon a pratiquement tenté d'assassiner Allen !

– Je n'aurais pas eu à le faire, rétorqua froidement Kylo Ren, si vous n'étiez pas en train de brutaliser mon écuyère.

– Nous poursuivions une voleuse ! Et ce n'est pas à vous de me dire comment je traite les vagabonds sur mes terres !

– Kartrak ! s'exclama Lady Yama. Pas un mot de plus avant que je n'aie fait les présentations.

La noble dame se déplaça pour se trouver à égale distance des deux hommes, qui se jaugeaient pour l'heure avec hostilité.

– Majesté, s'adressa-t-elle à Kylo Ren, permettez-moi de vous présenter mon cousin Lord Kartrak, de la maison Fywre. Et son frère…

Elle désigna le cavalier étranglé par Kylo qui s'était relevé péniblement pour rejoindre son compagnon, se massant douloureusement la gorge.

– Lord Allen. Tous deux bannerets de mon père. Cousin Kartrak, cousin Allen, je vous présente notre nouveau souverain : le seigneur Kylo Ren.

Les deux hommes regardèrent éberlués le grand chevalier à la figure austère, avant de prendre conscience de l'étendue de leur erreur et de se prosterner, un genou à terre. Rey avait profité de la diversion provoquée par l'intervention de Lady Yama pour contourner le groupe et se placer trois pas derrière Ben Solo. Elle n'aimait pas jouer les victimes, ni donner l'impression d'un chien qui rampe aux pieds de son maître, mais pour le coup, si les choses devaient encore mal tourner, elle préférait être près du seigneur Sith.

Kylo toisa les deux hommes avec mépris. Son envie était grande de leur faire payer leur insolence. S'en prendre à un membre de sa garde, de son escorte personnelle, c'était remettre en cause son autorité. Qui plus est, leur lâcheté manifeste – à deux s'attaquer à une jeune femme seule, fallut-il qu'ils n'aient aucun honneur ! – le mettait hors de lui. Du temps où il n'était encore qu'un simple mercenaire, cela se serait réglé d'un coup d'épée au niveau de la nuque, sans cérémonie.

Seulement voilà, il n'était plus un mercenaire sans attache, mais un roi. Et pour autant que ça lui fasse plaisir, il devait prendre en compte le fait qu'il était l'hôte de Lord Yama et qu'assassiner des membres de sa famille sur ses terres ne serait pas perçu comme un acte très diplomate. Surtout si l'objet du litige était une simple écuyère.

– Sire, insista Lady Yama, j'implore votre indulgence pour mes cousins. Ils ignoraient que cette fille était à votre service.

Rey tiqua à l'emploi de l'expression « cette fille » pour la désigner.

– Nous étions à la poursuite d'une voleuse, insista encore le plus trapu des deux (Kartrak, si Rey avait bien compris). Depuis plusieurs jours, nos gens ont signalé la présence d'une vagabonde, rôdant près des fermes, et des volailles ayant disparu des poulaillers. Comprenez notre réaction en voyant votre servante se promener seule au milieu de la prairie.

« Servante » à présent ! De mieux en mieux…

– Toute légitime que soit votre suspicion, il aurait mieux valu vous enquérir de son identité avant de la brutaliser.

– C'est que la donzelle s'est montrée peu coopérative…

– « Donzelle » vous-même ! éclata Rey. Ils ont foncé sur moi avec leurs chevaux ! J'ai bien cru qu'ils allaient me piétiner…

– Silence.

C'était Ben Solo qui venait de s'adresser à elle d'un ton sec. Sa voix avait claqué comme un coup de fouet.

– Mais…

Il se tourna vers elle et la fixa de ses yeux de vautour.

– Un mot de plus et je te coupe la langue.

Il avait dit cela d'un timbre si froid et calme, que Rey n'osa plus émettre un son.

– Il semble que ses émotions aient fait oublier à votre servante le sens des convenances, lança Lord Allen, narquois. Je crois qu'il faut vous montrer indulgent, messire.

Voilà que son agresseur prenait sa défense face à son maître c'était un comble ! Rey sentit ses joues la brûler comme si elle avait mis la tête dans un four.

– Tout cela, n'est qu'un incident fâcheux et regrettable, plaida Lady Yama. Cousins, vous devez brûler de prouver au roi votre allégeance et votre soumission.

Les deux frères se tournèrent vers la noble dame et la considérèrent un bref instant avec interrogation, avant de reporter leur attention sur le roi.

– Majesté, se lança alors Lord Allen, pour réparation de notre maladresse, accepterez-vous de vous joindre à nous lors de la chasse qui aura lieu demain après-midi ?

Kylo garda le silence un certain temps, donnant l'impression qu'il pesait avec soin l'invitation. En vérité, il savourait le doute et l'inquiétude qui se lisaient progressivement sur les visages des deux frères. Si cela n'avait pas paru excessif, il aurait volontiers fait durer l'attente.

– Je dois y réfléchir, répondit-il. Vous aurez ma réponse demain.

Sur ce, il tourna les talons et se dirigea vers le bivouac. Faisant ainsi comprendre à ses interlocuteurs que la conversation était close – du moins le concernant.

Rey se résolut à le suivre, non sans avoir jeté un regard satisfait à la mine déconfite des trois nobles. Cette maigre consolation fut de courte durée, puisque Lady Yama ne tarda pas à les rejoindre. Se plaçant près de Kylo Ren, elle posa une main sur son épaule et se mit sur la pointe des pieds pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. Rey sentit un nœud se former au fond de son estomac, surtout lorsque Ben hocha distraitement la tête, semblant approuver la remarque de la noble dame.

Il fut finalement l'heure de se remettre en selle pour regagner la demeure des Yama. Au moment de monter sur sa jument, Rey sentit quelque chose de poisseux entre ses cuisses. Écartant distraitement les pans de sa tunique, elle vit une grosse tâche sombre s'étendre sur le tissu de son pantalon. En se battant contre les deux hommes, sa protection intime avait dû se défaire.

– Tu es blessée !

Rey releva la tête pour croiser le regard de Ben. Il avait vu la tâche sur son pantalon. Décidément, aucune humiliation ne lui avait été épargnée ce jour.

– C'est rien, grommela-t-elle.

Elle donna un vif coup de talon dans les flancs de sa jument, la faisant galoper en tête. Si Ben avait pu voir les larmes de honte sur ses joues par-dessus le marché, elle n'aurait plus eu qu'à creuser un trou pour s'y enterrer.


À peine rentrée au palais, Rey fila vers la blanchisserie. Elle supplia la cheffe des lavandières de lui donner un bac d'eau chaude et un pain de savon. Puis elle alla s'isoler dans le coin le plus reculé de la salle de lessivage. À l'abri derrière les draps tendus pour le séchage, elle dut bien passer une demi-heure à frotter comme une forcenée sur le tissu de son pantalon, pour faire partir l'énorme tâche brune qui en souillait l'entrejambe. Elle y mit tant de force qu'elle craignit un moment d'avoir élimé l'étoffe.

Après la lessive, devant attendre que son pantalon soit sec pour le renfiler, Rey se dit que c'était peut-être l'occasion de se décrasser un peu. On était en fin d'après-midi. La blanchisserie était pour ainsi dire déserte. Elle alla donc chercher un autre bac d'eau tiède et utilisa le reste de savon pour se nettoyer. En voyant sa peau s'éclaircir sous le frottement de l'eau savonneuse, elle se dit que ce n'était vraiment pas du luxe. Rey se serait damnée pour un véritable bain, dans une cuve d'eau brûlante. Mais ce n'était vraiment pas la peine d'y songer.

Après ses bras, ses jambes et son buste, elle se dit que, tant qu'à faire, elle pouvait aussi se laver les cheveux. Elle fit un dernier aller-retour pour récupérer une cruche d'eau. La tête penchée au-dessus du bac à moitié vide, elle en déversa le contenu sur le sommet de son crâne. Le liquide glacé lui fit grincer des dents et lui piqua le cuir chevelu. Elle sentit aussi glisser sur elle toutes les mauvaises vibrations qu'elle avait accumulées au cours de la journée.

Peu à peu, les divers incidents qui s'étaient enchainés au cours de la journée lui parurent moins dramatiques. Même si elle gardait une certaine rancœur pour les deux cousins de Lady Yama, au moins avait-elle pu échapper au pire. Car quoi qu'ils puissent dire, elle était convaincue que ce n'était pas après les hypothétiques poulets qu'elle aurait pu cacher sous sa tunique qu'ils en avaient.

L'attitude de Ben l'avait davantage déçue en revanche. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il prenne sa défense ou qu'il punisse sur le champ les deux énergumènes. Mais qu'il ne la laisse pas répondre aux accusations lancées par ses agresseurs, voilà qui était profondément injuste. D'autant que le connaissant, sitôt qu'elle irait le rejoindre pour l'aider à s'habiller pour le repas du soir, elle aurait droit à un énième sermon sur son comportement grossier et le fait qu'elle devait savoir rester à sa place en présence de personnes de rangs supérieurs…

Rey fut interrompue dans ses pensées par une sensation étrange à la base de sa nuque. La jeune femme se dressa soudain comme un lapin qui vient de percevoir une présence étrangère dans son environnement proche. Instinctivement, elle ramena sur sa poitrine la serviette qu'elle avait nouée autour de ses hanches.

– Il y a quelqu'un ?

Aucune réponse. Pourtant le sentiment qu'elle n'était pas seule persistait.

Rey se releva prudemment, tenant à la main le couteau de chasse que lui avait passé l'un des gardes et qu'elle avait conservé près d'elle. Du coin de l'œil, elle vit l'un des draps se mettre à bouger. Dans une salle fermée, où il n'y avait pas de courant d'air – juste un système de chaufferie qui passait par le sol et permettait de faire sécher le linge – c'était plus que suspect.

Resserrant le drap autour de sa poitrine, le poignard en avant, elle marcha à pas feutrés vers le labyrinthe de draps blanc immaculé. Tous ses sens en éveil, elle guetta le moindre changement dans l'atmosphère, le moindre bruit importun. Elle entendit des pas précipités s'éloignés vers le fond de la salle.

L'idée qu'on l'espionnait pendant qu'elle se lavait la mit hors d'elle. Elle courut dans la direction des pas. Au moment où elle se dégagea du dernier rempart de draps, elle entendit claquer la porte qui menait vers l'escalier de service.

Si son voyeur pensait s'en tirer à si bon compte, il se fourrait le doigt dans l'œil. Se précipitant vers la porte, Rey l'ouvrit à la volée et tomba nez-à-nez avec une jeune soubrette, qui eut sûrement la peur de sa vie en la voyant brandir son couteau de chasse à quelques centimètres à peine de son visage.

Après s'être rendue compte qu'il ne s'agissait que d'une jouvencelle, la jeune padawan gravit une volée de marche de l'escalier en colimaçon. Mais quand elle se trouva devant la porte qui ouvrait sur le premier étage, elle comprit qu'elle n'irait pas plus loin.

Son voyeur devait s'être faufilé dans les couloirs et elle ne pouvait décemment pas lui courir après dans les corridors, uniquement enroulée dans une serviette de bain. Elle estimait qu'elle avait eu son compte de ridicule et d'humiliation pour la journée, voire pour le reste de la semaine. En plus, cela donnerait à Ben Solo une raison supplémentaire de la tancer, déjà qu'il s'était montré assez fermé tout à l'heure…

Résignée et frustrée, Rey redescendit vers la blanchisserie pour aller chercher ses vêtements et se rhabiller. Elle fut surprise de croiser la jeune soubrette devant la porte, avant de se rappeler qu'elle lui avait fichue la frousse en courant après son supposé espion. A moins que ce ne soit la donzelle qui se soit rincé l'œil… Mais ça paraissait peu vraisemblable.

– Tu es toujours là. Qu'est-ce que tu veux ?

– Le roi m'envoie te chercher. Il veut que tu le rejoignes dans ses appartements immédiatement.

Rey soupira.

– Très bien. J'arrive. Laisse-moi juste le temps de m'habiller.


Kylo était assis à une table et rédigeait une lettre à l'attention d'Imaze, lui intimant d'accélérer les tractations pour lui trouver une épouse. Tant pis si elle n'était de la lignée royale la plus brillante, mais il ne pourrait pas éternellement tenir sans une femme. Déjà qu'à Korriban, les tentatives de guet-apens des courtisanes devenaient oppressantes, lui donnant parfois l'impression d'être un bout de viande jeté au milieu d'une meute de louves affamées – en principe c'était lui le prédateur et non pas la proie ! – mais depuis qu'il voyageait en compagnie de Lady Yama, cette dernière, débarrassée de ses rivales, se montrait de jour en jour plus entreprenante. Si bien que Kylo Ren se demandait pendant combien de temps encore il pourrait repousser ses avances sans créer un incident diplomatique.

Et puis tout entrainé qu'il soit, il n'était pas moins homme, et plus sensible à la chair qu'il ne le croyait. C'était facile de résister à la tentation quand les seules opportunités qui s'offraient à lui étaient des putains usées par leur commerce. Mais une femme bien née qui lui tend ses atouts sans pudeur, c'était un défi bien plus compliqué à relever. S'il n'avait pas eu conscience qu'elle convoitait son trône avant tout, il aurait pu céder à ses avances rien que pour avoir la paix.

Et si encore, il n'y avait qu'elle…

On frappa à la porte. Rey entra avant d'en avoir reçu l'autorisation. Par moment, Kylo se demandait si elle n'avait vraiment pas conscience de l'insolence de ses actes, ou bien si elle agissait par pure provocation.

– Assieds-toi, dit-il. Il faut qu'on parle.

Rey s'exécuta. Elle avait encore les cheveux mouillés et de l'eau gouttait de ses trois chignons refaits à la va-vite. Ses joues étaient roses et ses yeux noisette brillaient comme de l'onyx. Sa tunique, encore humide, collait à sa peau et laissait deviner ses formes. Il devait chasser ces pensées de son esprit, sans quoi il n'arriverait jamais à se concentrer sur ce qu'il avait à lui dire.

Un bruit de gargouillement se fit entendre. Il y avait un plateau de viandes froides posé sur la table, juste devant Rey. La jeune femme n'avait pratiquement rien mangé depuis le matin.

– Mange, lui ordonna Kylo sans la moindre sollicitude.

Pour une fois, Rey s'exécuta sans rechigner. Tandis qu'elle enfournait la nourriture dans sa bouche avec voracité, Kylo tenta de rassembler ses idées.

– Il faut que nous parlions de ce qui s'est passé cette après-midi…

– Cffeuxqumonaffaquée…

– Ne parle pas la bouche pleine.

Rey avala le morceau qu'elle n'avait pas fini de mastiquer et Kylo fut impressionné qu'elle ne s'étouffe pas avec.

– Ce sont eux qui m'ont attaquée. Je n'ai fait que me défendre.

– Je m'en doutais. Mais tu aurais dû être plus prudente.

– Qu'est-ce que j'étais sensée faire ? Les laisser me découper en morceaux en attendant que vous ayez fini de conter fleurette avec Lady Yama ?...

– Tu n'aurais pas dû t'éloigner pour commencer…

– J'avais besoin de m'isoler.

– Cesse de m'interrompre !

Il avait repris ce ton tranchant que Rey détestait.

– Rentre-toi bien dans le crâne que tu n'es rien pour ces gens. Ce sont des nobles et toi tu es moins que le plus humble des membres du clan. Même les Ilotes ont davantage de droit que toi. Un insecte qu'ils pourraient écraser sur un coup de tête, voilà ce que tu es à leurs yeux. Apprends à tenir ta langue en leur présence. Et pour l'amour du Ciel, cesse de vouloir répliquer dès qu'on t'offense ! Une nouvelle incartade de ce genre pourrait te valoir une mise à mort immédiate, et même moi je ne pourrais pas intervenir.

– Je croyais que vous étiez le Roi… ?

– Et quelle crédibilité aurais-je en tant que roi, si je me mets à défendre une sauvageonne contre les membres du clan ?

– Celle d'un roi juste !

Kylo rit. Mais d'un rire sans joie.

– Les Sith ne servent pas la Justice, ils servent la Force. C'est même la devise de leur clan. Il est brodé sur toutes les enseignes de toutes les familles : « Nous servons la Force ». Est-ce que tu comprends ?

Rey déglutit.

– La Force n'a pas le même sens pour eux que pour les Jedi. Pour les Sith, c'est la puissance avant tout. Celle qui se nourrit du conflit et de la colère. L'équité et la justice n'ont pas de sens à leurs yeux. Seul compte le rang et l'autorité. Celui qui détient l'autorité est favorisé par la Force. Celui qui écrase ses ennemis est favorisé par la Force. Celui qui fait montre de faiblesse et de compassion, qui se laisse contredire par une simple servante ne sert pas la Force. Celui-là n'a pas sa place dans leurs rangs. Est-ce que tu comprends ?

Une fois de plus, Rey hocha la tête. Bien sûr, le discours que lui tenait Kylo Ren allait à l'encontre de tout ce qu'on lui avait appris au Temple. Pour maître Luke, pour les Jedi, la Force était Source de vie et sérénité. Elle était ce Lien qui relie tous les êtres entre eux. Ce que lui dépeignait Kylo était si noir et si violent. Cela lui rappelait ce qu'elle avait fui en quittant Jakku. Elle sentit un frémissement d'effroi la traverser : sa vie sereine au Temple n'avait-elle été qu'un mirage ? Serait-elle condamnée à redevenir une petite souris invisible qui doit sans arrêt se courber pour ne pas être piétinée ?

– Je refuse, dit-elle entre ses dents.

Des larmes de rage lui montaient aux yeux. Leur sel lui brûlait la rétine.

– Je ne veux pas accepter ça. Je ne veux pas me résigner à être... à être moins qu'eux.

Elle eut un brusque sursaut en sentant la main de Kylo Ren se poser sur sa joue. Il s'était rapproché d'elle, tandis qu'elle fixait le bois de la table. Sa paume était si fraiche sur peau brûlante. Comme toujours, il percevait le conflit en elle, le doute et la colère. Mais il ne tenta pas de forcer son esprit – non, il n'en avait pas le droit. Il se contentait de recevoir ce qu'elle lui envoyait. Et c'était déjà beaucoup.

– Ce n'est pas ce que je te demande, dit-il d'une voix étonnement douce. Et ce n'est pas ce que j'attends de toi. Crois-tu que j'ignore ce que tu ressens ? Toute ma vie – même du vivant de ma mère – on m'a appelé « le Bâtard ». La seule chose que la mort de Leia a changé, c'est qu'avant ils n'osaient pas me le dire en face. Mais après… ils venaient jusque dans le Temple pour me montrer du doigt, me narguer… j'étais devenu cette bête curieuse dont on venait se gausser. J'ai dû me taire, courber l'échine, ronger mon frein pendant des années. Mais je n'ai rien oublié. Leurs insultes et leurs quolibets sont restés gravés là.

De l'index, il toucha sa tempe.

– Et là…

Il prit la main de Rey et la posa sur sa tunique, à l'emplacement du cœur.

– Et aujourd'hui, poursuivit-il en la regardant droit dans les yeux. Ils tremblent tous devant moi. Ils ont peur de ce que je pourrais leur faire. Et ils ont bien raison. Comme ils doivent maudire leur arrogance et leurs langues de vipère à présent… Cela est plus délectable que le plus suave de tous les vins, crois-moi.

Il s'interrompit. Il n'y eut plus que de l'air entre eux, durant un étrange moment. L'odeur de la peau fraichement lavée de Rey monta jusqu'aux narines de Kylo Ren.

Il avait dit ne pas vouloir se joindre à ses hôtes pour le repas du soir – c'était pourquoi on lui avait fait monter un plateau de victuailles. Personne ne viendrait les déranger ce soir. Un geste. Il suffisait d'un geste. Il pourrait la prendre, ici même, sur cette table. Peut-être qu'elle résisterait. Peut-être pas. Elle était tellement bouleversée qu'elle aurait à peine le temps de comprendre ce qui se passerait…

Il en avait tellement envie : de sa peau, du goût de ses lèvres, de la chaleur de ses cuisses… de sentir son cœur battre tandis qu'il lui pétrirait les seins. Ce serait tellement facile. Et qui pourrait l'en empêcher ?...

La petite… Rey… Prends-la avec toi. Elle n'a pas de famille… Le Temple était son seul foyer… Après ma mort, il n'y aura plus personne pour veiller sur elle…

Le visage de Luke agonisant s'imposa soudain à sa mémoire. La dernière promesse faite à un mourant. Il avait promis à son oncle de veiller sur elle, il ne pouvait pas être celui par qui elle serait souillée. Il ne lui restait peut-être pas beaucoup d'honneur, mais cela du moins : il était hors de question qu'il s'abaisse à ce point. Même les Sith – aussi violents qu'ils étaient – avaient du respect pour la parole donnée.

A contrecœur, il s'écarta de Rey. La jeune fille, encore chancelante, le fixait de ses grands yeux sans comprendre.

– Fais comme moi, dit-il d'une voix rauque.

Le visage baissé, il n'osait plus croiser son regard.

– Ne dis rien, encaisse. Mais n'oublie rien. Aujourd'hui, ils te méprisent. Demain, ils apprendront à te craindre.

Kylo Ren fit le tour de la pièce pour prendre son manteau, négligemment posé sur un siège, et le jeta sur ses épaules.

– Je rentrerai tard, ce soir. Ne m'attends pas.

– Où allez-vous ?

– Dans un endroit qui n'est pas indiqué pour toi.

Sur ce, il quitta la pièce sans se retourner, laissant Rey seule et déboussolée.


Dans la cour du château, Kylo Ren retrouva trois de ses chevaliers : Enor, Naïs et Daeron.

– Tu as pu trouver ? demanda le roi au chevalier au visage émacié et à la longue barbe tressée : Enor.

– Exactement ce qu'il nous fallait, répondit Enor avec enthousiasme. Un établissement réputé pour sa discrétion et pour la qualité de son service. Je me suis arrangé avec la tenancière : on nous fera passer par derrière. Comme ça, personne ne nous verra.

– C'est bon, ne perdons pas de temps !

Les quatre hommes passèrent leurs capuchons et se fondirent dans la nuit. Leur présence uniquement trahit par les grondements du Zabrak.

– Soit pas si grognon, Naïs. Je me suis renseigné : ils ont aussi des garçons assez potables.

Kylo Ren écoutait à peine ce qu'Enor avait à dire sur les qualités du bordel dans lequel il les entrainait. Tout ce qu'il lui fallait c'était un défouloir, rapide et efficace. Sans quoi, il allait devenir fou.

Lorsqu'il avait accepté de prendre Rey sous son aile, Kylo avait craint pas mal de choses : qu'elle soit trop timide, trop timorée, qu'elle ne sache pas trouver sa place ou qu'elle soit tout le temps dans ses pattes. Il n'avait pas envisagé la possibilité qu'elle devienne pour lui une tentation permanente.

Il ne savait pas très bien quand ce sentiment lui était venu. Mais jour après jour, son désir de la posséder devenait plus fort. Au point de devenir un déchirement constant entre son honneur, la promesse faite à son oncle lui interdisant d'assouvir cette passion, et l'idée – oh combien intolérable ! – de la chasser, de l'exiler au loin, dans un lieu où il ne pourrait plus l'avoir près de lui.

Pourtant, Kylo avait connu des femmes au cours de sa vie : des jeunes, des belles, de simples putains ou des aventurières. Mais aucune ne lui avait jamais inspiré une faim comparable à ce qu'il ressentait pour Rey.

Et lorsqu'il avait vu son corps nu dans la blanchisserie, alors qu'il était descendu pour la trouver, l'espace d'un instant tout son être était entré en transe. Il s'en était fallu de peu qu'elle ne détecte sa présence et le confonde.

Maintenant, il espérait seulement que ce passage au bordel soulagerait sa concupiscence. En attendant, qu'il trouve une épouse avec laquelle restaurer la lignée des Skywalker.


1 Histoire de mettre les choses au clair : Fénide, c'est celle qui fait du rentre dedans à Kylo Ren Henice, c'est sa belle-mère, la sœur de Lord Frak.